ANIS
Anis fleuri, mon bel anis !
Il est bon dedans la maison, Quand il est cueilli dans sa saison, De bonne heure s'en faut garnir.
FROMAGE DE BRIE Fromage à la livre, Fromage à la Brie !
Tant plus haut je crie.
Et moins j'en délivre!
FRAISES Fraise, fraise, douce fraise !
Approchez- vous petites bouches:
Gardez bien <]u'on ne les froisse.
Et gardez bien qu'on ne vous touche!
Parmi tous les industriels nomades qui exerçaient leurs petits métiers dans les rues de Paris, celui qui était toujours le premier levé était le marchand d'eau-de-vie, cjui apparaissait, même avant l'aube!
Dès quatre heures du matin, on entendait sa chanson enjolivée de plaisantes fioritures:
<i liau-de-vie, hrandevin, et la dragée au bout. ^- La vie, la vie à un sou le petit verre. — A la bonne eau-de-vie, pour réjouir le cœur.
— \'ie, vie, vie, vie, à mon petit cabaret, à mon petit bouchon ! » Quelques-uns de ces marchands allaient solliciter la clientèle à domicile, d'autres installaient leur table au coin d'une place, d'une rue, d'un carrefour, avec leurs tasses, leur fontaine, leur flacon d'étain et enfin leur lanterne pour les éclairer.
Voici, d'ailleurs, de quelle plaisante façon le poète burlesque François Colletet, a tracé, dans son <( Tracas de Paris » (1665), la curieuse physionomie du marchand d'eau-de-vie :
Ris de voir ces tasses rangées
Et ces fioles de dragées,
Ces bouteilles et ces flacons
Et ces verres à petits fonds, *
Ces tables propres et couvertes,
Que l'on orne de branches vertes,
De tapis et de linges blancs,
Afin d'attirer les passans,
Tous ces vendeurs ont leur méthode,
Et chacun invite à sa mode:
« Ca, chalanls, dira celuy-ci,
Approchez, venez boire icy;
Voilà de si bonne eau-de-vie
Pour noyer la mélancolie,
Même pour réjouir le cœur,
Qu'il ne se peut rien de meilleur ! n
L'autre qui court de rue en rue
Avec sa lanterne menue,
Portant sa boutique à son col
Pendue avecque son licol,
S'en va frapper de porte en porte,
Suivy de son chien pour escorte,
Et réveille les artisans
Avecque ses discours plaisans
(Que l'on croit des mots de grimoire).
Vi, vi, vi, vi, à boire !
Excellent petit cabaret,
Remply de blanc et de clairet,
De rossolis, de malvoisie,
Pour qui n'aime point l'eau-de-vie! b
Après les marchands d'eau-de-vie, on voyait apparaître, d'abord, les crieurs d'huîtres à l'écaillé, et bientôt après, presque en même temps, les boulangers apportant leur pain de Gonesse, et les laitières qui leur vase sur la tête et le pot à la main, allaient s'installer sous les portes cochères d'où elles lançaient, de leurs voix perçantes, leur appel bien connu : « A mon bon lait chaud ! Qui veut du bon lait? »
Kt puis c'étaient les autres mille cris de Paris qui retentissaient de toutes parts, en déchirant les oreilles, et dont voici quelques spécimens: ■ — Beurre frais, beurre de Vanves !
— Vin de Suresnes, vin de Montmartre !
— Mes beaux cerneaux !
— Raisin, raisin doux !
— Salade, belle salade!
— Oranges de Portugal, oranges d'Italie!
— Figues de Marseille !
— Pruneaux de Tours, pruneaux !
— La douce cerise, griotte à confire !
— Carpes vives! carpes vives!
— Mon frais saumon, mon beau cabillaud !
Le Pont-Neuf
Pendant le dix-septième siècle, le Pont-Xeiif a été non seulement la voie la plus large et la plus mouvementée de Paris, mais il a encore incarné la vie populaire, en attirant autour du cheval de bronze et de la pompe de la Samaritaine, tous les oisifs, les badauds et les prome* neurs qui ne se trouvaient pas en sûreté dans les rues étroites et tortueuses de Paris, sillonnées par un nomijre excessif de carrosses et de véhicules de toute sorte, rendant la circulation dangereuse.
C'était là qu'au début, maître Guillaume, bouffon de Henri W, vendait pour six lilancs la pièce, aux curieux amusés et même aux lettrés comme Pierre de Lestoile, ses satires pleines de verve et de fantaisie.
