EXTRAIT DES REGISTRES DES BAPTÊMES DE L'ÉGLISE ROYALE ET PAROISSIALE
de Saint-Germain-F Anxerrois. à Paris
Du samedi septième avril mil sept cent cinquante-trois fut baptisé François, fils de Henry - Edouard Neuniarck, milord, et de MagdeleineLany, sa mère, rue Fromenteau, présenté par Mm8 Cézille, maîtresse sage-femme, demeurant au Marché- Neuf. Le parrain David Stormond, gentilhomme ; la marraine, Louise Lany, fille majeure. L'enfant est né aujourd'hui, et ont signé : le père absent. Signé : Louis, femme Lany, Gézille ; Brumant, vicaire.
Délivré par moi soussigné, prêtre, docteur de Sorbonne, curé de la dite église, le deux mai mil sept cent cinquante-trois.
Rausnay.
La demoiselle Lany demeure de ce terme courant, rue Neuve-des-Petits-Champs, presque visà-vis M. de Boulogne, dans une maison à porte cochère, au premier sur le derrière, où elle a pour 600 livres de loyer. La demoiselle Duperray l'a remplacée dans son appartement de la rue Fromenteau. On ne sait encore à quoi elle s'y amuse.
Milord Huntington est venu à Paris, il y a environ un mois ou cinq semaines, mais il n'a point été chez la demoiselle Lany. Elle a été lui rendre deux ou trois visites rue du Colombier, chez La Cour, tenant hôtel garni, où il était logé, et l'on assure qu'il ne lui a point touché dans la crainte, dit-on, de lui faire encore un enfant ou qu'elle ne le lui attribue ensuite gratuitement.
Il a fait, à ce que Ton ajoute, 3.000 livres de rente sur la tête de chacun des deux enfants, qu'il a eus d'elle et en cas de mort, réversibles à la mère. Le dernier né est en nourrice dans Fîle Saint-Louis ; l'autre est à la maison. Il est d'une santé fort délicate, le visage rempli de boutons et l'on doute fort qu'il vive. Avant le départ du milord qui n'est resté ici que huit jours, il a fait présent à la mère d'une tabatière d'or, de six couverts d'argent et de quatre plats de même matière.
Quoiqu'elle lui ait bien protesté qu'elle n'avait d'attachement que pour lui, on sait par la voie de Marguerite, cuisinière et de La Montagne, laquais de la demoiselle Lany, qu'elle a enlevé, depuis quatre à cinq mois, M. Boutin, maître des Requêtes, à la demoiselle Rez, sa camarade, qui n'en est pas encore consolée. Elle jouit toujours de sa conquête, mais cette intrigue est tenue fort secrète. M. Boutin y vient deux à trois fois par semaine, à pied, parce qu'il laisse son carrosse à l'écart. Il donne 500 livres par mois à la demoiselle Lany et ne couche jamais chez elle.
1754, 15 janvier.
On assure que la demoiselle Lany est grosse pour la troisième fois, d'environ quatre mois et Ton attribue celui-ci à M.Boutinde laColumière, maître des Requêtes, rue de Richelieu, près le culde-sac de Menars ; du moins, on ne lui connaît pas d'autre intrigue que celle-là, depuis environ un an que JM. Huntington est retourné en Angleterre.
1754, 6 mars.
Depuis quelques jours, la demoiselle Lany est courtisée de près par un étranger fort riche, d'une assez jolie figure, petit, bien fait, âgé de vingt à vingt-et-un ans. On ne peut affirmer qu'il y ait déjà des conventions de faites entre eux et si M. Boutin de la Golumière aura le dessous, mais on voit souvent l'autre venir chez la demoiselle Lany.
Cet étranger se nomme milord Prospocque et comme la prononciation de son nom n'est pas absolument facile, la dame Puvigné, la mère, l'a surnommé milord Trousse-cotte. Il est, depuis environ cinq mois, à Paris, logé rue de Gondé chez le nommé Leblanc, où il tient un appartement garni de 600 livres par mois. Il a équipage, huit chevaux, tant de carrosse que de selle et huit à neuf domestiques.
