CHAPITRE III
La Cité
Le Palais. — Notre-Dame. — L'Archevêché. — Le Cloître Notre- Dame. — Hôtel-Dieu. — Les Enfants trouvés. — Bureau des pau- \res. — Rues et Églises de la Cité. — Les îles Saint-Louis et l-niiviers.
Pauvre petite Cité, tu es si petite qu'un regard suffit pour t'embrasser tout entière !
Mais depuis lors, les temps ont marché et, l'influence morale «le la i^ctite Cité n'a cessé de grandir, comme le lectciu' va pouvoir en juger par un simple coup d'a'il jeté sur ses anciens monimients.
Le Palais
En face de nous, se dresse le Vieux Palais, qui fut pendant des siècles, la demeure des premiers rois de Erance. Rebâti par le roi Robert, il avait été successivement habité par Saint-Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel. Ce dernier l'avait à partir de l'année 1302, abandonné en partie à un pouvoir qui était destiné à devenir un jour, singulièrement redoutable pour la royauté même ; le Parlement (i).
Mais au milieu du dix-septième siècle, le Palais n'a plus l'aspect féodal qu'il avait autrefois, alors qu'il était entouré de son enceinte fortifiée, flanquée de tours et bien homogène. 11 ne présente plus qu'im assemblage d'édifices disparates et enchevêtrés les uns clans les autres.
Seul, le côté Nord, entre le pont au Change et la place Dauphine, a. conservé ses fortifications d'autrefois, avec la tour carrée de l'Horloge, les deux tours de la Conciergerie et la tour Bon Bec. Mais cette belle ligne harmonieuse est rompue et masquée par une foule d'échoppes et de bicoques parasites qui sont venues s'accrocher à ses flancs.
Ces échoppes et ces bicoques, on les retrouve également tout le long des fragments de remparts qui subsistent du côté de la rue de la Barillerfe, et même à l'intérieur des deux grandes cours du Palais
(i) Ce fut seulement à partir de Charles V que le palais fut entièrement affecté r.i. service de la Justice.
qu'elles Oflt envahies, la cour du Alay (j^ auiuur du grand perron en marbre, ei la cour de la bainte-Uliapelle sur les côtés clu Grand Degré, conduisant à la chapelle supérieure.
tous les commerces, libraires, horlogers, graveurs, barbiers etc., et jusqu aux plus petits métiers, occupaient ces boutiques qui étaient Ion acnalanUees, moins cepenuant que les étalages de la galerie Mercière et des galeries de la Grana'Chambre, ou des niiu-cliandes atlriolantes aguichaient les passants pour leur vendre les mille colitichets de la mode et de la galanterie, à côté des graves procureurs donnant leurs audiences autour des piliers!... On peut aisément se laire une idée des singuliers conflits que provoquaient parfois de?rapprochements aussi imprévus.
Mais la Grande Salle que nous voyons à droite, dominant la Coi du May, n'est plus celle où se sont donnés pendant des siècles, le. grands <i esbattements » royaux, et qui est restée fameuse dans l'histoire du Palais. Celle-ci, entièrement détruite par le formidable incendie survenu dans la nuit du 5 au 6 mars 1618 (2)^ a été remplacée par la Grande Salle actuelle, construite par Salomon de Caux en 1622.
C'est l'aile de la Chambre des Comptes, délicieuse construction de Louis XII, en style Renaissance, qui fait pendant à la Grande Salle de l'autre côté de l'admirable Sainte-Chapelle, que i'on a appelée avec raison <( ce merv-eilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre! »
Pris dans son ensemble, le Palais n'en représente pas moins un monument des plus imposants, qui se dresse en face de l'église Notre- Dame.
Le pouvoir civil et le pouvoir religieux se trouvent ainsi en présence.
Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à partir de la rue de la Bariilerie, toute la partie orientale de l'île de la Cité est placée sous l'entière juridiction de l'Evêque, seul maître absolu dans son domaine!
Notre-Dame
Cette admirable cathédrale, véritable poème de pierre, n'a pas connu, comme tant d'autres monuments, ces enfantements lents et prolongés qui se trahissent dans l'expression de leur forme définitive, par des différences de styles, des disproportions choquantes et des défauts d'homogénéité.
Rien de tout cela dans Notre-Dame, dont M. Edouard Drumont a pu dire en toute vérité :
<( Notre-Dame a surgi tout d'une pièce; elle est la manifestation monumentale de la pensée d'un siècle, ou plutôt d'un cycle religieux complètement différent des cycles antérieurs. Commencée en 1161, elle était terminée dans ses œuvres principales en 1235, et c'est à cette rapidité dans l'exécution, qu'elle doit cette admirable unité qui fait d'elle un monument sans égal au monde (3) )).
