janvier
11 n'est point encore bien décidé, ou non, que M. le duc d'Orléans ait absolument quitté la demoiselle Deschamps; néanmoins Ton prétend qu'il n'a pas mis le pied chez elle depuis plus de treize jours, et à cette occasion, on assure que la demoiselle est inconsolable.
Gomme un malheur ne va jamais seul, on ajoute que n'ayant pas été bien guérie, elle a été obligée de se remettre dans les remèdes chez elle et que le mercure a causé de si grands désordres, qu'elle en a eu, il n'y a pas bien longtemps, la tête d'une grosseur énorme. Plusieurs dents lui en sont tombées et qu'elle sera fort heureuse si elle n'y perd un œil.
Tout ce qui peut la consoler dans une position aussi critique sont les 3.000 livres de rente que le prince lui a faites et pour plus de 40,000 livres de meubles qu'il lui a donnés.
Ceux qui se plaisent à mettre du merveilleux dans les choses ou plutôt qui veulent les orner, disent que Mrae la Duchesse d'Orléans, scandalisée de ce que le prince avait réformé dix à douze de ses officiers, retranché plus de soixante de ses chevaux et licencié vingt à trente domestiques pour fournir aux dépenses de cette femme aurait pu chercher les moyens de s'en défaire par le ministère de celui qui la traite actuellement ; mais indépendamment de ce qu'elle est incapable d'une action aussi noire, il est plus probable de
croire que la demoiselle Deschamps ne s'étant pas trouvée radicalement guérie lorsqu'elle est revenue chez elle, le prince a pu en ressentir les effets et pour cette raison Fa quittée. A l'égard des accidents survenus à la santé de la demoiselle Deschamps durant cette seconde opération, il ne fa ut pas aller si loin en chercher la cause. Le mercure seul, lorsqu'il n'est pas châtié soit par la dose, soit par la préparation, peut facilement les occasionner.
D'autres enfin assurent que M. le duc d'Orléans n'a quitté la demoiselle Deschamps et diminué sa maison que pour se remettre des 300.000 livres qu'il a perdues au jeu avec le Roi dans les premiers jours de l'an.
Le prince de Gondé a, dit-on, pareillement perdu 500.000 livres dont le comte de Charolais, répondant à la question du roi, a remis le paiement à la rentrée du Parlement.
1754, 6 février.
On assure que la demoiselle Deschamps a donné la chaudepisse au comte de Coubert, en reconnaissance du bien qu'illui a fait , car l'on prétend que les 2.000 ou 3.000 livres de rente dont il est question proviennent de l'argent qu'elle a tiré de lui et nullement du prince ; trop bien cependant qu'elle a placé ce qu'elle avait de comptant chez M. le duc d'Orléans. lien est presque de même des dépenses qu'elle a faites chez elle, lesquelles roulent pour
la majeure partie sur le compte de M. deCoubert, lequel venait coucher avec elle dès que le prince était sorti. Pendant tout le temps de cette intrigue, la demoiselle Mainville est restée à la terre de Coubert afin de lui en dérober la connaissance.
1754, 24 avril.
Malgré la médisance, peut-être même calomnie, la demoiselle Deschamps, danseuse à FOpéra,n'a pas moins repris dans ses filets le comte de Coubert. Son équipage est toutefois à sa porte. On ajoute qu'elle a plusieurs cordes à son arc et qu'elle prête sur gages à de très gros intérêts.
1754, 29 mai.
Le comte de Coubert qui a été pendant trois semaines comme en prison chez la demoiselle Deschamps pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers, qui sont, dit-on, en grand nombre, a vraisemblablement pris des arrangements avec eux puisqu'il sort depuis trois jours. Il doit deux mois d'honoraires, à cinquante louis chacun, à la demoiselle Mainville, son ancienne maîtresse, qui a déjà assez inutilement envoyé vingt fois son domestique pour les lui demander. La demoiselle Deschamps part au premier jour avec lui pour aller à sa terre de Coubert ; malgré cela le mari de la Deschamps vient de temps en temps dîner à la maison.
1754, 16 octobre.
On assure que la demoiselle Deschamps veut bien temporiser jusqu'au renouvellement de Tannée avec le comte de Coubert, qu'elle n'aime pas, mais en faveur de la promesse qu'il lui a faite de lui acheter, pour ses étrennes, la petite maison qu'elle tient seulement à loyer à Pantin. Elle veut bien se contraindre jusque-là,après quoi elle se propose de lui chercher une querelle d'Allemand et de, le congédier. C'est du moins ce qu'elle a dit en confidence il y a quelques jours à une de ses amies.
1754, 26 novembre.
La demoiselle Deschamps, danseuse à FOpéracomique, sœur de Deschamps, acteur du même théâtre, demeure, du terme dernier, rue de Bourbon à la Villeneuve, chez le chaudronnier, avec la demoiselle de Villiers, aussi actrice de l'Opéracomique. Elles occupent à elles deux tout le premier étage de cette maison sur le devant et sur le derrière.
Depuis six semaines, la demoiselle Deschamps est entretenue par M. Boutin de la Columière, maître des requêtes, demeurant rue de Richelieu près le cul-de-sac de Menars. il lui donne 400 livres par mois.
Presque tous les jours, à midi,il vient dans son équipage qui va ensuite se mettre à deux ou trois
rues plus loin. Quelquefois aussi, il y vient à pied, sans suite, ses cheveux en bourse, Tépée au côté, enveloppé dans une redingote.
1755, 6 février.
On prétend que M. le comte de Goubert a tenu sa parole à la demoiselle Deschamps, danseuse à l'Opéra, en lui faisant présent pour ses étrennes de la petite maison de Pantin qu'il a acquise pour 20.000 livres, mais il n'est pas encore question qu'elle lui ait tenu la sienne. Elle paraît, au contraire, très disposée à le conserver le plus longtemps qu'elle pourra, c'est-à-dire tant qu'elle ne trouvera pas mieux. On sçait que cette sorte de gibier ne se prend guère par le cœur.
Deschamps la cadette
1755, 30 avril.
Depuis quelques jours M. Brissard, fermier général, courtise de près la demoiselle Deschamps la cadette, nouvelle danseuse à l'Opéra, sœur de celle entretenue par M. de Coubert, chez laquelle les entrevues se font. Jusqu'ici, cependant, tout s'est réduit à des promesses dont les principales sont de lui meubler un appartement et de régler ses honoraires à cent pistoles par mois. Tout cela est beau dans la spéculation, quoique M. Brissard ignore l'aventure qui a donné lieu à l'interrogatoire que le commissaire Merlin a fait subir, le 7 avril 1753, à Victoire le Sœur, femme de chambre de la Deschamps, à Nicolas Hervé dit La Jeunesse, et à la nommée Hurel, revendeuse à la toilette, à l'occasion d'un prétendu viol delà petite; conséquemment qu'il soit dans la persuasion d'en avoir les gants. On doute encore que ce traité ait son exécution par la raison que Brissard a la réputation d'être aussi prodigue d'attentions, de petits soins, qu'il est avare de sa bourse
et que la petite, dont la vocation a devancé le nombre des années, rien moins qu'amoureuse de lui, est aujourd'hui en trop bonnes mains pour risquer de donner dans le piège qu'il lui tend. La demoiselle Deschamps entre dans sa quinzième année. Elle est petite, passablement bien faite, blonde, marquée de petite vérole, point jolie. Elle demeure au faubourg Saint-Laurent avec sa mère et son beau-frère.
1755, 12 septembre.
Dimanche dernier, 7 de ce mois, jour de la fête de Saint-Cloud, sur les dix heures du matin, le comte de Goubert a fait divorce avec la demoiselle Deschamps, ci-devant danseuse à l'Opéra, qui l'obérait depuis fort longtemps et l'on assure qu'il n'y a point eu d'autre motif que celui de lui avoir demandé, en plaisantant, les cent pistoles qui lui revenaient pour ses honoraires du mois d'août, sur lequel il était en retard. Cette plaisanterie, déplacée suivant lui, donna lieu à quelques explications peut-être un peu vives. Chacun crut avoir droit de se plaindre ; le comte se tenant particulièrement offensé du compliment s'est retiré piqué et bien résolu de ne plus retourner chez elle. Jusqu'ici il lui a tenu parole. Néanmoins il lui a envoyé les cent pistoles qui avaient fait le sujet de la contestation et cet envoi était accompagné d'une lettre qui annonçait à la demoiselle Deschamps qu'elle n'est plus
RAPPORTS DE POLICE 12 l
sur l'Etat et qu'à compter du premier de ce mois ses appointements demeurent supprimés.
1755, 19 septembre.
La demoiselle Deschamps Faînée, danseuse, qui avait quitté l'Opéra, y est rentrée et a reparu pour la première fois, sur ce théâtre, dimanche dernier, 14 de ce mois. Elle avait dit-on, pour plus de 100.000 livres de diamants sur elle Jusqu'à des boucles de souliers qu'on estime au moins 20.000 livres.
Une tabatière d'or dans laquelle est son portrait entouré de diamants et cinquante louis dont elle a fait présent au sieur Lany, maître des ballets, ont levé tous les obstacles qui auraient pu s'opposer à sa nouvelle initiation. En considération d*un procédé aussi honnête le sieur Lany lui a fait continuer les appointements de 200 livres qu'elle avait avant de quitter l'Opéra, et il a ôté à la demoiselle Sauvage la loge où elle s'habillait pour la donner à la demoiselle Deschamps.
Lorsque ses camarades lui observent que, riche comme elle est, elles sont étonnées de ce qu'elle rentre à l'Opéra, elle leur répond, dit-on, qu'elle a ses raisons pour cela et qu'elle seule a la connaissance de la situation de ses affaires. En effet, on estime qu'elle doit plus de 100.000 écus sur le pavé de Paris. Son mobilier est prodigieux et d'une grande richesse. Un seul cabinet de la Chine a coûté 30.000 livres. Elle a pour plus de 50.000 li-
vres de vaisselle d'argent ; ainsi du reste. Et quoique le comte de Goubert Tait quittée, ainsi que nous l'avons remarqué dans la feuille précédente, elle- a toujours un équipage brillant et leste, qui, lorsqu'elle vient à l'Opéra, l'attend ordinairement dans la cour du Palais Royal.
1755,31 octobre.
La demoiselle Deschamps l'aînée, danseuse à l'Opéra, n'a point borné sa reconnaissance aux seuls présents qu'elle a faits au sieur Lany, maître des ballets ; on assure qu'elle y a ajouté le privilège de venir coucher toutes les nuits avec elle et qu'il en fait usage jusqu'à nouvel ordre.
Quoique le comte de Goubert ne soit point encore remplacé elle nage toujours dans le sein de l'opulence. L'on rapporte, à ce sujet, qu'il y eut hier huit jours (jeudi 25 septembre) qu'elle vint à FOpéra à la répétition de l'après-midi. M. le Prévôt des Marchands y était et fut curieux de voir une grande boîte en or, de forme carrée, enrichie de diamants d'un travail exquis, qu'elle tira nonchalamment de sa poche. Après qu'il l'eut longtemps examinée avec attention, il la lui remit et lui en fit l'éloge. La demoiselle Deschamps, humiliée de ce compliment, lui répondit sur le ton d'une femme qui jouirait au moins de 100.000 livres de rente : « Comment, monsieur, vous trouvez cela beau ? Ce n'est qu'un chiffon ! » 11 est vrai que cette boîte n'a coûté
que 5.000 livres et au fond c'est une misère pour une princesse comme elle.
1755, 31 octobre.
En dépit du qu'en dira-t-on, la demoiselle Deschamps l'aînée fait rouler depuis quelques jours un équipage tout neuf plus brillant que ce qu'on lui a vu jusqu'à présent.
On assure que depuis environ trois semaines, M. le duc d'Orléans recommence à lui rendre des visites nocturnes, qu'il laisse son carrosse à l'écart et qu'il vient à pied chez elle. 11 y entre ordinairement à onze heures ou minuit, et souvent il n'en sort qu'à quatre heures du matin.
1755, %28 novembre.
Depuis quelques jours, la demoiselle Deschamps cesse de faire la guerre à ses dépens. Elle vient de prendre dans ses filets M. le marquis de Benouville, guidon de gendarmerie, demeurant rue des Saints-Pères vis-à-vis le duc de Bourbon.
C'est un jeune homme de vingt-quatre à vingtcinq ans, originaire de Normandie. Ses père et mère demeurent ordinairement à Caen et ne viennent que de loin en loin à Paris. On ignore s'ils défrayent la maison de leur fils ; tout ce que l'on sait c'est qu'elle est montée sur le grand ton. Il a un équipage brillant, plusieurs domestiques, un suisse et fait beaucoup de dépense.
L'on tient qu'après la mort de ses père et mère, s'il leur survit, il jouira au moins de 60.000 livres de rente. Il n'a qu'une sœur qui est sa cadette, et qui, ainsi que lui, n'est point encore mariée.
1756, 2 janvier.
La demoiselle Deschamps Faînée n'a pu s'exécuter sur tous les points que M. de Benouville, guidon de gendarmerie, voulait exiger d'elle : il s'agissait particulièrement d'être un peu plus sédentaire. Elle eut la complaisance de s'y prêter pendant huit jours, mais une scène qu'ils eurent ensemble à l'occasion de laquelle il fit, de son autorité, ôter les chevaux qu'elle avait fait mettre à son carrosse pour aller en ville, fut le signal du divorce. Dès le lendemain, elle lui écrivit à ce sujet une lettre impertinente et depuis ce moment il n'a pas remis les pieds chez elle. Il y a de cela environ trois semaines.
Immédiatement après, elle fit une affaire qui lui valut 100 louis. On la circonstancié de deux façons.
Les parties adverses disent qu'un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, qu'on ne nomme pas, et qui est dans la robe, ayant appris que la place était vacante, se présenta et fit des offres. 100 louis d'entrée de jeu et 50 louis par mois parurent susceptibles de l'attention de la demoiselle Deschamps. Il ne s'agissait même plus que de consigner les 100 louis de pot de vin, l'article
des honoraires pouvant recevoir quelque délai. Mais le jeune homme ne s'étant précautionné ni sur l'un ni sur l'autre objet, la conclusion du traité fut différée au lendemain, et jusqu'à ce, toutes faveurs furent suspendues. Enfin, on allait se séparer lorsque la demoiselle Deschamps se ressouvint qu'il avait tiré une fort belle montre. Elle demanda à la voir et après Favoir mûrement examinée elle lui dit obligeamment qu'elle la retenait pour gage de la parole qu'il lui donnait de la revenir voir le lendemain, et, en effet, elle la donna sur-le-champ à la dame Regnaudin, sa femme de chambre, pour la serrer. Le lendemain le monsieur envoya son domestique demander la montre. La demoiselle Deschamps lui fît répondre qu'ayant compté sur la parole de son maître et se trouvant dans le cas d'avoir besoin de 100 louis, elle l'avait mise en gage pour cette somme ; qu'elle ne savait d'autre expédient pour la retirer que l'exécution de la convention qu'elle avait faite avec lui la veille. Cette réponse fit sentir au jeune homme qu'il avait donné dans l'embuscade et qu'inutilement il chercherait à composer avec elle. Il lui envoya les 100 louis et son domestique lui rapporta sa montre.
La demoiselle Deschamps et ses partisans racontent l'affaire différemment et y font entrer de sa part beaucoup plus d'amour-propre que d'intérêt, car, au fond, disent-ils, 100 louis sont une misère pour elle. Informée par la voix publique que le jeune homme en question s'était vanté d'obtenir
d'elle les dernières faveurs et de l'escroquer, elle se tint sur ses gardes, bien résolue de lui faire voir qu'il n'était encore qu'un novice auprès d'elle. Quelques jours après, il vint, en effet ; on l'annonça et il lui fit son compliment. Quoiqu'il ne fut pas porteur des 100 louis stipulés pour les préliminaires, elle ne crut pas malgré cela être en droit de lui faire impolitesse ; au contraire, elle lui fit accueil et feignit de prendre pour argent comptant tous les mensonges qu'il lui débita. Bref, on soupa. Lorsqu'il fut question de se mettre au lit, la demoiselle Deschamps lui réitéra combien elle le croyait de bonne foi et incapable de manquer à sa parole d'honneur. Nouvelles protestations, nouveaux serments de sa part; après cela, il se mit au lit.
La donzelle voyant l'affaire engagée au point où elle l'avait désiré, s'empara de la montre sur laquelle elle avait déjà jeté son dévolu dès le commencement du souper et dit au monsieur, en plaisantant que quoiqu'elle fût bien persuadée de son exactitude à remplir ses engagements, il ne pouvait trouver mauvais (son intention étant de lui donner les 100 louis promis) qu'elle retint sa montre en otage. L'argument était pressant, mais comment l'éluder ? Il n'y avait plus moyen de reculer à moins que d'avouer la supercherie qu'il méditait. Il préféra donc, par honneur, de soutenir la gageure jusqu'au lendemain matin, espérant trouver quelques rubriques pour se tirer de là, sans y laisser de ses plumes. Il ne connaissait pas la
demoiselle Deschamps; elle s'acquitta néanmoins envers lui, mais elle ne voulut en paiement ni parole, ni billet. Force lui fut d'en passer par là : il lui envoya les 100 louis dans la journée. On lui rendit sa montre.
Quoique cette - aventure ait fait assez de bruit dans le tripot, on n'a cependant jamais trop su le nom de celui qui y a donné lieu. On a d'abord dit que c'était le fils de M. de Méliand, Intendant de Soissons. Vérification faite, M. de Méliand n'a qu'une fille unique, actuellement âgée de six ans. Un fils qu'il avait à peu près du même âge, est mort il y a deux ans. Mais peut-être a-t-on voulu dire M. le Peletier de Morfontaine, maître des requêtes, fils de M. le Peletier de Morfontaine, conseiller d'honneur à la Grand'Chambre, ci-devant Président à la deuxième des Enquêtes, demeurant vieille rue du Temple. Du moins, pour l'âge, le geste, le maintien ressemble-t-il beaucoup au héros de la pièce, car celui dont il s'agit est un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, dans la robe, marchant singulièrement et affectant de porter l'épaule droite beaucoup plus haute que la gauche. Or tout ceci cadre parfaitement avec M. de Morfontaine. D'ailleurs il allait fréquemment chez la demoiselle Deschamps.
On assure que M. Séguier, avocat général, a quitté la demoiselle Vaubertrand. Ce qu'il y a de certain c'est que depuis trois semaines ou un mois, il vient assez régulièrement chez la demoiselle Deschamps.
1756, 8 janvier.
Jeudi dernier, il y eut une grande fermentation parmi les dames de FOpéra et Ton peut dire, pour Thonneur du corps, qu'on n'a jamais eu tant de chaleur pour le bien de la cause commune. Voici le fait. Quelques jours auparavant, on fait intervenir chez la demoiselle Deschamps Faînée un monsieur qui se plaint à elle de ce que sa sœur cadette infecte tout Paris. Ce à quoi elle devrait bien remédier en la faisant enfermer. La demoiselle Deschamps parut se rendre à des plaintes aussi légitimes et répond de l'abondance du cœur : « Vraiment, monsieur, vous avez raison il n'y a pas de temps à perdre, cela pourrait bien me revenir. »
Quoiqu'il en soit du bon mot qu'on a cherché à ajouter au théâtre, il est certain que la demoiselle Deschamps cadette fut arrêtée chez sa sœur, mercredi au soir, 31 décembre 1755, en vertu d'un ordre du Roy, accordé, dit-on, à la recommandation de M. le duc d'Orléans, et qu'elle fut conduite, les uns disaient dans un couvent, d'autres à Sainte-Pélagie, les derniers enfin n'hésitaient pas de décliner l'Hôpital directement. Un fait certain est que la demoiselle Deschamps Faînée s'est emparée pendant ce temps des meubles de sa sœur, rue Montmartre, et que M. le Prévôt des marchands, informé de Fincident par les sieurs Routeur et Levasseur, n'a aucunement voulu
prendre connaissance de cette affaire, dans la crainte, dit-on, d'y rencontrer M. le duc d'Orléans. Cependant, comme il n'y allait pas moins que de renverser les privilèges de l'Opéra on ne put lui faire aucune question sur la révocation de la Deschamps si elle indiquait l'azile actuel de sa sœur soit qu'elle fût dans un couvent, soit qu'elle fût chez un chirurgien, comme elle le disait. La petite parut mardi dernier, c'est-à-dire avant-hier, 6 de ce mois, et dansa dans le quatrième acte de Roland où elle fut fort applaudie, mais comme si sa sœur ne la perdait point de vue et qu'elle l'avait endoctrinée.
Elle vient de demander un congé de trois mois qui lui a été accordé sous la condition qu'on saurait toujours où elle serait. Elle couche chez Deschamps, son beau-frère, rue Saint-Honoré, au coin de la rue Fromenteau, au café des Beaux-Arts. Quelqu'un qu'on ne nomme pas encore, travaille, dit-on, à liquider ses dettes dont l'objet se réduit à 5.000 ou 6.000 livres. Depuis, on tient du sieur Lany que l'enlèvement de la demoiselle Deschamps cadette a été fait sans le secours de l'autorité pour le bien de ses affaires, qu'elle a été cachée pendant quatre jours au faubourg Saint-Laurent, dans la maison du sieur Deschamps, son beau-frère et que sur le bruit qu'on répandit qu'elle venait d'être enlevée de Tordre du Roi, sa sœur a tiré parti de la conjoncture pour transiger avec les créanciers à des conditions très onéreuses pour eux.
1756, 23 janvier.
La demoiselle Deschamps, ci- devant actrice de l'Opéra-comique, vient de quitter ce spectacle et est partie pour Lyon il y a huit à dix jours pour aller jouer la comédie dans la troupe de la demoiselle Destouches, avec laquelle elle a fait un engagement de quinze mois. Au bout de ce temps elle compte revenir à Paris et être agréée aux Français. Ses meubles sont à vendre et sont encore dans l'appartement qu'elle occupait rue Saint- Andrédes-Arts, chez le chandellier au second.
1756, 12 mars.
La gloire de fixer M. Brissart, fermier général, et de lui imposer de l'amour, lui qui voltigeait de belles en belles, sans trop se mettre en dépense, sinon en jolis propos, était sans doute réservée à la demoiselle Deschamps l'aînée, danseuse à l'Opéra. Depuis près de trois mois, elle le tient attaché à son char et non seulement elle aie secret de tirer de lui tout ce qu'elle veut, mais chose assez singulière et presque incroyable, c'est que jusqu'à présent on assure qu'elle ne lui a encore rien accordé.
M. de Saulgeon, gentilhomme de M. le duc d'Orléans, est toujours l'ami de cœur et, celui qui la dédommage des mauvais quarts d'heure qu'elle passe avec le fermier général.
1756, 23 avril.
On ne comprend rien aux affaires de la demoiselle Deschamps Faînée. Après avoir perdu au Parlement le procès qu'elle avait contre Lefèvre, tapissier, et ses associés, dont Fobjet montait à plus de 20.000 livres qu'elle a payées grâce aux 1.000 louis qui lui ont été envoyés le lendemain (on dit par M. Brissard), le lundi, 12 de ce mois, dans l'après-midi, on est encore venu saisir ses meubles au déplacement desquels l'huissier allait procéder ou tout au moins y établir un gardien si le sieur Deschamps, son mari, ne se fût rendu caution.
De ces différentes scènes on peut aisément conclure que la demoiselle Deschamps a autant de penchant à prendre qu'elle a d'aversion à rendre, car tout annonce chez elle l'opulence, le luxe et la magnificence. Le comte de Coubert, avec le quel elle a encore des liaisons, ne sachant plus de quelle nature lui faire un présent qui lui soit agréable et nouveau, vient d'imaginer de lui faire faire un service complet de vermeil auquel son orfèvre travaille actuellement.
D'un autre côté, M. Séguier, avocat général du Parlement, vient de lui donner une tabatière de cinquante louis dont la demoiselle Vaubertrand est assez piquée. Pour la consoler, il lui dit de chercher des clients qui ayent besoin de sa protection et qu'elle sache en tirer parti. Il va tantôt
chez Tune tantôt chez l'autre ; mais celui qui fait les plus gros frais chez la demoiselle Vaubertrand est le sieur de Lisledot qui lui donne vingt à vingtcinq louis par mois, au lieu que M. Seguier ne lui en donne que dix.
Avant-hier matin, 21 avril, Pierrette Vaubertrand, la seconde des trois sœurs, nièce et maîtresse du sieur Ghazis du Coin, faisant chambrée ensemble, rue du Coq, près la Grève, est partie pour Lyon, fondée de la procuration du sieur Ghazis, son oncle, à l'effet de recueillir et transiger sur la succession de la dame Ghana, sa tante, femme en secondes noces du sieur Ghazis du Coin. M. Seguier, Jeanne Vaubertrand, sa maîtresse et la dame Lamarche, entretenue par Janot, marchand, l'ont été accompagner jusqu'à deux lieues de Paris.
1756, 24 avril.
Quoique l'aventure qu'on va rapporter ne soit pas fraîche de date, elle a cependant encore le mérite de la nouveauté en ce qu'elle fait aujourd'hui le sujet de bien des conversations et que nombre de gens qui en parlent ignorent tous, ou peu s'en faut, les noms des principaux acteurs, le temps et le lieu où la scène s'est passée. Voici ce qu'on a pu retenir de plus positif.
Le 30 ou le 31 mars dernier, la demoiselle Deschamps l'aînée, danseuse à l'Opéra, convint d'aller dîner à la Barrière Blanche, dans la petite mai-
son de M. de la Bouexière, fermier général, el d'amener avec elle la demoiselle Himblot, sa camarade. Elle tint parole. M. de la Bouexière avait pour second, à ce qu'on assure, M. Trudaine de Montigny, maître des requêtes. Le repas fut splendide et gai ; on tint table jusqu'à neuf heures du soir. Ces messieurs alors s'étant levés pour aller faire un tour dans le jardin, et ces dames ayant paru désirer de rester seules. Par manière de passetemps, elles s'amusèrent à casser non seulement toute la porcelaine qui était restée sur la table, mais encore celle qui garnissait une cheminée de la pièce où elles avaient dîné. Une tabatière de nacre doublée et montée en or, dans laquelle était le portrait d'une dame, subit le même sort, de façon qu'il ne restât d'entier que deux tasses dans lesquelles elles furent assez polissonnes pour y déposer la digestion de leur dîner et en faire un nouveau service. Après cette expédition elles s'en allèrent bien contentes rejoindre les messieurs comme si de rien n'était. Un instant après on rentra. M. de la Bouexière ne fut pas le dernier à s'apercevoir des gentillesses de ces dames, mais feignant de n'en être point du tout affecté, il y applaudit, au contraire, et renchérit sur l'air de grandeur de la demoiselle Deschamps qui se tuait de dire que c'étaient là des misères pour un millionnaire comme lui. Bref, on se remit à table. Bien entendu qu'on fit d'abord jeter les deux tasses en question, puis l'on servit les liqueurs. C'est ici où la tradition est un peu perplexe
sur la forme seulement. Lorsqu'on fut bien en train, il fut décidé que les dames se mettraient toutes nues. On n'est pas d'accord, disons-nous, si elles le firent de gré à gré, ou si elles y furent contraintes; ce qu'il y a de constant c'est qu'on ne leur laissa que la chemise et qu'en ce leste ajustement ces messieurs les firent reconduire par leurs domestiques, avec des flambeaux, jusque dans la cour ou était l'équipage de la demoiselle Deschamps qui s'en revint ainsi chez elle avec la demoiselle Himblot à laquelle elle donna le gîte pour cette nuit-là.
Le lendemain la Deschamps écrivit une lettre badine, mais pressante à M. de la Bouexière pour lui demander sa robe, ses diamants, ses bijoux, ainsi que ce qui appartenait à sa compagne. Les uns disent que M. de la Bouexière conclut par sa réponse à retenir le tout jusqu'à ce que la demoiselle Deschamps eût payé le dégât qu'elle avait fait et qu'il estimait monter à 4.000 livres ;mais ceux qui lui admettent une façon de penser plus noble, et au fond plus analogue à la représaille, prétendent qu'il leur renvoya, sans aucune condition ni répétition de sa part, tout ce qu'elles avaient laissé là-bas, à l'exception néanmoins de leurs robes, jupons etc., et qu'il fit tout brûler en sa présence. Celle de la demoiselle Deschamps valait, dit-on, 1.800 livres. Elle lui avait été donnée par M.Brissart, fermier général. Elle la mit, pour la première fois, à la dernière répétition de Zoroastre le 19 janvier dernier. C'était un satin
rose brodé en chenille soie et argent. A l'égard de ses diamants on assure encore qu'on a été quelques jours sans les lui voir.
1756, 15 octobre.
Quoique la demoiselle Deschamps l'aînée soit la première qui ait trouvé le secret de capturer le cœur et la bourse de M. Brissart qu'elle mène, dit-on, grand train, elle s'est en outre réservé le droit de vivre à sa fantaisie, car il se passe peu de jours qu'elle ne fasse des parties de débauche auxquelles elle associe la demoiselle Himblot, sa bonne amie. Elles vont fort souvent rue de Bellefonds, au coin de la rue Rochechouart, à la Nouvelle France, dans la maison de Mercier, fourbisseur, n°6 MM, où se trouvent assez ordinairement : M. le comte de Gharolais, le marquis de Benouville, le marquis de Seignelai, le comte de la Marche, M. Ghaillou de Jonville, conseiller au Parlement, et le sieur Dumazel.
Ces soupers sont poussés jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Alors la demoiselle Deschamps ramène sa compagne coucher chez elle et si on veut en croire le public, elle y prend beaucoup de plaisir.
Voici un nouveau quatrain qui paraît depuis peu contre la demoiselle Deschamps. On l'attribue encore au sieur de Gonante et à un certain Catillon, son ami, aussi bon sujet que lui.
A quoi sert tant d'étalage Deschamps par tes airs hautains On sait que ton équipage Est traîné par des poulains.
Il n'est point de préservatif contre les infidélités. Donnez peu ou donnez beaucoup, ayez des attentions ou n'en ayez point, c'est tout un : vous êtes également trompé ; c'est le casuel du métier et le sort ordinaire. Ce principe posé, M. Brissart aurait donc très mauvaise grâce de se plaindre des entrevues secrètes de la demoiselle Deschamps l'aînée avec le comte de Goubert, à moins qu'il n'entende qu'on fasse une loi particulière pour lui. Il est pourtant vrai qu'il ignore ces entrevues et que les rubriques de cette fille triomphent de son activité.
Le rendez-vous est rue de Grenelle-Saint-Honoré, presque vis-à-vis l'hôtel de Grenelle, au second, chez la demoiselle Himblot, amie inséparable de la Deschamps. On veut même que ce soit la Deschamps qui l'entretienne ; en tous cas, cette ressource vient fort à point à la demoiselle Himblot, car elle n'a présentement personne et on attribue la retraite de M. de Ménard à ses liaisons trop étroites et au goût qu'elle a pour la Deschamps.
1756, 10 décembre.
Il n'est point d'état qui n'ait ses peines et ses chagrins. La demoiselle Deschamps aînée, qui paraît n'avoir rien à désirer du côté de la fortune et des agréments de la vie, est cependant dans des transes continuelles depuis quelques jours. Le sieur Deschamps, son mari, auquel ses actions ont jusques ici paru indifférentes en faveur de ce qu'elle le nourrit et l'entretient depuis deux ans qu'il est oisif et qu'il a quitté FOpéra-comique, la menace aujourd'hui de venir s'établir chez elle et de rentrer dans ses droits, si mieux elle n'aime acquitter la capitulation suivante qui, comme l'on va voir est fort modeste :
1° Qu'elle déposera incessamment 30.000 livres, à l'effet de lui assurer 3.000 livres de rente ;
2° Qu'en même temps, elle remettra manuelle ment une somme de 6.000 livres pour acquitter quelques dettes criardes qu'il a contractées ;
3* Enfin, qu'elle lui fera avoir en province, un emploi de 3.000 à 4.000 livres par an, soit entrepôt de tabac, recette de grenier à sel ou autre équivalent, sinon que, comme maître de la communauté et de ses actions personnelles, il entend boire, manger et coucher chez lui, c'est-à-dire chez elle.
Ces prétentions exhorbitantes jettent la demoiselle Deschamps dans une perplexité cruelle et elle ne sait à quel saint se vouer. Elle lui a fait
offrir 18.000 livres au lieu de 36.000 qu'il demande et de travailler à lui faire avoir un emploi, sous la condition qu'il consentira à une séparation de bien juridique ; qu'ensuite il se retirera en province jusqu'à ce qu'il y ait un emploi vacant. Lui, au contraire, ne veut rien rabattre de ses propositions et paraît décidé à effectuer les menaces qu'il lui fait.
