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LE VAL-DE-GRACE

du faubourg Saint-Jacques, maison d'ailleurs historique, car elle faisait partie, au xvf siècle, de la confiscation des propriétés du connétable de Bourbon, d'où son nom : Petit Bourbon. L'hypothèse est d'autant plus admissible que, vers celte époque, la reine déclara son intervention en faveur des Filles du Val-de-Grâce, et affirma son protectorat par la restitution qu'elle leur fit de 36000 livres, prix des acquisitions faites sous le nom des Filles du Val-de-Grâce en \ 621 .

Bientôt les constructions, restaurées ou nouvelles, permirent aux religieuses de s'installer convenablement, et Anne d'Autriche posa la première pierre du cloître en 1624,

le 3 juillet. Sept ans après, par lettres patentes, le roi Louis XIII déclara cette abbaye de fondation royale.

La reine avait donc enfin trouvé son asile, modeste encore, mais assuré, contre les mécomptes, les malheurs, et souvent elle allait déposer le fardeau de ses peines aux pieds de celui qui afflige, mais, seul aussi, peut consoler les rois. Car elle nourrissait, au fond de son cœur, le plus amer de tous les chagrins ; mariée jeune et belle à un roi de son âge, après tant d'années écoulées elle n'avait pas donné d'héritiers à la couronne : et sans la fécondité des femmes, il n'est pas de joie dans la famille, il n'y a pas d'avenir ni de solidité pour les trônes.

Anne d'Autriche fit vœu au ciel de fonder un temple magnifique si le ciel lui envoyait un héritier, et elle fut exaucée; après 22 ans de stérilité, elle eut un fils. Louis XIV naquit le 5 septembre 1638. A dater de ce jour, l'horizon jusque-là sombre s'éclaircil, un second fils naquit à Anne d'Autriche, et tout plia devant cette reine-mère naguère dédaignée; ses ennemis s'effacèrent, Richelieu mourut. Louis XIII qui, s'il n'avait pas été heureux époux, n'avait pas rendu la reine heureuse, disparut à son tour, et Anne, restée seule, triomphante, régente de France, s'appuyant sur ses deux fils, se trouva, pour la première fois, libre, maîtresse d'elle et des autres, et s'occupa d'accomplir, de toute sa puissance, le vœu qu'elle avait fait au Seigneur dans les jours de son affiiction.

Elle fit poser, par son fils aîné, Louis, âgé de 7 ans, la première pierre de cette abbaye nouvelle du Val-de-Grâce. La cérémonie eut lieu le 1" avril 1645, en présence de toute la cour. Le jeune prince enferma dans la pierre une médaille d'or de 3 pouces et demi de diamètre, du poids d'un marc et trois onces, sur laquelle est, d'un côté, la reine, portant son fils, et, au revers, la façade du monument et la date du 5 septembre 1638. Les plans du monastère et de l'église avaient été fournis par François Mansart, qui conduisit les travaux jusqu'à une hauteur de 9 pieds au-dessus de l'aire de l'église : mais alors s'éleva une difficulté. On savait Mansart vétilleux, changeant et poussant la circonspection jusqu'à s'arrêter subitement dans l'exécution, pour démolir le travail fait et recommencer à nouveau jusqu'à sa complète satisfaction. Il avait donné, de cette méthode, beaucoup de preuves dont le souvenir etTraya la reine et ses conseillers. Elle était pressée, il lui tardait de voir se réaliser le rêve de toute sa vie, elle était souveraine en tout, et ne soutTrait plus de résistance. On fit donc demander à Mansart d'achever les travaux, sans relouches et dans un délai fixé: il n'y consentit pas, on prétend même qu'il se préparait déjà à recommencer l'œuvre entamée, par défiance des assises qu'il trouvait insuffisamment assurées dans un terrain caverneux. On lui enleva donc la conduite des ouvrages pour la donner à Jacques Lemercier, puis à Pierre Lemuet, auquel on associa Gabriel Leduc.

Mansart, profondément blessé, se vengea du procédé en homme d'esprit : il construisit, pour le secrétaire d'État de Guénégaud, une chapelle, en son château de Fresnes, à sept lieues de Paris ; le plan de cette chapelle était le modèle, exécuté en petit, de son projet du Val-de-Grâce ; un chef-d'œuvre qui donna raison à toutes ses susceptibilités.