Elle occupait une grande place dans la vie parisienne, au dix-
(i) Ce nom de Cour du May venait de l'arbre que les clercs de la Basoche plantaient dans la cour principale du Palais, le i'' mai de chaque année.
(2) Cet incendie aurait été allumé, dit-on, par des mains criminelles, pour faire disparaître le dossier du procès de Ravaillac, contenant des preuves de la complicité de hauts personnages, dans l'assassinat de Henri IV. On prononçait même les noms de la reine Marie de Médicis et du duc d'Epernon.
(3) Paris à travers les âges. — Notre-Dame par Edouard Drumont, p. 4, col. 2.
septième siècle, la vieille cathédrale qui était le point d'aboutissement des grands cortèges royaux dont la pompe majestueuse et quelque peu théâtrale, se développait dans les rues de Paris pour la plus grande joie et l'émerveillement des badauds, avides de ces spectacles.
Entrées solennelles des rois et des princes, mariages et baptêmes royaux, obsèques des grands personnages, grands Te Dcuvi pour célébrer victoires ou traités de paix, en un mot fêtes joyeuses ou fêtes funèbres, tout était consacré à Notre-Uame, car alors la religion était dans tout.
C'est aussi devant le portail de Notre-Dame qu'aux temps lomtains du moyen-âge, les criminels de marque venaient faire amende iionorable, le cierge à la main, avant d'aller subir leur supplice en place de Grève.
i'^nfin, plus tard, à l'époque des grandes victoires du règne de Louis XIV, ce sera sous les voûtes de Notre-Dame, que seront solennellement déposés au son des tambours et des fanfares guerrières les drapeaux et trophées pris à l'ennemi!
Aussi l'étroite place du Parvis était-elle toujours insuffisante pour contenir les flots grouillants de populaire attirés par ces divers spectacles.
Du reste, en dehors de ces circonstances exceptionnelles, la place du Parvis ne restait pas inoccupée. On y tenait des marchés, et même une foTre aux jambons, comme nous le dit un rimeur du dix-septième siècle :
« Dans ce parvis où l'on contemple La face d'un siiperlie temjjle, Jambons rroissoient de tous côtés.
Ainsi que s'ils étoient plantés ! s
L'Archevêché (i)
Tout le long du flanc sud de Notre-Dame nous voyons le superbe palais de l'Archevêché, commencé en même temps que la Cathédrale par l'illustre évêque de Paris, Maurice de Sully.
Ce palais se compose d'un ensemble de bâtiments crénelés, appuvés de contre-forts et dominés par un haut donjon également crénelé.
L'aspect en est majestueux et impressionnant, comme on peut en juger par la gravure célèbre d'Lsraël Silvestre, représentant la vue de l'Archevêché en 1650.
L^n jardin en terrasse sépare le palais du petit bras de la Seine.
Le Cloître Notre-Dame
Du côté opposé au palais de l'Archevêché, c'est-à-dire au Nord de Notre-Dame, s'étend ce fameux cloître dont l'enceinte continue, englobant dans ses murs tout le terrain compris entre la cathédrale et le bras droit de la Seine, renferme une quantité considérable de maisons,
(i) L'Evêché de Paris qui dépendiiit auparavant de l'Archevêché de Sens, avait été érigé en 1622 en Archevêché, par le pape Grégoire XV (bulle du XIII des calendes de novembre) sur les demandes instantes du roi Louis XIII. Quant au magnifique Palais, il a été entièrement détruit en quelques heures, par une émeute populaire en
servant d'habitation aux cinquana- et un clianoines (i;; ces maisons occupent l'emplacement de cinq rues reliées entre elles. Ajoutons que les trois portes donnant accès dans l'intérieur du cloître, sont rigoureusement closes.
C'est là, qu'étaient, autrefois, ces écoles épiscopales qui, au douzième sfècle, avaient été le théâtre des célèbres disputes de l'archidiacre Guillaume de (Jhampeaux et de son ancien disciple Abélard, l'esprit le plus puissant et le plus liardi du moyen-âge (2).
Hôtel-Dieu
Tout le long du petit bras de la Seine, entre l'Archevêché et le Petit i'onv s étendent les bâtiments gothiques de l'Ilôtel-Dieu, fondé au septième siècle par Saint-JLandry, é\èque de Paris, sous le nom de Alaison-Uieu, et considérablement agrandi par Saint-Louis et par plusieurs de ses successeurs.