1757, 9 janvier.
M. Brissart, fermier général, a donné pour étrennes à la demoiselle Deschamps l'aînée, sa maîtresse, une montre d'or enrichie de diamants ainsi que la chaîne, et un nécessaire d'or. On estime ce présent 20.000 livres.
1756, 26 novembre.
Rue des Bons-Enfants. La demoiselle Deschamps la cadette est grosse de cinq mois au moins des œuvres, dit-on, d'un jeune conseiller de la Chambre des Comptes duquel il n'a pas été possible de savoir le nom. On le dit parent de M. de Cambis.
Depuis environ cinq semaines, elle est veuve de M. Thiroux de Montregard qui vient de convoler avec la demoiselle Dumirey. On prétend que les assiduités d'un jeune étranger, auquel elle n'a pas eu la force de tenir rigueur, a été cause de sa retraite, la veille qu'il se disposait à la mettre dans
ses meubles. Cet étranger en effet, n'était point imaginaire ; depuis ce moment, il vient chez elle à visage découvert. C'est le marquis de Mégrette, Espagnol, premier gentilhomme de Fambassade d'Espagne, jeune homme de dix-neuf à vingt ans, que l'on dit riche et spirituel. Avant le voyage de Fontainebleau, il logeait à Fhôtel de Russie, garni, rue Christine ; mais depuis cette époque, il a son appartement rue Saint-Dominique à Fhôtel de Son Excellence.
Il a un valet de chambre, deux laquais et un carrosse de remise au mois.
Les honoraires de la demoiselle Deschamps roulent, dit-on, sur 400 à 500 livres par mois. Elle est cependant toujours en chambre garnie.
1750, 4 février.
Rue du Four. Il y eut samedi dernier huit jours que la demoiselle Deschamps l'aînée, quoique fort enrhumée, fit Fhonneur à M. le duc d'Orléans de se trouver à une partie de chasse qu'il faisait du côté de Vincennes. Gomme il y avait ce soirlà une répétition générale à FOpéra, elle s'y trouva, mais de si mauvaise humeur, et elle s'acquitta si maussade de son rôle que Lan y, maître des ballets, ne put se dispenser de lui faire quelques observations à ce sujet. Elle les reçut à son ordinaire et du haut de sa grandeur, elle finit par lui dire, en lui tournant le dos, qu'elle se f... de ses menaces comme des c... à Marc Antoine. Lany
qui est un peu logé sur le derrière — il est sourd — n'entendit pas cette mauvaise plaisanterie. Ce ne fut que chez M. de Villemur où il soupa le même soir, qu'on lui donna l'explication du nom de Marc Antoine dont on l'avait salué en entrant, parce que Mlles Marquise et Riquette, qui y soupaient aussi et qui l'avaient précédé, avaient déjà régalé la compagnie de la scène qui venait de se passer. On s'égaya beaucoup de ce qu'au bout de 1.800 ans. — Marc Antoine s'est poignardé trente ans avant Jésus-Christ, — la demoiselle Deschamps allait remuer cette partie des cendres de Marc Antoine. Lany se mit aussi du côté des rieurs ; mais la demoiselle Deschamps ayant eu le temps de faire des réflexions et craignant comme elle le dit elle-même par la lettre qu'elle écrivit le lendemain à Lany, où elle traite de son cher maître, que cette aventure, jointe à mille autres de cette espèce qui la caractérisent, ne déterminât enfin sa révocation ce qui serait venu fort mal à point à tous égards, car non seulement alors elle était brouillée avec Brissart,mais encore menacée d'une irruption de la part de Deschamps son mari, elle convient donc qu'elle avait de l'humeur, et en avouant ses torts, elle rappelle à Lany les obligations qu'elle lui a de l'amitié qu'il a eue pour elle ; en sorte qu'elle n'a plus rien à craindre de ce côté-là. Il n'en est pas de même du côté de son mari. Il ne veut plus entendre parler de séparation de corps et de biens, non plus que des 30.000 livres qu'elle offrait par contrat de consi-
gner pour lui assurer 3.000 livres de rente viagère, dans la condition encore qu'il se retirerait en province où elle tâcherait de lui faire avoir un emploi. Toute la grâce qu'il a pu lui faire a été de garder 175 beaux louis de Dieu qu'elle lui avait envoyés deux jours avant, préliminaires de l'arrangement en question, à compte des 200 qui lui étaient d'abord nécessaires pour apaiser, disait-il, quelques dettes criardes qu'il avait.
Demoiselle Desmartins 59 rue MontorgueiL
Pour ordre de compte seulement, nous inscrirons dans la Légende Joyeuse, la demoiselle Desmartins, doyenne des danseuses de la Comédie- Italienne.
Cette vieille médaille est originaire de Lyon où elle a dansé et de là elle est venue à Rouen. Elle a, dit-on, été dans cette dernière ville, pendant quelque temps, à la solde du sieur Lartois, cidevant trésorier des deniers de Police.
Après avoir passé dans bien des mains, M. de Morigny, alors maître des Comptes à Rouen, s'est pris d'une belle passion pour elle, au point qu'ils ne se sont pas quittés depuis ; qu'il l'a suivie à Paris et qu'il a fini par l'épouser canoniquement. Ils ont, de leur mariage, une fille unique, âgée de onze à douze ans, qu'ils élèvent sagement. Elle va à la Communauté de Sainte-Agnès, rue Platrière. C'est le père qui la conduit le matin et qui va la rechercher le soir.
M. de Morigny s'est, dit-on, ruiné dans rétablissement qu'il a voulu faire d'un opéra à Rouen. Il a encore sa mère, à la mort de laquelle il pourra
RAPPORTS DE POLÎCE 143
lui revenir 5.000 à 6.000 livres de rente ; mais, pour le présent, elle ne lui donne aucun secours, en sorte que c'est la demoiselle Desmartins qui le loge, le nourrit et l'entretient, assez mal à la vérité, n'ayant à eux trois que les 800 livres d'appointements de cette fille et les voyages à la Cour ; aussi, le voit-on toujours vêtu d'un habit noir très sec et en linge sale.
La demoiselle Desmartins est âgée de trente-huit à quarante ans. Jadis elle avait les cheveux châtain clair; aujourd'hui, elle les a d'un très beau gris pommelé. Malgré l'indigence, elle a cependant beaucoup d'embonpoint. On dit qu'elle a été passable.
Un frère qu'elle avait, danseur et violon dans la troupe de Barnault, s'est noyé à Reims, il y a environ deux ans.
Demoiselle Dubois 60, l'aînée rue Saint-Honoré.
1754, 23janvier.
La demoiselle Dubois l'aînée, actrice de FOpéra, demeure avec son père, sa mère, sa sœur et son frère, danseur dans les ballets, rue Saint-Honoré, chez le ceinturonnier, au second, vis-à-vis le commissaire Gadot, au-dessus de l'Oratoire, lis doivent déménager à Pâques.
Elle est née à Rouen, de petite taille, assez mal faite, âgée de vingt-neuf à trente ans, blonde, petits yeux, le menton long, la bouche petite, plus laide que jolie, ressemblant sur le théâtre à la demoiselle de la Blottière . Elle débuta le 12 septembre 1752, dans le Prologue des fêtes de l'Eté : elle arrivait de province.
La sœur cadette peut avoir treize à quatorze ans, petite, brune, point jolie, mais grande musicienne, la voix belle, de l'esprit et des dispositions surnaturelles pour jouer la comédie. Monier, l'entrepreneur de TOpéra-comique, lui a offert 1.200 livres pour jouer à son spectacle. Elle les a refusées par scrupule ou par religion : à la vérité, c'est
encore un enfant. Leur père, nommé Dubois, a chanté à l'Opéra de Rouen.
Un M. de Mérac, trésorier de France, au bureau des finances de Toulouse, grand musicien et qui a de la voix, fréquente beaucoup dans cette maison et promène les deux filles dans tous les concerts qui tiennent un certain rang, et comme la petite a été applaudie dans un morceau qu'elle a chanté il y a environ trois semaines chez le comte de Clermont, la demoiselle Leduc s'est déclarée sa protectrice et l'a fait entrer à la musique du Prince aux appointements de 600 livres. Tout le monde sait que si elle plaît à la demoiselle Leduc qui est tribade, elle en aura bientôt davantage. Elle chante aussi au concert spirituel et va aussi au concert de M. Boulée, commissaire des Guerres, rue Saint-Thomas-du-Louvre.
A propos de la demoiselle Leduc, une de ses anciennes favorites vient d'obtenir la cantine des Invalides. C'est la fille de Blavet. Cette place vaut, dit-on, plus de deux mille écus par an.
La demoiselle Dubois l'aînée à son avènement à l'Opéra a vécu pendant quelque temps avec Jélyotte ; depuis longtemps, il n'en est plus question. Elle demeurait alors vis-à-vis l'Opéra, au café des Beaux-Arts, aujourd'hui on ne lui connaît personne que ce M. de Mérac ; à l'égard de la petite, c'est encore un enfant.
1756, 23 janvier.
La demoiselle Dubois l'aînée, actrice de l'Opéra, vient de louer rue Neuve-Saint- Augustin la petite maison qu'occupait la demoiselle Magdelaine, actuellement retirée au Grand-Saint-Chaumont. Le prix de cette maison est de 600 livres par an.
Depuis environ quatre mois la demoiselle Dubois est aux appointements du sieur Lagarde Landivisiau, officier des mousquetaires gris, demeurant rue Taranne, près la rue du Sépulchre. Ce personnage doit être suffisamment connu pour n'en rien dire de plus ici. Son unique occupation est le jeu. Il a vécu pendant environ un an avec la demoiselle Grangeneuve, protégée de la Chassaigne. Les conditions du traité sont les mêmes que celles qu'il avait faites aux demoiselles précédentes, c'est-à-dire 100 louis par mois, sauf quelques petites gratifications extraordinaires, mais elles sont les vicissitudes subordonnées de la fortune.
La demoiselle Dubois et sa famille doivent déménager incessamment de la rue Saint-Nicaire où elle demeure chez un cordonnier, au premier, à côté de la Comédie, pour aller prendre possession de leur nouvel appartement. M. de Mérac a toujours ses entrées chez elle, mais est sans conséquence.
1756, 9 avril.
La demoiselle Dubois l'aînée, actrice de l'Opéra, est depuis deux mois aux appointements de M. de
RAPPORTS DE POLICE l4?
Bombelles, gentihomme de M. le duc d'Orléans. Il est garçon, âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans, demeurant Cour neuve du Palais-Royal, chez son père, ci-devant gouverneur du prince.
Mœe de Bombelles la mère demeure à son particulier, rue de Richelieu, près le café de Foy, avec sa fille, âgée de dix-sept ans.
Demoiselle Dubois, la cadette
1756, 3 septembre.
La demoiselle Dubois la cadette, dite Pélagie, chanteuse des chœurs à FOpéra, demeure avec son père, sa mère, son frère, danseur dans les ballets, rue Saint-Honoré, au coin de la rue Jean-Saint- Denis, au troisième sur le devant, même maison que la demoiselle Fleury, danseuse.
Elle est née à Rouen, âgée d'environ dix-sept ans, brune, bien faite, point jolie, mais grande musicienne. Son frère qui a chanté à l'Opéra de Rouen, a pris soin de la former de très bonne heure, ainsi que sa sœur aînée, actrice de FOpéra à Paris, où elle a débuté le 12 septembre 1752.
La demoiselle Dubois cadette est aussi en partie redevable de ses talents et de sa réputation à M. de Mérac, trésorier de France au bureau des finances de Toulouse, grand partisan de musique et bon musicien lui-même, qui l'a produite dans tous les concerts d'un certain rang, avant qu'elle parût sur le théâtre de FOpéra.
Elle chante encore au Concert spirituel et chez M. le comte de Glermont qui lui fait 600 livres d'appointements. Monet lui a offert jusqu'à 1.200 livres qu'elles a refusées.
Cette fille a pour ami, car on n'ose dire pour entreteneur, le sieur Conante, ci-devant gendarme de la Garde et un de nos plus fameux libertins ; cependant on assure que depuis qu'il a quitté le tripot des mauvais lieux pour tailler au Pharaon il est moins turbulent. Tout ce qu'il gagne ou peu s'en faut va chez la demoiselle Dubois.
C'est pour faire la cour à cette fille et pour la venger d'un petit différend qu'elle a eu avec la demoiselle Chevrier qu'il a chansonné cette dernière, car on est certain qu'il est l'auteur du couplet infâme dont il a fait distribuer quantité d'exemplaires à la porte de l'Opéra, ainsi que de quelques autres qui viennent de paraître contre la demoiselle Fleury et contre Rozaline ou Raton de l'Opéra-comique.
Demoiselle Duchatel 62 danseuse à la Comédie-Française,
1757 ', 11 février.
La demoiselle Duchatel n'est pas sans alarmes sur les plaintes qui ont été portées contre elle à M. le comte de Saint-Florentin par M. le marquis d'Hautefort, car, d'après Fexamen qu'elle a fait de sa conscience, elle ne peut soupçonner que lui d'en être Fauteur, et cependant, suivant elle, le marquis est dans son tort. Voici ce qu'elle allègue pour démontrer la justice de sa cause.
Depuis cinq ans elle est redevable de la connaissance du marquis d'Hautefort au sieur Maurice, écuyer aux petites Ecuries du Roy, rue Saint- Honoré et le marquis, sans l'entretenir, n'a cessé par intervalles de la voir dans les différents logements qu'elle a faits. En effet elle rapporte à ce sujet des lettres dont les suscriptions font foi.
Le 26 mars dernier, entre autres, lui ayant demandé à souper, elle lui fît savoir qu'il serait le bienvenu et le bien reçu. Ce jour-là, il resta chez elle depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures
du matin ; mais comme ils ne s'en tinrent pas à la spéculation, peu de temps après, la demoiselle Duchâtel s'aperçut qu'elle n'était pas stérile. Elle crut devoir donner avis au marquis de l'état où elle se trouvait. Il prit cette antienne en mauvaise part et lui fit défendre l'entrée de son hôtel. Néanmoins, trois jours après, il lui apporta lui-même 25 louis, mais il les lui donna de si mauvaise grâce et avec des procédés si durs que l'impression qu'ils firent sur elle lui occasionnèrent quelques jours après une fausse couche.
Ils ne s'étaient point vus depuis cette époque jusqu'au 21 décembre dernier qu'il s'avisa de lui écrire pour lui demander encore à souper. Il y vint avec le sieur Maurice et ils y restèrent jusqu'à une heure du matin. Entre la poire et le fromage, la demoiselle Duchâtel, sans rancune et la complaisance même, eut la faiblesse de suivre le marquis dans une chambre à côté, où il la pria de si bonne grâce qu'elle ne put se refuser à lui accorder tout ce qu'il voulut exiger d'elle. Pendant ce temps, le sieur Maurice gardait les manteaux ; avant de sortir le marquis la gratifia de quatre louis dont deux furent employés pour le souper.
Elle observe que quatre jours avant cette dernière entrevue elle était physiquement sûre de n'être point enceinte, mais que n'ayant rien vu depuis, elle ne peut que gémir de l'état où l'a encore exposée M. d'Hautefort,avec d'autant plus de raison, dit-elle, qu'il cherche à la perdre pour
se disculper des secours qu'il lui doit par honneur, en supposant, comme il le fait, qu'elle n'était point grosse la première fois, qu'elle ne Test point encore aujourd'hui et que c'est une seconde manœuvre de sa part qu'elle veut jouer pour lui attraper encore 25 louis. Tout ce que Ton sait c'est que cette fille n'est rien moins qu'à son aise et qu'elle a sur les bras sa mère et sa sœur.
Le 2 décembre dernier, elle a été admise de nouveau au nombre des danseuses de la Comédie- Française, qu'elle avait quittée pour entrer aux Italiens.
La demoiselle Duchâtel ne se donne aujourd'hui que vingt-trois ans au lieu que nous lui en avons supposé vingt-six ou vingt-sept dans la feuille donnée à son sujet le 23 août 1753.
Il y a quinze à dix-huit mois qu'elle accoucha (on ne sait si c'est d'un garçon ou d'une fille) que le public déléguait à M. Duryvault et celui-ci à la Villegaudin. Le fait est qu'ils y avaient travaillé tous deux et que la Villegaudin, après s'être un peu fait tirer l'oreille, a contribué de 50 écus à sa part pour les frais de gésine.
Le marquis d'Hautefort entretient présentement la demoiselle Brillant, actrice du Théâtre français, quin'estpas si féconde que la demoiselle Duchâtel.
Demoiselle Dufeu 63 danseuse , nie de V Observance,
1757, 7 janvier.
M. de la Guillaume, conseiller au Parlement, a donné pour étrennes à la demoiselle Dufeu, danseuse à la Comédie-Française, six couverts d'argent, une cuillère à potage et six cuillères à café. Le tout peut se monter à 400 livres.
Demoiselle Dumirey 64 danseuse à l'Opéra, rue Froment eau
1775, 13 mars.
La demoiselle Dumirey, nouvelle danseuse à FOpéra, où elle a débuté le 4 février dernier, cidevant à FOpéra-comique, demeure rue Fromenteau, chez le perruquier, sur la place du Palais- Royal, avec son père, sa mère et une tante.
Le sieur Lafontaine, officier aux Gardes suisses, rue des Fossés M. le Prince, plus connu encore par le titre de joueur que par ses services, fait subsister cette famille depuis cinq à six mois, et comme il vient, dit-on, tout récemment de gagner, pour sa part, plus de 2.000 louis au jeu, il est en marché de Fappartement et du mobilier de la demoiselle Rollet qui, avec le temps, se retrouvera vis-à-vis de rien et n'a plus personne qui lui en donne, et cependant elle vend journellement pièce à pièce pour subvenir aux besoins dudit sieur Lasalle dont elle est toujours éprise. Si le marché se conclut, comme il y a lieu de l'espérer, cet
appartement est destiné pour la demoiselle Dumirey. On ajoute quelle sieur Lafontaine lui a déjà donné quelques diamants. Elle a un cousin au séminaire de Saint-Sulpice qui vient fort souvent lui demander la soupe.
La demoiselle Dumirey est âgée d'environ seize ans, avec les cheveux chatain-foncé, d'une taille avantageuse et faite exprès pour le genre qu'elle a adopté. Sa figure, sans être jolie, est très passable. Lany, le maître des ballets de l'Opéra lui donne tous les jours des leçons.
1755, 23 avril.
La demoiselle Dumirey, danseuse à l'Opéra, a fait depuis dix à douze jours la conquête du duc de Matalone, Italien logé rue Traversière, à l'hôtel de Pondichéry . C'est un jeune homme de vingttrois à vingt-quatre ans. Il est depuis un mois à Paris et doit, à ce que l'on dit, y faire un séjour d'un an. Il lui donne 800 livres par mois ; suivant l'usage, il a commencé par payer le premier mois d'avance. Actuellement, on est occupé à chercher un appartement pour la demoiselle Dumirey qu'il doit faire meubler. Quant à lui, on compte qu'il va venir loger au premier jour dans le faubourg Saint-Germain.
La demoiselle La Ghanterie avait bien voulu l'attirer dans ses filets, elle lui a même écrit peu de jours après son arrivée et il est venu la voir une fois, mais il n'y a plus retourné. Cependant,
quoiqu'elle n'aie personne que ce qu'elle peut raccrocher tous les soirs au Palais-Royal où elle reste avec la demoiselle Adélaïde, aussi chanteuse, jusqu'à onze heures du soir, elle fait figure aux dépens de qui il appartiendra car, depuis environ un mois, elle et la demoiselle Adélaïde, sa grande amie, se donnent des airs de carrosse de remise qu'elle promet de payer des premiers fonds qu'il leur rentrera.
On ne sait à quel titre M. de la Poupelinière vient de faire présent d une robe de printemps à la demoiselle La Chanterie.
Plusieurs assurent que le sieur Lafontaine qui entretenait auparavant la demoiselle Dumirey, a eu son audience de congé et qu'il ne la voit plus. D'autres prétendent, au contraire, qu'il y vient à Tinsu du duc.
1755, 10 octobre.
Rue de Richelieu. Le mauvais accueil que la demoiselle Masson, danseuse à la Comédie-Italienne, a fait à la lettre du jeune M. de Chamboran, Colonel du régiment de la Marche-Prince, n'a pas été capable de lui inspirer le dégoût de tenter fortune ailleurs. On croit qu'il en est autrement du commissionnaire. M. de Chamboran, rebuté par la demoiselle Masson, jeta les yeux sur la demoiselle Dumirey et, tout de suite, il lui expédia une déclaration d'amour en bonne forme sans cependant la souscrire de son nom. Peut-être au-
rait-elle eu un sort plus heureux si le porteur, n'eût, comme un sot, donné dans l'embuscade. Dimanche dernier il fut pour remplir sa mission. Le portier lui dit que la demoiselle Dumirey était à la campagne et que s'il voulait revenir le lendemain sur le soir il la trouverait indubitablement. Apparemment que dans la conversation il eut l'imbécillité de lui dire à peu de chose près de quoi il s'agissait ; celui-ci par zèle ou par indiscrétion en donna avis au monsieur; peut-être n'en conféra-t-il qu'avec les domestiques. Ce qu'il y a de certain c'est que l'aventure parvint jusqu'à lui. En conséquence il disposa ce portier à une lâche trahison en lui faisant dire au porteur de la lettre en question, qui revint en effet le lendemain lundi sur les cinq heures du soir, qu'il pouvait monter, que la demoiselle Dumirey était de retour et seule dans son appartement. Au lieu de cela, à peine avait-il commencé son compliment qu'il se vit investi par trois personnes, le maître et deux valets. Ceux-ci, à la vérité, ne se trouvèrent là que pour servir de renfort en cas de besoin. Il n'y a eu que le premier qui entama la conversation et cela assez impoliment en ponctuant son discours de quelques coups de canne sur les épaules du facteur afin de savoir, disait-il, qui l'avait mis à la besogne. Quoique l'argument fût pressant il ne sut cependant autre chose, dit-il, qu'un domestique qui lui était inconnu l'ayant rencontré dans le marais, il y a quelques jours, l'avait prié de remettre cette lettre à son adresse, qu'il s'en
était chargé inconsidérément sans en prévoir les conséquences. Quant à lui, qu'il servait ordinairement les étrangers, mais qu'actuellement il était sur le pavé.
Cette réponse, assez bien tournée, mais peu satisfaisante pour le questionneur, mérita la portion double au commissionnaire, et lorsqu'il fut bien étrillé on lui ouvrit la porte avec injonction de n'y plus revenir. Il y a lieu de croire qu'il profitera de l'avis.
Celui qui a fait les frais de cette fête est le sieur Lafontaine, officier aux Gardes suisses, qui, depuis la retraite du duc de Mantalone est rentré dans tous ses droits. Elle demeure du terme dernier rue de Richelieu, chez l'horloger, au troisième, vis-à-vis de la fontaine.
1756, Il mai.
Suivant toutes les apparences, la demoiselle Dumirey va bientôt perdre le sieur La Fontaine où le sieur La Fontaine perdra bientôt la demoiselle Dumirey, à moins qu'il ne trouve de nouvelles dupes et de nouvelles ressources dans son intrigue. On assure, et c'est ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, qu'il a été renvoyé fort vilainement du régiment des Gardes suisses où ses escroqueries multipliées l'avaient mis en fort mauvaise réputation et qu'on l'a obligé sur-lechamp de faire ôter le galon de ses habits uniformes. Lundi dernier, deux équipages, dont un
tout neuf, qui lui appartenaient et qui étaient à l'hôtel Notre-Dame, rue du Jardinet, ont été vendus par autorité de justice.
Tout cela, dit-on, lui donne beaucoup d'humeur contre les Français. Samedi dernier, un d'eux s'étant avisé fort mal à propos de venir lui demander de Fargent, il le fit accueillir à coups de bâton par ses domestiques. Après quoi, ayant envoyé chercher la garde, il le fît conduire chez le commissaire Grespy où il conclut à ce qu'il fût envoyé en prison alléguant que ce particulier était venu chez lui à dessein de l'assassiner. Mais les parties ayant été ouies de part et d'autre, le commissaire ne fut pas de cet avis.
Indépendamment de la demoiselle Dumirey le sieur La Fontaine a toujours à demeure chez lui son ancienne maîtresse, la demoiselle Garnier, fille de sa blanchisseuse.
1756, 26 mai.
Jeudi dernier 20 de ce mois, sur les dix heures du soir, le sieur La Fontaine, ci-devant officier aux Gardes suisses, a pris la poste de Bruxelles et a emporté avec lui tout ce qui était portatif, argent, argenterie, bijoux, voire même ceux qu'il avait donnés à la demoiselle Garnier, son ancienne maîtresse, qui s'est trouvée encore bien plus complètement dépossédée le lendemain matin par la saisie que l'on est venu faire du restant des meubles et effets du sieur Fontaine, à la requête, poursuite et diligence de ses créanciers.
Le vendredi matin, sur les deux à trois heures de la même nuit, la demoiselle Dumirey, avec laquelle il s'était vraisemblablement abouché, en a fait autant de son côté et l'est allée rejoindre à Senlis où il l'attendait ; en sorte que la dame Dumirey, sa mère, ayant été pour l'éveiller sur les neuf heures, trouva qu'elle était dénichée avec tout ce qu'elle avait de meilleur sans oublier 100 beaux louis de Dieu qui étaient à la maison, pour valeur desquels la demoiselle Dumirey avait mis en place une lettre de consolation adressée à sa très honorée mère où elle lui marque d'être très tranquille sur son compte, qu'elle lui donnera incessamment de ses nouvelles. Nonobstant cette sage précaution, la mère fut sur-le-champ donner avis au sieur Bontems de la désertion de sa fille dans la persuasion qu'il ferait courir après elle. Il lui dit au contraire que sa fille pouvait aller où bon lui semblerait, qu'une semblable perte était facile à réparer.
1756, 29 octobre.
La demoiselle Dumirey qui avait fait la folie de suivre la mauvaise fortune du sieur Lafontaine, enseigne aux Gardes suisses et de passer à Bruxelles avec lui au mois de mai dernier, a pu néanmoins se résoudre à le quitter et à revenir en France.
Depuis environ trois semaines elle est rentrée à l'Opéra et a fait sa paix avec sa mère. Elle de-
meure présentement rue des Deux Ecusdans l'appartement qu'occupait la demoiselle Pélissier.
Jusques ici on ne lui connaît encore personne qui veuille réparer la perte qu'elle a faite. On assure qu'elle est revenue aussi légère d'argent que de bijoux ; cependant, en partant, elle avait fait sa main.
Le voisinage de la demoiselle Dumirey et de toute sa famille — son père, sa mère et une tante, demeurent avec elle, — a vraisemblablement déplu à la demoiselle Valentin, ou peut-être à M. de Laâge,l'un des fermiers de l'apanage de M. le duc d'Orléans qui l'entretient depuis plus de deux ans ; car quoi qu'elle eût fait un bail de l'appartement qu'elle occupait dans la même maison, elle en est sortie immédiatement après l'arrivée de la demoiselle Dumirey et elle est allée demeurer rue Saint-Honoré, dans une maison neuve, à droite après la rue des Frondeurs, au premier. On prétend que cette translation inattendue a coûté plus de 100 louis à M. de Laâge, tant pour faire consentir la résiliation du bail de la demoiselle Valentin que pour les six mois qu'il a fallu payer suivant l'ordonnance et les frais de déménagement.
1756, 12 novembre.
Un particulier, sous le nom supposé de Mangin, a demeuré depuis le 15 d'octobre jusqu'au 2 de ce mois sans être reconnu, rue Bailleul au pe-
tit hôtel d'Aligre. On vient d'apprendre que c'est le sieur Lafontaine, ci-devant enseigne aux Gardes suisses et que la demoiselle Dumirey allait lui faire compagnie tous les soirs et y coucher quelquefois en partie la nuit du 2 au 3 à deux heures du matin avec un nommé Jacotet aussi bon sujet que lui, lequel venait sous le nom de Desherbes. Ils prennent leur route par Metz, Strasbourg, d'où Lafontaine compte passer en Russie. Le jour de leur départ là demoiselle Dumirey a soupe avec eux et n'est rentrée chez elle qu'à une heure et demie du matin.
M. Gaze, fermier général et M. Dubois de Courval, conseiller au Parlement, se disputent, dit-on, l'honneur de sa conquête ; néanmoins on ne croit pas qu'il y ait encore rien de décidé à ce sujet. On présume seulement quedeCourval pourra gagner la partie. Il plaît d'abord et c'est beaucoup; mais si le fermier général se pique au jeu, il est indubitable qu'il gagnera la revanche. Le débat ne peut qu'améliorer les affaires de la demoiselle Dumirey.
On rapporte au sujet de cette fille un trait qui ne fera point honneur aux filles de son état dans les Pays-Bas. La veille de son départ de Bruxelles, le prince Charles envoya, dit-on, une pièce de Pékin magnifique pour lui marquer combien il était sensible à la promesse qu'elle lui avait faite de danser le lendemain sur le théâtre de cette capitale ; mais, au lieu de cela elle est partie dans la nuit pour repasser en France et son
premier soin a été que le présent du prince fût aussi du voyage.
Depuis la dernière feuille donnée au sujet de la demoiselle Dumirey, danseuse à l'Opéra, M. Thiroux de Montregard, fermier des postes, rue Gourtauvillain, a fait éclipser ses deux compétiteurs, M. Gaze et M. Dubois de Gourval ; et il donne, à ce qu'on assure, 100 pistoles par mois a cette fille qu'il va voir presque tous les jours. Au moyen de cela, adieu les meubles qu'il avait promis à la demoiselle Deschamps cadette.
On prétend cependant que M. Gaze vient encore quelquefois chez la demoiselle Dumirey, mais on ajoute que c'est sans conséquence.
1757, 14 janvier.
Ces jours derniers, le comte de Brancas, capitaine au Régiment Royal Roussillon, disait hautement chez la demoiselle Pouchon qu'il va voir encore de temps en temps, en qualité d'ami, que la demoiselle Dumirey était une P... qui lui avait donné la Gh...* Que ce soit médisance ou calomnie le fait est que le plaignant était il y a quelques jours encore à la ptizane et avalait des pilules.
On met toujours M. Thirouxde Montregard sur le compte de cette fille et M. Gaze en second,
16 i PARIS SOUS LOUIS XV
Na Le prétendu chevalier d'Orvillé quia paru il y a quinze jours ou trois semaines et dont le domestique, nommé Charpentier, a été envoyé à Bicêtrepour avoir suivi M. de Lugeac qui emmène la demoiselle Durnirey souper à la petite maison du marquis de Jonsac, au faubourg Saint-Honoré, était le sieur Lafontaine et l'autre le sieur Jacotet, son ami, qui sont partis dans la même nuit.
1757, 4 février.
Depuis environ un mois, la demoiselle Durnirey a escamoté le marquis de Lugeac, brigadier des armées du roi, à la demoiselle Loquin, ci-devant connue sous le nom de comtesse de Saint-Géran de laquelle nous compléterons l'histoire pour l'ordinaire prochain. Cette nouvelle conquête n'empêche pas que la demoiselle Durnirey ne fasse encore quelques soupers avec M. de Jonsac et de Lussan à la petite maison du premier, faubourg Saint-Honoré. Elle y va souper, mais c'est avec M. de Lugeac auquel Jonsac prête sa maison et il ne sait pas que c'est la demoiselle Durnirey qui y vient. Le marquis de Lugeac demeure rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, même maison que le marquis de Barbannes (?)
On assure que Lafontaine est encore à Paris et que malgré les recherches que Kambert, exempt de la connétablie,fait de sa personne pour raison d'une somme de 30.000 livres qu'il a attrapée à M. Titon père, qui l'a traduit à ce tribunal, il
trouve les moyens de voir secrètement la demoiselle Dumirey.
M. Kambert offre 20 louis à celui qui pourra le lui découvrir.
Demoiselle Duperày 6:
actrice de l'Opéra.
1750, 13 juin.
Mlle Duperay .actrice récitante à l'Opéra, demeure place du Palais-Royal, au quatrième, chez le marchand de vin, près le café des Beaux -Arts.
Elle est née à Rouen, âgée d'environ vingt ans, d'une moyenne taille, blonde, les yeux bleus, le visage petit, mais bien rempli, la voix belle. Son père était perruquier et violoncelle à la comédie de Rouen.
Il y a environ deux ans qu'elle vint à Paris et qu'elle s'adressa à M. Royer, directeur du Concert spirituel, pour entrer à l'Opéra. Il lui accorda sa protection, mais suivant Pusage établi par MM. Rebel et Francœur, il voulut essayer auparavant si elle avait des dispositions. Elle y consentit, à ce que Phistoire rapporte, d'autant plus volontiers qu'elle avait déjà reçu des leçons à Rouen, d'un marchand de cette ville, moyennant deux robes, dont une de taffetas et l'autre de gros de Tours broché, avec six louis, qui lui servirent à faire le voyage de Paris.