Leblanc a souvent des étrangers de distinction
logés chez lui, néanmoins, on n'a pu jusques ici l'assujettir à se conformer aux règlements concernant les hôtels et chambres garnies. Il était ci-devant maître d'armes à Versailles. 11 a deux grandes filles au couvent de la Présentation, rue des Postes, dont une est fort jolie. On la dit mariée clandestinement avec milord Harvès qui a pareillement demeuré chez lui il y a quatre à cinq ans.
1754, 22 août.
11 y a environ deux mois que milord Powerscot, Anglais, a quitté la demoiselle Lany pour se tourner du côté de la demoiselle Clairon, actrice de la Comédie-Française, et depuis cette époque la demoiselle Lany a fait la conquête de M. Berge^ ret, receveur général des finances de Montauban, cloître Germains de l'Auxerrois, fils du fermier général de ce nom.
M. Bergeret est veuf depuis trois ou quatre ans. Il donne 100 pistoles par mois à la demoiselle Lany et vient trois à quatre fois par semaine lui rendre visite.
11 y a lieu de croire qu'il a totalement quitté la demoiselle Lambertiny. Il est de retour aujourd'hui depuis quinze jours qu'il était parti pour aller à la campagne.
1755, 26 juin.
Depuis environ deux mois, la demoiselle Lany a fait la conquête de M. de Fontpertuis, ferjnier
général et intendant des Menus, rue du Bouloy. 11 lui donne 25 louis par mois. Il va chez elle trois à quatre fois par semaine et il y mange de temps en temps.
La demoiselle La Rivière 91 actrice de l'Opéra.
La demoiselle La Rivière, nouvelle actrice de l'Opéra, a débuté le 21 octobre dernier avec assez de succès par un rôle de Bergère. Elle avait déjà paru trois ans auparavant dans les chœurs sur ce théâtre, mais ayant eu le malheur de faire un enfant, le sieur Francœur, sous lequel elle n'avait pas voulu passer à l'essai, lui fit un crime capital de cette peccadille : elle fut remerciée.
Peu de temps après, elle partit pour Montpellier et elle a chanté au concert de cette ville jusque vers le mois d'avril dernier qu'elle est revenue à Paris, en assez bon ordre, ce qui fait présumer qu'elle avait quelqu'un là-bas. Ici il n'en est pas encore question ; d'ailleurs elle n'est point jolie; petite, assez bien faite cependant, les cheveux châtain foncé, les sourcils noirs, le menton de galoche, les yeux assez bien, fort maigre, âgée d'environ vingt-huit ans ; elle a le maintien
fort modeste. Ses camarades disent qu'elle fait encore la révérence en religieuse.
Sa mère, veuve du nommé La Rivière, était sage-femme, rue des Boucheries-Saint-Honoré. Quoiqu'elle n'eût que cette fille, elle n'avait jamais pu la souffrir. Par un effet bizarre de la nature ou si l'on veut de l'esprit féminin, huit années d'absence furent suffisantes pour la faire revenir de cette aversion au point qu'on assure qu'elle n'est morte, il y a trois ans, que du plaisir qu'elle eût de revoir sa fille et que, cette révolution fût si considérable qu'elle n'a fait que languir depuis l'instant de cette entrevue jusqu'à celui de sa mort.
Par cet événement sa fille a hérité d'un mobilier assez considérable outre 400 livres de rente perpétuelle qu'elle s'était fait. Gela joint à 800 livres que la demoiselle La Rivière retire de l'Opéra, savoir 600 livres sur l'Etat des appointements et 200 livres de gratification, elle se voit en état de vivre en attendant mieux.
Elle occupe le même appartement que sa mère, rue des Boucheries-Saint-Honoré. Elle vient de se donner un lit de damas tout neuf.
La demoiselle Laurendin 92
la cadette, ci-devant danseuse à la Comédie-Française.
1756, 15 octobre.
La demoiselle Laurendin la cadette, ci-devant danseuse à la Comédie-Française, et qui était entretenue par le Bailly de Saint-Simon, vient d'épouser canoniquement le sieur Damoreau, violon, avec lequel elle meurt de faim. Cependant elle dit qu'elle veut présentement vivre en honnête femme. Elle porte même dès à présent le scrupule jusqu'à ne plus vouloir aller jouer la Comédie au Temple,
La mère demeure avec sa fille et son gendre, rue Neuve-Saint-Eustache,chez un maître maçon, au troisième, entre l'hôtel de Strasbourg garni et celui de Carignan. On assure que cette fille tombe du haut mal.
