‹ Paris sous Louis XIVChapitre 13 sur 20 · LE PONT-NEUF · texte numérisé non relu

LE PONT-NEUF

Vous, rendez-vous de charlatans,

De filoux, de passe-volans,

Pont- Neuf, ordinaire théâtre

De vendeurs d'onguent et d'enip! astre,

Séjour des arracheurs de dents,

De fripiers, Libraires, Pédans,

Des chanteurs de chansons nouvelles,

D'entremetteurs de Damoiselles,

De coupe-bourses, d'argotiers,

De maistres de sales mestiers,

D'opérateurs et de chymiques,

Et de médecins spagiriques,

De lins joueurs de gobelets,

De ceux qui vendent des poulets,

Cette chanson est agréable,

Dit l'autre, Monseu, pour un sou !

— « Là, hé! mon manteau, ha, filou!

Au voleur, au tireur de laine ! »

— « Hé, mon Dieu, la Samaritaine, Voyez comme elle verse l'eau.

Et cet horloge, qu'il est beau!

Escoute, escoute, comme il sonne:

Dirois-tu pas qu'on carillonne?

Regarde un peu ce jacquenard !

Teste bleue, qu'il fait le monnard !

Tien, tien, ma foi, aga, regarde, Il est fait comme la guimbarde!

Pardy, c'est pour estre estonnez:

Il frappe l'heure avec le nez. •

Voyons ces tireurs à la blanque (i) Qui. pour ornement de leur banque.

Ont quatre ou cinq gros marmousets Plantez dessus des tourniquets, Tenans en main une escritoire.

Faite de bois, d'os ou d'yvoire.

Un peigne de plomb, un miroir Cîarny de papier jaune ou noir, Des chausse-pieds, des esguillettes, Des cousteaux pliants, des lunettes, Un estuy de peigne, un cadran, Barbouillez avec du saffran; De vieilles Heures Xostre-Dame A l'usage d'homme et de femme, Moitié françois, moitié latin; De vieilles roses de satin; Un fusil (2) garny d'allumettes, Deux ou trois vieilles savonnettes.

Une tabaquière de bois.

Une visse à casser des nois.

Ce piquant tableau du Pont-Xeuf ne nous paraît pouvoir être mieux complété que par ces vers cajistiques de Claude Le Petit, extraits de son <( Paris ridicule » :

Vrayment, Pont-Xeuf. il fait beau voir Que vous ne daigniez mouvoir.

Quand les étrangers vous font feste:

Sçavez-vous bien, nid de filoux.

Qu'il passe de plus grosses bestes Par-dessus vous, que par dessous ?

Selon Edouard Fournier, un proverbe passé du pont au Change au Pont-Xeuf, disait que chaque passant devait y rencontrer une fille, un moine, un cheval blanc.

En ce qui concerne la présence de filles légères- sur le Pont-Neuf, le dicton paraît justifié par ces vers qu'un auteur du dix septième siècle a mis dans la bouche de l'ex-beurrière Alison :

« En l'an mil six cens trente neuf J'estois chez les grands bien venue.

Maintenant je suis devenue Une des nimphes du Pont-Xeuf. »

On voit, en résumé, combien était peu fondée la prédiction de ce courtisan d'Henri III, qui, en voyant pleurer son maître le jour de la pose de la première pierre du Pont-Neuf, di.sait que ce pont devrait s'appeler le pont des pleurs!

(1) Blanque. loterie introduite en France par François I"' pour se créer des ressources nouvelles. F.n 1610, quelques personnes avaient réussi à obtenir d'Henri IV, l'autorisation d'installer une bltiiqut sur le Pont-Xeuf, mais le parlement ne consentit à ratifier cette autorisation qu'à la condition expresse que les jeux de brelans fussent définitivement interdits, ainsi que l'avait prescrit la Déclaration royale du 30 Mai 1611. — (Arrêt du 10 Juin 161 1).

(2) Briquet.

n V avait bien aussi d'autres points de Paris où l'animation était particulièrement ^Mantle, comme autour des Halles, dans les environs de Notre-IJame et du Petit-Pont, et aussi le long des galeries du cimetière des Innocents où se tenaient, des marchands de gravures et de dessins, vendant, à côté d'œuvres- artistiques, de grossières images à l'usage du peuple.

Les Galeries du Palais

C'est par la grande salle du Palais cjue l'on i^énétrail dans les différentes chambres du Parlement; mais on n'y rencontrait pas seulement des plaideurs.

Cette grande salle était entourée d'une belle suite de galeries couvertes dans les(|uellcs on vovait des boutic|ues fort achalandées et où on vendait les marchandises les plus variées, dont parle Dufresny, dans ses Amusements sérieux et comiques, au dix-septième siècle.

« On monte par plusieurs degrés dans une grande salle où mon Siamois est étonné de voir dans un même lieu les hommes amusés, d'un côté, par des babioles, et de l'autre, occupés par la crainte des jugements d'où déoendent toutes les destinées. Dans une boutique, on vend un ruban; dans l'autre boutique, on vend une terre par décret; vous entendez, à droite, la voix d'une jolie marchande qui vous invite d'aller à elle, et, à gauche, la voix rauque d'un huissier cjui fait ses criées. Quel contraste! »

Toutes ces menues marchandises que Dufresny qualifie de babioles, c'est-à-dire les accessoires de la galanterie et de la coquetterie, tels que gants, éventails, pantoufles, voire même les bijoux, on les trouvait dans la galerie Mercière, la plus importante de toutes.

Dans une scène de sa Comédie <i La (Paierie Mercière )i. Corneille nous montre, en 1636, les galants et galantes répondant aux appels pressants de la lingère et du libraire. C'est le même spectacle qu'a représenté Moreau dans sa gravure du dix-huitième siècle.

Mais on ne peut rien voir de plus vivant et de plus animé dans ce genre que la célèbre gravure d'Abraham Brosse accompagnée des vers suivants, imprimés au bas, en guise de légende:

Tout ce que l'art humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie, Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté Se descouvre à nos yeux dans cette gallerie.

Icy, les cavaliers les plus adventureux, En lisant les romans, s'animent à combattre; Et de leurs passions les amants langoureux Flattent les mouvements par des vers de théâtre.