Elle a passé ensuite à M. Rebel et à M. Francœur qui ont pris soin de la former et de l'avancer. Elle n'a été que quatorze à quinze mois dans les chœurs. Elle chante aussi au Concert spirituel.
On ne lui connaît pas d'intrigues intéressantes. 11 y a quelques mois que deux messieurs dont on n'a pu savoir les noms voulurent lui faire un mauvais parti comme elle sortait de FOpéra. On veut qu'ils eussent lieu de se plaindre de ses faveurs. Elle les pria d'éviter le scandale qui la perdrait indubitablement ; qu'elle ne pouvait croire que ce fût elle qui leur eût donné du mal, qu'en tous cas elle leur en demandait bien pardon. Cette satisfaction les adoucit et leur ressentiment ne fut pas porté plus loin.
Elle est actuellement entretenue par M. Dallée le jeune, agent de change, demeurant rue des Prouvantes ; il est garçon. Cela n'empêche pas qu'elle ne fasse de temps en temps des parties avec la demoiselle Chevalier, son amie, et qu'elle n'aille aussi, par reconnaissance et pour cultiver ses talents, chez MM. Rebel et Francœur.
Quoique la demoiselle Duperay ait la voix jolie, on dit cependant qu'elle chante faux fort souvent, ce qui occasionne des altercations entre elle et ceux de l'orchestre à qui elle veut en imputer la faute. Ces jours derniers, comme elle chantait mal un rôle de la demoiselle Jacquet, elle eut un démêlé assez vif avec Chéron, maître de musique, pour la mesure, qu'elle traita d'ivrogne, lui de P.., de façon qu'il ne fallut pas moins que l'au-
torité de Francœur pour leur imposer silence. Son père et sa mère demeurent avec elle ; sa sœur les sert. Cette dernière est louche et laide et n'a aucun talent.
1751, 30 mai.
Mlle Duperay, actrice récitante à l'Opéra, demeurant place du Palais-Royal, chez le marchand de vin, près le café des Beaux-Arts, piquée de la préférence, que les directeurs donnent journellement à la demoiselle Lemière, pour l'exécution de différents rôles dont elle était chargée auparavant, vient d'annoncer qu'elle se retirait. En supposant qu'on ne lui donne point satisfaction, elle sera obligée, suivant Fusage, de faire encore ses six mois.
1752, 18 février.
La demoiselle Duperay est enfin accouchée, depuis environ trois semaines, d'une fille qu'elle a mise en nourrice à trois lieues de Paris. C'est chez la demoiselle Beaufort, chanteuse dans les chœurs de l'Opéra, demeurant rue des Boucheries-Saint- Honoré, qu'elle a fait ses couches dont elle est heureusement délivrée puisqu'elle commence à sortir et voir ses anciennes connaissances qui ont le secret de ses intrigues.
Le sieur Véron, secrétaire du Roy, sur le compte de qui passe l'enfant qu'elle a fait, Ta totalement abandonnée. Il ne la voit plus depuis qu'il
s'est rejoint à sa femme avec laquelle il avait fait une séparation de corps à l'amiable au moyen de 1.000 écus de pension qu'il lui a faits et hypothéqués sur ses biens. C'est Feffet de la bizarrerie du caractère du sieur Véron qui Fa rejoint à sa femme, joint à une maladie dont il a été tellement frappé qu'il s'imagine encore n'en pouvoir revenir. 11 commence cependant à se mieux porter et il ne se verra pas plutôt en bonne santé qu'il donnera occasion à quelque nouvelle scène dans son ménage qui l'en fera déserter aussitôt qu'il aura décidé de se faire une nouvelle inclination. La demoiselle Duperay, avant et après son accouchement, a fait toutes les démarches imaginables pour le rappeler dans ses filets, mais sans réussite, ce qui va indubitablement l'obliger à s'accrocher à quelque autre, n'ayant autre chose pour subsister que la pension de 600 livres que le sieur Véron lui a faite, dout elle abandonne 500 livres à son père et à sa mère retirés à Rouen. Elle paraît très fâchée d'avoir quitté l'Opéra et le Concert spirituel où il n'y a pas d'apparence qu'elle tente de rentrer par les propos indécents qu'elle
tenus sur les directeurs. Je suis à portée de savoir quel essor elle prendra dont j'aurai l'honneur de vous rendre compte.
Ce rapport est signé :
Du Rocher.
La demoiselle Duperay, ci-devant actrice de l'Opéra, est de retour de Fontaiaebleau de samedi dernier. Elle demeure rue Fromenteau, chez le marchand de vin en face de la rue du Vieux-Louvre, dans l'appartement qu'occupait la demoiselle Lany qui est allée demeurer rueNeuve-des-Petits- Champs, à la Toilette Royale, chez une marchande de modes.
On assure que pendant le voyage de Fontainebleau la demoiselle Duperay a épousé le premier valet de chambre de M. le maréchal de Richelieu, et qu'en considération de ce mariage, qui se mitonnait depuis quelque temps, ce seigneur l'a fait recevoir à la musique de la reine.
La petite fille qu'elle a eue du sieur Véron est chez elle, confiée apx soins de sa sœur aînée qui en a été ia marraine. Le domestique de la demoiselle Duperay consiste en une cuisinière seulement.
1755, 30 décembre.
Il a été dit, dans la feuille du 30 mai dernier, que les désagréments que la demoiselle Duperay essuyait à l'Opéra l'avaient déterminée à demander son congé et à se retirer. Il est bien vrai que ce motif y entre pour quelque chose, mais onxa su depuis que la meilleure raison était fondée sur ce qu'elle était grosse et sur la promesse que
lui avait faite le sieur Véron, secrétaire du roy, rue des P. -P. -Nazareth, avec lequel elle vivait, de lui avancer une somme de 25.000 livres pour lever une boutique de lingerie.
Son espérance s'est soutenue jusqu'à ce qu'elle ait eu fini ses couches chez Ruffet, chirurgien, rue du Hasard (il y a environ un mois) qu'elle a commencé à s'apercevoir de la faute qu'elle avait faite par tous les délais qu'apportait Véron à l'exécution de sa parole, et elle est encore plus pleinement persuadée, depuis trois semaines, que Véron, pour trouver une excuse valable, s'est jeté, comme par dévotion, dans le couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques.
Ce Véron est marié depuis deux ans et séparé depuis six mois d'avec sa femme à laquelle il s'est désisté du droit de le faire enrager moyennant 1.000 écus de pension qu'il est convenu de lui faire. Le rapport qui se trouve dans la façon de penser du sieur Véron avec celle du Président deSaint-Lubin, crapuleux monsieur, séparé d'avec sa femme qui est au couvent (il est âgé d'environ quarante-cinq ans), les lient d'une étroite amitié.
Le père et la mère de la demoiselle Duperay sont retournés 'à Rouen et Ton dit que le sieur Véron leur fait ou faisait 600 livres de pension.
La demoiselle Duperay demeure actuellement avec sa sœur, rue des Boucheries, faubourg Saint- Germain.
1755, 15 mai.
La demoiselle Duperay, qui avait quitté l'Opéra depuis quatre ans, à débuté de nouveau avec succès, mardi dernier, dans celui d'Ajax. On prétend qu'elle a 2.000 livres d'appointements. Elle chante outre cela à la musique de la Reine et au Concert spirituel. Elle demeure rue Saint-Thomas-du-Louvre, du côté de l'église, avec le sieur Le Doux, son mari, ci-devant valet de chambre de M. le Maréchal de Richelieu. Elle postule pour lui obtenir quelque emploi en province, non pas qu'il lui soit incommode, car elle est le maître et ce sont même les conditions qu'elle a mises à son marché d'ailleurs.
Jusques ici il n'est pas question qu'elle ait personne. Elle prend toujours soin de la petite fille qu'elle a eue de Véron, secrétaire du Roy.
1755, 6 novembre.
La demoiselle Duperay, actrice de l'Opéra, est grosse de trois à quatre mois. Il y a lieu de croire que c'est des œuvres du sieur Le Doux, son mari. Du moins, est-il vrai qu'on ne lui connaît, quant à présent, aucun entreteneur.
L^ DEMOISELLE DuPLESSIS C6
actrice de l'Opéra, demeure rue Saint-Joseph, quartier Montmartre,
1749, 13 janvier.
Elle est de la province de Bourgogne, âgée de trente ans, brune, taille de cinq pieds, jolie. Il y a environ un an et demi qu'elle était entretenue par M. le baron de Scheffer, ministre plénipotentiaire du roi de Suède. Ensuite, elle Ta été par M. le duc d'Huescar, ambassadeur du roi d'Espagne.
Depuis la retraite de M. le duc d'Huescar jusqu'à ce jour, elle est entretenue par M. le comte de JVlailly, premier écuyer de Mme laDauphine, demeurant rue de Richelieu. C'est lui qui fournit généralement à toutes les dépenses de la maison de la demoiselle Duplessis. M. le comte de Mailly est âgé d'environ trente-deux à trente-trois ans. Il est marié et a des enfants. Il fait beaucoup de dépense.
La demoiselle Duplessis occupele premier étage sur le devant. Elle a trois domestiques.
1749, 15 janvier.
C'est bien M. le comte de Mailly-Rubempré, premier écuyer de Mme la Dauphine, qui entretient actuellement la demoiselle Duplessis. Il est présentement à Versailles.
La demoiselle Duplessis a, dit-on, pour plus de 20.000 livres de bijoux.
Elle a aussi, en propriété, une maison de campagne à Gréteil où elle fait souvent des parties.
1751, 18 juin.
La demoiselle Duplessis, cy-devant à l'Opéra, demeure rue Montmartre près Saint-Joseph, au premier étage sur le devant et sur le derrière.
Elle est de Paris, fille d'une couturière nommée Mercier, rue Mazarine. D'une moyenne taille, brune, de beaux yeux, de grands traits, le nez un peu camard et épaté, âgée de trente-cinq à trentesix ans, a été assez jolie. Elle est cousine de la demoiselle Le Duc.
A l'âge de seize à dix-sept ans, elle fut entretenue par M. de Landivisiau l'aîné, capitaine au régiment d'Armenonville-Dragons, qui lui fit prendre le nom de Duplessis, de celui de la terre du Plessis- Belleville, dont il était seigneur, située aune lieue de Paris. Cette terre a depuis été acquise par M. Hérault pour M. de Pontchartrain. Alors le sieu de Landivisiau venait de quitter la demoiselle de Launay-Livry après avoir dépensé avec elle des
sommes considérables. Tl en a eu un fils, mauvais sujet, qui est passé aux Iles, qui a aussi retenu le nom de Duplessis. Un nommé Lécuyer, guerluchon de la Delaunay, y avait au moins fabriqué une oreille ; mais le tout a roulé sur le compte de M. de Landivisiau. Depuis environ dix ans ce dernier a épousé canoniquement la demoiselle Quoniam, demeurant rue de Suresnes, faubourg Saint-Honoré.
Pendant que M. de Landivisiau l'aîné vivait avec la demoiselle Duplessis, le sieur Daudoux, son frère, aussi capitaine de Dragons dans le même régiment, lui servait d'aide, à son insu. Cependant, et crainte de surprise, ils prenaient ordinairement leurs ébats dans le grenier.
Après M. de Landivisiau, la demoiselle Duplessis eut fort longtemps M. Danguy, fermier général, qui lui a beaucoup donné. Elle en fit la conquête chez la demoiselle La Balle, son amie, demeurant alors rue de Seine. Cette demoiselle La Balle après avoir été renfermée à Sainte-Pélagie, en vertu d'ordre du Roy, par les manœuvres du comte de Pacta qui en était fou et qui trouvait mauvais qu'elle lui préférât un jeune mousquetaire, en est sortie peu de temps après au moyen de ce qu'elle a enfin consenti à épouser le comte. Ils demeurent actuellement ensemble, au bas de Chaillot, où malgré Fespèce d'esclavage dans lequel il la tient, car il est jaloux plus qu'un Italien, on assure qu'elle est toujours en liaison avec le mousquetaire dont on vient de parler.
Successivement la demoiselle Duplessis a pris des engagements avec M. le baron de Scheffer, M. le duc d'Huescar, M. le comte de Mailly, premier écuyer de Mme la Dauphine. Aujourd'hui, elle s'en tient à M. de Villemur Faîne, receveur des Finances de la Généralité de Paris, rue des Bons-Enfants, et de temps en temps, au sieur de Marine Faîne, agent de change, rue Courtauvillain, son ancien guerluchon.
La demoiselle Duplessis est à son aise ; elle a une maison de campagne à Gréteil, près de Paris.
La demoiselle Pélagie Dupré 7 danseuse an magasin de l'Opéra.
1753, 7 mai.
La demoiselle Pélagie Dupré, danseuse au magasin de l'Opéra, est originaire d'Amiens où elle a encore des parents, âgée d'environ dix-huit ans, petite, mais bien faite, blonde, face blanche, rondelette, les yeux bleus et bien fendus, la bouche petite, ornée de fort belles dents, la physionomie douce et modeste.
Sa mère, restée veuve, l'amena fort jeune à Paris. Cette femme avait ici une sœur qui était gouvernante de l'abbé Bodeman, chanoine d'Amiens, demeurant actuellement rue Saint-Honoré, chez Oger, parfumeur, près la rue Jean- Saint-Denis, au quatrième. Cette sœur s'étant laissée mourir, la mère Dupré la remplaça. L'abbé prit soin de l'éducation de la petite fille pour son apprentissage chez une coiffeuse et lorsqu'elle sut son métier elle revint joindre sa mère chez l'abbé.
Le sieur Person, basse-taille à FOpéra, beaufrère du sieur Dun, conservait encore quelquesuns des droits qu'il avait depuis longtemps sur la demoiselle Tulou, actrice, qui, comme l'on sait, quitta son mari à FOpéra de Paris où elle remplissait alors le premier rôle pour suivre Person à Lyon où elle lui fut si attachée qu'elle refusa 1.200 livres de rente viagère qu'on lui offrait dans cette dernière ville pour s'en revenir ici avec lui. Elle y trouva son mari mort (c'était un musicien) duquel elle avait eu deux enfants et un de Person. Rentrée à FOpéra, elle joue encore quelques rôles ; mais, dans la suite, son embonpoint et son âge, car aujourd'hui, elle a au moins cinquante bonnes années, ne lui permirent plus que de figurer dans les chœurs où elle est actuellement. Person, dis-je, qui la fréquentait encore de loin en loin, se trouvant un jour à dîner chez le sieur Laurent (ce Laurent, à ce que Fon assure, est un bâtard de Fabbé de Grécourt), secrétaire de la Police, où il allait et va encore fort souvent à titre d'ami, rencontra la demoiselle Dupré qui, en sa qualité de coiffeuse, venait friser Fépouse du sieur Laurent, et comme les fenêtres de l'abbé Baudeman, où elle demeurait avec sa mère, répondaient vis-à-vis celles du sieur Laurent, ce fut une raison de plus pour engager Person à rendre à son ami des visites plus fréquentes. Le hasard ébaucha donc cette connaissance et les occasions la cimentèrent au point que la demoiselle Dupré avait déjà été promenée plus d'une fois avec Person lorsque
sa mère vint à mourir. Ce dernier événement lui fut un prétexte honnête pour quitter, soit disant par décence, la maison de l'abbé, mais au lieu de se mettre, comme elle le lui fît entendre, chez une marchande de modes, elle vint se rendre chez Person, sous le titre de nièce et y est restée depuis. Il y a de cela environ quinze mois.
En faveur de la prétendue parente, le sieur Person a commencé par la grossoyer. Elle est accouchée, le plus secrètement qu'il lui a été possible, d'un garçon, le 7 août dernier, chez la dame Cézile, sage-femme au Marché-Neuf, qui Ta fait baptiser le lendemain 8,àSaint-Germàin-le-Vieux, sa paroisse, ainsi qu'il résulte de l'extrait baptistaire ci-joint. Et elle Fa ensuite porté aux Enfants- Trouvés suivant l'ordre qu'elle en avait reçu de Person.
Depuis que la demoiselle Dupré est relevée,
elle va au magasin de FOpéra et Gobert Faîne,
prévost de Dupré, vient tous les jours chez elle,
c'est-à-dire chez Person, rue Fromenteau, même
maison que Perrache, horloger, lui faire répéter
sa leçon gratis, en sorte qu'on s'attend de la voir
3araître au premier jour à l'Opéra, à moins qu'il
ne s'y rencontre un nouvel obstacle. Car elle a
'ait confidence a, quelqu'un qu'elle craignait d'ê-
;re prise une seconde fois.
On prétend, mais cela mériterait d'être approondi, que, pendant environ six semaines, un cerain marquis qu'on ne nomme pas, venait régulièrement souper tous les jours chez Person, dont le
dessein était de produire la fille en question moyennant une tacite reconduction, mais que Fissue de ces entrevues n'a pas répondu à Fidée que Person s'en était fait.
Extraits des registres de baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Saint-Germain-le- Vieil.
L'an mil sept cent cinquante-deux, le 8 août, a été baptisé Henry-Hubert, né d'hier, fils de Jean- Louis Person, et de Pélagie Dupré, accouchée chez Mule Cézile, maîtresse sage-femme, demeurant au Marché-Neuf de cette paroisse, par laquelle ledit enfant nous a été présenté. Le parrain : Henry- Hubert Lucet, demeurant rue des Fossés, paroisse de Saint-Germain-de-FAuxerrois; la marraine Jeanne-Marguerite Magniac, épouse de Nicolas Fressinet, tailleur, demeurant rue Baillé, paroisse Saint-Germain-de-FAuxerrois, lesquels ont signé avec nous, le père absent. Signé : Gosseron, vicaire.
Gollationné à Forigine, le 6 mars 1753. Signé : Gotelle, curé de Saint-Germain-le-Vieil.
Demoiselle Dupuis 68 danseuse au magasin de l'Opéra*
1749, 23 octobre.
La demoiselle Dupuis, danseuse au magasin de l'Opéra, demeure chez Mlle Olivier, lingère, rue Saint-Honoré, au second sur la rue.
Elle est âgée de vingt-et-un à vingt-deux ans, petite, cheveux châtains, bien faite, mais point jolie : elle est de Saint-Germain-en-Laye.
Elle a été entretenue pendant plusieurs années par M. le marquis de Gabriac, Américain, habitué depuis longtemps à Paris, qui a fait assez de dépense pour elle, entre autres 500 livres de rente qu'il lui a assurées pour raison du paiement de laquelle rente elle Fa fait exécuter et vendre ses meubles pendatnt ces dernières guerres que le commerce et la correspondance maritime étaient interrompus. Il ne pouvait tirer de sa patrie les secours ordinaires. Cette rente subsiste encore aujourd'hui, mais ils ne se voient plus. M. de Gabriac est un homme de quarante à quarante-cinq
ans, grand, brun, extrêmement maigre, qui vit de son bien et qui est presque toujours dans les cafés.
La demoiselle Dupuis a sa sœur cadette qui demeure avec elle. Elles sont dans leurs meubles assez succinctement. Elles n'ont qu'une servante et on ne leur connaît, pour le présent, aucun entre teneur fixe.
Demoiselle Fel 60 actrice de l'Opéra, rue Saiîit-Thomas-du-Louvre .
1750, 24 janvier.
La demoiselle Fel, actrice récitante à l'Opéra, demeure rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de Longueville.
Elle est petite, brune, âgée de trente-trois à trente-quatre ans, la peau noire, généralement laide. Elle n'en veut rien croire, cependant elle a la voix belle. On assure qu'elle va se marier avec M. de Cahuzac ; ils demeurent à côté l'un de l'autre et font ordinaire ensemble.
M. de Cahuzac a fait les paroles de FOpéra de Nais et Zoroastre. Il travaille ordinairement pour M. Rameau. C'est un petit homme bran, portant perruque, à peu près du même âge que la demoiselle Fel.
Elle est originaire de Bordeaux et a chanté au concert d'Amiens.
La demoiselle Fleury 7° danseuse à l'Opéra, rue Saint-Honoré.
1755, 30 avril.
La demoiselle Fleury, nouvelle danseuse et figurante dans les ballets de FOpéra, demeure culde-sac des Pères-de-FOratoire, en chambre garnie, au second sur le devant, à côté d'un marchand de vin où pend pour enseigne la Croix-d'or.
Cette fille est de Marseille, grande, assez bien faite, brune de poil et de peau, maigre, âgée de vingt-cinq à vingt-six ans, poinl jolie. Elle plaît néanmoins par ses talents et par son jargon. Son père, qui est mort il y a plusieurs années, était homme d'affaires chez un Président à mortier du Parlement d'Aix. Elle a un frère, premier violon au concert de Nantes, en Bretagne, qui passe pour un fort honnête homme.
La demoiselle Fleury a débuté pour la pre mière fois sur le théâtre de FOpéra de Paris, le 4 février dernier, en même temps que la demoi selle Dumirey et la petite Deschamps. Elle ve-
nait de Bordeaux. Elle a dansé trois ou quatre ans sur le théâtre de la Comédie de cette ville et la seule conquête remarquable qu'elle y ait faite est celle de M. Pelletier.
M. Pelletier était alors Receveur général des Fermes de Bordeaux. On prétend qu'il vient à Paris avec un bon de fermier général ou tout au moins avec des intérêts dans plusieurs sous-fermes ; il est secrétaire du Roy. Son emploi a été donné au sieur Gaulard qui l'exerce aujourd'hui.
La demoiselle Fleury jouit de 1.200 livres de rente viagère sur deux contrats de 600 livres chacun. Le premier lui a été fait par M. Pelletier ; le second provient de ses gains et épargnes. Elle est toujours en correspondance avec lui et elle se flatte qu'à son retour à Paris il la reprendra. En attendant, elle se tient en haleine avec le sieur Gazin ouGassin, jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, grand, bienfait et d'une très jolie figure qu'elle connaît depuis trois ans ; il est de Bordeaux. L'on prétend qu'il y était négociant et que ses affaires ayant mal tourné, il s'est attaché à M. de Ségur, aujourd'hui Prévôt de Paris, qui l'a amené avec lui. En qualité de secrétaire il a la table chez lui et son logement ; mais il est bien plus souvent chez la demoiselle Fleury où il prend presque tous ses repas. Un ignore si cette intrigue n'est jamais parvenue à la connaissance de M. Pelletier. Quant à M. de Ségur, il en est instruit.
Depuis j'ai appris que le père de M1,û Fleury
était cocher chez le Président à mortier en question et qu'on l'appelait Picard.
1756, 27 février.
La demoiselle Fleury, danseuse à l'Opéra, a renoué, ainsi qu'on l'avait prévu, avec M. Pelletier, secrétaire du Roy, rue Neuve-des-Petits-Champs, qu'elle avait connu à Bordeaux où il avait la recette générale des Fermes et elle a toujours pour greluchon le sieur Cassin, secrétaire de M. le Prévost de Paris, qu'elle fait seconder, à ce qu'on assure, par le sieur de Chateaubrun, lieutenant des Grenadiers de France ; du moins depuis quelque temps est-il tous les jours chez elle.
Ce Chateaubrun est un de nos libertins qu'on trouve inscrit dans tous les mauvais lieux, souvent même il y fait tapage et jamais il n'y paie. On croit qu'il est ici sans congé.
La demoiselle Fleury demeure dans ses meubles depuis le terme de Saint-Remy dernier rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Champfleuri, au second. Jusque-là elle avait été en chambre garnie.
Son père, que l'on a dit par erreur dans la feuille précédente, être homme d'affaires d'un Président à mortier du Parlement d'Aix, avait seulement celles qui concernaient l'écurie ; il était cocher. On l'appelait Picard.
1756, 7 septembre.
Contre la demoiselle Fleury.
Air du Cabriolet
Tout le monde s'empresse A chanter à l'Opéra, Fleury la plus bougresse De tout ce tripot-là Est furieuse, enrage De ce qu'on la connoit Pour faire trop d'usage De son cabriolet.
0 garce abominable,
Emule de Montigny !
Qui serait assez diable
Pour exposer son v...?
La vérole te ronge
Ce sont là les bienfaits
Qu'auront tous ceux qui montent
Dans ton cabriolet,
1756, 5 novembre.
Malgré la médisance et tous les libelles qui ont couru depuis quelque temps contre la demoiselle Fleury, danseuse à FOpéra, elle n'a pas moins fait, depuis un mois, la conquête de M. de la Guillaume, conseiller au Parlement, rue des
Maçons, qui venait de se brouiller avec la demoiselle Dufeu, danseuse à la Comédie-Française. Pour la faire enrager, dit-on, il a débuté par donner à la demoiselle Fleury une montre d'or, une tabatière, une bague et deux robes.
Le sieur Gassin, secrétaire de M., le Prévôt de Paris, est toujours le greluchon, et Lany, maître de ballets, broche sur le tout.
1757, 28 janvier.
M. de la Guillaume s'est réconcilié avec la demoiselle Dufeu, danseuse à la Comédie-Française, et par la même raison il a quitté la demoiselle Fleury, danseuse à l'Opéra, avec laquelle il ne s'était embarqué que par un dépit amoureux. Malgré cela la demoiselle Fleury n'a pas éprouvé un long veuvage ; depuis environ deux mois elle est entretenue par le sieur Roquet, cy-devant officier d'infanterie, auparavant garde du corps, et aujourd'hui pourvu de la charge de grand Prévôt de la généralité de Montauban.
C'est un garçon qui a du bien ; il lui donne 400 livres par mois et il couche chez elle presque tous les jours. Il demeure rue Fromenteau, à l'hôtel d'Anvers, depuis le 15 novembre dernier.
Demoiselle Gallodier 71, rainée,
1753 13 décembre.
La demoiselle Gallodier, l'aînée, demeure rue Coquillière, au coin de la rue Croix-des-Petits- Ghamps, au premier sur le devant où elle tient un appartement de 850 livres par an.
Elle est née à Montpellier, âgée d'environ vingt ans, brune, jolie, fort blanche de la gorge, d'une taille au-dessus de la médiocre.
Son père nommé Gallodier, vint à Paris, il y a environ quinze ans avec sa femme et deux enfants : cette fille ici qui n'a été à aucun spectacle, et un garçon âgé de seize à dix-sept ans, danseur à lOpéra-comique.
A leur arrivée, ils prirent l'hôtel de Londres garni, rue du Hasard, qu'ils ont tenu jusque vers la fin de l'année 1752 ; mais quoiqu'ils eussent encore cinq carrosses de remise montés, à eux, ils ont fini par faire banqueroute et après avoir fait enlever furtivement tout ce qu'ils avaient, ils ont laissé la clef sous la porte et ont disparu.
La demoiselle Gallodier n'en était pas alors à
son début; ses père et mère ayant, dit-on, déjà reçu 20 louis pour son pucelage, elle ne fut pas embarrassée de sa figure. Elle détailla pour son compte dans une chambre garnie, rue Coquillière, chez Lamare, boursier, jusqu'à ce que son père eût pris des tempéraments avec ses créanciers. Alors il lui donna une partie des meubles qu'il avait soustraits de l'hôtel en question et avec ce secours elle fut en état de s'afficher sur un meilleur ton. En effet, depuis près de six mois, elle a fait la conquête d'un riche Américain nommé Dumont, garçon, âgé de trente-sept à trente-huit ans, logé rue du Bouloy, à Fhôtel du Saint-Esprit, qui lui donne 30 louis par mois.
Outre le frère dont nous venons de parler, la demoiselle Gallodier a encore deux sœurs, nées à Paris. L'une est âgée de quatorze ans, assez jolie. Elle a dansé à l'Opéra-comique durant la foire de Saint-Laurent dernière et on assure qu'elle est aussi pourvue ; cependant nous n'avons rien de positif là-dessus. La dernière n'a encore que neuf ans. Elle demeure, ainsi que son frère, rue Notre- Dame-de-Recouvrance, à la Villeneuve, avec le père et la mère.
1754, 18 novembre.
La demoiselle Gallodier l'aînée demeure depuis le terme de Saint-Jean dernier, rue de Bourbon, à la Villeneuve, dans une maison à porte cochère, à côté d'un charbonnier, au second sur la rue. Elle a pour 400 livres de loyer.
Nous l'avons laissée, lors de la feuille donnée à son sujet le 13 décembre 1753, entre les mains du sieur Dumont, Américain. A celui-ci a succédé le sieur Delorme, originaire de Paris, mais aussi établi aux lies, qui, outre 500 livres par mois qu'il lui donnait, a payé pour plus de 20.000 livres de dettes, tant pour elle qu'en l'acquit du sieur Gallodier père qui n'osait sortir, crainte d'insulte de la part de ses créanciers. Sa mère vit de son bien. Elle est âgée de près de quatrevingts ans et demeure rue Saint-Denis, près Saint- Sauveur.
Depuis environ trois mois que le sieur Delorme est retourné aux lies joindre sa femme, riche veuve, âgée de cinquante-cinq ans, qu'il a épousée là-bas et à laquelle il est redevable de sa fortune, la demoiselle Gallodier est entretenue par le sieur Dubrucq, qui prend pareillement le titre d'Américain quoique né à Paris. Il est garçon, âgé d'une quarantaine d'années et jouit de 12.000 livres de rente. Il a un frère, prêtre habitué à Saint-Eustache. Leur mère demeure rue Traînée ; celui dont il s'agit ici demeure avec elle.
Le sieur Dubrucq donne 20 louis par mois à la demoiselle Gallodier et lui a déjà fait présent d'une paire de boucles d'oreille de 1.000 écus, de deux tabatières d'or, l'une de 36 louis, l'autre de 20. Il a une petite maison à Vincennes, vis-à-vis de l'église, où ils vont de temps en temps.
C'est dans cette maison qu'il tenait, il y a environ six mois, Marie-Marguerite Hébert, femme
du sieur Fossin, directeur de forges à Gundersberg, en Lorraine, qui, ne pouvant parvenir à l'obtention d'un ordre du Roi pour faire renfermer sa femme à l'Hôpital, traduisit le sieur Dubrucq à la Chambre royale, en l'accusant de rapt et de séduction ; mais il n'a pas été plus heureux à ce tribunal qu'il ne l'avait été à 4a police. Il fut débouté de sa demande, dépens compensés. Sa femme qui est jeune et gentille est la fille d'un savetier de Bâle. Elle a fait abjuration de calvinisme à Strasbourg, à l'époque de son mariage avec Fossin. On croit qu'ils sont actuellement réunis.
La demoiselle Gallodier la cadette, âgée d'environ quinze ans, ci-devant danseuse à l'Opéracomique, demeure présentement rue du Gros- Chenet, près celle de Cléry, avec son père, sa mère, une troisième sœur âgée de dix à onze ans et son frère qui danse au spectacle de Monnet. Quant à elle, on ne lui connaît encore aucune intrigue. Elle apprend à danser pour entrer à F0péra.
1755, 2 avril.
M. Le Pelletier de la Houssaye, maître des requêtes, qui entretenait depuis sept à huit mois la demoiselle Deschamps, danseuse de FOpéra comique, rue de Bourbon, à la Villeneuve, l'a quittée il y a environ trois semaines pour convoler avec la demoiselle Gallodier l'aînée, à laquelle il
vient de donner des boucles d'oreilles de 2.000 livres. Comme on ne le dit pas absolument en argent comptant, on n'assurera pas qu'il les ait payées, non plus que quelques billets qu'il a faits au tapissier dont l'objet montait à 4.000 livres pour meubles fournis à la demoiselle Deschamps du temps qu'il vivait avec elle. On prétend encore qu'outre les 400 livres qu'il lui donnait tous les mois pour ses honoraires, il s'est beaucoup endetté pour lui faire des présents et qu'il n'est pas sans inquiétude sur les différentes affaires qu'il a faites dans la crainte qu'il a qu'elles ne parviennent à la connaissance de son père l.
M. Le Pelletier de la Houssaye a aussi eu la demoiselle Deville.
1755, 11 décembre.
La demoiselle Gallodier l'aînée vient de faire une assez bonne acquisition dans la personne d'un jeune étranger très riche qui est à Paris depuis le 26 octobre dernier, logé rue de Tournon, chez Bergognion, à Fhôtel d'Entragues.
On l'appelle le comte de Hoym \ Il se dit cousin germain de M"19 la Dauphine et, en effet, il va
1. N'a plus de père : c'est apparemment de la mère dont on a voulu parler.
2. Anne-Constancecle Brockdorff, épouse du comte de Hoym, créée comtesse de Gosel, fut une des maîtresses du feu roi de Pologne, .de laquelle il eut entre' autres enfants: Augustine (?) Constance, née le 24 janvier 1708, mariée le 8juin 1724 à Henri- Frédéric, comte de Frise, et morte le 3 février 1728.
toutes les semaines à Versailles lui faire sa cour. C'est un jeune homme de vingt -deux à vingt-trois ans, blond, maigre et qui parait être d'une complexion fort délicate.