Sa sœur aînée joue la Comédie à Marseille.
C'est par erreur qu'on a dit dans la feuille du
7 mai 1755 que leur père était mort; on a appris depuis qu'il a un emploi de 600 à 700 livres à la Douane. Il en est pourvu depuis une vingtaine d'années, mais il ne voit ni sa femme, ni ses filles.
Demoiselle Ledoux 93 danseuse à la Comédie-Française*
1756, 17 décembre.
La demoiselle Ledoux, danseuse, est sur son neuvième mois de grossesse et n'attend pour ainsi dire que le moment d'accoucher. Lundi dernier, à une heure après minuit, on crut que ce serait une affaire faite. Quelqu'un dont on n'a pu savoir le nom se disant instruit, quoiqu'il le fût fort mal, vint faire relever M. Titonde Villotran, conseiller au Parlement, amant de cette fille, chez laquelle il couche ordinairement, pour lui annoncer qu'il eût à pourvoir à sa sûreté, qu'il y avait eu des ordres du roi d'expédiés pour mettre à la Bastille tous ceux qui avaient signé Farrêté du 13 de ce mois, que comme il était de ce nombre, il n'avait pas un instant à perdre et qu'il était certain que cette opération devait se faire pendant la nuit.
Tel absurde que put être l'avis, il jeta néanmoins l'alarme dans le ménage et la demoiselle
Ledoux se trouva très mal. Dans toute autre conjoncture, je pense que le premier soin de M. Titon eût été d'envoyer chercher un accoucheur et une sage-femme ; mais au lieu de cela, il ne songea qu'à sa propre conservation, en sorte qu'un instant après il m'honora de sa visite, de laquelle je me serais fort bien passé. Heureusement pour moi qu'il ne fut guère plus d'une heure à me mettre au fait du sujet de sa terreur panique. Je le rassurai autant qu'il me fut possible, mais, malgré tout ce que je pus lui alléguer pour le tranquilliser, je doute qu'il ait eu le courage de retourner coucher chez sa maîtresse. Nous nous quittâmes à plus de deux heures du matin.
1756, 31 décembre.
La demoiselle Ledoux est accouchée la nuit du samedi au dimanche, 26 de ce mois, à deux heures du matin, d'un garçon qui a été baptisé le même jour, à huit heures du soir, à Saint-Sulpice, sa paroisse, sous le nom de Louis-Antoine Titon de Villotran, père présent. Le parrain a été le sieur de Ghateaurenard et la marraine la demoiselle La Court, maîtresse de M. Ghoart des Brosses, conseiller au Parlement ; cet enfant est encore à lamaison. On attend l'arrivée delà nourrice qui est d'une lieue par delà Essonnes. M. Titon doit en prendre soin et faire à la mère pour se étrennes 600 livres de rente viagère.
La demoiselle Leduc 9*
1753, 1« août.
La demoiselle Leduc cadette, ci-devant danseuse à l'Opéra, demeure rue de Richelieu, près le boulevard.
Elle est née à Paris, fille du nommé Leduc, ci-devant Suisse du Luxembourg, à la porte de la rue d'Enfer. Ce poste est actuellement rempli par Underwal qui a aussi deux jolies filles, mais on ne croit pas qu'elles aient encore eu d'aventures.
La demoiselle Leduc, grande, brune, bien faite, 3as jolie ; en revanche on lui donne de Fesprit ; âgée au moins de trente-quatre à trente- cinq ans-
Elle, ainsi que sa sœur aînée, ont été çatins presque en sortant du berceau, car celle-ci (rainée), avant Fâge de treize ans, fut débauchée par Recolin, chirurgien, et comme elle était extrêmement gênée dans les rendez-vous qu'ils se donnaient, elle ne trouva pas d'expédient plus sûr, )our avoir un peu plus de liberté, que celui de lébaucher sa sœur cadette. Elle y réussit et l'accoupla dans ce temps-là avec un nommé Lam-
bert, beau garçon, alors laquais ou valet de cham. bre d'un seigneur étranger dont la tradition ne nous a pas conservé le nom. (Ce Lambert est actuellement attaché au prince de Turenne.) C'est lui qui veillait sur la conduite de la demoiselle Verrière l'aînée, sa maîtresse, lorsqu'elle demeurait rue Montmartre. Pour répondre même plus sûrement du trésor qui lui était confié, il couchait dans une chambre à côté de la sienne; et je crois, si je ne me trompe pas, que le drôle mangeait le lard.
Bientôt après, elles quittèrent la maison paternelle, chacune tira de son côté et fut au premier venu. La cadette, dont il s'agit ici, passa d'abord, ainsi que son aînée, sous la majeure partie des laquais à la quarantaine, domestiques ambulants! qui roulent dans les hôtels garnis. Cette époque| leur fut même rappelée publiquement par la demoiselle Mortagne, au jour qu'elles se promenaient| aux Tuileries avec M. de Polignac, premier gentilhomme du comte de Clermont 4 qui voulail s'égayer et amuser ces demoiselles aux dépens d< la Mortagne ; mais le bon mot coûta cher à eett< dernière, car elle fut arrêtée de l'ordre du roi el conduite à l'hôpital, le 2 juillet suivant, ainsi que Polignac lui avait promis. Néanmoins (grâe< aux bontés du magistrat, qui veille avec tant d< vigilance sur toutes les parties qui peuvent intéresser la justice) elle n'y est restée qu'environ ui mois ou cinq semaines.
1. C'était le 12 juin 1749, jour de l'octave de la Fête-Dieu.
Pour revenir à la demoiselle Leduc la cadette, après avoir été longtemps aux pièces de 24 sols, quelquefois à meilleur marché, elle trouva le sieur Desbrosses qui lui fit quelque bien ; avec ce secours, elle prit un maître de danse, par le moyen duquel elle fit la connaissance de Malter, alors maître des ballets de FOpéra, qui la fit entrer au magasin et lui donna lui-même des leçons.
Ce qu'elle retirait de Desbrosses, joint aux petits profits de son détail, qui allait toujours son train, car il s'en fallait, dit-on, de deux ou trois douzaines d'autres que Desbrosses ne fût seul, la mit en état de se débarbouiller et de s'afficher sur un meilleur ton. Effectivement, peu de temps après, elle fit la connaissance du duc d'Epernon2, qui, Tayant vue un jour à la messe des Feuillants, la trouva à son gré et la fit suivre par un de ses laquais, qui lui proposa un rendez-vous de la part de son maître. La demoiselle Leduc n'eut garde de refuser cette bonne fortune. Le ducd'Epernon soupa avec elle dès le soir même et la prit en amitié. Gomme il avait beaucoup de crédit à l'Opéra, dont le duc d'Antin, son aïeul, avait eu jadis la direction, il Fy fit entrer.
C'était vers l'année 1732 ou 1733. A peine y fut-elle entrée qu'elle débuta par un coup d'éclat, en enlevant à la Saint-Germain, sa compagne, qui
2. Louis de Pardaillan de Gontrin, petit-fils de M. le duc d'Antin, Surintendant des bâtiments du roi, gouverneur de l'Orléanais, etc., né le 9 novembre 1707, mort le 9 décembre 1743.
passait alors pour la plus jolie catin du tripot, le marquis de Vassé, son amant. La Saint-Germain en fut au désespoir ; après avoir, en vain, mis tout en œuvre pour ramener son infidèle, elle s'en prit à sa rivale, et l'ayant attendue quatre heures sur le théâtre de FGpéra qu'elle choisit pour son champ de bataille, elle lui sauta aux yeux dès qu'elle la vit venir. La Leduc, qui n'avait pas plus qu'elle les mains gourdes, se mit en défense et lui riposta de la belle façon en sorte qu'elles avaient déjà eu le temps de se bien tignonner lorsqu'on vint les séparer. L'affaire ne fut malheureuse, à tous égards, que pour la Saint-Germain; non seulement elle perdit son amant, mais les coups de griffes qu'elle reçut de son adversaire l'empêchèrent pendant plus de huit jours de reparaître sur le théâtre.