Icy, faisant semblant d'acheter devant tous

Des gands, des éventails, du ruban, des danteiles, (sic)

■Les adroits courtisans se donnent rendez-vous.

Et pour se faire aimer, galantissent les belles.

Icy, quelque lingère, à faute de succez A vendre abondamment de colère se pique Contre les chicaneurs, qui, parlant de procez, Empêchent les chalands d'aborder sa boutique.

Parmi les poètes satiriques, aucun ne nous paraît avoir rendu, comme Berthod, le curieux et pittoresque spectacle que présentait la galerie Mercière :

Et puis entrons dans le Palais, Où nous verrons que Rabelais N'a point dit tant de railleries Qu'il s'y fait de fripponneries.

Vous y verrons de fins trompeurs D'illustrissimes affronteurs.

Allons-y voir la grande presse De gens allans, venans sans cesse, Qu'on y voit presque tous les jours.

Approchez-vous icy, Madame !

Là, voyez donc, venez, venez.

Voicy ce qu'il vous faut, tenez!

Dit un autre marchand qui crie

Du milieu de la gallerie,

J'ay de beaux masques et de beaux glans

De beaux mouchoirs, de beaux galans. (i)

'Venez icy, mademoiselle,

J'ai de bellissime dentelle.

Des points coupés (2) qui sont fort beaux,

De beaux estuis, de beaux cizeaux.

De la neige (3) des plus nouvelles;

J'ay des cravates les plus belles,

Un manchon, un bel éventail,

Des pendants d'oreilles d'émail.

Une coiffe de crapaudaille; (4)

J'ay de beaux ouvrages de paille.

Monseu, dit un autre, voicy

Ce qui ne se trouve qu'icy:

Des cousteaux à la Polonoîse,

Des collets de buffle à l'Angloise, ,

Un castor qui vient du Japon.

Venez voir un feutre fort bon, *

Il est excellent pour la pluve.

C'est de ceux qu'on porte en Turquie

Des canons, des bas à botter (5)

Monseu, voulez-vous achepter? (6)

Nous avons déjà fait remarquer qu'on trouvait aussi à la galerie Mercière de nombreuses boutiques de libraires.

Rappelons, à ce propos, qu'au dix-septième siècle, il était d'usage de vendre les livres reliés. Mais le droit de relier les livres était exclusivement réservé aux relieurs, en vertu de leur privilège.

Les libraires avaient cependant la faculté de brocher des livres

CO Coques de ruban servant à orner les épaules, le pourpoint et le haut de chausses.

(2) Dentelles en application.

(3) Dentelle commune et légère.

(4) Espèce de crêpe de soie.

(5) Genouillères volumineuses composées de plusieurs cercles détoÉfes frangées de dentelles.

(6) Berthod. — Paris en vers burlesques.

qu'ils recouvraient ;ivec du papier ou du parcliemin ; ces livres brochés étaient appelés, d'ordinaire, <i livres en blanc ».

Toutes ces boutiques de libraires étaient encombrées de savants, de curieux et de fureteurs toujours à l'affût de livres nouveaux.

Voici, par exemple, une lettre de Bussy-Rabutin annonçant à la comtesse de Toulongeon les dernières nouveautés parues, qu'il se propose de lui apporter.

Versailles, le 26 juin 1688.

<( Je vous porterai dçs livres nouveaux: j'ai peur qu'ils ne vous réjouissent plus que mon retour, car rien n'est plus amusant: ce sont les Eglogues de Fontenelle qui me ravissent, les Caractères de Théophraste par La Bruyère, les ouvrages de Mme Deshoulières et la Manière de bien penser sur les ouvrages d'esprit par le P. Bouhours.

Tout cela vous plaira fort; et ne pouvant vous donner plus d'esprit que vous en avez, ils vous donneront toute la délicatesse cju'il faut pour bien juger tout ce que vous lirez. » (i)

Cette intéressante lettre de Bussy-Rabutin nous rappelle que M. Jules Lemaître ayant eu l'occasion de parler, un jour, des collectionneurs de (( V'ieux Livres », en qualité de délégué de l'Académie française, s'acquitta de sa mission en délicat lettré et en passionné bibliophile.

A son sens, tous les collectionneurs sont respectables à quelque degré: <( Ils combattent et retardent sur un point, disait-il, l'universelle et inévitable destruction. Ils sauvent et conservent du passé, et du passé choisi. » Mais parmi eux, celui qui s'attaciie aux vieux livres, est particulièrement inspiré, car le bibliophile « ne conserve pas seulement un objet d'art, il conserve encore ce qui fut, par'la lettre imprimée l'expression directe de l'esprit. Il lui arrive même, par l'heureuse réunion de ces trois choses : vieille reliure armoriée, texte important, provenance illustre, de posséder et de sauvegarder des fragments d'histoire triplement vivante. »

C est ainsi qu'était passé naguère dans une vente l'exemplaire, aux armes de Richelieu et annoté par lui, des Sentiments de l'Académic sur le Cid, et cju'une autre fois, ce fut l'exemplaire d'Esther oflert par Racine à Mme de Maintenon, avec dédicace autographe.

(( Quelle âme bien située et, par conséquent, respectueuse de l'Académie, poursuivait M. Jules Lemaître, C|uelle âme amoureuse de Racine et intéressée par la jolie aventure de Saint-Cyr, resterait froide devant ces deux livres, en songeant à qui ils ont appartenu, par qui ils ont été offerts, par qui ils ont été feuilletés, et quelle main, se posant sur leurs pages, conduisit la plume d'oie dont ils ont entendu le petit cri et senti l'égratignure, il y a deux cent soixante-dix et deux cent vingt ans ?

(( Mais ce sont là des joyaux exceptionnels pour amateurs opulents. Il est des trésors plus accessibles et qui ont encore leur charme; par exemple un bon vieux livre classique, contemporain de l'auteur, en bonne condition, avec de bonnes marges et reliures (\u temps et dont le contenu semble bien meilleur que dans une réimpression moderne.

(( L'ne vieille édition, surtout une première édition, l'édition originale, apparaît singulièrement évocatrice.

(i) Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy. Ed. Lalanne. T. VI. p. 121.

