LES CARMES DÉCHAUSSÉS
Il y avait à Paris plusieurs communautés de Carmes. — Ceux qu'on nommait :
du Grand Couvent, ceux appelés Carmes Billelles et enfin les Carmes déchaussés de la rue de Vaugirard. La notice parlera particulièrement de ceux-ci.
Une réforme sévère avait été appliquée à cet ordre par sainte Thérèse en i568, et cette mesure ayant produit les plus salutaires effets en Espagne et en Italie, le pape Paul V crut pouvoir recommander ces religieux à lu bienveillance d'Henri IV et le prier de les admettre à Paris. Deux Carmes déchaussés, porteurs de ce bref, en date du 20 avril
LE» CARUE» u£CHAl.SS£!>
1610, étaient en route lorsqu'ils apprirent la nouvelle de l'assassinat d'Henri IV; ils poursuivirent néanmoins leur voyage, et, présentés à la Reine Régente par le cardinal de Joyeuse, ils furent autorisés par l'évèque de Paris, Henri de Gondi, le 22 mai de la funeste année.
Les protecteurs ne leur manquèrent pas; on mil à leur service, le jour même de l'autorisation, une maison rue de Vaugirard, dont le propriétaire, Nicolas Vivian ou Vivien, maître des Comptes, leur ût présent. Il devint ainsi leur fondateur.
Le bâtiment, peu considérable, était entouré de beaux et vastes jardins. Les Carmes se logèrent du mieux possible, et firent une petite chapelle d'une salle afTectée naguère au prêche des protestants. Puis, Jean du Tillet, greffier au Parlement, leur en fit construire à ses frais une plus grande, et enfin, trois ans plus tard (1613), Marie de Médicis posa chez eux la première pierre d'une église nouvelle qui ne fut terminée qu'en 1620; et Nicolas Vivian, celle des bâtiments reconstruits du couvent dont il était le principal fondateur.
Les religieux de la rue de Vaugirard plurent au peuple de Paris ; ils allaient nupieds, par les neiges, avec de simples sandales, ils quêtaient modestement — car ils quêtaient. Industrieux, d'ailleurs, et travaillant beaucoup dans leur ruche.
Leur église — assez grande et d'un bon style, la première à Paris qui eiît un dôme, offrait aux yeux surpris l'éclatante blancheur de ses murailles polies, brillantes, revêtues d'un enduit de la composition, de l'invention aussi des Carmes, un stuc italien dont ils surent longtemps garder le secret ; cet enduit s'appela depuis blanc des Carmes. Un élixir de leur invention, l'Eau de Mélisse, qu'ils fabriquaient par des procédés particuliers, obtenait chez les Pères un débit considérable, et a popularisé leur nom, que sans cela, peut-être, la foule aurait oublié aujourd'hui.
Ces religieux, uniquement occupés de leurs travaux et de ces innocents négoces, ne participaient en rien aux bruyantes prétentions de leurs congénères, les Carmes du Grand Couvent. Ces derniers se disaient institués par le prophète Elle, qui aurait été leur premier supérieur. Ils dirent cela trop haut, l'écrivirent trop souvent, et s'attirèrent, en 1698, un bref du pape Innocent qui leur interdit de touchera cette question.
Leur origine, commune à tout l'ordre, était suffisamment respeclable. Quelques solitaires, sous la conduite d'Alberl, patriarche de Jérusalem, s'étaient retirés sur le moni Carmel au xn' siècle, et observaient, sous une règle austère, les pratiques de la vie la plus pénible. Saint Louis les ayant vus à leur monastère du Carmel, en avait ramené six en France pour les établir hors Paris au port Saint-Paul, à l'endroit où furent les Célestins ; et cette communauté si étroite au début prit avec les siècles des développements considérables. D'où les richesses, l'orgueil et les abus aussi. Un de leurs prédicateurs ne s'avisa-t-il pas de prêcher qu'en France on ne devait obéissance qu'aux lois religieuses. C'était en 1654, au sortir de la Fronde ; le Parlement fit comparaître à sa barre le supérieur et l'admonesta sévèrement.
Guy Patin nous raconte qu'en 1658, à la requête du supérieur du Grand Couvent, les exempts vinrent prendre au monastère douze frères qu'ils conduisirent en carrosse au Forl-l'Evêque. — Ceux-là pour cause, non de politique, mais de bombances extra-régu-
lièrcs. — « On avait trouvé, dans une de leurs clianihres, vingl-dcux bonne» perdrix, pâtés, jambons, et force bouteilles de vin. »
Grâces au ciel, les Carmes déchaussés s'en tenaient à l'Kau de Mélisse. Leurs jardins bien entretenus faisaient l'admiration du quartier. Ils avaient bàli, sur leurs terrain» environnant les cloîtres, de bonnes et belles maisons qu'ils louaient bel et bien, el « loul riches qu'ils étaient, dit Sainte-Foix, ils n'avaient pas cessé d'être modestes ; ils quêtaient toujours. »