La Leduc en fut quitte pour quelques poignées de cheveux et dansa à son ordinaire.
Après cette aventure triomphante, qui lui fit beaucoup d'honneur, elle devint la fille de spectacle la plus à la mode. Le marquis de Vassé étant mort, elle mit ses faveurs à un si haut prix qu'il n'y eut que le président de Rieux en état de les payer. Des bijoux : 80.000 livres tant en meubles qu'en vaisselle d'argent, furent le pot-devin du marché qu'il conclut avec elle, et ensuite, il fit en sa faveur bien au delà de ce qu'il avait fait pour ses autres maîtresses. Leur union ne fut point infructueuse. Au bout d'un an (c'était en 1740) la demoiselle Leduc accoucha d'une fille
dont elle prend beaucoup de soin. C'est le seul enfant qui soit provenu de cette intrigue.
Le président vécut encore assez tranquillement avec sa maîtresse jusqu'à la fin de 1741, et il continuait de Faccabler de biens, lorsque le comte de Clermont,qui avait la demoiselle Camargo, devint amoureux de la Leduc et jeta un dévolu sur elle. D'abord, ce ne furent que de petits soins, ensuite on en vint à une déclaration en forme. La belle se fit prier longtemps sans vouloir se rendre, objectant toujours (et pour raisons) la reconnaissance qu'elle devait aux procédés généreux du président. Ce véhicule plus fort que son ostentation ne rebuta pas le prince. Après avoir fait mouvoir toutes sortes de machines il lui détacha l'abbé Leblanc qui la détermina à donner un rendez-vous au prince. Le mariage y fut, dit-on? consommé, et il continua à la greluchonner pendant quelque temps. Souvent même, il était réduit à se cacher ou à se dérober par une fausse porte, lorsque le président (qui en savait bien quelque chose et qui était assez fol pour vouloir lutter contre lui) arrivait ; mais enfin, rebuté de jouer un personnage qui ne lui convenait pas, il signifia un jour à la demoiselle Leduc, sur l'esprit de laquelle il avait déjà su prendre l'ascendant, qu'il fallait absolument congédier le président, et menaça même ce dernier de lui faire un mauvais parti s'il osait jamais remettre les pieds chez sa maîtresse. Le pauvre président fut pétrifié d'un pareil arrêt ; mais que faire con-
tre un rival de ce rang et capable surtout d'effectuer ses promesses? Il prit donc le parti le plus sage, ce fut celui de se retirer et pour faire crever de dépit son infidèle, il prit à ses gages la demoiselle Camargo que le prince venait de quitter, et d'entrée de jeu il lui envoya une écuelle d'or avec la soucoupe de même métal et 1.000 louis d'or. De proposer ici que la demoiselle Leduc fut insensible à ce trait qui caractérisait le président, ce serait en imposer, elle qui a toujours été fort intéressée ; mais ses regrets devenaient inutiles, elle était entre les mains d'un homme qui ne lâche pas la prise aisément lorsqu'il se pique au jeu, et même, pour mieux assurer sa conquête, on tient que le prince, par le conseil de l'abbé Leblanc plus docte sur cet article qu'en matière de religion, emprunta à sa maîtresse tout l'argent qu'elle pouvait avoir alors qu'il lui a, à la vérité, bien rendu au centuple dans la suite, outre que l'on prétend qu'elle lui coûte plus de 20.000 livres par an.
Dix-huit mois après, la demoiselle Leduc accoucha d'une fille qui est morte il y a trois à quatre ans. Cet incident redoubla la tendresse du comte pour sa maîtresse. Elle devint absolue dans la maison et fit tout ce qu'elle voulut. Les personnes, même de qualité, qui composent la cour du prince, se sont accoutumées à plier sous les caprices de cette fille, et ils ont pour elle toutes les déférences que l'on aurait pour une honnête femme*
Depuis près de douze ans, cette union se soutient avec tous les agréments de la nouveauté. Il n'y a eu qu'une légère altération dans leurs amours, occasionnée par la demoiselle Deschamps, aujourd'hui danseuse à FOpéra, avec laquelle le comte s'amusa à l'armée pendant la campagne de 1746, mais ce fut un feu de paille ; à son retour à Paris, il est rentré sons les lois de la demoiselle Leduc.