(( Ah! ces vieux feuillets sont pleins de vie... La veille, on ne les connaissait pas... Un jour, ils ont paru tout-à-coup, sous leur modeste et solide iiabit de veau ou de vélin, dans la boutique de Barbin, au Signe de la Croix, ou de Ribou, à V Image Saint-Louis, sur le perron de la Sainte-Chapelle.

(( Tel bourgeois plein de prud'homie, tel gentilhomme ou telle dame — habillés comme on les voit encore dans les pièces du répertoire, — ont aperçu à l'étalage le volume tout neuf et l'ont acheté trente sols. Mme de Sévigné peut-être ou Mme de Lafayette l'a fait demander par son lacjuais, ou bien, passant par là, est descendue de sa chaise ou de son carrosse, et, après avoir échangé quelques phrases obligeantes avec Barbin, elle a acheté elle-même son exemplaire — un exemplaire pareil à celui que je tiens, celui-là même peut-être, — et remontée dans sa voiture, elle s'est mise à le feuilleter, en attendant la fin d'un de ces embarras de rues décrits par M. Despréaux. »

Ecoutons encore l'abbé Locatelli qui nous dit, dans son voyage de France, sous la date du ii novembre 1664, ciue la Sainte-Chapelle, ainsi nommée parce qu'elle détient le chef de Saint-Louis, son fondateur, est enclavée dans le Palais du Parlement, démesurément vaste et comprenant, outre ses grandes salles, une belle suite de galeries couvertes qui l'entourent. Des boutiques en grand nombre, pleines de toutes les marchandises imaginables, forment la clôture des galeries Ces belles boutiques sont généralement tenues par des femmes, les plus avenantes et les plus jolies de Paris; car les marchands qui n'ont point chez eux de ces beautés-là achètent des filles de familles pauvres à leurs parents, pour un certain temps, trente ans par exemple. Ce temps écoulé, ils les marient, ou les rendent à leur famille avec une bonne somme en argent comptant, suivant les conventions faites d'abord. Beaucoup de ces filles s'affectionnent tellement à leurs maîtres qu'elles restent alors chez eux, mais pour les servir d'une autre manière, car, après avoir passé quarante ans, elles ne valent plus rien comme appeau.

L'n conseil judicieux que donnait Locatelli, et qui dénotait un grand sens pratique, c'est qu'il ne fallait pas entrer dans les galeries du Palais avec de l'argent sur soi, car, dit-il, si ces filles vous reconnaissent pour un naïf, elles vous supplient, vous prennent les mains, et ne vous lâchent pas que vous ne leur a3'ez acheté cjuelque chose. On fait donc bien d'y aller sans argent, et de jouir du plaisir de voir tant de belles choses et d'être cajolés sans qu'il en coûte un sou.

Au bas de l'escalier (c'est-à-dire dans la cour de Mai), se trouvent, quantité de boutiques, toutes occupées par des horlogers, des graveurs de cachets et de chiffres qu'on applique sur la cire d'Espag'ne et le pain à chanter rouge servant à fermer les lettres.

Il y avait là, aussi, quantité de libraires dont les boutiques très achalandées étaient, comme nous le disent Boileau (dans le Lutrin), et ]M. Frédéric Lemaître, installées sur les degrés de la Sainte-Chapelle.

La clientèle de ces nombreuses boutiques, jointe à celle des plaideurs ayant affaire aux différentes chambres du Parlement, attiraient naturellement autour du Palais une grande affluence de monde, qui en tenant compte de l'intensité habituelle de la circulation sur ce point de Paris, en populaire, chevaux, carrosses, charrois et véhicules divers, provoquait souvent des encombrements et même des bagarres.

Voici, par exemple, le récit suivant que Berthod nous a laissé de

l'une de ces bagarres survenue devant le Palais de Justice même, dans la rue de la Barillerie:

Mais sur cecy, survient un coche,

Lequel voulant jTasser, s'accroche

A deux ou trois grands chariots,

Pleins de cotrets et de fagots.

Là se commence un préambule:

Le cocher veut qu'on recule;

Un chartier dit qu'il ne peut pas

Reculer seulement un pas;

Sur cela, le cocher s'obstine,

Et jure, en refrognant sa mine.

Que, par la mort, il passera.

Que le chartier reculera,

Et que, s'il fait trop le bravache,

Il lui frotera la moustache.

Mon chartier un peu glorieux,

Luy donne d'un fouet sur les yeux.

Le cocher, dispos et fantasque.

Descend, et, sautant comme un basque,

Se jette .sur son marroquin,

Et le traite comme un coquin;

D'autre costé le chartier frappe,

Et fait en sorte qu'il attrape

Le cocher en certain endroit.

Qu'on n'ose dire tout à droit.

Lors, le cocher hurle et déteste

Et jure, par la malle-peste, .Par la mort, qu'il l'estranglera.

Ou du moins qu'il le quittera.

Enfin, c'est du bruit dans la rue.

C'est un vacarme, une cohiie:

Tous les marchands font grand bruit

On voit tout le monde ((ui fuit;

Et mesme un vendeur de gazettes (i)

S'est trouvé pris dans des charettes,

Qui l'ont pressé à un tel point,

Qu'elles ont rompu son pourpoint,

Déchiré toute sa chemise.

Et fait tomber sa marchandise.

Un pauvre petit marmiton.

Portant un gigot de mouton. -

A si fort receu sur la joue,

Qu'on l'a bouk-ersé dans la boue;

Il estoit fait comme un lutin

Et comme un petit diablotin.

Et ce pauvre marchand d'esguiile.

Qui se tient proche la Coquille (2)

A veu tomber son estably.

Et tout son ouvrage remply

D'eau, de vilenie et de crotte;

Mesme il a perdu sa calotte;

Encor, de peur d'être batu

Il a fallu qu'il se soit teu.

(i) On voit que les « Gazettes » se vendaient alors dans la rue, comme les journaux de nos jours.

(2) L'ancien hôtel de la Coquille était " proche ^umt Landry ».

On conviendra qu'il serait difficile de rendre d'une façon plus exacte et plus saisissante l'aspect, le mouvement et les mille incidents d'une batrarre dans la rue.

