‹ Paris sous Louis XIVChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE I Les Habitants de Paris · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les Habitants de Paris

Etat des rues de Paris au xvii' siècle ; Nettoyage, pavage, éclairage. — Caractère des I^arisiens au xvii' siècle ; opinions des voyageurs étrangers. — Entrée solennelle à Paris de Louis Xl\' et de Marie- Thérèse (26 août 1660J. — La passion du jeu. — Civilité et usages mondains : usage des perruques; la mode des cheveux poudres; l'usage des mouches sur le visage; coiffures pour dames; chiens pour dames; toilette, propreté, hygiène; barbiers, baigneurs.

Dans la notice qu'accompagne le plan monumental de la Ville de Pans, qu il a publié en J anut.-e 1052, l'ingénieur Jacques C.o.iibou.st exprime ainsi qu'il suit ses sentiments d'admiration pour la grande Cité:

(( Cette grande et fameuse Ville ne cède que d'ancienneté aux plus renommées du monde, c^ue l'injure du temps, les guerres et les incendies ont épargnées pour nous en laisser la comparaison. Rome, Constantinople, Xaples, Venise, Lisbonne, Londres, Vienne, Amsterdam, Anvers, et tout ce qu'il y a présentement de villes en Europe, lui cèdent en grandeur, en richesses, en magnificence, en peuple, en excellence et diversité de touU-s sortes d'arts et de sciences, de commerce et correspondance par toute la terre.

(( Bret, on peut la nommer la Reine des Villes, comme elle est la Ville capitale d'un R.oyaume autant relevé par-dessus les autres, comme les Rois le sont par-dessus leurs sujets, au dire du grand Saint- Grégoire: (( Qitanto cceleros homincs rc^ia dignitas antecedit, tanto cœtera Gentium régna regni Francici culmen cxcedit ».

Paris est donc sans contredit la plus belle et la plus grande ville qui soit maintenant en Europe.... L'air y est fort doux et fort tempéré, sain au possible, nonobstant la puanteur des boues, la saleté des rues et le nombre innombrable des pauvres et de menu peuple qui sont tous logés les uns sur les autres... Les eaux y sont très bonnes, la campagne

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et les issues très belles, tous les environs fertiles en blé, vins excellents et fruits admirables, ornés d'une si grande quantité de belles maisons qu'on dirait autant de palais de rois et de princes ».

Consultons, maintenant, l'opinion des voyageurs étrangers.

Etat des rues de Paris au XVII' siècle

Pendant tout le dix-septième siècle, les étrangers accouraient en France de toutes parts, mais entre toutes les villes, Paris exerçait sur eux un pouvoir réellement fascinateur. C'est ce sentiment qu'exprimait si bien le jeune voyageur allemand Zinzerling, quand il disait en 1616: <i avoir vu les villes d'Italie, d'Allemagne et des autres royaumes, ce n'est rien ; ce qui frappe surtout, c'est quand im homme annonce qu'il a été à Paris ».

A son tour, vers le milieu du dix-septième siècle, l'anglais John Kvelyn s'élève également, contre la malpropreté des rues et l'encombrement provoqué par le nombre excessif de voitures et de passants :

<( 11 ne mancjue à Paris, disait-il, que la propreté dans la rue et de l'ordre dans cette multitude de voitures, de laquais, de foule en tout genre. C'est un fléau tel que c'est un miracle pour moi que dans une ville cjui n'a point de commerce en grand, tous ces gens qu'on voit dans une journée, en se promenant dans les rues et les carrefours, aient tous le dos vêtu et le ventre plein. La plupart des maisons abritent d'ordinaire de six à dix familles entre le ciel et l'enfer, du grenier à la cave. C'est là, je crois, la vraie cause de cette malpropreté que nous avons l'habitude de reprocher à cette nation.

(( Les gens de qualité, ceux qui ont assez de place autour d'eux, sont bien plus propres et plus somptueux dans leurs maisons que ceux d'entre nous qui s'en piquent le plus ici, en Angleterre, quelles que soient nos prétentions à cet égard ».

Mais malheureusement le mauvais état des rues de Paris, au point de vue du nettoyage et du pavage, était déjà très ancien et avait résisté à toutes les tentatives faites pour y remédier.

Déjà, dans les premières années du dix-septième siècle, Henri IV avait prescrit par un arrêt du Conseil du 31 décembre i6og, qu'en échange d'une augmentation de quinze sols sur chaque muid de vin entrant dans Paris, l'Etat prendrait à sa charge » le nettoyement de la voie publique ».

D'après M. Franklin, une première compagnie, qui avait soumissionné l'entreprise pour une période de six années, moyennant 70.000 livres, était allée jusqu'à l'expiration de son bail.

Par contre, deux autres compagnies, successivement investies de ce privilège, avaient été moins heureuses.

A ces deux compagnies avait succédé le célèbre ingénieur du roi, Salomon de Caux, qui avait obtenu pour dix ans le monopole du nett03-ement des rues, en vertu d'un arrêt daté du 30 mars 162 1. En outra il s'engagea, moyennant soixante mille livres tournois et vingt mille livres (( de récompense », à prendre dans la Seine quarante pouces d'eau et à les conduire dans plusieurs fontaines publiques dont l'emplacement tut désigné par avance.

Plus tard, de nouveaux entrepreneurs s'étant trouvés dans l'impossibilité de recouvrer les taxes dues, avaient sollicité et obtenu, en 1637, l'annulation de leur marché.

Pour remédier à cette situation, une Ordonnance spéciale du 12 mai 1637, avait déclare assujettis à la taxe ((tous les habitants de quelque qualité et condition tju'ils soient, ecclésiastiques, nobles ou roturiers, princes, seigneurs, officiers, domesticjues et commensaux de la maison du Roy, des Reynes et des Princes du sang, m&me ceux (jui demeurent dans les Galeries du Louvre et des Tuileries. » (1.)

linhn, en 1662, Colbert soumit à Louis XIV un certain nombre de projets d'embellissement de la Ville de Paris, au nombre desquels figuraient le nettoiement et la sécurité des rues qui étaient toujours fangeuses, infectes, malsaines, mal pavées et éclairées seulement par quelques lanternes apposées devant les boutiques.

A la faveur de cette demi-obscurité, les malfaiteurs circulaient dans la Ville avec une entière impunité, C(nipant les bourses, \olant les manteaux, maltraitant les gens volés et assassinant les récalcitrants.

« Malheur, nous dit encore Touchard-Lafosse dans son k Histoire de Paris » aux femmes qui s'attardaient dans les rues, seules, ou même accompagnées. Des libertins ou des malfaiteurs sortaient des cabarets plus ou moins ivres, les maltraitaient et les entraînaient de force après avoir roué de coups les hommes qui les accompagnaient ».

C'est ce qui excitait aussi les imprécations de Boileau quand il disait dans sa sixième Satire :

« Sitôt que la nuit les ombres pacifK]ues

D'un double cadenas font fermer les bouticiues,

(jue retiré chez lui, le paisil)le marchaml

Va revoir ses billets et compter son argent,

Que dans le Marché neuf tout est calme et tranquille,

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville. Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de seureté. Malheur donc à celui (]u'une affaire imprévue Kngage un peu trop tard au détour d'une rue; Bientôt quatre bandits lui serrant les costez: « La Bourse! » Il faut se rendre ou bien non résistez, Ahn que votre mort, de tragique mémoire. Des massacres fameux aille grossir l'histoire. » (2)

D'un autre côté, le guet dont les effectifs étaient trop faibles, se gardait bien d'intervenir, de peur d'être rossé à son tour.

Ce fut pour oppo.ser une barrière à ces excès que Colbert créa, en 1667, une magistrature nouvelle, celle de (( Lieutenant de police » dont le premier titulaire fut Nicolas de la Reynie, maître des requêtes. Le nouveau magistrat sig'hala son avènement par les mesures les plus énergiques, comme le constatait Loret, dans sa (( Muse historique » :

« Notre illustre chef de police, Faisant des mieux .son exercice, De tout point nettoyé Paris. » (3)

Le 30 jinllet 1667, le même Loret nous conte la mésaventure arrivée

(i) Voir Delamaie. — Tr.iilé de la Police. T. IV, p. 2ig. {2) Boile.iu. — SatireVI: \^s embarras de Paris. (j) Loret. — GazeUe du 12 Juin 1667.

au grand Corneille qui, convoqué devant le Commissaire de son quartier, fut, d'ailleurs, acquitté:

« La police est toujours exacte au demie- point,

Elle ne se relâche point,

Jugez-en, s'il vous plaît, par ce que je vay dire.

Vous pourez bien vous en sourire.

Mais vous en concluerez, et selon mon souhait,

(^u il ne faut pas vrayment, que notre bourgeoisie

Nonchalamment oublie

De tenir son devant, soir et matin, fort net.

Vous conessez assez l'aîné des deux Corneilles,

Qui, pour vos chers plaisirs, produit tant de merveilles?

Hé bien ! cet hommedà, malgré son Apollon,

Fut naguère cité devant cette police,

Auisi qu'un petit violan,

Et réduit en un mot à se trouver en lice

Pour quehjues pailles seulement

C'u'un trop vigilant commissaire

Kencontra fortuitement

Tout devant sa porte cochère. » (i)

'l'oute la vigilance de la Reynie ne parvenait cependant pas a mettre les passants à l'abri des éclaboussures,dont se plaint Boileau dans sa sixième satire:

« Guénaud, (2) sur son cheval, en passant, m'éclabousse. Ht n'osant plus paraître en l'état où je suis. Sans songer où je vais, je me sauve où je puis. »

Claude Le Petit se plaint, à son tour, en termes plus véÎK-ments ei plus pittoresques, d'un accident semblable:

LA CROTTE DE PARIS « Juste Ciel, voilà bien des mouches. Et je suis un joly garçon !

J 'en a y dessus mon polisson, Pour barbouiller cent scaramouches:

Ha ! mon habit est tout perdu !

Et je voudrais qu'il fût pendu.

Ce cocher, ce bougre incurable !

Surtout, que n'ay-je mon miroir?

Moy qui n'ay jamais veu de Diable Je serais ravy de me voir.

Mais ce ne sont là que des roses:

En voilà bien d'autres vrayment !

J'en aj jusques au fondement,

En faveur des métamorphoses;

Mes souliers, mes bas. mon manteau,

Mon colet, mes gands, mon chapeau.

Sont passez en mesme teinture.

Et dans Testât où je me voy,

Je me prendrais pour une ordure, '

Si je ne me dis ois: C'est moy. »

L'activité de la Reynie ne se démentit pas. Il ne cessait d'obliger les propriétaires à paver les rues devant leur maison, de faife creuser

(i) Loret. — Gazette du 30 Juillet 1667.

(2) Guénaud, célèbre médecin, qui allait toujours à cheval.

des égouts, intaller des fontaines publiques. En même temps, il f.nfsait abattre les horribles échoppes, véritables parasites, qui encombraient la voie publique, chasser les « revendeuses, receleuses, ravaudeuses, écrivains et savetiers » qui gênaient la circulation ; il supprimait les auvents des boutic|ues, rétluisait les dimensions des enseignes, et enfin se préoccupait aussi des extensions futures de Paris.

C'est à tous ces efforts et à ce grand zèle pour la chose pulilique, (|ue rendait justice le docteur Gui Patin quand il écrivait à .son ami Falconet : " On travaille diligemment à nettoyer les rues de Paris qui np furent jamais si belles. » (i)

Mais La Reynie ne s'en tint pas là.

Il purgea les rues de Paris des bandes d'assassins et de filous qui répandaient partout la terreur, désarma les laquais qui n'étaient pas les moins dangereux de ces malfaiteurs, depuis qu'ils s'étaient arrogé le droit de porter l'épée. Aidé de son assesseur, le terrible Defifn. nui éta'* l'effroi des vagabonds et des filles perdues, il interdit la mendicité dans les rues de Paris, fît fermer les cours des Miracles (2), arrêter les bandits et les gueux qui y trouvaient asile, et qu'il fit enfermer dans les prisons du grand Châtelet.

Quand les cabanons étaient remplis, on faisait transporter les prisonniers sur des bateaux qui descendaient la Seine juqu'au Havre d'oîi ils étaient réembarqués sur de gros navires, « pour aller peupler les îles de l'Amérique ».

Mais Louis XIV ayant eu vent de cet état de choses, s'opposa formellement à sa continuation, sous le prétexte assez spécieux, que (I cette punition n'était point connue en France ».

Or. huit ans auparavant, en 1667, le poète satirique François Colletet avait déjà publié sur le même sujet, sa fameuse complainte intitulée: La Desroute et l'adieu des filles de bien de la Ville et faubourçs de Paris, avec leurs noms, leur nombre, les particularités de leur prise et de leur emprisonnement, sans oublier le départ de ces brebis galleuses, qui s'en allaient en troupeau « paistre dans le Monde nouveau ».

Eclairasse des rues. — La question de l'éclairage des rues attiia, ensuite, l'attention de La Reynie.

Déjà, en 1662, l'abbé Laudati Caraffa avait obtenu, pour vinfrt années, le privilège d'entretenir à Paris des porte-lanternes et des porte-flambeaux sur les points les plus fréquentés de la \'ille, les pinces publiques et les carrefours.

L'acte de concession stipulait que les flambeaux « achéptez chez les espiciers de la Ville », seraient d'une livre et demie, et divisés en dixportions : les particuliers avaient la faculté de se faire accompagner par les porteurs de flambeaux, au prix de cinq sols par chaque portion consumée pendant le trajet.

Quant aux lanternes, elles étaient garnies, non plus de chandelles, mais d'huile, et le tarif était fixé à trois sols par quart d'heure. A cet effet, les porte-lanternes étaient mimis d'un » sable d'un quart d'heure maroué aux armes de la Ville » qu'ils portaient à leur ceinture. ^ La Reynie trouva ce service en pleine activité au moment où il prit ses fonctions, mais il ne jugea pas ces mesures suffisantes pour donner

(i) Lettre du 30 Octobre 1666.

(2) Ces cours des Miracles existaient depuis le 13" siècle, en différents points de la \ilie, notamment, rue de la Truanderie, rue des Francs-Bourgeois et rue Montorgueil.

satisfaction aux besoins d'une aussi grande cité. Il prescrivit, en conséquence, qu'il serait posé 6.500 lanternes dans les différents quartiers et faubourgs de Paris.

Louis XIV fut tellement elithousiasmé de cette utile innovation, qu'il fit frapper, en 1668, une médaille commémorative avec cette légende: « Urbis Seciiritas et Nitor ».

Ajoutons que les fanaux, munis d'une chandelle, n'étaient pas suspendus comme les lanternes. Ils étaient simplement posés sur les fenêtres des maisons : ce service était assuré par les bourgeois, au moyen de contributions personnelles.

Les étrangers étaient émerveillés du nouveau mode d'éclairage, si nous en jugeons par le témoignage de l'un d'eux, le docteur anglais Martin Lister, qui disait, en 1698, dans son u Journal de Voyage »:

« Les rues sont éclairées tout l'hiver, aussi bien quand il fait clair de lune que pendant le reste du mois, et je le remarque surtout à cause du sot usage oiJ l'on est à Londres, d'éteindre les réverbères durant la moitié du mois.

<( ...Les lanternes sont suspendues ici au beau milieu des rues, à vingt pieds en l'air et à une vingtaine de pas de distance: Elles sont garnies de verres d'environ vingt pouces de carré, recouvertes d'une large plaque de tôle; et la corde qui les soutient passe par un tube de fer fermant a clef et noyé dans le mur de la maison voisine. Dans ces lanternes sont des chandelles de quatre à la livre, qui durent jusqu'après minuit. Ceux qui les briseraient seraient passibles des galères. Trois jeunes gens de bonne maison qui par plaisanterie s'étaient amusés à en casser récemment furent mis en prison, et ne furent relâchés, au bout de plusieurs mois, que grcâce à la sollicitation de bons amis qu'ils avaient à la Cour. » (i). ^

Le récit de Martin Lister nous montre les progrès qui furent réalisés, par la suite, dans le système d'éclairage.

Ajoutons encore quelques détails explicatifs.

Chaque année, les bourgeois notables de chaque quartier, désignaient un bourgeois pour être préposé à la surveillance de l'éclairage; à cet effet, on lui remettait les clefs des boîtes dans l'intérieur desquelles étaient attachés les cordons de suspension, et en même temps l'approvisionnement des chandelles nécessaires.

A cet élu incombait également le soin de désigner deux commis préposés à l'allumage, chaque soir. Le premier commis était spécialement chargé d'éclairer les chandelles, tandis que son collègue devait descendre les lanternes pour l'allumage, et les remonter à la hauteur voulue.

C'est ce que nous apprenons par ce couplet du temps, indiquant la mission respective de ces deux fonctionnaires:

Abaissez la lanterne, Monsieur le lanternier; Celui qui la gouverne, Il a grand mal au pied, Et celui qui l'allume, Il a gagné un rhume A force de crier:

Abaissez la lanterne Monsieur le lanternier. (2)

(i) Voyage de Martin Lister à Paris en 1698, p. 36.

(2) Voir Essai historique et critique sur les Lanternes, p. 13).

Mais tout en chansonnant les lanterniers, le public se montrait de jour en jour plus exigeant, comme on peut le voir par cette lettre que le marquis de Seignelay adressait à La Reynie le i6 janvier i688: Il On a dit à Sa Majesté que les lanternes de Paris sont à présent bien mal réglées, cju'il y en a beaucoup dont les chandelles ne bruslent pas, à cause de leur mauvaise qualité et du peu de soin qu'on en prend; sur quoy. Elle m'ordonne de vous escrire d'y donner l'ordre que vous jugerez nécessaire. »(i)

La lettre de Martin Lister reproduite plus haut, nous montre que dix ans plus tard, le service de l'éclairage fonctionnait dans les meilleures conditions désirables.

Ajoutons enfin, que ce ne fut qu'au siècle suivant, en 1745, que l'oh appliqua le système des réverbères à huile, avec réflecteur, qui fut considéré comme constituant un nouveau et très remarquable progrès.

« La Reynie, nous dit le bibliophile Jacob, commit divers excès de pouvoir, qui lui valurent des remontrances de la part du Parlement ; il s'était aussi relâché de sa sévérité et il ne tenait plus la main, comme il l'avait fait d'abord, à la bonne direction de ses agents. Les désordres recommencèrent dans les rues de Paris, et Dangeau écrivait dans son journal à la date du 11 août 1696: <( On commence à voler beaucoup dans les rues de Paris ; on a esté obligé de doubler le guet à pied et à cheval ». Enfin la Revnie fut remercié, et le sieur le Vover d'Argenson fut nommé à sa place, lieutenant de police, en 1697. Ce personnage, d'un caractère dur et inflexible, convenait parfaitement à la nature des fonctions qu'il était chargé de remplir. Son affreuse figure inspirait l'épouvante, et le peuple, qui apprit bientôt à le redouter, lui donnait le nom de damne, de perruque noire, de juge des enfers; et la capitale dut à sa prodigieuse énergie, un ordre et une sécurité jusque-là sans exemple ». (2)

De son côté. Voltaire estime que le marquis d'Argenson acquit dans cette place (de Lieutenant cie police), << une réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle ». (3)

Ainsi s'explique l'enthousiasme que les étrangers, venus à Paris à la fin du dix-septième siècle, manifestaient à l'égard de la grande Cité qu'ils trouvaient incomparable.

Au témoignage de l'anglais Martin Lister, nous pouvons, en effet, ajouter celui, bien plus enthousiaste encore, du voyageur italien, Nicolo xMandrisio, venu à Paris en 1698 :

« Je ne puis, disait ce voyageur, me dispenser de dire au moins quelques mots de Paris, ville dont les splendeurs augustes hanteront, toute ma vie, mon souvenir :

Paris, ville magnifique, à vrai dire tête de la France, âme de l'Eiurope, merveilleux ornement de la terre entière! Quelle ville immense! C'est une province couverte de toits, c'est un monde! et les habitants sont la fleur de la société. S'élargissant de plus en plus, sa ceinture de remparts et ses portes ne l'ont pu contenir; elle a franchi ses barrières et on a vu surgir au-delà de vastes faubourgs, qui n'ont, en vérité, que le nom de faubourgs à cause du voisinage de la vifle, mais qui, en réalité, sont autant de nouveaux Paris qui honorent et tout ensemble, couvrent de confusion l'ancien. Ce qui, il y a un siècle, était hors de Paris, maintenant se trouve dans la ville, si bien que

(i) Depping. — Correspondance administrative sous Louis XIV. T. II, p. 545.

(2) Le Bibliophile Jacob. — Institutions, Usages et Coutumes au 17' siècle, p. 31S.

(3) Voltaire. — Siècle de Louis XIV. — Chapitre XXIX.

cette prodigieuse extension fait mentir la topographie la plus en vogue de ses alentours et rend erronées toutes les anciennes distances. Il n'est plus vrai que la célèbre ville de Saint-Denis, lieu de sépulture des rois, soit à deux lieues de Paris ; elle n'est plus qu'à une lieue, parce que Pans, avec ses "ag/andissements, s'en est rapproché.

L'abbaye renommée de Saint-Germain qui donne son nom au plus grand de ses faubourgs, se nomme encore Saint-Germain-des-Prés parce que, il y a cinquante ans à peine, elle confinait à des prés très grands et très agréables. Comme ils sont transformés à cette heure! Depuis cinquante ans ils n'ont porté que des édifices, seules fleurs, fleurs superbes, il est vrai, qu'ils aient produites.

Il a fallu un décret souverain pour empêcher cette croissance prodigieuse, qui a paru monstrueuse et excessive aux yeux de la politique. Quand j'ai voulu admirer Paris du haut des tours de Notre-Dame ou de l'Observatoire royal, ma vue s'est perdue dans cette plaine hérissée de tours, dans cet horizon de toits. J'en suis encore troublé; et ce qui augmente la confusion, ce sont ces villages, ces bourgs innombrables que l'on aperçoit à une petite distance et qui ont contracté, par le voisinage de Paris, le désir de s'agrandir, s'approchant de jour en jour, ambitieux de se mêler, de se confondre avec une si grande capitale. Peu respectueux des décrets, Paris s'accroît cependant encore, comme pour aller h leur rencontre et leur donner droit de cité, rendant justice à leurs mérites et à leur rare beauté.

...Si Paris est vaste, immense, il n'y a là rien d'étonnant, puisque Paris doit sa grandeur au dépérissement irrémédiable d'une grande partie du rovaume ; si cette ville nage dans l'or et les délices, c'est au prix de la ruine delà moitié de la France; tous les membres laneuissent pour donner la vie à ce grand cœur. Le luxe de la capitale est entretenu par la misère de plusieurs provinces; les autres villes sont désertes et pauvres parce que Paris, pour être la première, attire à elle tout ce qui a une valeur quelconque.

Il n'y a donc rien de surprenant qu'im rovaume fécond, puissant et heureux comme la France; qu'un pays enrichi par une suite ininterrompue de victoires, par un commerce florissant, qui offre à la navigation des ports si favorables, que la Fortune honore d'une faveur évidente, qui, par son attrait, sait attirer à elle les richesses des autres pavs-, et, par sa circonspection, laisse sortir les siennes, il n'y a rien de surprenant qu'un tel nays soit amené à composer de sa quintescencc une capitale digne d'elle et qu'il la rende enfin plus grande et plus riche encore qu'on ne peut dire.

Ht pourtant Paris est privé de l'ornement d'une cour et ne jouit qu'à distance de la vue de son soleil. Ou'arrivera't-il si. o'itrf» t^u'; ses autres bonheurs, elle avait encore celui d'être la demeure de son e'rand roi et de jouir de tous ces courtisans qui peuplent la cour de V^ersailles? C'est alors qu'après avoir vaincu toutes les autres villes, Paris finirait par se vaincre lui-même! » (i)

La relation se continuait par un éloge dith^"rambique des qualités multiples du grand roi; l'auteur vantait, notamment « sa honfé, qui a enchaîné tous les cœurs, sa majesté, capable de se concilier les respects de la moitié d'un monde; son esprit qui voit tout: son âvie sans cesse agissante, sa vertu, son cœur, son cèle et sa pieté, en tm mot

(i) Xirolo Mandrioso. — Lettre d'un habit.mt d'Udîne K Paris et k Vers.iiHes en i6q8, publiée par M. E. Rodocanachi. à la suite de son ouvrnTe intitulé: « Aventure! d'un grand seigneur italien à travers l'Europe, en 1606. » — Flammarion, éditeur.

le plus beau trésor de merveilleuses et héroïques qualités qui puisse jamais échoir à un mortel !

A propos des palais royaux, Mandrisio rappelle ce vers de Martial :

Ma crtia quidem domus est, scd niiiior est domino.

(Le palais est grand, mais il est encore trop petit pour un tel maître) Puis, englobant dans un coup d'œil d'ensemble, le Louvre, Paris, les Parisiens et la personne du roi, le voyageur italien trouve qu'il est bien juste ce distique: :

Non i:,cntcin tellus, gens altéra non habet urbem, Urbive domuni, doiiihinm nec donins nlla -pareyn.

(La terre n'a pas de nation semblable; aucune ration ne possède une ville aussi belle; aucune ville n'a un palais pareil; aucun palais n'est la demeure d'un tel maître!)

Suivent enfin, quelques considérations non moins admiratives su'les splendeurs du palais de Versailles, ses jardins et ses eaux..!- toutes choses dépassant l'imagination et surpassant tout ce que l'antiquité a imaginé de grand et de merveilleux ».

On pourrait rapprocher de cette intéressante relation celle d'un autre vovageur italien, l'abbé Sébastien Locatelli, orêtre Polonais, venu en France trente-quatre ans auparavant (1664-166^), qui nous a laissé le portrait suivant de Louis XIV.

Le II novembre 1664^ Locatelli assista à la messe du roi. dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, oîi il avait pris place avant l'arrivée de la Cour, grâce à sa double qualité de prêtre et d'étranger nouvellement arrivé à Paris.

Nous laissons la parole à l'abbé Locatelli :

(( Bientôt arriva toute la Cour. Les princes du sang, le frère du Roi, la Duchesse d'Orléans, la Reine mère entrèrent d'abord. Puis vint le Roi, vêtu de velours noir à grands ramaees, le Saint-Esprit placé sur son manteau comme la croix des chevaliers de Malte, une canne très courte à la main, avec un petit chapeau relevé d'un côté par une rose de diamant. Sans la place qu'il occupait, je ne l'aurais pas reconnu au premier abord, car le Prince de Condé et certains Ducs et Pairs étaient mieux vêtus que lui. Il porte assez longs ses cheveux d'un blond foncé; il a le front haut, les yeux tirant plutôt sur le bleu que sur le noir, le nez aquilin, la bouche et le menton très beaux, la figure ronde, le teint plutôt olivcâtre que blanc; il est d'une taille assez élevée, et ses épaules légèrement voûtées marquent bien cette vigueur qu'il fait paraître dans toutes ses actions. La messe fut chantée à plein chœur par les musiciens de Sa Majesté avec accompagnement d'un grand nombre de basses de viole. Le Roi resta toujours debout, mais suivit l'office avec beaucoup d'attention. Mes yeux ayant rencontré une ■ seule fois les. siens au moment où je commençais à le regarder, je ressentis aussitôt intérieurement cette force secrète de la majesté rovale qui m'inspirait l'insatiable curiosité de le contempler. Mais, obéissant au resnect mêlé de crainte dû à un Roi si grand et si glorieux, je n'o«ai plus fixer les veux sur lui sans m'être assuré qu il ne pouvait me voir. Te rentrai à l'hôtel si content, qu'en voulant exprimer la joie dont i'étais transporté, je semblais avoir perdu la raison. Si j'avais voulu jouir souvent de ce bonheur, il me suffisait d'aller à la Cour, où presque tous les jours on peut voir le Roi. C'est tout le contraire dp l'étiquette de l'Espasfne. où les ambassadeurs même obtiennent h grand'peine une audience d" T^fi' après plu.sieiirs riiois d'attente, et où

c'est une chance bien rare pour un sujet que de le voir trois ou quatre fois par an. La France, Paris et Louis, il n'}' a rien de tel.

Pardonne-moi lecteur, si la joie semble me faire délirer: dans mon bonheur d'avoir vu le Roi, et d'avoir été vu par lui, je crois avoir attiré les regards d^'une divinité de l'Empyrée ». (i)

J\L Adolphe Vautier, hérudit traducteur et commentateur de la Relation de Sébastien Locatelli, cite à l'appui de ces appréciations, le témoignage de différents personnages qui les confirment en tous points.

Ainsi ALiucroix, qui vit Louis XIV assister à la messe à Saint- Germain-en-Laye, le 27 juin 1668, obsersa aussi qu'il était vêtu ce jour-là fort simplement.. (OEuvres. — Reims, 1 85 j, 2 T. in-12, t. 2% 300).

D'autre part, Mariani dit que la haute taille de Louis XIV le faisait reconnaître au milieu de son escorte.

Tel est également l'avis de deux ambassadeurs vénitiens, Alvise Grimani qui, dans ses « Relationi lette al Senato » (1660-1664), rend compte que « le Roi est d'une complexion vigoureuse, d'une haute stature, d'un aspect mtijestueux », et celui de son collègue Alvise Sagrédo, qui, en 1663-1665, admire également « l'aspect héroïque, la stature remarcjuable et le port majestueux » de Louis XIV, et estime que « cjuanti même Dieu ne l'aurait pas fait naître Roi, il serait le plus bel homme de son royaume ».

linfin, Saint-Simon dépeint ainsi qu'il suit, le costume de Louis XIV:

(( Il était toujours vêtu de couleur plus ou moins brune, avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu'un bouton d'or, quelquefois de velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin rouge, ou bleue, ou verte, fort brodée. Jamais de bague et jamais de pierreries qu'à ses boucles de souliers, de jarretières, et de chapeau toujours brodé de point d'Espagne avec un plumet blanc. Toujours le cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles, qu'il le portoit par dessus, fort long, avec pour huit ou dix millions de pierreries. » (2)

Saint-Simon nous dit encore que ce monarque qui, d'ordinaire, était vêtu si simplement, exigeait des courtisans le plus grand luxe dans leur tenue et dans leur manière de vivre, et voici comment il en explique la raison :

« Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût, il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à sa cour. C'était lui plaire que de s'y jeter en table, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C'étoient des occasions pour qu'il parlât aux gens. Le fond étoit qu'il tendait et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessaire, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. (■:i)

Dans les solennités officielles, on déployait les costumes de grand

(i) Adolphe Vautier. — Voyage de France. — Moeurs et Coutumes françaises (r664-r665). — Relation de Sébastien Locatelli, prêtre Bolonais. — i vol. grand-in 8» LXXIV, ;i48 pages. — Alphonse Picard et fils, éd. Paris 1905.

(2) Saint-Simon. — Mémoires. T. XIII, p. 100, loi.

C3) Saint-Simon. — Mémoires. T. XII, p. 465. — Cette accusation haineuse de Saint-Simon contre Louis XIV parait être purement gratuite. Le marquis qu'on a appelé le terrible juge du grand roi dont il qualifiait le règne, le régne de la vile bourgeoisie, ne pouvait pas pardonner à Louis XIV d'avoir pris ses ministres dans la bourgeoisie, et non dans la noblesse.

apparat, comme on peut en juger par le récit suivant que nous a laissé Locatelli d'une revue de vingt mille hommes passée par Louis XIV dans la plaine de Saint-Denis le 6 avril 1655, et à laquelle il fut heureux d'assister:

<( La première partie de la Garde du Roi se composait de deux cents suisses (1) de taille gigantesque, vêtus de ratine rouge et bleue avec un passement garni de houppes de soie et d'argent. Ils avaient pour coiffure des bonnets de velours noir, semblables h des chapeaux sans ailes, avec de fort beaux panaches blancs, rouges et bleus, et leurs hallebardes à la main, comme d'habitude, ils marchaient au son des tambout-s et des fifres. Après les Suisses venaient les Grands Mousquetaires au nombre de cinq cents (2), bien montés sur de beaux chevaux presque tous blancs ou pommelés. Ils portaient des casaques de drap bleu brodées d'une tresse d'argent formant sur le dos et la poitrine deux croix entourées de rayons brodés en or et le chiffre du Roi ; ces croix ont à peu près la forme de celles des chevaliers de Malte. Leurs casaques, garnies et doublées de la ratine dont j'ai parlé, couvraient de fort beaux justaucorps de camelot bleus garnis de broderies d'argent. Les housses de leurs chevaux étaient couleur zinzolin avec quatre soleils brodés en argent aux quatre coins, pour rappeler la devise du Roi. Ils avaient à leurs chapeaux de fort beaux panaches.

<( Leurs compagnons, les Petits Mousquetaires, en même nombre que les grands (3), montaient des chevaux moreaux, avec les housses comme les Grands Mousquetaires; mais ils ne portaient point la double tresse d'argent, et leurs vêtements de dessous étaient simplement de droguet. Les housses de leurs chevaux étaient bleues avec un L couronné d'or.

Quant au costume que portait le Roi, voici comment Locatelli k décrit :

« Quand parut le Roi, portant au chapeau un très beau panache couleur feu, j'observai que tous ceux cjui avaient un panache de même couleur l'enlevèrent pour qu'on pût reconnaître Sa Majesté du plus loin possible, partout où Elle allait.

<( Sa chevelure naturelle (^) était retenue par deux rubans très larges couleur feu comme un panache; il avait un collet de point de Venise sur un autre collet fait d'une plaque d'or exactement de la même forme que ceux des piquiers (5). Son justaucorps de moire de soie bleu clair était recouvert de tant de broderie d'or et d'argent qu'on en distinguait mal la couleur. Il portait par-dessous un vêtement long de brocart d'or cà la polonnaise, fermé par de larges galons d'or tout garnis de gros diamants. Pour faire voir ce vêtement, le justaucorps était déboutonné et ses pans relevés à l'aide de boutons et de ganses. Deux lis d'or, sur les pointes desquels deux gros diamants brillaient comme deux étoiles, fermaient son ceinturon exactement pareil aux ■ceinturons à l'antique. Il avait im haut de chausses de droguet à la wallonne, des jarretières faites d'un large ruban couleur feu couvert

(i) Locatelli a. mal vul, il n'y avait que fctii Suisses. — (Voir Estât de la France, en 1665.

(j) Même observation. Il n'y avait que trois cents grands Mousquetaires. — (Voir Ksiat de la France, en 1665.)

(3) Il n'v avait également que trois cents petits Mousquetaires. — (Voir Estât de la France, en 1665.)

(4) Bien que la mode de porter perruque fut déjà en usage, Louis XIV ne l'adopta que plus tard.

(5) Cette plaque d'or était, sans doute, le hausse-col qui couvrait les épaules et le haut de la poitrine.

d'une grande broderie d'or, des bas d'étain couleur tabac, et des souliers en veau d'Angleterre de même couleur que les bas, garnis de très jolis petits éperons violets d'acier émaillé et fermés par des boucles d'or incrustés de petits diamants.

Sa Majesté monta d'abord un cheval blanc pommelé d'une taille extraordinaire. La selle était couleur rose sèche vive, toute brodée d'or et ornée de pierreries, la housse pareille, les étriers d'argent doré. Toutes les fois que Sa Majesté mettait pied à terre, elle changeait ensuite de cheval, et tous ces coursiers, joyeux et fiers de porter le Roi, ne faisaient que courir et danser. » (i)

Pour bien nous montrer son enthousiasme pour Louis XIV^ Locatelli poursuit son intéressant récit, parce pittoresque incident:

K Pour décrire si minutieusement, lecteur, ton Roi que tu aimes tant, je faillis recevoir un bon coup sur la tête, car, insatiable de le ^"oir et de bien l'observer, je m'avançai tellement, qu'en passant, le cheval de Sa Majesté faillit mettre son pied sur le mien. Je ne m'arrr'tai pas pour cela : au contraire, devenu plus hardi et allant dans mon enthousiasme jusqu'à envier le sort des chevaux qui portaient le Roi, je me tins presque toujours près de lui, en courant çà et là comme un fou. Les quatre sergents qui. le bâton à la main, couraient tout autour du Roi pour écarter la foule, frappaient comme des sourds, et l'un d'eux, qui leva son bâton pour me donner un coup sur la tête, me dit : « Remercie Dieu d'être prêtre, autrement je voudrais te montrer ce que c'est que de s'approcher si près de notre Roi. » (2)

Ce comotP-rendu nous montre le remarquable talent d'observateur perspicace de l'abbé italien. L'intérêt du récit est encore augmenté par l'abondance et la précision des détails racontés finement et avec un indiscutable accent de sincérité.

Caractère des Parisiens (1).

Dans un ouvrage intitulé « Caractère des peuples de la Généralité de Paris vers 1620 », le caractère des Parisiens était dépeint dans les termes suivants :

" Les Parisiens sont d'un assez doux naturel, et ne se montrent pas si revêches que les habitants de plusieurs autres villes de France. Ils sont toutefois fort aisés à émouvoir, et un homme accoft est capable d'en faire mutiner un millier. Ils sont extrêmement désireux d'argent, de sorte qu'il n'v a chose du monde qu'un Parisien n'entreprenne pour en avoir. Ceci soit dit, aussi bien que l'autre chef, pour le regard des personnes de basse condition.

(( On a vu les Parisiens autrefois assez niais, tellement qu'on leur donnait le nom de badauds par toute la France; mais ils sont aujourd'hui tellement déniaisés, qu'ils sont capables de piper même les autres. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de personnes accoutumées à ne rien voir et à ne rien faire, qui sont encore disrnes de ce titre ; mais ils n'ont pas sitôt mis le pied dans le monde, qu'ils sont beaucoiip plus malaisés à leurrer que beaucoup d'autres. Il est vrai que j'estime que In défiance de toutes choses qu'on leur recommande à tous propos, à

(i) Relation «le T.ocatelli, pp. 205 à 210.

(2) Les serments dont îl est question devaient être, selon M. Vautier, les archers du grand Prévôt nui allaient et venaient dans la maison du Koi, « pour mettre hors les gens de mauvais augure ». (Voir l'Estat de la France, en 1663, T. I, p. 161).

(3) Voir l'Etude de M. de Boislisle sur la Généralité de Paris: Appendice, p. 450.

cause d'une infinité d'alïronteurs qu'on voit à Paris, est la plus grande luiL-sse qu'ils aient.

« Les temnies de toute sorte désirent d'y paraître et être beaucoup mieux \ètues que leur condition ne porte, à quelque prix que ce puisse être, et leurs maris qui s'essaient, pour la plus grande partie, de leur complaire (d'autant que les lemmes y gouvernent presque tout), emploient le vert et le sec pour satistaire à leur désir. Mais les lemmes sont louables, en ce que les plus belles mêmes, et les plus délicates et riches, ne dédaignent pas de visiter les hôpitaux, manier les malades tout ulcérés et lievreux, et' les nourrir et les médicanienter.

...Pour conclusion, le peuple de Paris est d'une assez douce humeur et tort maniable, et je crois qu'il passe en civilité tout l'autre peuple qui se voit au reste de la France.

l'out ce qui est autour de i'aris est peu dilïerent ».

Le même ouvrage, complètement remanié et considérablement augmenté, a été réédité en lOOo, sous le titre: « Description de l'Univers ». i\ous y lisons, en ce qui concerne le caractère des Parisiens:

(i Le peuple de Paris est Don, dévôl et religieux, plein d'industrie et fort auonne au travail, pour tirer prolit de tout, avec grand soin de gagner, possible avec avarice et trop d'amour pour l'argent, qu'il attire non seulement de toutes les pro\inces de la France, mais aussi des nation étrangères, lesquelles y abordent de toutes parts. Les femmes y sont graves et retenues, les hlles bien élevées et généralement agréables. Les hommes aiment les lettres et les cultivent, avec une grande connaissance des allaires de justice et des finances ». (i)

Flcoutons maintenant l'impression que produit l'aspect de Paris sut (( le Sicilien », Jean-Paul .Marana, \enu en France au milieu du dixseptième siècle :

« Tout Paris, nous dit ce ivoyageur, est une grande hôtellerie ; les cuisines fument à toute heure ; on voit partout des cabarets et des hôtes, des tavernes et des taverniers.

...Le luxe est ici dans un tel excès, que qui voudrait enrichir trois cents villes désertes, il lui suffirait de détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne vend que des choses dont on n'a aucun besoin ; jugez du nombre des autres où l'on achète celles qui sont nécessaires.

...Le peuple travaille toujours avec assiduité, mais il aime à boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à Paris vaille plus d'un baril à la campagne. 11 n'y a pas au monde un peuple plus industrieux et qui gagne moins, parce qu'il donne tout à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun ».

Quant aux Parisiennes, <( le Sicilien » en fait ce portrait assez piquant :

(( Les Parisiennes, nous dit-il, sont le plus beau et le plus laid ornement de la Ville, parce que les belles sont rares; mais elles surpassent en agrémens et en vivacité toutes les femmes du monde, et cela fait qu'elles ont la facilité de persuader, de gagner tout à elles, et de ne

(i) Description de l'Univers. — Paris 1660. T. III, p. 348. Voir aussi Sauvai. T. I, p. 63.

— IjO —

perdre jamais rien. Elles ont aussi le privilège de commander à leurs maris, et de n'obéir à personne. La liberté de ce sexe est ici plus grande que celle dont jouissent à la campagne les Arabes, qui ne couchent jamais le soir dans le lieu oij ils se sont levés le matin. Elles sont également fines et élégantes, elles vendent publiquement les marchandises dans les boutiques, et dans les places, et ne cèdent aux hommes ni en l'art de compter, ni en celui de chicaner, et de vendre chèrement les choses même c^ui leur demeurent.

(( Celles qui se piquent d'être savantes ne donnent quartier à personne; et quand elles tiennent dans la tête les maximes d'Aminte (i) et de Corisque, il n'y a point de Zénostrate assez sévère qui ne se laisse persuader. (Juelques-uncs vont au Parnasse en la compagnie de poètes; et comme ici on condamne l'ignorance des choses, même inutiles, presque toutes les femmes se glorifient d'avoir eu des maîtres pour les apprendre et d'être sorties de quelque école; ainsi il y en a qui écrivent et qui font des livres ; les plus sages font des enfants, et les plus pieuses consolent les affligés ; les plus sobres mangent par jour autant de fois que les -Musulmans font oraison, étant la coutume du pays de saluer le soleil levant le pain à la main.

(( Elles s'habillent toutes avec beaucoup de bienséance, on les voit à toute heure, elles aiment la conversation des personnes gaies, elles vont par la ville comme il leur plaît ; la porte de leur maison est toujours ouverte à ceux qui y sont entrés une seule fois; elles changent souvent de modes dans leurs liabits, comme elles changent souvent de visage...

« l,es plus nobles traînent par derrière une longue queue d'or et de soie, avec lacjuelle elles balaient les églises et les jardins. Elles ont toutes le privilège d'aller masquées en tout temps, de se cacher et de se faire voir quand il leur plaît et avec un masque de velours noir elles entrent cjuelquefois dans les Eglises, comme au bal et à la comédie, inconnues à Dieu et h leurs maris. » (2)

Au seizième siècle, les dames de la noblesse avaient, en effet, adopté l'habitude de se couvrir le visage d'un masque de velours noir qu'on appelait loup ou cache-laid et que l'on portait dans sa poche comme son mouchoir et ses gants.

Après avoir été délaissée, cette mode reparut au dix-septième siècle.

D'après M. Pierre Clément (<i I-a Police sous Louis XIV »), quelques femmes se permirent de pénétrer dans les églises avec un masque. (J'est ce que fit notamment en février 1683, la femme du Procureur général des Monnaies.

Le lieutenant de police, La Reynie, voulut dans son indignation, mettre la dame à l'amende, mais Seignelay lui répondit que « le Roi ne le voulait pas, n'y ayant point d'Ordonnance sur ce sujet, mais Sa Majesté voulait qu'il en rendit une, portant telle amende qu'il estimerait à propos contre tous masques qui entreraient dans l'église, et qu'il la fit publier incessamment. » (3)

L'abbé Locatelli est beaucoup plus flatteur que « le Sicilien », pout les Français et surtout pour les dames Françaises.

« Les Erançais, dit il dans le chapitre II de l'Introduction au (( Voyage de la France », ont plus de vertus que de vices : la charité, l'esprit hospitalier, le courage, la politesse, qualités que je considère

(i) Aminta, drame pastoral Je Dante (1573).

(2) Lettre d'un Sicilien, p. 20 et suiv.

(3) Voir Depping. — Correspondance administrative sous Louis XIV. T. II, p. 571.

— ni —

surtout, sont chez eux vraiment admirables. Dans les armes, les lettres et les arts, ils réussissent à merveille et apprennent facilement tout ce que leur montrent les étrangers.

(( Bien des Français s'habillent avec une richesse exagérée pour leur condition, (i) et se nourrissent pauvrement, afin de pouvoir suivre la mode; mais après s'être fait faire quelque bel habit, personne n'est sûr de se trouver quitte de cette dépense, car au bout d'im an ce ijel habit est à la vieille mode.

<i Les hommes, de même cjue les femmes, ne sont généralement pas en France d'une taille très élevée, mais ils sont bien proportionnés; leur démarche, leurs manières, leur langage et leur politesse sont aisés et gracieux. »

Passant ensuite à l'article des « femmes » Locatelli se livre ;\ une admiration sans bornes.

« Elles sont, d'après lui, d'une beauté que n'ont point atteinte les pinceaux des Michel-Ange, des Titien, des Carraches et des Guide. Tous les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture ne peuvent soutenir la comparaison avec un seul des charmants objets cjui s'offrent sans cesse aux regards. »

Comparant ensuite les femmes italiennes aux Parisiennes, Locatelli ajoute :

K La douceur du climat donne un teint plus délicat aux Françaises, et la liberté des mœurs de leur pays permet d'y contempler des beautés qu'on admire avec étonnement. Si je pouvais penser qu'il en est au ciel autant de dignes des honneurs divins qu'on en voit en France, je croirais que toutes les Déesses en sont descendues pour habiter parmi les Françaises. ))(2)

Nous ne jugeons pas utile de poursuivre la citation cjui permettra au lecteur de se rendre compte de l'admiration sans réserve, que Sébastien Locatelli professait pour la femme française au dix-septième siècle.

Entrée solennelle à Paris de Lo^^is XIV et de Marie Thérèse, le 26 août 1660.

C'était surtout dans les circonstances solennelles que la cour de France déplovait un faste réellement extraordinaire, qui faisait la joie du populaire, émerveillé de ces sortes de spectacles.

Ces circonstances solennelles se produisaient par exemple, iors des entrées des rois, des reines, des princes, des légats et ambassadeurs, dans la bonne Ville de Paris, ou bien encore à l'occasion d'une grande victoire qui était célébrée par un Te Deum chanté à Notre-Dame.

Déjà sous les règnes précédents, des fêtes analogues avaient été données avec une pompe extraordinaire; comme, par exemple, lors des entrées de la reine Lsabeau de Bavière, en 1389, du roi Charles VU en 1437, de la reine Anne de Bretagne, en 1504, de François 1", au retour de sa captivité de Madrid, du roi Henri II et de Catherine de Médicis.

Mais de toutes ces réceptions, aucune ne pouvait être comparée en magnificence, aux fêtes qui furent données h Paris pour la réception de

(i) Les contempor.iins de Locatelli, nous dit M. Vaulier, font souvent ce reproche aux Français. Cependant Savinien d'Alquier observe au sujet de la France, ((ue « la vanité nv le faste des habits n'y est pas fort grand, si nous considérons la Hollande, où le moindre brouëteur est quelquefois mieux ajusté que les Bourguemestres. » (T. I,

'' (2) Adolphe Vautier. — Voyage de France (1664-1665). — Relation de Sébastien Locatelli. pp. 323-324. — Alph. Picard et fils, éd". Pans 1905.

Luuis XIV et de Marie Thérèse, à la suite de la paix des Pyrénces, scellée par leur mariage {20 août luoo;.

iVu lieu de suivre 1 itinéraire preccueiiiment consacré, c'esta-uire la porte et la rue ^)aint-ueiiis jusqu a .NOlie-l^aine, le cortège royal pénétra uaus laiia par le laauouig :5aint-ri.utuine a 1 extrémité auquel on avait édihe un trône monumental i^i) soutenu par quatre colonnes et surmonte d un dôme que supportaieni quatre auties colonnes: 1 intérieur de 1 edince était tendu de splendides tapisseries, et au-dessus s'élevait un dais magnUique sous lequel le Koi et la reine aevaient rece- \oir les hommages ues grands corps de l'Ltat.

V ers les liuit Heures du matin, le roi et la reine, venant du château de \ incennes, s assirent sur ce trône, Louis Xl V' prit place sur le tauteuil du milieu ; il était vêtu d'un habit entièrement brodé d'argent et orne de perles et de rubis; son chapeau était agrémenté d'un bouquet de plumes incarnat et blanc, attaclié d une rose de uiamant. A sa gauche s assit la jeune reine dont la robe était entièrement couverte d'or, de perles et de pierreries: elle était paiee ues cuaiiKmts de la couronne.

Leurs Majestés, entourées des princes et des princesses de sang et des othciers de la Louronne, re(;urent les hommages des corps constitués dans Tordre suivant:

Le Clergé régulier, représenté par les quatre ordres mendiants : (Cordeliers, Jacobins, Augustins et Carmes) ;

Le Clergé séculier, représenté par les trente-sept paroisses de Paris, précédées chacune, de sa croix et de sa bannière ;

L'Université, marchant à pied comme le clergé et composée des facultés des arts, de médecine et de théologie. En dernier, venait le recteur qui prononça un discours auquel répondit le roi .

Venait ensuite le Corps de ville dont le cortège était ainsi composé:

Les archers de la Ville; -^ les pages et le cheval de parade du gouverneur de Paris, duc de Bournonville ; — le gouverneur en personne qui resta à côté du trône pour faire cortège à la reine ; — le prévôt des marchands, i\L de Sève, suivi de quatre échevins ; — les Conseillers de Ville et les seize quarteniers ; les maîtres des six corps de marchands (draperie, épicerie, mercerie, pelleterie, bonneterie, ortevrerie) ; — les cinquanteniers, dixeniers et notables bourgeois.

Discours du prévôt des marchands et réponse du roi.

Après le Corps de Ville, suivait le Châtelet représenté par :

Le chevalier du guet, escorté de cent archers du guet et de trois cavaliers portant le premier un casque le second des gantelets et le troisième, une enseigne; — les sergents à verge; — les notaires, au nombre de quatre-vingts, à cheval ; — le greftier en chef ; — les lieutenants, civil, criminel et particulier, montés sur des mules ; — les vingt conseillers au Châtelet ; — enfin, quatre-vingt-douze procureurs à cheval.

Le discours fut prononcé par le Lieutenant civii.

Puis les Cours des Monnaies et des Aides, et la Chambre des Comptes, représentées par leurs trois premiers Présidents qui furent admis à prononcer leur discours sous le dais royal.

Enhn, en dernier lieu, défila le corps le plus important, de tous, le Parlement, précédé du Lieutenant criminel de robe courte à la tête

(i) De là vient le nom de la place du Trône.

de ses quatre-vingts archers, conduit par son premier Président, l'illustre Lamoignon, et suivi par les cent quarante Conseillers.

Une députation eut l'honneur d'être reçue sous le dais royal, mais l'entrevue se borna à un simple compliment du premier Président, assurant le roi du respect de la compagnie.

L'entrevue témoignait d'une certaine froideur résultant de l'attitude hostile prise par le Parlement à l'égard du monarciue, pendant les troubles de la Fronde.

Les harangues terminées, l'ordre de l'entrée commença. Toutes les rues de Paris, que devait suivre le cortège avaient été préalablement pavoisées et ornées de tapisseries, les portes des maisons couronnées de fleurs et de verdure, les fenêtres garnies d'étoffes de soie, le pavé couvert de sable fin et semé d'herijes odorantes.

lin outre, quatre autres arcs de triomphe avaient été élevés sur le parcours.

Le premier se trouvait au cimetière Saint-Jean ; on v voyait figurer le Parnasse avec Apollon et les neuf muses, et, en outre, les portraits du roi et de la reine.

Le second était au Pont Notre-Dame ; il était décoré de statues allégoriques, notamment celles de l'Honneur et de la Fécondité. Audessus du portique, était placé un grand tableau représentant Junon, sous les traits de la reine-mère, cjui donnait à Mercure et à Iris l'ordre de porter à l'Hymen les portraits de Louis XIV et de Marie-Tliérése.

Le troisième consacré à célébrer la Paix, se dressait au Marché Neuf. Minerve, figurée sous les traits de la jeune reine, tenait à la main un rameau d'olivier et désignait plusieurs nymphes représentant des villes que le traité des Pyrénées avait laissées à la I^'rance. Dans un grand tableau, on voyait le roi en Hercule, couronné par la \'ertu de myrte et d'olivier, et déijouillé par les Amours de sa peau de lion.

Enfin le dernier arc de triomphe qui se trouvait h la place Dauphine, portait au sommet la statue d'Atlas foidant îles armes brisées et ayant sur les épaules un globe d'azur fleurdelisé; à côté, les deux trompettes de la Renommée célébraient l'alliance franco-espagnole, tandis cjue l'on voyait, dans un grand tableau le roi et la reine assis sur un char dirigé par l'hymen et traîné par un coq et un lion.

Après avoir présenté leurs hommages aux souverains, les corps constitués reprirent leur place respective dans le cortège pour le défilé, suivant le rang qui leur avait été assigné.

Derrière les Corps constitués, qui formaient la première partie du cortège, venait la deuxième partie cjui était d'ime somptuosité incomparable.

C'était la cavalcade de la Cour.

En tête était le train du cardinal Mazarin, cjui était précédé de soixante-douze mulets superbement ca;Daraçonnés, avec leurs mors argentés, des plaques, des aigrettes, des sonnettes en argent massif, et couverts de housses de soie brodées à son chiffre. Dix carrosses attelés de six chevaux venaient ensuite; le Cardinal était assis dans un onzième carrosse, attelé de huit chevaux, affectant la forme d'une litière suspendue et entouré de brillants gentils'iommes, de quarante estafiers en pourpoint blanc et de toute sa garde à cheval.

Puis, c'était le train de Monsieur, frère du roi, avec ses trente-six chevaux montés par des pages ou tenus en main pardes pa'ifreniers. Celui de la reine comprenait vingt-quatre mulets avec des couvertures

aux armes de France et d'Espagne et précédait les soixante mulets du roi conduits par des muletiers vêtus de pourpoint de satin.

En troisième lieu, venait la Grande Ecurie, suivie de la Petite Ecurie commandée par M. de Givry et composée de dix-huit grands chevaux niontés par des pages.

Ensuite était le magnifique cortège du chancelier de France, Messire Pierre Séguier, revêtu d'une soutane de drap d'or et précédé d'une haquenée portant les sceaux du roi enfermés dans un coffret de vermeil.

Après la chancellerie, étaient les deux corps d'élite des Mousquetaires commandés par 1\1M. de Marsal et d'Artagnan, et des chevaulégers ayant à leur tête M. de Navailles; puis la Prévôté de l'hôtel, sous les ordres du marquis de Sourches, les Gouverneurs et Lieutenants du roi dans les Provinces, suivis de Cent-Suisses de la Garde.

Venait ensuite, précédé de dix-neuf héraults d'armes, le sieur Breton, hérault d'armes de F'rance, au titre de Montjoie-Saint-Denis.

Enfin, les grands officiers de la Couronne, c'est-ii-dire le marquis de la Meilleraye, grand-maître de l'artillerie, les maréchaux de France, MM. Fabert, Clérambaut, la Ferté, de Villeroy et d'Estrées, doyen du corps, marchant deux par deux, et le comte d'Harcourt, grand écuyer, portant l'épée royale, précédaient immédiatement le cortège royal, ainsi composé

Sous un dais, porté alternativement par les échevins et les gardes des six Corps de marchands, apparaissait le jeune Roi, monté sur un superbe cheval d'I-^spagne, escorté du grand chambellan et du capitaine des gardes du corps et suivi des vingt-quatre archers de la garde écossaise.

A la suite du roi, défilèrent Monsieur, son frère, monté sur un barbe blanc, les trois princes du sang, le prince de Condé, son fils le duc d'Enghien et le duc de Conti, puis le comte de Soissons.

De mêiiie que le roi, la reine était précédée d'un dais. Elle était seule dans une calèche découverte, escortée du duc de Bournonville, gouverneur de Paris, et du duc de Guise.

Derrière eux était l'ambassadeur d'EsjDagne, sui'.-i par six carrosses à six chevaux, occupés par les princesses du sang et les dames d'honneur.

Cent cjuatre-vingts gardes du corps et cent trente gendarmes fermaient la marche de cet admirable cortège qui, parti du cnâteau de Vincennes à huit lieures du matin, n'arriva au Louvre qu'à six heures du soir.

La passion du jeu au dix-septième siècle

Pendant le dix-septième siècle, le jeu n'a jamais cessé d'être la passion dominante à Paris. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que l'exemple était venu d'en haut.

Ainsi, Henri IV était un enragé joueur. C'est ce que nous voyons, notamment, par le témoignage d'un magistrat de Bordeaux, reproduit dans les Mémoires du duc de Nevers (i), qui nous apprend que dès

(i) Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand l'argent lui inanque, il sait bien s'en procurer; il envoie à ceux ou à celles qu'il croit de ses amis une promesse écrite et signé de lui, priant qu'on lui renvoie son billet ou qu'on y fasse honneur; jugez s'il y a maison où il soit refusé; tout le monde est jaloux d'avoir un billet de ce prince. (Mémoires du duc de Xevers, T. II, p. 586).

— 13^ — l'année 15Ô;, alors qu'il n'élail encore que prince de Xa\-arre, Henri IV manifestait déjà un goût très prononcé pour le jeu.

Ue plus, (( il n'était pas beau joueur, nous dit Ilardouin de Préfixe, mais âpre au gain, timide dans les grands coups et de mauvaise humeur dans la perte, n (i)

Cette passion du jeu ne fit (|Ue se ilé\elopper lors([u"il lut numlé sur le trône, comme le i)r(iu\eiil dilïéri'nls exemples cités par l.esloile, dans son journal :

(( A la foire de \Ck)~, « la plus débauchée par le jeu (|u"on eust encore vue et cjui dura trois semaines parce cju'il la prolongea » pour le plaisir Cjuc la reine prenait à s'y promener et lui à jouer, il ]3erdit le 23 fe\-rier, sept cens écus, à trois dés, contre M. de \'illars, ce qui ne l'empêcha pas, pour se consoler de sa mauvaise fortune, de donner à la comtesse de .Moret, « un chapp.'Iet de trois cens écus >k

Huit jours plus tard, il écrivait à Sully, cette lettre significati\e <|ui montre cjue la leçon ne lui avait guère profité.

(( Mon aniy, lantôl parlant à mus, j'ai oublié de vous dire comme ces Jours passe:^, diiranl la Joiie Sainl-Gcrmain, j'ai donné ou joué au Jeu, de la marchandise, jusqucs à Irois mil escus. Et four ce que les marchands, desquels j'ai eu la dite marchandise, me tiennent au cul et aux chausses, je i>ous fais ce mot, pour vous dire de faire bailler présentement la dite somme à lierini^hen. auquel J'ai commandé de payer ce que Je dois, et remployer dans le premier comptant que vous fere:^ au trésorier de mon épargne.

A Dieu, mon amy .

Ce mercredy au soir, dernier Jebvrier /607.

Henry (2).

Il faut croire que les fréquentes remontrances de Sully n'avaient pas beaucoup d'action sur l'esprit du roi (3) qui persista à jouer jusqu'à la lin de sa vie, mais ce tiui préoccupait surtout le grand ministre, c'était de voir qu'à l'exemple du roi, la fureur du jeu gagnait non seulement la noblesse, mais encore toutes les classes sociales.

A la tin du' règne de Henri IV, les Académies de jeu se multiplièrent à Paris d'une façon d'autant plus inquiétante, qu'un assez grand nombre des personnes qui les frécjuentaient n'étaient pas d'une honnêteté absolue.

Il y avait là, des fils d'avoc"at, de jeunes financiers et même des marchands cjui jouaient des pistoles, comme leurs pères auraient joué des sous du temps de François \" . On citait notamment un fils de médecin cjui y perdit jusqu'à 60.000 écus.

Les tenanciers de ces jeux devaient y trouver un gain considérable puiscju'une maison destinée à cet usage fut louée 1.400 livres pour les quinze jours cjue devait durer la foire Saint-Germain. Il est vrai cju'il y a\-ait aussi dans ces maisons, certains cabinets particuliers Cjui étaient souvent loués à raison de plusieurs pistoles l'heure, ce riui augmentait considérablement les profits.

Malgré de nombreux arrêts, le Parlement ne put parvenir à \)T(.:\-

(l) Histoire du roi Henri-le-Grand, :innée l6oS.

f2) Lettres missives de Henri 1\'. publiées par Berger de Xivrey, T. VII, p. loi.

(3") Ce prince, dit Sully, faisant de sérieuses réflexions sur les excès où le portait sa passion pour le jeu, sonpea à s'en couiner, <t il me nromit plusieurs fois du' moins de se modérer. (iMémoires de Sully. Paris iSj2. 6 vol. in-S". T. \', p. 271.

crire les jeux de liasard, puisqu'à la mort de Henri W on comptait à Paris quarante-sept brelans, payant une redevance d'une pistole par jour, au lieutenant civil.

Mais, comme le dit Lestoile, que pouvaient les arrêts du Parlement interdisant à la foire Saint-Germain, les jeux en usage, tels que dés, cartes, quilles, tourniquets et « aultres jeuz de brelan » alors que le roi, en compagnie de la reine, occupait presque constamment <( une loge dans laquelle estoit dressé la table et le tapis pour jouer en forme de Ijrelan ? »

Lestoile nous dit cjue quant à lui, loin de donner dans ce travers, il se contentait d'aller (( se pourmener » à la foire, « en bon bourgeois ».

Le prodigue Bassompierre était loin d'imiter ce sage exemple, car il nous dit, dans ses Mémoires, qu'en 1608, « il gaigna fort au jeu et qu'il donna beaucoup à la foire. » (i)

11 nous dit ailleurs: » Nous demeurasmes quelques jours à l'ontainebleau (avec le roi), jouant le plus furieux jeu dont onaytouï parler, il ne se passoit journée Cju'il n'y eut vingt mille pistoles, pour le moins, de perte et de gain. Je gaignay cette année-là plus de cinq cent mille francs au jeu, bien que je fusse distrait par mille folies de jeunesse et d'amour ». (2)

Après avoir subi une sorte d'accalmie sous Louis XIIT, la passion du jeu reparut plus furieuse encore sous Louis XIV'.

Alors on vit certaines femmes non seulement donner à jouer chez elles, mais encore retenir les joueurs à souper, de peur de ne plus les revoir si elles les laissaient sortir de chez elles.

C'est cette catégorie de femmes que Boileau flétrissait dans sa dixième satire, quand il disait :

T'ai-je encore décrit la femme brelandière Qui des joueurs chez soi se fait ratiaretière, Et souffre des affronts que ne souffrirait pas L'hôtesse d'une auberge à dix sols par repas? (3)

C'est, aussi, ce qui faisait dire à La Bruyère : « L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'une autre; qued'honnètes femmes, qui n'étaient ni marchandes, ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payoient pour y entrer; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et de tous les jeux; que l'on mangeait dans ces maisons, et qu'elles étaient commodes à tout commerce. » (4).

Par ces mots <( qui payoient pour entrer », La Bruyère faisait allusion à l'usage établi uniformément que les joueurs devaient laisser une somme d'argent sur les tables de jeu pour payer les cartes, usage que l'avocat Brillon appelait justement « le revenant-bon des cartes ».

M. Gustave Ser\-ois, l'érudit commentateur de La Bruyère, rappelle, à ce propos, cjue dans l'une de ses comédies, l'acteur Baron avait mis en scène une femme de chambre reprochant à sa maîtresse qui était marquise, de donner à jouer nuit et jour, et d'imposer ainsi à ses domestiques un sers'ice excessif.

(i) Histoire de ma vie. Ediiion de la Société de l'Histoire de France, T. I, p. 175. (2) d" p. 200.

iscours : Edition Régnier, T. I, p. 22,

(î) Boileau Satire X, sur les femmes, vers 673676. (4) La Bruyère : Les Caractères de Théophraste. — D

(( Hncorc, ajoutait-elle, dans le teni])s qu'on leur laissoit le profit des cartes, passe! Il est vrai que l'on fournissait la bougie, le foin, l'avoine et la paille; (i) mais baste! on ne lassoit que de s'y sauver encore. Mais je ne sais cjuel mauvais exemple vous suivez aujourd'hui et tout-à-fait indigne d'une personne de qualité comme vous: vous ne nous en laissez pas la moindre...

(( ...Ah! du Laurier, répond la marquise, voici donc l'enclouure! Si lu ne nous avois point parlé des cartes, ta morale auroit pu faire cjuelque etîet. » (2)

Il paraît qu'à cette époque, les plus riches personnages avaient pris l'habitude de conserver pour eux l'argent des cartes. Il en allait tout autrement à la cour de Versailles où l'argent provenant des jeux qui se donnaient drms les chambres et les caljinets du roi était réparti entre les gens de service dont le nombre était considérable (3).

On citait trois personnages parmi les joueurs les plus effrénés de l'époque.

C'étaient un certain Morin, le président Robert et enfin M. de Courcillon, plus célèbre sous le nom de marcjuis de Dangeau.

D'après M. Servois, Morin, originaire de Béziers, après avoir successivement gagné et reperdu au jeu, des sommes considérables, s'était vu forcé, pour fuir ses créanciers, d'aller se réfugier à Londres où il avait reçu le meilleur accueil de la duchesse de Mazarin dont il était devenu le tailleur de bassette. Rentré en France avec une fortune de douze cent mille livres, il l'avait reperdue au jeu et était retombé dans le dénûment.

Quant au président des comptes Robert, seigneur de Fortille. il avait presque entièrement perdu au jeu, les sommes énormes qu'il avait gagnées dans les différentes intendances dont Louis XIV l'avait chargé à la suite des armées, notamment en Flandre. Il avait dû restreindre son train de maison et réduire sa table. Enfin, s'ét;>nt senti directement visé dans un article sévère de La Bruyère, il se décida à donner sa démission pour payer ses dettes.

Enfin, le troisième personnage visé par La Bruyère, était, comme nous l'avons dit, le fameux marquis de Dangeau qui dut à son remarquable talent de joueur, une partie de son crédit à la cour, ce cjui lui permit de s'élever du rang de simple gentilhomme jusqu'aux plus grands honneurs. On le voit, en effet, successivement lieutenant-colonel du régiment royal, aide de camp du roi, chargé de missions diplomaticjues, gouverneur de Touraine en 1667, membre de l'Académie en 166S; en 1680, il a ses entrées à la cour et devient menin du Daupliin, Enfin, le i'"' janvier i68g, il est nommé chevalier de l'Ordre du Saint- Esprit.

D'après Saint-Simon, « la nécessité de trouver de fort gros joueurs pour le jeu du Roi et pour celui de Mme de Montespan l'y fit admettre; et c'était de lui, quand il fut tout à fait initié, que Mme de Montespan disait plaisamment qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer ni de s'en moquer, et cela était parfaitement vrai. » (4).

Nous pourrions citer encore parmi les grands joueurs de l'époque,

(l) La bougie était pour les joueurs. Ouant au foin, à l'avoine et à la paille, ils servaient aux chevaux que l'on dételait et que l'on nourrissait pendant les séances de jeu. (î) Voir : Le Coques trompé ? Acte L Scène III.

(3) Caractèies de La Bruyère. Appendice. — Clefs et Conimenlaiies. Edition Régniet T. I. p. 505.

(4) ^Iémoires de Saint-Simon : T. XVIII, p. 55.

le fameux agioteur Galet dont parle Boikau dans sa huitième satire;

Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure: Eût-on au plus de trésor que n'en perdit Galet, N'avoir en sa maison ni meubles ni valet.

Ce fut ce même Galet qui, après avoir commencé !a construction du magnifique logis de la rue Saint-Antoine, qui devint plus tard la demeure de Sully, reperdit tout son bien au jeu, sur un coup de dé, et tomba dans la dernière misère. Nous retrouvons aussi son nom dans la quatorzième satire de Régnier:

Gallet à sa raison; et qui croira son dire? Le hasard pour le moins lui promit un empire, Toutefois, au contraire, étant léger et net, N'ayant que l'espérance et trois dés au cornet, Comme sur un bon fond de rentes et de receptes Dessous sept ou quatorze il assigne ses debtes

Force nous est de nous borner. Signalons, cependant, le très piquant portrait que Molière a tracé du joueur monomanc, dans sa curieuse comédie « Les Fâcheux » (i) à laquelle nous renvoyons le lecteur. C'est aussi dans le théâtre du spirituel vaudevilliste Dancourt (2) que l'on trouve des traits de mœurs très caractéristiques sur le jeu et les joueurs, à la tin du règne de Louis XIV. Nous citerons, notamment ses trois fines comédies : (( La Désolation des Joueuses (16S7), les Bourgeoises à la mode, et les Bourgeoises de qualité ».

Xous allons maintenant nous occuper de la toilette, de la coiffure et des soins de propreté en usage sous Louis XI\\

Civilités et Usages mondains

Usage des perruques. — Louis XIII ayant perdu ses cheveux à trente ans, se trouva dans la nécessité d'y suppléer par la perruque.

Telle fut l'origine de la perruque dont l'usage ne se généralisa que sous Louis XIV.

« Les courtisans, et particulièrement les rousseaux et les teigneux, nous dit un auteur (3), en portèrent les premiers: les courtisans par délicatesse, les rousseaux par vanité et les teigneux par nécessité. »

Blâmée par les uns, la nouvelle mode rencontra, par contre, de fervents admirateurs, comme l'abbé Legendre qui trouvait surprenant qu'une coiffure aussi commode « n'aist été en usage cjuc depuis le règne de Louis XIII. » (4).

L'usage de la perruciue n'arriva réellement à son apogée que sous le règne suivant, lorsqu'en 1673, Louis XI\', malgré son abondante chevelure, se décida à l'adopter. Le grand Dauphin s'empressa de suivre cet exemple, comme le constatait Dangeau : " Monseigneur a encore fait raser ses cheveux qui étaient revenus plus beaux que jamais. Il trouve la perrucjue plus commode. »

(i) Molière. Les Fâcheux : Acte II, Scène II.

(2) L'avocat Florent, Carton Dancourt (1661-1726) abandonna le barreau pour le théâtre où il devint à la fois auteur, acteur, à la Comédie-française et orateur de la troupe, c'est-à-dire régisseur parlant au public, ou plutôt à la Chambrée, comme on disait alors.

C3) J.-B. Thiers. Histoire des perruques, p. 28.

(4) L'abbé Legendre. Mœurs des Français, p. 233.

Il y avait à Versailles un cabinet affecté aux perruques de Louis AlV, qui étaient renfermées clans des armoires vitrées, et dont les formes variaient selon que le roi ne sortait pas de ses appartements, qu'il allait à la chasse ou à la messe, ou bien qu'il avait h présider h quelque réception solennelle.

M. l'rancklin (i) nous dit qu'à l'origine, les perruques ne se composaient que de quelques rangées de cheveux échelonnés autour d'une vaste calotte. On leur donna ensuite la forme d'un bonnet, et c'est ainsi que fut créée la bonnette ou perruque d'abbé c|ui fut portée, dit-on, pour la première fois par un favori de Gaston d'Orléans, l'abbé de la Rivière.

C'est sous Louis XIV, que l'on vit apparaître la Royale ou l'infolio, prodigieuse crinière de dimensions exagérées à l'usage de la haute société, mais qui ramenée à de plus modestes proportions, s'appela successivement la cavalière (pour la campagne), la financière (pour la ville), l'espagiiole, etc.

Les militaires portaient la brigadièrc, les petites maîtresses portaient la moutonne bouclée ou la bichonne, et les gens du Palais, le robin.

Ce nom de moutonne provenait de ce qu'elles étaient confectionnées au moyen de la laine de mouton.

Le Sicilien, Jean Paul de Marana, constatait aussi en 1700, que depuis l'adoption des perruques, les têtes des morts et celles des femmes se vendaient cher, <( étant la motle, disait-il, c|ue les sépulcrc'.s et les femmes fournissent le plus bel ornement à la tête des hommes. » (2).

La rareté des cheveux était devenue telle à la lin du règne de Louis XIV, que l'on dut fabriquer en crin les perruques communes.

Les magistrats avaient une prédilection pour les perrucjues les plus vastes, les avocats et les procureurs pour les plus longues ; les médecins les portaient à trois marteaux et nouées par derrière. Enfin dans r (( Avare » de Molière, Harpagon parle de k petits maîtres, avec leurs trois brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perrucjues d'étoupe, leurs hauts de chausses tombants et leurs estomacs débraillés. »

A l'exemple de Louis XIV cjui portait de très vastes perruques, toute la cour adopta cette crinière léonine qui parut plus majestueuse.

On fit des perruques blondes, noires ou blanches; mais ces dernières, en raison de leur prix élevé, amenèrent l'usage de la poudre.

Comme le constate le bibliophile Jacob, Louis XIV, quelque absolu qu'il fût, dut, lui-même, se soumettre aux exigences de la mode nouvelle et laisser poudrer ses perruques, bien qu'il fût personnellement hostile à l'usage de la poudre.

D'après le Livre commode de if><)5, le sieur Pascal demeurant au coin de la rue Cuénégaud, était fort renommé pour les perrucjues, de même que M. de la Rose qui était établi à l'entrée de la rue Saint- André, s'était fait une spécialité pour la confection des perruques abbatiales.

La mode des cheveux poudrés. — La mode de se poudrer les cheveux remontait à la lin du seizième siècle.

Lestoile nous dit, en effet, qu'Henri III, ce roi dissolu, avait pris l'habitude, quand il allait courir les rues de Paris avec ses mignons, de se farder comme une vieille cocjuette, le visage tout empâté de blanc

(l) M. Francklin. — Vie privée d'autrefois. fz) Marana. — Lettres d'un Sicilien.

et de rouge, et les cheveux couverts de poudre de violette musquée (i).

Les mignons suivirent tout naturellemenl cet exemple qui gagna même les religieuses. On \it, m effet, en 1593, nous dit Lcstoile, des religieuses se montrer en public, masquées, fardées et poudrées (2).

Cet usage persista sous Louis XIII^ et même sous Louis XIV qui comme nous l'avons déjà fait remarquer, ne s'y soumit lui-même, que fort tard, en dépit des traits des poètes satiriques :

Avec plus de succès je rimeray jicut-être

Auprès (le ce blondin aux airs de petit-maître.

Juste ciel ! Que de poudre! il en a jusqu'aux yeux.

De quoy s'avi.se-t-il ? Veut-il paroître vieux?

Que n'attend-il, du moins, que l'âge le blanchisse? (3)

La mode des cheveux poudrés se maintint sous Louis XV, sous Louis -W L et même sous la Ré\ulutic)n où l'élégant Robespierre était toujours soigneusement poudré. Enfin Bonaparte adopta, lui-même, l'usage de la poudre auquel il ne renonça qu'après son retour de la campagne d'Italie.

De l'usage des Mouches sur le visage. — Dans son étude sur la K Vie privée d'autrefois », M. Francklin (4) nous apprend que vers la fin du seizième siècle, l'usage s'était établi en France de soigner les maux de dents en s'appliquant sur les tempes, de mignons emplâtres étendus sur du taffetas ou du velours, ce qui donna aux coquc^ttes l'occasion de remarquer « que ces taches noires faisaient ressortir la blancheur de la peau ».

Telle fut l'origine <les mouches qui conquirent immédiatement tous les suffrages et triomphèrent des protestations des moralistes et des plus sévères confesseurs, comme le prouve ce couplet de l'époque de Henri IV, rapporté par Tallemant des Réaux:

a Portez-en à l'œil, à la temple (sic) Ayez-en le front chamarré, Et sans craindre votre curé, Portez-en jusque dans le temp'.e. » (5)

Lies femmes, l'usage des mouches passa aux hommes.

L'auteur des « Loix de la Galanterie » permit, en effet, aux galands de la meilleure mine, de porter des mouches rondes et longues, ou bien l'emplastre noir assez grand sur la temple, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dents. » (6).

La mofle gagna même le clergé, si l'on s'en rapporte à une mazarinade de 1649, menaçant de la colère divine

« Les abbés frizéz, poudrez,

Le visage couvert de mouches. » (7)

(i) V. d'Aubigné. — Tragiques. — Liv. II. T. IV, p. 94.

(2) Journal de Lestoile : 8 Décembre 1593.

(3) Vengeance des femmes contre les hommes. Satire nouvelle contre les petits mailies 1704,10-8" Voir Francklin. — Toilette, p. ico.

(4) Francklin. — Vie privée d'autrefois. — Toilette, p. 92.

(5) Historiettes de Tallemant des Réaux. — T. IV. p. 335.

(6) Les Loix de la Galanterie, p. 27.

(7) Suite des maximes morales et chrétiennes, p. 22.

Les mouches prcnninit un nom différent suivant la place qu'elles occupaient sur le visage.

(C'est ainsi qu'on les appelait:

Sur le front, la majestueuse; Près de l'œil, la passionnée; Sur le nez, l'effrontée; Au milieu de la joue, la galante; Au coin de la bouche, la baiseuse; Sous la lèvre inférieure, la discrète.

Les mouches ont eu l'honneur d'être chantées par le poète, le bon Lafontaine d»ms sa fable La Mouche et la Fourmi, quand il fait dire à la Mouche:

Je rehausse d'un teint la blancheur natuielle, Et la dernière main (jue met à sa beauté Une femme allant en con(]uête, C'est un ajustement des mouches emprunté (i).

L'usage des mouches se perpétua sous Louis XV.

Coiffure pour dames. — Les coiffeuses pour femmes étaient désignées, vers la lin du seizième siècle, sous le nom d'atourneuscs, atoiirnercsses, achem^resses, etc., mais on n'avait recours à elles que pour des cérémonies d'apparat, telles que bals, mariages, assemblées.

En dehors de ces circonstances exceptionnelles, c'était à leur chambrière que les femmes confiaient le soin de les coiffer.

Ce fut un certain Champagne qui, le premier, eut l'idée de s'adonner à la spécialité de coiffeur pour dames. Tallemant des Réaux a laissé de ce personnage, homme de génie dans son genre, le singulier portrait que voici :

(( Ce taquin, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit si insupportable qu'il leur disait tous les jours cent insolences: il en a laissé telles à demy coiffées; à d'autres, après avoir fait un côté, il disoit qu'il n'acheveroit pas si elles ne le baisoient; quelquefois il s'en alloit et disoit q'il ne reviendroit pas si on ne faisoit retirer un tel qui lui desplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien faire devant ce visagelà. J'ay oiiy dire qu'il dit à une femme qui avoit un gros nez: u \'ovs-tu de quelque façon que je te coiffe, tu ne seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là ».

Avec tout cela, elles le couroient, et il a gaigné du bien passal)lement ; car comme il n'est pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présens qu'on lui faisoit, lui valoient beaucoup. Lorscju'il coiffait une dame, il disoit ce que telle et telle luy avoit donné, et quand il n'estoit pas satisfait, il ajoustoit : " Elle a beau m'envoycr quérir, elle ne m'y tient plus. » (2)

Champagne eut une mort tragique au cours d'un voyage qu il fit dans le midi.

Dans sa « Muse historique » Loret ne manqua pas de porter ce

(1) La Mouche et la Fourmi : Livre IV, fable j.

(2) Historieues de Tallemant des Réaux : T. V, p. 413.

mémorable événement à la connaissance des parisiennes ; il le fit en ces termes :

Un bruit venant de la campagne

Nous apprend que le sieur Champagne,

Que deux ou trois Reynes du Nord (i)

Estimoient et chérissoient fort,

Et qui d'estre de luy coiffées

Faisoient autrefois des trophées,

Dans un rencontre inopiné

Fut l'autre jour assassiné,

Entre, dit-on, Vienne et Grasse,

Par cette détestable race

Que l'on appelle des bandits,

Gens sanguinaires, gens maudits (2).

La mort de Champagne fut considérée comme un deuil général. Mais comme il n'était pas possible de trouver à un artiste de cette importance un successeur digne de lui, il fut remplacé par des coiffeurs et des coiffeuses pour dames, dont l'industrie se créa à ce moment et ne tarda pas à se développer.

Parmi les coiffeuses en renom de l'époque, Mme de Sévigné cite La Mttrtin fjui créa en 1671, la coiffure Hurhibrelu ou hurlupée, appelée depuis, coiffure à la Maintenon cjue l'illustre marquise considérait comme la (i plus ridicule chose qu'on puisse s'ima s:iner », (3) ce qui ne l'empêchait pas d'en raffoler quinze jours plus tard, la cour ayant adopté la nouvelle mode. (4).

En dehors de La Martin, le livre commode pour 1692, cite parmi les autres coiffeuses les plus renommées de l'époque, les demoiselles Canilliat, place du Palais-Roj-al, Poitier près les Quinze-Vingts, le Brun au Palais, et de Gomberville rue des Bons-Enfants.

Sous Louis XV, les coiffeuses furent détrônées par les coiffeurs qui se livrèrent aux créations les plus extravagantes.

Chiens pour dames. — Rappelons encore qu'à la fin du dix-septième siècle, les dames avaient pris l'habitude d'avoir toujours auprès d'elles des chiens de chambre ou de manchon, dont une certaine demoiselle (luérin demurant rue du petit Bac, faisait alors un grand commerce. L'espèce en changeait suivant les caprices de la mode.

Pendant un certain temps, les chiens, dits de Bologne, furent plus particulièrement en faveur. C'étaient paraît-il, de petits animaux du genre carlin, dont on avait soin, dès leur naissance, de frotter toutes les jointures avec de l'esprit-de-vin, pour les empêcher de grossir. On les vendait fort cher, comme le prouve cette singulière aventure rapportée par Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes.

L'n original italien du nom de Romontorio eut, un jour, l'idée singulière d'offrir un de ces petits chiens à la princesse Marie de Mantoue, moyennant le prix de cinquante pistoles, payable le jour où elle deviendrait reine. Le marché fut conclu, et par un coup de fortune absolument imprévu, la princesse était dix-huit mois plus tard, couronnée reine de Hongrie. Elle fut, comme on le devine, trop heureuse de verser les cinquante pistoles du marché.

(i) Allusion à ce fait qu'après un voyage en Suède, Champagne était rentre à Paris avec la reine Christine de Suède.

(2) Loret. — Muse historique du 12 Novembre 1658.

(3') Lettre de M""» de Sévigné à M™"^ de Grignan, du 18 Mars 1671.

(4) d» du 4 Avril 1671.

Puis,' la mode changea. Le Sicilien nous dit. en eiïet : (i) <( Les chiens de Bologne passent présentement pour laids et insupportables et on ne caresse plus que ceux cjui ont le museau de loup et les oreilles coupées, et plus ils sont difformes, plus ils sont honorés de baisers et d'embrassements.

Après les « chiens loups », vinrent plus tard les chiens k Burgos » qui furent, eux-mêmes, remplacés sous la Régence, par les chiens d'Espagne, ou « Epagneuls ».

Toilette, Propreté, Hygiène. — Certes non, il n'aurait pas fallu (à regarder de trop près cette cour si brillante du Roi Soleil, dont les antichambres et les salons étaient parfois souillés par les plus grands seigneurs et les plus grandes dames de la noblesse française.

Tous ces hauts personnages n'étaient pas, d'ailleurs, plus soigneux de leurs corps, qu'ils ne respectaient les règles les plus élémentaires de la propreté et de la bienséance.

Ce n'était, par exemple, cju'avec une certaine appréhension, (|U(' les personnes les plus délicates se résignaient à subir qiielciues ablutions accidentelles.

Le plus souvent, nous dit, en efïet, IVL Franck jin, les gens soigneux se bornaient à promener sur leur visage un petit tampon de coton trempé dans de l'alcool très faible et aromatisé.

Même, im manuel des bienséances publié en 17S2, prohibe encore l'emploi de l'eau pour la toilette. On y lit notamment ces recommandations :

(( Il est de la propreté de se netto\'er tous les matins le visage avec un linge blanc pour le décrasser. Il est moins bien de le laver avec de l'eau, car cela rend le visage plus susceptible du froiti en hiver et du hâle en été. » (2).

Les Mémoires de Mme de Motteville ne sont pas moins intéressants à cet égard. On y voit, par exemple, que si la reine Anne d'Autriche était <i propre et fort nette » au moment de son arrivée à Compiègne, la reine Christine avait des mains (( sî' crasseuses qu'il était impossible d'y apercevoir quelque beauté. »(,^).

Enfin, un autre <( Traite de la civilité » (4) qui eut un énorme succès à la fin du dix-septième siècle, donne encore des conseils comme ceux-ci :

« 11 faut avoir soin de se tenir la teste nette, les veux et les dents, les mains aussi, et même les pieds, particulièrement l'esté, pour ne pas faire mal au cœur à ceux avec qui nous conversons...

(( ...Autrefois il estoit permis de cracher à terre devant les personnes de qualité, et il suffisoit de mettre le pied dessus: à présent, c'est une indécence. Autrefois, on pouvait bailler, et c'estoit assez ■pourveu qu'on ne parlast pas en bâillant : cà présent une personne de ciualité s'en choquerait. Autrefois, on pouvait tremper son pain dans la sauce, et il suffisoit poiu'veu qu'on n'}' eust pas encore mordu: maintenant ce seroit une espèce de rusticité. Autrefois, on pouvoit tirer de sa bouché ce que l'on ne pouvait pas manger, et le jeter à terre

(i) Voir Lettres d'un Sicilien : Édition de l'abbé Valentin Dufour, p. 65.

(2) Voir « les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne », p. Il' par J. B. de Lassalle, docteur en théologie. Pdiis, 1782.

(3) Mémoires deM.""lde MotteviMellT. XXXVI, p. 354 et T. XXXI.X, p. 384.

(4) Nouveau traité de la Civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens, par Antoine de Courtin, Paris 1675.

pouveu que cela se fist adroitement : maintenant ce seroit une grande saleté.

Mais notre auteur, Antoine de Courtin, indiquait encore bien d'autres préceptes dans son nouveau traité de la Civilité.

« Uuand on est, dit-il, en visite chez une personne de qualité, il ne faut pas se couvrir si elle ne le commande. Il faut avoir ses «gands » aux mains, et se tenir tranquille sur son siège, ne point croiser les genoux, ne point badiner avec ses glands, son chapeau, ses « gands », etc., ni se touiller dans le nez, ou se « grater » autre part.

<( II iaut éviter de bâiller, de se moucher et de cracher. Et si on y est obligé, là et en d'autres lieux que l'on tient proprement, il faut le faire dans son mouchoir, en se détournant le visage et se couvrant de sa main gauche, et ne point regarder après son mouchoir.

(( A propos de mouchoir, on doit dire cju'il n'est pas honneste de l'offrir à cjuclcju'un pour C[uelque chose, quand mesme il seroit tout blanc, si on ne vous y oblige absolument.

« 11 ne faut point prendre du tabac en poudre, ni en mâcher, ni s'en mettre des feuilles dans le nez, si la personne qualifiée, qui est en droit d'en prendre devant nous, ne nous en présentoit familièrement. Aucjucl cas, il faut en prendre, ou en faire le semblant si on y avoit répugnance.

Ktait-on assis, l'hiver, auprès du feu, il falloit s'abstenir de cracher clans le feu, sur les tisons, ni contre la cheminée, et se bien garder aussi de s'amuser à badiner avec les pincettes ou de tisonner le feu.

Pour les dames, c'était une immodestie très grande de trousser leurs jupes près du feu aussi bien qu'en marchant dans la rue.

I£n parlant à un homme, il serait parfaitement ridicule de lui prendre et tirer ses boutons, ses glands, son baudrier, son manteau, ou de lui donner des coups dans l'estomac, etc.

Il en résulte, parfois, un spectacle divertissant, lorsque celui qui se sent poussé et tiraillé, recule, et que l'interlocuteur ne se rendant pas compte de son incivilité, le poursuit « et le recogne jusqu'à luy faire demander quartier ».

On considère comme très mal-séant de faire certaines grimaces iiabituelles, comme, par exemple, de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de se relever la moustache, de s'arracher le poil, de cligner les yeux, de se frotter les mains de joie, de se faire craquer les doigts, etc..

Four marcher avec un Grand et pour le Salut. — Si l'on était obligé d'aller dans les rues avec une personne qualifiée, il fallait lui laisser toujours le haut du pavé (i), en ayant soin de rester un peu en arrière et non côte-à-côte.

Si l'on venait à rencontrer quelqu'un de connaissance bu un laquais de quelque ami, il fallait bien se garder de les appeler tout haut: « Holà, hé !... Comment se porte ton maître ? Mes baise-mains à Madame, etc., etc. » Il serait plus impoli de quitter pour cela la personne qualifiée avec laquelle on se trouve.

Ajoutons qu'il était alors d'usage d'aller en visite de deux heures à quatre ou cinq, puis on rentrait pour goûter. On soupait à huit heures, et l'on ne sortait plus, le soir, que pour se rendre aux Assemblées,

(i) Il ne faut pas oublier qu'à cette époque la chaussée était séparée en deux par le ruisseau qui coulait au milieu.

c'est-à-dire aux réunions sur invitations, pour lesquelles il était de rigueur de d s'habiller ».

Si un supérieur vous faisait parler par quelqu'un, fût-ce même un laquais on devait se lever et se tenir debout et découvert devant son envoyé » (i)

Il était permis de quitter une société sans saluer, mais à la condition de se retirer discrètement. C'est ce qu'on voit par le fait suivant rapporté par Guy Patin, et remontant au mois de Juin 1660:

((Je fus hier souper chez M. le Premier Président. Comme nous achevions de souper, survint le comte d'Albon, puis sa femme, et puis d'autre monde, ce qui fut cause que je m'en vins tout doucement, sans dire adieu à personne, comme on fait chez les grands. )i(2)

Tels étaient les principes qu'on devait observer pour pcnivoir se dire honnête homme ou homme d'honneur, les deux termes étant alors synonymes pour désigner un homme bien élevé. (3)

Barbier, Baigneurs. — D'après M. l'^ranklin, jusc^u'au milieu du dix-septième siècle, tout barbier était, en même temps chirurgien. Dans sa bouticjue, obscure et sale, il rasait et saignait, coupait les cheveux et posait des ventouses, pansait les plaies, ouvrait les anthrax, ne reculait même pas devant les opérations les plus compliquées et les plus dangereuses.

(( C'est qu'alors, un préjugé persistant enveloppait dans un même dédain tout travail manuel qu'il s'appliriuât a un métier, à un art ou à une science.

(( L'ouvrier ma(;on et l'arcJiitecte, le barbouilleur d'enseignes et le peintre qui ornait les palais ro\aux de cliefs-d'œuvre, le barbier et le chirurgien enfin, appartenaient l'un et l'autre et au même titre, à la même corporation ouvrière ».

(I Une lutte longue et mémorable s'éleva, d'ailleurs, à ce propos, entre barbiers et chirurgiens, et l'illustre chirurgien Ambroise Paré, lui-même, qui n'était d'abord que barbier, attendit de longues années encore avant d'être élevé à la classe des chirurgiens. » (4)

Bien cjue, par leur caractère facile etserviable, les barbiers se fussent attiré toutes les sympathies du menu peuple, la diversité de leurs attributions par trop disparates, avait déjà soulevé de nombreuses plaintes sous Louis XIII.

Ce tut pour donner satisfaction à ces légitimes doléances, que ce monarque se détermina à créer, en 1637, ''* communauté des iarbicrs- Inirhauts, s'occupant uniquement de la praticjue des bains et de la coiffure, à l'exclusion de toute opération chirurgicale.

Les barbiers-chirurgiens protestèrent énergiquement contre cette réduction de leurs attributions, mais l'affaire resta longtemps pendante devant le Parlement.

l'intin, au mois de décembre 1630. Louis XI\' confirma l'édit' de 1637 qu'il sanctionna définitivement le 23 mars 1673.

L'édit de Louis XIII avait déjà eu un premier résultat, celui de faire comprendre l'intérêt que présentait le soin de la toilette (jui

(1) \'oir •^ Le nouveau traité de la Civilité qui se pratique en France parmi les lionnêles gens ». par Antoine de Courtin. Pari?, 1675.

(2) Lettres de Guy Patin, T. IlL p. 219.

(3) Voir le curieux ouvrage de Nicolas Farcs, intitulé : L'honnJte homme ou l'art de plaiie à la Cour. » i vol. in-l2. Paris i6jg.

(4) A. Franck'in : La vie privée d'aulrefoi?, Les soins de toilette, vol.

était complètement négligé, à tel point que l'on avait, même, à peu près perdu l'habitude de se laver.

Aussi, les établissements de bain se multiplièrent et les usages se modifièrent dans le sens de la propreté, comme on le voit par ces conseils que l'auteur des c( Loix de la galanterie » donnait aux petits maîtres en 1640:

(( L'on peut aller quelquefois chez les baigneurs pour avoir le corps net, et tous les jours l'on prendra la peine de se laver les mains. 11 faut aussi se faire laver le visage presque aussi souvent, et se faire razer le poil des joues et quelquefois se faire laver la teste.

« Vous aurez un valet de chambre instruit à ce mestier, ou bien vous vous servirez d'un barbier qui n'ait autre fonction, et non pas de ceux cjui pansent les plaies et les ulcères, et c|ui sentent toujours le puz et longuent. Outre l'incommodité cjue vous en recevez, il y a danger même que, venant de panser quelque mauvais mal, ils ne vous le communiquent, tellement que vous ne les appellerez que quand vous serez malades.

Ht en ce qui est de vous accomoder le poil, vous aurez recours à leurs compétiteurs qui sont barbiers-barbants.

Enfin, une complète transformation s'opéra définitivement dans les mœurs, à partir de l'application de l'édit de décembre 1659, qui ordonna k l'ctablissement d'un corps et communauté île Barbiers Baigncurs-Etiivistcs-Perruquiers, réduits au nombre de deux cent?, pour en faire profession particulière, distincte et séparée de celle del maîtres-chirurgiens-barbiers. »

Ces deux cents charges étaient vendues par le roi et déclarées héréditaires.

En vertu des statuts octroyés à la nouvelle communauté, les boutifjues des barbiers-perruquiers devaient être « peintes en bleu, fermées de châssis à grand carreaux de verre, et porter dans leurs enseignes des bassins blancs comme marque de leur profession, et pour les différencier de ceux des chirurgiens qui en avaient de jaunes. »

Quant à l'enseigne, elle-même, elle devait être ainsi libellée: « X, barbier, perruquier, baigneur, étuviste. Céans on fait le poil et on tient bains etétuves. »

La distincfion qui existait entre les bains et les étuves consistait en ce que tandis que les premiers étaient affectés aux bains d'eau chaude, les étuves étaient réservées aux bains de vapeur; c'est ce cju'on voit par ce témoignage d'un auteur contemporain :— ^

(( Celuy qui veut se baigner dans l'eau froide va h la rivière.

« Nous lavons la crasse dans les bains chauds, soit assis dans la cuve, soit en montant en haut aux bains à suer, et nous nous frottons de la pierre ponce et d'une estamine.

Nous quittons nos habits dans la garde-robe, et nous prenons des caleçons.

Nous mestons un bonnet sur notre teste et nos pieds dans le bassin.

La ser\'ante des bains sert de l'eau dans un seau qu'elle puise dans l'auge où elle coule par les tûiaux.

Le maistre ou valet des estuves sacrifie la peau avec sa lancette en y appliquant des ventouses, pour en tirer du sang qui est entre chair et cuir, et l'essuyé avec une éponge. » (i)

(i) De FranqueviUe. Le miroir de l'art et de la na'.urf , p. 197.

On désignait aussi sous le nom d'cliivcs, des maisons où l'on administrait des bains de vapeur à titre de remède et sur ordonnance des médecins.

Enhn, il existait également, à l'usage du grand monde, une troisième catégorie d'établissements de bains. C'étaient, paraît-il, des espèces de maisons suspectes où les bains ne figuraient que comme prétexte ou accessoire.

M. VValckenaer nous liit, en effet, <( cju'on s'v rendait sous dillérents motifs, et c'était là cjue l'on prenait les meilleurs bains, bains épilatoires et bains mêlés de parfums et de cosmétiques. La maison était pourvue d'un grand nombre de domestiques soumis, réservés, discrets, adroits. On s'v enfermait la veille d'un départ ou le jour même d'un retour, afin de se préparer aux fatigues que l'on allait éprouver, ou pour se remettre de celles qu'on avait essuyées, (i)

Si l'on avait un intérêt quelconque à se cacher du monde, on allait chez le baigneur où maître et valets vous servaient avec la plus entière discrétion.

Cette mode avait si bien pénétré dans les mœurs, tjue Mme de Sévigné la considérait comme toute naturelle.

<< Je suis trop raisonnable, écrivait-elle à Bussy-Rabutin, pour trouver étrange cjue la veille d'un départ, on couche chez les baigneurs. » (2)

Les établissements de bains les plus renommés à la fin tiu W'II" siècle, étaient d'après le « Livre commode pour l'année 1692 », situés rue de Richelieu, rue d'Orléans, rue \'ieille du Temple et rue des Marmousets.

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