Cependant, depuis environ quinze jours qu'il est épris des charmes de la demoiselle Gallodier, il va jusqu'à- trois fois dans un jour chez elle, et pour l'ordinaire il n'en sort qu'à deux ou trois heures du matin, c'est-à-dire lorsqu'il n'y couche pas. .
Il a un carrosse de remise au mois qui lui est fourni par Germont, sellier, rue de Bussy. Quant aux honoraires de la demoiselle Gallodierils sont réglés à 50 louis par mois, payés d'avance suivant l'ordonnance. Actuellement on cherche pour elle un appartement plus décent que celui qu'elle occupe rue de Bourbon, à la Villeneuve, où elle n'a que pour 400 à 500 livres de loyer et on a pouvoir d'aller jusqu'à 1.200 livres. 11 est sous-entendu qu'il faudra des meubles d'augmentation.
Elle compte débuter incessamment à l'Opéra en qualité de danseuse dans les Ballets ; du moins, le sieur Lany, qui broche sur le tout, y apportet-il tous ses soins, car il lui donne tous les jours deux leçons.
1756, 19 mars.
On s'est trompé dans la feuille du 11 décembre dernier, donnée au sujet de la demoiselle Gallodier l'aînée, lorsqu'on a dit que M. le comte de
Hoym lui donnait 50 louis par mois ; il faut encore en ajouter 25, et malgré des secours aussi abondants, cette fille doit de tous les côtés et est continuellement aux expédients.
Il y a environ quinze jours qu'obsédée par un de ces créanciers importuns, elle écrivit une lettre amicale à M. Le Pelletier de iaHoussaye, maître des requêtes, qui a vécu avec elle, ainsi qu'il a été dit ci-devant, et qui en est encore amoureux fol ; sur-le-champ, il se rendit chez elle, dans la persuasion quelle aurait encore quelques complaisances pour lui. En effet, elle lui fît accueil, mais à peine fut-il assis qu'on vint annoncer un certain M. Dimanche (Jordanis, marchand de modes, rue Montmartre) qui demandait avec humeur de l'argent. La demoiselle Gailodier déclama beaucoup contre cet homme incommode, qui Lavait d'abord sollicitée de prendre sa marchandise et qui lui tenait maintenant le pied sur la gorge pour une misère ; car, ajouta-t elle, je ne lui dois sûrement pas un millier d'écus. M. de la Houssaye, dont le cœur est excellent, donna tête baissée dans Lembuscade et oubliant pour un instant que la donzelle lui avait anciennement tiré plus de 25.000 livres, il ordonna qu'on fit entrer le marchand qui voulut bien, par égard pour lui, prendre ses billets pour comptant en l'acquit de la demoiselle Gailodier. Il lui en fit pour 2.800 livres. Voilà donc une affaire consommée et la demoiselle Gailodier tranquille sur ce côté-là. Il s'ensuivait naturellement qu'elle de-
vait après cela lui donner quelques témoignages de sa reconnaissance. Point du tout. Lorsqu'il s'en expliqua, elle reprit son ton impertinent et Tenvoya par delà les Alpes.
L'affaire dans un instant devint même si sérieuse quelle se saisit des pincettes pour tomber sur son bienfaiteur'et sans le sieur Lany, qui se trouva là fort à propos, les choses auraient été loin.
Elle a prétendu depuis tirer vanité de ce trait de perfidie et être endroit d'en amuser le public. C'est ce qui a déterminé les plaintes verbales de M. de la Houssaye, en conséquence desquelles et des intentions du magistrat, la demoiselle Gallodier a été invitée de cesser le propos indécent qu'elle tenait sur le chapitre du héros de la pièce. Elle en a aussi tiré parti et fait la dame Honesta vis-à-vis du comte de Hoym qui la croit maintenant la fille la plus vertueuse de Tordre des Catins. Néanmoins si on s'en rapporte au témoignage de M. de la Houssaye, elle s'humanise non seulement en faveur de Lany, mais encore en faveur du marquis de Bandole.
1756, 23 avril.
Depuis le 15 de ce mois, la demoiselle Gallodier Taînée est déménagée de la rue Bourbon, à la Villeneuve, et demeure rue Thévenot, dans la maison qu'occupait ci-devant le sieur Huet, ancien échevin, de laquelle elle tient la totalité moyennant 2.000 livres par an. Les peintres, me-
nuisiers et autres ouvriers, y ont travaillé plus d'un mois avant qu'elle vînt l'habiter. Cette maison appartient au sieur Lemaire. Elle est composée d'un rez-de-chaussée et de trois étages, décorés chacun de sept croisées de face sur la rue.
Le comte de Hoym, plus épris que jamais des charmes de la demoiselle Gallodier vient de lui donner à l'occasion de ce nouvel emménagement pour plus de 20.000 livres de meubles et c'est particulièrement pour cette raison qu'elle se trouvait trop petitement logée rue de Bourbon.
Au moyen de cette translation elle pourra avoir son carrosse de remise à demeure chez elle.
1756, 9 juillet.
La demoiselle Gallodier l'aînée va incessamment être veuve du comte de Hovm, dont le départ est fixé à mardi prochain.
Elle commence à apporter de Tordre et de Féconomie dans ses affaires. Nous avons déjà remarqué qu'elle occupait la totalité d'une maison, rue Thévenot. où elle a pour 2 000 livres de loyer. Elle vient de se restreindre au second étage seulement et a fait mettre écriteau pour louer au terme où nous allons entrer : le rez-de-chaussée, le premier étage et le troisième.
Quoique le comte ait fait une dépense prodigieuse pour cette fille depuis huit mois qu'il vit avec elle, on est persuadé qu'elle n'est rien moins qu'à son aise et que si elle ne retrouve prompte-
ment un autre bienfaiteur elle sera dans la nécessité de réaliser avant qu'il soit un mois.
1756, 13 août.
Toutes les raisons que M. Le Pelletier de la Houssaye a pu avoir de se plaindre des caprices, des hauteurs et de l'ingratitude de la demoiselle Gallodier l'aînée, n'ont pu contrebalancer son amour pour cette fille. A peine le comte d'Hoym a-t-il été parti qu'il lui a fait faire des propositions qu'elle a acceptées, et présentement son illusion est si forte qu'il va jusqu'à lui savoir gré, non de la perfidie qu'elle lui a faite en lui escroquant les 2.800 livres dont il a été parlé dans la feuille du 19 mars dernier, mais d'avoir voulu tomber sur lui à coups de pincettes lorsqu'il l'a sollicitée de faire infidélité au comte, par la raison qu'elle lai a fait entendre que cette même délicatesse l'affecte également aujourd'hui et milité en sa faveur. On sait cependant qu'elle lui donne pour substitut un certain marquis de Bellemare, demeurant rue des Egouts-Saint-Martin , homme âgé de soixante ans, séparé de sa femme qu'il a fait renfermer à l'abbaye aux dames de Caen, et de laquelle il n'a point eu d'enfants.
On dit cet homme riche de 100.000 livres de rente et d'une avarice singulière. Il va aux Inventaires acheter ce qu'il trouve de beau et à bon compte pour le revendre ensuite très cher aux curieux. Il a aussi le Bureau des huîtres vertes, rue
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Montorgueil ; enfin l'on prétend qu'il a toujours plus de 100.000 écus d'argent comptant chez lui et qu'il prête à la semaine.
M. de la Houssaye a traité à 100 pistoles par mois avec la demoiselle Gallodier, mais on doute qu'il puisse longtemps faire honneur à ses engagements. Il va la voir trois à quatre fois par semaine .
1756, 22 octobre.
La demoiselle Gallodier l'aînée est depuis deux mois aux appointements de M. de Lormoy, garçon, âgé de vingt-neuf à trente ans, demeurant rue Fromenteau, près la place du Vieux-Louvre, aux écuries de M. de Voyer. Il a inspection sur les haras du royaume et fait grande figure.
Ce sont tous les jours de nouvelles parties en l'honneur de la demoiselle Gallodier. Mercredi dernier 20 de ce mois, on la vit passer dans un carrosse à six chevaux avec le sieur de Lormoy et deux de ses amis. Elle était ce jour-là habillée en homme.
1757, 21 janvier.
Depuis deux mois la demoiselle Gallodier l'aînée arrange les affaires du marquis de Megrette, Espagnol, jeune homme de vingt à vingt-et-un ans, fort riche, qui est ici à la suite de l'ambassadeur d'Espagne, chez lequel il a son appartement.
11 entretenait auparavant la petite Deschamps.
Il a déjà donné à la demoiselle Gallodier une toilette qui coûte 2.000 écus et on assure qu'il lui a payé pour 300 louis de dettes qu'elle ayait contractées depuis le départ du comte d'IIoym.
M. Le Pelletier de la Houssaye, maître des requêtes, avec qui cette fille a vécu et auquel elle a attrapé plus de 40.000 livres dans l'espace d'un an ou dix-huit mois qu'il l'a connue, vient, dit-on, d'être relégué à 50 lieues de Paris par un ordre du roi que sa famille a sollicité.
1755, 22 mars.
La demoiselle Gallodier la cadette, ci-devant danseuse à l'Opéra-comique, actuellement à la Comédie-Française, afait, depuis environ un mois la conquête du sieur La Croix, banquier, rue de la Chanvrerie, qui a entretenu la demoiselle Beauverin et ensuite la demoiselle La Cour, danseuse au magasin de l'Opéra, de laquelle nous avons donné la feuille l'ordinaire dernier.
On doute fort que cette conquête de la demoiselle Gallodier subsiste longtemps ni qu'elle lui soit bien fructueuse, à moins qu'elle ne se presse fort d'en profiter, car le sieur de La Croix est totalement hors d'état par lui-même et en n'empruntant que le secours des voies licites de pou« voir soutenir encore longtemps le train qu'il mène depuis environ trois ans. Pour en imposer, il insinue, dit-on, faussement dans le public, qu'il
vient de gagner 30.000 livres à la Loterie royale, et on ne serait du tout point étonné, d'après quelques anecdotes qui roulent sur son compte, de le voir, avant peu, disparaître ou traîné dans les prisons. Quoi qu'il en soit, il jouit du calme au milieu de la tempête ; les plaisirs vont toujours grand train à la petite maison de la Nouvelle France et la demoiselle Gallodier y est presque tous les jours.
1755, 4 juin.
Samedi dernier, 31 mai, le sieur La Croix, banquier, qui entretenait depuis environ six semaines, la demoiselle Gallodier la cadette, danseuse à la Comédie-Française, fut arrêté de Tordre du roi dans sa petite maison de la Nouvelle France avec le sieur Sicard, son caissier (celui-ci entretenait la demoiselle Hubert) par Dupuis, inspecteur de Police et conduits à la Bastille, où, pour raison de plusieurs lettres de change maintenues fausses et par eux fabriquées, on assure qu'on va procéder à Finstruction de leur procès suivant la rigueur des lois. Il y a eu, dit-on, pour plus de 40.000 livres de ces lettûes de change escomptées à la Compagnie des Indes.
Cet événement n'est point reporté ici à titre de nouvelle, mais seulement pour conserver de Tordre dans la tradition des faits relatifs à l'histoire de chacun de ces personnages. On dit ce La Croix fils d'un boucher de Toulouse. Il était ci-devant caissier de Pictet, banquier, rue Saint-Pierre, près
la rue Notre-Dame-des-Victoires, mort il y a environ trois ans.
1755, 9 juillet.
La demoiselle Gallodier la cadette, veuve du sieur La Croix, banquier, est entretenue depuis environ trois semaines par le marquis de Montillet,jeune homme de dix-neuf ans, grand, bienfait et d'une jolie figure, logé rue du Colombier, à l'hôtel du Parc-Royal.
Il est neveu du côté paternel de M. l'archevêque d'Auch et d'une très ancienne maison du Bugey. Son frère n'a point servi ;il fait sa résidence à Belley en Bugey. Sa mère, qui est encore jeune et jolie, est venue à Paris, pour la première fois il y a environ deux ans. A cette époque, l'archevêque d'Auch, son oncle, qui s'est chargé de son éducation et de sa fortune, l'a fait entrer aux Mousquetaires gris et il vient tout récemment de lui acheter la place de second cornette de cette compagnie. La maison de Montillet n'est pas riche, cependant le père vient de gagner un procès assez considérable par l'événement duquel il rentre en possession de différents domaines qui dut appartenu à ses ancêtres.
Le fils dont il s'agit ici est à la suite d'un autre procès qui doit lui faire rentrer 30.000 livres d'une substitution qui lui a été faite. La demoiselle Gallodier chez laquelle il va trois à quatre fois par semaine, dit qu'il lui donne à raison de 25 louis par mois. Il y mange et couche quelquefois.
1755, 31 octobre.
La demoiselle Gallodier la cadette, rue de la Grande-Truanderie, qui était grosse des œuvres du sieur La Croix, banquier, est accouchée il y a environ six semaines, d'une fille qui a été portée aux Enfants-Trouvés.
Depuis quinze jours, elle est entretenue par le sieur Cavaly, secrétaire d'ambassade de la république de Venise, qui avait auparavant la demoiselle Le Clère. 11 lui donne 500 livres par mois.
On assure que la demoiselle Gallodier a été remerciée des Français et qu'elle ne dansera plus sur ce théâtre. Elle demeure, de ce terme, rue de la Grande-Truanderie, chez Fépicier, en entrant à droite par la rue Montorgueil, au second sur la rue.
Le sieur La Croix passe, dit-on, actuellement les grands remèdes chez un chirurgien. Les uns disent qu'après cette opération il sera réintégré à la Bastille ; d'autres, au contraire,, prétendent qu'il sera conduit à la Tournelle pour, de là, passer à Marseille.
1756, 29 janvier.
La demoiselle Gallodier la cadette, ci-devant danseuse à la Comédie-Française et maîtresse du sieur La Croix, banquier, est entretenue depuis environ un mois par M. Dejean fils, un des fermiers des poudres et salpêtres, rue de Cléry, qui lui donne 400 livres par mois.
*204 l'AlUS S0U5 LOUIS XV
M. Dejean est marié en secondes noces depuis deux ans. De sa première femme il a deux filles et de sa seconde un petit garçon qui peut avoir actuellement treize à quatorze mois. On prétend que, comme la mère a manqué de mourir en le mettant au monde, elle ne veut plus faire d'enfant, ce qui autorise, en quelque façon, la conduite de son mari. Avant le dernier mariage, il a eu la demoiselle Pelissier qui Ta mené grand train, car dans l'espace d'environ six mois qu'ils ont vécu ensemble, elle lui a tiré plus de 60.000 livres. 11 paraît vouloir être plus économe avec celle-ci.
La demoiselle Gallodier cadette demeure de ce terme rue des Jeûneurs,, dans une maison à porte cochère, attenant de celle qu'occupait M. Duval, ci-devant commandant du Guet.
Sa sœur aînée est toujours en possession de plaire au comte d'Hoym. Le sieur Lany, maître des ballets de l'Opéra, sous prétexte de leçons, continue de brocher sur le tout. Jeudi dernier, il tint avec elle sur les fonts de baptême à Sl-Ëustaclie, un enfant de la balle dont on n'a pu savoir le nom du père ni de la mère. La demoiselle Gallodier ayant voulu prendre un ton vis-à-vis du prêtre qui faisait la cérémonie, fut fort humiliée des questions qu'il lui fit sur le catéchisme. Elle y répondit cependant autant bien qu'une fille de son état peut faire, mais ce ne fut qu'après bien des propos de part et d'autre et lorsqu'elle vit que le prêtre était décidé à ne point aller en avant. Par malice encore, il les tint à l'Eglise depuis
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huit heures jusqu'à dix heures et demie du soir. Cette dernière aventure les dégoûtera peut-être de ces parties de plaisir, car voilà le second enfant qu'ils tiennent ensemble.
1756, 26 mars.
M . de Cypierre, maître des requêtes, rue du Sentier près le boulevard, entretient depuis environ six semaines la demoiselle Gallodier la cadette, ci-devant maîtresse du sieur La Croix, banquier.
Il lui donne 500 livres par mois et vient ordinairement à pied chez elle.
Il y a environ trois ans que M. de Cypierre a épousé une fille de M. Parât de Montgeron, receveur général des finances ; mais comme elle n'était alors âgée que de treize ans, elle est restée au couvent jusqu'à quinze, en sorte qu'ils ne vivent ensemble que depuis un an.
Mme la baronne de Breteuil est encore une fille de M. de Montgeron. Elle n'avait qu'un fils unique, âgé de quatorze à quinze mois, qui est mort quelques jours avant le départ de M. de Breteuil.
1756, 13 avril.
La demoiselle Gallodier la cadette est présentement aux appointements de M. Lévesque de Gravelles, grand maître des eaux et forêts, qui lui a fait quitter Fappartement qu'elle occupait rue des Jeûneurs, pour loger ses appâts rue de Bour-
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bon, à la Villeneuve, chez le nommé Durieux, ci-devant piqueur dans la maison de M. le duc de Luxembourg, auquel il paie 20 écus par mois pour sa pension jusqu'à ce qu'elle ait liquidé ses dettes ou du moins pu prendre assez de confiance en elle pour lui faire ce cadeau et lui rendre pour 5.000 à 6.000 livres de meubles que M . de Trente lui avait donnés, que la mère Gallodier avait mis en sûreté, crainte d'insultes de la part des créanciers et que M. de Gravelles a retirés de la presse en payant 2.400 livres que la mère et la fille avaient provisoirement empruntées dessus.
Il a encore exigé qu'elle se défît d'une paire de boucles d'oreilles de 3.600 livres que Le Mai gnan, joaillier, lui avait fournies à crédit et qu'il a reprises à 600 livres de perte seulement.
Une femme d'une cinquantaine d'années, veuve d'un gardien du roi, fait toute sa compagnie et est chargée du soin de veiller sur sa conduite jus-l qu'au retour de M. de Gravelles qui est actuelle-1 ment en tournée dans son département avec ce-| lui qui doit lui succéder, car l'on tient qu'il veut vendre sa charge de grand maître pour en acquérir une autre plus sédentaire ; et à son retour, si la demoiselle Gallodier (qu'il veut, dit-il, apprendre à penser) s'est comportée à son gré, il; remplira les engagements qu'il a contractés visà-vis d'elle sous cette restriction.
M. de Gravelles est petit-fils, du côté de sa mère j de feu M. Thoynard, fermier général et frère de MU1J de Golandre, veuve du marquis de ce nom,
laquelle a, dit-on, eu 800.000 livres en mariage ; au lieu que lui n'a encore touché que 300.000 livres de la succession de ses père et mère, lesquelles ont été employées à Facquisition de la charge en question, en sorte qu'avec ce qui lui reviendra de celle de sa grand'mère paternelle, femme âgée de près de quatre-vingts ans, il se verra, dit-on, vis-à-vis de plus d'un million de rente. 11 est encore garçon.
Demoiselle Gaussin 72
A Monsieur le lieulenant général de police. En son hôtel
1745, 26 juin.
J'ai l'honneur de vous informer que MI:° Gaussin vient de partir cette après-midi pour aller jouer la Comédie à Bordeaux. M. de Richelieu lui en a donné la permission. Ce qui lui a fait prendre ce parti, c'est que depuis quelque temps elle a essuyé bien des tracasseries avec ses camarades. Elle compte y rester deux mois. Personne à la Comédie n'en sait encore rien.
• Delajanière.
On assure que le prince de Wirtembergest amoureux d'elle et que même il a commencé par lui faire un présent de 200 louis pour souper avec elle.
1748,518 septembre.
Elle est reliée d'amitié avec un ancien amant qu'elle a eu autrefois, qui a une maison de cam-
pagne près de Choisy-le-Roi qui est superbe. Elle y va souvent et doit y être à présent.
1749, 29 septembre. — Avis du sieur Herand
Le bruit qui court sur son compte doit réparer le tort que lui a fait l'aventure du sieur Drouin, comédien, et celle du sieur Gaucher, notaire, qui a fait banqueroute.
On assure qu'elle a fait la conquête du prince de Hesse-Cassel par l'entremise du marquis de Montmirel.
11 y en a qui prétendent que cette bonne fortune ne sera pas si avantageuse qu'elle le paraît, ce prince étant fort avare et la demoiselle ne demandant pas volontiers.
1749, 6 décembre.
Pendant le dernier voyage de Fontainebleau, les demoiselles Gaussin et Dange ville, qui demeuraient dans le même corps de logis, soupaient presque tous les jours avec le prince de Hesse- Cassel qui ne retint la demoiselle du Retz, dont il a été parlé, que huit à dix jours à Fontainebleau.
On n'a pu démêler alors en faveur de qui le prince inclinerait ou de la Dangeville ou de la Gaussin ; mais depuis son retour, il y a apparence que la dernière a mérité le prix; il manque peu de jours à souper chez elle, et lorsqu'il y couche il renvoyé son équipage et ses domestiques
qui reviennent le lendemain le chercher sur les huit heures du matin.
Ce prince est extrêmement livré à ses plaisirs, aussi en fait-il ici son capital.
Ce penchant si décidé est porté si loin que plusieurs personnes de considération qui lui rendent des visites trouvent fort mauvais qu'il n'en rend aucune et.de ce qu'il préfère de consommer tout son temps avec des filles de débauche plutôt que de s'acquitter des devoirs que la politesse et l'usage du monde rendent indispensables.
Il demeure toujours à l'hôtel de Bretagne, rue de la Croix-des-Petits-Champs.
1752, 17 février.
Mlle Gaussin est fille d'une ouvreuse de loges qui était à la Comédie-Française. Elle fait 1.200 livres de rente à sa mère qui loge au café de Baptiste, rue de la Comédie. Elle a eu pour père putatif un archer de je ne sais quelle bande, mais son véritable père est feu Baron, le grand Comédien, qui baisa un beau jour sa mère, sur le pied du lit.
Elle^commença à paraître sur le théâtre à 1 âge de douze ans et y débuta par un petit rôle dans les Amazones modernes, avec la demoiselle Dangeville et la femme de Dubreuil.
En 1730, M. le duc de Gesvres ayant rassemblé à Saint-Ouen quantité de seigneurs et de dames qui s'amusaient à jouer la comédie, et cette
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troupe ayant entrepris de jouer un jour le Comte cTEssex où Mme la duchesse de Gontaut 1 devait rendre le rôle d'Elisabeth, il leur manqua une actrice pour faire celui d'Eloïse et M. le duc dé Gesvres chargea un nommé Gauvin^ à présent huissier du clergé, de lui chercher un sujet qui pût remplir ce vuide.
Il s'adressa à la demoiselle Gaussin qui demeurait pour lors dans la rue Saint-André-des-Arts, à un cinquième avec sa mère. Elle accepta la proposition et partit le lendemain pour Saint-Ouen où elle s'acquitta si bien de son petit rôle qu'on la pria de continuer à jouer dans cette compagnie le reste de l'été. Elle s'acquit là la protection du duc de Gesvres qui lui promit de se souvenir d'elle dans l'occasion.
Après cela, elle s'engagea dans la troupe des comédiens de Lille et resta environ deux ans en cette ville. On ignore une partie des aventures qu'elle y a eues ; les faits se perdent dans une antiquité un peu trop reculée.
Après donc avoir fait deux campagnes dans cette troupe, elle prit le parti de retourner à Paris et y ramena avec elle un capitaine du régiment de Piémont nommé la Reinterie dont elle s'était amourachée à Lille et, par l'ordre de M. de Gesvres, elle débuta aux Français, il y a près de dix-neuf
1. Dame du Palais de la Reine, fort jolie. Elle disait que si elle n'était pis duchesse, elle voudrait être comédienne. Elle est morte fort jeune et a été sur le compte du feu marquis de Pezé, colonel du régiment du roi, mort en Italie.
ans, par le rôle de Julie dans Britannïctis. Son début eut un succès prodigieux. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu sur ce théâtre une si belle tête. M. le comte de Glermont fut le premier qui s'y prit : il en passa sa fantaisie. Ensuite le marquis de Vassé (tué en 1734 à la tête du régiment Dauphin-Dragons en Italie), la prit tout de bon et lui fit deux enfants d'un coup, après quoi, il la quitta pour prendre la demoiselle Saint-Germain, danseuse de l'Opéra.
Notre actrice ne chôma pas longtemps. M. le comte de Tressan (neveu de feu l'archevêque de Ueims, chef de brigade des Gardes du roi et commandant du Boulonnais où il reste pour fuir la poursuite de ses créanciers) prit bien vite la place du marquis et au bout de dix mois, la féconde Gaussin le rendit père d'une fille qui peut avoir, à cette heure, quinze ans, laquelle est fort jolie Elle est à Paris, dans un couvent, rue de Grenelle, faubourg Saint Germain. La demoiselle Gaussin lui a écrit il y a six mois pour lui recommander sa fille qu'elle compte marier à un jeune homme de province pour lequel elle travaille à le faire entrer dans les affaires. Le dit comte lui a fait r( pondre qu'il ne l'avait point oubliée et qu'il fera tout ce qui dépendrait de lui pour lui en donne des marques.
Le comte fit place au marquis de Courtanvaux qui ne sema pas plus que ses prédécesseurs dans une terre ingrate. Il en eut deux ou trois enfantsi et vécut sept à huit ans avec elle.
Il lui a fait une pension en la quittant. Elle a eu ensuite Fréville, comédien français, qui finit par lui voler, à Versailles, une aigrette de 12.000 livres. Cette aventure eut des suites. A force de recherches on découvrit le voleur et malgré les sollicitations de la dite demoiselle qui fît l'impossible pour le sauver, il fut chassé de la Comédie et obligé de se sauver de France.
Le sieur Grandval la consola de cette disgrâce. Dans ce temps le feu ayant pris à sa toilette on lui accorda une représentation pour elle, afin de réparer le malheur.
M. Helvétius, ci-devant fermier général l'a eue un temps. Ensuite notre héroïne vendit en détail.
Un nommé Duché, dont on ignore la qualité, vécut en belle passion et bourgeoisement avec elle, sans que, pour lors, il fut question d'amants. Elle contracta même cette mauvaise habitude, car lorsqu'elle fut dégoûtée de cet amant elle s'attacha au sieur Drouin qu'elle aima tendrement et qui se rendit indigne de son amitié par ses mauvais procédés. Elle eut encore un enfant de sa façon et lorsqu'ils se séparèrent, la demoiselle Gaussin se servit d'un certain sot personnage qui faisait ses affaires, qu'elle appelle son cousin, qui se nomme Mesnard. Elle l'a placé depuis deux ans secrétaire chez M. le duc de la Vallière. Ce dit cousin lui vola dans la suite une tabatière très belle, garnie d'or, un jour qu'elle faisaitses paquets pour aller à Fontainebleau. Il en fut quitte pour
2J4 .paris sous LOUIS XV
essuyer pendant quelques jours une froide mine de sa part.
Depuis M. de Contanvaux, notre héroïne n'avait eu que des aventures assez bourgeoises. Le prince de Hesse-Cassel partagea ses inclinations entre elle, les demoiselles de Metz et la Batte. Elle en devint grosse et accoucha d'un enfant quelque temps après la disparition du prince dont elle a reçu de forts beaux présents.
M. le chevalier de Bonac, quelques mois après, prit séance chez elle. C'est la dernière aventure qu'on connaisse à cette actrice ; on croit même que celles qu'elle aura dans la suite, ne grossiront pas beaucoup son histoire. Elle a vendu la meilleure partie de ses bijoux pour faire l'acquisition d'une maison, rue des Marais, qui rapporte 1.200 livres. On ne sait si elle est payée en entier, parce qu'elle s'est confiée au dit cousin dont nous avons déjà parlé, qui l'a mal servie dans ses affaires. Elle loge dans cette maison. C'est en quoi consiste presque toute sa fortune, avec 1.000 livres que le roy lui fait de pension. Elle est fort souvent chez M. le comte de Clermont.
1752, 25 août.
La demoiselle Gaussin a marié, samedi dernier, une fille de seize ans qu'elle a eue de M. le comte de Tresssan avec le sieur Duval, jeune homme d'une très jolie figure qui lui a été donné de la la main de M. de Bellenot. C'est Mmo d'Etiolle qui
Rapports de police 215
]a protège. Il a un emploi en province en attendant qu'on le puisse faire entrer dans quelques affaires. Jadis on a voulu l'avoir à l'Opéra parce qu'il a une très belle voix. M. de Tressan a donné à cette jeune demoiselle une dot de 14.000 livres. La demoiselle Gaussin et M. de Tressan sont actuellement à Versailles, avec les mariés, pour les présenter à M. le maréchal de Richelieu auquel on avait fait la confidence de ce mariage. Ils ont été aussi présentés à M. le comte de Glermont qui les est venu voir chez la demoiselle Gaussin.
La demoiselle -Gautier, la cadette 73 ci-devant danseuse à l'Opéra.
1752, 16 mai.
La demoiselle Gautier la cadette demeure avec sa sœur, rue Neuve-Saint-Roch, dans une maison à porte cochère, tenant au café qui fait le coin de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps. Elle occupe le second et sa sœur le premier étage.
Elles sont, ainsi qu'il a été dit à l'article de l'aînée, originaires de Paris. Leurspère et mère, qui sont actuellement retirés aux environs de Saint- Denis et auxquels elles font 1.200 livres de pension alimentaire qu'elles payent exactement à raison de 100 livres par mois, étaient domestiques.
Elles ont un frère, rue Saint-Nicaise, qui a épousé une coiffeuse.
La demoiselle Gautier l'aînée est âgée de vingtquatre à vingt-cinq ans, grande, et assez bien faite, brune, la peau un peu bise, mettant beaucoup de rouge.
Elle était cy-devant entretenue par M. Thiroux de Montregard, trésorier de la maison du roi, rue Gourtauvillain, qui avait auparavant la demoiselle Beaufort ; mais quoi quil vienne encore de temps en temps chez la demoiselle Gautier, Pentreteneur est actuellement M. de Morgan, vieux garçon, qui s'est extrêmement enrichi dans le commerce maritime et qui a équipage. Il demeure depuis peu rue Neuve-Saint-Eustache ; auparavant, il demeurait place des Victoires.
La demoiselle Gautier la cadette est âgée de dix-sept à dix-huit ans, de taille ordinaire, blonde, fort blanche. Elle a dansé pour la première fois le 8 avril 1751, dans la répétition du Ballet des Sens ; mais elle n'a fait qu'une apparition à TOpéra ; comme elle est d'une santé délicate et qu'elle y manquait souvent, elle a demandé son congé qu'elle a obtenu aisément.
Elle est entretenue par M. Dumas, fermier des Postes, neveu de M. Thiroux de Montregard et de feu M. Dufort, fermier général. Il est garçon et demeure rue Notre-Dame-des-Victoires, la cinquième porte cochère à droite, par la rue du Mail. Pour greluchon, sur le ton que Test M. de Lauraguais auprès de la duchesse de Joyeuse, c'est-àdire qui paye beaucoup moins que Pentreteneur, elle a un certain chevalier Dasques ou Darques, ci-devant capitaine au régiment royal des Cravattes, demeurant rue de Richelieu entre la rue Phôlipeaux et la rue Saint-Marc, lequel, depuis quatre à cinq ans, a vendu sa compagnie. 11 est
garçon, âgé de trente-quatre à trente-cinq ans, riche, ayant équipage.
M. Dumas, fermier des Postes, rue Notre-Damedes-Victoires, a tant tiré sur la caisse pour faire face aux dépenses que lui occasionne la connaissance de la demoiselle Gautier cadette, ci-devant danseuse à FOpéra, qu'il a été obligé pour en faire le remplacement de mettre son équipage à bas et depuis environ deux mois il s'est restreint à un carrosse de remise; c'est néanmoins toujours son cocher qui le mène. Cette conduite n'est probablement pas du goût de la mère qui demeure avec lui, mais il est sourd à ses remontrances et n'en fait qu'à sa tête.
La demoiselle Gautier cadette et sa sœur aînée sont, depuis le commencement de la belle saison, à la petite maison, n° 6 bis rue Saint-Lazare, à la Barrière Blanche. La dernière est entretenue par M. de Morgan, secrétaire du roi, ainsi qu'il a été dit à son article.
1753, 28 octobre.
La demoiselle Gautier l'aînée donne pour adjoint à M. de Morgan M. Lemonnier, fermier général. On ignore ce qu'elle en retire, mais on sait! qu'il vient chez elle en équipage fort souvent et[ que M. de Morgan même ne s'en formalise point,
Son âge peut-être lui sert de passeport et le met à l'abri du soupçon.
1754, 15 janvier.