Néanmoins, malgré la confusion que peut avoir apportée dans le monument la collaboration successive de plusieurs architectes, l'ensemble est réussi, l'effet considérable, et, dans le détail même, brillent quantité de morceaux d'un art noble et d'une exécution hors ligne. Sans entrer dans l'appréciation de chaque partie de l'œuvre, nous en esquisserons à grands traits le plan général.

Le monastère abbaye royale du Val-de-Grâce se compose de plusieurs grands corps de logis, de jardins, de cours, et de l'église dont les proportions et le style majestueux dominent toute l'œuvre sans l'écraser. On y entre par une vaste cour, ou parvis, dont le centre est occupé par le portail ; deux ailes, portées sur des arcades, dessinent le périmètre et se terminent chacune par un pavillon carré. Une grille de fer du plus beau style sépare de la rue cette cour dans toute sa largeur. Seize degrés conduisent à l'entrée de l'église.

Le portail, dont le milieu fait saillie, forme un portique soutenu par huit colonnes corinthiennes isolées ; deux niches abritent les statues de saint Benoît et sainte Scolaslique par Michel Anguier. Au fronton du portail, se lit l'inscription : Jesu îiascenti, virginique matri, dédicace critiquée par cette raison qu'un temple ne doit être dédié qu'à Dieu, et que la légende, pour être régulière, devrait porter : Jesu nascenti, sub invocatione, etc. Mais enfin, il faut toujours que quelqu'un critique quelque chose, et cette légende irrégulière n'empêche pas le portail d'être une œuvre fière et de grand goiît. D'ailleurs, au temps présent, légende souvent varie.

Au-dessus du premier ordre, un second s'élève formé de colonnes composites et relié au premier par deux superbes enroulements. Cet ordre avait aussi son fronton, dans le tympan duquel étaient, avant la révolution, les armes de France écartelées d'Autriche sous la couronne fermée. La révolution les remplaça par un triangle égalitaire sous un bonnet phrygien ; vengeance qui ne fit de mal ni à Louis XIV, ni à sa mère, mais qui infligeait au monument le plus ridicule anachronisme. Car ces sortes d'exécutions faites par les partis vainqueurs du nom ou des emblèmes d'art laissés par les partis vaincus ont cela de parficulier, qu'au lieu de faire oublier ceux-ci, elles déshonorent ceux-là.

L'intérieur de l'église, composé d'un chœur, d'une nef et de chapelles, est

décoré de pilastres à cannelures rudentées, et le pavé de marbres variés de tons est divisé en compartiments correspondant à ceux de la voûte du dôme. L'ornementation de la nef est surchargée ; les médaillons de marbre sculptés sont de François Anguier.

Le maître-autel attire à juste titre l'attention. C'est là qu'est signiflée la pensée du fondateur, là aussi que s'est porté l'efTort des architectes. Ce morceau fut composé par Gabriel Leduc. Il revenait de Rome, la mémoire encore frappée des beautés de Saint- Pierre, et son dessin est une réduction ou, si l'on veut, une réminiscence du fameux baldaquin de bronze, réduction de moitié environ. Six magnifiques colonnes torses, en marbre Brabançon, enferment l'autel de forme ovale, sur lequel, comme autour de la sainte crèche dans l'étable de Bethléem, la Vierge et un saint Joseph admirent avec passion l'enfant nouveau-né. Cet ouvrage se trouve aujourd'hui dans une chapelle de Sainl- Hoch. Les colonnes, sur piédestaux de rnarbre, soutiennent de leurs chapiteaux dorés le baldaquin formé par six grandes courbes, sous lesquelles est un amortissement de six consoles supportant un globe surmonté de la croix. Les entablements des colonnes portent des anges thuriféraires, et dans les festons de palmes dorées juxtaposées à l'enlablement, de petits anges, aux ailes cployées, tiennent en l'air des versets du Gloria in excelsis; les grands anges, les petits, et le couronnement du baldaquin, sont dorés d'or bruni ; tous les ornements inférieurs, d'or mat.