Les Foires de Paris

Foire dii Lendit. — La plus ancienne foire de Paris qui ait été instituée, est celle du Lendit, établi par le roi Dagobert en 629. Sa durée était fixée à quatre semaines. (( pour permettre, d'après l'ordonnance, aux marchands de Lombardie, d'Espagne, de Provence et des pays d'outre-mer d'y assister. »

Les droits de péage auxquels ces marchands étaient assujettis et qui étaient de quinze espèces différentes, étaient perçus au norh et au profit de l'abbaye de Saint-Denis.

Installée d'abord dans la plaine sise entre la Chapelle, Aubervilliers et Saint-Denis, elle fut célèbre au moyen-âge, car c'est là que les étudiants de l'Cniversité de Paris avaient pris l'habitude de se rendre en grande pompe, pour venir s'approvisionner de parchemin.

Interrompue pendant la guerre de cent ans au quinzième siècle, cette foire Cju'un poète du treizième siècle avait appelée « la plus royale foire du monde », avait perdu peu à peu de son importance et de sa renommée.

Il*n'en existe plus aujourd'hui cju'un seul vestige: c'est la foire du Lendit cjui s'ouvre à Saint-Denis le 11 juin et qui n'est plus qu'un simple marché à bestiaux.

Foire Saint-Germain. — La foire Saint-Germain-des-Prés, instituée à une époque antérieure au douzième siècle et interrompue depuis, pendant la guerre de cent ans, avait été rétablie par Louis XI vers la !in du cjuinzième siècle, dans le bourg Saint-Germain, au profit des moines de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.

On trouve, aux Archives nationales (K. 966 - n° 2), copie du bail consenti le 12 janvier 1^61, par les religieux de la dite abbaye, en faveur de Etienne Sandrin, marchand tuillier, de l'ancien hôtel du roi de Xavarre, situé grande rue de la Boucherie.

D'autre part, en vertu d'un contrat intervenu le 8 janvier 1489, le même Sandrin abandonne en toute propriété à l'évêque de Chalonne» abbé de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le passage à travers sa maison qui était contigue à l'ancien hôtel de Xavarre dans les jhrdins duquel avaient été installés les bâtiments de la foire.

Son enceinte était formée par des balustrades en bois, et les tentes disposées en forme de rues, étaient couvertes d'une charpente très exhaussée et très hardie, ce qui faisait dire à un auteur contemporain « le plus grand couvert qui soit au monde ! »

La foire comprenait six rues transversales et quatre allées perpendiculaires. En bordure, étaient installées de nombreuses loges ou boutiques, éclairées le soir par des chandelles svmétricjuement rangées.

Elle s'ouvrait le 3 février et se terminait quinze jours avant Pâciues.. Cette ouverture était annoncée à son de trompe, par le crieur public, et im placard était, en outre, affiché dans tous les carrefours et faubourgs de Paris par les soins du Lieutenant général de Police.

Ces boutiques étaient pleines de toute espèce de marchandises; on y Voyait notamment les plus belles denrées, les plus riches vêtements

des fabriques parisiennes, des confiseries, du café, et autres gourmandises.

On s'y rendait généralement à partir de huit heures du soir, après que les bateleurs et les spectacles avaient terminé leurs exercices aussi nombreux que variés et bruyants. On s'asseyait dans les boutiques pour faire ses achats, rentlus difficiles le soir, à cause de l'encombrement. Aussi était-il préférable de faire ses emplettes dans la journée.

Rappelons que ce fut à la fin du seizième siècle, en 1595, que des comédiens ambulants vinrent s'établir à la foire Saint-Germain, en même temps que dçs bateleurs, danseurs de corde, montreurs d'animaux savants ou curieux, de monstres ou de phénomènes.

Les comédiens ambulants dont nous venons de parler, jouaient dans plusieurs petits théâtres installés dans l'enceinte de la foire, et qui leur étaient loués par l'abbé de Saint-Germain.

Telle fut l'origine du Théâtre de la Foire, qui était destiné à devenir plus tard l'Opéra comique.

Scarron a consacré à la Foire Saint-Germain un poème burlesque débutant ainsi :

Sac au dos, baston à la main, Porte-chaise, que l'on s'ajuste!

C'est pour la foire Saint-Germain:

Prenez garde à marcher bien juste N'oubliez rien, monstrez-moi tout, Je la veux voir de bout en bout, Car j'ay dessein de la descrire. Muse au ridicule museau De qui si souvent le nazeau •Se fronce à force de rire, Muse qui régis la Satyre Viens me reschauffer le cerveau!

Elle était déjà fameuse au seizième siècle, cette foire Saint-Germain, non pas seulement par l'extension de son commerce, mais plus encore par les désordres qui s'y commettaient. Aussi les revenus de plus en plus considérables qu'elle procurait à la mense abbatiale, étaient-ils acquis le plus souvent aux dépens de la saine morale. Un historien de la Foire fait remarquer, il est vrai, comme atténuation, que sa tenue coïncidait avec l'épocjue du carnaval, pendant lacjuelle nos ancêtres se livraient aux divertissements les plus licencieux et à toutes les folies admises pendant cette période.

Certaines loges se transformaient, en effet, en véritables tripots où lés jeux de dés, de quilles et de cartes publiquement installés en dépit des arrêts du Parlement, conduisaient à la ruine, gentilshommes, bourgeois, et même jusqu'à des gens de métiers.

Les rixes et les combats y étaient également très fréquents, si n;)us en croyons le témoignage autorisé de Bassompierre cjui nous dit (|ue les gens de qualité n s'y morguaient et ferraillaient sans prendre le temps de gagner le Pré aux Clercs ». (1)

C'est là aussi, nous dit M. Léon Roulland, dans son intéressante étude sur la foire Saint-Germain, (2) que les étudiants de l'I'niversité avaient établi leur quartier général, et qu'armé.s de dagues et

(i) Bassompierre : Hjsloire de ma vie. Ed. Soc. de l'Hist. de France. T. I, pp. 66 et 173. (2) Léon Roulland: Etude sur la Foire St-Germain publiée dans la Collection des Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris. T. III, p. 192 à 218.

de bâtons, ils livraient de furieuses batailles aux laquais et aux pages dont l'insolence dépassait toute mesure.

Les agents du guet se gardaient d'intervenir malencontreusement dans la mêlée pour faire respecter les arrêts du Parlement, (i) car les deux camps, oubliant momentanément leurs querelles, s'unissaient alors pour rosser les archers.

On voit, du reste, dans les registres des Bureaux de la Ville, qu'au cours du seizième siècle et, notamment de 1574 à 15S3, la municipalité parisienne fut, à diverses reprises, invitée à prendre des mesures spéciales pour assurer la trancjuillité du marché.

Ainsi, l'on invita les cinquanteniers et les dizeniers à fournir à quatre députés désignés par le prévôt des marchands et les échevïns, la liste nominative des étrangers arrivés à Paris, ainsi que tous les renseignements recueillis sur les voyageurs hébergés chez les cabaretiers, taverniers et logeurs; ces fonctionnaires avaient, en outre, pour mission de se saisîr <( amyablement » des armes dont ces étrangers seraient porteurs, et de les remettre à l'un des députés.

D'autre part, il était enjoint au chevalier du guet de faire marcher ses gens depuis onze heures du matin juscju'au soir.

Chacune des portes donnant accès à la foire devait être gardée par un poste de vingt-cinq Suisses.

Enfin, le prévôt de Paris et l'un de ses trois lieutenants, civil, criminel et particulier, étaient tenus d'aller et venir dans l'enceinte de la foire, escortés de sergents, pour procéder aux captures et punitions immédiates des malfaiteurs surpris.

L'Ordonnance royale qui suit, datée du 17 décembre 1596, montrera mieux que nous ne saurions le dire, les excès auxquels se portaient les pages et laquais de la suite de la Cour :

<( Sa Majesté, advertye du désordre cjue font les paiges et laquais de la suitte de sa court, lesquelz tant de jour que de nuict, vont par les rues avecq espées, dagues et aultres bastons, prennent et desrobent les manteaulx, chappeaulx et autres hardes des personnes qu'ilz trouvent et, oultre ce, les exceddent ; pour réprimer telz désordres, Sa dicte Majesté a faict très expresses inhibitions et defFenses à tous paiges et laquais, de quelques princes, seigneurs et dames qu'ilz soyent, de porter soit de jour ou de nuict, aulcunes espées, dagues ou bastons, ne prendre aucun manteaulx, chappeaulx, ni autres choses, battre ne excéder aulcune personne, sur peine aus dicts paiges, tant de nous que des dictz princes, seigneurs et dames, d'estre menez par les archers du prévost de notre hostel et grand prévost de France aux éscuyers, ausquelz enjoignons promptement les faire fouetter et chastiei de façon telle que à l'advenir ilz ne retournent à telles faultes, et aux dictz laquais d'estre battus et fustigez nuds de verges, au devant de nostre logis, et bannis de nostre court et suitte.

Donné à Rouen le 17 décembre 1596 ^'2).

Mais, comme nous l'avons indiqué plus haut, les pages et les laquais n'étaient pas les seuls à provoquer des désordres. Il y avait aussi les écoliers qui, dédaigneux de conseils paternels, aussi bien que des recommandations comminatoires des Chefs de l'Université, se montraient aussi prompts à l'attaque qu'ardents à la riposte.

(1) Arrêt du Parlement du 15 fev. 1555, punissant de lu hart « tous escollers, pages et laquajs allant à la hone St-Germain, avec espées et bastons. ». .

(2) Archives Nationales, Registre de la Prévôté de l'ilùtel, V 3 ig' fol 174'

C'est ainsi que nous voyons, le 5 février 1601, le recteur des qu'Ure facultés, les procureurs des nations, et les suppôts de ri'niversii'^, s'adresser au Parlement pour le requérir de <c pourvoir à ce que les escoliers et autres se contiennent et ne commettent aucune insolence en se servant des armes dont ils étaient porteurs pour provoquer des désordres au grand scandale de l'Université et au préjudice des particuliers. »

Il faut croire c^ue cet appel à l'intervt'nlion du Parlement resta sans effet, puisque Lestoile nous dit dans son Journal (i) que, pendant la tenue de la foire de 1605, se commirent des excès infinis : Pajjes, lat[uais, soldats de gardes et escoliers se battirent comme en batailles rangées. De part et d'autre, on fit des prodiges de valeur. Un laquais coupa les deux oreilles à un écolier: on les lui remit dans sa pochette: dont les écoliers mutinés se ruèrent sur tous les laquais qu'ils rencontraient, en tuèrent et en blessèrent beaucoup. »

Xaturellement, les filous profitaient de toutes ces aggkjniérations de curieux pour fouiller en conscience les poches des badauds.

La mode de la Foire Saint-Germain ne fit cjue s'accentuer au cours du dix-septième siècle. C'était un lieu de plaisir et de rendez-vous. La passion du jeu y sévissait de plus en plus.

Les dames étaient très friandes du spectacle de la foire qui était très onéreuse pour leurs cavaliers. « Les confitures, les rafraîcliissements et les autres bagatelles C|u'il faut payer aux dames, dit l'abbé Locatelli, sont les moindres frais. (2)

Les frères de Villiers avaient dit avant lui, en 1657, à propos de la foire Saint-Germain:

... <( Quelque résolution cju'on ayt faite de ne pas employer son argent, il est presque impossible de s'en pouvoir empescher; on y joue toutes sortes de bijoux et on n'y mène guère de femmes pour lesquelles il ne faille avoir cette complaisance, car c'est la plus grande partie du divertissement qu'on y prend. » (3)

Incendiés en 1762, les bâtiments de la foire Saint-Germain furent remplacés par le marché Saint-Germain, sur l'emplacement ducjuel s'élève aujourd'hui l'hôtel des examens.

lîn résumé, comme l'a dit très justement M. Arthur Heulhard, en parlant de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent dont nous allons nous occuper tout à l'heure, d ces foires constituaient, par leur commerce, l'embryon de nos Expositions universelles, avec des retours périodiques plus rapprochés, il est vrai, et des différences notables dans le but à atteindre. Elles en avaient, sinon les palais, les commissions, les jurys et les récompenses, du moins les divisions par branches d'industrie et les classements d'objets par pays de provenance. Un n'a peut-être pas assez insisté sur cette parenté commerciale.

Par leurs spectacles, elles ont créé tout un immense répertoire, de nature très diverse au début, mais qui constitue dans sa dernière manière, l'ascendance directe de notre Opéra comicjue actuel, n'en déplaise à son orgueil de parvenu. (4)

Foire Saint-Laurent. — Ce fut en l'année 11 10, que Louis le Gros,

Ci) Journal de Lestoile : février 1605.

(2) Locatelli. Voyage de France. Appendice : Mœurs des Français, p. 326.

(3) Voyage de deux jeunes gentilshommes hollandaiF, publié par A. P.t''augèie(i657),p. 70.

(4) M. Arthur Heulhard. La Foire Saint-Laurent. — Introduction.

désirant assurer le repos de son âme et de celles de tous ses ancêtres, accorda aux religieux de Saint-Lazare (i) le privilège de fonder une foire dénommée Nundinœ Sancti Lazari Parisiensis, qui se tiendrait à proximité du couvent, à partir du 3 novembre, jour de la fête de Saint-Alarcel, et d'une durée de huit jours.

Une chartre de Louis VII, datée de 1137, prolongea la foire d'une nouvelle durée de huit jours, et plus tard, en 1170, le même monarque alla même jusqu'à accorder aux Plospitaliers la latitude de l'ouvrir quand il leur plairait. D'après Sauvai, (i tous ceux qui fréquentaient la foire étaient placés sous la protection royale, et les officiers reçurent l'ordre de les cTéfendre de toute leur autorité: enfin, après avoir affranchi la ioire de tout impôt, le roi se résen'ait uniquement la justice et la punition des larrons ».

Plus tard, se ravisant, il perçut des impôts sur la foire, et même des droits de péage sur les marchands forains passant la Seine et la Marne.

Après bien des vicissitudes, la foire Saint-Laurent ne parvint :\ se hxer sur un emplacement définitif, avec une périodicité à peu près régulière, qu'à partir de l'année 1663, époque à laquelle sa propriété était passée des religieux lazaristes aux mains des prêtres de la Alission.

Ceux-ci obtinrent, grâce à leur crédit, l'autorisation de transférer la Ioire de l'enclos Saint-Laurent (2) où elle se tenait précédemment, sur leur propre domaine, du côté du monastère Saint-Lazare, qui était, lui-même, entouré de cours et de potagers grands environ comme le jardin des Tuileries actuel, et dénommés dans les anciens plans et titres (i l'Enclos Saint-Lazare ».

Cet enclos servait de promenoir aux vieux religieux, rhumatisants, qui s'en allaient «c emmy les allées, » prier dans une petite chapelle qu'ils avaient bâtie sous le vocable de Saint-Laurent (3)

Ce lut entre les deux faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, et au-dessous du champ Saint-Laurent, que fut installé le champ de foire, en forme d'échiquier, coupé par dix rues transversales, pavées et ainsi dénommées :

Rues Neuve-Saint-Lazare, Saint-Louis, Saint-Laurent, Saint- François, des Trois Pavillons, Saint-Lazare, Royale, Dauphine, Princesse et de la Lingerie.

Ces dix rues étaient exclusivement réservées au commerce. Toutefois la grosse poterie se vendait dans un hangar du Préau dit des Carrosses où étaient cantonnés les fiacres, les voitures et l'emplacement réservé aux divers spectacles.

Quant aux boutiques de la rue de la Lingerie, elles furent toutes occupées ,par les modistes et les lingères, venues des galeries du Palais.

L'ensemble du quartier du commerce comprenait douze carrés de loges ou corps de boutiques couvertes, sans compter les nombreux appentis adossés au mur d'enceinte. On pouvait y compter environ deux cent soixante loges.

A l'origine, quatre passages principaux donnaient accès dans la foire, un sur le faubourg Saint-Denis, un faubourg Sain{-Martin, et

fil I^'hôpital de Saint-Lazare était affecté au traitement de» lépreux.

(2) La Foire Saint-Laurent s'étendau sur un développement de cinq arpents de terrains compris entre les faubourgs Saint-jMartin et Saint-Denis, et les rues de Chabrol et Siiint-I.aureni.

(■?■) Par suite de l'extension des faubourgs et de l'augmentation de la population, la petite chapelle a été, plus tard, érigée en paroisse, et est devenue l'église Saint-Laurent.

deux sur la rue Saint-Laurent. Plus tard, on en ouvrit ck-ux autres sur chacun des deux faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin.

Les constructions des boulevards Magenta et de Strasbourg ont fait disparaître tout ce qui restait de la foire Saint-Lauri-nt.

Nous allons laisser maintenant à Loret le soin de nous décrire, dans sa (( Muse historique )>, les beautés de la foire Saint-Laurent qui, grâce aux soins apportés à sa reconstruction par les prêtres de la Mission^ était parvenue à augmenter sensiblement sa clientèle:

Je fus en carrosse à la l'^oire De Saint-Laurens, ce dit l'histoire, Environ cinti jours il y a Où l'on voit Mirahilia; Sçavoir, avec leurs Indiennes, Quantité d'aimables Chrétiennes.

Voire, mesnie, de qualité; Et, comme à présent c'est l'ivsté, Les plus mignonnes et plus belles N'y vont que le soir aux chandelles.

Cette foire n'étoit jadis Qu'un assez mal plaizant taudis Où les patins, robes et cotes Amassoient .souvent bien des crotes; Mais on y voit prézentement Par un grand accomodement, Avec des structures égales tjuatre assez spacieuses Halles, Où les Marchandes et Marchands, Tant de la Ville que des Champs, Contre le soleil et l'orage.

Ont du couvert et de l'ombrage.

Bref pour cent nouvelles bt-autéz.

On y vient île tous les côtéz, Car outre plusieurs marchandizes.

Nécessaires, rares, exquizs.s, Citrons, limonades, douceurs, Harlequins, Sauteurs et Dan.seurs, Outre un géant, dont la structure .

Est un prodige de nature, Outre les vins délicieux, Que l'on boit illec sur les lieux, l'rois enfants de même famille.