La demoiselle Gautier, chanteuse des chœurs et doublant les rôles à l'Opéra, demeure rue du Mail, presque vis-à-vis l'Hôtel des Chiens, dans une maison à porte cochère, où elle occupe avec la dame sa mère un appartement de 450 livres par an au second sur la rue. Elle est de Paris, de moyenne taille, cependant plus grande que petite, fort bien faite, âgée d'environ vingt-cinq ans, blonde, le visage ovale, le teint assez beau, fort blanche, marquée de petite vérole, paraissant d'une santé très délicate.
Jusques icy on n'a pu dénicher encore les premières anecdotes de sa vie. Elle est par elle-même naturellement cachée et ne voit personne.
Elle est grosse de sept à huit mois et comme aucune de ses compagnes ne connaît l'auteur de cet événement, il a fallu prendre le parti de la faire observer. Il en résulte que c'est M. Bernard, secrétaire du roi, rue Saint-Anne, butte Saint- Roch près les Nouvelles Catholiques, qui l'entretient. Une vient ordinairement chez elle que deux fois par semaine.
M. Bernard est un homme de cinquante-cinq à cinquante-six ans qui a encore sa femme. On la dit plus âgée que lui et toujours de mauvaise humeur, ce qui fait qu'elle change souvent de domestiques.
lis ont trois enfants de leur mariage ; deux fils et une fille. Celle-ci est mariée ainsi que Faîne des garçons que Ton appelle Bernard de Balinvilliers, maître des requêtes, qui demeure même maison que son père. L'autre n'est pas encore pourvu.
On ignore à qui peuvent aller les honoraires de la demoiselle Gautier ; néanmoins, à en juger par l'extérieur, on présume qu'il lui fait un parti honnête. Elle est toujours bien mise ; on ne lui connaît pas de dettes. Elle est fort bien meublée et a deux domestiques, c'est-à-dire un laquais et une cuisinière.
4 avril.
Mme Bery m'a assuré que ce n'était point Bernard, mais bien un jeune homme extrêmement riche qui demeure dans le Marais.
1754, 6 avril.
La demoiselle Gautier la cadette est présentement à louer.
Il y a environ quinze jours que M. Dumas, soupçonnant qu'elle le trompait, feignit d'aller en campagne. En effet sa chaise et des chevaux de poste vinrent le prendre sur les cinq heures du soir chez la demoiselle Gautier, à la petite maison dans laquelle il l'avait mise rue des fossés Saint-Marcel, au n° 5, près les Gobelins (appartenant au dit Mirault, valet de chambre du rov,
rue Poissonnière, de 600 livres par an, non meublée et 60 livres de loyer par mois pour le meuble, etc.). Puis, faisant une contremarche, il revint le même soir à onze heures frapper à la porte, mais personne ne répondit. Il crut cependant avoir aperçu de la lumière. Persuadé qu'il attendrait en vain, il prit le parti de se retirer et de laisser son domestique aux aguets pendant le reste de la nuit.
S'il dormit, il ne dormit guère, car à quatre heures du matin il revint dans son équipage. Son domestique l'ayant assuré que personne n'était sorti, il attendit encore deux heures ; à six heures, il frappa : mot. Enfin, après avoir exercé sa patience pendant un bon quart d'heure et menaçant de faire faire ouverture par un serrurier, on vint pourtant lui ouvrir. Alors, sans s'amuser en propos inutiles, il vola à l'appartement de la demoiselle Gautier qu'il trouva encore endormie ou plutôt feignant de dormir. Elle voulut l'arrêter par quelques questions, mais lui, qui cherchait à constater le délit, fît perquisition dans la maison et trouva le chevalier de Gombeault, lieutenant d'artillerie, duquel nous avons eu occasion déparier au sujet de M. Gamuset, caché dans le lit du laquais. Il lui dit fort tranquillement de s'habiller et de là, revenant à l'appartement de la belle, il lui dit d'en faire autant parce qu 'il voulait emporter les clefs. Ensuite, il fit le compte à la femme de chambre, au laquais, à la cuisinière et les congédia. Quant à la demoiselle Gautier,
quoiqu'elle fondît en larmes, il ne se laissa pas attendrir. Il consentit seulement qu'elle prît à peu près la moitié de tout ce qu'il lui avait donné, c'est-à-dire en robes, linges et bijoux et la fit conduire dans son équipage rue Saint- Lazare, à la Barrière Blanche, dans une petite maison, n° 6 bis, occupée par la demoiselle Gautier l'aînée? entretenue par M. de Morgan. En sorte qu'elle a présentement tout le temps de donner audience au chevalier de Gombeault et au chevalier Darques qu'elle a pour greluchons.
175 i, 18 avril.
La demoiselle Gautier, chanteuse à l'Opéra a, depuis environ deux mois, fait la conquête de M. le comte de Parabère, demeurant place Vendôme, près les Capucines.
Le comte de Parabère est garçon, on ne lui donne que trente-deux à trente-trois ans. Les uns disent qu'il a été capitaine dans le régiment Royal^ artillerie ; d'autres dans un régiment de dragons ; le fait est qu'il est décoré de la croix de Saint- Louis. Il jouit actuellement de 30.000 livres de rente. Sa mère, ci-devant maîtresse du Régent, demeure même maison, et ils ont chacun leur équipage.
Tous les jours, à sept heures du soir, on le voit venir chez la demoiselle Gautier : souvent il y couche et souvent aussi, lorsqu'elle veut aller promener, il lui envoie son équipage. On ignore ce
qu'il lui donne de fixe par mois, mais à Fextérieur, elle paraît fort à son aise. Sa mère demeure toujours avec elle. Il n'est plus question de M. Bernard duquel il a été parlé dans la feuille du 15 janvier dernier.
Le comte de Parabère n'a qu'une sœur que l'on dit mariée en pays étranger.
1754, 14 mai.
La demoiselle Gautier la cadette n'a pas éprouvé un long* veuvage depuis son aventure avec M. Dumas. Elle a trouvé le marquis de la Vaupallière, cornette des mousquetaires gris, qui lui donne 600 livres par mois.
Le marquis est garçon, jouit de 80.000 livres de rente et fait grande figure. Il demeure rue du Croissant, près Saint-Joseph. C'est lui qui faillit être surpris par le marquis de Villeroy, il y a deux ans, avec sa maîtresse. On mit cette aventure sur le compte du prince de Turenne ; à la vérité, il y allait alors assez souvent, mais ce jourlà, il n'était pas le héros de la fête.
Elle demeure, de ce terme, rue Poissonnière, maison de Bourguignon et tient le même corps de logis qu'occupait la comtesse de la Ferté, morte sur la fin de Tannée dernière. Elle a pour 600 livres de loyer.
On ne sait si cette intrigue se soutiendra longtemps. Le marquis n'ignore pas le motif qui lui a fait perdre M. Dumas et il la soupçonne de con-
server encore quelques tendres sentiments pour le chevalier Darques, le même qui a été trouvé couché avec elle, et non le chevalier de Gombeault qui tient pour sa sœur aînée. En effet, il ne se trompe pas. Ils se voyent toujours, mais avec tant de circonspection qu'il n'a encore pu constater le délit. Il vient cependant de lui donner pour 1.000 ou 1.200 livres de meubles et par addition à ceux qu'elle avait déjà.
1754, 26 septembre.
L'union de la demoiselle Gautier la cadette avec le marquis de la Vaupallière, ainsi qu'on l'avait prévu, ne s'est pas soutenue longtemps. On n'a pu démêler ce qui donna lieu à sa rupture si ce n'est que le marquis aime pour le moins autant la diversité de maîtresses que la demoiselle Gautier peut aimer la diversité d'amants et qu'il était déjà captivé par la demoiselle Duval dite Briancourt, nièce de la Constitution, à laquelle il rend visite àl'insu de M. Trudaine de Montigny, maître des requêtes, qui est le monsieur.
Depuis près de trois mois, la demoiselle Gautier est donc passée en d'autres mains. M. Darmois, capitaine d'infanterie (régiment de Bretagne) s'en est accommodé immédiatement après la retraite du marquis et quoiqu'il comptât beaucoup sur la fidélité de sa nouvelle maîtresse, comme il prévoyait qu'il irait incessamment au camp qui se fait en Alsace, pour lequel, en effet, il est parti,
il y a environ six semâmes, il Ta logée chez lui, rue Poissonnière, en deçà du boulevard, la porte cochère après celle de M. de Vandreuil, où pour lui complaire et dans l'espérance qu'il lui a donnée qu'à son retour il lui ferait des rentes, elle ne voit personne que sa sœur aînée qui a pris l'appartement qu'elle occupait rue Poissonnière.
Elle ne va même ni aux promenades, ni au spectacle. Elle porte présentement le nom de Mlle Gallois.
M. Darmois doit arriver incessamment; on prétend qu'il a une petite maison aux environs de Paris.
Pour quelques tracasseries survenues entre elle et son domestique nommé La Pierre, elle l'a fait conduire il y a une quinzaine de jours par le guet chez un commissaire et de là, à sa réquisition, au Grand Ghâtelet où l'on croit qu'il est encore.
1755, 19 mai.
La demoiselle Gautier la cadette demeure de ce terme, rue de la Marche, au Marais, la seconde porte cochère en entrant à gauche par la rue de Bretagne, à côté d'un charron, dans une maison dont elle a la totalité, par bail de trois ans, à raison de 1.200 livres par an.
Elle a quitté le nom de Gallois pour prendre celui de Mlle de Peyre, attendu qu'elle fait chambrée avec le sieur Marquet de Peyre, frère de M. Marquet l'aîné, receveur général des finances,
de M. Marquet de Bourgade, sous-fermier et de M. Marquet de Montbreton, maître d'hôtel chez le roi, auparavant connu sous le nom de Scipion.
La demoiselle Gautier a fait venir dans ce nouveau logement, tant les meubles qu'elle avait rue Poissonnière que ceux qui étaient dans la petite maison n° 5, rue des fossés Saint-Marcel et M. de Peyre lui en a donné pour 1.000 écus d'augmentation.
On croit cependant qu'elle a toujours la petite maison en question d'autant qu'elle avait fait un bail de neuf ans lorsqu'elle y entra et qu'elle était entretenue par feu M. Dumas, fermier des Postes.
La demoiselle Gautier l'aînée, cv-devant entretenue par M. Morgan, demeure, depuis le 15 décembre, rue Saint-Louis-au-Marais, au coin de la rue Saint-François, dans une maison à porte cochère, où elle occupe, au premier étage dix pièces de plain-pied et cinq croisées de face sur la rue. Elle a cédé le bail de l'appartement qu'elle tenait rue Poissonnière à la demoiselle La Blottière, à raison de 900 livres par an, la première année payée d'avance.
La demoiselle Gautier est présentement aux appointements de M. Beissier de Pisany, maître des Comptes, qui lui donne 600 livres par mois. Cet homme est âgé d'environ cinquante ans et veuf depuis six. Il lui restait de son mariage deux fils,
l'un âgé de dix-huit ans, l'autre de quatorze. Le premier est mort il y a deux ans delà petite vérole.
M. de Pisany avait, dit-on, depuis quatre ans pour maîtresse une femme qui se faisait appeler la marquise de Doublon, veuve d'un Américain, grande, bien faite, aimable, âgée de trente-six ans. Elle restait ordinairement à Puteaux où M. de Pisany a une maison. On rapporte que regardant par une croisée, elle tomba du troisième étage en bas et se tua, il y a de cela environ trois mois. On assure qu'il a été fort sensible à cet accident.
En 1756, 1er juillet, elle demeure faubourg Saint- Laurent, nos 22 et 23, appartenant à M. le duc d'Orléans.
1756, 31 décembre.
Depuis trois ou quatre ans, la demoiselle Gautier, chanteuse à l'Opéra, est aux appointements de M. de Villemur, receveur général des finances, sans que personne ait eu jusqu'ici le moindre soupçon de cette intrigue, pas même la demoiselle Beaufort qui est encore dans une parfaite sécurité à ce sujet. Il n'y avait que Levasseur et la demoiselle Masson qui fussent dans la confidence. Ce dépôt pesait apparemment depuis si longtemps à la demoiselle Masson qu'elle l'a confié aujourd'hui à quelqu'un sous le sceau du serment et avec autant de précaution que si elle eût révélé le secret de l'Etat.
Trois enfants que la demoiselle Gautier a eus
depuis quatre ans passent pour être de la façon de M. de Villemur, un desquels avait 1.200 livres de rente dont elle jouit, ce qui, joint à 600 livres qu'elle a de l'Opéra et à 10 louis seulement par mois que lui donne M. de Villemur jusqu'à ce que, par l'événement, elle remplace la demoiselle Beaufort, lui fait un revenu annuel d'environ 5.000 livres qu'elle met ou peu s'en faut de côté étant en pension chez sa mère qui a du bien. Malgré cela, M. de Villemur entretient toujours la demoiselle Beaufort qui lui coûte gros. A l'occasion de Sainte-Thérèse, sa fête (elle s'appelle Thérèse Belin), il lui a, dit-on, fait présent d'un lit superbe qui a coûté 14.000 livres. Elle passe les trois quarts de l'année à Pantin où il va la voir deux à trois fois par semaine. Ce qui déroute souvent sur les allures de M. de Villemur c'est qu'il va chez presque toutes les filles et qu'elles tirent toutes quelque chose de lui ; comme la demoiselle Coupée, danseuse, la demoiselle Cohendet, la demoiselle Danville, la demoiselle Marquis-Villeroy et nombre d'autres.
GONDREZ 74
cy-devant danseuse à l'Opéra^ faubourg Saint-Honoré.
1756, 24 décembre.
Il est pourtant bien disgracieux d'avoir un équipage brillant, commode,, et être obligée de paraître en public dans un misérable fiacre. La demoiselle Gondrez en est pourtant logée là depuis quelques jours que ses créanciers ont jeté un dévolu sur son carrosse et sur ses chevaux. Pour se consoler de cette petite disgrâce, peut-être aussi dans l'espérance de faire ressource, elle vient de former une partie chez la demoiselle Beissac, sa bonne amie et sa camarade d'infortune. Elles ont été remerciées le même jour. Cette demoiselle Beissac a anciennement eu M. d'Emblimont, aujourd'hui chef d'Escadre.
Le chevalier de Maupeou et M. de Maupeou d'Ablèges s'y trouvent régulièrement tous les soirs et y amènent leurs amis. La demoiselle. Gondrez se charge de faire les honneurs du logis et on s'amuse à jouer au Pharaon.
La demoiselle Beissac demeure de ce terme , rue Meslée, quartier Saint-Martin.
Demoiselle Gréard 75
1756, 22 octobre.
La demoiselle Gréard, surnuméraire dans les chœurs à l'Opéra, est fille de Gréard, tailleur, rue Saint-Honoré, près la place du Palais-Royal. Ils sont cinq ou six enfants.
Celle-cy, par un détail immense, pourvoyait à la subsistance de toute la famille ; cependant, quoiqu'elle fût à un chacun et à très bon compte, elle a constamment tenu rigueur au sieur Levasseur, inspecteur du chant. Pour se venger, il a toujours rendu de si faibles témoignages de ses talents qu'elle n'a point eu d'appointements. On lui admet cependant une très belle voix et beaucoup de musique.
Piquée du peu de justice qu'on lui rendait ici, elle vient de partir, le 14 de ce mois, pour TOpéra de Bordeaux avec le sieur de la Richardière, directeur de ce spectacle, qui lui fait espérer un traitement distingué. Lui-même sortait tout récemment du Fort FEvêque, où il a été fort longtemps détenu pour dettes. On prétend que la demoiselle Gréard doit être sa maîtresse.
C'est une fille de vingt à vingt-et-un ans, petite, maigre, blonde, assez bien de loin quant à la figure, mais elle perd considérablement à être vue de près par la raison qu'elle a déjà beaucoup de service.
La demoiselle Lhéritier, actrice de l'Opéra, qui mourait de faim ici, est partie avec eux.
Demoiselle Granier 76 rue Royale, butte Saint-Roch,
1750, 5 mai.
La demoiselle Granier, danseuse à FOpéra, demeure rue Royale, butte Saint-Roch, chez une fruitière, vis-à-vis une marchande de modes, au premier sur la rue.
Elle est, à ce que l'on croit, originaire de Provence. Il n'y a pas encore un an qu'elle est à Paris. Elle était auparavant avec sa mère (qui demeure ici avec elle), à la Comédie de Marseille. Elle est d'une taille au-dessus de la médiocre, bien faite, âgée d'environ seize ans, brune, les yeux noirs, le visage bien rempli et un air de fraîcheur qui se rencontre rarement dans ce pays-là. Aussi passe-t-elle aujourd'hui pour la plus jolie de FOpéra.
11 y a environ huit mois qu'elle y a été reçue et peu de temps après, elle à fait la conquête du marquis de Courtanvaux qui a fait de la dépense pour elle. Entre autres présents, il lui a donné
une montre d'or de jaspe à répétition, enrichie de diamants, laquelle est estimée valoir plus de 1.000 écus. Il insiste beaucoup aujourd'hui pour qu'elle quitte l'Opéra, mais la mère ne veut point y consentir qu'il n'ait auparavant assuré à sa fille des rentes qui les mettent toutes deux en état de vivre aisément.
On assure que M. de Gourtanvaux a plus d'un concurrent et qu'un de ceux-là, dont on ignore le nom, offre déjà 50.000 écus pour avoir la demoiselle Grenier. M. de Gourtanvaux Fa déjà menée plusieurs fois à une jolie maison qu'il a à Colombes sur le chemin de Paris à Argenteuil.
1750, 22 mai.
Il a été dit, dans la feuille du 5 de ce mois, que la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, était âgée d'environ seize ans. Suivant l'extrait du registre des baptêmes de l'église paroissiale de Saint- Ferréol, de Marseille, elle n'aura que quinze ans au 7 septembre prochain, étant née à pareil jour de l'année 1735. Elle s'appelle Marie-Perrette Granier, fille de Jean Granier et d'Elizabeth Barillier. Get extrait nous a été représenté par le sieur Granier frère à l'occasion d'un mémoire adressé sous le nom de sa fille au magistrat et sur les plaintes portées par M. de Gourtanvaux, afin d'en imposer particulièrement à la mère Granier, qui fut mardi dernier, 19 de ce mois, faire tapage à la Garenne, près Colombes, pour ravoir sa fille qui y était
depuis deux jours, chez M. de Bauche, conseiller au Parlement, où était aussi M. de Courtanvaux, le comte de Vintimille, la Lyonnais et la Coupée. Gomme le style de ce mémoire est singulier et qu'il paraît être tiré du code de l'Opéra pour régler la prétention des pères et mères incommodes, on va l'insérer ici.
Mémoire.
La demoiselle Granier, danseuse de l'Académie royale, représente qu'elle a une mère qui, contre toute bienséance, la trouble continuellement dans ses exercices et ne cherche qu'à la périr par ses dissipations dans le ménage. En vain, la demoiselle Granier lui a-t-elle proposé respectueusement de sortir de la maison en lui assurant 100 francs de pension par mois, ce qui est très généreux ; car on sait qu'à l'Opéra, les mères les plus mauvaises et les plus intéressées n'ont jamais exigé plus de 800 livres par an, avec un habit de Pinchinat pour un cousin et quelques bouteilles de ratafia aux quatre bonnes fêtes de Tannée, avec une chandelle et un gâteau aux Rois. La demoiselle Granier espère qu'en faveur de ses bons procédés on donnera ordre à sa mère de se séparer d'elle amiablement, sans jamais remettre le pied dans la maison aux conditions de ces 1.200 livres de pension qui seront payées avec honneur. Par ce moyen, la demoiselle Granier
pourra s'attacher à se perfectionner dans son art, ayant heureusement trouvé un excellent maître qui lui donne de très bonnes leçons.
Quoi qu'il en soit, la mère Granier se plaint amèrement de la demoiselle Coupée, maîtresse de M. de Bauche, et dit hautement que c'est elle qui a séduit sa fille et qui Ta livrée depuis environ trois mois à M. de Gourtanvaux. Elle paraît néanmoins vouloir se plier à la nécessité en consentant qu'elle vive avec M. de Gourtanvaux, mais elle insiste à ne vouloir pas qu'elle quitte l'Opéra, à moins qu'il ne leur assure dès l'instant de quoi vivre, ce qu'il ne veut faire, disent-ils, que dans trois ans. Ce temps paraît trop long et trop incertain à la mère Granier qui n'est pas sotte et qui craint (peut-être avec raison), qu'avant ce temps, M. de Gourtanvaux ne se dégoûte de sa fille et ne remplisse pas ses engagements.
D'un autre côté, elle demande au moins la satisfaction de voir sa fille de temps à autre, et de continuer à l'habiller dans sa loge, tous les jours d'Opéra, comme elle faisait auparavant.
1750, 11 octobre.
La demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, de laquelle il a été parlé dans la feuille du 22 mai dernier est toujours à Colombes chez M. de Courtanvaux.
Le mémoire présenté sous son nom au Magistrat, le 20 mai 1750, et inséré dans la feuille du
22 dudit mois, fait mention d'une pension de 1.200 livres qu'elle offre à son père et à sa mère ; mais ayant toujours refusé d'en donner des quittances libellées comme on les leur demandait, ils ont été privés de ce secours l'espace de quatre mois, pendant lesquels ils ont été obligés de vivre de ressource, en vendant leurs effets pièce à pièce pour subsister. Cette situation et le clabaudage qu'ils faisaient dans le quartier ont enfin engagé M. de Courtanvaux à se relâcher de la clause qu'il avait mise et, par le ministère de M. le marquis de Flavacourt,il les a fait pressentir sur Fenvie qu'il avait de les obliger. Mais comme il était question de quitter Paris et d'aller dans une des terres de M. de Courtanvaux où ils auraient été comme concierges, la proposition a été rejetée. On a donc cherché un autre biais pour les apaiser en leur faisant écrire par leur fille. Voici la copie de la lettre. Le style en est aussi singulier que celui du mémoire dont on vient de parler.
A Colombes, ce 9 septembre 1750.
J'aurais déjà, ma chère maman, eu l'honneur de vous écrire, si je n'avais respecté les premiers mouvements de l'humeur que vous aviez contre moi. Je me flatte que vos réflexions vous auront fait voir, d'un œil plus modéré, une démarche de ma part, qui n'a d'autre objet que la douceur d'une vie plus tranquille et les moyens d'acqué
rir par une étude assidue assez de talent pour m 'assurer un avenir aisé et m'occuper entièrement à remplir mes devoirs à l'Opéra.
Gomme je crains que vous ne soyez dans une situation fâcheuse, et que mon dessein a toujours été de vous donner des preuves réelles de tendresse et de reconnaissance, je vous supplie de m' honorer d'une réponse qui m'assure que vous approuvez mes arrangements et qu'en conséquence vous m'accorderez la tranquillité que je désire, en voulant bien recevoir de ma part, par les mains de qui vous jugerez à propos, le montant de ce que j'ai réservé exprès, depuis le jour que je vous ai quittés, à raison de 100 livres par mois, lesquelles 100 livres je ne manquerai pas de vous faire tenir régulièrement chaque mois, de la façon que vous m'ordonnerez, aussitôt que vous aurez daigné m'assurer par un mot de répons.e que vous voulez bien accepter ce secours de moi, plus faible que ma soumission et mon amitié ne le désirent, mais proportionné à ma fortune présente.
J'attends avec empressement une réponse de vous qui me donne occasion de vous prouver par des effets réels le respect avec lequel je suis, ma chère maman, votre très obéissante fille.
Granier.
Le besoin dans lequel se trouvaient dans ce moment le sieur Granier et sa femme leur dicta une réponse mitigée qui leur valut 300 livres pour les arrérages échus avec promesse de leur faire
tenir régulièrement 100 livres tous les mois. C'est M. le marquis de Flavacourt qui leur a fait cette remise. Gomme ils étaient en chambre garnie, rue Sainte-Anne, Butte Saint-Rocli, à Fhôtel de Besançon, ils viennent de louer un petit appartement, rue Saint-Honoré, vis-à-vis le café de Dupuis, au quatrième et vont le faire meubler par Hourlier, tapissier, rue des Ciseaux près l'Abbaye, moyennant 100 livres comptant et des billets de 150 livres de trois mois en trois mois, jusqu'à parfait paiement. Ils attendent incessamment leur fils aîné qui est parti de Marseille, le 9 de ce mois, pour les venir joindre à Paris, où il compte se fixer. C'est, à ce qu'ils disent, un garçon à talent, grand musicien compositeur et un des meilleurs violons du royaume. Ils espèrent qu'au moyen des secours qu'il leur procurera par ses talents, ils ne seront pas longtemps dans la triste nécessité de faire usage de ceux qui semblent blesser leur délicatesse.
Les promenades de la demoiselle Granier depuis trois semaines ou un mois, se réduisent à aller au Bois de Boulogne, dans l'équipage de M. de Courtanvaux, mais elle y est toujours accompagnée de quelque personne de confiance. Depuis cette époque elle ne fréquente plus la demoiselle Coupée, ni M. de Bauche, qui sont devenus suspects à M. de Courtanvaux, particulièrement la Coupée qui une fois entre autres est rentrée, selon lui, un peu tard avec la demoiselle Granier qui lui parut un peu chiffonnée et en désordre.
Ce soupçon, tout injurieux qu'il paraît être à la réputation de la demoiselle Coupée, pourrait cependant bien avoir quelque fondement. Compatissante comme elle est, elle aurait bien pu faire en faveur d'un autre ce qu'elle a fait pour M. de Cour tanvaux s'il n'y avait mis ordre de bonne heure. Le bruit court que la demoiselle Granier est enceinte, afin d'obtenir plus facilement une prolongation de congé du Prévôt des marchands. Quoique le fait de la demoiselle Granier ne tienne rien de l'impossible, le père et la mère persistent à n'en vouloir rien croire. Auraient-ils quelque certitude de la stérilité de leur fille ? Mais non ; si on veut les en croire, elle était à son début lorsque M. de Courtanvaux en a fait la conquête.
1751, 17 décembre.
On assure que depuis le mois d'avril dernier, la demoiselle Granier, danseuse, entretenue par M, le marquis de Courtanvaux n'est plus sur l'état de l'Opéra, et qu'elle en a été rayée, comme un sujet inutile, n'y ayant pas paru depuis environ dix-huit mois.
D'après cet avis que l'on tient effectivement pour sûr, le sieur et la dame Granier, les père et mère, se croyant réintégrés dans leurs droits, projetaient de l'enlever d'autorité paternelle, de la petite maison de Passy où elle est restée toute la belle saison ; mais depuis près d'un mois elle en est
délogée pour aller vraisemblablement à Colombes, chez M. de Courtanvaux, où ils n'oseront certes pas faire la même tentative.
Gomme elle n'est plus au roi, disent-ils, et qu'ils ne peuvent, sans échouer, par rapport au crédit de M. de Courtanvaux, réclamer l'autorité pour retirer leur fille du libertinage et de l'obsession où il la retient depuis plus de dix-huit mois, on sait qu'ils se proposent de se pourvoir au Parlement pour être autorisés à la faire enlever partout où elle se trouvera. On assure même encore qu'ils ont déjà fait plusieurs démarches vis-à-vis de M. le Procureur général et qu'ils en ont été bien reçus.
Ils reçoivent cependant toujours les 100 livres par mois qui paraissent provenir des épargnes de leur fille ; mais ce faible secours ne fait que prolonger leur misère. Effectivement, il n'est guère possible qu'avec un ou deux enfants qu'ils ont avec eux, ils puissent avec cela subsister et tenir un ménage, surtout dans la conjoncture présente.
Leur intention serait donc, s'ils pouvaient recouvrer leur fille, de retourner à Nice, Aix ou Marseille, où Granier père a déjà été directeur d'Opéra, et de faire quelque nouvelle entreprise. On le dit par lui-même assez bon musicien. Il a deux fils dont un est excellent violon ; l'autre joue la comédie et de quelques instruments ; celleci danserait et cette réunion de talents les mettrait en état de vivre ; ce qu'ils ne trouvent pas ici,
car, à parler vrai, ils sont dans les horreurs de la misère, obligés de vendre pièce à pièce.
1752, 5 janvier.
Suivant le nouvel Etat des acteurs et actrices de l'Opéra, il paraît qu'effectivement la demoiselle Granier en a été rayée et Ton veut encore que M. de Courtanvaux se soit opposé à ce qu'elle y rentrât, afin, dit-on, qu'elle ne passe pas par d'autres mains.
Depuis quelques mois, il Fa mise dans un couvent aux environs de Paris où il paye sa pension, et, suivant toutes les apparences, sa fantaisie s'est passée.
Le sieur et la dame Granier se donnent la torture pour découvrir le lieu de sa retraite. Ils ont enfin obtenu une permission de M. le Lieutenant Criminel de la faire enlever à main forte si le cas le requiert, partout où ils la trouveront.
1752, 4 février.
En marge : « J'ai vu depuis M. de Gourtanvaux « qui m'a assuré qu'elle était dans un couvent « hors Paris, qu'il y payait sa pension, mais qu'il « ne la voyait plus et ne s'en souciait plus. »
La demoiselle Granier, cy-devant danseuse à l'Opéra, n'est point au couvent comme tout le monde le pensait. Elle demeure depuis environ six mois, sous le nom de M119 Meusnier, rue Neuve-
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des-Petits-Champs, la troisième porte cochère après la rue de Ventadour, chez l'ébéniste, à l'entresol presque vis-à-vis l'hôtel de Pontchartrain, dans une maison neuve d'où elle ne sort que très rarement.
La femme du sieur La Bruyère, concierge ou intendant de M. de Courtanvaux, en lui faisant compagnie, lui sert en même temps d'argus, et si elle sort ce n'est tout au plus qu'avec elle et toujours avec des précautions.
L'appartement qu'elles occupent est à louer pour le terme prochain ; c'est ce qui a servi de prétexte spécieux pour éclaircir le doute que l'on avait depuis que l'on avait vu M. de Gourtanvaux y monter, en demandant, pour y avoir entrée, la faculté de voir les appartements.
On croit cependant que M. de Gourtanvaux n'en est quant à présent que très faiblement affecté et qu'il a sincèrement envie de s'en débarrasser ; du moins, le sieur Cordes, son secrétaire, vint-il faire, le 24 du mois dernier, des propositions au père et à la mère, lesquelles cadrent assez avec cette opinion. Granier et sa femme ont consenti de reprendre leur fille et de quitter tout de suite Paris pour passer en province, pourvu que M. de Gourtanvaux lui donne de quoi faire route et qu'il acquitte les dettes que la nécessité leur a fait contracter depuis qu'ils sont ici.
1753, 20 avril.
La demoiselle Granier, cy-devant danseuse à l'Opéra, demeure, depuis trois mois, rue Neuvedes-Petits-Champs, vis-à-vis l'hôtel de Mazarin, une porte carrée, à côté d'un ébéniste, au quatrième. Elle n'a qu'une servante, encore est-elle assez mal ajustée.
Depuis plus d'un an elle n'a point eu d'habitudes avec le marquis de Gourtanvaux. Elle était au couvent de Longchamp où il payait sa pension.
Actuellement, elle n'a que Lany, maître des Ballets, qui lui promet de faire sa paix avec M. le Prévôt des Marchands et de la faire rentrer à l'Opéra au premier jour. Elle en a bon besoin, car elle est dans la misère. Des 30 louis d'or que le marquis lui donnait par mois, elle s'est économisé 400 livres de rente viagère que l'Intendant lui a fait placer ; voilà toute sa fortune.
11 a été dit, l'ordinaire précédent, que M. de Gourtanvaux entretenait présentement la demoiselle Saint-Germain, danseuse à l'Opéra.
1753, 2 mai.
Depuis la feuille du 20 avril dernier, la demoiselle Granier est déménagée de l'appartement qu'elle occupait vis-à-vis l'hôtel de Mazarin, pour venir demeurer susdite rue Neuve-des-Petits- Champs vis-à-vis la Compagnie des Indes, chez
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le perruquier encore au quatrième étage ; mais, du moins, ici, elle a vue sur le Palais-Royal.
On assure que M. le duc de Lauraguais a quitté la demoiselle Fauconnier cadette dite de Joyeuse., et qu'il en est maintenant à la demoiselle Granier à laquelle il donne ce qu'il peut. Néanmoins Lany continue toujours de la voir sous prétexte de la mettre en état de rentrer à l'Opéra. C'est lui qui lui a trouvé l'appartement qu'elle occupe actuellement.
1753, 20 juin.