Personne n'ignore qu'il fait éclairer la conduite de cette fille de très près ; néanmoins, indépendamment de quelques petites infidélités fort secrètes qu'elle lui a faites, il y a quelques années (c'était en 1749) avec le sieur Dubois Jourdain, écuyer de main chez le roi, demeurant rue Saint- Marc près de celle de Richelieu, on en rapporte une toute nouvelle, arrivée la semaine dernière. Le prince était à Compiègne, la demoiselle Leduc était à Berny et se promenait, dit- on, dans les bosquets avec le sieur de Laujon (fils de Laujon, procureur au Parlement) secrétaire du comte de Glermont connu par différents ouvrages (Eglée, Daphnis et Chloé, représentés sur le théâtre de l'Opéra). Apparemment que le lieu leur plût et que l'eau leur vint à la bouche, puisque M. de Montazet, gentilhomme du prince, qui était aussi à Berny ce jour-là, les surprit, comme dit Rabelais, faisant la bête à deux dos et se frottant leur lard. Cette aventure est aujourd'hui divulguée par toute la maison ; il n'y a guère que le prince qui l'ignore.
La demoiselle Leduc est propriétaire de la maison qu'elle occupe rue de Richelieu, et elle la tient des bienfaits du prince. Sa sœur aînée demeure avec elle. On en donnera la feuille au premier ordinaire.
La demoiselle Legrand 9 rue Sainte- Anne .
1753, 19 mal
Le sieur Legrand de Melleray, intendant des finances de M. le duc d'Orléans, rue Sainte- Anne, vis-à-vis les Nouvelles Catholiques, aune fille unique, âgée de dix-huit à dix-neuf ans, qui n'est du tout point jolie, mais assez bien faite et à laquelle il a donné beaucoup de talent et d'éducation.
Un certain marquis de la Ferrière venait dans cette maison. La demoiselle Legrand prit du goût pour lui et le lui fit connaître. Il sut en profiter et à l'aide de la femme de chambre, nommée Jourdeuil, qui portait les lettres de sa maîtresse au marquis et en rapportait les réponses, les affaires en peu de temps allèrent grand train. Déjà deux fois cette soubrette avait introduit le marquis nuitamment dans la chambre de sa maîtresse, et il en avait vraisemblablement tiré parti, lorsque le sieur Legrand s'avisa de soupçonner quelque chose de cette intrigue. Pour éclaircir ses doutes il en-
ferma sa fille d'un côté, la chambrière de l'autre et les tint sous la clef pendant sept à huit jours. Mais cette dernière n'ayant rien avoué, quoiqu'elle ait été vivement questionnée par un prétendu commissaire (du moins en avait-il la robe), le sieur Legrand la mit à la porte. Cette aventure est arrivée pendant le carême dernier.
C'est ici qu'on pourrait appliquer le proverbe qui dit qu'ordinairement les bons chiens chassent de race. Des personnes bien instruites assurent que la dame Legrand, mère de la demoiselle en question, a été par un jugement diffamant chassée ignominieusement de la ville de Besançon, où elle est née d'une famille plus qu'obscure, pour raison de ses prostitutions scandaleuses. Quant au sieur Legrand on ne peut lui refuser de l'esprit; on prétend même qu'il en a un peu plus que de conscience. Quoi qu'il en soit, c'est un homme qui a été l'artisan de sa fortune, car de simple clerc de procureur de campagne, époque à laquelle il a épousé cette femme qu'il a tenue fort longtemps, à Paris, dans un grenier, faute de moyens pour lui donner un appartement plus commode, il est devenu progressivement premier commis de M. de Laugeois, intendant des finances de feu M. le duc d'Orléans; ensuite intéressé dans les domaines et bois de cette maison et finalement intendant luimême. Aujourd'hui, il doit être fort à son aise, avec d'autant plus de raison qu'il ne voit personne, et qu'il porte l'économie jusqu'à la lésine.