Deux fils, une fort jeune fille, Y donnent un plaizir, ma foy. Qu'on peut dire un nlaizir de Roy, Par de charmantes mélodies, Par. de petites comédies, . ' Et par d'agréables Balets

Un peu plus graves que follets.

Dansez avec grande justesse ït qu'on voit avec alégresse.

Moyennant quelque argent comptant Que l'on ne plaint point en sortant.

Ce portrait de la Foire, tracé par Loret, était exact. Dès qu'elle s'ouvrait, les faubourgs s'encombraient de carrosses qui venaient déverser au carrefour Saint-Lazare un fourmillement de parisiens de toutes conditions qui se répandaient dans les galeries.

Ouand la foire était en pleine activité, on voyait parfois un personnage important circuler dans cette foule de curieux et d'acheteurs. °

C'était l'heureux maître et seigneur du l^ieu, jouissant de sa gloire, JM. l'abbé de Saint-Lazare, coiffé de son chapeau noir aux larges ailes. Son collet de toile blanche fait valoir sa mine réjouie de triomphateur, tandis qu'il reçoit les félicitations, mêlées d'envie, de son voisin, M. le Prieur des Récollets, le froc serré dans sa cordelière.

En face, les Sœurs de la Charité ont mis le nez aux fenêtres de leur couvent, et coquettent finement sous leurs cornettes blanches, comme pour solliciter un regard d'approbation de leurs Directeurs spirituels. Et pendant ce temps-là, les cloches bavardes de l'église Saint-Laurent continuent gaiement leur joyeux carillon !

La loire de Saint-Laurent subsista jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, époque à laquelle elle dut céder la vogue au boulevard du Temple cjui était destiné à devenir la grande kermesse parisienne, chantée par Désaugiers :

« La seule prom'nade qu'ait du prix La seule dont je suis épris, La seule où j'm'en donne, où c'que j'ris C'est rboul'vard du Temple à Paris! »

Jardins ci Promenades

A l'origine, il n'y avait pas à Paris, de jardin public. Ce fut par simple tolérance, que l'on permit aux particuliers de pénétrer dans les jardins royaux et princiers, comme le jardin de l'Hôtel du duc de Guise (aujourd'hui Archives nationales), le jardin du Luxembourg, appartenant alors à la duchesse de Montpensier, et le jardin du Palais ro3^al (d'abord Palais-Cardinal), dans lequel on voyait des chiens faire la chasse aux canards cpii prenaient leurs ébats dans le grand bassin central.

Quant au jardin du Cours la Reine, il avait été institué en 1616, sur l'ordre de la reine-régente, Marie de Médicis, pour servir uniquement de promenade aux personnes en carrosse, c'est-à-dire à ia noblesse et à la haute bourgeoisie. Des gardes préposés au^fclifférentes portes, étaient, d'ailleurs, chargés de veiller à ce cjue les intrus ne pussent s'y faufiler.

La conchtion d'être convenablement vêtu, était exigée pour pénétrer dans le jardin des Tuileries, cpii était devenu la promenade favorite des Parisiens.

{ardin des Tuileries. — Dans son intéressante Relation de voyage, « le Sicilien )> (Jean Paul Marana) ne tarit pas d'éloges sur le jardin des Tuileries pour lequel il manifeste un véritable enthousiasme.

(( Comme il est fait, dit-il, pour le plaisir d'un grand peuple, l'art y a fait tous ses efforts pour le rendre digne d'une infinité de personnes considérables qui le fréquentent, d'un grand nombre de belles dames qui l'embellissent et d'une quantité extrême d'honnêtes gen~S qui s'y promènent toujours. L'entrée en est interdite aux laquais et à la canaille ; il est très spacieux et quasi capable de contenir une grande partie du peuple, s'il y venait en même temps; situé sur le bord

— Tôg —

de la Seine, et la vue de cette rivière, des collines et des campagnes voisines, augmente sa beauté et ses agréments. Les grandes allées couvertes d'une inlinité d'arbres qui ne produisent que de l'ombre convient les personnes de s'y promener, et quand on est fatigué, on trouve plusieurs sièges dans tous les endroits pour s'asseoir, et des théâtres, des labyrinthes et des tapis d'herbes fraîches pour se retirer comme dans une agréable solitude.

(( On voit là, étalé dans les habits, tout ce cjue le luxe peut inventer de plus tendre et de plus touchant. Les Dames, avec des modes toujours nouvelles, avec leurs ajustements, leurs rubans, leurs pierreries et les agréables manières cle s'habiller, étalent dans les' étoffes d'or et d'argent les applications continuelles de leur magnificence.

« Les hommes de leur côté, aussi vains ciuc les femmes, avec leurs plumes et leurs perruques blondes, y vont chercher à plaire et à prendre des cœurs, mais souvent ils y sont pris eux-mêmes, car il n y manque pas de Dianes qui charment des Iind}-mions.

« Dans ce lieu si agréable, on raille, on parle d'amour, de nouvelles, d'aftaires et de guerre. On décide, on critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec cela toute le monde se divertit. On y voit au printemps, plusieurs sortes de fleurs, et les rossignols en été semblent y avoir choisi leur demeure ; avec leur voix sonore, ils y chantent leurs amours et leurs plaintes. On ne voit là aucun visage triste, on y est tranquille, éloigné du bruit, et on n'y entend aucun discours lamentable: et je crois que ce fut dans ce charmant jardin que se trouva Artcide pour désarmer son Renaud et pour le mettre clans ses chaînes ».

i( Le Sicilien » traduisait fidèlement ainsi l'opinion des contemporains, si nous nous en rapportons à cette piquante criticiue que Dufresny, dans ses » Amusements sérieux et comiques », mettait dans la bouche du Siamois et de son guide, visitant ensemble le jardin des Tuileries :

(( De rna vie, je n'ai vu une si belle volière, oh! la charmante espèce d'oiseaux! -- Ce sont, lui répond son guide sur le même ton, des oiseaux amusants qui changent de plumage deux ou trois fois par jour. Volages d'inclination, faibles de nature, forts en ramage, ils ne voient le jour qu'au soleil couchant, marchant toujours élevés à im pied de terre, touchant les nues de leurs superbes huppes. En un mot, la plupart des femmes sont des paons dans les promenades, des pies-grièches dans la vie domestique, des colombes dans le tête-à-tête.