La demoiselle Granier vient de rentrer à FOpéra par le crédit de Lany, maître des ballets, et Ton assure qu'il va l'épouser. Il est du moins certain qu'il l'aime beaucoup et qu'il ne la quitte non plus que son ombre. Actuellement, il fait préparer un appartement rue de Richelieu, au troisième, d'une maison à porte cochère, vis-à-vis la fontaine, à côté d'un parfumeur, où l'on apportera ensuite les meubles de la demoiselle Granier et ceux de Lany qui fera chambrée avec elle en attendant le sacrement. La mère de Lany demeure au second sur le derrière dans la même maison.
On a peine à persuader le public que la demoiselle Granier ait, comme elle le dit, 2.000 livres de rente des bienfaits de M. de Gourtanvaux.
Le bruit a couru et court encore depuis quelques jours, que la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, ci-devant maîtresse du marquis de Courtanvaux, a épousé Lany, maître des ballets ;mais on est assuré qu'il n'en est rien. Il peut être vrai que Lany ne s'en éloignerait pas, cette fille ayant déjà réellement 2.000 livres de rente viagère que le marquis lui a faite en la quittant ; mais elle ne paraît pas trop se soucier du sacrement, D'ailleurs, la mère Granier qui est de retour depuis que sa fille est sortie de captivité, entend trop ses intérêts pour lui conseiller de retomber dans un état pire que celui d'où elle sort. En sorte qu'ils vivent tous trois à frais communs, ou peu s'en faut, dans une parfaite union, sans qu'il soit question de mariage.
Il y a plus, dit la mère, c'est que Lany est le premier à convenir que comme son attachement pour la demoiselle Granier ne peut tout au plus s'étendre qu'aux frais du ménage et au loyer de l'appartement qu'ils occupent rue de Richelieu, il sera aussi le premier à approuver qu'elle fasse l'acquisition de quelque bon rentier qui lui assure du bien. Néanmoins on doute d'une résignation aussi complète de la part de Lany, car il paraît être coiffé de cette fille au point qu'il ne la quitte non plus que son ombre.
La mère Granier, qui est une fine mouche, cher-
che à mettre les instants à profit et vraisemblablement, de l'aveu de sa fille, qui n'aime Lany que médiocrement, elle est en pourparler avec le vieux Chambellan de Pologne qui a déjà fait faire des offres. Mais avant de s'embarquer, on veut qu'il réalise, c'est-à-dire, qu'outre les honoraires qui sont convenus à tant par mois, on demande qu'il débute par financer une certaine somme honnête pour faire face à quelques dettes. Tout ceci est encore dans le secret ; au premier jour nous aurons peut-être quelque chose de plus positif.
La demoiselle Granier n'a pour elle que la figure, le teint, la fraîcheur, Félégance de la taille, la jeunesse : du reste elle est bête comme il n'est presque point permis de l'être.
1754, 9 janvier.
La demoiselle Granier fait divorce en apparence avec le sieur Lany> car Fon pense bien qu'ils se verront toujours ; mais comme il sert d'obstacle à sa fortune et que la science n'est pas suffisante pour Findemniser du temps qu'il lui fait perdre, elle vient ainsi que sa mère demeurer au terme prochain de Pâques, rue Saint-Honoré chez Duchapt, marchand de modes, au quatrième.
En attendant cette translation, elle tire tout ce qu'elle peut du sieur Dalmois, capitaine au régiment de Médoc -Infanterie, qui ne laisse pas que de lui donner et pour lequel on prétend qu'elle s'est prise de belle passion.
La grande réputation du sieur Dalmois est de jouer gros jeu assez heureusement. Il a ci-devant vécu à plusieurs reprises avec la demoiselle Delore, danseuse du magasin, et il vient de nouveau de la quitter pour s'attacher à la demoiselle Granier.
1754, 16 janvier.
Samedi dernier, 12 de ce mois, la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, est déménagée de la rue de Richelieu pour venir rue Saint-Honoré, au quatrième, chez Duchapt, marchand de modes, et elle ne compte y rester que jusqu'à Pâques prochain qu'elle doit prendre un appartement plus élégant, dans le même quartier.
Cette future fortune est fondée sur les espérances que lui donne M. Brissart, fermier généra), rue Plastrière. Il vient la voir de temps en temps et, comme la société qu'elle faisait avec Lany n'était pas de son goût, il a exigé qu'elle commencerait par le quitter, et qu'ensuite, c'està-dire au terme prochain, il lui ferait meubler un appartement plus commode que celui qu'elle occupe actuellement. Ces préliminaires n'empêchent pas qu'à l'insu de M. Brissart, elle ne tire tout ce qu'elle peut du sieur Dalmois, capitaine dans Médoc-Infanterie, dont nous avons déjà parlé.
1754, 30 janvier.
La future fortune delà demoiselle Granier dont il a été parlé est allée à vau-l'eau. M. Brissart,
fermier général, ayant plusieurs fois rencontré chez elle le sieur Lany et s'étant rendu certain qu'il y venait aussi coucher au mépris de la parole d'honneur que cette fille lui avait donnée de ne plus avoir d'habitudes avec lui, il vient de discontinuer d'aller chez elle. Ainsi l'appartement brillant qu'il devait lui donner à Pâques est disparu et vraisemblablement ses appas seront encore logés au quatrième étage pendant tout le terme prochain, s'il ne survient d'ici à ce temps quelque heureuse révolution en sa faveur.
1754, 14 août.
Il est bien décidé que le sieur Lany, maître des ballets de l'Opéra, n'a plus aucun droit sur la demoiselle Granier. 11 y a plus de deux mois que la mère Pa chassé comme un corsaire pour complaire à M. Brissart, fermier général, qui a suspendu les effets de sa générosité jusqu'à ce que la demoiselle Granier se soit exécutée sur cet article. En faveur de ce sacrifice M. Brissart lui fait toucher en son absence (car il est actuellement en tournée) 100 pistoles par mois qu'il est convenu de lui donner. Avant son départ il lui a fait mettre pour plus de 10.000 livres de meubles, d'augmentation à ceux qu'elle avait déjà, dans le nouvel appartement qu'elle occupe de ce terme, rue Saint-Honoré, en deçà de l'hôtel de Noailles, dans une maison à porte cochère, visà-vis les Jacobins, au premier sur le devant.
Il manquera encore quelques glaces, mais, dit la mère Granier, il faut laisser quelque chose à faire pour le retour de M. Brissart. On l'attend à la fin du mois prochain ou dans les premiers jours d'octobre.
M. Brissart a encore mis dans son marché que son nom serait un mystère et que cette intrigue serait conduite avec toute la discrétion que Ton pourrait y apporter de part et d'autre. Il a épousé Mlle de la Borde, fille du fermier général de ce nom, avec laquelle il a jusques ici fait bon ménage, et les choses pourraient changer de face si cette petite infidélité venait jusqu'à elle. Néanmoins, si Ton en croit la chronique médisante, cette dame ne reste pas non plus dans Finaction. On ne sait affirmativement sur quel pied les choses sont aujourd'hui, mais il y a un an, comme à présent, que le prince de Monaco était fort bien avec elle. Son mari était encore en tournée.
M. Brissart a ici une personne de confiance qui veille sur toutes les démarches de la demoiselle Granier ; d'ailleurs, la mère ne la quitte pas d'un instant dans la crainte qu'elle n'aille voir secrètement Lany, ce qui est déjà arrivé.
La demoiselle Granier a des boucles d'oreille fines de 4. 000 à 5. 000 livres, sur lesquelles elle n'a encore payé que 2.000 livres. Elle a fait son billet du surplus, M. Brissart lui marque par une lettre qu'elle a reçue il y a deux jours, qu'il vient de faire mettre à son adresse un ballot de toile. Il est actuellement à Lille.
Quant an sieur Lany , il se console le mieux qu'il peut avec la demoiselle Victoire (Gobet), danseuse à FOpéra.
1754, 4 octobre.
La demoiselle Granier, danseuse, surnommée la grosse beauté de l'Opéra, est peut-être celle qui est la moins affligée de la mort de Mlle Brissart, épouse du comte de Thiard de Bissy, brigadier de cavalerie, lieutenant des Gendarmes Dauphins, etc., décédée ce jourd'hui, rue Plastrière. Ils avaient été mariés le 20 novembre 1752.
M. Brissart, qui entretient la demoiselle Granier, informé de l'extrémité où était sa sœur, s'est rendu en poste à Paris, mais il y est arrivé trop tard ; sa sœur qu'il aimait, dit-on, tendrement, était déjà morte, en sorte qu'il est reparti la nuit du samedi au dimanche, c'est-à-dire après les funérailles pour aller achever sa tournée. Néanmoins, tout pénétré de la perte qu'il venait de faire, il n'a pu résister au plaisir de voir sa belle maîtresse. Il y fut donc. Cette entrevue a valu 25 louis à la demoiselle Granier. Elle compte le posséder tout à fait dans les premiers jours du mois prochain.
1754, 10 décembre.
Les noces du sieur Lany durent toujours. La demoiselle Granier n'a point encore paru à l'Opéra depuis le 27 novembre dernier et il continue d'in-
sinuer dans le public qu'il n'a aucune part à son évasion. Elle est chez lui, rue de Richelieu, mais elle ne sort point. Néanmoins, quoique tous les soupçons se réunissent sur lui, la mère, plus en droit que personne de se plaindre de cet enlèvement, ne paraît pas, à beaucoup près, prendre cette affaire autant à cœur que la prend M. Brissart. De dire que son ressentiment soit totalement en faveur de la demoiselle Granier, ce serait trop s'avancer. On croit qu'il y entre beaucoup plus d'amour-propre que de tendresse. Quoiqu'il en soit, mardi dernier, 4 de ce mois, M. Brissart, accompagné de M. Fontaine, fermier général, son beau-frère, fut trouver Lany dans sa loge, à dessein de le morigéner et pour colorer sa démarche il se servit du prétexte vague qu'il avait tenu de mauvais propos sur le compte de son épouse. Lany qui s'habillait pour aller à son devoir, les pria de vouloir bien remettre après l'Opéra ce qu'ils avaient à lui dire. Ces messieurs y consentirent et furent exacts au rendez-vous. Dès que Lany parut, M. Brissart, prenant le ton et le geste imposant, ce qui, par parenthèse, lui sied assez mal, le menaça de la main de le faire corriger si jamais il lui arrivait de s'entretenir soit en bien, soit en mal de Mme Brissart. Lany se sentant fort sur son palier, la conscience nette d'ailleurs sur ce qu'on lui imputait, trancha du brave à quatre poils et répondit vivement à M. Brissart, qu'il ignorait jusqu'à l'existence de Madame son épouse, qu'on lui en avait imposé lorsqu'on lui avait rapporté
qu'il s'était entretenu d'elle, à tel titre que ce pût être, et que si cette déclaration authentique n'était pas suffisante pour l'engager à changer de ton et de geste, il y avait un autre moyen. Sur-le-champ, Lany qui n'a pas absolument les mains gourdes, le saisit au collet, et lui demanda, en le remuant un peu, de quel droit il venait, lui, deuxième, l'insulter dans sa loge, où il pouvait sans coup férir, les faire arrêter dans le moment. En effet, dans le premier mouvement, il fit dire au sergent de s'y transporter avec deux fusiliers ; mais ces messieurs voyant que l'affaire s'engageait, baissèrent le ton, de façon que quand le sergent se présenta à la porte de la loge avec son escorte, Lany vint lui dire qu'il avait cru avoir besoin de son ministère, que maintenant il n'en était plus question et qu'il le remerciait bien. Le sergent se retira et n'en sut pas davantage. Mais Lany profitant de celui qu'il venait de remporter, dit à M. Brissart que lorsqu'il l'attaquerait en place marchande, il était homme à lui faire face et à le corriger lui-même, tout fermier général qu'il était, lorsqu'il lui susciterait une mauvaise querelle. La fin de cette aventure ressemble à la fable de la montagne qui accouche d'une souris. Par la médiation de M. Fontaine, Lany se calma, promit non seulement de ne plus songer à ce qui venait de se passer, mais encore d'en garder le secret. C'est à cette condition qu'il me l'a confié.
1754, 19 décembre,
La demoiselle Granier, danseuse, a été réintégrée mardi dernier, 17 de ce mois, après l'Opéra, dans son appartement, rue Saint-Honoré, par le sieur Lany, la demoiselle Chaumart, aussi danseuse, et sa mère. La mère Granier qui, en quelque façon, avait été pressentie de cette démarche, s'était exprès absentée toute la journée de chez elle. Cela n'a pourtant pas empêché qu'à son retour elle n'ait trouvé les quatre personnages dont nous venons de parler qui se chauffaient au coin de son feu en l'attendant, par le moyen d'une double clef que Lany avait de l'appartement. Comme le couvert était mis et le souper commandé, on se mit à table et l'on ne parla que de réconciliation. La demoiselle Chaumart et sa mère se retirèrent à minuit. Lany ne jugea pas à propos de les imiter, il voulut coucher avec la demoiselle Granier, et quoique la mère s'y opposât, il fallut moitié figue moitié raisin qu'elle en passât par là.
Hier, la demoiselle Granier fut à la répétition pour la première fois depuis qu'elle était disparue ; aujourd'hui ou demain, elle reprendra ses exercices à l'Opéra.
On ignore encore si la mère Granier a accédé de bonne foi aux conditions que Lany a mises au nouveau traité, car on croit qu'elle était déjà plus qu'à demi consolée de l'évasion de sa fille puis-*
qu'elle avait commencé à s'exécuter de quelques effets pour faire de l'argent, notamment des boucles d'oreille de 4.000 à 5.000 livres dont nous avons parlé, sur lesquelles il reste 2.000 livres à payer, qu'elle a portées au marchand dans l'espérance qu'il lui compterait le surplus ; mais Lany informé assez à temps de son dessein, a fait faire, dès le même jour, une opposition entre les mains de ce bijoutier, par un autre créancier de la demoiselle Granier, en sorte qu'il n'a pu se dessaisir ni de Feffet, ni de la valeur, et que par là, la mère Granier n'a pu se pourvoir ailleurs.
1755, 20 février.
On a fait mention, dans la feuille du 6 de ce mois, du dernier divorce de la demoiselle Granier avec le sieur Lany, mais on ignorait alors quel était le but ; aujourd'hui on apprend que M, Brissart, fermier général, que Lany avait débusqué, est rentré dans tous ses droits et qu'il a quitté la demoiselle Caroline, actrice de la Comédie-Italienne, avec laquelle il a vécu tout au plus un mois ; encore, n'a-t-elle pu, pendant un terme aussi court, résister au plaisir de lui être infidèle, car M. le comte de la Marche, qu'elle espérait peut-être retenir dans ses filets, lui a rendu plusieurs visites à huis clos. Tel est le goût de ce prince, de voltiger et de ne point s'attacher.
1755, 2 avril.
La demoiselle Granier, danseuse, est encore une fois réconciliée avec le sieur Lany, maître des ballets, et depuis dix à douze jours ils recommencent à faire chambrée ensemble.
1755, 30 avril.
La demoiselle Granier est grosse de quatre mois. Lany qui en est seul en possession aujourd'hui, révoque en doute que cet enfant soit de sa fabrique attendu les différents intérim survenus depuis qu'il est sur le métier. Cependant il paraît disposé à en prendre soin si d'ici à Fépoque de sa naissance il n'arrive pas encore quelques révolutions dans leurs amours.
Ce sera le pucelage de la demoiselle Granier, car jusques ici elle avait été stérile.
1755, 8 juillet.
Samedi dernier, 5 de ce mois, il y eut une scène qui pensa devenir tragique entre le père de la demoiselle Granier et le sieur Lany. Celui-ci voulait démontrer par de bons commentaires que tant que leur fille demeurerait avec eux, ils formeraient un obstacle invincible à sa fortune. Granier, au contraire, soutenait que Lany était la source de leurs malheurs et il Finvitait fort à ne plus revenir chez eux. Les parties n'étant pas d'ac-
cord sur les faits, la dispute s'échauffa au point que Granier s'arma d'un couteau pour foncer sur Lany qui, voyant que Faffaire devenait sérieuse, fut obligé de faire la démonstration de tirer Fépée pour faciliter sa retraite.
Quoique la demoiselle Granier ne fit point fortune avec Lany, pourtant est-il vrai que ce qu'elle a aujourd'hui de plus liquide provient de lui, à l'exception des 2.000 livres de rente de M. de Coursanveaux ; encore a-t-il beaucoup contribué à les lui faire avoir. D'ailleurs, il lui en coûtait au moins 18 livres tous les jours pour les dépenses courantes de ce ménage.
Un frère de la demoiselle Granier danse dans les ballets de l'Opéra-Comique. C'est Lany qui Fa formé et qui Fy a fait recevoir.
1755, 19 septembre.
Lundi dernier, 15 de ce mois, à neuf heures du matin, la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, est accouchée d'un garçon qui a été baptisé le lendemain à Saint-Roch. Il a été nommé Louis Granier, fils de Marie-Perrette Granier, père inconnu. Le parrain a été le frère de la demoiselle Granier, danseur à l'Opéra-Comique.
La marraine a été la servante, qui s'appelle Marie.
Cet enfant est en nourrice à Chaillot, à raison de 21 livres par mois et une voie de bois.
Le sieur Lany, qui en est le père, à ce qu'assure.
la demoiselle Granier, n'est entré pour rien dans les frais de gésine. Il avait même fait l'emplette d'une layette, mais s'étant brouillés depuis, il la garde vraisemblablement pour une autre occasion,
1755, 28 novembre.
Hier 27, la demoiselle Granier a dansé pour la première fois à l'Opéra depuis le 15 du mois de septembre dernier qu'elle est accouchée ainsi qu'il a été dit dans le temps.
M. Brissart, fermier général, est en pourparler avec elle, et elle espère qu'oubliant le passé, il l'entretiendra tout de bon ; mais jusqu'ici, il n'a encore voulu faire aucune capitulation avec elle qu'au préalable il n'ait vu comment elle se comportera particulièrement à l'égard de Lany. En attendant, il va tous les jours chez elle.
1756, 17 décembre.
La demoiselle Granier, danseuse à FOpéra, demanda, la semaine dernière, un congé de trois mois au sieur Bontemps qui le lui refusa, sous le prétexte qu'il fallait auparavant qu'il en conférât avec le maître des ballets. Gomme Lany est encore amoureux de cette fille et qu'elle ne peut le souffrir, il a fait sentir qu'ayant répété dans les ballets de l'Opéra d'Issé, elle avait mauvaise grâce (n'étant point incommodée) de demander aujourd'hui un congé et fut lui-même lui annoncer que
la chose était absolument impossible. La demoiselle Granier piquée du refus qu'on lui faisait et persuadée qu'il entrait plus d'humeur que de raison dans le procédé de Lany, fut le lendemain matin notifier à Bontemps qu'elle prenait congé d'elle-même et qui plus est qu'elle le demandait absolu. Il lui fut, dit-on, accordé sur-le-champ, avec dispense même, de faire ses six mois. On parle de donner les 400 livres qu'elle avait à la demoiselle Riquette, qui jusqu'ici n'a pas encore été appointée.
On prétend encore que la demoiselle Granier est grosse de cinq à six mois de la façon du sieur Bargeac de Renne ville qui l'entretient.
1756, 24 décembre.
Les tracasseries que Ton a faites à la demoiselle Granier, danseuse à l'Opéra, et qui l'ont déterminée dans les premiers mouvements de sa vivacité à demander son congé absolu, puisqu'on refusait de lui en accorder un de quelques mois, lui ont occasionné une si grande révolution qu'elle est au lit depuis huit jours. Le père et la mère disent que c'est une perte de sang, mais ceux qui savent à quoi s'en tenir assurent qu'elle vient de faire une fausse couche. Quoi qu'il en soit, on attribue la cause de cet accident aux persécutions du sieur Lany, qui est plus que jamais amoureux de cette fille, quoiqu'il feigne tout autre chose et que depuis plus d'un au il se soit évertué à la vilipen-
der ; mais il est démontré que les mauvais procédés qu'il a eus pour elle depuis cette époque, ont pris leur source dans le refus constant qu'elle a toujours fait de renouer avec lui, à tel titre que ce pût être. Aujourd'hui, donc, il espère l'amener à son but par le besoin qu'elle aura de son suffrage, dans le cas où l'envie lui reprendrait de vouloir encore une fois rentrer à FOpéra.
Demoiselle Guéan "
1749, 26 décembre.
La demoiselle Guéan demeure rue des Boucheries, faubourg Saint-Germain, au Sabot.
Elle est de Paris, âgée de dix-sept à dix-huit ans, petite, le visage un peu long, les yeux ronds et bien fendus, cheveux châtains, la peau blanche; en général assez gentille.
Son père est employé en qualité d'officier de cuisine dans les voyages que le roi fait à Ghoisy. Elle a aussi sa mère qui demeure avec elle, et qui est sœur de Dufresne, retiré du Théâtre Français depuis plusieurs années.
La demoiselle Guéan a deux autres sœurs, dont une joue la Comédie en province et est mariée à un homme dérangé qui Ta quittée ; l'autre a épousé Fagent d'affaires des Chartreux de Paris.
La demoiselle Guéan dont il s'agit ici, a commencé, dès sa plus tendre jeunesse, à jouer de petits rôles à la Comédie-Française, desquels elle s'est toujours acquittée avec esprit et finesse. Au mois de septembre dernier, elle obtint un ordre
de M. le duc de Richelieu pour débuter. Elle joua quatre à cinq fois, à Paris, avec applaudissements. Elle partit ensuite avec les Comédiens français pour Fontainebleau. Elle y a joué avec le même succès pendant tout le temps du voyage ; mais comme, à son retour ici, on n'a point voulu la recevoir et qu'on lui a seulement proposé de jouer moyennant 100 livres par mois, elle les a refusées et s'est totalement retirée.
Les attentions que le jeune prince de Wirtemberg a eues pour elle pendant le voyage de Fontainebleau font supposer qu'elle a des ressources d'un autre côté que de la Comédie. On doit supposer, parce qu'il n'a pas encore été possible d'avoir aucune certitude, que le prince l'entretient. On sait seulement qu'il lui a fait quelques petits présents et qu'il va la voir ici, mais, en même temps, on assure que ces entrevues se font avec beaucoup de décence et toujours en présence, au moins de la mère, qui ne perd point de vue sa fille d'un instant. On est encore d'autant plus porté à croire qu'il ne se passe rien entre eux que le prince est dans le cas de vivre sagement s'il veut rétablir sa santé qui empire journellement par le penchant invincible qu'il a pour les plaisirs. Il a même voulu, en quelque façon, en rendre responsable, un pauvre misérable qu'il vient de faire mettre à Bicêtre depuis environ quinze jours à trois semaines, après l'avoir détenu plus de deux mois dans les prisons du For l'Evêque sous le prétexte frivole qu'il avait voulu attenter à sa vie par le
poison. Ce domestique se nomme Bastide et se mêle de chirurgie. Le prince, ayant, à son passage à Stuttgard, attrapé une galanterie ne voulut être traité que par Bastide qui avait toute sa confiance. Il le tira d'affaire, à ce que Ton assure ; mais, à son arrivée à Paris, s'étant encore exposé aux mêmes dangers, il soutint à Bastide qu'il ne Favait pas bien guéri, et sur le refus qu'il fit de lui continuer ses remèdes parce qu'il voyait la santé de son maître péricliter de jour en jour et qu'il ne voulait observer aucun régime, le prince fut obligé d'avoir recours à M. Moran, chirurgien. Cette aventure avait transpiré; le prince en devint furieux et résolut, dès cet instant, de perdre Bastide sur qui il fit tomber ses soupçons, sans trop examiner si le secret n'avait pas été divulgué de la part de M. Moran. Quoi qu'il en soit, tout son ressentiment tomba sur son domestique, qui n'est rien moins que coupable, et qui était à la veille d'aller recueillir une succession considérable que sa détention illimitée lui fera infailliblement perdre en tout ou en partie.
1752, 18 janvier.
La demoiselle Guéan, rue des Fossoyeurs, postulante à la Comédie-Française, n'attend que le moment pour accoucher.
M. Gaudion de Lagrange, conseiller de la deuxième desEnquêtes,demeurant rue des Vieilles- Haudriettes, fils de M. Gaudion, cy-devant garde
du Trésor royal, passe pour être le Monsieur chez la demoiselle Guéan et conséquemment père de cet enfant posthume. M. le marquis de Voyer, qui y vient souvent, pourrait bien,, s'il le voulait, dire ce qu'il en est. Jeudi dernier, 15 de ce mois, il y était encore avant M. de Lagrange, et l'on a vu son carrosse venir le rechercher à huit heures du soir.
Le père et la mère de la demoiselle Guéan ne demeurent plus avec elle, depuis environ six mois, à l'occasion d'une dispute dans laquelle la demoiselle Guéan reprocha à sa mère qu'elle était une maquerelle, que c'était elle qui l'avait prostituée. D'ailleurs Fhomme et la femme se saoulent comme des grives et scandalisaient souvent les oreilles chastes de leur fille et des personnes de considération qui l'honorent de leurs visites. Elle leur a donc loué une chambre chez un marchand de vin dans la même rue, près Saint-Sulpice,où elle leur envoie de quoi subsister, au moyen de quoi ils ne mettent pas le pied chez elle.
1752, 31 mai.
M. le marquis de Voyer a soupe dimanche dernier, 28 de ce mois, chez la demoiselle Guéan avec le comte de Vence ; mais ce dernier vraisemblablement n'y a point couché, car le lundi matin surles dix heures, on n'a vu sortir que M. de Voyer, en surtout et en bottes, qui est monté à cheval suivi d'un seul domestique pour se rendre à Asnières.
1752, 15 novembre.
La demoiselle Guéan, actrice de la Comédie- Française, demeure depuis plusieurs années rue des Fossoyeurs, faubourg Saint-Germain. Elle est nièce, du côté maternel, de Dufresne, acteur français retiré du Théâtre.
Dès sa plus tendre jeunesse, la demoiselle Guéan sembla être destinée pour le théâtre. La demoiselle Gaussin, en considération des services que Dufresne lui avait rendus, la prit en amitié, s'appliqua à la former et lui fit avoir ses entrées à la Comédie où elle joua aux applaudissements plusieurs petits rôles. Ce fut là où M. le marquis de Voyer la vit pour la première fois et se prit de belle passion pour elle. Alors, il vivait avec la fameuse comtesse de La Ferté qu'il tenait comme en chartre privée dans cette petite maison de la rue Cadet ; mais les charmes naissants de la demoiselle Guéan prévalurent.
Il négligea totalement la comtesse, pour s'approprier celle-ci. L'abbé Le Blanc, son homme de confiance, fut chargé de cette négociation et elle eut un si bon succès qu'il y parut bientôt, car la demoiselle Guéan devint grosse et accoucha treize mois après, à l'époque de sa connaissance avec M. de Voyer, d'un garçon qui fut baptisé sous son nom à Saint-Sulpice.
M. de Voyer continua ses assiduités auprès d'elle pendant plus de deux ans. Alors son amour corn-
mença à se refroidir, sans cependant Fabandonner entièrement, mais il lui faisait de fréquentes infidélités. De s'imaginer qu'elle fût en reste, c'est ce qu'on ne croit pas ; elle sut bien s'en indemniser et lui rendre le change avec le jeune prince Louis de Wirtemberg (janvier 1750), les chevaliers de Montlezun et de Breteuil, Villepinte, et nombre d'autres qui la greluchonnaient tour à tour. Enfin, lorsque M. le marquis de Voyer eut tout à fait abandonné la place, M. Gaudion de la Grange, conseiller de la deuxième des enquêtes, rue des Vieilles-Haudriettes, fils de M. Gaudion, cy -devant garde du trésor royal, vint s'en emparer.
La première année de cette intrigue fut encore fatale à la demoiselle Guéan. Elle devint grosse et accoucha, sur la fin de 1751 ou dans les premiers jours de janvier 1752, d'un enfant qui fut baptisé sur les mêmes fonts que le précédent.
Quelque temps après ses couches, M. de Lagrange l'ayant surprise en flagrant délit avecBellecourt, comédien français, il la quitta sans lui avoir fait de grands biens. Elle s'en consola avec le tiers et le quart et détailla beaucoup. Les plus assidus de ceux qui lui rendaient alors hommage étaient MM. Daugny et d'Etiolles, fermiers généraux, qui soupaient souvent avec elle, sans cependant en être chargés.
Au mois de juillet dernier, le sieur Papillon de la Ferté, sous-fermier, qui a, dit-on, un bon de fermier général, parut sur les rangs et prit le titre d'entreteneur. Actuellement, elle est encore à
ses gages etBellecourt continue, sous prétexte de répétitions de rôles, de faire les honneurs du logis, indépendamment de quelques coups fourrés dont elle s'est réservé le privilège tel que celui dont il a été parlé dans la feuille du 31 octobre dernier avec le comte de Paar, grand maître des postes et relais des pays héréditaires de la reine de Hongrie.
Elle débuta pour la seconde fois sur le Théâtre Français, le 31 mai 1751, et en considération de Dufresne, son oncle, ou étayée de la protection de M. le marquis de Voyer, elle eut le pas sur la demoiselle Husse, sa concurrente.
La demoiselle Guéan est actuellement âgée de vingt ans, petite et assez mal faite. Elle a un air nonchalant qui la rend maussade. Ajoutons à cela qu'elle est fort bête. Il ne lui reste donc que sa figure qui est assez drôle et la rend supportable, car sans cela elle serait une personne fort peu intéressante.
Son père et sa mère sont deux ivrognes dont cependant elle prend soin, mais ils ne demeurent point avec elle. Elle leur a loué une chambre, même rue des Fossoyeurs, chez un marchand de vin, près de Saint-Sulpice.
Elle a deux autres sœurs dont une joue la Comédie en province et est mariée avec un homme qui l'a quittée ; Fautre a épousé l'agent d'affaire des Chartreux.
BAPPORTS DE POLICE 267
1752, 26 décembre.
Le chevalier de Joyeuse vient de se prendre de belle passion pour la demoiselle Guéan, delà Comédie-Française,, et il lui a fait offrir 25 louis pour jouir du bonheur de l'entretenir tête à tête, un quart d'heure seulement. Elle n'a point rejeté la proposition. Cependant, comme elle exige que les 25 louis lui soient remis d'avance, on pense que Fentrevue n'aura pas lieu.
1752, 5 février.
La demoiselle Guéan est veuve de M. Papillon de la Ferté. C'est maintenant le prince de la Tour- Taxis, Allemand, qui fait les honneurs du logis et qui lui donne 600 livres par mois.
Ce seigneur demeure depuis deux mois rue du Colombier, presque vis-à-vis l'hôtel Notre-Dame, dans une maison appartenant à M, le comte de Bulkeley, lieutenant général, tenue à loyer par M. Montaigu, anglais, qui y a fait beaucoup d'augmentation, tant en constructions qu'en meubles ; et comme il a été obligé de retourner en Angleterre, pour affaires, avec l'espérance cependant de revenir à Paris Tété prochain, il a chargé Cressonnier, son procureur, rue de l'Eperon, de la relouer lorsqu'il en trouverait l'occasion. C'est ce qu'il a fait dans la personne du prince de la Tour-Taxis moyennant 500 livres par mois.
1754, 23 novembre.
La demoiselle Guéan a enfin quitté sa retraite du Roule où elle vivait comme en exil avec le sieur Papillon de la Ferté. Elle demeure maintenant rue du Petit-Bourbon, près celle de Tournon,chez le papetier au premier dans une maison nouvellement construite.
Et lundi dernier, 19 de ce mois, elle est rentrée pour la troisième fois, au Théâtre Français. Quoique cette démarche ne soit pas absolument du goût de M. de la Ferté et qu'il s'y soit au contraire toujours opposé, ils continuent néanmoins de vivre ensemble et d'aller encore, de temps en temps, à la petite maison en question.
1757, 7 janvier.
0 La demoiselle Guéan est accouchée le 21 du mois dernier d'une fille qui a été baptisée le lendemain à Saint-Sulpice ; mais on n'a pu savoir ni le nom du parrain ni celui de la marraine. On prétend que ça été son laquais et sa femme de chambre. Quoi qu'il en soit on Fa mise en nourrice et M. Papillon de la Ferté en paye les mois.
La demoiselle Himblot 78
1749, 21 juin.
Est âgée de dix-sept à dix-huit ,ans, blonde, les yeux bleus, petite, mais bien faite et assez jolie. Est de Paris, demeure avec sa mère, rue Saint-Honoré près la Boucherie des Quinze- Vingts, au deuxième sur la rue.
S'est trouvée à une grande fête que M. le duc de Gramont a donnée à Puteaux, le 19 juin. On prétend qu'après souper, M. de Gramont et quelques-uns de ses amis la firent passer dans une chambre particulière et la mirent toute nue.
1754, 24 janvier.
La demoiselle Himblot que nous avons vue danser dans les ballets de l'Opéra, il y a environ quatre ans, et qui est de retour ici depuis sept à huit mois, a reparu pour la première fois sur le même théâtre, le 11 de ce mois dans l'Opéra de Castor et Pollux,
Elle demeure avec sa mère, rue de la Sourdière,
au coin du cul-de-sac, dans une maison à porte cochère où demeurait ci-devant la demoiselle Gondrez au premier sur la rue. Sa mère est remariée en secondes noces au nommé Dubourg, provençal, ci-devant valet de chambre, actuellement sans condition. Il porte Fépée et se rend utile dans la maison. C'est lui qui fait les commissions de la demoiselle Himblot.
Il y a environ quatre ans qu'elle quitta l'Opéra sans prendre congé de personne, pour aller à la Comédie de La Haye avec le nommé Hébert, entrepreneur. Elle fut arrêtée sur la frontière et ramenée à Paris. Après avoir été quelque jours en prison, on la mit en liberté et on lui donna son congé. Alors, elle reprit la route qu'on lui avait fait quitter et depuis elle a roulé dans différentes provinces, jusqu'à l'époque de son retour à Paris. Quelques-uns prétendent qu'elles s'est fait, dans ses caravanes, 2.000 livres de rente.
Depuis un mois, elle est entretenue par M. Ménard, contrôleur de la maison du roi, garçon âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans, faisant sa résidence ordinaire à Versailles, d'où il vient deux à trois fois la semaine pour la voir. Sa charge lui rapporte, dit-on, 25.000 livres de rente.
Il est fils de M. Ménard, premier commis de M. le comte de Saint-Florentin. Son frère cadet, connu sous le nom de Ménard de Clénue, exempt] des gardes du corps, cultive la demoiselle Chenier, aussi danseuse à l'Opéra, mais il ne l'entretient! pas.
La demoiselle Himblot est d'une taille médiocre, passablement bien faite, les cheveux châtains, le nez aquilin, les yeux assez beaux, fort blanche, âgée de vingt-trois à vingt-quatre ans. On la dit d'un excellent caractère. Elle est sous la protection des demoiselles Beaufort et Briseval.
1754,30 janvier.
La demoiselle Himblot, danseuse à l'Opéra, vient de congédier M. Ménard, duquel il a été parlé dans la feuille précédente, pour se rejoindre à M. Gaze, fermier général, avec lequel elle a vécu cy-devant, et qui, par le bien qu'il lui fait, ne lui laisse aucun sujet de regretter celui qu'il vient de débusquer.
Loin de prendre le chagrin à cœur, Ton assure que Mme Gaze s'indemnise, avec usure, des infidélités de son mari. On lui admet plusieurs consolations mais le sieur Le Page, ci-devant conseiller au Parlement de Rouen, est le favori et l'on tient qu'elle lui en donne, ce qui serait fort possible, car d'un bien assez honnête, il ne lui reste actuellement pour tout revenu que 6.000 livres de rente. 11 est vrai qu'il tire encore quelques secours du côté de sa femme, entretenue depuis plusieurs années par M. Bouret de Villaumont, Trésorier général de la maison du roi, ainsi qu'il a été dit dans la feuille du 9 septembre 1750 ; mais tout cela ne se rapporte qu'au logement, à la nourriture et à quelques habits qu'elle lui donne suivant qu'elle
est contente de lui, car ils ne font pas bourse com« mune.
Cette femme est la fille <Tun Procureur de Rouen que le sieur Le Page a épousée par amourette. La décence seulement fait qu'ils demeurent ensemble Rue Neuve-des-Petits-Champs, en face de la rue royale.
1454, 7 mars.
Depuis quelques jours, le prince de Nassau-Usingen, logé à l'Hôtel de Tours, rue du Paon, avec le prince de Nassau-Sarbruck, son frère qui entretient la demoiselle Maupin, danseuse à FOpéra, semblait avoir jeté son dévolu sur la demoiselle Himblot, aussi danseuse et pour lier la partie, on avait fait trouver celle-ci deux à trois fois, avec eux, à souper chez la Maupin, mais Ton croit que cette alliance n'aura pas lieu.
Nous avons déjà remarqué ailleurs que ces deux princes ne s'occupent ici que de leurs plaisirs, et ils le font particulièrement consister à rouler tous les mauvais lieux et chez nombre de détailleuses. Le prince de Nassau-Usingen se trouvant un des jours de la semaine dernière chez une divinité de cette classe (c'était chez la demoiselle La Valette- Blouin, cy-devant rue Saint-Thomas-du-Louvre, actuellement rue de Seine, faubourg Saint-Germain, au coin de la rue des Marais, chez le sellier, au premier) s'entretenait de l'envie qu'il aurait de trouver ici une jeune fille de treize à quatorze
ans, jolie et encore novice ; qu'il lui ferait du bien pourvu que Ton consentît qu'il Femmenât avec lui. Gomme il s'agit aussi d'une récompense honnête pour celle qui en ferait la découverte, la Armand, revendeuse à la toilette, rue Saint-Sauveur, se trouvant, par hasard, chez la demoiselle La Valette, ne laissa pas tomber la conversation. Dès le jour même elle se mit en campagne et le surlendemain elle donna avis qu'elle croyait avoir trouvé ce que Ton cherchait.
En effet, le sujet proposé vint avec sa mère chez la demoiselle La Valette; le prince s'y rendit à l'heure qu'on lui avait indiquée et la marchandise lui plut. On fit seulement quelques arrangements préliminaires et pour pouvoir traiter de cette affaire plus commodément, il fut arrêté que la mère et la fille viendraient le lendemain souper à l'hôtel (c'était dimanche dernier, 3 de ce mois). La dame Guénin, coiffeuse, cul-de-sac de l'Opéra au quatrième, au-dessus de l'arcade (car c'est elle qui est en possession du trésor en question) fut exacte à se trouver au rendez-vous avec sa fille, âgée d'environ quatorze ans et demi, que l'on dit jolie et avoir encore sa première innocence.
Pendant tout le souper on ne s'entretint que des conditions du marché. La mère stipula ses intérêts et ceux de sa fille ; le prince défendit les siens. En sorte que comme on demande des rentes et qu'on demande gros (car il s'agit, dit-on, de 3.000 livres pour la fille et de 2.000 livres pour
la mère, en viager, à la vérité) il n'y eut encore rien de terminé ce jour-là. Cependant comme le prince paraît disposé à transiger, à quelques modifications près, la parole est donnée pour aujourd'hui, jeudi, et la dame Guénin, seulement, doit se trouver ce soir à l'hôtel, pour traiter, s'il est possible, définitivement de cette affaire. On fera en sorte de savoir quel en aura été le résultat.
Hier, à sept heures du soir, l'équipage du prince de Nassau fut prendre la demoiselle Maupin chez elle pour l'amener souper avec eux à l'hôtel de Tours. Le souper était commandé pour huit heures précises et on a dû la reconduire chez elle à minuit ; du moins, les ordres étaient donnés ainsi.
1754, 19 décembre.
La demoiselle Himblot est toujours aux gages de M. Ménard, contrôleur de la maison du roi ; mais, depuis environ six semaines, elle est greluchonnée par le marquis de Mesnildot, ci-devant aide de camp de M. le duc d'Orléans, lors duc de Chartres ; actuellement l'un de ses chambellans. Depuis dix-huit mois il faisait vivoter une demoiselle Testlingue à laquelle il a laissé pour toute fortune un enfant et quelques dettes.
M. de Mesnildot est originaire de Basse-Normandie. Il demeure rue Jacob, chez M. Hesnin, procureur au Parlement. De son mariage avec Mlle ***,sœur de l'épouse d'un intendant de Caen (on dit M. de la Briffe), il n'a qu'une fille actuel-
lement âgée de dix-sept à dix-huit ans, qui est dame d'honneur de Mme la duchesse d'Orléans.
Elle a épousé, il y a deux à trois ans, le marquis de Barbentane, gentilhomme d'Avignon, cidevant officier au régiment du roi. Il avait été question auparavant de la marier à M. le comte de Monbarey fils, capitaine commandant des Grenadiers de France, qui jouit, dit-on, de 80.000 livres de rentes ; mais cette affaire qui eût été beaucoup plus avantageuse pour M. de Mesnildot et pour sa fille n'a pas eu lieu.
1756, 6 février.
La demoiselle Himblot, danseuse à l'Opéra, demeure de ce terme rue Saint-Honoré, chez l'apothicaire en deçà de l'Opéra, même maison que la demoiselle Cazeau. Comme il lui a fallu une augmentation de meubles pour garnir cet appartement, M. de Villemur lui a, dit-on, prêté 100 louis et la demoiselle Beaufort 50 pour faire cette acquisition. Elle a néanmoins toujours M. Ménard, contrôleur de la maison du roi.
Quant à la demoiselle Cazeau, elle s'en tient constamment à M. Javelle Douville, prévost de la généralité de Paris, qui étend ses bienfaits jusque sur le mari. Le sieur Cazeau est présentement exempt de maréchaussée dans cette généralité.
Demoiselle Héry 79
1749, 12 juin.
La demoiselle Héry, chanteuse à l'Opéra, demeure cloître Sainte-Opportune, chez le pâtissier, au second.
Elle est de Paris, fille d'un rôtisseur, âgée de vingt-six à vingt-sept ans, grande, bien faite, de beaux yeux châtains et d'une très belle carnation.
Elle est mariée au nommé Héry, maître à danser, qui est un ivrogne et qui la maltraite souvent. Us ne logent cependant pas ensemble.
Ils n'ont point eu d'enfant.
Il n'y a qu'un an qu'elle est à l'Opéra.
Elle n'a encore eu que M. de Garvoisin, major de la compagnie des Mousquetaires gris, demeurant rue d'Antin, qui Ta entretenue.
Il y a environ deux mois qu'il s'est marié et qu'il ne va plus chez la demoiselle Héry. Il n'est pas encore question qu'un autre lui ait succédé; la demoiselle Héry est cependant fort jolie.
1751, 7 avril.
La demoiselle Héry demeure depuis un an culde-sac du Coq, près le passage du Louvre, dans la maison joignant le passage, du côté de la rue Saint-Honoré, au premier étage. Elle demeurait auparavant rue du Chantre.
Elle est fille du nommé Piffay, rôtisseur, rue de la Perle, au Marais, où elle est née, il y a à peu près vingt-huit ans. Elle est d'une taille audessus de la médiocre, assez bien faite, brune, les yeux noirs, les cheveux châtain foncé, la peau un peu bise à la vérité, cependant point noire. Ses père et mère' sont morts, il y a déjà du temps. Elle a une sœur qui paraît être son aînée, mais elle n'est point jolie, cependant grande et bien faite, et vient de faire un enfant à crédit.
Dès l'âge de seize ans, elle fut mariée au nommé Héry, maître à danser, plus expert dans Fart de boire que dans celui de la danse ; cependant, comme beaucoup d'autres, par un effet du hasard plus que par ses talents, il aurait pu, secondé de sa femme, faire une bonne maison, s'il avait eu plus de conduite. Ils n'ont, de leur mariage, qu'un petit garçon de dix à onze ans. Il y en a environ quatre qu'elle a été reçue à l'Opéra. On n'a pu trop en démêler le motif si ce n'est pour se mettre à l'abri des insultes de son mari ; néanmoins, jusqu'à présent, elle n'a pu se déterminer à se séparer de lui, quoiqu'il lui en fournisse tous les jours l'occasion, car
il lui arrive souvent dans l'ivresse, non seulement de la frapper, mais même de tirer l'épée sur elle.
C'est un Picard aussi bête, aussi borné qu'il est dangereux dans ses accès de furie. Il y a déjà quelque temps qu'ils ne couchent plus ensemble : la première raison c'est qu'il se passe peu de nuits qu'il ne pisse au lit ; la seconde, c'est que le refus qu'elle lui fait du devoir conjugal le met souvent dans le cas de rapporter au logis quelque galanterie.
D'après le détail, on regardera, sans doute, comme un phénomène qu'avec des motifs aussi déterminants la demoiselle Héry se soit conservée sage et où ! dans un pays où la vertu passe pour une folle. L'on dit sage ; ce n'est pas un point qu'on veuille absolument garantir, mais pour rendre justice à l'auguste vérité. Personne ne peut déposer en connaissance de cause qu'elle ait jusqu'à présent eu aucune intrigue; on sait, au contraire, et c'est de notoriété, qu'elle a refusé dans le temps 18.000 à 20.000 livres de présent du prince de Hesse-Cassel dont la demoiselle Labatte a fait son profit. Ce n'est pas qu'elle n'en eût et n'en ait encore un extrême besoin, car elle est meublée suivant l'ordinaire et fort modeste dans ses ajustements ; mais, sans faire la sucrée, elle dit tout naturellement que la fantaisie ne lui était pas encore venue de marcher sur les traces de ses compagnes, que peut-être un jour son tour viendra. Or, je crois, effectivement, que ce jour
n'est pas absolument éloigné: femme qui capitule a envie de se rendre.
Le mercredi, 24 mars dernier, la demoiselle Dallière, amie intime de la demoiselle Héry, vint dans la matinée l'inviter à dîner ce jour-là, chez elle. Au lieu de cela, elle la mena chez la demoiselle Goudrez et elle lui avoua en chemin que M. de Maupeou d'Ablèges devait s'y trouver avec le chevalier de Maupeou qui entretient la Goudrez ; que dans la position où elle se trouvait (Héry est noyé de dettes) elle n'avait point de conseil à lui donner, mais qu'elle serait une sotte si elle rejetait plus longtemps les propositions de M. d'Ablèges. Pour l'intelligence de ceci, il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut.
Lorsqu'elle demeurait rue du Chantre, il y a environ un an, elle fut en pourparler, du consentement de son mari, avec M. d'Ablèges qui finança d'abord 40 louis à des conditions sous-entendues, mais il ne put tirer parti de la conjoncture, un accident secret, ce qu'on a appris depuis, le retenait toujours dans un amour respectueux et contemplatif.
Héry, pressé alors par le besoin, avait paru souscrire à un arrangement, quoiqu'il eût enjoint à sa femme de tout promettre et de ne rien accorder, et cependant de tirer l'argent tant qu'elle pourrait (ce sont encore aujourd'hui les sages conseils qu'il lui donne). Il s'en faut de beaucoup qu'elle veuille s'y prêter ou qu'elle pense comme lui. Elle a, dit-eîie, sa conscience plus timorée et
elle avoue de bonne foi, que si M. d'Ablèges avait dans le temps exigé d'elle Fintérêt de ses 40 louis elle aurait oublié la consigne, mais il ne l'a pas fait. Depuis, les grossièretés du mari ont empêché M. d'Ablèges de poursuivre son paiement et le laps de temps qui s'est écoulé a en quelque façon acquis à la demoiselle Héry le droit de prescription.
Aujourd'hui donc, que M. d'Ablèges a le cœur isolé (car il n'a plus la demoiselle Offarelle) il a été question, pendant le dîner dont on vient de parler, de nouvelles propositions, mais comme elles ne purent être qu'ébauchées, il fut arrêté que le dimanche suivant, 28 mars, la demoiselle Héry avec Dallière iraient dîner chez lui et que là ils s'expliqueraient plus clairement. Elles s'y sont rendues et entre autres stipulations il a été convenu :
1° Qu'avant tout, la demoiselle Héry quitterait incessamment son mari, sous le prétexte spécieux de se soustraire à ses mauvais traitements et de pouvoir en liberté cultiver ses talents.
2° Qu'elle se retirerait d'abord chez la demoiselle Dallière pendant une quinzaine de jours pour tirer à la découverte et voir quelle tournure les choses prendront, car Héry ne la menace pas moins que de lui passer son épée au travers du corps si elle le quitte jamais, comme elle l'en a menacé fort souvent.
3° Qu'ensuite on meublerait un petit appartement dont M. de Maupeou ferait les frais.
4° Enfin, qu'il lui donnerait 300 livres par mois pour la dépense de sa maison et en outre quatre robes par années.
Quoique ces conditions paraissent extrêmement avantageuses pour la demoiselle Héry en comparaison de sa situation actuelle, elle voudrait néanmoins d'autres cautionnements que la parole de M. de Maupeou. Elle le taxe d'être naturellement inconstant ; d'ailleurs elle sait qu'il n'est pas riche. Un autre point essentiel la retient encore, c'est que sa santé est un peu équivoque et qu'il l'expose trop facilement. Toutes ces réflexions accablantes la rendent fort perplexe et irrésolue sur le parti qu'elle doit prendre.
A Monseigneur le duc de Gesvres Gouverneur de Paris
1751, 15 avril.
Monseigneur,
La demoiselle Héry, actrice des chœurs à l'Opéra, a Fhonneur de vous représenter très respectueusement que depuis trois ans qu'elle y a été reçue, elle n'a commencé à être appointée que depuis environ dix-huit mois, à raison de 200 livres par an. Quoiqu'elle ose se flatter d'avoir mérité, si ce n'est pas ses talents, au moins pour son zèle et son assiduité à remplir ses devoirs et des témoignages avantageux des supérieurs, elle aurait continué de garder un profond silence sur l'impossibilité où elle est de pouvoir se soutenir avec d'aussi modiques appointements si Monseigneur ne lui avait fourni l'occasion de lui exposer sa situation et ne lui avait offert un généreux appui. C'est dans ces circonstances que la demoiselle Héry intercède auprès de V. G. et qu'elle! vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien, en
l'honneur de votre protection, contribuer à améliorer son état.
1751, 17 décembre.
Ville qui capitule, dit-on, est prête à se rendre. On n'entend pas par là comparer la demoiselle Héry à une forteresse qui demande un long siège. Je crois, au contraire, sans faire insulte à sa vertu ni à sa fidélité conjugale, qu'elle dit avoir toujours respectée, qu'elle pense comme toutes ses compagnes ; mais qu'un mari incommode et brutal, un peu d'amour-propre et peut-être la difficulté des occasions de trouver un adorateur qui veuille se prêter à tous ces tempéraments ont fait, jusqu'à ce jour la difficulté de sa conquête et imposé silence à la critique.
Si l'on veut l'en croire, elle était encore sage il y a environ un mois, lorsqu'elle fit la connaissance du sieur de Floyères, président ou conseiller au Parlement de Bordeaux, depuis longtemps à Paris avec sa famille. Cet homme de trente-huit à quarante ans, petit, l'air bon pour ne pas dire bête, d'une politesse incommode, complaisant à Fexcès, timide, peu entreprenant, du moins à l'extérieur, car ceci est un point qui ne se doit garantir et souvent les connaisseurs s'y sont trompés. D'ailleurs bien des femmes n'aiment point ces amants d'un air trop avantageux.
Le sieur de Floyère paraît donc être encore à TA B C et quoiqu'il ait déjà donné quelques mi-
nuties comme une garniture de dentelle, un manchon de martre, une tabatière garnie en or, il se tient à ses engagements, et n'oserait demander le moindre petit à-compte jusqu'à la délivrance de 50 louis qui doivent couronner son martyre.
La demoiselle Héry a connu ce singulier personnage à l'occasion de quelques parties de jeu qui se sont faites chez elle par intervalle depuis environ un mois.
Le sieur Desplanque actuellement avec la demoiselle Dacquiez lui avait amené cette partie et Ton donnait à chaque séance 72 livres lesquelles se partageaient sçavoir : 36 livres à Desplanque ; 24 livres à la demoiselle Héry ; sur quoi elle était tenue des frais et les 12 livres restant étaient pour la demoiselle Dallière, sa bonne amie.
1752, 23 mars.
La demoiselle Héry vient enfin, de son aveu, de couronner la flamme de M. de Flogères, au moyen de ce qu'il a financé 40 louis qu'il lui promettait depuis longtemps. Un diamant, non monté, qu'il estime 6.000 livres a été mis en gage pour faire cette somme et subvenir à l'emplette de deux robes et de quelques coiffures qu'il lui a données. De son côté, la demoiselle Héry a satisfait à bien des petites dettes que la misère des temps lui avait fait contracter. On a de la peine à se persuader que les frais de cette intrigue ne soient de trop pour le bien des affaires de M. de Frogères qui, à ce que
Ton dit, n'est pas riche et qui joint à cela la passion du jeu où il a fait assez fréquemment des pertes considérables relativement à ses facultés. Depuis quelque temps, et d'après les invitations qui ont été faites à la demoiselle Héry, il n'est pas fait mention qu'il ait donné à jouer chez elle,
1754, 4 mars.
Depuis huit jours, il n'y a plus rien de nouveau entre la demoiselle Héry et le sieur de Flogères. Les pertes qu'il a faites au jeu et 4.000 à 5.000 livres que cette intrigue a pu lui coûter depuis environ un an qu'elle se soutient ont épuisé ses finances au point qu'il ne peut plus continuer sur le même ton ; néanmoins comme il est à sa connaissance qu'elle doit encore 2.000 livres sur le pavé de Paris et qu'elle a refusé pour s'en tenir à lui un parti plus avantageux que celui qu'il lui faisait, il lui a promis de l'aider en ce qu'il pourrait. Elle dit s'être aperçue que depuis un mois ses visites devenaient bien moins fréquentes ; encore lorsqu'il venait la voir se passaient-elles entièrement à parler du dérangement de ses affaires, en sorte qu'elle a été la première à le mettre à son aise.
1754, 25 septembre.
M. de Flogères qui lui donne toujours très peu lui a fait présent d'une montre émaillée de valeur de 15 louis.
La demoiselle Hernie 8% vulgairement dite Marie trois Tétons, ci-devant danseuse à l'Opéra.
1752,26 décembre.
La demoiselle Hernie est la fille d'un Suisse des Tuileries. Elles étaient deux sœurs : l'aînée qui avait été entretenue pendant douze ans par Dom Louis d'Acunha, ambassadeur du roi de Portugal, est morte il y en a environ trois ; maintenant, il ne reste donc plus que la cadette qui est celle dont nous allons parler.
C'est une grande fille, âgée de trente-trois ans, fort blanche, qui fut jadis bien faite; aujourd'hui elle est un peu matérielle. Quoiqu'elle ait eu beaucoup d'enfants et de services, c'est une des filles de Paris la moins fanée pour son âge.
On l'appelle Marie trois Tétons et Ton prétend qu'elle en a effectivement trois. Cette singularité et la réputation qu'elle a encore d'être bien conformée ont donné lieu à la curiosité d'une multitude d'hommes que sa complaisance a mis en état d'en juger. Elle demeure rue Saint-Marc entre un marchand de vin et un cartier, dans une maison
composée de trois étages, petite à la vérité, mais qu'elle occupe à elle seule, si on excepte sa mère qui demeure avec elle.
Les commencements de la demoiselle Hernie cadette furent tels que le sont ceux de presque toutes ses compagnes. Après avoir barbotté et connu les mauvais lieux pendant quelque temps, elle tomba entre les mains de Javilier Faîne, alors premier danseur de l'Opéra, qui la prit en amitié et lui enseigna tout ce qu'il put pour la mettre en état de monter sur le théâtre. Leurs amours durèrent deux ans et produisirent deux enfants. Au bout de ce temps, et pour récompenser ses services, son amant la fit entrer à l'Opéra (c'était en 1739.) Elle n'y fut pas plutôt installée qu'elle trouva le comte d'Estaing qui l'entretint pendant quinze mois, et, à proprement parler, ce fut elle qui acheva de le ruiner, puisqu'il fut obligé ensuite de se retirer dans ses terres où il est mort. Pendant ce bail, elle eut un enfant du comte, ou plutôt de la façon de La Garde-Nogaise qu'elle lui avait donné pour adjoint. Quoi qu'il en soit, le comte lui fit 800 livres de rentes avant de la quitter.
En 1742, la demoiselle Hernie contracta avec le marquis d'Ambie dont la générosité était le moindre défaut, aussi s'en défit-elle au bout de six mois pour faire occuper la place par un riche Portugais nommé Ranselei, qui, dans l'espace de deux ans qu'ils vécurent ensemble, mangea au moins 100.000 livres avec elle.
Cet amant ayant été obligé de retourne^ dans
sa patrie, elle se mit à détailler et comme elle n'est ni maladroite, ni dissipatrice, elle se fit, de ses petits profits, un fond assez considérable qu'elle plaça en rente avec d'autre argent qu'elle avait économisé dans le bon temps.
En 1747, le marquis de Souvré se prit de belle passion pour elle et en devint si jaloux que pour la soustraire à toutes les occasions de pécher, il lui fit quitter l'Opéra, et la tint comme une recluse pendant près de dix-huit mois. Cette intrigue produisit encore un enfant qui valut beaucoup à la mère, car M. de Souvré fit pour elle ce que, jusque-là, il n'avait fait pour aucune de ses maîtresses. 11 lui assura de bonnes rentes et lui donna une vaisselle d'argentfort honnête. Mais le temps, qui détruit tout, affaiblit tellement cette passion que le marquis s'en dégoûta et l'abandonna.
Dans cet intervalle (c'était en 1749), survint le marquis d'Amanzé, espèce d'imbécile qui avait déjà été renfermé à Saint-Lazare pour cause de dissipation. Elle le mena si bon train qu'en trois ou quatre mois de temps elle lui fricassa, non seulement tout ce qu'il pouvait avoir de comptant d'une succession considérable qu'il venait de recueillir, mais encore plus d'un millier de louis qu'il emprunta sur ses billets. Cette conduite réunit de nouveau la famille du marquis qui obtint un ordre de M. le comte de Saint-Florentin pour le faire conduire aux Iles Sainte-Marguerite où pendant près d'un an qu'il y est resté, il a eu tout le temps de penser à ses amours.
ilAPPORTS DE POLICE 289
Quant à la demoiselle Hernie cette catastrophe ne l'intéressa que très faiblement ; d'un côté, elle n'aimait pas le marquis ; de l'autre, c'était un gueux qui n'avait plus d'argent ni de crédit et à moins qu'elle ne l'eût congédié, il aurait vécu à ses dépens. Elle se consola donc de sa perte avec le marquis de Saint-Chamond ou Saint-Chaumont, qui a vécu avec elle, depuis la fin de 1749 jusqu'au commencement de 1752. Cette union a encore produit deux enfants, à chacun desquels il a fait 300 livres de rente, aussi bien qu'à la mère. C'est la dernière intrigue que l'on connaisse à la demoiselle Hernie. M. de la Haye, fermier général y vient fort souvent. Elle est maintenant en relation intime avec la demoiselJe Clairon, chez aquelle Bellecour, comédien français, qui la greluchonne, en a fait la connaissance.
1753, 6 juin.
La demoiselle Hernie, dite Marie trois Tétons, ci-devant danseuse à l'Opéra, paraissait s'être fixée au marquis de Saint-Chamond, colonel du régiment de son nom, ci-devant Gustine ; mais elle vient de renouer avec le marquis de Souvré, qui Ta déjà eue, et qui, après l'avoir beaucoup aimée l'avait quittée parce qu'elle lui donnait pour adjoint le sieur de Chéfontaine, alors lieutenant aux Gar* des.
La demoiselle Hernie a quatre enfants vivants, savoir deux garçons et deux filles. Les deux gar-
çons, restants de trois qu'elle a eus à une année l'un de l'autre de M. de Saint- Ghamond, ont été baptisés au nom de M. Louis- Auguste de la Vieuville de Saint-Ghamond ; l'aîné se nomme Pantaléon et peut avoir actuellement trois ans ; le cadet a deux ans. Ils sont encore chez leurs nourrices. Pour fournir à l'entretien et à l'éducation de ces deux enfants, M. de Saint-Chamond a fait 100 pistoles de rente à la mère, avec la clause^ d'extinction de 200 livres à la mort de chacun d'eux.
L'ainée des deux filles, connue sous le nom de Chaton, a onze ans. Elle est du bail de M. d'Estaing ; cependant jusqu'à présent, c'a été M. de Souvré qui a payé sa pension et pourvu à son en. tretien depuis qu'elle est au couvent des Annonciades de Popincourt.
On attribue la seconde à Chéfontame. Elle est encore en nourrice au faubourg Saint-Honoré.
La dame Jacquet81, la mère ci-devant danseuse à l'Opéra
1749, 11 juillet.
La dame Jacquet, la mère, ci-devant danseuse à l'Opéra, demeure, rue Saint-Honoré au café de Rochebrune, au second.
C'est une grosse femme, âgée au moins de quarante-huit ans, brune, qui a encore assez bonne mine. Elle n'a plus d'intrigues.
Elle a été anciennement entretenue par feu M. le duc de Grammont, tué à Fontenay, de qui elle a eu la demoiselle Jacquet, actrice récitante à FOpéra, qui demeure rue des Filles-Saint-Thomas, avec le marquis de Sourdis.
C'est par erreur qu'il a été dit dans la feuille du 4 décembre 1748 que la demoiselle Jacquet fille était flamande, et âgée de trente-huit ans. Elle n'en a tout au plus que vingt-six à vingt-sept et est née à Paris.
La mère Jacquet n'est rien moins qu'à son aise. C'est sa fille qui a soin de fournir à tous ses besoins.
1755, 15 avril.
Depuis la rentrée de l'Opéra, on voit à la demoiselle Jacquet des boucles d'oreille de près de 6.000 livres qu'elle dit que le marquis de Sourdis, avec lequel elle vit toujours, lui a fait présent. Gomme le marquis n'est pas absolument pécunieux, on ne sait trop à quoi s'en tenir.
M. le marquis de Flavacourt la greluchonne toujours. «
1755, 26 septembre.
Un de ceux qui a donné lieu au divorce d'entre la demoiselle Jacquet et le marquis de Montmirail est le marquis de Fosseuse qui va fort souvent chez elle et qui y couche de temps en temps. Son prix est fait à un louis chaque fois. Il ne s'en tient pas, à ce qu'on prétend, à la demoiselle Jacquet ; son plaisir est, dit-on, de se promener les soirs, tantôt au Palais-Royal, tantôt aux Tuileries, et lorsqu'il trouve fille à son gré, il la reconduit chez elle et y passe la nuit. Il en sort ordinairement vers le matin, enveloppé dans une redingote, à pied et sans domestique.il a déjà depuis un an, à ce que l'on assure, ressenti deux fois le fruit cuisant de son inconstance.
La demoiselle Grenier 82 danseuse à l'Opéra.
1750, 16 mars.
Mlle Grenier, danseuse à l'Opéra, est entretenue par M. le marquis de Gourtanvaux. Il lui a donné une montre, je ne sais si ce n'est pas de jaspe, enrichie de diamants, qui coûte 1.000 écus. Elle est bien mignonne ; je l'ai vue et mise dans mon gousset un jour qu'il y avait répétition. Elle [Mlle Grenier] me l'a donnée à garder de peur qu'elle ne se cassât en dansant.
Note d'un agent de Meunier.
Mlle Grenier, seize à dix-sept ans, bien faite, les yeux noirs, brune, le visage bien rempli, jolie. C'est sa première inclination. Elle est provençale. Il y a environ huit mois qu'elle est à l'Opéra : c'est la plus jolie.
Le marquis de Gourtanvaux est veuf; il lui reste deux enfants : un garçon et une fille. Elle peut avoir dix-sept ans et le garçon vingt et un. Le
père peut avoir quarante-cinq ans. On dit qu'il a 1.500 livres à dépenser par jour. Il a une maison charmante à Colombes sur la route d'Argenteuil. Il y est souvent.
Il y mène aussi la demoiselle Lemierre, à qui il a donné une montre d'or.
La demotselle Bellenot 8* de V Opéra.
La demoiselle Bellenot est retirée de FOpéra depuis ses couches, huit mois au moins. Elle a équipage chez elle. C'est un jeune homme de trente ans, petit, portant ses cheveux, la vue un peu égarée, la croix de Saint-Louis. Depuis ce temps, elle ni lui ne viennent plus à l'Opéra.
La demoiselle Gobet h de l'Opéra.
1750, 5 mai.
Hier 4, à l'Opéra, la demoiselle Victoire Gobet y parut avec une robe magnifique en or et argent. Elle parut au premier et au second acte et sortit. Elle revint ensuite avec une autre. C'est le marquis de Livry, le comte de Vintimille et Favier[qui subviennent à ses dépenses].
La demoiselle Lablotière 8s de l'Opéra.
1750, 26 septembre.
Il y a environ trois mois que le marquis de Chimène ayant grande envie de coucher avec la demoiselle Lablotière de l'Opéra, il lui mit, dans une coulisse du théâtre, 25 louis dans la main. La Lablotière les prit, comme de raison, mais comme elle devait coucher, ce soir même, avec le petit Labbé, violon de l'Opéra dont elle est folle, elle se trouva fort embarrassée parce qu'elle était retenue pour cette nuit par le marquis.
Dans cette incertitude, elle s'adressa à Carton, conseillère née de ce tripot et cette matrone lui dit de mettre un tampon entre ses cuisses et de faire comme si elle avait ses ordinaires. Le soir, le marquis vint, la gueule enfarinée pour remmener coucher et souper dans sa maison. Elle lui fit le compliment que Carton lui avait soufflé et lui fit voir ce dont il était question et le remit à un autre jour. Le marquis ne se paya pas de ces raisons ; il voulut avoir son argent ou la fille, et on ne voulut lui accorder ni l'un ni l'autre, ce
qui mit le marquis tellement en fureur qu'il lui donna plusieurs coups de plats d'épée.
Le petit Labbé qui était à remolir dans le cabinet voisin, voyant qu'on maltraitait sa maîtresse, accourut l'épée à la main et désarma le marquis qui fut conduit avec un torrent d'injures delaLablotière. Il voulut menacer, mais on lui fît entendre que cela ne lui servirait qu'à se faire moquer et l'aventure finit par une lettre que notre infortuné marquis lui écrivit, pour laquelle il marquait à cette demoiselle qu'il la priait de garder les 25 louis à condition de ne dire mot sur la scène du jour passé.
1750, 1er octobre.
On sait que la demoiselle Lablotière, actrice aux rôles vénériens, peut fort bien avoir exécuté quelque duo de cette espèce avec M. de Bligny, officier aux Gardes françaises.
Elle a eu aussi pendant quelque temps le chevalier de Pontbriant, sous-aide-major au même régiment. Mais ce sont des passades et il n'y a eu rien de fixe. Elle est actuellement en couches, L'enfant est de la façon de Labbé, violon de l'Opéra. Elle demeure rue Saint Thomas-du-Louvre,
En note : Ceci n'est pas exact, M. de Bligny est le monsieur depuis plusieurs années et Test encore actuellement.
1750, 14 novembre,
La demoiselle Lablotière, chanteuse à l'Opéra, demeure rue Saint-Honoré,vis-à-vis la rue du Four, chez un épicier en porte cochère.
Elle est grande et bien faite, mais maigre, blonde, les yeux noirs, assez jolie, âgée de vingt-sept ans ; fille d'un bon bourgeois de Tours, où elle était mariée avec un miroitier, lorsqu'elle fut débauchée par un Garde du roi qui Famena à Paris. Après qu'il s'en fut amusé, il trouva le moyen de la faire recommander à Mme la duchesse de Chartres qui la prit en amitié et lui donna des maîtres de musique et d'instruments dans le dessein qu'elle avait de la placer à la musique de la Reine, mais la demoiselle Lablotière rendit infructueuses toutes les bontés de sa bienfaitrice. Elle passait presque toutes les nuits à se divertir, et lorsque ses maîtres se présentaient le matin pour lui donner des leçons, elle les renvoyait.
Cette conduite et le rapport qui en fut fait à Mme la duchesse de Chartres firent qu'elle l'abandonna. Elle fut loger ensuite chez la demoiselle Duplan, joueuse, rue de Richelieu, qui lui fit faire des connaissances et des parties avec différents étrangers. Le plus considérable a été le prince Louis de Wirtemberg qu'elle a vu jusqu'au jour de son départ. Elle avait et a encore pour greluchon, le petit Lâbbé, violon à l'Opéra, de qui elle a eu un garçon qu'elle fait élever et qui peut
avoir environ deux mois. Elle n'a personne présentement que ce Labbé qui demeure au coin de la rue du four Saint-Honoré, chez le perruquier. Il a son père, basse à FOpéra.
1751, 29 décembre.
La demoiselle Lablotière demeure rue des Petits-Champs, au coin de la rue Sainte-Anne, au second, sur la rue.
Quoiqu'elle ne soit plus à FOpéra, elle fait cependant figure et l'on assure qu'elle est encore entretenue par M. Lelong de Ligny fils, auditeur des Comptes, duquel elle a eu un garçon, mort en nourrice au faubourg Saint-Laurent, vers la fin de septembre dernier, âgé d'environ six mois.
En note : Je ne sais si cela est bien vrai. Il y a apparence qu'on a voulu parler de M. de Bligny, officier aux Gardes, qui vit avec elle.
M. Lelong de Ligny demeure rue Geoffroy Lanier, chez M. Lelong, son père, maître des Comptes, duquel il a la survivance. Jusqu'à l'époque du mariage de M. de Ligny, sa famille qui n'ignorait pas son attachement pour la demoiselle Lablotière restreignait ses menus plaisirs à 3.000 livres par an, mais il en dépensait beaucoup plus avec elle au moyen de ce qu'il empruntait. Il continue toujours de la voir et on assure qu'outre 1.200 livres de rente qu'il lui avait faites, avant qu'il fût marié, il lui en a depuis assuré 1.200 autres.
La demoiselle Lablotière est fort bien logée. Une jeune fille de quinze à seize ans, qui n'est point jolie et qu'elle appelle sa sœur, demeure avec elle.
1752, 25 septembre.
La demoiselle Lablotière demeure de ce terme courant, rue du Mail, dans une maison à porte cochère, où elle occupe un appartement de six pièces de plain pied, parquetées, au premier sur la rue.
M. Pajot de Marche val, maître des Requêtes, marié depuis le Carnaval dernier, fils de M. Pajot de Marcheval, receveur général de finances d'Alençon, est celui qui fait les frais du nouveau ménage. Il y vient régulièrement toutes les aprèsmidi dans un petit équipage en forme dephaéton, peint en bleu, accompagné de deux ou trois domestiques, habillés debaracan blanchâtre, avec des boutons et boutonnières d'argent, vestes blanches, chapeaux bordés d'argent à festons. Il y était encore hier, 24 septembre 1752. Son épouse est enceinte et fort avancée dans sa grossesse.
M. Pajot de Marcheval a un frère cadet qui est mousquetaire gris. Ils demeurent l'un et l'autre chez leur père, rue de Richelieu, près le. boulevard, vis-à-vis les écuries de Mme la Dauphine.
1752, 1er novembre.
On en revient encore à dire que la demoiselle Lablotière, demeurant rue du Mail, est entrete-
nue par M. Pajot de Villers, et c'est par erreur que dans la feuille du 25 septembre dernier on lui a donné M. Pajot de Marcheval, maître des Requêtes.
Le sieur Pajot de Villers, dont il s'agit ici, est garçon, âgé de trente ans. Il demeure rue Poissonnière, près le boulevard, et n'est point décoré d'autre titre que de celui d'être possesseur de 30.000 livres de rente. Ses plaisirs seuls forment toutes ses occupations.
Il est fils d'un Pajot, ci-devant directeur des Postes et neveu de M. de Cailli, rue Saint-Louis, au Marais.
1753, 20 avril.
La demoiselle Lablotière est déménagée le 15 de ce mois de la rue du Mail, où elle demeurait, pour venir rue Poissonnière, près le boulevard, dans une maison appartenant à un marbrier, numérotée 4, faire chambrée avec le sieur Pajot de Villers qui l'entretient depuis près d'un an, et qui lui a donné à l'occasion de cette translation de domicile pour plus de 20.000 livres de meubles d'augmentation. Ils occupent ensemble toute cette maison qui a sept croisées de face à balcon.
1755, 3 septembre.
La demoiselle Lablotière, ci-devant entretenue par M. Pajot de Villers, l'est maintenant par M. de la Boissière, trésorier général des Etats de
Bretagne, rue Neuve-des-Capucines, qui lui donne 25 louis par mois.
Elle demeure rue Poissonnière, maison de Bourguignon, menuisier, au second, sur le devant, au-dessus de la demoiselle Gautier l'aînée qui occupe le premier étage.
M. de Villers a présentement la demoiselle Astraudi de la Comédie-Italienne, ainsi qu'il a été dit, dans le temps, à son article.
Demoiselle La Chanterie 8\
1750, 20 février.
La demoiselle La Chanterie demeure rue Saint- Honoré, chez le sieur La Porte, parfumeur, au premier étage, sur la rue.
Elle est âgée d'environ dix-sept à dix-huit ans, grande, brune, de beaux yeux, la tête belle ; à Tégard de la taille, elle l'aurait mieux faite si elle avait un peu moins d'embonpoint.
Elle est une de celles que M. de Saint-Germain, ci-devant Directeur de l'Opéra, affectionne le plus, car il ne s'en tient pas ordinairement à une seule. Il va fort souvent chez elle, mais il n'y couche jamais.
On assure qu'indépendamment de M. de Saint- Germain et d'un étranger qui a un coureur et qu'on n'a pu encore découvrir, M. le duc de Chartres rend des visites nocturnes à la demoiselle La Chanterie, sans être aperçu et sans suite, au moyen d'une porte de communication qui donne sur le petit passage du Palais-Royal vers la rue de Richelieu, près la boutique du libraire et qui vient
rendre précisément dans la maison du sieur La Porte.
Il n'est pas fait mention que la demoiselle La Chanterie déménage ni qu'elle doive s'absenter, au moins était-elle encore hier dans son appartement, et elle vient de renouveler son bail.
1750, 17 juin.
La demoiselle La Chanterie demeure toujours rue Saint-Honoré, chez La Porte, parfumeur. Elle est née à Paris; sa mère était couturière en robes ; elle vend aujourd'hui des herbes et du fruit, rue Jean-Saint-Denis.
Il a été dit dans la feuille du 20 février dernier que M. de Saint-Germain Fa entretenue et qu'il lui rend encore de fréquentes visites.
On n'a point connaissance que M. le duc de Chartres ait continué de la voir. D'ailleurs, il aime souverainement la variété dans les plaisirs et ne s'attache à aucune ;il ne s'embarrasse même pas trop du choix ; il s'en rapporte aveuglément aux soins du marquis d'Estrehan et du chevalier de Dampierre, qui commandent de temps en temps des détachements de chez la Paris pour venir prendre Tordre à la petite maison de la rue Cadet.
Entre ceux qui fréquentent chez la demoiselle La Chanterie, on a remarqué que M. le marquis Du Quesnois est le plus assidu et celui qui y fait le plus de dépense. Il était ci-devant premier
lieutenant aux Gardes, lorsqu'il a épousé, il y a environ six ans, une femme déjà âgée qui lui a apporté 30.000 livres de rente.
M. Du Quesnois est âgé de quarante-huit à cinquante ans, grand, bien fait, de bonne mine. Il a quitté le service un an après son mariage. Son épouse a actuellement soixante à soixante-et-un ans : n'ont point d'enfants.
Ils demeurent rue de Richelieu presque vis-àvis de la fontaine.
En note : Je crois que ce n'est pas le véritable entreteneur et qu'elle en a un autre.
1751, 20 mars.
On croit devoir une sorte de réparation à l'honneur de la demoiselle La Ghanterie. C'est pour y satisfaire que l'on se rétracte ici de ce qui a été témérairement avancé dans la feuille du 2 de ce mois à l'occasion de sa grossesse. Le père de cet enfant posthume n'est plus un inconnu, c'est le sieur Douët, fils du sous-fermier, demeurant chez son père, rue Gaillon, la troisième porte cochère, à droite en entrant par la rue Neuve-des- Petits-Champs, qui veut bien l'adopter.
11 y a près de deux ans que le commerce dure, sans infidélité à ce qu'assure la demoiselle La Ghanterie, sans interruption et sans que le père Douët en ait jamais eu le moindre soupçon. Il a plusieurs fois, à la vérité, fait des questions à son fils pour savoir s'il n'avait pas quelque petite
maîtresse en ville ;il a même feint d'y donner son consentement en supposant que cela fût, pourvu qu'elle ne dérangeât ni sa santé, ni sa fortune, mais le fils s'est toujours retranché sur la négative et comme sa conduite à l'extérieur est extrêmement régulière, qu'il ne va où son amour l'appelle qu'après avoir satisfait aux devoirs et aux complaisances qu'il doit à son père et à sa mère (qu'il accompagne même souvent sa mère au sermon), ils pensent l'un et l'autre qu'il vit effectivement comme un anachorète.
Les visites qu'il rend à la demoiselle La Ghanterie, quoique fréquentes, àont toujours réfléchies et circonspectes. 11 vient sans suite par le passage du Palais-Royal, sur lequel il y a une porte de communication. Les domestiques de la demoiselle La Ghanterie ne le connaissent même pas par son nom.
La demoiselle La Ghanterie se plaint plus que jamais des mauvais procédés du sieur et de la dame de La Ghanterie, ses père et mère, qui viennent souvent faire tapage chez elle ; elle désirerait fort que le magistrat voulût bien leur en imposer. Gomme ils ignorent qu'elle a une inclination, ils voudraient l'engager à faire des parties pour faire revivre plus promptement une pension qu'elle leur faisait de 50 livres par mois lorsqu'elle vivait avec le sieur de Saint-Germain (sa mère la lui a prostituée à dix ans et demi et ce n'était pas encore là son début) ce que ses facultés ne lui permettent pas de faire depuis qu'elle a le sieur Douët, qu'elle
ménage et qu'elle craint de constituer en dépense ; d'ailleurs, elle dit l'aimer. Il est garçon, âgé de trente ans, d'une belle représentation. Elle se flatte que, dès qu'il sera maître de ses volontés, il lui tiendra compte avec usure des égards qu'elle aura eus pour lui. Il a un intérêt dans la ferme des domaines de Flandre, dans celle de la marque des fers et aides de la généralité de Rouen et dans les aides de la généralité de Tours. Il a deux autres frères qui sont au collège.
1753, 27 août.
La Providence semble veiller pour la demoiselle LaChanterie, et malgré cela, elle n'en paraît pas plus à son aise. Vendredi dernier, un domestique inconnu a profité de son absence pour remettre à sa femme de chambre une tabatière d'or de la valeur de 600 livres et, sans attendre qu'on lui ait fait aucune question sur la personne qui faisait ce cadeau, il a regagné l'escalier et court encore. Telle que soit, sur cet article, la délicatesse de la demoiselle La Ghanterie, elle n'a cependant pas eu la force de blâmer sa femme de chambre d'avoir consenti que le commissionnaire laissât la tabatière en question, en sorte qu'elle proteste encore aujourd'hui ignorer de quelle part elle lui vient. Elle peut ajouter à cela. «Attrapeznous toujours de même. »
Elle a été aujourd'hui, parée comme un autel de confrairie, à la Comédie Française avec la demoiselle Goudrez.
1753, 1er septembre.
La demoiselle La Ghanterie ne sait à qui faire confidence qu'elle a été, jeudi dernier, à Choisy, et que le roi Ta trouvée si belle qu'il n'a pu s'empêcher de lui en faire compliment lui-même. Mais sauf le respect qui lui est dû, cette dernière circonstance est de trop. Il est vrai que, comme elle porte volontiers le nez au vent et qu'elle est de la riche taille, ce monarque l'a aperçue par-dessus les autres dans la foule, et qu'il a demandé à M. le duc de Luxembourg qui elle était. Ce seigneur ayant ensuite fait part à la demoiselle La Chanterie de la question que le roi lui avait faite à son sujet, elle lui répondit avec ce tour d'esprit qu'on lui connaît et qui lui est si naturel: «N'estil pas vrai, monsieur, que je suis jolie ? » Elle doit y retourner jeudi prochain, 6 de ce mois, avec le sieur Hardouin qui, je crois, est employé aux Fermes. Cette connaissance du sieur Hardouin n'est, dit-on, point nouvelle pour la demoiselle La Chanterie ; il y a longtemps qu'il a ses entrées chez elle, mais c'a toujours été à huis-clos tant qu'elle a eu quelqu'un de mise. Comme elle n'a personne aujourd'hui, il vient familièrement tous les jours la voir ; par contre, il la mène de temps en temps à Ghoisy, dans une petite maison qu'il tient à loyer.
1753, 30 octobre.
Tout, ou peu s'en faut, est préjugé dans le monde. On dit ordinairement que qui peut le plus peut le moins. La demoiselle La Ghanterie cependant nous fournit aujourd'hui l'exemple du contraire, puisque, dans la crainte de gagner seulement la petite vérole, elle vient, depuis environ huit jours, de faire une démarche qu'elle n'avait pas tentée au milieu de plus grands dangers. C'est d'abandonner sa maison et de se retirer chez Dubois, son beau-frère, jusqu'à ce que sa femme de chambre et la petite fille de celle-ci soient radicalement guéries de cette maladie.
Le petit baron qui accompagnait le comte de Wiloski, neveu du grand chambellan de Lithuanie et qui était parti avec eux, le 19 juin dernier, pour retourner en Saxe, est à Paris depuis le 14 de ce mois et a repris son poste auprès de la demoiselle La Ghanterie. On prétend qu'il est ici incognito et qu'il a quitté furtivement le chambellan à quelques journées de Dresde parce que celui-ci, dit-on, l'avait menacé d'instruire sa famille de son dérangement, il est actuellement à Fontainebleau, dans une chambre garnie qu'il loue 48 livres par mois. La demoiselle La Ghanterie devait l'y accompagner ; apparemment qu'elle a eu des raisons pour préférer le séjour de Paris, ce qui fait croire que le baron reviendra avant la fin du voyage.
1753, 12 novembre,
La demoiselle La Chanterie qui était partie pour Fontainebleau, le 2 de ce mois, est de retour ici, de vendredi dernier à deux heures du matin. On ignore quel a été le motif de son voyage, car le petit baron ne l'a pas suivie et Ton croit qu'elle n'a eu d'autre dessein que de s'y faire voir ; cependant, il faut qu'elle ait étrenné puisqu'elle en a rapporté une fort belle tabatière en or.
On débitait assez hautement hier, à POpéra, qu'elle avait donné dans Fœil à M. le Dauphin. Elle-même s'en flatte lorsqu'on lui en fait la question ; au demeurant elle est assez jolie pour en valoir la peine. C'est grand dommage qu'elle soit si bête.
1754, 2 janvier.
M. le duc de Montmorency a donné pour étrennes à la demoiselle La Chanterie une paire de flambeaux d'argent ciselés estimés 50 pistoles.
1754, 16 janvier.
Le dimanche dernier, 13 de ce mois, la demoiselle La Chanterie, pour faire diversion à son chagrin, fut au Bal de l'Opéra et y fit recrue d'un étranger dont elle espère tirer parti. C'est un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans nommé Renhel, originaire de Hambourg, ville han-
séatique d'Allemagne, au cercle de la Basse-Saxe dans le duché de Holstein, qui n'est à Paris que depuis un mois, logé rue de Tournon, à l'hôtel d'Entragues. 11 a un valet de chambre, deux laquais et un carrosse de remise au mois. Depuis cette époque, il a déjà eu quelques audiences avec elle, mais on ignore si les conventions sont faites.
Le lendemain, c'est-à-dire le lundi, sur les six heures du soir, elle eut un grand démêlé avec la Tinot, sa femme de chambre, qu'elle a prise en grippe depuis quelque temps, parce que celle-ci lui demande de l'argent et qu'elle ne veut pas sortir, qu'au préalable elle ne lui ait payé 700 livres qu'elle lui doit, tant pour ses gages que pour argent prêté, en sorte qu'elles se disent réciproquement leurs vérités.
De là on a su que la demoiselle La Ghanterie doit encore 7.000 livres au nommé Remillac, bijoutier au Palais, lesquelles avec 3.600 livres qu'il lui a passées en compte pour le prix de cette, belle tabatière enrichie de diamants qui lui venait du comte de Willoski, forment le prix total des girandoles et de l'aigrette que ce marchand lui a fournies ;
Qu'elle doit 15 louis à son domestique et que s'il ne lui en eût pas prêté encore deux il y a environ huit jours les flambeaux dont le duc de Montmorency lui a fait présent auraient retourné chez l'orfèvre ;
Que M. Douët le fils, qui y vient encore de temps en temps, lui a donné 20 louis pour ses étrennes ;
RAPPORTS DE POLÎCE 3l3
qu'il n'en est entré que cinq dans le ménage et que malgré ce secours, il y a huit jours qu'elle en est aux expédients.
Enfin, quelle doit encore 2.000 livres à la Gorbin, tapissière et 400 à 500 tant au nommé Gelé qu'à différents autres revendeurs à la toilette qui l'assaillent journellement pour en être payé.
1754, 4 février.
Il court, dit-on, dans le public, une chanson infâme sur la demoiselle La Ghanterie. On la croit de la composition du chevalier de Maupeou et de celle de la demoiselle Gondrez, actuellement ennemie jurée de la demoiselle La Ghanterie. Le sujet roule principalement sur ce que celle-ci a donné la vérole au duc de Montmorencv. Sans vouloir garantir le fait, tout le monde assure que ce seigneur est dans un état critique et qu'il lui en a l'obligation. Quant à la chanson, il n'a pas encore été possible de se la procurer.
Maintenant la demoiselle La Ghanterie et Dallière sont inséparables. Dimanche dernier elles furent ensemble au bal de l'Opéra et aujourd'hui, lundi, elles vont à la Gomédie-Française.
Les ennemies de la demoiselle La Chanterie répandent que pour 12 livres elle fait des visites en ville.
Du 6 du dit mois.
Quelque obscène et mauvaise que soit la chanson dont il est parléci-devant, ona cru ne devoir
point négliger d'en tirer copie sur celle écrite de la main de la demoiselle Gondrez. La voici :
Air : Paris est Roy ; mon cœur est à moi.
Méfiez-vous du c...
De La Chanterie, Il a pourri le v...
De Montmorency.
La putain, dit-on, Pour un patagon Se livre, sans façon, Jusqu'au marmiton :
Au Bordel, La donzelle A tous venant bon Lève son jupon.
Méfiez-vous. etc.
Sans vouloir décider si tout ceci est calomnie ou médisance, on observera, en passant, que ce soir, 6 février, on faisait force ptisane chez la demoiselle La Chanterie,
1754, 9 février.
Jeudi dernier, 7 de ce mois, les demoiselles La Chanterie, Dallière et Chevrieront été souper chez M. de la Poupelinière et ont eu chacune un louis, ce qui est venu fort à point pour la demoiselle La Chanterie, car n'ayant pas un morceau de bois ni d'argent pour en avoir, elle attendait le dégel
avec grande impatience. Elle en a fait venir une voie le lendemain matin.
Par représailles, il court une chanson sur la Gondrez. On soupçonne le président de Tourmont et Dallière d'en être les compositeurs, mais il n'a pas encore été possible de se la procurer. Elle est sur Fair des Pendus.
Du 14 du dit mois ; huit heures et demie du soir.
Ce soir, il y a de grands préparatifs pour un souper chez la demoiselle La Chanterie. On n'a pas pu savoir pour qui il est destiné. Celui qui en est l'ordonnateur est un gentilhomme de M. le duc d'Orléans, mais son nom est encore un mystère. Il dit, il y a quelques jours, étant à souper chez la demoiselle Ghevrier, que le prince paraissait devoir tourner du côté de la demoiselle La Chanterie, que si son maître le consultait à ce sujet, il était bien éloigné de l'en dissuader, et comme elle n'a point été aujourd'hui à l'Opéra, ses compagnes ont tenu entre elles des propos qui cadrent assez avec ce que nous venons d'avancer.
1754, 25 février.
Vendredi dernier, 22 de ce mois, les demoiselles La Chanterie et Dallière furent dîner avec deux étrangers au Bois de Boulogne et Ton tient que cette partie leur a valu à chacune un louis. Il faut convenir que la denrée n'a jamais été à si bon compte, car pour un louis, la demoiselle La Chan-
terie avais mis tous ses diamants ; mieux lui aurait valu d'y aller plus simplement, elle n'aurait pas perdu une pendeloque de ses boucles d'oreille.
Autre observation. On trouve à redire, ou plutôt Ton suspecte fort une nouvelle façon de cracher que la demoiselle La Ghanterie a adoptée depuis peu, parce que, pour accélérer, elle tient continuellement son mouchoir dans son manchon. En vérité, il ne sera bientôt plus permis d'être sujet à la pituite.
1754, 4 mars.
Si d'un côté la demoiselle La Ghanterie a du guignon, de l'autre elle est heureuse pour les gros lots, car sans compter ceux que la médisance lui adjuge si souvent, elle vient de gagner celui de la loterie que la demoiselle de Lorge avait faite. Il consiste en une boîte de jaspe sanguin montée en or, enrichie de sept à huit diamants, estimée pour le présent 1.800 livres. On dit pour le présent parce que dans le temps que la demoiselle de Lorge l'a gagnée, on l'estimait 1.000 écus.
Le fond de cette loterie était de 4.050 livres en argent et de 675 billets à six livres l'un.
Il y avait quatre lots.
Le premier a donc été gagné par la demoiselle La Ghanterie. Le second, qui était une tenture de damas jaune encadrée de petit point, est échu à M. de Montamant, gouverneur du Palais-Royal. Le troisième, un sopha de damas vert. Le qua-
trième et dernier, un autre sopha de damas cramoisi ; tous deux garnis de leur oreiller. Ce dernier lot est tombé à la demoiselle Victoire (Gabet), danseuse à l'Opéra, mais on ne sait qui a eu le lot précédent.
Le tirage s'est fait avant hier, 2 mars, dans la salle du magasin de TOpéra, rue Saint-Nicaire.
Quant à ce qui concerne la demoiselle LaChanterie, on ne lui connaît encore personne de fixe ; voilà plusieurs visites que lui rend M. le comte de Ghoiseul-Beaupré, ci-devant colonel du régiment de Flandre, aujourd'hui brigadier des armées du roi et inspecteur général de l'infanterie, demeurant faubourg Saint-Honoré proche le boulevard, mais cela ne ressemble encore à rien. Ce soir, on l'a vu monter chez elle à huit heures et il n'en est sorti qu'à dix.
M. le comte de Ghoiseulest veuf ;il ne lui reste qu'une fille de son mariage.
1754, 14 mai.
Pendant le court règne de la demoiselle LaChanterie,le duc de Montmorency lui avait fait présent d'une petite levrette et c'était peut-être tout ce qui lui restait de cette bonne fortune lorsqu'il la lui envoya demander samedi dernier par son coureur. Elle allait la lui remettre sous la condition que ce ne serait pas pour en disposer en faveur de sa rivale, si le nommé Saint-Louis, son domestique, ne s'y fut opposé, disant pour ses raisons que
M. le duc lui était redevable d'une paire de manchettes brodées du prix de 54 livres et que lorsqu'il les lui aurait payées, il laisserait aller la chienne. Le duc, peu satisfait de cette réponse, renvoya sur-le-champ son coureur avec un autre domestique chargés d'ordres plus précis. Mais Saint- Louis, de l'avis même des domestiques du duc, auxquels il alla parler, insista toujours sur son paiement avant de lâcher prise ; et bien lui en a pris, lui dirent les autres, car jamais il n'en aurait rien eu.
Dès le même jour, le duc envoya la chienne à la demoiselle Astraudi.
1754, 19 décembre.
Hier au soir, le gouverneur et le procureur du prince de Lubomirski se transportèrent chez la demoiselle La Chanterie,à l'effet de prendre avec elle les mesures convenables pour liquider les dettes que ce prince lui a, dit-elle, occasionnées, et singulièrement, retirer les pendeloques de diamant qu'elle a mises en gage pour lui fournir de l'argent ; mais ils n'ont point statué sur des frais à venir, cependant indispensables. Elle se dit grosse d'environ trois mois des œuvres du prince. Mais Ton sait, au contraire, que c'est de la façon du nommé Saint-Louis, son valet, qui est depuis longtemps en possession de cet honneur et qu'au lieu d'être grosse de trois mois, elle Test de quatre à cinq.
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1755, 1er janvier.
Le prince de Lubomirsky n'est point venu à Paris, le 17 du mois dernier, ainsi que le bruit en avait couru. La demoiselle La Ghanterie qui y avait donné lieu est enfin convenue qu'elle avait seulement reçu de lui une lettre de Bruxelles par laquelle il lui réitère qu'elle ne perdra rien avec lui. Mais il est vrai que le nommé Saint-Louis, domestique de la demoiselle La Ghanterie, est parti en poste à franc étrier, le vendredi suivant 20 du dit mois, pour aller joindre le prince à Bruxelles, d'où il doit aller avec lui en Pologne.
Par cette lettre dont on vient de parler, le prince fait espérer à la demoiselle La Chanterie, qu'il sera à Paris dans six mois d'ici; c'est pourquoi il Finvite à ne point s'engager avec d'autres, dans la disposition où il est de renouer avec elle et de lui faire un parti.
Le départ précipité du prince, ajoute la demoiselle La Ghanterie, n'a jamais eu de trait avec le dérangement de ses affaires quoiqu'il dût beaucoup. Ce nTa été, dit-elle, qu'à l'occasion d'un combat singulier qui s'est passé entre lui et une personne de la première distinction dont le nom est un mystère, qu'il s'est déterminé à sortir pour un temps du royaume. Cette anecdote que l'on tient seulement de la demoiselle La Ghanterie pourrait bien être susceptible de l'impression qu'elle donne à tout ce qu'elle dit.
1755, 10 octobre.
La demoiselle La Ghanterie qui est accouchée le 12 mars dernier, est encore grosse de trois mois. On ne sait trop à qui en attribuer l'honneur. Depuis quelque temps le marquis de Gabriac vient presque tous les jours chez elle et on tient qu'il n'y a que lui qui fournit aux frais du ménage ; mais on y voit aussi venir, à son insu, avec beaucoup d'autres, un certain baron de Solm, secrétaire de feu M. le comte de Bellegarde. Ce baron a la réputation de rendre service au beau sexe et de maquignonner des intrigues. Il négocie aujourd'hui, à ce qu'on assure, une affaire de ce genre auprès de la dame de Verneuil que M. le marquis de Marigny vient de quitter, en faveur de M. le comte de Vitzhum, envoyé extraordinaire du roi de Pologne, électeur de Saxe, à la place de feu M. le comte de Bellegarde.
Quant à M. de Gabriac, ses liaisons avec la demoiselle La Ghanterie n'empêchent pas qu'il ne fasse toujours bon ménage avec la demoiselle Meunier, de laquelle il a plusieurs enfants ; il se peut faire aussi qu'elle ignore cette intrigue. Ils demeurent ensemble rue du Hasard, dans une maison appelée l'hôtel de Londres, tenue autrefois garnie par le père des demoiselles Gallodier.
1755, 23 octobre.
Hier, le marquis de Gabriac donna à la demoiselle La Ghanterie pour 25 louis de dentelles, c'est la dame Gelée, revendeuse à la toilette, qui a fait cette fourniture.
1755,21 novembre.
La demoiselle La Ghanterie est en terme d'accommodement, à Tinsu de M. de Gabriac, avec le sieur Pegliony qui, depuis huit jours, vient de recevoir deux lettres de change de 6.000 livres chacune, desquelles il promet de faire, en sa faveur, distraction de 4.000 livres. Gomme la demoiselle La Ghanterie a le cœur excellent et qu'elle peine elle-même de voir languir les gens, an croit qu'elle a déjà commencé à fournir de la marchandise à compte de cette somme.
Le sieur Pegliony demeure rue du Hasard même maison que le sieur Ghabert. 11 y a trois ans qu'il est à Paris. II y vint fondé de procuration de Télecteur de Bavière à l'effet de suivre un procès considérable entre cet électeur et le prince de Grimberghes. A cette occasion, il prit la qualité de chargé d'affaires de l'électeur de Bavière, mais il a quitté ce titre depuis que M. de Wan- Eyck, envoyé de Liège, prend aussi celui d'envoyé extraordinaire de la cour de Munich.
Le sieur Pegliony est lieutenant-colonel au service de l'électeur.
1756, 31 mars,
Quoique le sieur Pegliony, chargé icy des affaires de l'électeur de Bavière, fasse beaucoup de dépense pour la demoiselle La Ghanterie qui tire encore parti du marquis de Gabriac et que M. le comte de la Marche soit ou tout au moins paraisse fort attaché à la demoiselle Coraline, actrice de la Comédie-Italienne, il y a du moins lieu de le soupçonner d'infidélité. Lundi dernier, 29 de ce mois, il a soupe tête à tête à sa petite maison de la Barrière Blanche avec la demoiselle La Ghanterie qui n'est rentrée chez elle qu'à trois heures du matin. Au rapport de Mondon, c'est pour la seconde fois depuis un mois.
1756, 10 décembre.
La semaine dernière, M. de Montgeron a fait présent à la demoiselle La Ghanterie d'un huillier d'argent qui a coûté 400 et tant de livres.
1757, 18 février.
Le dimanche, 6 de ce mois, la demoiselle La Chanterie est accouchée d'une fille qui a été baptisée te même jour à Saint-Roch, sa paroisse, sous le nom de Louise-Julie, père inconnu, ainsi qu'il résulte de l'extrait ci-joint.
Le parrain a été le sieur Pierre Mayer, secrétaire du cabinet des médailles du roi :
La marraine demoiselle Louise-Julie Frossart, fille majeure (c'est la demoiselle Masson, aussi danseuse à FOpéra).
M. Parât de Montgeron est toujours dans la persuasion que cet enfant est de sa façon ; cela peut être. En conséquence, il en prend soin ainsi que de la mère.