C'était bien là l'asile de la souffrance et de la misère, oii une foule de malheureux malades étaient cundamnés à subir mille maux, faute de soins. L'esprit de charité chrétienne qui avait présidé à la fondation de l'Hôtel-Dieu, comme à celle d'autres institutions analogues, telles que hospices, asiles, refuges etc., se trouvait constamment débordé et réduit à l'impuissance, tant par suite de l'augmentation sans cesse croissante de la population, qu'à cause de l'insuffisance des dotations supplémentaires qui n'étaient pas en rapport avecla progression constante des misères.
llelas! les bâtiments de l'Hôtel-Dieu avaient eu beau chercher à déborder sur la rive gauche, on eut beau construire sur la Seine même, une nouvelle salle, la salle Sainte-Côme, bâtie sur le pont au Double, le nombre de lits était toujours insuffisant.
Qu'on juge par ce seul fait que d'après le propre aveu des Administrateurs, on fut obligé, en l'année 165 1. de mettre jusqu'à six et même huit malades dans le même lit! (j).
Cornment s'étonner dès lors, que l'air y fut irrespirable comme en témoignent les contemporains !
i.e prince de Conti, par exemple, écrivait de Paris, le 4 juin 165.S à son Directeurr le Père de Ciron, « qu'il trouvait l'Hôtel-Dieu s; malpropre, cjue malgré ses conseils, il lui était impossible d'y aller. » (4).
C'est la même constatation que faisait, en 1664, un voyageur italien, l'abbé Sébastien Locatelli, quand il disait de l'Hôtel-Dieu: (' Je n'eus pas le courage de compter les pauvres malades ; pour donner une idée de leur nombre, je crois qu'il suffit de dire qu'ils étaient trois
(i) D'après l'abbé Sebastien Locatelli, l'Eglise No.lre«Dame était desservie en 1664 par cent vingt-sept prêtres, tant chanoines que prêtres habitués et chapelains.
(2) .\fin He se soustraire à la surveillance de l'F.vêque les étudiants avaient abandcnné les écoles Xotrc-Dame, pour suivre les cours plus libéraux professés autour des .abbayes Saint-Victor et Sainte-Geneviève.
(3I Dans son intéressante notice sur VHèfital de la Charité, sur Charles Leguav nous dit qu'en 1692 et en 1693 on en vint à coucher jusqu'à 12 malades dans le mènie lit, 4 autres étaient juchés au moyen d'une échelle sur une sorte d'impériale de ce même lit, auquel on avait adapté, en outre, un tiroir qu'on tirait la nuit, pour recevoir les .4 derniers malades.
(4) 0 La Princesse de Cor>H » par Edouard Barthélémy — 1875 i° ^° P- '43-
ou quatre dans chaque lit, ei les femmes deux seulement. On peut s'imaginer la puanteur qui infecte ce saint lieu » (r).
Enfin, le poète satiriciue, Claude Le Petit, disait à son tour, dans son pittoresque langage:
« t^Hi'il y pût! Sortons d'icy,
Mon grand nez ne sent rien qni vaille b (2).
Et voilà ce qu'était l'Hôtel-Dieu dans la première moitié du règne de Louis XIV. (3).
Les Enfants Tro^ivés
Au pied de la tour gauche de Notre-Dame, était la petite église de Saint-Jean-le-Rond. C'est sous le porche de cette église, que le public avait pris l'habitude de déposer les enfants abandonnés.
L'Evêque et le Chapitre eurent la généreuse pensée d'installer dans l'Eglise Notre-Dame même, un berceau pour recevoir ces enfants, et de les receuillir ensuite dans ime maison spéciale dite de la Crèche ou de la Couche, située, en premier lieu, au bas du Port l'Evêque.
Ce fut, nous dit Jaillot, ce premier asile qui les fit appeler les -pauvres enfants trouvés de Notre-Dame.
L'éternel honneur de Saint-Vincent de Paul fut de se dévouer à cette œuvre et d'obtenir pour elle des subsides suffisants pour l'élever au rang des belles institutions de l'Etat, pendant le règne de Louis XI 11 et de Louis XIV'.
Bureau des Pauvres
Enfin, nous n'aurons garde d'oublier une autre institution due à l'initiative du chapitre de Notre-Dame. C'était le grand bureau des Pauvres, premier essai de l'œuvre de l'Assistance publique, dont l'importance très considérable au moment de sa fondation, avait beaucoup diminué depuis la création de l'Hôpital Général. Le bureau des Pauvres était situé à côté de Notre-Dame, en face de l'église Saint- Jean-le-Rond.
Rues et Eglises de la Cité
Mais ce qui achevait de donner à la Cité son caractère propre et singulièrement symbolique, c'était la présence des nombreuses
(i) L'abbé Sébastien Locatelli : Relation de son voyage en France, en 1664-65. Ouvrage traduit et annoté par M. Adolphe Vautier, in 8° de 349 pages; p. 143: Paris 1905, Adolphe Picard, éditeur.
(2) Claude le Petit : Paris ridicule et burlesque au XVII' siècle (1668). Edition
du bibliophile Jacob, p. 71.
(3) En 17 16, le Ké"ent voulant augmenter les ressources de l'Hôtel-Dieu, frappa les billets de comédie, d un neuvième d'augmentation.
Ce fut là l'origine du Droit des fauvres que l'administration de l'Assistance publique perçoit encore de nos jours en vertu de la Loi du 7 frimaire An V, qui l'a introduit dans la législation moderne.
Il nous a paru intéressant de signaler que ce Droit existait déjà sous l'ancien Régime.
églises groupées dans un espace aussi restreint, comme pour faire cortège à Notre-Dame, leur noble et vénérée suzeraine (i).
Elles auraient pu raconter l'histoire de la Cité dont elles avaient été les témoins, les cloches de ces vieilles églises que nous voyons disséminées dans les rues et ruelles dont nous allons essayer d'es- Cjuisser la physionomie.
Dans l'ilot compris entre les deux rues maîtresses, de la Lanterne et de la Barillerie, taisant partie de la Croisée de Paris à travers la Cité, nous remarquons trois voies parallèles reliant ces deux rues et se terminant toutes les trois devant le Palais.
Ce sont les rues de la Pelleterie, en face de la tour de l'Horloge, de la Vieille Draperie, vis-à-vis de la grande entrée du Palais, la Cour du May, et enfin la rue de la Calandre, aboutissant en face de la cour de la Sainte-Chapelle.
Rue de la Pelleterie
Ce n'était pas le coin le moins pittoresque du Paris du dix-septiéme siècle, que cette rue de la Pelleterie dont les maisons bâties le long des berges de la Seine, occupaient tout l'espace compris entre le pont au Change et le pont Notre-Dame.
Elle avait été autrefois habitée par les Juifs gui y avaient leurs étuves dans les maisons donnant sur la rivière et au travers desquelles rampaient quatre ruelles très étroites dont une seule existait encore au dix-septième siècle, sous le nom de rue du Port aux œufs.
Après l'expulsion des Juifs, Philippe-Auguste s'était emparé de leurs biens au profit du fisc, et avait donné leurs maisons à la riche corporation des Pelletiers, moyennant 75 livres de cens (1183).
Les pelletiers avaient approprié ces maisons aux besoins de leur industrie. Elles avaient comme celles de Venise, une porte en terre ferme et une issue sur la Seine. Du côté de la rue, elles étaient appuyées sur des piliers en bois, formant des galeries permettant aux passants de circuler à couvert le long des étalages sur un terrain durci par la boue qu'ils apportaient. Ces galeries étaient encombrées de tables pleines de marchandises et de commis qui, assis sur des tabourets, interpellaient les passants.
Derrière les galeries, étaient les magasins généralement assez obscurs.
yuant à l 'arrière-boutique qui servait au marchand, de salle à manger, de cabinet de travail et de salon, elle donnait sur la rivière. C'était la pièce la plus importante de la maison ; aussi était-elle le plus souvent ornée d'objets d'art et de meubles de prix.
En haut, étaient les chambres du marchand, de sa famille et du personnel de sa maison de commerce.
Toutes ces maisons étaient bâties en bois couvert d'ardoises : les appuis des croisées et leurs linteaux également en bois, étaient sculptés de même que les piliers supportant la maison.
Généralement le toit, débordant comme celui d'un chalet suisse,
(i) Nous ne parlons pas ici de l'église de la Sainle-Chapelle, qui comme étant de fondation royale, relevait directement du Pape et non de l'Archevêque de Paris, pas plus d'ailleurs, que de l'Eglise Saint-Michel du Palais, qui, comprise également dans l'enceinte du Palais, avait été l'église des rois de France jusqu'à la construction de la Sainte Chapelle : c'est là que Philippe-Auguste avait été baptisé.
recouvrait une galerie extérieure située au deuxième étage, qui permettait au marchand de se promener à couvert aussi bien du côté de la rue, que du côté de la rivière, animée, elle-même, par le tic-tac des moulins, le mouvement incessant de la batellerie, les jacasseries perpétuelles des ménagères lavant leur linge au bord de l'eau et au bruit des battoirs retombant en cadence.
Chacune de ces maisons se distinguait par son enseigne.
Voici quelques-unes de ces enseignes signalées par Jules Cousin, comme existant au quinzième siècle:
Maison du Chef Saint-Denis (côté du pont Notre-Dame). — L'Image Notre-Dame. — L'Image Saint-Nicolas. — Le Lion d'Argent. — Le Plat d'Etain. ^ Le Croissant. — L'image Saint-Sébastien et Sainte-Claude. — Les Trois Familles. — La Cloche. — L'Ecu de l'Vance. — L'Image Sainte-Catherine. — La Tour Roland. — La Tête Noire. — Le Petit Cygne. — Les Deux Anges. — Le Grand Cygne. — Les Singes (coin du pont aux Changeurs).
Ajoutons qu'au dix-septième siècle, les pelletiers avaient déjà commencé à se disperser dans divers quartiers de Paris, car l'esprit de solidarité et de cohésion qui, aux temps troublés du moyen-âge, avait porté les membres d'une même corporation, à se grouper dans le même quartier pour la défense de leurs intérêts communs, s'était fortement relâché et n'avait plus d'ailleurs les mêmes raisons d'être.
Aussi les maisons de la rue de la Pelleterie étaient-elles occupées par les professions les plus diverses. Quelques teinturiers notamment, attirés par le voisinage de la rivière, essayaient de s'y installer, mais ils étaient cependant déjà suspects à la prévôté, en raison de la souillure de l'eau qu'ils provoquaient.
Les étages supérieurs étaient également tout particulièrement recherchés par les graveurs venus de la rue Saint-Jacques, qui, euxmêmes, étaient séduits par l'excellente lumière du Nord, si favorable à l'exercice de leur art.
Eglise Saint-BarlhcUmy
L'église Saint-Barthélémy dont nous voyons la belle nef gothique flanquée de sa gracieuse petite tourelle, se dresser à l'angle de la rue de la Barillerie, et de la rue de la Pelleterie, remontait à l'époque de la Gaule mérovingienne. Elle avait clé à un moment, église paroissiale des rois de France. Hugues Capet l'avait même transformée en abbaye sous le titre de Saint-Magloire, mais elle avait repris son ancien nom de Saint-Barthélémy à partir du moment oîi les chanoines de Saint-Magloire eurent transféré leur couvent rue Saint-Denis (i). Elle continuait, d'ailleurs, à être l'objet d'une grande vénération.
Eglises Saint-Pierre aux Liens et Sainte-Croix de la Cité
Le long de la rue de la Vieille Draperie, nous apercevons deux autres petites églises; l'une presque contiguë au chevet de Saint-
(i) L'Eglise Saint-Barthélémy sur l'emplacement de laquelle s'élève aujourd'hui le tribunal de Commerce, a eu de singulières destinées. Transformée en théâtre sous la Révolution, elle devint plus tard un lieu de fêtes et de plaisirs, resté célèbre sous les noms de Prado et de succursale d'hiver de la Closerie des Lilas et de la Grande Chaumière.
Barthélémy est celle de Saint-Pierrc-aitx-Licus ; Vautre ^ Sainte-Croix de la Cite, est située à l'angle de la rue de la Lanterne.
Sainl-Eloi et Saint-Martial
Non loin de là, entre les rues de la Vieille Draperie et de la Calandre, nous trouvons l'ancien monastère Saint-Eloi, cjue la ruelle de la Savatcrie sépare de la petite église Saint-Martial qui n'était à l'origine, ciu'une simple chapelle du chœur de Saint-Eloi.
Sainl-Ccrmtiiu le l'iciix
De l'autre côté de la rue du la Calandre, entre le marché Neuf al le marché Palud, est l'ancienne église de Sainl-Germain-le-Vieux, rebâtie en l'honneur de Saint-Cermain, évêque de Paris, et ainsi appelée pour la distinguer de l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés et de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Klle se présente sous la forme d'un petit porche et d'une nef gothique flanquée d'un clocher du seizième siècle.
Rue de la Calandre -- Théophraste-Renaudot
Revenons, maintenani, à cette rue de la Calandre à laquelle nous venons de faire allusion, et qui, comme nous allons le voir, mérite beaucoup mieux qu'une simjîle mention.
La petite île de la Cité qui avait déjà vu naître trois grands pouvoirs, le pouvoir roval, le ])ouvoir judiciaire (le Parlement), et le pouvoir religieux, était également destinée à devenir le berceau d'un quatrième pouvoir qui était appelé à régenter, un jour, les trois autres : nous avons nommé la presse, dont la puissance, à la fois salutaire et redoutable, n'a cessé d'aller en grandissant.
C'est, en effet, dans une humble maison de la rue de la Calandre, à l'enseigne du Grand Coq, qu'un médecin originaire de Loudun, Théophraste Renaudot, (i) protégé, dit-on, du cardinal de Richelieu, avait fait paraître le 25 mai 1631, le premier numéro du premier journal politique, publié en France, la Gazette, cjui était destiné à devenir un siècle plus tard (à partir du i" janvier 1.762), l'organe officieux de la monarchie, sous le nom de Gazette de France.
Ce n'était, au début, qu'un bien modeste carré de papier, donnant dans une forme concise, des nouvelles politiques de France et des pays éloignes, suivies du récit des événements du jour et des faitsdivers, le tout commenté de courtes réflexions.
Renaudot ne se méprenait pas sur la portée de son œuvre, ciui fut également comprise par l'opinion publique. Une estampe de l'époque
(i) La statue de Renaudot se dresse aujourd'hui sur le marché aux fleurs, près de l'emplacement de son ancienne demeure. Il avait déjà fondé en 1612, un bureau d'adresses et de rencontres pour ventes, locations, échanges, etc., qui lui donna l'idée de créer un organe spécial, les Petites Affiches.
Renaudot qui ne négligeait pas pour cela sa profession de médecin, avait également ouvert dans sa maison, im cabinet de consultations médicales gratuites pour les indigents, ce qui lui attira de féroces animosités de la part de ses confrères. Enfin, la Faculté se décida à reprendre à son compte, cette institution charitable.
A sa mort, survenue en 1653, son fils Isaac, premier médecin du Dauphin, prit la direction de la Gazette qui existe encore aujourd'hui, sous le nom de Gazette de France.
représente, en effet, la Gazette assise sur une sorte de tribunal, et, à côté, Renaudot lui servant de greffier; dans le fond, un crieur, avec son panier rempli d'exemplaires du journal.
Ces crieurs ou colporteurs, s'appelaient <:;azeliers, comme les écrivains, eux-mêmes, de la Gazette qu'il ne faut pas confondre avec le Mercure français déjà existant, qui était une publication littéraire.
Mais, depuis lors, les crieurs avaient eu fort à faire, surtout pendant la période agitée de la Fronde, qui avait fait éclore des milliers de feuilles volantes de tout genre, gazettes, caricatures, pamphlets, pasqufls, accablant de leurs traits mordants, le cardinal Mazarin, devenu l'ennemi public.
Enfin, plus tard encore, après la Fronde, devaient venir des gazettes burlesques dont la plus connue était celle de Loret.
JMais revenons à la description de la Cité dont Renaudot nous a quelque peu détourné.
Au-delà de la rue de la Lanterne, nous trouvons bien d'autres églises gravitant autour de Notre-Dame.
C'est d'abord entre les rues Neuve-Notre-Dame et Saint-Chris tophe, une église fort ancienne, Sainte-Gencviève-des-Ardents, qui, vers l'an looo, aurait eu, d'après une légende populaire manquant, d'ailleurs, d'authenticité, le privilège de guérir de la peste les malades qui venaient dans l'église même, toucher les reliques de la Sainte vénérée, qu'on apportait, pour la circonstance, de la grande abbaye de Sainte-Geneviève, érigée en l'honneur de la patronne de Paris.
Au-dessus de Sainte-Geneviève et tout proche du parvis, nous voyons la toute petite église Saint-Christophe, d'origine très ancienne aussi, qui, après avoir été d'abord au septième siècle, un monastère de femmes, serait devenue, dit-on, quelques siècles plus tard la première maison-Dieu parisienne.
Sur le même plan, nous apercevons encore les fines aiguilles de Saint-Pierre-aux-Bo'ufs et de Saint-Landry, et aussi l'église minuscule de Sainte-Marine qui, desservant à peine ime dizaine de maisons, était alors la plus petite paroisse de Paris ; tout à côté de Sainte- Marine à l'angle de la rue de la Colombe et de la rue Basse des L^rsins, est un petit édifice romain remontant au douzième siècle : c'est la petite chapelle Saint-Ais;nan fondée par h'tienne de Garlande, archidiacre de Notre-Dame. Elle n'était guère plus grande, ni moins ancienne, cette singulière église Saint-Denis tlu Pas que nous voyons encastrée tout au bas, dans les contreforts de l'abside de Notre-Dame.
11 nous reste à mentionner trois églises situées au débouché du pont Notre-Dame, Saut-Denis de la Chartre, la chapelle Saint- Syniphonen, et enfin l'église Saitile-Marie-Madeleine qui occupait l'emplacement d'une ancienne synagogue, existant à l'époque où ce quartier était encore habité par des Juifs.
En face de cette église Sainte-^L^rie-]\L^deleine était le cabaret de la (( Pomme de Pin » qui, après avoir traversé tout le moven-âge, était encore célèbre an seizième siècle. Dans son << Pantagruel, » Rabelais fait dire, en effet, à l'écolier limosin revenant de Paris: <( puys cauponisons es tabernes méritoires de la Pomme de Pin, du Castel, de la Magdelaine et de la Mulle, belles spatules vervecines, perforaminées de petrosil » (i).
(i) Pantagruel. — Liv. II, rhap. VI.
C'est aussi de ce cabaret fameux que parle Colletet dans •< Le Tracas de Paris » :
N'importe, on ne se peut quitter, Quand d'ensemble on vient trotter, Et si tu m'en crois, camarade.
Nous irons faire une algarade, A quelque bouteille de vin, Droit dedans la Pomme de Pin.
Lorsque Colletet écrivait ces vers au dix-septième siècle, la taverne de la Pomme de Pin était devenue cabaret littéraire. C'est là que se réunissaient les plus hautes personnalités littéraires et artistiques, telles que Racine, Molière, Boileau, Chapelle, La Fontaine, Lully, Mignard et tant d'autres.
Toutes ces rues de la- Lanterne, de la Vieille Draperie, de la Calandre étaient habitées par une population bourgeoise et commerçante. On y trouvait aussi, des gens de loi, des procureurs, de graves magistrats,' dont le sommeil était, cependant, parfois troublé par les folies de quelque jeunes seigneurs qui, escortés de leurs laquais armés, s'amusaient à rosser le guet.
Par contre, au-delà de la rue de la Lanterne, il existait un certain nombre de rues borgnes et honteuses où foisonnaient des ribaudes. Elles étaient toutes, groupées autour de cette rue des Marmousets à laquelle s'attachait la vieille légende du charcutier qui, à une époque indéterminée, aurait acquis une grande renommée en vendant des pâtés de chair humaine, avec le concours de son complice, le barbier assassin.
Mentionnons parmi ces rues mal famées dont le nom sonnait mal aux oreilles chastes, les rues de Perpigan, des Canettes, et surtout la rue Cocatrix qui était, d'après les registres du Parlement (( un asile de débauche de si longtemps qu'il n'est mémoire du contraire! »
A gauche de la rue des Marmousets, étaient trois autres rues qui avaient aussi, un vieux renom d'impureté, et qui figurent, à ce titre, dans le <( Dict. des rues de Paris » que Guillot composa vers la fin du treizième stècle. C'étaient la rue du Chevet Saint-Landry, la rue Saint- Denis-de-la-Chartre, et enfin la rue de Glatigny, déjà surnommée le <( Val d'Amour )>.
Ces trois rues oi"! Guillot nous signale la présence de « dames à cors gent, » se trouvai^t tout à côté du magnifique Hôtel des Ursins dont les fines tourelles se profilaient le long de la Seine, en amont du pont Notre-Dame.
C'était assurément un singulier voisinage qu'avait trouvé là l'austère et vénéré magistrat Jean Ju vénal, lorsque vers les premières années du xv° siècle, il était venu prendre possession de cette splendide demeure que la \'ille lui avait offerte en récompense de ses éminents ser\'ices (i).
L'Hôtel existait bien encore au dix-septième siècle, mais toute la famille Juvénal des Ursins était éteinte et reposait à Notre-Dame, dans sa chapelle armoriée. Racine vint l'habiter plus tard et c'est là qu'il composa quelques-unes de ses tragédies.
(i) Cet hôte! qui portait sur sa façade, le blason des Ursins d'Italie (Orsini) avait été donné jjar la Ville à Jean Junénal, premier garde de la Prévôté des Marchands, « four avoir remis sur l'E/al de la Ville et s'être ofposê aux insolences des Grands jusqu^au fêril de sa vie » pendant les séditions cabochicnnes.
Un peu plus haut, nous voyons le port Saint-Landry, en face de la place de Grève. Autour du port, l'on aperçoit de modestes logis. L'un de ces logis est habité par un vieux et intègre magistrat sans fortune, k chose rare, fait remarquer Henri Martin, dans le Parlement de Paris. » C'était Broussel, l'un des plus anciens conseillers de la Grand'Chambre, où il siégeait depuis le temps de Henri IV. Il était adoré et respecté de tout son quartier qui connaissait bien « sa figure osseuse rappelant le type du vieux ligueur, avec sa moustache et sa barbe en brosse (i). »
Sa (( maison » se composait, nous dit M. Lavisse, d'une vieille servante et d'un petit laquais. Il dénonçait le luxe des gens d'affaires qu'il appelait « des tyranneaux qui s'acharnent à la ruine des familles, des corbeaux affamés qui déchirent les cadavres, » et, en vieux libéral qu'il était, il estimait (( qu'il était des occasions où le meilleur moyen de servir les princes était de leur désobéir. »
Brpussel était incorruptible. Il l'avait bien prouvé en repoussant dédaigneusement les offres d'argent qu'avait osé lui faire le duc Gaston d'Orléans, « sous prétexte qu'il n'était pas raisonnable qu'un homme de la sorte mourût sans avoir de quoi soutenir sa maison et établir ses enfants!... »
Quoi d'étonnant, dès lors, à ce que quand il se rendait modestement à pied au Palais, ce vieux brave homme fut constamment salué sur son passage, par des <( Bonjour, M. Broussel ! »
Aussi, ce fut un beau tumulte dans tout le quartier Saint-Landry, lorsque le 26 août 1648, à l'issue du Te Deum célébré à Notre-Dame en l'honneur de la victoire de Lens, la vieille servante jeta par la fenêtre ce cri désespéré : « On arrête M. Broussel! »
Un cri de rage répondit à cet appel. Depuis le quartier Saint-Landry jusqu'au Palais-Royal, ce fut comme une traînée de poudre. Les chaînes se tendirent d'elles-mêmes dans les rues, et les barricades s'élevèrent. La délivrance de Broussel aurait pu, seule, calmer pour un instant, l'émeute grandissante. (2).
La rentrée de Broussel au Palais se fit au bruit des- salves de mousqueterie, au son des cloches, aux acclamations d'une foule innombrable... et à la grande stupéfaction du bon vieillard, tout étonné de son importance '(3).
Mais, au temps où nous sommes, les nuages provoqués par l'orage passager de la Fronde, se sont dissipés, et tout en parcourant les rues calmes de la Cité, le vieil honnête homme endurci se demande encore si la Cour n'aura pas à regretter, un jour, d'avoir refusé d'entendre la voix d'un peuple opprimé par les abus, qui demandait humblement quelques réformes I
Les tics Saint-Louis et Louviers
Nous n'avons pas encore parlé de toute; cette flottille d'iles et lots qui escortaient la Cité et constituaient avec elle un véritable archipel parisien.
■ (i) Voir Auburtin, L'éloquence politique et parlementaire p. 203-222.
(2) Voir Histoire de France de M. E. Lavisse, T. VII, chap. i"', p. 37-39.
(3) Histoire populaire de France par Henri Martin, Chap. XXI. Mazarin et la Fronde, p. 488.
En avant de la grande nef de la Cité, il existait autrefois deux îlots; c'étaient ceux de Bussy et de la Gourdaine qui, avant de disparaître sous les constructions de la place Dauphine et du terre-plein du Pont-Neuf, avaient servi à Philippe le Bel pour dresser le bûcher des Templiers.
Derrière la Cité, étaient trois autres îles, l'île Notre-Dame, qui était la propriété du Chapitre de Notre-Dame, l'île aux Vaches et l'île Louviers.
Les deux premières, l'île Notre-Dame et l'île aux Vaches, avaient été réunies sous Louis XIII, pour former l'île Saint-Louis qui avait été rattachée à la Cité par un pont de bois, à la rive droite par un pont en pierre, chargé de cinquante maisons, le pont Marie, et à la rive gauche par un autre pont en bois, le pont des Tournelles, qui fut remplacé quelques années plus tard par un pont également en pierre, aboutissant à la porte des Tournelles.
La nouvelle île Saint-Louis s'était rapidement couverte de rues et de maisons. Bien que la construction, ne fut pas encore entièrement terminée, Corneille n'en célébrait pas moins les beautés du quartier nouveau, dès l'année 1642, quand il disait dans le Menteur :
Paris semble à mes yeux un pays de romans.
J'y croyais ce matin voir une île enchantée,
Je l'ai laissée déserte et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau, .sous l'aide des maçons,
En superbes palais a changé ces buissons...
Là s'élevaient de splendides demeures construites par des financiers et de hauts magistrats. Qu'il nous suffise de rappeler les magnifiques hôtels Pimodan et Lambert de Thorigny, que l'on admire encore sur le quai d'Anjou. Sur le quai Dauphin étaient l'hôtel d'un grand financier, Le Ragois de Bretonvilliers, et celui du receveur de la ville, Denis Hesselin.
Dans ce quartier, habité par une population calme et paisible, on n'entendait pas les rumeurs assourdissantes de la grande ville. Aussi, avait-il un aspect noble et grave qui contrastait singulièrement avec celui des autres quartiers de Paris, et en faisait comme une cité à part. Il s'en dégageait une impression d'apai.sement, de tranquillité et de recueillement dont on se sentait profondément pénétré.
Quant à l'île Louviers, elle était inhabitée et servait uniquement de dépôt de bois à brûler. Elle était, aussi, fréquentée par les duellistes qui, à l'abri des piles de bois, venaient là mettre flamberge au vent pour vîder discrètement leurs affaires d'honneur (i).
(i) L'île Louviers a disparu en 1843 par suite du comblement du petit bras de la Seine qui la séparait de la rive droite. Elle est devenue le quai Henri IV, relié par une estacade à l'île Saint-Louis.