Le dôme du Val-de-Grâce est le plus élevé de tous ceux de Paris après le Panthéon et les Invalides. Les proportions en sont élégantes. II s'élève heureusement, bien au-dessus des combles, du milieu de quatre lanternins octogones, qui s'enlèvent sur le massif et lui donnent de la sveltesse : forme, aspect, richesse d'exécution, tout satisfait dans ce remarquable travail. Ce dôme a onze toises de diamètre dans œuvre; il était couvert de plomb coupé de bandes dorées et surmonté d'un campanile ouvert de tous côtés, enrichi de vases et autres ornements, et se terminant en pyramide portant la croix sur sa boule de bronze doré.

Parlons maintenant de la coupole de ce dôme et des peintures à fresque dont l'avait décoré Mignard.

Ce travail gigantesque contenait deux cents figures, quelques-unes de seize à dix-sept pieds de haut, les plus petites de neuf à dix. Le sujet de la composition était : le bonheur et la gloire des élus dans le ciel. Au sommet, l'agneau immolé pour le salut du monde ; autour de lui, les anges prosternés ; dans les airs, la croix portée par d'autres anges, cl, groupés à l'entour, les saints, les confesseurs, les martyrs, les apôtres, en contemplation devant la majesté divine.

Au centre, sur un amoncellement de nuages, trône la Sainte Trinité : le Père dans

sa puissance éternelle, infinie, étend sa droite sur les mondes ; le Fils présente à son Père les élus qu'il a conquis et pour lesquels il a versé son sang; le Saint-Esprit, une colombe lumineuse, plane sur le Père et sur le Fils. Une lumière éblouissante qui rayonne autour de la Trinité s'épand sur tout le tableau. Anges, archanges, dominations, chérubins, séraphins, puissances, environnent la Trinité divine. Au pied de la croix, la Vierge Marie à genoux est assistée des saintes femmes. Enfin,

LE VAL-DE-GIiAtE (COT É DU J4|;DIN)

dans le premier plan, le plus rapproché de l'Humanité, Anne d'Autriche, sous le patronage de saint Louis et de sainte Anne, offre à Dieu le projet du Val-de-Grâce, achevé par elle.

Cet immense et magnifique ouvrage, inattendu pour ainsi dire, car Mignard, peintre de talent, s'y était élevé au-dessus de lui-même et des autres, avait été accompli en treize mois. Il fut l'objet d'une admiration unanime, et Molière se fit l'interprète de cette admiration dans son petit poème du Val-de-Grdce — avec plus d'enthousiasme

que de succès. L'alexandrin dilhyrambique le servait naoins heureusement que le vers gaulois du Misanthrope.

La fresque de Mignard eut beaucoup à souHVir de l'humidité des travaux récents. Elle s'écaillait déjà en 1670, et Mignard, le meilleur coloriste de celte époque, s'en al'fligeanl, reprit aux pastels les parties maltraitées ; mais ce remède insuffisant n'arrêta pas les ravages. Nous voyons que, trente ans après, toutes les vigueurs avaient disparu, et qu'en beaucoup d'endroits la couleur manquait.

Anne d'Autriche avait comblé cette église des plus riches présents, ornements, reliquaires d'or et d'argent enrichis de pierreries. Elle avait accordé à son abbaye beaucoup de privilèges ; le droit de porter les armoiries royales, celui de réclamer et de conserver la première chaussure de chaque fils et de chaque fille des princes du sang, et enfin le privilège d'inhumer, dans l'église, les cœurs des princes et princesses de la famille royale.

Voici l'origine de l'honneur fait à ce monastère.

En 1662, la reine passait les fêtes de fin d'année au Val-de-Gràce. Elle commençait à ressentir les atteintes du mal affreux qui l'emporta ; on vint la prier de retourner promptcmcnt au Louvre, parce que la petite madame, fille aînée du roi, était à toute extrémité. Ce fut alors que l'abbesse du Val-de-Grâce supplia Sa Majesté, si l'enfant venait à mourir, d'accorder à l'abbaye l'honneur de conserver son cœur, comme Saint-Denis avait le privilège de conserver le corps des princes.

Anne d'Autriche promit d'intercéder auprès du roi, et la petite princesse étant morte, la reine, quelques jours après, revint à l'abbaye et remit à l'abbesse et à son chapitre un reliquaire de vermeil surmonté d'une couronne d'or en disant : « J'ai tenu ma promesse, ma mère, et vous apporte le cœur de ma petite-fille que je vous confie, en iitlendant le mien qui ne tardera pas à le rejoindre. »

Ce moment arriva plus lentement que la reine ne s'y attendait. Les souffrances qu'elle endura furent si cruelles, si douloureusement variées que rien ne manqua au supplice de la martyre. Il était réservé à Anne d'Autriche de payer, en trois ans, les vingt-trois ans de santé, de puissance et de liberté dont elle avait joui à partir de sa régence. Ce n'est pas qu'une telle prospérité lui eiit été accordée sans mélange. Outre les épreuves de la Fronde qu'elle supporta vaillamment pour maintenir l'intégrité du pouvoir royal, et continuer la politique dont son ennemi mortel, Richelieu, lui avait enseigné les vigoureuses pratiques, elle eut à souffrir, après la majorité du jeune Louis \IV, le despotisme du nouveau prince, et les écarts de sa jeunesse fougueuse, et les excès d'autorité d'un caractère indomptable, et ce fut alors que, chagrins maternels, blessures d'amour-propre, humiliations même, dont, malgré son respect, Louis, emporté parles

passions, accabla trop souvent sa mère, ce fut alors qu'elle vint apporter le secret de ces douleurs au pied de son autel du Val-de-Grâce, et demander le silence, l'ombre et l'oubli à cet asile depuis si longtemps préparé. Elle s'attendait à y mourir; on l'y avait transportée à la fin de 1665, dans l'une de ses plus dangereuses crises; mais la cour, mais les médecins, mais le roi lui-même trouvèrent que le Val-de-Grâce était bien loin. Louis avait le Conseil, les audiences, la réception du soir au Louvre, et le besoin d'apercevoir La Vallière, soit chez la reine, soit chez Madame. On ramena Anne d'Autriche au Louvre. Elle y mourut le 20 janvier 1666, âgée de 64 ans et 4 mois. Son cœur, le quatrième de ceux de sa famille confiés au Val-de-Grâce, y fut apporté le 22 par son grand-aumônier accompagné des petites filles de France et des princesses du sang.

ÉCl SSON DANSE d'aITRICHE

Le souvenir de cette Reine plane, comme nous l'avons dit, sur toute cette maison qu'elle a fondée. On l'y conserva religieusement tant qu'il y eut en France un Dieu et une monarchie. Registre était tenu au Val-de-Grâce des visites et des séjours qu'y fil la Reine. Du jour de. sa régence à sa mort elle y passa cent quarante-six nuits et y entra cinq cent trente-sept fois.

Louis XIV fit construire dans la chapelle Sainte-Anne un tombeau divisé en cellules, pour recevoir les cœurs des princes du sang et des personnes de la famille royale. Cette chapelle était toujours tendue de noir, le pavé couvert d'un tapis, noir également. Sur la tenture, trois lès de velours chargés d'écussons aux armes de France et d'Autriche. Au centre de la chapelle, sur une estrade haute de trois degrés, entourée d'un balustre, s'élevait le tombeau couvert d'un poêle de velours noir croisé de moire d'argent, bordé d'hermine, et chargé des armes de France en

îroderie d'or: vingt-deux cellules de ce tombeau reçurent, de 1662 à 1714, des cœurs de la famille royale.

Les bâtiments du monastère, où Anne d'Autriche s'était réservé un petit appartement de religieuse, avaient été traités avec des soins dignes de la splendeur de l'église : la protection dont la Reine-mère honora ces recluses était méritée sous tous les rapports : la règle de Saint-Benoît réformée est sévère et les austérités de cette maison étaient célèbres.

Le Val-de-Grâce, devenu hôpital militaire, rendu au culte sous la Restauration, esl redevenu hôpital. S'il n'a plus la foi, s'il a perdu l'espérance, il lui reste au moins la charité.

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