La dame Le Kain 96 femme de Le Kain, comédien français.
1751, vendredi, 3 décembre.
Mme Le Kain est née en Bourgogne, fille du sieur Sirot, procureur fort habile, mais très dérangé. Il est venu s'établir à Paris il y a environ dix-sept ans. Sa femme était jolie et n'avait pas plus de seize ans. Elle n'en avait pas treize quand elle s'est mariée. Ils logèrent, en arrivant à Paris, près la place Royale.
Le sieur Leroy, présentement greffier au Parlement, devint amoureux de la dame Sirot qui était jeune et jolie et se mit en pension chez elle. Le mari en fut jaloux et chercha à se venger des infidélités de sa femme et donna tellement dans la débauche qu'en peu de temps, il dissipa le peu de bien que sa femme lui avait donné en mariage.
Quelque temps après, succéda au sieur Leroy le nommé Regnard, employé dans les vivres et qui est présentement huissier au Châtelet. Le mari laissait constamment la liberté à sa femme de s'a-
muser avec ses amants, et prit le parti de prendre un emploi pendant les dernières guerres, dans les vivres. La dame Sirot est venue se loger dans la rue Saint-Àndré-des- Arts, à l'hôtel de Provence, où logent ordinairement les officiers qui font des recrues à Paris.
MmeLeKain avait environ quatorze ans lorsque le sieur Massol, lieutenant dans le régiment de Rohan, en devint fort amoureux et la demanda en mariage à sa mère. 11 n'eut pas beaucoup de peine d'en obtenir le consentement de la mère et de la famille, mais la fille ne consentit que sur les avantages que lui faisait le sieur Massol qui avait près de cinquante ans.
M. de Villiers, mousquetaire, était amoureux de la jeune demoiselle et entretenait une correspondance secrète avec elle, ce qu'apprit le sieur Massol, et pour la soustraire aux poursuites du jeune mousquetaire, il obligea la famille de sa maîtresse de la mettre au couvent pendant qu'il serait en campagne. C'était en 1747. Elle y consentit d'autant plus facilement que M. de Villiers partait aussi pour aller en campagne et lui fît accroire que le regret qu'elle avait de le voir partir la déterminait à se mettre au couvent tant qu'il serait absent. Elle fut à Rueil, près de Paris, où elle resta six mois, suivant l'intention de son prétendu mari et qui devait après ce temps se marier. L'hiver se passa donc sans que le mariage eut lieu.
M. de Villiers fut le premier qui partit pour la campagne de 1748. Le sieur Massoi le suivit de
RAPPORTS DE POLÎCE 363
près et ne parla plus d'envoyer sa maîtresse au couvent sachant que son rival n'était plus à Paris.
Tous les arrangements étaient pris pour l'accomplissement du mariage à la fin de la campagne.
Je logeais dans le même hôtel et je profitai de l'absence des deux amants de la demoiselle Sirot pour me déclarer son troisième. Elle n' aimait pas avoir le cœur libre. Il m'arriva, sur ces entrefaites, une prolongation de quatre mois pour rester à Paris, ce qui fit un bon effet pour moi. Sachant bien que ma nouvelle maîtresse ne serait pas facile à amuser pendant Fabsence de ses amants, la dame Sirot qui était encore jeune, n'était pas fâchée de s'entendre dire qu elle était aimable. Je lui fis la cour pour gagner sa confiance et le cœur de sa fille. Enfin, peu de temps après, je fus déclaré le tenant de la maison. Les lettres que Mlle Sirot recevait de ses amants m'étaient toutes communiquées. Elle les négligeait même sur la fin et surtout M. de Villiers qui, impatient de ne plus recevoir de nouvelles de sa maîtresse, prit la résolution de demander un congé pour venir à Paris, ce qu'il obtint facilement. La maison du roi était pour lors à Ath et on travaillait à la paix. Il fut fort surpris, à son arrivée, d'apprendre que je lui avais succédé.
On ne manqua pas aussi d'informer le sieur Massol de l'infidélité de sa maîtresse. Ils prirent Fun et l'autre leur parti et je me suis trouvé par conséquent seul possesseur de Mlle Sirot,
3(31 PARIS sotls LOUