LES CHARTREUX
saint Louis, plein d'admiration pour la vie pieuse de ces solitaires, fit demander àdom Bernard de la Tour, grand-prieur de la Chartreuse et général de l'ordre, de lui envoyer plusieurs des frères pour les établir près de lui à Paris. Le grand-prieur adressa au roi cinq de ses religieux que le roi plaça au village de Gentilly dans une maison entourée de vignes et de terres qu'il avait achetées dans ce dessein. Les Chartreux vécurent là un an (1257).
Mais, dans les environs, s'élevait un château royal, maison de plaisance jadis du
roi Robert, fils de Hugues Capcl, vaste résidence nommée Vauvert, formant un domaine riche en prairies, terres et bois. Le séjour eût convenu beaucoup aux bons solitaires, mais c'était un château hanté, d'une réputation exécrable, abandonné depuis quelque temps. 11 y revenait des esprits, on y entendait traîner des chaînes; la nuit ce n'était que hurlements sauvages, et lueurs effrayantes, et spectres entrevus, dont un surtout, un monstre vert, avec une grande barbe blanche, brandissait une massue el semblait attendre les passants pour les exterminer. Aussi ne passait-il personne de ce côté. Chacun évitait, au contraire, les abords du terrible Vauvert. Que faire désormais d'un pareil château, c'était un château perdu.
Les Chartreux, gens difficiles à effrayer, comme il paraît, eurent le courage de demander au roi qu'il voulût bien le leur céder. Ils eussent désiré, dirent-ils, essayer si la pureté de leur conscience et la ferveur de leurs prières ne triompheraient pas des artifices du démon. Le roi y consentit, les Chartreux se logèrent dans Vauvert, el, en etfet, ils n'y furent pas plus tôt logés que les diables disparurent. Il n'en resta rien, qu'un dicton parisien : Allez au diable Vauvert, c'est-à-dire : allez vous faire rompre le cou.
Ce château était situé, route de Paris à Issy, à l'entrée de la grande avenue qui conduit du Luxembourg à l'Observatoire, et la mauvaise renommée de Vauvert aurait, dit-on, fait donner le nom d'Eftfer, à la rue habitée par les Chartreux. Ce n'est pas une hypothèse inacceptable, et je la préférerais, quant à moi, à la savante étymologie que voici : rue Inférieure [via Inferior), parce qu'il y en avait une autre, la rue Saint-Jacques, supérieure [superior).
Les Chartreux une fois à Vauvert n'en sortirent plus. Us se contentèrent modestement d'une petite chapelle dénuée, trouvée dans le château, mais le roi commanda pour eux une église à Eudes de Montreuil, l'architecte de la Sainte-Chapelle. Saint Louis mourut à la croisade avant l'achèvement des travaux (1270), et l'église, terminée en 1324, fui dédiée en 1325. Édifice d'une simplicité qu'au xvin' siècle on appelait grossière.
Saint Louis avait l'intention de bàlir trente cellules pour ces solitaires, il n'eut le temps que d'en faire huit. Les Chartreux vivaient dans un silence el une sobriété exemplaires, ne se réunissant pour les repas que les dimanches, jeudis et fêles. Hors ces jours, ils mangeaient isolément dans leur cellule. Le réfectoire était celle pelile chapelle nue de Vauvert. Avec le temps, ils bâtirent un cloître, car il en était de l'aménagement de leur maison de Paris, comme au grand monastère de la Chartreuse. Toutes les maisons de l'ordre sont construites sur le même plan :
Un cloître, disposé en carré, autour d'un vaste préau qui leur sert de cimetière el au centre duquel Un puits fournit, par le moyen d'une pompe, l'eau nécessaire à toutes
les cellules. Tout chartreux est enterré dans ce cimetière. Simple frère, sa sépulture est marquée d'une croix. Père, d'une croix couverte. Chaque cellule forme un appartement composé d'un vestibule, d'une chambre à coucher, d'une troisième pièce servant de bibliothèque ou d'atelier, suivant les goiits ou le travail du religieux qui l'occupe. Outre cela, une cour et un petit jardin. Il n'entre jamais de femmes dans l'intérieur du monastère ; la chapelle particulière, dont l'accès leur était permis, occupait un coin de la première cour, hors de la double enceinte que les Chartreux ne dépassent pas. Dans une seconde cour, se trouvaient les logements destinés à leurs hôtes, car ils donnaient l'hospitalité, sans communiquer avec les étrangers. La règle de saint Bruno s'est toujours conservée inaltérée chez les Chartreux. C'est peut-être de tous les ordres religieux le seul qui n'ait jamais donné lieu à une réforme.
De l'église on passait dans le petit cloître orné de pilastres doriques d'un bon goiit. C'était là qu'on voyait les fameux Chartreux de Lesueur, au nombre de vingtcinq peintures sur bois, encastrées dans les arcs des pilastres et représentant les actions principales de la vie de saint Bruno, ces chefs-d'œuvre d'un des plus grands peintres de sentiment que la France ait eus, et qu'elle perdit trop jeune. Il entreprit cette suite de peintures en 1643 et l'acheva en trois ans. Elle est aujourd'hui au Musée du Louvre.
La simplicité des Chartreux n'excluait pas le goîit. Leur couvent possédait plusieurs toiles des meilleurs maîtres, notamment un Christ que Philippe de Champagne appelait son meilleur ouvrage et qu'il légua aux Chartreux.
Les trente cellules que voulait fonder saint Louis ne furent guère occupées qu'au xv° siècle. Vers la fin du xvii* on en comptait quarante, et les Chartreux ne dépassèrent point ce nombre. Malgré leur désintéressement, leur modestie et leur abstinence, la quantité de dons qu'ils avaient reçus les rendit aussi riches que les plus riches communautés de France. Ils achetèrent beaucoup de terres autour d'eux, et les exploitaient eux-mêmes avec la réputation d'horticulteurs distingués.
Ces religieux, honnêtes, paisibles, et sans ambition, estimés des Parisiens sceptiques, furent expulsés et dépouillés comme les autres en 1790, et leur maison, vénérable à tant de titres, devint un amas de ruines. On vendit les pierres et la poussière s'envola.