(( Mais il y a diverses nations parmi ces promenades : la nation policée des femmes du monde, sauvage des provinciales, libre des coquettes, indomptable des fidèles, docile des infidèles, errante des bohémiennes ».

Si Dufresny avait jeté un regard du côté des hommes, il n'aurait pas omis d'ajouter à son intéressante nomenclature, toute une catégorie d'habitués du jardin des Tuileries qui jouaient un rôle important dans ce concert mondain.

C'étaient les petits abbés de cour qui foisonnaient alors à Paris et cjui se faisaient remarc|uer par leurs allures cle petits-maîtres. Certes la religion était le moindre de leurs soucis. On les voyait papillonner dans les salons, faisant les empressés auprès des Dames, toujours galants et musqués.

Cette lacune que nous avons signalée chez Dufresny, a été heu-

reusement comblés par Jean Marana qui a tracé le piquant portrait suivant de ces petits abbés :

(( Je n'ai jamais vu tant d'abbés, et qui portent plus volontiers l'habit court, le petit collet et la perruque iDlonde. En vérité, ils sont l'ornement de Paris et le refuge des Dames affligées ; comme ils ont l'esprit galant, leur conversation est plus agréable et plus souhaitée; j'ai trouvé parmi eux les personnes les pjus obligeantes, les plus civiles et les plus secrètes.

Il serait à souhaiter que le grand nombre d'abbés fût diminué, en retranchant de ce rang honorable tous ceux qui ont leurs abbayes dans le concave de la Lune et dans les espaces imaginaires ».

Une satire du temps que nous ne résistons pas, d'ailleurs, au plaisir de reproduire, raillait agréablement ces charmants abbés:

Quel abus ! Mais en vain tout le monde en murmurej ' Un si vaste sujet a lassé la censure.

En vain, d'un roi pieux, les ordres souverains l'roscrivent tous les jours les ahhés libertins; En vain, pour emporter ou inître ou bénéfice, De dévots aspirants on peuple Saint- Sulpice, L'abus ne cesse point. Tel qui .sort de ce lieu, S'en va tromper le roi comme il a trompé Dieu. A peine a-t-on quitté ces pieuses cellules Où la plus sainte étude est l'étude des bulles, Qu'on voit des cheveux plats sous le fer redressés, Pour se dédommager des outrages passés, Déployer leur orgueil avec plus de licence, . Et ne respirer plus que la poudre et l'essence.

Qu'y faire? C'est la mode, on n'en est plus surpris;

Le faste des abbés inonde tout Paris;

Le pauvre ! gémissant de voir son héritage

Confondu dans un train et dans un attelage.

Contre cette injustice a beau se récrier

Et réclamer .son bien qu'on veut s'approprier;

C'est un vol déguisé que la loi autorise.

Et que l'on aime assez pour ne point lâcher prise. '

Mais mon zèle trop loin m'entraîne malgré moi,

J'en dis peut-être trop et plus que je ne dois...

Je vois à quel péril ma censure m'expose.

Offenser telles gens, ce n'est pas peu de chose;

Je pourrais payer cher un langage indiscret;

Modérons notre fiel ou changeons de sujet.

Ces petits coins herbeux du labyrinthe, que Marana nous pré- ' sentait tout à l'heure comme propres à la douce solitude n'étaient cependant pas complètement exempts de dangers.

L'abbé Locatelli s'y trouve, en eiïet, un jour, face à face avec

trois dames galantes qui lui proposèrent vainement, du reste, une

r partie de bassette. D'autres assises un peu plus loin sous des espèces

de '-ours closes et couvertes offrirent vainement aussi au voyageur

italien et à" ses compagnons, de porter la santé du Roi.

C'était une façon d'entrer en relation avec des étrangers dont la bourse était le seul objectif.

A l'extrémité Sud-Ouest de la Terrasse du bord de l'eau, se trouvait le jardin de M. Renard, construit sur l'emplacement des anciennes garennes, et comprenant également le grand bassin des Tuileries.

L'établissement fondé par Renard, était devenu le rendez-vous des gens de la cour et des riches bourgeois qui y allaient boire et manger en partie de plaisir. Aussi, ce coin n'était-il pas l'un des moins fréquentés de ce merveilleux jardin auquel il fut rattaché plus tard.

Ce fut en 1664, que Colbert transforma complètement le jardin des Tuileries d'après les plans de Le Nôtre, et le disposa, à quelques détails près, tel que nous le voyons encore aujourd'hui.

Mais Colbert avait voulu aller plus loin. Après avoir commencé par supprimer la rue qui séparait le jardin du Palais, il aurait voulu interdire au public l'accès du jardin pour en réserver l'usage exclusif au roi. Il fit part de ce projet à Charles Perrault, son premier commis à la surintendance des bâtiments, qui conte ainsi le fait dans ses Mémoires :

(( Allons aux Tuileries en condamner les portes, dit un jour Colbert à Perrault; il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner par le peuple, qui en moins de rien l'aura gâté entièrement. » Perrault compris qu'une telle mesure aurait excité un mécontentement général parmi les Parisiens, habitués depuis longtemps à jouir de la promenade dans ce jardin.

Perrault ne laissa rien paraître de ses sentiments, mais, arrivé dans la grande allée, il dit à Colbert qu'on ne saurait croire le respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour ce jardin : que non seulement les femmes et les petits enfants ne s'avisaient jamais d'y cueillir aucunes fleurs, mais même d'y toucher; qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce serait une affliction publique de ne pouvoir plus s'y promener. « Il n'y a que des fainéants qui viennent ici » dit Colbert.

Perrault lui répondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de maladie; qu'on y parlait d'affaires de mariages et de toutes choses qui se traitaient plus convenablement dans un jardin c}ue dans une église, où il faudrait à l'avenir se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda à faire la remarque que les jardins des rois n'étaient sans doute si spacieux, qu'afîn que tous leurs enfants puissent s'y promener. A ce trait, Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y faisait, en effet, aucun dégât, il ne parla plus de fermer les Tuileries (1).

(i) Voir les Mémoires de Clurles Perrault. Année i65|

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