Plus tard, en 1620, l'illustre charlatan Tabarin était venu dresser ses tréteaux sur la place Dauphine, en compagnie de son maître le beau JMondor, et vendre avec ses opiats pour les dents gâtées, ses pommades, ses onguents et son Almanach prophéticjue. I"!n quekiucs années, il réussit à faire fortune.
Puis, vint son gendre, Gautier Garguille, qui, après avoir intronisé, sur le Pont-Xeuf, la comédie en plein vent, pimentée de propos salés et même orduriers, était passé ensuite au théâtre enfumé de l'Estrapade, avant d'entrer, avec ses célèbres partenaires Turlupin et Gros- Guillaume, au fameux théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
Au milieu du dix-septième siècle, la gloire des chansonniers du Pont-Neuf trouva son expression définitive en la personne de l'illustre Phjlippot qui est parvenu à la grande célébrité sous le nom du Savoyard, et dont le père s'était déjà illustré sur le Pont-Neuf.
Assis sur les degrés qui supportaient le piédestal du cheval de bronze, il trônait là en triomphateur, escorté de sa moitié et d'une bande de jeunes acolvtes qu'il avait dressés pour accompagner ses chansons. Entouré d'un groupe d'admirateurs fanatiques, composé de laquais, de cuisinières, de rôtisseurs, de bourgeois, de soldats et même de quelques filous, l'illustre Savoyard lançait ses couplets de sa voix de stentor, qu'on entendait jusqu'au milieu de la rue Dauphine et même jusqu'au Louvre, malgré le roulement incessant des voitures, les sonnettes et les cris des charlatans et les bruyantes et tumultueuses .réclames des crieurs de gazettes, de pasquils et de publications populaires de tout genre.
Les chansons du Savoyard attacjuaient tous les sujets.
11 chantait d'abord sa propre gloire, avec l'immodestie particulière à tous les hommes célèbres de la rue :
« Je suis rillustre Savoyar(J, Des chantres le grand capitaine...
Je suis rOrphée du Pont-Neuf...
Aveugle comme lui, sa femme l'accompagnait avec toute la force de ses poumons, et de sa voix de soprano enroué.
Puis, ils s'attaquaient tous les deux à la fibre patriotitiue (ju'ils savaient bien faire vibrer.
C'est ainsi qu'au lendemain d'une défaite des Flamands, ils leur adressent ces strophes caustiques :
Vous êtes de ces grands guerriers Qui font trembler la France :
Les jambons de Mayence Sont tout couverts de vos lauriers C'est le mestier des AUemans De mourir à force de boire, etc.
Nos vins sont par trop délicats Pour vos testes grossières; C'est poun^uoi nos rivières Ont abreuvé tous vos soldats C'est le mestier des Allemans De mourir à force de boire, etc..
Nous n'aurons garde d'oublier les strophes suivantes composées dans le même esprit, par le Savoyard en 1644, à l'occasion du siège de Gravelines :
Les affections portées à la demoiselle Graveline
A vous parler de Graveline En conscience et vérité, J 'estime autant sa bonne mine (jue je crains sa sévérité.
Et croy que cette demoiselle En fera mourir pour elle.
Lorsqu'on approche son visage Pour en remarquer les beautez, Ce n'est que colère et que rage.
Elle est en feu de tous costez; Enfin, jamais nulle autre prude N'eut la négation plus rude..., Mais tant plus elle se chagrine, Plus on rit de l'ouyr .sonner; Elle a beau faire la mutine; Tout cela n'est que façonner.
Et suis trompé si la rebelle N'est mise en bas en dépit d'elle.
Rappelons enfin, ces vers dans lesquels le poète Saint-Amand, tout en témoignant au Savoyard, son admiration pour sa verve poétique, prédit au duc d'Orléans, dirigeant alors le siège de Gravelines, la chute prochaine de cette place:
Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'âge Et sous qui gronde au détriment du Tage, La riche Seine, agréable en .son cours. De tes vertus s'entretient tous les jours. Là, son aveugle, à gueule ouverte et torse, A voix hautaine et de toute sa force, Se gorgiase à dire des chansons Où ton bonheur trotte en mille façons; Là, sa moitié, qui n'est pas mieux pourvue D'habits, d'attraits, de grâce, ni de veue, Le secondant, plantée auprès de luy, Verse au badaud de la joie à plein muy.
Bref, ce lieau couple, en rimant Saincte- Barbe,
Dit que dans peu tu prendras à la barbe
De l'Espagnol et du brave Siénois,
Ce qui t'oblige à porter le harnois. (i)
Au cours du dix-septième siècle, le Savcnard vit se dresser devant lui, deux concurrents redoutables qui s'installèrent sur le Pont-\euf et lui disputèrent la vogue.
L'un d'eux, tjui était réputé autant par sa jovialité que par son bel organe qu'il maniait fort bien, s'appelait GuillaimTe de Limoges, mais il était plus connu sous le nom du Boiteux.
Voici son portrait très curieux, tracé dans la forme poétique, au bas d'une gravure faisant partie de la collection Hennin :
Ce gaillard boiteux fait la nique
Par ses gestes et ses façons
Aux plus grands maîtres de musique.
Quand i! entonne ses chansons.
La liourgeoise et la demoiselle,
L'artisan et l'homme de cour,
S'il chante une chanson nouvelle.
Viennent l'entendre tour à tour...
Sa conduite est assez subtile,
Cet homme a plus d'esprit qu'un bœuf
D'enseigner à toute une ville
Sans jamais sortir du Pont-Xeuf.
Le second concurrent sérieux du Savoyard, fut le cocher de M. \'ertamont, père du premier président du Grand Conseil. Ce cocher vint s'installer sur le Pont-Xeuf et y acquit rapidement une grande popularité, notamment parmi la valetaille qui, par esprit de corps, abandonna pour lui, le Savoyard.
A l'extrémité du Pont-Xeuf, on voyait se dresser sur le quai de Nevers, en face de la rue Guénégaud, une vieille masure en ruine, que l'on qualifiait un peu ironiquement, sans doute, du nom ambitieux de Château Gaillard.
C'est dans cette masure, que l'italien Biocci, dit Brioché avait installé ses marionnettes qui obtinrent tant de succès et qui eurent même l'honneur d'aller jouer quelques farces au château de Sceaux pour divertir Mme la Duchesse de Maine qui y avait établi sa résidence, Ttu milieu d'une cour de fidèles.
L'une de ces farces, attribuée à Malezieu, provoqua un certain scandale. Elle était intitulée: « Polichinel demandant une place à l'Académie. »
Le passage suivant suffira pour en indiquer l'allure:
Polichinel. — C'est que je veux demander à être reçu dans le cas de ma mie Françoise.
J.e Voisin. — Ha! je t'entends, du voudrois être de l'Académie françoise, pour avoir des jetons; comment peux-tu espérer d'entrer dans cette compagnie qui n'est composée que de gens éclairés?
Polichinel. — Par sanguié, s'il n'y a que cela, je suis bien g^lus éclairé qu'eux, car c'est moi qui éclaire les autres.
Le Voisin. — Comment? tu éclaires les autres?
Polichinel. — Et ouy, tu ne sçais donc pas que je suis le lanternié
(I) Voir les Rues du Vieux Paris par Victor Fournel : Paris 187g. — F. Didot, éd., 663 pages, p. 382. — Les Chanteurs des Rues.
de notre quartier? Et puis on dit que ces gens-là ne parlent que lanternerie...
Au lieu d'en rire, l'Académie eut le mauvais esprit de se fâcher de la plaisanterie. Aussi les rieurs ne furent pas de son côté.
Avant de s'installer au château Gaillard, Brioché avait déjà fait travailler ses marionnettes sur le Pont-Neuf. Il avait alors auprès de lui, pour corser la parade et retenir la foule, son fameux singe Fagotin qui mourut de façon tragique. Un jour, Fagotin apparut sur les tréteaux, affublé d'un costume de circonstance, vieux chapeau à grand panache sur la tête, une fraise à la Scaramouche autour du cou, un pourpoint de laquais garni d'aiguillettes et de passements sur les épaules et la poitrine barrée d'un baudrier d'où pendait une lame sans pointe. Sous ce bizarre accoutrement, notre singe malin allait et venait sur les planches, imitant, pour la plus grande joie de ses nombreux spectateurs, les gestes et les allures matamoresques du grand pourfendeur, le terrible Cyrano de Bergerac, lorsque ce dernier vint à passer.
Furieux de se voir ainsi ridiculisé, Cyrano n'hésite pas; il met flamberge au vent, et transperse le malheureux Fagotin, au grand effarement cle la foule péniblement impressionné par ce meutre brutal.
Brioché eut un fils, surnommé Fanchon, qui, comme bateleur, n'eut pas moins de succès que son père. Vers la fin de l'année 1669, il eut l'honneur d'aller faire danser ses fantoches, devant le grand dauphin, fils de Louis XIV, au château de Saint-Germain, où il passa 56 jours.
En récompense de ce long séjour, le grand Roi lui fit remettre une somme considérable dont on peut même trouver le détail dans un mémoire du temps, nous dit M. Ch. Arzand (i).
Ecoutons, maintenant, <( le Sicilien » Paul Marana qui nous fait part, en ces termes, de son appréciation sur le Pont-Neuf :
... « Le Pont-Neuf paraît plus digne de la Ville que de la rivière; il est soutenu par douze grandes arches de pierres massives, il est large et majestueux, et c'est là, principalement, où les carrosses, les chevaux, les charrettes, et le peuple, y sont nuit et jour dans un fnouvement perpétuel.
On y voit au milieu, la statue équestre d'Henri le Grand, élevée sur un magnifique piédestal majestueux et digne d'un si grand roi. Il semble que le bronze, tout froid qu'il est, respire encore l'ardeur martiale de ce prince guerrier, tant l'ouvrier l'a vivement représenté. (2)
On trouve sur le Pont-Neuf, une infinité de gens qui donnent des billets, les uns remettent les dents tombées, et les autres font des yeux de cristal; il y en a qui guérissent des maux incurables; celui-ci prétend avoir découvert la vertu cachée de quelques pierres en poudre pour blanchir et pour embellir le visage. Celui-là assure qu'il' rajeunit les vieillards ; il s'en trouve qui chassent les rides du front et des
(i) Voir les Saltimbanques d'autrefois, par M. Ch. .Arzand. — Le monde moderne n" 121 de Septembre 1904, p. 380.
(') Cette ancienne statue équestre, détruite pendant la Révolution, était connue, dans le peuple, sous le nom de Cheval de Bronze, à cause de la beauté du cheval, travail de Jean de Bologne, supérieur, disait-on, i celui de la figure de Henri IV, contrairement à l'opinion du Sicilien, Cette bizarre qualification avait été critiquée dans ces vers :
« Que sert-il que Paris au bord de son canal.
Expose de nos rois ce grand original,
<)ui sut si bien régner, si bien combattre?
On ne parle point d'Hmrl quatre;
On ne parle que du Cheval. »
yeux, qui font des jambes de bois pour réparer la violence des bombes; enfin tout le monde a une application au travail si forte et si continuelle que le diable ne peut tenter personne que les fêtes et les dimanches.
Mais, d'un autre côté, en dehors de tous ces chanteurs ef bateleurs installés autour du cheval de bronze et de la place Dauphine, une foule de petits commerçants voulant profiter, à leur tour, de la vogue extraordinaire du Pont-Neuf, étaient venus monter entre le cheval de bronze et la pompe de la Samaritaine, des boutiques en plein vent où ils exposaient les marchandises les plus variées. L'aspect de toutes ces installations ne manquait pas de pittoresque, comme on peut en juger par une estampe coloriée de Perelle et par une reproduction photographique d'un tableau de Raguenet, conservées dans les riches et très intéressantes collections de la Bibliothèque de la Ville de Paris, 29, rue de Sévigné, trop peu connue du public et trop peu visitée.
Parmi ces étalagistes, il y avait, notamment, de nombreux bouquinistes qui avaient à soutenir la concurrence des auteurs, parfois faméliques, venus là pour vendre directement leurs productions au public. Il y avait aussi, encombrant les vastes trottoirs du Pont-Neuf, des marchands de gazettes, de feuilles volantes éphémères et de pasquils s'époumonant à qui mieux mieux pour vanter leurs marchandises relatant le scandale ou l'événement du jour, et cherchant à piquer la curiosité du public par des annonces alléchantes, tandis que sonne gaiement le joyeux carillon de la Samaritaine.
En résumé, on trouvait de tout sur le Pont-Neuf, et c'est cet intéressant tableau que Berthod a brossé de main de maître, dans '•on (( Paris burlesque », où il nous présente, en une série de scènes variées et prises sur le vif, toutes les filouteries qui s'y commettaient: