‹ Paris sous Louis XVChapitre 2 sur 24 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

proche de monotonie peut justement s'appliquer à ces rapports, il n'en est pas moins certain que Ton y découvre des renseignements que Ton ne peut trouver que là. La meilleure preuve en est, pour nous, dans toutes les demandes qui nous sont faites journellement sur de hauts personnages. Nous y répondrons lorsque cela nous est possible.

Enfin, si quelques documents, que nous donnons in extenso, ont déjà servi à éclaircir les biographies de certaines personnalités en vue à cause de leur fortune extraordinaire, telles que

la Deschamps » dont M. G. Gapon a écrit l'histoire, nous n'avons pas hésité à les reproduire, après enavoir demandé une autorisation qui nous a toujours été gracieusement accordée.

Paris, septembre 1913.

La demoiselle Couras 4f) danseuse à P Opéra.

1751, 24 novembre.

La demoiselle Gouras qui avait été réformée de l'Opéra il y a deux mois, a obtenu d'y rentrer sur le même pied de danseuse dans les ballets, et elle a figuré, vendredi dernier, 19 de ce mois.

Elle demeure actuellement rue du Dauphin, chez sa mère, sage-femme, au troisième, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé un entrepreneur qui la mette dans ses meubles, à moins que la Corbin, tapissière, rue du Chantre, ne veuille lui en prêter de nouveaux et lui donner un appartement dans sa maison pour tenter la fortune, comme elle avait fait avant qu'elle fût réformée.

1752, 26 avril.

La demoiselle Couras, danseuse à l'Opéra, demeure, depuis le terme de janvier dernier, rue Fromenteau,au second, chez la Corbin, tapissière, qui lui a de nouveau avancé les meubles qu'elle avait lorsqu'elle fut réformée de l'Opéra, où elle

est rentrée le 19 novembre, ainsi qu'il a été dit dans la feuille du 24 dudit mois.

Depuis cette époque la demoiselle Gouras est entretenue par le Baron de Creutz, suédois, demeurant, depuis environ six mois, grande rue Taranne, à l'hôtel de Bourgogne.

Il lui donne 400 livres par mois, outre la dépense de la maison qu'il supporte encore, ainsi que les gages du domestique qui la sert, lesquels tombent pareillement à sa charge. Il est garçon, âgé d'une trentaine d'années, vivant bien, a un valet de chambre nommé Pètre, Suédois, qui est son homme de confiance ; deux laquais et un carrosse de remise au mois. Il va souvent chez M. le baron de Scheffer, et encore plus régulièrement chez la demoiselle Couras où il soupe presque tous les jours.

1753, 28 octobre.

La demoiselle Gouras, cy- devant danseuse à l'Opéra, est toujours entretenue par le sieur Telles, l'aîné, capitaine au régiment de la Bochefoucault-cavalerie ; mais depuis quelques mois, elle est greluchonnée par le sieur de Marsay, lieutenant de la compagnie d'Eaubonne, demeurant rue de Bichelieu.

Elle demeure actuellement rue Saint-Nicaise,à l'Ecole militaire, même maison que les demoiselles Goudrez et Le Tourneur.

La demoiselle Gouras, danseuse dans les ballets à l'Opéra, se trouve une seconde fois comprise dans la réforme qui a été faite, le 30 avril dernier. Elle demeure toujours rue Fromenteau, hez la Gorbin ; mais depuis environ quinze jours elle est venue chez sa mère, sage-femme, rue du Dauphin où, le 28 avril dernier, elle est accouhée d'un garçon qui a été baptisé le même jour, à Saint-Roch, sous le nom de Jean-Louis- Antoine, ils de père et mère inconnus, ainsi qu'il résulte de l'extrait baptistaire ci-joint (Extrait sans intérêt).

On attribue cependant cet enfant au sieur Télés, l'aîné, capitaine au régiment de cavalerie de aRochefoucault,qui entretient la demoiselle Gouras depuis près d'un an. 11 est garçon; son second rère, connu sous le nom de Telles d'Acosta, est pourvu de la charge d'Intendant de la maison de VLme la Dauphine et le troisième est exempt des ]ent-Suisses de la Garde du Roi. Ils demeurent ous ensemble rue des Quatre-Fils, au Marais, a^ec le sieur Telles, leur père, cy-devant entrepreneur des hôpitaux, où il a gagné de grosses sommes.

Demoiselle Courcelles 47 danseuse à l'Opéra.

1749, 16 may.

La demoiselle Courcelles, danseuse à FOpéra, demeure rue Notre-Dame-des-Victoires, près la rue Montmartre.

Elle est de Paris, âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, brune, bien faite et fort jolie.

Elle est entretenue par M. le Chevalier de Mailly , cy-devant colonel d'un régiment de dragons de ce nom. Ils demeurent ensemble depuis un an et demi et vivent comme homme et femme.

M. le Chevalier de Mailly est garçon.

1754, 12 octobre.

La demoiselle Courcelles, danseuse à FOpéra, vient ce jourd'hui de marier sa fille aînée, âgée de quinze à seize ans, à un laboureur ou fermier, actuellement retiré avec 80.000 livres de biens à vingt lieues de Paris. Ici elle Fa tenue au couvent ; on la dit d'une jolie figure et très bien élevée. Sa dot est composée de 12.000 livres d'argent comptant, un trousseau très complet et de 600 livres

de rente viagère qu'elle lui fait. On ne peut affirmer vraiment si cette fille est du bail du Chevalier de Mailly, mais il est sûr que la seconde, actuellement âgée de douze à treize ans, en est. Elle est au couvent. Quant à la jeune mariée, elle est encore pour quelque temps à la maison.

La demoiselle Courcelles demeure toujours rue Notre-Dame-des-Victoires, chez le chevalier de Mailly.

1754, 28 octobre.

Le gendre de la demoiselle Courcelles dont on ignorait le nom s'appelle Le Roy. Il est receveur des fermes de Rigny, en Bourgogne, au diocèse d'Auxerre et faisant résidence à Ervy, petite ville de la généralité de Paris, élection de Saint-Florentin. Les conditions du mariage sont les mêmes que celles qui ont été rapportées.

Il y a huit à dix jours que les nouveaux époux sont partis pour se rendre à Ervy, la demoiselle Courcelles les a accompagnés et doit y passer quelques jours.

On a appris depuis que la seconde fille que la demoiselle Courcelles avait eue du Chevalier de Mailly est morte il y a déjà quelque temps ; conséquemment celle-ci est unique.

1755, 13 mars.

La demoiselle Courcelles, danseuse à l'Opéra, avait demandé son congé et on le lui avait ac-

cordé pour Pâques prochain, avec la pension ; mais elle vient de se raviser, on assure aujourd'hui qu'elle a demandé à être continuée jusqu'à Pâques 1756.

Inconnue. Probablement Gorallne48?

1748, 14 juin.

Monsieur,

J'ai Fhonneur de vous rendre compte que la personne de confiance que j'ay introduite dans la maison de Mlle C... m'a assuré que le P. D. M. [prince de Monaco?] depuis son retour au régiment n'a pas passé un seul jour sans écrire à G... Il lui marque beaucoup d'amitié et entre autres choses, il la prie très instamment de ne pas remonter sur le théâtre qu'elle ne soit parfaitement rétablie et surtout qu'elle se souvienne de lui avoir promis de conserver ses jours pour prolonger les siens, qu'il aspire avec la dernière instance le moment de la revoir avec plaisir, que ce sera sûrement avant peu sans lui marquer positivement le jour de son arrivée.

Le sieur d'Hugues de Girersac, qui est extrêmement amoureux de G... et qui a la réputation de la guerluchonner, fait toutes sortes de tentatives pour avoir accès dans sa maison. Mais il m'a été assuré qu'il lui a été impossible d'y parvenir,

que G... lui a fait refuser sa porte. 11 a été observé que depuis le départ du prince elle n'a reçu chez elle que des comédiens et des comédiennes, et souvent un vieux procureur qui est un ancien ami du père de G... D'ailleurs, elle ne sort que pour aller à la messe. On ne s'est pas encore aperçu, depuis sa maladie, que le prince ait eu quelques rivaux. On a dit, dans le monde, que d'Hugues en était un ; cela ne paraît pas vraisemblable par la conduite que cette demoiselle tient depuis quelque temps.

On a remarqué que G... sort seule avec son frère et sa sœur ou quelque comédien ; elle fait toujours très grande chère et dépense gros pour sa table. Elle attend de jour en jour le prince et son argent. Elle a même paru impatiente de ce qu'il n'était pas encore arrivé. Je continue toujours les précautions nécessaires pour être en état d'opérer sûrement à l'instant où le P. paraîtra.

Sigué : Saint-Marc.

1753, 28 février.

Le duc de Deux Ponts, demeurant rue Saint- Marc, quartier Montmartre, voit à Muchepot chez la demoiselle Rabon, à présent Pitro, rue des Moulins, butte Saint-Rocb, la demoiselle Goraline, actrice de la Comédie Italienne, entretenue par le prince de Monaco.

Le duc a soupe tête à tête avec ces deux fem-

mes, lundi dernier, 26 de ce mois, et la dame Pitro est assez complaisante pour les laisser seuls lorsque le cas le requiert.

1754, 14 mai.

M. le Normant qui, concurremment avec M. Bouret, défrayait la demoiselle Fauconnier rainée, vient de la quitter, pour se tourner entièrement du côté de la demoiselle Goraline, c'est-à-dire depuis qu'elle est veuve du prince de Monaco.

1751, 12 août.

La demoiselle Coraline est raccommodée avec le prince de Monaco. Cependant, vendredi dernier, 9 de ce mois, M. le Comte de Vintimille, qui reparaît depuis quelque temps avec un train fort brillant, vint chez elle à dix heures du matin, et il n'en est sorti qu'à midi et demi pour aller rejoindre, à pied, son carrosse qu'il avait laissé à l'entrée de la rue Mauconseil, près la Comédie Italienne. Mais si Ton ajoute foi à ce que débite le public sur le défaut de conformation de M. de Vintimille, les visites que ce seigneur rendra à la demoiselle Coraline ne doivent point donner d'inquiétude au prince de Monaco.

1755, 6 février.

Le bruit commun est que le prince de Monaco n'a plus la demoiselle Coraline de la Comédie Ita-

lienne. On tient cependant de bonne part qu'ils se voient de temps en temps, à Passy , dans la maison du comte de Valentinois, frère cadet du prince. Mais depuis environ un mois, le Monsieur en titre est M. Brissart, fermier général, qui entretenait auparavant la demoiselle Granier. danseuse, surnommée la grosse beauté de FOpéra.

Volontiers on soupçonnerait M. le comte de la Marche de n'être pas tout à fait indifférent sur ce qui concerne la demoiselle Goraline. Un nommé Mondoti, cy-devant domestique du marquis de Saint-Simon-Sandricourt, actuellement au service du comte de la Marche, est chargé, de sa part, d'examiner la conduite de cette fille et particulièrement de s'assurer si elle voit M. Brissart. Pour parvenir plus efficacement à cette découverte, et avec moins de peine, il a cru pouvoir prendre confiance en quelqu'un qui lui a paru au fait de la carte de ce pays, en cherchant cependant à l'en éloigner. Mais à travers de tout cela, il a été aisé de voir qu'il stipulait directement pour son maître.

1755, 20 février.

On a remarqué sur la feuille donnée au sujet de la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, que M. Brissart, fermier général, a quitté la demoiselle Goraline pour renouer avec la demoiselle Granier, son ancienne maîtresse, et qu'il n'a pas tenu à Goraline de retenir le comte de la Marche qui

lui a rendu quelques visites à la passade pendant le bail de M. Brissart.

Aujourd'hui, il n'est plus question ni de Fun ni de l'autre. M. le comte de Valentinois, frère cadet du prince de Monaco, demeurant quai des Théatins, au coin de la rue des Petits-Augustins, a regardé la demoiselle Coraline comme un bien de famille. En conséquence, il en a fait le retrait et Ton assure que c'est lui qui l'entretient actuellement. Ce qu'il y a de positif c'est qu'il vient la voir tous les jours dans son équipage. Dimanche dernier, on l'en a vu sortir à quatre heures de l'après-midi.

Le comte de Valentinois est Agé de vingt-huit ans. Il a épousé Mlle de Rouvroy-Saint-Simon, fille unique du feu duc de Ruffec.

1755, 10 juin.

Depuis quelques mois, la demoiselle Coraline, actrice à la Comédie Italienne, reçoit concurremment les hommages de MM. les comtes de la Marche et de Valentinois ; mais Ton prétend que le premier est le tenant. 11 se plaint de ce que, depuis cinq à six jours, quatre hommes observent la maison de Coraline, avec une affectation qui le scandalise. Cette fille lui en écrivit samedi dernier, 7 de ce mois. 11 se transporta tout de suite chez elle et voulait en informer le magistrat, mais Coraline s'y opposa. En sorte qu'étant parti le iendemain, dimanche, pour Versailles, et n'en étant

revenu qu'aujourd'hui sur les six heures du soir, il a appris, à son retour, que ces mêmes personnages avaient continué leurs observations. Mondon, le domestique de confiance du comte de la Marche, dont nous avons déjà parlé, proposa à quelqu'un de notre correspondance qui le cultive de faire arrêter purement et simplement ces quidams qu'on soupçonne être à la solde de M. Brissart, fermier général, toujours amoureux de Goraline. Mais notre homme, déjà endoctriné, lui répondit qu'il fallait nécessairement que le prince en écrivît à M. Berryer. On ignore s'il s'y déterminera. Ce même Mondon, en chopinant, rapporte que son maître lui répète souvent : « Prends bien garde si on ne m'observe pas, car le Roy est informé jour par jour de mes démarches et il sait jusqu'à ton nom. »

Le comte de la Marche a rendu quelques visites à Mllc Huyault, cy-devant maîtresse de M. Moreau, officier aux Gardes, mais depuis quinze jours, il n'y va que peu ou point.

1755, 30 juin.

La demoiselle Goraline, actrice à la Comédie Italienne, est accouchée samedi dernier, 26 de ce mois, à dix heures du matin, d'une fille.

Le même jour, à midi, elle a dépêché un courrier (son laquais) pour en porter la nouvelle au prince de Monaco, à Compiègne, et en même temps à M. le Comte de la Marche, dans la per-

suasion où elle était que le premier adopterait cet enfant et que le second voudrait bien en être le parrain; mais, suivant la traditionnelle s'est trompée sur l'un et l'autre point.

La fille en question a, dit-on, été baptisée le surlendemain 28, au soir, à Saint-Eustache, sous le nom d'Anne Véronèse, père inconnu, et a été tenue sur les fonts de baptême par deux pauvres, aux frais de la mère.

On assure cependant qu'elle Ta mise en nourrice.

1755, 11 décembre.

JM. le comte de la Marche qu'on ne soupçonnerait pas, avec raison, susceptible d'un attachement durable, entretient pourtant depuis deux mois la demoiselle Coraline, actrice de la Comédie Italienne. Il ne va jamais chez elle que la nuit, et lorsqu'il s'agit de se voir à la petite maison de la Barrière Blanche, ce qui arrive deux à trois fois par semaine, le fidèle Mondon, domestique du prince, va lui donner l'heure à laquelle elle doit s'y rendre. On y soupe et on se sépare ordinairement à deux ou trois heures du matin. Il arrive qu'ils y couchent quelquefois.

Le comte lui a donné 50 louis de pot-de-vin et a réglé ses appointements à 600 livres par mois. On assure qu'il l'aime.

Demoiselle Dalliard 40 actrice à l'Opéra.

1749, 18 janvier.

La demoiselle Dalliard, actrice de l'Opéra, demeure rue Sainte-Anne, butte Saint-Rocb, chez un limonadier.

Elle est née à Paris, faubourg Saint-Germain, âffée d'environ trente ans, blonde, taille de cinq pieds ; jolie.

Elle a été entretenue par M. Micaud, cy-devant mousquetaire noir, d'où il a été chassé pour raison de mauvaise conduite et des ressources qu'il mettait en usage pour fournir aux besoins de la demoiselle Dalliard.

Ensuite, elle l'a été par M. Danger, fermier général, rue Neuve-des- Petits-Champs, près l'hôtel de Pontchartrain.

Il est marié, mais il n'a pas d'enfant. Il y a environ un an et demi qu'il a quitté la demoiselle

Dalliard.

Depuis ce temps, M. de Fontagneux, capitaine au régiment de Piedmont-Cavalerie, demeurant chez M. son père, rue de Richelieu, a remplacé M. Danger.

On dit la demoiselle Dalliard passablement à son aise, elle a une femme de chambre et une cuisinière.

Elle a beaucoup d'autres connaissances moins distinguées que celles-ci.

Demoiselle Dallière 5° chanteuse des chœurs à l'Opéra.

1750, 23 janvier.

La demoiselle Dallière, chanteuse des chœurs à l'Opéra, demeure, depuis neuf à dix mois, rue des Boucheries-Saint-Honoré.

On la croit née à Paris, dans le faubourg Saint- Germain. Elle est âgée de vingt-cinq à vingt-six ans, tout au plus ; d'une taille au-dessus de la médiocre, bien faite, brune, le teint clairet beau; assez jolie à cela près que ses dents avancent un peu. Elle a la jambe belle ainsi que le pied.

Elle était cy-devant entretenue, mais mal, par M. de Tourmont, président de la Cour des monnaies, demeurant rue des fossés Saint-Germain-de- FAuxerroiâ. C'est un homme d'environ cinquante ans, marié et qui a trois enfants.

Il y a trois ou quatre mois que la demoiselle Dallière le pressa de parler français, c'est-à-dire de lui assurer quelque rente ; comme celui-ci éludait, et qu'à la fin il ne voulut lui faire que 1.200 livres de pension viagère, elle le quitta pour s'attacher à M. le Biche de la Poupelinière, chez qui

elle avait déjà fait nombre de petits soupers. Celui-ci n'y. regarde pas de si près que le Président et fait beaucoup de dépense pour elle, car, à proprement parler, elle avait besoin de tout, n'ayant jusque-là point eu d'entreteneur aussi brillant et aussi magnifique que M. le Riche. Il va lui faire meubler, pour le terme de Pâques, une maison rue de Richelieu, à la proximité de la sienne.

Il y a quelques jours, la demoiselle Dallière engagea la demoiselle Héry, aussi chanteuse à l'Opéra et son amie intime, autant que deux femmes peuvent l'être, dans un souper que M. le Riche donnait à plusieurs de ses amis, qui, sur la fin du repas, se croyant dans un pays de liberté, voulurent des propos passer aux démonstrations. La Héry qui n'est point laide, qui se pique de vertu et à laquelle on ne connaît, à la vérité, aucune intrigue amoureuse, en fut extrêmement scandalisée et peu s'en fallut qu'elle n'en vînt aux mains avec la Dallière qui s'efforçait de lever ses scrupules et s'applaudissait intérieurement de l'avoir ainsi fait donner dans l'embuscade. Cette scène réjouit beaucoup les convives, mais depuis ce temps, Dallière et Héry ne se parlent plus. Cette dernière est mariée au nommé Héry, maître de danse, unpeu ivrogne, qui est le même à qui il vient d'être défendu de donner davantage de bais chez Payen.

M. le Riche a une petite maison à Passy, où la demoiselle Dallière a un appartement séparé. Il n'a la propriété de cette maison qu'à sa vie seu-

lemerit ; elle appartient à M. Bernard de Rieux. La Dallière a sa mère avec elle, une femme de chambre et une cuisinière.

1750, 24 avril.

La demoiselle Dallière n'a pas quitté son appartement de la rue des Boucheries-Saint-Honoré, comme il avait été dit, dans la feuille du 23 janvier dernier, pour aller demeurer, au terme de Pâques, rue de Richelieu, dans un autre que M. le Riche de la Poupelinière lui a néanmoins fait meubler en grande partie.

Deux raisons s'y sont opposées dans le temps ; la première qui est celle qu'elle a fait valoir à M. le Riche que cet appartement de la rue de Richelieu ne lui plaisait pas du tout ; effectivement, elle y aurait été gênée, puisque, sans sortir de sa maison, M. le Riche aurait pu la faire observer ; mais la meilleure et la plus certaine, c'est qu'elle voulait auparavant passer les remèdes chez elle, ce qu'elle a fait. Et ce fut hier, 23 de ce mois, qu'elle sortit pour la première fois. On assure cependant qu'elle a été traitée de façon que personne ne s'en est aperçu. Elle est néanmoins extrêmement changée.

Elle fut hier, sur les quatre heures de l'aprèsmidi, avec M. de Tourmont, président de la Cour des monnaies, dont il a déjà été parlé, pour louer une maison, cul-de-sac du Coq Saint-Honoré, près le passage du vieux Louvre. Elle a donné

RAPPORTS DE POLICR 27

des arrhes pour l'appartement du premier qui est composé de cinq pièces de plainpied avec quatre croisées à balcon sur la rue, moyennant 600 livres par an, à commencer du terme prochain.

Quoiqu'il ait été dit que M. de Tourmont avait été congédié, ce qui était bien vrai, dans le temps, il continue cependant de la voir. Il lui donne ce qu'il peut pour conserver son ancien privilège et au moyen de cette condescendance il ne trouve pas mauvais non plus qu'elle soit en relation avec M. le Riche qui donne vingt-cinq louis par mois à la Dallière, indépendamment des présents. Il vient de lui faire faire un lit qui coûte 1.800 livres.

M. de Tourmont vraisemblablement, s'arrange de façon à n'être point rencontré chez elle, quoique à vrai dire M. le Riche n'y va pas souvent. Il fait l'amour en financier, c'est-à-dire à son aise. Il paye mieux qu'un autre; cela n'empêche pourtant pas qu'il ne soit trompé ; mais comme son argent mérite des égards, la demoiselle Dallière veut bien prendre la peine d'aller chez lui.

.1750, 19 août.

On sait que M. de la Poupelinière voyait quelquefois la demoiselle Dallière dite Pimprenelle, de l'Opéra ; mais on assure que, depuis un mois, il vient de contracter tout à fait avec elle ; on ignore les clauses du contrat.

On dit aussi qu'il avait, avant la représentation de Cléopdtre, la demoiselle Clairon, comédienne de la Comédie-Française, à laquelle il a donné le magnifique habit de théâtre qui lui a servi à représenter Cléopdtre, et cela à la considération du sieur Marmontel, son héros et le chef des Beaux Esprits de l'Académie de Passy.

1750, 23 avril.

La demoiselle Dallière demeure, ce terme, rue Saint-Honoré, chez la Porte, parfumeur, au second sur la rue, dans Pappartement qu'occupait le sieur Francœur, qui demeure actuellement, ainsi que le sieur Rebel, à l'Académie Royale de musique, rue Saint-Nicaise. La demoiselle La Chanterie occupe le premier étage au-dessous de Dallière.

Il a été dit dans les précédentes feuilles, au sujet de la demoiselle Dallière, qu'elle ne s'en tenait point à M. de la Poupelinière et qu'elle voyait toujours le président de Tourmont. Elle ne se borne pas encore là ; elle a pour greluchon un nommé Villeclos, mauvais sujet qui vit d'intrigues sur le pavé de Paris et qui a été chassé de différentes troupes dans lesquelles il a servi à l'occasion de cette dernière guerre. Elle lui a loué, sous un autre nom que celui de Villeclos, un appartement garni, rue des Bourdonnais, chez un menuisier, au second. Elle y a été souper, le 17 de juillet, avec la Chefdeville, en sortant de

FOpéra et c'est Dallière qui a fait tous les frais du souper, car Villeclos n'a pas de quoi se faire tondre.

Le 3 août, présent mois, la demoiselle Dallière, en sortant de FOpéra, fit recrue du sieur Schmitt, baron allemand et colonel d'un régiment au Service de la République de Hollande ; il lui offrit à souper chez elle ; elle Faccepta et par reconnaissance elle lui donna le gîte. Tout allait bien jusque-là; mais Villeclos qui roule autant de nuit que de jour, vint, sur les deux heures du matin, pour faire sa cour à la Dallière (nota qu'il a un passe-partout de la porte sur la rue), et frappant comme un sourd à celle de Fappartement, la femme de chambre eut beau lui dire que sa maîtresse était en compagnie, il insista à vouloir entrer, de façon que pour apaiser ce mutin, on fut dire au baron que c'était le valet de chambre de M. de la Poupelinière qui venait avertir que son maître allait arriver. Le baron se rhabilla à la hâte et s'en retourna passer le reste de la nuit chez lui. Villeclos se mit au lit et trouva la place toute chaude.

1750, 22 septembre.

On a appris que M. de la Poupelinière a soupe, vendredi 28 du présent mois, chez la demoiselle Dallière avec le marquis du Rollet, Vaucanson, Marmontel et plusieurs autres académiciens de Passy.

1751, 9 février.

La demoiselle Dallière est enceinte d'environ six mois des faits du sieur Villeclos, son greluchon, lequel est disparu de Paris depuis quelques mois pour passer, clit-on, aux Iles. Il laisse après lui pour plus de 20.000 livres de dettes qu'il a contractées, peu de temps avant son départ, en se précautionnant de beaucoup d'habits et de linge I qu'il a fait faire à crédit.

Elle est cependant toujours en relation avec M. de la Poupelinière qui lui a donné 15 louis pour ses étrennes.

1750,-2 avril.

La demoiselle Dallière ressent depuis quelques jours les approches de Finstant critique (ce sera pour la deuxième fois), et Ton compte qu'elle ne passera pas la semaine prochaine sans accoucher.

Depuis environ un mois, elle a Fobligation à la demoiselle Coupée (actrice récitante) de ne plus recevoir aucun secours de M. de la Poupelinière ; elle en aurait cependant grand besoin dans l'occurrence, car le président de Tourmont n'est pas en état de supporter toute la charge à lui seul. D'ailleurs, il est au fait du mystère ; il sait que cet enfant est le fruit des amours de la demoiselle Dallière avec le sieur Villeclos, mais au moins ne Fa-t-il pas divulgué, comme a fait la Coupée, vis-à-vis de M. de la Poupelinière qui

ignorait non seulement que Dallière était grosse, mais encore que le président couchait avec elle presque toutes les nuits. Depuis cet instant elle n'a pas plus reçu de ses nouvelles que de son argent.

Pour diminuer d'autant la dépense, on se propose de mettre Fenfant en question sous la protection des administrateurs de FHôtel-Dieu.

On a omis dans Ja feuille précédente de dire que la demoiselle Dallière est fille du nommé Pimprenelle, tapissier, rue du Four, faubourg Saint-Germain, mort depuis environ dix ans. Sa mère a ensuite demeuré à FHôtel Impérial, chez le marchand de fer, susdite rue du Four. Actuellement, elle demeure dans Fenceinte du préau de la foire Saint-Germain.

1750, 14 avril.

Le jeudi, 8 de ce mois, à 7 heures du soir, et après deux heures de travail seulement, la demoiselle Dallière est accouchée d'une fille. Il n'y a eu ni parrain ni marraine à prier. Elle a été portée ;out de suite chez un commissaire et de là aux Enfants-trouvés.

1750, 7 septembre.

Dimanche 29 août, la demoiselle Dallière permit sa montre assez singulièrement. Elle donnait se jour-là à dîner, et, au nombre de ses convives,

était un particulier qui se fait appeler le comte de la Roche, avec qui elle a vécu avant de connaître le président de Tourmont.

L'heure de l'Opéra étant venue, elle laissa son monde encore à table et courut où son devoir l'appelait. A son retour, elle fut extrêmement surprise de ne plus trouver sa montre où elle l'avait mise, et ne pouvant honnêtement faire tomber ses soupçons sur aucun de ceux qu'elle avait laissés chez elle en partant, elle malmena d'abord ses domestiques qui protestèrent n'y avoir point touché.

Revenue du premier mouvement, elle s'imagina que le comte de la Roche, qui la lui avait donnée dans le temps, aurait bien pu lui jouer ce tour. Pour s'en assurer et voir s'il l'avait fait dans le goût de la bonne plaisanterie (si l'on peut en admettre dans ce cas-là), elle lui envoya le lendemain, par sa servante, le surtout de chagrin de cette montre. L'histoire rapporte qu'il le retint, sans autre explication, sinon qu'il la remerciait bien. En sorte que la demoiselle Dallière ne fait aucun doute que ce ne soit lui qui ait aussi pris la montre.

Ce procédé fait d'autant moins l'éloge du comte de la Roche qu'il y avait près de trois ans qu'il lui avait donné cette montre, et que lorsqu'ils se sont quittés, il lui a laissé sur le corps nombre de dettes causées de son temps qu'elle a payées depuis. Indépendamment de cela, elle a de lui une petite fille de trois à quatre ans, assez gentille,

qu'elle a chez elle depuis deux à trois mois et de laquelle elle prend beaucoup de soin.

1751, 23 décembre.

Le 21 de ce mois, c'est-à-dire mardi dernier, la demoiselle Dallière invita à dîner la demoiselle Duval, chanteuse à l'Opéra, darjs l'espérance qu'à elles deux, elles pourraient venir à bout de convertir le président de Tourmont et l'engager à quitter totalement la dame Delorme.

Il y a déjà près de trois mois que la demoiselle Dallière a gagné une bonne partie de sa cause mais les femmes ne lâchent pas aisément la prise) ; celle-ci non contente d'avoir fait sortir la Delorme de chez le président pour aller demeurer rue de Richelieu, où elle est accouchée un mois après d'une fille qui a été mise aux En- "ants-trouvés, elle insiste actuellement pour que le président n'ait aucune liaison avec elle. Le motif spécieux qu'elle en apporte., est l'intérêt qu'elle dit prendre aux affaires du président dont les revenus ne peuvent honnêtement suffire à l'entretien de deux femmes, sans qu'il coure les risques de s'obérer considérablement. Lui, qui démêle à peu près d'où part cet excès d'attention, a beau lui représenter que quand elle lui supposerait assez peu de sentiment et de reconnaissance pour oublier les services de la Delorme, il ne lui donnerait pas davantage, ces allégations ne satisfont du tout point la demoiselle Dallière. C'était

donc à dessein de donner un nouvel assaut à la constance du président qu'elle s'était fortifiée de celle de ses compagnes qui passe pour avoir la platine la mieux montée en l'invitant à dîner ce jour-là. Effectivement, ayant fait tomber la conversation sur le chapitre de la Delorme, elles empoignèrent de paroles le pauvre président qui, ne pouvant, par de bonnes raisons, réfuter les arguments de la Duval, eut recours aux invectives en la traitant intelligiblement de vieille p..., vieille ni..., et de vieille médaille. (Elle fait cependant le rôle de l'amour dans les Fragments, ce qui fait dire à ses partisans qu'on lui a donné ce rôle pour rendre l'amour haïssable et la tourner en ridicule afin de l'obliger à se retirer), de façon que le président se leva de table, les laissa vis-à-vis Tune de l'autre et sortit.

On l'attendit cependant pour souper jusqu'à onze heures du soir ; mais voici qu'il ne revenait pas, quoique le domestique eût été le chercher. La demoiselle Dallière, accompagnée de sa voisine, Mlle la Ghanterie, envoya chercher un fiacre dans lequel celle-ci resta pendant que l'autre monta dans l'endroit où elle savait qu'était le président et l'ayant fait descendre sur-le-champ, la demoiselle la Ghanterie fut témoin d'une paire de. soufflets que Dallière appliqua fort lestement sur la face respectable du président dès qu'il fut dans le carrosse. Etant arrivés au logis, elle le gratifia encore de quelques coups de poing qu'il reçut avec toute la complaisance dont U est ca-

RAPPORTS l)E POLICE

pable. Ensuite ils se mirent au lit. Malgré la docilité du président, la bonne intelligence ne paraît point encore parfaitement rétablie.

1752, 24 mars.

Dimanche dernier, 19 de ce mois, la demoiselle Dallière qui était grosse d'environ trois mois, a fait une fausse couche de laquelle elle est présentement rétablie.

Quoique à l'extérieur elle ne paraisse vivre qu'avec le président de Tourmont qui ne la quitte non plus que son ombre, si ce n'est lorsqu'il va au tripot, on attribuait cependant la fabrication de cet enfant au baron de Palm, avec lequel elle avait ménagé quelques entrevues secrètes qui lui valurent d'entrée de jeu quarante louis comptant. Cette intrigue n'ayant pu échapper à la vigilance du président, il se passa entre elle et lui une scène des plus vives. La paix cependant se fît quelques jours après, au moins de ce que Dallière lui donna satisfaction, en apparence, en lui promettant de ne revoir plus le baron.

1752, 4 novembre.

Il y a environ un mois que la demoiselle Pim- ►renelle, connue sous le nom de Dallière, toute recque qu'elle est, fut bien prise pour dupe. Le icomtede Chabot, maréchal de camp, s'introduiit chez elle, et parla de l'entretenir sur un autre

ton que ne fait le président de Tourmont.La proposition valait bien la peine d'être écoutée ; aussi le fut-elle. Les parties d'accord, à l'argent près, qui ne fut pas délivré, il ne s'agissait plus que de chercher un motif pour se débarrasser, au moins ce soir-là, du président, qui régulièrement vient toutes les nuits coucher avec Dallière. Car la commère ne voulait point lui rompre en visière qu'elle ne se fût au préalable assurée des promesses du vicomte et des vingt-cinq louis qui devaient être comptés le lendemain matin, en se levant, pour les honoraires du premier mois. Elle crut qu'en se mettant au lit avant que le président fût arrivé et que feignant d'être tourmentée d'une migraine ou d'une colique, elle l'engagerait à aller coucher ce soir-là chez lui. Mais le stratagème ne réussit qu'à-demi, soit que le président eût éventé la mèche ou qu'il ne fît pas absolument grand fond sur la chasteté de sa maîtresse, il persista à vouloir rester auprès d'elle ne fût-ce que dans un fauteuil, prétextant qu'il serait plus à portée de la soulager et trop inquiet de sa santé s'il la laissait seule en cet état.

Des attentions ne faisant pas pour l'instant le compte de Dallière, et ne pouvant rien gagner sur le président par la voie de la conciliation, elle en vint aux invectives. Il lui riposta sur le même ton. Bref, il y eut entre eux une explication dont le résultat fut que Dallière mit le marché à la main au président et ne se défendit que, très faiblement sur ce qu'il l'accusait de vouloir

le tromper, en lui opposant que quand ses soupçons seraient fondés, il y avait assez longtemps qu'elle perdait sa jeunesse avec lui, à vivre dans une honnête misère ; que son parti était pris làdessus, qu'il n'avait qu'à prendre le sien. Après un aveu aussi précis, le président crut devoir se retirer.

Deux heures après, le vicomte arriva et trouva la malade en parfaite santé. On soupa,on se coucha, etc. Le lendemain au matin, le vicomte se leva le premier, et au lieu de laisser, comme il le dit à Dallière, les vingt-cinq louis promis sur sa toilette, il se contenta de lui faire entendre le son et d'en laisser seulement deux... Quelques-uns prétendent qu'il a dit depuis à ses amis, pour se laver d'un pareil dol, qu'il ne voulait point d'une maîtresse aussi putain ; qu'il avait trouvé cette fille trop instruite et trop consommée dans l'art. C'est un témoignage, à la vérité, que tout le monde lui rend.

Il est plus aisé de se figurer que d'exprimer l'effet que produisit sur la demoiselle Dallière une pareille tromperie ; néanmoins elle en garda le silence, et comme elle est femme de tête, elle ne désespère pas de ramener encore le président. Effectivement, le soir même, il revint à la maison. Elle sut si bien l'embabouiner qu'elle lui prouva qu'il avait tort. Le pauvre homme en convint, et, pour en obtenir le pardon, il lui fit présent, quelques jours après, d'une boîte d'or de 400 à 500 livres.

Le silence profond que la demoiselle Dallière a toujours gardé sur une aventure aussi humiliante, a fait que le nom du principal auteur, qui y a donné lieu, a été longtemps une énigme. Aujourd'hui même, elle soutient encore au président que c'est une calomnie des plus noires que ses ennemis débitent contre elle et à laquelle ils s'efforcent de donner de la vraisemblance.

1752, 19 décembre.

11 y a environ trois semaines que la demoiselle Dallière n'a point paru à l'Opéra et elle sollicite actuellement un congé de six semaines pour achever une opération qu'elle vient d'entamer avec le président de Tourmont qui lui fait compagnie ; c'est-à-dire qu'elle passe conjointement avec lui les grands remèdes.

Cette aventure amusera à son tour la demoiselle la Chanterie, sa voisine, qui commence à travailler sur nouveau compte.

1753, 31 janvier.

La demoiselle Dallière a depuis quelques jours repris ses exercices et soit pour réparer le temps qu'elle a perdu ou pour ménager la santé du président, elle lui a donné pour adjoint le sieur Tisserand, procureur au Parlement, homme riche et achalandé, demeurant cul-de-sac de Sourdis, près la rue des fossés de Saint-Germain-de-1'Auxerrois.

Cette intrigue est fort secrète et rien moins que soupçonnée par le président. Le sieur Tisserand est son procureur et de plus son ami, au moyen de quoi il vient familièrement chez Dallière, et le président même qui l'y a introduit, est le premier à Finviter de rester à dîner ou à souper.

1753, 28 août.

On assure, cette fois-ci, que c'est tout de bon que le président de Tourmont va quitter la demoiselle Dallière qui, non contente de lui avoir donné la chaudep... il y a environ six semaines lui donne en sus plus d'un adjoint. Ou ne sait encore quel est ce nouvel aspirant. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il y a de la manigance et que la demoiselle Adélaïde sert de maquerelle à sa camarade. Elle reçoit ses lettres, et comme elle craint d'être observée, elle les lui remet sous le théâtre de l'Opéraou bien elle les confie au nommé Larue qui les remet en sortant à la demoiselle Dallière. Ce Larue est celui qui ouvre la porte sous la loge de M. le duc d'Orléans, du côté de la rue des Bons Enfants. La dernière lettre fut remise il y a environ quinze jours. La correspondance^ la vérité, n'est pas encore bien vive, non pas que Pon craigne absolument le président, mais parce que Ton pousse le temps à l'épaule jusqu'à ce que la santé de la demoiselle Dallière soit parfaitement rétablie. On prétend que la matrice lui tombe.

Quant au président, ce qui prouve qu'il n'est pas bien détaché (quoi qu'il dise en confidence qu'il en cherche sérieusement une autre), c'est qu'il se donne la torture pour développer les intrigues de celle-ci. C'est en vain : ces deux carognes sont plus fines que lui.

Le sieur Tisserand (le procureur et Fami du président) est aussi de la partie pour le tromper. Il est toujours pourvu de l'office de greluchon. Il arrive tout récemment de Lyon, d'où il a rapporté une robe de satin rose, à fleurs, qu'on estime 500 livres, de laquelle iL a fait présent, sous le secret, à la demoiselle Dallière. Deux raisons s'opposent à ce qu'elle la mette en évidence: la plus forte est que l'assortiment coûtera au moins 600 livres et qu'il n'y a pas de fonds à la caisse pour faire face à cette dépense. Quant à la seconde, ce ne serait pas l'embarras pour trouver un mensonge pour faire avaler la pilule au président ; on lui en a fait passer bien d'autres qu'il a prises pour comptant.

1753, 18 septembre.

Depuis quelques jours, la bonne intelligence paraît être rétablie entre la demoiselle Dallière et le président de Tourmont, au moyen de ce qu'il a totalement expulsé la demoiselle Adélaïde qui, comme nous avons dit, lui donnait de mauvais conseils. A ce sujet, il manqua d'y avoir une rixe entre Adélaïde et le président ; mais heureusement

pour lui qu'on n'en vint pas aux prises. Il n'y a pas d'apparence qu'il y eût trouvé son compte. Quoi qu'il en soit, elle n'a pas osé revenir depuis chez Dallière.

On assure que la petite fille que cette dernière a eue du prétendu comte de la Roche et qui peut avoir actuellement cinq à six ans, est dans le cas de passer les remèdes ; du moins lui donne-t-on dès à présent des drogues à la portée de son âge et de son tempérament pour empêcher les progrès du venin qu'elle reçut en naissant.

Une lettre anonyme, ou plutôt un libelle, écrit il y a quelques jours à M. de la Poupelinière sur le compte de la demoiselle Dallière, vient de faire supprimer les 800 livres que ce nourrisson de la Fortune lui faisait tous les ans pour payer son loyer, indépendamment de quelques autres petits présents qu'il y ajoutait, et ce, en considération de ce qu'elle venait chez lui lorsqu'il s'agissait de musique. En sorte que la demoiselle Dallière, ne pouvant plus supporter 750 livres de loyer, quitte l'appartement qu'elle occupe, rue Saint-Honoré, chez la Porte, parfumeur, pour venir demeurer au terme prochain, sur la place du Palais-Royal, où elle n'en aura que pour 400 livres.

La demoiselle Dallière, ainsi que la demoiselle la Chanterie craint beaucoup de gagner la petite vérole, et point du tout l'autre.

1754, 17 janvier.

La demoiselle Dallière n'ira point demeurer sur la place du Palais-Royal, comme elle Favait dit ; elle quitte seulement son appartement du premier pour monter au troisième dans la même maison, c'est-à-dire au-dessus de celui de la demoiselle la Ghanterie, et elle aura, outre cela, au cinquième, une cuisine et une petite chambre de domestique. Tout ceci est à la connaissance du président ; mais on tient qu'il y a au même étage une autre chambre de réserve que le président ignore et qu'elle a fait meubler en Indienne pour recevoir ses amis. On ajoute qu'elle vient tout récemment de placer une somme de 6.000 livres provenant de ses épargnes secrètes.

1754, 25 février.

Hier 24, la demoiselle Dallière fit une espièglerie, à l'Opéra, où il n'y aurait eu qu'à rire si l'indiscrétion de la demoiselle Goudrez n'eût gâté tout le mystère. La Tour, haute-contre, faisait le rôle de Platée. Dallière saisit le moment qu'il était auprès d'elle pour lui attacher, sans qu'il s'en aperçût, la jupe avec une épingle, de façon que par-dessous le panier on voyait distinctement les jambes et la culotte de Platée ; cet appareil ridicule fît rire les premiers qui s'en aperçurent. M. Royer ne voulut pas être de ce nombre ; il recueillit les voix et ce n'aurait été personne,

si la demoiselle Goudrez, moins peut-être pour faire sa cour que par le caractère qui lui est propre, n'eût découvert le pot aux roses. Quoique Ton fût dans le carnaval, la plaisanterie fut trouvée déplacée et valut une petite semonce à Dallière.

1754, 20 mai.

La demoiselle Dallière vient très sérieusement de faire divorce avec le président de Tourmont. Samedi dernier il ne fut pas plutôt sorti de chez elle (il y couchait régulièrement tous les jours) qu'elle lui écrivit à ce sujet ses dernières intentions et, dès le jour même, le poste était rempli par un autre : le sieur Juliotte.se disant noble vénitien, est celui qui l'a remplacé. Les conditions du nouveau bail sont à peu près les mêmes que celles du précédent. La dépense de bouche, le loyer, les gages d'une cuisinière qui sert en même temps à la chambre, sont également pour le compte du sieur Juliotte ; mais au lieu que le président ne donnait par mois que 300 livres d'honoraires à la demoiselle Dallière, celui-ci donne 100 livres de plus,

Depuis cette aventure, le président n'a pas manqué un jour de venir plutôt trois fois qu'une chez la demoiselle la Ghanterie, pour tâcher, par sa médiation, de rentrer dans ses droits ; mais la donzelle est inflexible. En sorte que si Dieu n'y met la main, le pauvre président court risque de

perdre l'esprit. Il est vrai qu'en cela il ne joue pas gros jeu.

Au 1er septembre 1753, le sieur Juliotte demeurait en chambre garnie, rue Saint-Honoré, chez un perruquier, vis-à-vis FOratoire. Depuis le 15 de ce mois, il demeure chez Bécu, aussi perruquier, susdite rue Saint-Honoré, au coin de celle du Ghampfleury ; mais comme il prend ses repas et qu'il couche tous les jours chez Dallière, le garçon de Bécu va l'y accommoder tous les matins.

A l'extérieur, cet homme paraît être à son aise ; il n'a cependant ni équipage à lui, ni carrosse de remise ; un seul laquais compose sa suite. Le jeu, à ce que l'on prétend, compose aussi la meilleure partie de sa fortune.

1754, 3 avril.

Dimanche dernier, tous les préparatifs de la demoiselle Dallière étaient faits pour partir avec le sieur Juliotte, soi-disant noble vénitien ; mais il est encore à revenir. Cet intrigant, auquel elle avait inhumainement sacrifiéle président de Tourmont, est parti furtivement le lendemain, 29 juillet, pour retourner dans sa patrie, laissant ici beaucoup de dettes.

La demoiselle Dallière isolée, consternée, mais fertile en ressources, ne balança pas longtemps dans le parti à prendre, ce fut de convenir de ses torts. Pour cet effet, mardi dernier au matin, elle

s'achemina chez le président, rue des fossés de Saint-Germain-de-1'Auxerrois. Introduite dans son appartement, la Pèlerine crut qu'une scène muette serait plus élégante que tout ce qu'elle pourrait appeler à son secours pour justifier ou du moins excuser sa conduite. Elle ne se trompa pas. A peine eut-elle -le temps de s'emparer d'un fauteuil et de s'y trouver mal que le président, pénétré de la situation où il la voyait, et en attribuant la cause à un repentir sincère, ne put lui refuser des secours, dont peut-être, n'avait-elle pas besoin. Revenue de son évanouissement, elle confondit ses larmes avec celles du président. L'explication fut succincte, ou pour mieux dire on ne s'expliqua pas. Le café arriva ; on déjeuna et il fut arrêté que dès le même soir le président serait réintégré dans tous ses droits. En effet, il y est venu coucher ; mais afin de dérober, pour l'instant, à la connaissance du public, une scène dont il est en droit de s'amuser, il n'y est allé qu'à la nuit, et au lieu d'entrer par la rue Saint-Honoré, il s'était muni du passe-partout de la porte qui rend dans le passage du Palais-Royal.

Par cet événement, la demoiselle Michelet, dont nous donnons la fçuille et que le président avait prise plus pour faire dépit à Dallière que par goût, retombe dans le domaine public.

On tient du président lui-même, que si dans les deux ou trois premiers jours qui ont suivi l'inconstance de la demoiselle Dallière, le sieur Tisserand, son ami, l'eût abandonné un instant à ses

réflexions, il aurait été assez fou pour se brûler la cervelle. A ce trait héroïque, on reconnaît Fauteur et toute Fétendue de son génie.

1754, 5 septembre.

La demoiselle Dallière se trouve grosse d'environ deux mois des œuvres du sieur Juliotte ; néanmoins, elle compte tant sur la bonhomie du président qu'elle ne désespère pas encore de lui faire accroire que ce petit champignon, s'il vient à bien, est de sa fabrique.

Pour monument de leur réconciliation et pour ne plus se quitter, le président prend l'appartement de la demoiselle la Chanterie, qui va, ail terme prochain, demeurer rue de l'Echelle, au coin de la petite rue Saint-Louis ; au moyen de quoi il louera sa maison de la rue des fossés Saint-Germain -de-PAuxerrois.

Le sieur Juliotte, qui était parti de Paris, le 26 juillet dernier pour se rendre à Venise, est de retour ici depuis deux jours.

1754, 6 novembre.

Dimanche dernier, pendant POpéra, il prit à la demoiselle Dallière une perte de sang si considérable qu'elle fut obligée de s'en retourner promptement chez elle et de se mettre au lit. Elle a déjà été saignée trois fois et l'on croit que cet accident sera suivi d'une fausse couche. Elle est actuel-

lement grosse d'environ cinq mais des œuvres du sieur Juliotte duquel nous avons parlé dans la feuille précédente.

1754, 19 novembre.

. Hier matin à trois heures du matin, la demoiselle Dallière est accouchée sur son sixième mois d'un garçon qui n'a vécu qu'autant de temps qu'il en a fallu à la sage-femme pour l'ondoyer. Il a été enterré le même jour.

Quoique cet enfant ne fût pas de la fabrique du président, il n'a point quitté la demoiselle Dallière d'un instant, et ce qui prouve bien l'excellence de son cœur, c'est qu'il paraît touché de ce qu'il n'a pas vécu.

1755, 18 juin.

Le président de Tourmont a enfin vendu sa charge au fils de Hénault, l'un des marchands de vin du Roi, rue de l'Arbre-Sec, au moyen de quoi on voit régner un peu plus d'aisance dans le ménage. D'une partie du prix qui en est provenu, car on croit que la plus forte n'a pas été payée comptant et qu'elle est restée hypothéquée par privilège sur la charge, sauf la rente que lui en fait l'acquéreur, il en a prêté 10.000 livres à M. Le Noir de Montaut, son fermier, à raison de 6 % pour un an seulement ; et dans le cas où le président viendrait à mourir dans cet intervalle, il

est formellement stipulé que cette somme retournera à la demoiselle Dallière. Reste à savoir, présentement, si cette clause favorable lui fait faire des vœux bien sincères pour la conservation des jours du président.

1755, 1er septembre.

A Foccasion de la fête de Saint-Louis dernière, le président de Tourmont a donné, pour bouquet, à la demoiselle Dallière, un réchaud d'argent qui a coûté 500 livres.

1755, 3 octobre.

Dimanche dernier, la demoiselle Dallière présenta pour la première fois sa petite fille à M. de la Poupelinière. Cette enfant qui n'a que sept ans et qui provient des amours de la demoiselle Dallière avec le sieur Lhermite, dit le comte de la Roche, est un prodige pour les talents. Elle danse, elle chante, touche le clavecin, déclame. Elle doit jouer un rôle dans une petite pièce qu'on dit être de la composition de M. de la Poupelinière, et cette pièce doit être représentée, mardi prochain à sa maison de Passy, où plusieurs acteurs et actrices de la Comédie française doivent se rendre- Mardi dernier, le sieur de Maisonneuve, confident des plaisirs de M. de la Poupelinière, apporta, de sa part, à la demoiselle Dallière, plusieurs aunes de gros de Tours, broché, très riche, pour

faire l'habit de la petite Boismenil (c'est le nom que sa mère lui a donné), et il n'est pas douteux que M. de la Poupelinière ne s'en tiendra pas là.

Tous les jours sont marqués par quelques nouvelles fêtes chez le nourrisson de la Fortune. Le 13 du mois dernier, il donna un grand dîner à sa maison de Passy, où se trouvaient une vingtaine de nos plus belles et de nos plus brillantes demoiselles des différents spectacles. A Fissue du dîner, le sieur de Maisonneuve, et le neveu de M. de la Poupelinière, travestis en marchands, invitèrent les convives à passer dans une grande salle où l'on avait construit des boutiques ornées de mille jolies choses qu'il fut question de tirer au sort. Chacune de ces demoiselles, suivant sa bonne ou mauvaise fortune, eut un ou plusieurs lots et toutes s'en revinrent extrêmement satisfaites.

Quelques jours auparavant, M. de la Poupelinière, à l'occasion de sa fête, maria, ou pour mieux dire, dota quinze filles de Passy et leur donna 500 livres à chacune. La demoiselle Bourbonnois, la sultane favorite, fit les honneurs de cette fête qui fut très complète. Son frère qui, dit-on, fait des vers dans le goût de.Vadé, en composa de fort jolis à la louange du patron. On croit qu'ils n'eussent pas été marqués au même coin si on en eût chargé la demoiselle Coupée, actrice de l'Opéra. Cette demoiselle étant allée, il y a quelques jours, extrêmement brillante et ajustée pour dîner chez M. de la Poupelinière, elle y trouva, contre l'or-

dinaire, dit-on, une compagnie respectable, composée de plusieurs femmes de condition qui, à la vérité, étaient dans leur négligé. La demoiselle Coupée, se croyant autorisée à en agir de même, passa dans une chambre particulière pour quitter son panier ; mais ces dames, s'étant formalisées lorsqu'il fut question de se mettre à table et qu'elle vint pour s'y présenter, on assure que la conspiration fût si complète que la demoiselle Coupée, confuse et piquée, fut obligée, ayant renvoyé son carrosse, de revenir à pied dîner à Paris tenant son domestique par le bras.

1755, 28 novembre.

La demoiselle Dallière se croit grosse au moins de deux mois. Le président de Tourmont, à qui elle en attribue la gloire, en trépigne de joie et ne sait à qui en faire la confidence. Mais il est beaucoup plus réservé sur un contre-point. Comme il continue de dispenser son temps entre le jeu et sa maîtresse et que ces deux objets exigent également de la circulation dans les finances, pour y faire face, il vient de s'intéresser dans quelques banques de Pharaon. C'est Sulmani, Italien, qui fait valoir ses fonds.

Demoiselle Carins, b1 dite Julie,

1754, 16 avril.

La demoiselle Julie Carins, connue seulement sous le nom de Julie, est née à Valenciennes, fille du sieur Pierre Carins, ingénieur de cette place, mort il y a trois ans. Au mois d'août suivant, c'est-à-dire en 1751, étant orpheline de père et de mère, ses parents la marièrent au nommé François Hourdain, maître sellier à Valenciennes, mauvais sujet, à ce qu'elle dit, qui la maltraita dès le lendemain de ses noces. Après Favoir renvoyée jusqu'à trois fois chez ses parents, sans autre raison que sa jalousie, à laquelle elle proteste n'avoir jamais donné lieu, il la mit nue à la porte le jour des Rois dernier, à onze heures du soir.

Dans cet état, ne voulant plus retourner chez ses parents qui l'auraient encore engagée à rejoindre son mari, malgré tous les mauvais traitements qu'il lui faisait, elle prit la route de Paris, dans le dessein d'y servir. Elle avait la demeure d'un nommé Langlois, marchand de tableaux.

rue Fromenteau, près la place du vieux Louvre, qui, comme ami de la Baudouin, rue des Boucheries-Saint-Honoré (28 janvier 1754), l'engagea à la prendre sur le pied de servante. Celle-ci y consentit, mais cette fille ne sachant rien faire et étant naturellement paresseuse, la Baudouin la trouvant d'ailleurs d'une figure intéressante, n'eût pas de peine à lui faire embrasser l'état de fille galante plutôt que de domestique pour lequel elle paraissait si gauche.

Elle entra donc en fonction dès le surlendemain que la Baudouin l'eût débarbouillée et eût radoubé sa garde-robe qui était en piteux équipage. Elle prit le nom de Julie, qui est son nom de baptême.

La première connaissance qu'elle fit chez la Baudouin fut celle de M. de Montmorin le fils ; ensuite vint M. le duc de Lauraguais, une de ses pratiques ordinaires, Montel, gendarme de la garde, les sieurs Bornettes, chevalier de Saint- Louis, capitaine dans le régiment de Belzunceinfanterie, originaire d'Avignon. Celui-ci proposa de l'emmener dans son pays, de lui assurer, avant son départ, 300 livres de rente et de la nip per, mais tous ces arrangements n'ont point eu lieu. En attendant meilleure fortune, la demoiselle Julie faisait accueil aux reliques de la Baudouin. Une fois, elle a soupe avec M. le duc d'Orléans chez le duc d'Uzès, rue Montmartre. Ce dernier, bien entendu, était aussi de la partie et la demoiselle Julie avait pour acolyte une jeune fille,

autrefois connue sous le nom de Toulouse, que la brave maquerelle, rue Montorgueil, fait aujourd'hui passer pour sa sœur.

Les choses en étaient là il y a environ trois semaines et la demoiselle Julie commençait à achalander la boutique lorsqu'un monsieur inconnu, de belle représentation, bien mis, vint chez la Baudouin.

D'abord il lui fît nombre de questions sur sa pensionnaire et parut instruit de toute Fhistoire de sa vie. Ensuite, changeant de propos, il lui dit que son dessein était d'entretenir cette fille, qu'il était en état de lui faire beaucoup de bien si elle voulait s'attacher à lui et que dès le lendemain il reviendrait la chercher. Après être demeuré d'accord avec la demoiselle Julie, à laquelle il parla en particulier, il se retira et défendit très sérieusement à la Baudouin de faire aucune tentative pour savoir qui il était, à moins qu'elle ne voulût s'exposer à être renfermée pour le reste de ses jours.

Le lendemain, sur le soir, il revint, paya 600 livres que la demoiselle Julie devait à la Baudouin et emmena cette fille de laquelle elle n'a point eu de nouvelle depuis. Malgré la défense, cependant, elle fit tout ce qu'elle put pour la faire suivre, ce fut en vain. Quelques jours après, le duc de Lauraguais étant venu chez elle pour voir la demoiselle Julie, elle lui raconta de point en point toute l'aventure et désigna parfaitement celui qui était venu. Et comme les moindres cho-

ses peuvent devenir essentielles dans de certaines conjonctures, elle n'omit pas de faire mention d'une boîte d'or à deux côtés, remarquable par son extrême grandeur que ce monsieur avait sortie plusieurs fois de sa poche et présumant à l'extérieur de cet homme qu'il pouvait être quelqu'un de la Cour, elle pria le duc de Lauraguais d'y faire attention et de vouloir bien lui faire part des découvertes qu'il aurait faites à ce sujet.

Par l'événement on sait que c'est M. le comte de Scepeaux, brigadier des Gardes duGorps. On fait plus, on prétend que la demoiselle Julie n'est point pour lui, et que comme il est ami du sieur Le Bel, elle est destinée, si fait n'est, à remplacer la petite Louison (Morphy) qui est grosse et que l'on dit au couvent depuis quelques mois.

La demoiselle Julie est âgée de dix-sept à dixhuit ans, grande et bien faite, fort blanche, la gorge belle et bien placée, les yeux bleus, un peu battus, néanmoins beaux, la bouche et les dents belles, les cheveux châtain clair. Sur le témoignage de la Baudouin elle n'a pas encore eu d'enfant ni payé le tribut à M. Saint-Gosme.

Demoiselle Danville 5% danseuse au magasin de l'Opéra.

1755, 17 juillet.

La demoiselle Danville, danseuse au magasin de l'Opéra, demeurait encore, le 11 de ce mois, rue Fromenteau, au coin de la place du vieux Louvre, chez Langlois, marchand de tableaux.

Cette fille est la même dont nous avons donné la feuille, le 16 août 1754, sous le nom de Carins dite Julie, qui est disparue de dessus notre horizon dans le dernier jour du mois de mars de la même année.

La Baudouin, chez qui elle était alors en qualité de pensionnaire, crut dans le temps, par la façon dont on traita de la rançon, par F air de mystère que Ton apporta dans sa translation pour cacher sa marche, que cette fille était destinée à jouer un grand rôle dans le monde ; et ce qui Fa fortifiée de plus en plus dans cette opinion c'est que malgré les perquisitions qu'elle en a faites, elle n'a pas pu savoir ce qu'elle était devenue.

Nos recherches ont été plus fructueuses. Nous

avons vu depuis que ce prétendu homme de conséquence était le sieur Lemaître de la Martinière, trésorier général des fortifications, rue Saint-Honoré, au petit hôtel de Noailles, qui avait connu cette fille dès son enfance, à Valenciennes où elle est née, et qui l'avait mise dans sa petite maison, rue d'Aguesseau, faubourg Saint-Honoré, sous les yeux du sieur Prévost, capitaine de la chaîne, son homme de confiance.

Pendant environ trois mois, qui est le terme à peu près général qu'il garde toutes ses maîtresses et que celle-ci a été renfermée dans cette maison sous le nom de la demoiselle de Rosemont, anglaise, elle y est devenue grosse des œuvres du sieur Lemaître qui, en ayant passé sa fantaisie, lui fit dire par Prévost, son interprète, qu'elle ne lui convenait plus, qu'en conséquence elle pouvait se retirer où bon lui semblerait avec les nippes qu'il lui avait données et qu'il paierait sa pension ainsi que les frais de sa couche, voire même jusqu'à son entier rétablissement. En effet, il lui a tenu parole : pendant huit à neuf mois qu'elle est restée chez le sieur Lafosse, chirurgien-accoucheur, rue des Vieux-Augustins.

Au mois de mai dernier M. Lemaître ayant discontinué de payer sa pension, force lui fut de chercher à y suppléer. D'ailleurs dans ce moment, elle se ressouvint de la Baudouin; elle fut un jour chez elle, non dans le dessein d'y reprendre ses fonctions ni de donner dans l'aventure, mais uniquement pour la prier de songer à elle au cas

qu'il se présentât un entre teneur qui voulût parler français. La Baudouin le lui promit et comme elle lui fit part en même temps des alarmes continuelfes où elle allait être exposée par rapport à sa famille dont elle a lieu de craindre le ressentiment, il fut question de la calmer par quelque expédient afin de la faire inscrire au magasin de l'Opéra. Elle y est parvenue par le crédit d'un ami du sieur Lany,et elle y a pris le nom de Dan ville.

Depuis donc environ six semaines qu'elle y est agrégée et qu'elle s'est rendue exactement à son devoir, rejetant toutes les parties de soupers ou de promenades que ses compagnes lui ont proposées et qui déshonorent une fille de bon ton, pour s'en tenir à une vie frugale et tranquille, persuadée qu'avec le temps elle parviendrait avantageusement. Cette bonne conduite, en effet, soutenue d'une jolie figure, lui a mérité la conquête du comte de la Marche, fils unique du prince de Conti.

Vendredi dernier, 11 de ce mois, sur les neuf heures du soir, un carrosse du prince, sans armoiries ni livrée qui le désignât, est venu la prendre chez Langlois, rue Fromenteau, On a mis tout le bagage de la demoiselle dans la voiture et de là, à la conduite du cocher et du fidèle Mondon seulement, on Fa menée coucher à la petite maison de la rue Blanche, n° 5, MM. où vraisemblablement le prince n'a pas manqué de se rendre.

Mondon qui veut faire le discret sur cet événement dit pour dépayser qu'elle est chez M. Toff ou avec la demoiselle Launoy, mais on en doute

fort ; d'un côté comme de l'autre il n'a pas été possible encore d'acquérir une certitude physique de l'endroit où on Ta déposée. Vendredi, samedi, dimanche et lundi dernier, on a vu des carrosses venir à la petite maison. Il est seulement prouvé que M. Toff a maquignonné cette affaire en reconnaissance des services que le comte de la Marche lui a, dit-on, rendus à l'occasion de celle qui fut cause de sa détention au Fort l'E vêque. Le comte de la Marche a promis des meubles, des bijoux et des rentes. Nous saurons avec le temps à quoi ceci peut se réduire et si les appâts de sa nouvelle conquête seront capables de le fixer. Il la croit nouvellement arrivée de Bruxelles et absolument inconnue dans Paris. Il est parti hier, à 7 heures du soir, pour se rendre à Cornpiègne où il ne doit rester que trois ou quatre jours. Nota. Elle est très sûrement à la petite maison du prince, puisque Desplaces, son maître de danse, y a déjà été lui donner leçon.

1755, 24 juillet.

On a des nouvelles positives de la demoiselle Danville, danseuse du magasin. Elle est à n'en plus douter, à la peti te maison du comte de la Marche, rue Blanche, près la barrière de ce nom ; à la garde du sieur Blé ou Blette et de sa femme, concierges de cette maison.

Le prince lui a donné cinquante louis le même jour de son installation, c'est-à-dire le vendredi 11

de ce mois qu'elle y arriva, à dix heures du soir. Il l'attendait et ils ont soupe ensemble.

Ces cinquante louis sont destinés à radouber sa garde-robe. Le prince, en outre, paye trente-six livres par mois à Desplaces l'aîné, danseur de TOpéra, qui vient lui donner leçon à cette petite maison. Robin, friseur, le blanchissage et sa nourriture bien entendu, qui est composée, tous les jours, d'un potage, de boucherie, et d'une entrée, pour le dîner; d'une entrée, d'un rôti et d'une salade pour le souper. Tout cela est pour le compte du prince, ainsi que les frais de carrosse ; mais elle ne peut aller à la ville qu'elle ne soit accompagnée du sieur Blé.

Personne autre que son maître de danse, son perruquier et la dame La Gaze, chez qui elle a demeuré, rue des Vieux- Augustins, n'a la faculté de lui rendre visite. Lemoyne, bijoutier place Dauphine, et un peu maquignon d'amour y est venu une fois. Le prince en ayant été informé, a donné ordre de le congédier s'il y revient une seconde fois.

Elle ignore encore ce qu'il lui donnera de fixe par mois. Il l'a seulement prévenue que si c'était lui qui la quittait le premier, il lui ferait encore présent de cinquante louis ; mais que si, au contraire, c'était elle, il ne serait tenu à rien.

1755, 21 août.

Le règne de la demoiselle Danville est déjà fini. Ennuyée, dit-elle, de sa captivité, elle a no-

tifié au comte de la Marche qu'elle ne pouvait la supporter plus longtemps. En effet, de la façon dont il s'y prenait, il l'aurait insensiblement restreinte à ne voir que le sieur Blé et sa femme. D'ailleurs, cinq louis, qu'il lui donna à l'échéance du mois pour ses honoraires ne lui parurent pas équivaler le désagrément de se voir claquemurer. Ils se sont néanmoins quittés très bons amis. Le prince lui a promis sa protection dans toutes les occasions où elle pourrait en avoir besoin et à des offres aussi obligeantes il a ajouté vingt-cinq louis de présent.

La demoiselle Banville est donc, depuis vendredi dernier, citoyenne de Paris. En attendant, elle loge chez La Gaze. On va prendre des petits meubles pour garnir un appartement qu'elle a loué, rue de l'Echelle, dans le bâtiment neuf, avant qu'elle allât à la petite maison du comte. Elle se flatte de n'être pas longtemps veuve : elle continue de danser au magasin.

Quant au prince, on assure qu'il s'en tient pour le présent à Mmela duchesse d'Aiguillon, rue de rUniversité,près de Bellechasse. Son mari est en Bretagne depuis un mois ou six semaines, pour la tenue des Etats de cette province.

1755, 10 octobre.

Depuis huit jours, la demoiselle Danville est en pourparler avec le marquis d'Estrehan, lieutenant général. Il lui offre vingt-cinq louis par mois payés

d'avance, suivant l'ordinaire, et vingt-cinq louis d'entrée de jeu ; mais comme la figure du marquis ne lui revient pas absolument, elle lui tient la dragée haute et l'on croit que le marché n'aura pas lieu.

Le sieur Lany, maître des ballets de l'Opéra, qui veut bien prendre la peine de donner lui-même des leçons à la demoiselle Danville, et seconder Fémulation qu'elle a pour la danse, vient par une suite de l'intérêt qu'il prend à ce qui la regarde de lui procurer la connaissance d'un monsieur dont on ignore encore le nom et l'état, et vraisemblablement il supplantera le marquis. Avant hier, 8 de ce mois, la demoiselle Deschamps l'aînée, la demoiselle Danville et le monsieur en question, ont été souper à Neuilly dans une petite maison où ce dernier a la faculté d'aller et de mener ses amis quand bon lui semble. On croit qu'ils y ont couché ; du moins, ne sont-ils revenus qu'hier au soir à Paris. Le monsieur anonyme fait faire exprès une montre d'or guillochée avec la chaîne aussi d'or pour la demoiselle Danville; en attendant, l'horloger lui en a prêté une, car jusqu'ici elle n'en a point encore eu. On espère compléter cet article pour l'ordinaire prochain.

1755, 23 octobre.

Mardi dernier, à l'Opéra, le marquis d'Estrehan était furieux contre la demoiselle Danville qui prône partout qu'elle n'a pas voulu de lui

parce qu'il est trop vieux, trop laid et trop dégoûtant. En effet, elle a eu l'indiscrétion de tenir hautement et à qui a voulu l'entendre, mille mauvais propos sur le compte du marquis, qui, de son côté, pour faire paroli, dit mille horreurs d'elle ; voire même ce qui n'est pas, mais ce qui peut très bien lui arriver. Enfin, il est si piqué contre elle qu'il s'est déclaré son plus cruel ennemi. Cette scène dont elle est particulièrement redevable à la malignité des demoiselles Deschamps et Maupin, loin de lui nuire, pourra peut-être la mettre en réputation plus efficacement qu'elle n'aurait pu le faire par son esprit, car la nature, à son sujet, n'a pas été prodigue de ce côté-là. Avec le temps, et à si bonne école, elle se formera comme les autres.

1755, 21 novembre.

La demoiselle Banville qui tranchait tant de la renchérie, commence à se plier aux vicissitudes de son état : aujourd'hui à un prince, demain à un roturier. Depuis un mois, c'est-à-dire depuis la feuille du 10 octobre dernier, dans laquelle il est question d'une partie carrée faite à Neuilly entre elle, la demoiselle Deschamps l'aînée, Lan y et ce monsieur dont on ignorait le nom alors, elle est aux appointements du sieur Baron, notaire, rue Goqhéron. C'est lui qui faisait le quatrième. A ce qu'elle dit, il lui donne 400 livres par mois avec faculté d'aspirer à un parti plus avantageux

s'il se présentait, à condition néanmoins qu'il passerait en second. Il vient la voir tous les jours, mais ce n'est jamais que le soir. Il lui a fait déjà plusieurs présents dont le plus considérable consiste en une montre d'or avec sa chaîne de même métal. Le sieur Baron a femme et enfants.

La demoiselle Danville demeure depuis quinze jours, rue Saint-Honoré, à côté du Grand Conseil.

1755, 18 décembre.

La demoiselle Danville commence à prendre l'esprit du métier. Jusqu'ici, nous l'avons vue faire parade de constance, de délicatesse et se borner à un seul amant à la fois; mais aujourd'hui elle paraît revenue de cette erreur. Depuis environ quinze jours elle a donné pour adjoint au sieur Baron, notaire, un nommé Duchauffour, jeune homme de vingt -six ans, fils unique d'une marchande de fer fort riche demeurant rue Saint- Martin, près la rue Maubuée, qui lui donne pour le moins autant que Baron, et comme celui-ci par rapport à son état, ne peut la venir voir que le soir, l'autre, moins captif, remplit les intervalles de la journée en sorte qu'ils ne se rencontrent jamais et qu'elle n'éprouve point de vacance. Tout ceci est dans l'ordre : il convient d'ailleurs qu'une danseuse soit toujours en haleine.

Ce Duchauffour a eu la grosse Baudouin.

1756, 26 mai.

La demoiselle Danville a non seulement le chagrin d'être veuve depuis environ un mois, mais encore celui de voir passer ses camarades devant elle, et cela par la manœuvre odieuse de la part du comte de Douge qu'elle a, dit-on, rebuté et sur le chapitre duquel elle a tenu des propos indécents. Le comte, pour s'en venger, a insinué dans l'esprit des supérieurs et des subalternes de l'Opéra, que cette fille était la sœur du nommé Lafosse, son valet de chambre, quia été rompu en place de Grève ; en sorte qu'avec les dispositions naturelles du tripot, à accréditer le mal plutôt que le bien, la demoiselle Danville qui devait débuter à la dernière rentrée du spectacle, en est exclue jusqu'à ce qu'elle ait fait preuve de sa filiation et rapporté s.ur ce dernier actes de notoriété.

Pour raison de quoi elle sera peut-être obligée de se transporter à Valenciennes où elle est née. Un seul point l'inquiète : c'est la crainte d'être rencontrée par son mari qui pourrait bien lui épargner les frais de retour.

1756, 11 juin.

Malgré la brigue et les mauvais propos du comte de Douge, la demoiselle Danville est cependant parvenue à entrer à l'Opéra sur le pied de figurante, grAce aux bons offices du sieur Lany,

maître de ballets, à Fexclusion de la demoiselle Vesian, nouvelle danseuse, connue cy-devant à la Comédie Italienne sous le nom de Camille Gabriac pour la distinguer de Camille, sœur de Coraline.

Cet événement intéressant pour la demoiselle Danville a été suivi d'un autre qui Faffecte pour le moins autant. C'est la conquête qu'elle a faite de M. Thiroux de Mauregard, fermier des Postes.

Depuis huit à dix jours, il vient la voir régulièrement et tout invite à croire qu'ils feront affaire ensemble.

On ignore cependant encore quelles sont les conditions du traité.

1756, 17 décembre.

Après avoir éprouvé deux ou trois mois de vacances, si on en excepte quelques passades, la demoiselle Danville vient de faire la conquête du marquis de la Châtaigneraie, qui, si on veut la croire, lui donne vingt louis par mois, indépendamment des petits présents. 11 vient la voir presque tous les jours et y couche de temps en temps. M. de la Châtaigneraie demeure rue Feydeau ; il est écuyer ordinaire de la reine.

La demoiselle Davaux 53 postulante à l'Opéra, puis actrice.

1753, 6 mai.

La demoiselle Davaux est la fille de Liard, un des Cent-Suisses de la Garde du Roi (son fils en a été chassé) ci-devant marchand de vin renommé par les parties de plaisir et par les tapages qui se sont faits chez lui à la Petite Pologne. Elle est grande et bien faite, blonde, fort blanche, âgée de vingt-sept à vingt-huit ans. Quoique peu jolie elle a bonne mine.

A la mort de son père, qui arriva il y a environ deux ans et demi, elle préféra d'entrer femme de chambre de la demoiselle Verrière l'aînée, plutôt que de rester avec son frère qui prit rétablissement du père et qui le tient encore aujourd'hui. Dès ce temps la demoiselle Verrière trouvant de la voix à sa chambrière, elle enga gea le prince de Turenne qui l'entretenait alors, de lui donner un maître de musique : il y consentit. M. de la Live d'Epinay vint ensuite et prit

un soin encore plus particulier de cette fille qui cependant n'est rien moins que musicienne puisque, actuellement encore, M. Royerqui lui enseigne depuis quatre mois est obligé de lui apprendre ses rôles par cœur ; mais pour le volume et l'inflexion de la voix on lui donne la préséance sur la demoiselle Chevalier qui décline considérablement depuis qu'elle est mariée. Cette supériorité fait que la demoiselle Davaux dit vouloir s'en tenir au Concert Spirituel, où elle a débuté dans la Semaine de la Passion, et refuse d'entrer à l'Opéra, si elle n'a le pas sur la demoiselle Chevalier qui ne paraît pas disposée du tout à lui faire ce sacrifice, puisque, par jalousie de métier, elle s'est brouillée à ne se jamais réconcilier avec M. Royer.

On assure que la demoiselle Davaux ne se soutient que par les bienfaits de M. de la Live d'Epinay qui porte son attention sur tout ce qui peut lui être nécessaire et agréable. C'est lui qui la conduit dans son équipage au Concert Spirituel et aux répétitions, et c'est lui qui la ramène chez la demoiselle Verrière où elle demeure encore. 11 rhabille et on prétend qu'il lui fait meubler un appartement où elle dort entrer au premier jour.

1754, 30 janvier.

La demoiselle Davaux, nouvelle actrice de l'Opéra, c'est-à-dire à l'époque du dernier voyage de Fontainebleau où elle a été applaudie, demeure

rue de la Croix-des-Petits-Champs, après la rue Coquillière, la porte cochère en deçà du Café de la Marine.

Aujourd'hui on la dit grosse de trois à quatre mois. De dire précisément quel est le père de cet enfant la chose n'est pas facile, étant entretenue par quatre ou cinq, savoir : M. de la Live d'Epinay, M. de Curis, M. de Villemur, receveur général des Finances et un autre dont on ignore le nom, lesquels, à eux quatre, lui font 4.000 livres jusqu'à ce qu'elle voye clair à ses affaires. Néanmoins M. de la Live d'Epinay passe pour être celui qui donne le plus et c'est vraisemblablement pour cette raison qu'on lui endosse l'enfant posthume dont on vient de parler.

La demoiselle Davaux chante aussi aux applaudissements au Concert Spirituel. Levasseur, sousmaître de l'Ecole du chant a ordre de M. le Prévôt des marchands de lui faire répéter ses rôles.

1754, 7 mai.

La demoiselle Davaux doit débuter, mardi prochain,par le rôle de Vénus dans la première représentation des Eléments. Levasseur lui donne deux leçons par jour et depuis deux mois elle s'habille chez elle en habit de théâtre pour se former. Malgré cela, son maître se plaint qu'elle n'a pas de grâce et qu'elle a les organes fort bouchés.

Par une extrême ingratitude, elle débite aujourd'hui mille horreurs sur le compte de la de-

moiselle Vaissière, sa bienfaitrice. Elle oublie qu'elle Fa tirée de la fange, car elle servait dans un cabaret, lorsque la demoiselle Roger, couturière, l'engagea à la recevoir par charité. Cette même Roger lui fit sa première robe et lui donna gratis un corset.

M. de la Live d'Epinay paraît toujours tenir le premier poste auprès d'elle. Il n'est plus question de grossesse; quelques accidents naturels ou forcés, Font vraisemblablement, par anticipation, affranchie des douleurs de l'enfantement.

1755, 12 février.

La demoiselle Davaux n'est plus à récompense oupour mieux dire à la discrétion de M. de la Live d'Epinay, car MM. de Villemur, de Curis et Fontpertuis qui se faisaient concurremment avec lui honneur du titre de Rienfaiteurs en ont toujours agi fort noblement avec elle. Aussi a-t-elle su en faire la distinction par une lettre polie, dans laquelle, pour leur marquer sa gratitude, elle leur demande la continuation de leur amitié, au lieu que dans cette occasion elle s'est vengée avec cela de tous les mauvais procédés de M. d'Epinay, qui peut-être sans donner plus que les autres, s'était plus particulièrement impatronisé chez elle.

Voici comment on rapporte le dénouement de cette aventure.

Il y a environ quinze jours qu'il lui tenait une conversation fort humiliante en exagérant le ta-

lent de ses compagnes et en récapitulant tous ses prétendus défauts que les ressources qu'elle avait eues depuis près de deux ans pour acquérir plus qu'elle n'avait fait ; peut-être encore, comme on le dit, lui donna-t-il de l'inquiétude sur l'avenir en lui faisant entendre qu'on ne serait pas toujours disposé à faire les mêmes efforts ; le fait est que fatiguée de ses reproches et de ses leçons, elle lui mit le marché à la main, après cependant lui avoir fait observer que si elle avait eu moins de reconnaissance dans le cœur qu'elle n'en avait, il ne tenait qu'à elle de se passer de lui en acceptant les offres qui lui avaient été faites, offres dont elle pouvait encore disposer. L'auditeur répondit à tout cela sur le ton joyeux et ironique comme s'il eût paru curieux de savoir à quoi s'en tenir. Sur-lechamp, dit l'histoire, elle lui donna satisfaction à laquelle, pourtant, il ne s'attendait pas. Elle écrivit au comte de Vintimille ; il vint, et, en présence de M. de Saluce, on s'expliqua. Le comte, charmé de l'incident et de ce dénouement annonça à M. d'Epinay qu'il n'avait plus qu'à se retirer.

M. de Vintimille fait, dit-on, 3.000 livres de rentes à la demoiselle Bellenot,Faînée qu'il vient de quitter. Il doit, dans le courant de six mois, assurer 1.500 autres livres aussi en rente viagère àl sa nouvelle maîtresse. Pour débuter, il lui a donné des boutons d'oreille de la valeur de 2.000 écus et ce présent a été suivi de cinq plats d'argent qui, avec cinq que la demoiselle Davaux avait déjà, [ lui en font dix.

On assure qu'il y a plus d'un an que M. de Vintimille et mademoiselle Davaux ont du goût l'un pour l'autre, mais qu'elle a toujours été retenue par la reconnaissance et les obligations qu'elle avait à ces messieurs.

Le comte est convenu de lui donner cent pistoles par mois.

1755, 12 mars.

M. le comte de Vintimille vient de faire louer pour la demoiselle Davaux, un appartement de 1.200 livres au premier au-dessus de l'entresol, dans une maison à porte cochère, rue du Mail, la deuxième à droite, en entrant par la place des Victoires. Ce nouvel appartement doit être meublé en damas au moyen de quoi la demoiselle Davaux cherche présentement à vendre ses meubles. L'objet n'est pas considérable puisqu'elle ne les fait au total que 1.800 livres. Quant aux 2.000 livres de rente qu'il a promis de lui faire il cherche partout, mais inutilement, quelqu'un qui veuille bien lui en prêter les fonds. Il trouve vraisemblablement plus d'accès et plus de confiance chez les orfèvres, puisqu'il vient tout récemment défaire encore présent à la demoiselle Davaux d'une chocolatière d'argent tenant huit tasses et de deux cafetières de même métal.

La demoiselle Davaux a une sœur aînée qui était polisseuse en or. Elle travaille particulièrement pour un nommé Raffé, Saxon, graveur et ciseleur,

demeurant pour lors place Dauphine (il y a de cela environ cinq ans). Vers ce même temps, Raffé grossoya à son occasion et partit ensuite pour aller en Saxe. Il n'y resta qu'un an et, peu de temps après son retour, il épousa la demoiselle Davaux, qui peut avoir actuellement une trentaine d'années, grande, brune, assez bien si ce n'est qu'elle aie visage un peu couperosé. Ils demeurent aujourd'hui rue de l' Arbre-Sec au coin de la petite rue Bailli où Raffé continue d'exercer sou talent et de faire le commerce de bijoux sous le nom d'une veuve de maître. Sa femme fait celui des broderies de Saxe. Elle est présentement grosse, mais on croit que Fenfant provenu de leurs amours n'a pas vécu.

On prétend que la demoiselle Davaux,entretenue par M. de Vintimille, a tenu originairement une petite boutique de tabac dans Paris, avant d'entrer au service des demoiselles Verrière.

Elle va tous les mercredis chanter à Versailles.

Il y a environ trois semaines qu'elle fut fort applaudie et complimentée par la Reine et par Mesdames. A son retour, elle fit présent à Levasseur à qui elle a obligation de ce qu'elle sait, de deux vestes d'étoffe d'or et de deux paires de manchettes de dentelles fort belles.

On soupçonne la demoiselle Davaux d'être attaquée au poumon ; du moins est-il vrai qu'ou-i tre l'extrême maigreur dont elle est affligée, elle| se plaint continuellement de maux de poitrine.

1755, 17 avril.

La demoiselle Davaux est depuis quelques jours de retour de la campagne où elle avait été, dit-on, pour rétablir sa santé qui se trouva dans un état fort critique lors de la rentrée de l'Opéra.

On attribuait alors la cause au poumon, dont elle est effectivement attaquée ; mais Ton tient aujourd'hui que les bains qu'elle a pris à la campagne et les saignées qu'elle se fait faire auraient une autre cause, que ni l'un ni l'autre de ces spécifiques n'a pu détruire et qu'enfin elle est grosse d'au moins deux mois. Si cela est, cette anecdote doit faire beaucoup d'honneur à M. de Vintimille.

1755, 10 octobre.

Au 15 de ce mois, la demoiselle Davaux, de l'Opéra, déménage de la rue du Mail pour aller demeurer au quai des Gélestins, dans une maison dont elle occupera la totalité, à raison de 1.800 livres par an. 11 est vrai qu'elle se trouvera un peu éloignée de l'Opéra ; mais on ne considère pas la distance lorsqu'on a un équipage à ses ordres.

Elle est toujours aux appointements de M. de Vintimille.

1756, 6 février.

La demoiselle Davaux a paru, à l'Opéra, dimanche dernier pour la première fois depuis la

fausse couche qu'on assure qu'elle a faite. Elle est, dit-on, si maigre et si hâve qu'elle fait peine à voir. M. de Vintimille continue de l'entretenir sur le meilleur ton qu'il lui est possible, et la demoiselle Davaux de son côté prend d'autant plus volontiers à patience que la mère du comte est actuellement malade et qu'elle espère que ses affaires pourraient prendre une meilleure face si cette dame venait à mourir.

1756, 12 mars.

La demoiselle Davaux reprend de la santé et surtout de l'embonpoint ce qui fait croire à ses compagnes qu'elle pourrait être grosse malgré la prétendue fausse couche qu'elle dit avoir faite il y a quelque temps.

Elle vient de faire présent d'une très belle montre d'or guillochée à Levasseur, inspecteur de l'Opéra pour la partie du chant, et d'une navette garnie en or à la demoiselle Masson, sa maîtresse. Comme elle en avait déjà une moins belle à la vérité, qui lui venait de la demoiselle La Croix et qu'elle ne fait point de nœuds, elle les a vendues pour avoir une cuiller à ragoût de plus et un couvert d'argent.

1757, 11 février.

La demoiselle Davaux et le comte de Vintimille se sont tout à fait quittés lundi dernier, 7 de ce mois. On dit tout à fait parce que, huit

Rapports de police 75

jours auparavant, ils s'étaient encore brouillés, mais raccommodés le lendemain. Mais, cette fois-ci, il paraît qu'il aurait pris les choses à cœur car il n'a fait aucune réponse à cinq ou six lettres qu'elle lui a écrites depuis.

On prétend qu'après avoir eu la complaisance de passer l'éponge par-dessus les liaisons trop étroites qu'elle avait avec le sieur Delagarde, ci-devant batteur de mesure à l'Opéra, aujourd'hui basse taille à la musique du roi,moyennant qu'elle ne le verrait plus, elle lui a depuis adjoint un autre personnage, à peu près de la même volée, dont on n'a pu savoir le nom et duquel elle est folle.

Ce Delagarde demeure rue de Richelieu; il est veuf, âgé d'une quarantaine d'années, d'une assez belle représentation, toujours bien mis, en dentelles et en bijoux ; mais c'est aux dépens des femmes : il est l'auteur de la musique d'Eglé.

Plusieurs lettres interceptées, de lui et d'elle, remises au comte par un domestique affidé, ne lui ont, dit-on, laissé aucun doute de la bonne intelligence qui règne entre eux. Gomme elle n'a pu d'abord démêler quel était celui de ses domestiques qui l'avait si cruellement trahie, elle les a tous chassés et en a pris de nouveaux.

On assure que depuis deux ans qu'elle vit avec le comte de Vintimille, il lui a fait 2.000 livres de rente viagère et que, dans cet espace de temps elle lui a coûté 100.000 livres. Elle est fort bien en meubles, en nippes et en bijoux.

Demoiselle Dazenoncourt 54 ci-devant danseuse à l'Opéra,

1756, 12 novembre,

M. le duc d'Orléans, vraisemblablement informé des entrevues secrètes de la demoiselle Dazenoncourt avec le sieur Dumetz,a pris le parti de quitter cette fille. Son amour-propre n'a pu soutenir cette disgrâce ; après avoir, vendu ses meubles et presque toute sa vaisselle d'argent, la demoiselle Dazenoncourt est partie d'ici avec une somme de 50.000 livres outre ses bijoux et effets portatifs pour se rendre, dit-on, à Pau, en Béarn, où elle se propose de faire l'entreprise de la comédie de cette ville.

On croit que la disgrâce du sieur Léger a beaucoup de trait avec celle de la demoiselle Dazenoncourt et que le prétexte dont on s'est servi, au sujet du titre dont il se décorait de gentilhomme de M. le duc d'Orléans, n'a paru spécieux et gravei qu'autant qu'il était nécessaire pour dérober au| public la connaissance du véritable motif de res-

sentiment que le prince a pu avoir de cette double infidélité. On a déjà observé que les entrevues dont il était question entre Dazenoncourt et Dumetz, se faisaient chez la Legendre, maîtresse de Léger.

Demoiselle Delisle 55 ci-devant danseuse à V Opéra,

1754, 11 septembre.

On assure, et le fait est vrai, que la célébration du mariage d'entre la demoiselle Delisle, ci devant danseuse à l'Opéra, et le sieur Vidaud s'est faite, lundi dernier, 9 de ce mois, à quatre heures du matin, dans l'église de Saint-Roch.

Le sieur Vidaud est veuf avec deux enfants. Il est à présumer qu'il a été dans le service puisqu'on dit qu'il a préféré 400 livres de pension de la Cour à la Croix de Saint-Louis qu'on lui offrait. Au demeurant, il se dit gentilhomme, originaire de Limoges, où, si l'on veut l'en croire, il jouit de 6.000 à 7.000 livres de rente; mais des personnes plus véridiques que lui, assurent que toute sa fortune peut rouler année commune, sur 1.200 et 1.300 livres de revenu, encore y cornprend-t-on la pension dont nous venons de parler.

Il y a déjà sept à huit mois que ce mariage est sur le tapis et que le sieur Vidaud ne donne pas

de relâche à la demoiselle Delisle qui, jusques ici avait toujours marqué de la répugnance pour le sacrement. D'ailleurs le mariage n'était du tout point du goût de M. le comte de Gharolais. Ce prince même s'en explique très clairement dans la lettre qu'il lui a écrite au commencement du mois d'août dernier en réponse à celle par laquelle elle lui fait part de son dessein. Mais vraisemblablement toutes ces considérations n'ont pu tenir contre toutes les extravagances du sieur Vidaud qui ne parlait pas moins que de se tuer si la demoiselle Delisle persistait à vouloir lui tenir rigueur sur cet article. Et en effet, nous avons eu connaissance dans le temps, (c'était un dimanche 14 du mois de juillet dernier) d'une aventure qui manqua de devenir tragique.

La demoiselle Delisle, la Monville, la Bellanger, sœur de la demoiselle Gondrez, le sieur Vidaud et un de ses cousins, décoré de la Croix de Saint-Louis, avaient tous ensemble dîné ce jourlà aux Tuileries chez le Suisse de la porte de l'Orangerie, et suivant l'usage on avait tenu table fort longtemps. Sur les dix heures du soir on parla pourtant de se promener. Les demoiselles Monville et Bellanger se levèrent les premières et s'emparèrent du cousin. Nos deux amoureux faisaient l'arrière-garde le long de la terrasse des Feuillants. Le sieur Vidaud, aussi rempli de vin que de son amour, pressait sa jeune maîtresse (elle n'a encore que 58 ans) de lui donner une parole positive, lorqu'elle lui répondit naturellement que tous ses

amis la dissuadaient de faire une pareille folie et qu'il ne fallait plus y penser. A cet arrêt foudroyant, le sieur Vidaud ne se connut plus, il tira son épée et l'ayant posée par terre, la pointe en haut, il allait, ou du moins il faisait mine de vouloir se la passer au travers du corps, si aux cris que jeta la demoiselle Delisle, la Monville et les deux autres ne fussent promptement venus au secours. Ce qu'il y a de certain, c'est que la Monville, de qui on tient cette aventure, reçut un coup de poing dans la mêlée et qu'elle en eut un œil poché. Cependant la demoiselle Delisle revenue de son évanouissement embrassa notre don Quichotte, et pour le tranquilliser elle lui promit tout ce qu'il voulut.

Depuis cette scène, il en est arrivé nombre d'autres, moins vives à la vérité, mais si effrayantes pour la demoiselle Delisle qu'on assure qu'elle a enfin cédé à la proposition.

Cette fille jouit, dit-on, de 13.000 livres de rente, mais tout est en viager, savoir 4.000 livres sur la compagnie des Indes, 5.000 livres sur M. le comte de Gharolais et 4.000 d'un autre côté. Ainsi la communauté de biens que l'on dit être entre elle et le sieur Vidaud ne peut porter que sur le mobilier de cette fille qui est considérable et sur la petite maison qu'elle a à Chaillot. Quoi qu'il en soit, on assure que malgré ce revenu de 13.000 livres qui paraît plus que suffisant pour une fille de son âge, elle n'est rien moins qu'en argent comptant et qu'au contraire elle est fort obérée.

Pour preuve de cela, la Monville, qui a des raisons physiques pour être eacore moins pécunieuse qu'elle (elle n'a pour toute fortune que ses 400 livres de pension de l'Opéra), rapporte que lui ayant prêté 12 livres, il y a quelque temps, elle eut toutes les peines du monde à les ravoir. Ce dérangement provient, dit-on, de ce que la demoiselle Delisle aime la bonne chère et de ce qu'elle dépense encore plus en huile qu'en coton.

Dans le moment nous apprenons que la demoiselle Delisle n'a pas voulu souscrire à la communauté de biens avec le sieur Vidaud et qu'il a été obligé d'en passer par là, sauf à elle de lui faire dans la suite telle donation qu'elle jugera à propos. Le mobilier de cette fille, suivant Finventaire qui a été fait, ne se monte qu'à 21.000 livres y compris ce qui s'est trouvé dans la petite maison de Ghaillot qu'elle ne tient qu'à loyer.

Le dimanche au soir, 8 de ce mois, veille de la cérémonie, elle donna chez elle, à Paris, un grand souper. 11 y avait tant en hommes qu'en femmes vingt-trois personnes. Le sieur Berthelin devait faire le vingt-quatrième, mais il eut vraisemblablement des affaires d'un autre côté, il ne s'y trouva pas.

Le sieur Le Noir de Monteau, sous-fermier, et la demoiselle Robert, sa maîtresse, qui étaient de ce souper et deux autres dont on ignore les noms, seulement, accompagnèrent les futurs à l'église, et il n'y eut en tout que deux carrosses de remise.

1755, 5 février.

La demoiselle Delisle n'est pas, dit-on, à se repentir du sot mariage qu'elle a fait avec le sieur Vidaud : on veut même que plus d'une fois les altercations qu'ils ont eues ensemble aient été portées plus loin que le propos. Quoi qu'il en soit on ne parle plus qu'Economie dans ce ménage, où auparavant il ne s'agissait que de se réjouir et de bien boire. Pour ramener vraisemblablement l'abondance au logis, on y a donné à jouer, hier 4 de ce mois, pour la première fois.

Vidaud est un garçon de plaisir, un agréable débauché. Il a été attaché au comte de Clermont puis garde du Corps, a ensuite servi dansGantabre pendant cette dernière guerre. Il est originaire de Limoges et tient à d'honnêtes gens. Il est veuf avec deux ou trois enfants. Sa fortune est encore plus mince qu'on ne l'a annoncé dans la feuille du 11 septembre à l'occasion de son mariage avec la demoiselle Delisle ; mais il y a des espérances du côté de son père. A l'égard de la pension de la Cour, il n'en est rien.

1755, 12 août.

La demoiselle Delisle et le sieur Vidaud, son mari, sont disparus depuis quelques jours pour n'avoir rien à discuter avec leurs créanciers. On fait monter l'état de leur dette, tant de part que d'autre, à plus de 20.000 livres et comme tout le

bien de la demoiselle Delisle est viager à l'exception de son mobilier, les créanciers ont fait main-basse sur ce dernier objet par la voie de saisie tant à Paris qu'à Chaillot. La vente doit en être faite aujourd'hui par autorité de justice.

Avant leur départ, ils ont fait entendre qu'ils allaient à Rouen pour affaire et ils en devaient revenir cousus d'or ; mais on assure au contraire qu'ils se sont confinés au faubourg Saint-Marcel, dans une chambre garnie, au troisième étage, d'où ils ne sortent pas.

Une demoiselle Thierry, complaisante de la demoiselle Delisle, leur y fait compagnie.

1756, 6 août.

Nous terminerons ici l'histoire de la demoiselle Delisle ancienne danseuse de l'Opéra, qui est morte le 22 du mois de juillet dernier, rue des ossés Saint-Jacques, près l'Estrapade.

Les uns en attribuent la cause à un rhume négligé ; d'autres à un tempérament usé à force de :>oire, et c'est à cette occasion qu'on dit qu'elle est morte les armes à la main, car, le même jour, elle demanda un verre de liqueur à la demoiselle Thierry qui le lui donna, et lorsqu'elle l'eut bu, elle lui dit : « Va, ce sera le dernier ! » En effet, elle mourut deux heures après.

Le sieur Vidaud. son mari, ne l'a point quittée pendant les derniers jours, car depuis plus d'un an ils n'habitaient plus ensemble. Il demeurait

dans une chambre garnie à côté (Telle, où elle était convenue de lui donner cent livres par mois. On rapporte qu'il en était extrêmement jaloux et qu'il la supposait aussi catin qu'elle avait pu l'être dans sa jeunesse. A peine fût-elle morte qu'il fit enlever tous les effets de la maison desquels il a fait de l'argent. L'objet, dit-on, n'en est pas considérable ; si on en excepte des boucles d'oreille de 4.000 livres, le reste est peu de chose; encore voulait-elle les vendre quelques jours auparavant pour disposer de l'argent qui en proviendrait en faveur de Mlle Thierry, en reconnaissance de vingt-cinq années de service ; mais comme le joaillier ne lui en offrit que 1.800 livres, elle a différé trop longtemps à faire cette bonne œuvre puisque la mort l'a prévenue et que par ce moyen la demoiselle Thierry se trouve vis-à-vis de rien.

Le nommé Langevin, son domestique, est à peu près dans la même position. Ce misérable n'a reçu que 400 livres sur ses gages, depuis près de quatorze ans qu'il était à son service et comme la jalousie de son nouveau maître s'étendait jusqu'à lui il est fort douteux qu'il en soit jamais payé.

Au 9 septembre 1754, époque du mariage de la demoiselle Delisle avec Vidaud, cette fille devait au moins 10.000 francs dans Paris. Pendant la première année ils ont encore fait pour 3.000 livres de dettes. En sorte que ce n'est que depuis environ un an qu'elle s'est restreinte à 6.000 livres par an pour son entretien et pour la dépense de sa maison. Conséquemment de 13.000 livres de

rente viagère qu'elle tenait des bienfaits de M. le comte de Charolais, elle pouvait redevoir à sa mort 5.000 à 6.000 livres, en supposant qu'elle ait strictement réparti à ses créanciers le surplus de ce à quoi elle avait fixé sa dépense. Mais on doute qu elle ait été capable d'un tel effort ; ses affaires ont toujours été délabrées puisqu'on assure que, deux ans avant son mariage, le prince avait encore payé pour elle 13.000 à 14.000 livres de dettes qu'elle avait contractées dans l'espace de cinq années de temps.

La. demoiselle Duchesnois 56 danseuse.

1756, 6 août.

La demoiselle Duchesnois, après avoir furtivement vendu tous ses meubles et jeté l'alarme parmi ses créanciers, s'est enfin déterminée à partir pour Lyon par la diligence, samedi dernier, dans l'intention d'aller remplir l'engagement qu'elle a fait avec la demoiselle Destouches, directrice du spectacle en cette ville. Elle ne compte pas éluder le payement des 500 livres de dédit, mais elle pourrait bien en être pour les frais du voyage et se repentir de l'avoir entrepris trop légèrement, car comme la demoiselle Destouches a été obligée, à la rentrée du théâtre, de faire remplacer la demoiselle Duchesnois par une autre danseuse qui s'est, dit-elle, prévalue du besoin qu'elle en avait, il n'est [pas question] du payement des 500 livres de dédit non moins que de faire le service puisqu'il est actuellement monté ; or la demoiselle Duchesnois pourrait donc bien ne pas trouver à Lyon autant d'indulgence qu'elle en a trouvé à Paris et se repentir d'avoir été elle-

même se mettre sous la couleuvrine du Protecteur de la demoiselle Destouehes, le marquis de Rochebaron, qui est clans l'usage de traiter militairement toutes les affaires de sa juridiction.

Le sieur Linguet, fils de Linguet, huissier priseur et caissier de la Comédie Italienne, n'est pas encore consolé du départ de la demoiselle Duchesnois avec laquelle il vivait depuis trois à quatre mois. C'est un assez mauvais sujet dont le père voudrait bien être débarrassé. On dit que pour y parvenir il va lui acheter une lieutenance dans Fitscher d'où il se rendra au quartier d'assemblée à Verdun et de là dans l'Inde. Mais on croit que le père est encore loin de son calcul ; le fils se doute du dessein qu'on a de l'expatrier et on ne serait point étonné d'apprendre au premier jour, que ce jeune homme est allé rejoindre la demoiselle Duchesnois.

Demoiselle Delorge 57 ci-devant chanteuse à l'Opéra,

1753, 8 mai.

La demoiselle Delorge, demeurant rue Neuvedes-Petits-Chainps, près la place des Victoires, vient aussi d'avoir la faculté de se tranquilliser, avec la pension de 400 livres, qui lui est accordée en faveur de ses anciens services.

C'est une grande femme brune, âgée de quarante-huit ans au moins, de bonne société, qui a été assez bien faite, mais toujours fort laide. Néanmoins elle a eu, dans sa jeunesse, quelques passades avec M. de Maupeou d'Ablèges père, MM. Bontemps et Francœur. On la dit femme d'un procureur dont les affaires ont mal tourné, ce qui Fa obligée à se mettre concierge d'une maison de campagne où elle est actuellement.

La demoiselle Deschamps 58 danseuse à l'Opéra.

Lettre autographe du chevalier de Saint- Aignan.

De Paris, le 13 février 1748.

Monsieur,

Vous n'avez certainement pas ignoré le commerce que j'ai eu avec MUo Deschamps ou le Brun, les années passées. Vous avez su aussi que, voulant changer de conduite, cet hiver, je l'ai abandonnée ; mais comme elle devait beaucoup et que j'étais fâché de la voir dans une aussi triste situation, je lui ai proposé de se retirer au Bon Pasteur, et je lui ai fait entendre qu'elle y aurait beaucoup de douceurs de ma part, qu'elle y ferait son salut, et que, pendant ce temps-là, je m'arrangerais avec les créanciers pour les payer. Je crois que je ne pouvais pas lui proposer un meilleur parti. Elle n'a pas voulu l'accepter, disant qu'elle était encore trop jeune pour se convertir. Là-dessus, je l'ai abandonnée à son mau-

vais sort. Depuis quelque temps elle a délogé ; elle doit cent écus à la personne qui a Fhonneiir de vous présenter cette lettre dont plus de la moitié est argent prêté, sans compter les autres dettes. Je vous prie en grâce de vouloir bien lui faire rendre justice, vous obligerez infiniment celui qui a l'honneur d'être, avec toute la considération possible,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Le chevalier de Saint-Aignan.

1750, 15 octobre.

On a appris que vendredi, 9 du présent mois, le marquis d'Asfeld a soupe avec Mlle Deschamps, demeurant rue Neuve-des-Petits-Champs.

M. le marquis d'Asfeld est fils du maréchal de ce nom, jadis colonel du régiment d'Asfeld- Dragon, et actuellement maréchal de camp.

1750, 24 octobre.

La demoiselle Deschamps, danseuse de FOpéra, a soupe le 22 du présent mois avec le Milord Hervé, Mimie, Mariette qui relève de couche. Elle va sans doute recommencer sur de nouveaux frais avec son cher marquis d'Asfeld.

1751, 25 avril.

La demoiselle Deschamps demeure, rue de la Croix-des-Petits-Champs, chez un tapissier.

Elle est née à Paris, âgée de vingt-deux à vingttrois ans, petite, camuse, minois chiffonné, assez gentille. Son frère est ou était ouvrier en vieux vulgairement dit : Savetier, rue du Champ-Fleuri. Elle est mariée au nommé Deschamps, comédien ambulant, actuellement à Amiens. Ils ont une petite fille qu'on affirme ne pas être de lui, mais, au moins, est-elle née pendant leur mariage.

La demoiselle Deschamps a eu le marquis de Caraman qui l'a quittée sans lui avoir fait beaucoup de bien. Elle s'est ensuite trouvée restreinte à de petits soupers avec MM; Bertin de Blagny, Francœur, Rebel, quelques étrangers, mais tout cela ne ressemblait à rien. Les liaisons qu'elle a eues avec la demoiselle Briseval, sa compagne, lui ont été plus fructueuses puisqu'elle lui a enlevé son ancienne conquête, c'est-à-dire M. de la Live d'Epinay que la demoiselle Briseval aime autant qu'elle hait M. de Gindré, malgré qu'il l'accable de présents et d'attentions. C'est M. de Cindré qui donna dans le temps avis par une lettre anonyme à M. de la Live de Bellegarde, fermier général, que son fils se ruinerait indubitablement avec la demoiselle Briseval, qu'indépendamment d'une aigrette de diamants, d'un bracelet entouré de même et une infinité d'autres présents de prix, il lui avait encore donné trois billets payables au porteur de 10.000 livres chacun, lesquels ont été acquittés. Ce qui a donné lieu à la tournée que fait M. d'Epinay dans les généralités de la Rochelle et de Poitiers, d'où il

n'est revenu que depuis environ six mois* Depuis son retour jusqu'à Fépoque de la connaissance qu'il a faite de la demoiselle Deschamps, il allait encore assez assidûment chez la Briseval. Il n'en est plus question à présent; M. d'Epinay est marié et a des enfants.

1751, 29 novembre.

Le 10 de ce mois, veille de Saint-Martin, la demoiselle Deschamps, danseuse à rOpéra,emprunta une partie des diamants de la demoiselle Bellenot cadette, qui voulut bien les lui confier pour aller faire un souper, disait-elle, à la barrière Blanche (c'était, à ce que Ton croit, chez Magny) avec un étranger dont on ne dit pas le nom.

Suivant ce qu'elle avait dit, il devait lui revenir vingt-cinq louis pour cette partie, mais on a appris depuis, qu'elle avait perdu son étalage, et que le tout s'était réduit à un souper, joli à la vérité, et à deux louis seulement pour ses honoraires qu'elle n'a pas eu le courage de refuser. Quelle réduc-| tion ! et quelle humiliation pour une personne | qui, si l'on veut ajouter foi au rapport de Cavi lier, chapelier, qui l'a guerluchonnée et à celui) de la Berne, disait hautement Pété dernier qu'elle avait des relations secrètes avec le magistrat qui lui donnait, pour prix de sa complaisance, 200| louis par an.

Le sieur Deschamps a occupé depuis environ dixhuit mois un appartement au troisième, dans une maison, rue Froidmanteau, dont M. Charlet est principal locataire.

Le sieur Deschamps a donné des ordres pour faire enlever ses meubles furtivement, ce qui a été exécuté depuis le 12 ou le 15 mars 1751.

Le 24 dudit mois, Jes voisins ayant informé M. Charlet de cet enlèvement furtif, on a empêché le crocheteur commissionnaire d'enlever quelques effets de peu de valeur qui sont restés dans la chambre dont le crocheteur a emporté la clef.

Le sieur Deschamps doit le terme courant qui échoira au 1er juillet prochain. 35 liv.

Le terme prochain, attendu qu'il n'a pas donné congé 35 liv.

La capitation et les réparations locatives.

M. Charlet a chargé un procureur de présenter requête à M. le lieutenant civil pour autoriser le commissaire du quartier à faire ouvrir la porte et dresser procès-verbal des meubles.

1752, 3 may.

Samedi dernier, 29 avril, Ton perça à la demoiselle Deschamps, danseuse, un abcès qui lui est survenu sous l'aisselle, ce qui Fempêcbera vraisemblablement de paraître d'ici à quelques jours à F Opéra.

Quoique la nouvelle du jour soit que M. de la

Live d'Epinay entretienne la demoiselle Fauconnier l'aînée, et qu'il aille aussi fort souvent chez la demoiselle Verrière la cadette, il n'en est pas moins vrai, à ce que Ton assure, qu'il a renoué avec la demoiselle Deschamps. Le fait est qu'on le voit aller chez elle aussi assidûment que chez la Fauconnier, et que les finances circulent également de chaque côté.

1752, 9 juin.

Mercredi dernier 5 de ce mois, M. le comte de Valbelle l'aîné, premier guidon des Gendarmes de la Garde du Roi, a été souper au Bois de Boulogne, puis boire le ratafia à Neuilly, avec les demoiselles Lesther et Deschamps. Et pour avoir couché, le même soir avec cette dernière, il lui a fait présent le lendemain d'une montre d'or à répétition, émaillée et garnie de deux diamants.

1752, 17 août.

La demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, demeure rue du Four-Saint-Honoré, la troisième porte cochère à gauche, en entrant du côté de la rue des Deux-Ecus, vis-à-vis un confiseur.

Elle est née à Paris, âgée de vingt-quatre ans, petite, fort blanche, les yeux vifs et beaux, le visage rond, les sourcils et les cheveux noirs, la gorge fort belle, et, sans être régulièrement jolie, elle a un de ces minois de fantaisie qui plaisent.

Son père était cordonnier pour femme, cul-desac du Dauphin, près le passage des Tuileries. Il s'appelle Pages ; il demeure, (en 1756) au Petit- Gentilly avec sa femme. C'est dans cette maison que la petite sœur de la Deschamps a été cachée quatre jours.

A l'âge de quatorze ans, elle et une sœur qu'elle avait, quittèrent par libertinage la maison paternelle et comme elles avaient déjà chacune leurs connaissances, Tune prit d'un côté, l'autre d'un autre. Celle dont il s'agit ici se réfugia chez une dame Leroy, maquerelle achalandée, demeurant alors rue l'Evesque, à la Butte-Saint-Roch, où notre nouvelle prosélyte faisant à tout venant beau jeu, gagna en peu de temps la robe de taffetas avec le petit ajustement et se mit en état de figurer un peu plus décemment dans le monde.

La Leroy porte présentement le nom de Perrault, de celui d'un soldat auxGardes, qui est son souteneur et continue le même négoce, rue de la Comédie-Française, chez Lesecq, miroitier.

La Beaumont, qui subsiste encore rue Saint- Thomas-du-Louvre, à la Galerie, grande et grosse femme de bonne mine, mariée depuis quelques années à un nommé Baudouin et de laquelle il a été amplement parlé à l'occasion de la demoiselle Désirée, danseuse àFOpéra, etdel'ancienne Mainville qu'elle a successivement élevées sous le titre de nièces, la Beaumont, dis-je, s'empara de la petite Deschamps, mais elles ne restèrent ensemble que très peu de temps.

La Morisson, sa rivale, trouva le secret de débaucher cette nièce adoptive et lui fit achever son noviciat chez elle.

Le marquis de Ximénes fut le premier qui s'intéressa à son sort. Sa physionomie lui ayant plu, il la retira de ce boucan et lui fit meubler un appartement honnête. Devenue maîtresse d'un marquis qui faisait alors beaucoup de fracas, elle en prit non seulement le ton et les airs, mais encore le nom qu'elle a porté jusqu'à l'époque de son mariage avec Deschamps.

En 1745, après avoir dansé pendant quelque temps à l'Opéra Comique et avoir perdu le métier, elle s'enrôla dans la troupe de Parmentier qui suivit en Flandre l'armée commandée par le maréchal de Lôwendahl. Elle s'amouracha de Deschamps, comédien de cette troupe et fit la folie de l'épouser.

Leur union ne fut pas de longue durée. La dame Deschamps ayant donné dans la vue du comte de Glermont, ce prince l'envoya chercher un jour et l'histoire rapporte qu'à cette première entrevue ils s'exilèrent bien loin dans un jardin dépendant de la maison où il logeait et qu'ils restèrent fort longtemps sans que l'on ait su à quoi ils s'étaient amusés, trop bien cependant, ajoutait-on, que la demoiselle Deschamps n'ayant rien dans le moment pour s'essuyer que son mouchoir, elle fut obligée d'en faire usage et que le même soir, comme elle était à souper avec son mari, ayant tiré ce fatal mouchoir de sa poche, par inadver-.

tance, le mari déjà soupçonneux le lui arracha brusquement et prétendit par ce témoin muet lui opposer une preuve complète de son infidélité. En sorte que Deschamps, prenant la chose au tragique, régala sa chaste épouse dénombre de soufflets.

Ce procédé peu honnête et si peu mérité ne tarda pas à venir à la connaissance du prince qui, indigné de la hardiesse du comédien, le menaça non seulement de le faire mourir sous le bâton s'il lui arrivait de prendre de l'humeur contre sa femme, mais encore de le rencontrer chez elle lorsqu'il Fhonorerait de sa visite ; de façon qu'après un aveu aussi authentique il en fit sa maîtresse le reste de la campagne, et la traita si bien que la demoiselle Leduc, qui en fut instruite ici, craignant qu'on ne la débarquât, feignit d'être dangereusement malade pour engager le comte à revenir de l'armée, ce qu'il fit, en effet, au rapport de plusieurs officiers, et beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait dû : heureusement qu'on ne s'est point aperçu de son absence.

Cette bonne fortune de lademoiselle Deschamps lui fit cependant beaucoup plus d'honneur que de profit ; mais plus avide de gloire que d'argent, dès qu'elle fut de retour à Paris elle tenta l'impossible pour renouer avec le comte ; elle ne put y réussir. Pour s'en indemniser, elle se mit à détailler et peu de temps après, elle entra à l'Opéra par le crédit du sieur Lany, auquel, suivant l'usage, elle paya les droits d'entrée, ce qui

lui coûta peu, car elle était fort apprivoisée.

Elle trouva ensuite le Milord Leris ou Sens, parent du comte d'Albemarle, dont les bienfaits recallèrent un peu ses affaires et quoi qu'il ne lui laissât manquer de rien, elle ne put cependant résister à l'appât de cent louis que lui offrait M. de Villemur l'aîné pour coucher seulement une nuit avec elle. Le point de difficulté n'était pas de tromper le Milord, c'était une vétille ; une perte de sang considérable, qu'elle avait depuis quelques jours, apportait un obstacle invincible à la proposition ; néanmoins l'ardeur du butin l'emporta de telle sorte qu'elle se la fît arrêter et ayant bien averti le financier elle gagna la somme promise, mais cet argent lui coûta cher et pensa la mettre au tombeau, car, quatre jours après, elle tomba dans une maladie terrible qui la tint pendant huit mois sur le grabat, ce qui l'aurait totalement ruinée si le Milord qui en ignorait la cause, n'en eut fait tous les frais.

Rétablie enfin de cette maladie et le Milord étant retourné en Angleterre, elle escamota à la demoiselle Briseval, sa compagne et son amie, un de ses deux amants, ce qui fut d'autant plus sensible à celle-ci que quoi qu'ils lui donnassent beaucoup l'un et l'autre, le sort voulut qu'elle lui enlevât le cœur de celui qu'elle adorait, car elle a toujours eu Cindré en horreur.

Ge n'était cependant point un Pérou pour la Deschamps que la conquête de M. d'E pinay. Son aventure des diamants, et des billets au porteur qu'il

avait donnés à la demoiselle Briseval l'avaient un peu épuisé ; il fallut donc que la Deschamps donnât l'essor à son imagination pour tirer parti de lui, de la conjoncture où il se trouvait. Voici comment elle débuta.

La Live d'Epinay avait été chargé par une de ses parentes de lui faire l'emplette d'une applique de diamants de la valeur de 2.000 écus. L'ayant fait voir à la Deschamps, la commère à qui l'eau venait à la bouche, le pria de la lui prêter pour une première représentation d'Opéra. Il fut assez sot pbur y consentir sous la restriction que l'Opéra fini, elle la lui rendrait. C'est ce qu'elle ne fit pas. L'affaire fit du bruit et M. d'Epinay voulut requérir un commissaire de se transporter chez elle ; mais comme il avait déjà couché avec la donzelle, cela n'eût servi de rien. Par accommodement les parties convinrent entre elles que cela tiendrait lieu d'étrennes, et il ne fut plus question de ces diamants. Quelque temps après, M. de la Live de Bellegarde,père de M. d'Epinay, s'étant laissé mourir, la Deschamps crut que ce dernier lui tiendrait la parole qu'il lui avait engagée de lui donner 30.000 livres dès que cet événement arriverait ; mais elle ne joua pas aussi heureusement qu'elle avait fait pour s'approprier Fapplique dont nous venons de parler, car M. d'Epinay se moqua d'elle et l'abandonna.

Elle se consola de cette perte avec le sieur Lenoir de Monteau, sous-fermier, frère de M. de Oindre qu'elle associa ensuite à beaucoup d'autres.

Sur ces derniers temps, s'étant brouillée avec la Sauvage au point qu'elles manquèrent de se battre dans leur loge, les petits soupers où elles se trouvaient fort souvent ensemble furent aussi interrompus, en sorte que pour n'être pas totalement désœuvrée, elle s'est accommodée du sieur de la Goulande, gentilhomme de Franche-Comté, homme bonasse de qui elle tire tout ce que Ton peut tirer et qu'elle mène tambour battant. Il est entrepreneur de forges, et par dérision elle dit qu'elle veut manger jusqu'aux scories.

A l'égard du sieur Deschamps, Ton croit qu'il court la Province. Il fit une apparition à Paris il y a environ dix-huit mois et voulut, pour éviter le bruit, sortir sans payer d'un appartement qu'il occupait rue Froidmanteau, dans une maison dont le sieur Gharlet est le principal locataire; mais heureusement pour ce dernier que les voisins l'avertirent qu'on sortait les meubles furtivement et qu'il courait le risque de perdre les deux termes qui lui étaient dus s'il n'y faisait attention. Les mesures que le sieur Gharlet prit ayant dérangé celles du sieur Deschamps, son épouse acquitta les soixante-dix livres des deux termes en question.

1752, 24 octobre.

Samedi dernier, 21 de ce mois, la demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, gagna au marquis de Valbelle, brigadier des armées du roi, des

agrafes fines de bracelets. Depuis longtemps le marquis la marchandait et le prix seul avait jusque-là suspendu la conclusion du traité. La Deschamps, pour tirer meilleur parti de l'aventure, lui fit entendre qu'elle vivait toujours avec La Live d'Epinay qui l'obsédait. Cependant, elle lui dit le vendredi, au sortir de l'Opéra, que s'il voulait enfin réaliser ses offres et lui donner par avance les bijoux qu'elle venait de lui montrer, elle lui engageait sa parole d'honneur de répondre à ses désirs dès le lendemain matin, ne pouvant s'acquitter le soir même, attendu que La Live soupait chez elle, mais qu'elle saurait faire en sorte qu'il n'y couchât point. Le marquis donna dans le panneau et lâcha les enjeux. Le lendemain, dès huit heures du matin, il était à la porte delà Deschamps. La demoiselle Lesther, sa complaisante, vint lui annoncer qu'il était impossible qu'il pût entrer pour le moment, que s'il voulait repasser dans une couple d'heures son amie serait visible. Le marquis, qui avait payé d'avance, ne goûta pas la proposition, força la barrière et entra brusquement dans l'appartement, mais au lieu de trouver la demoiselle Deschamps seule et dans les bras du sommeil, il la trouva très éveillée dans ceux du sieur Dapremont, lieutenant de la compagnie de Ghampignelles. Il fut obligé de se retirer et d'attendre son tour.

1752, 18 décembre.

Depuis quelques jours M. le duc d'Orléans a fait et continue de faire des petits soupers chez la demoiselle Deschamps, danseuse à FOpéra, à laquelle il a, dit-on, fait des présents, mais peu considérables; on sait que, de ce côté, il ne se ruine pas.

1753, 7 janvier,

La demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, n'est plus, depuis quelques jours, honorée des visites de M. le duc d'Orléans. Il lui restait seulement de cette aventure, M. de Saulgeon, gentilhomme du prince, qui continuait de fréquenter chez elle en qualité de greluchon ; mais par arrangement, il n'y paraît plus, du moins aussi souvent qu'elle le désirerait, depuis que M. de Persan, capitaine de cavalerie ou de dragons, fils de l'Intendant du commerce, s'est chargé de faire les frais du ménage et de donner 400 livres par mois à la demoiselle Deschamps.il est même si jaloux de sa nouvelle conquête que quelqu'un, dans sa confidence, cherchait ces jours-ci une personne de confiance pour observer la demoiselle Deschamps dans la crainte qu'il a qu'elle ne voye encore le prince ou le sieur de Saulgeon. Le hasard a voulu que l'on ait jeté les yeux sur un de mes clercs qui s'est contenté d'écouter la proposition sans l'accepter.

1753, 28 janvier.

Lettre de M.Chalost à la demoiselle Deschamps : « Vous ne devez pas, Madame, me trouver trop poissant, je vous ai bien laissé le temps de la réflexion depuis le dernier rendez -vous manqué ; mais vous me blâmeriez si je vous perdais de vue et ne vous faisais pas souvenir que vous n'êtes pas quitte envers moi. Je vous écris pour vous demander ce que vous souhaitez que ceci devienne ; mandez-moi le jour et Fheure que vous voulez que j'aille chez vous ou si vous comptez qu'il ne sera plus question de rien de vous à moi. Je vous demande sur cela votre dernier mot étant bien aise de savoir à quoi m'en tenir. J'espère que vous me donnerez des nouvelles satisfaisantes et que vous me traiterez comme le méritent mes procédés pour vous. Si vous êtes capable de retour, je n'aurai rien fait de trop et en toute occasion je serai charmé de vous marquer combien je suis reconnaissant de ce qu'on fait pour moi. Adieu; malgré vos rigueurs je vous embrasse de tout mon cœur. »

Cette lettre est écrite de la main de M.Chalost qui a une charge dans la garde-robe du Roi. Le dit sieur de Chalost, présenté chez la demoiselle Deschamps par M. Monteau, lui avait fait présent de deux robes de Perse et de vingt-cinq ou trente louis comptant que la demoiselle serait reconnaissante de ses bienfaits ; mais le surlendemain,

s'étant présenté à sa porte, elle se fît celer et le dit de Chalost ayant été plusieurs fois chez elle, sans la trouver, il lui écrivit, le mois passé, cette lettre.

1753, 8 février.

La demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, se console depuis quelques jours de la perte qu'elle a faite de M. de Persan qui Ta quittée pour prendre la demoiselle Lamotte, avec M. de Wan Eyck, envoyé de Liège. Reste à savoir si cet homme qui n'est guère connu sur le ton d'entreteneur, en supposant qu'il veuille prendre cette qualité chez la demoiselle Deschamps, s'accoutumera longtemps à ses petites infidélités, car c'est une commère qui en prend où elle en trouve ; d'ailleurs M. de Wan Eyck ne passe point pour faire de grande dépense avec les femmes. Le fait est néanmoins, que depuis quelques jours il est fort assidu chez celle-ci.

1753, 16 février.

Les soupers que M. le duc d'Orléans faisait avec la demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, qui avaient été interrompus, recommencent depuis quelques jours. Il en a fait un chez elle, lundi 12 de ce mois, où étaient la demoiselle Deschamps, la demoiselle Gaussin et la demoiselle Lesther. En homme il y avait M. le duc d'Orléans, le comte

de Frise et de Montauban, le marquis de Ségur, le baron de Bezenval, M. Uanezan, sous-lieutenant de la compagnie de Bragelongue, rue Taranne, quatrième frère de M. de Bonnac, de Saulgeon, gentilhomme du prince et le sieur Colet. Cette compagnie n'est sortie qu'à quatre heures du matin. Le jeudi précédent, 8 du même mois, il y en a encore eu un où les mêmes demoiselles se sont trouvées, mais on ignore quel était le nombre des convives.

Colet est un faiseur de vaudevilles assez à la mode. Depuis longtemps il est en possession de plaire à Mœfl de Meulan, épouse du receveur général des finances. Il est encore, à ce qu'on dit, fort bien auprès du duc d'Orléans.

1753, 22 mars.

Si les soupers que la demoiselle Deschamps fait avec M. le duc d'Orléans ne concourent pas à améliorer sa fortune, car Ton tient que ce prince n'est pas magnifique dans ses plaisirs, il lui donne au moins un relief et une sorte de réputation. C'est peut-être le seul motif qui a déterminé M. de la Live d'Epihay à quitter totalement la demoiselle Fauconnier Faînée et la demoiselle Verrière la cadette pour renouer avec celle-ci, et s'attacher uniquement à elle. Depuis cette époque, il lui a déjà fait plusieurs présents de prix, surtout en diamants.

1753,24 mars.

On tient que M. le duc d'Orléans a envoyé le 19 de ce mois la lettre de divorce à la demoiselle Deschamps, au moyen de quoi elle se restreint à M. de la Live d'Epinay auquel elle associe néanmoins le sieur de la Cour lande qu'elle a déjà plumé Tété dernier et un M. de Saulegue, riche Hollandais, demeurant chez M. de Beckenroode, ambassadeur des Etats Généraux, rue de l'Université, à l'hôtel de Pons ou Pois, qui lui donne beaucoup. La demoiselle Deschamps paraît adopter le précepte de la Carton qui dit que dans leur métier il n'y a pas de plus grand plaisir que de faire sa fortune en détail, car aucune de ses compagnes ne varie le plaisir autant qu'elle.

1753, 12 avril.

Vendredi dernier, 0 de ce mois, le Guet a arrêté et conduit chez le commissaire, au Grand Châtelet, le nommé La Jeunesse, laquais de la demoiselle Deschamps, danseuse à POpéra-comique, la nommée Victoire, sa femme de chambre, et la Dame Hurel, revendeuse à la toilette. Le mercredi suivant, 11 du même mois, c'est-à-dire hier, ces deux femmes ont été transférées à PHôpital, et le sieur La Jeunesse à Bicêtre, celui-ci, dit-on, pour avoir tenté de violer la petite Deschamps, bellesœur de celle qui danse à l'Opéra, et les deux

femmes pour lui avoir prêté leur ministère dans cette opération, l'une en tenant la petite par la tête, l'autre par les pieds.

Quoi qu'il en soit de cette aventure qui n'est rien moins qu'heureuse pour la demoiselle Deschamps, si elle en était à son début ; car quoique Deschamps eût jusque-là affecté de la garder à vue, plusieurs personnes assurent non seulement qu'elle n'est pas si innocente sur cet article qu'on veut le faire entendre, mais que le grand motif de Deschamps a été uniquement de se soustraire par cette manœuvre concertée au paiement d'une somme de 1.200 à 1.300 livres dont il est redevable à la Hurel.

La demoiselle Deschamps dont il s'agit ici, entre dans sa quatorzième année. Elle est petite, blonde, d'une figure un peu doguine, point jolie.

1753, 17 août.

Le 6 de ce mois, la demoiselle Deschamps et la petite Retz (Rais), toutes deux danseuses à l'Opéra, furent à la Comédie-Française et semblaient disputer laquelle serait la plus brillante. L'une et l'autre avaient un bouquet et deux agrafes fort riches en diamant, outre ceux qu'elles avaient dans leur coiffure; mais l'honneur du triomphe fut décerné à MUo Retz qui avait de plus que sa concurrente une robe de taffetas cramoisi garnie de bavaroise pareillement en diamant, ainsi que la pièce de corps. On pense bien, quoiqu'elles

soient toutes deux assez bien en diamants, qu'elles doivent au bijoutier une partie de leur parure. Néanmoins quelqu'un d'instruit disait que ceux qu'avait la Deschamps lui appartenaient, et cette même personne dit, pour admettre la possibilité, tenir du sieur Fontaine, secrétaire de commandements de M. le duc d'Orléans, que la commère a eu le talent de tirer du prince plus de 600 louis en moins de deux mois, ce qui est une somme considérable pour lui que l'on taxe de fort mal payer cette sorte de marchandise.

1753, 28 août.

Depuis l'ordinaire dernier, on a appris que les petits soupers de M. le duc d'Orléans avec la demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, subsistent toujours. Les demoiselles Sauvage et Pouchon y sont même admises quelquefois, mais la demoiselle Sauvage plus souvent que sa camarade. Le mari de la Deschamps passe, à ce que l'on dit, par les remèdes.

1753, 20 septembre.

Pour consoler la demoiselle Deschamps de la perte qu'elle est à la veille de faire du sieur Deschamps, son mari, dont les médecins et chirurgiens désespèrent, M. le duc d'Orléans lui donna à souper, mardi dernier, 18 de ce mois, à Passy, dans la maison de M. le comte de Valentinois. On

vit le prince y aller sur les sept heures du soir en chaise de poste et la demoiselle Deschamps s'y rendit immédiatement après.

M, le duc d'Orléans va presque tous les jours à cette maison. Hier, 19, il y fut encore souper et en revint ce matin à quatre heures, mais on ignore si la demoiselle Deschamps était de la partie.

M. le comte de Valentinois, frère cadet du prince de Monaco, et son épouse, y sont actuellement et y reçoivent grande compagnie.

1753, 23 octobre.

Tout le monde veut, et, en effet, il y a beaucoup d'apparence, que la demoiselle Deschamps, danseuse à FOpéra, soit enfin déclarée maîtresse en titre de M. le duc d'Orléans. L'on en juge : 1° sur ce qu'elle en a dit elle-même avant de disparaître, car il y a plus de trois semaines qu'on ne l'a vue et qu'elle a obtenu de l'Opéra un congé de trois mois; 2° sur la dépense considérable qu'elle fait chez elle, d'où elle a fait congédier tous les autres locataires, en sorte qu'elle a, à elle seule, la totalité de la maison, où les ouvriers de toute espèce, menuisiers, serruriers, vitriers, peintres, sculpteurs, doreurs travaillent depuis cette époque, et Ton ajoute que les petits bois des croisées de son appartement ainsi que les volets sont dorés, et au lieu de carreaux ordinaires, ce sont de grands verres de Bohême, qui imitent la glace.

Malgré l'appas de toutes ces grandeurs, elle

court le risque de n'en point jouir, car on assure qu'elle passe actuellement les remèdes chez quelque chirurgien à Chaillot,dans la petite maison du sieur de Montamant, gouverneur du Palais Royal. Avant d'entamer cette retraite, elle a congédié sa femme de chambre, son cuisinier et son laquais. Par le crédit du prince, il est question d'un emploi de 8.000 livres en province, que Ton donne au sieur Deschamps, présentement hors de danger, s'il n'est rétabli.

1753, 7 novembre.

La demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, est attendue chez elle vendredi ou samedi prochain. Pendant son absence, le sieur la Rivière, ci-devant valet de pied de M. le duc d'Orléans qui depuis en a fait un de ses valets de chambre, couchait au troisième dans la maison de la Deschamps afin d'avoir Pœil sur les ouvriers et il a seulement à ses ordres pour les commissions du dehors, un petit Savoyard, couchant aussi dans la maison auquel on est convenu de donner vingt sous par jour, car comme nous Pavons remarqué danslafeuille précédente, la demoiselle Deschamps a congédié tous ses domestiques la veille de son départ. Le public persiste toujours à croire qu'elle vient de passer les remèdes.

Le sieur Deschamps, son mari, paraît être guéri, mais il n'est pas encore placé. On Pa vu il y a quatre à cinq jours se promener au Palais Royal.

Rapports de police 1 1 1

1753, 15 novembre.

Ce n'a pas été sans fondement que le bruit a couru dans Paris que la demoiselle Deschamps était entretenue par le comte de Goubert, puisque, avant le voyage de Fontainebleau, il est venu chez elle pendant huit jours plutôt quatre fois qu'une et que M. le duc d'Orléans étant aussi venu pour lui rendre visite, elle lui déclara qu'elle ne pouvait plus avoir l'honneur de le recevoir dans le dessein où elle était de s'attacher uniquement au comte de Goubert qui, moyennant ce sacrifice, offrait de lui assurer 3.000 livres de rente. A ce propos, on rapporte que le prince lui répondit : « Eh bien! je vous en ferai 4.000 » et que dès le lendemain il la fit partir pour Villers-Gotterets dans la crainte que pendant qu'il serait à Fontainebleau elle ne renouât connaissance avec le comte. Elle y est encore actuellement et on ne l'attend ici qu'à la fin du mois. ^

Cette infidélité au comte de Goubert n'ayant pas transpiré il est retourné à la demoiselle Mainville.

On assure qu'elle a remercié à l'Opéra.

Mlle Deschamps est avec sa mère (à lui) à la barrière Saint-Lazare.

1753, 8 décembre.

Quoi qu'il en soit des propos que l'on tient au sujet du départ prétendu et du mariage de la

demoiselle Deschamps avec M. le comte de Coubert, il est constant qu'ils n'ont eu de relations ensemble que pendant huit à dix jours, ainsi qu'il a été dit dans la feuille du 15 novembre dernier, et que tout le temps de son absence, elle est restée à Villers-Cotterets ou chez un chirurgien, mais toujours à la disposition de M. le duc d'Orléans.

Hier, 7 de ce mois, elle a dîné chez elle, rue du four Saint-Eustache, Deschamps son mari y a aussi dîné ; cependant, ainsi que nous l'avons dit, il ne demeure pas avec elle.

Elle est à Paris depuis le jour Saint- André et elle ne s'en est point absentée.

Jeudi dernier, 6 de ce mois, M. le duc d'Orléans est venu chez elle à dix heures du soir et on a vu des gens de sa livrée à la porte de la demoiselle Deschamps. Enfin, pendant l'absence de la demoiselle Deschamps, le nommé la Rivière qui appartient au prince, a eu l'œil sur les ouvriers et il n'est sorti de la maison avec sa femme qu'à l'arrière de la demoiselle Deschamps.

Tous ces faits ont été scrupuleusement constatés de nouveau jusque dans l'intérieur même de la maison puisque personne ne s'y est introduit. On nous a rapporté qu'on a vu hier plusieurs piles d'assiettes, de plats d'argent dans la cuisine, qui venaient d'être desservis; que la demoiselle Deschamps a présentement deux grands laquais et qu'incessamment, elle doit en avoir un troisième.

A l'égard de M. de Goubert, on a été chez lui,

rue du Bac, vis-à-vis des Jacobins. On le dit actuellement à sa terre de Goubert ; il revient lundi ou mardi.

1754, 3 janvier.

Les ennemies de la demoiselle Deschamps, jalouses de sa gloire et des airs qu'elle prend, publient partout qu'elle a été manquée et qu'elle repasse les remèdes chez elle. Si le fait est vrai, on la traite donc différemment qu'elle ne vient de l'être, car on Ta vue sortir et vaquer à ses affaires comme auparavant.

Il est bien décidé qu'elle a quitté l'Opéra. Elle a actuellement un domestique d'augmentation, c'est-à-dire trois laquais au lieu de deux qu'elle avait le mois dernier ; une femme de chambre et une cuisinière.

M. le duc d'Orléans ne vient jamais chez elle que de nuit.

1754, 13 janvier.

Il est bien certain que M. le duc d'Orléans a quitté la demoiselle Deschamps depuis une quinzaine^de jours. On & envoyé, il y a quelque temps, à ce prince, la vie de cette fille, qu'on avait mise en chanson. Il est encore bien sûr que M. le duc d'Orléans ne lui a pas tant donné qu'on dit.

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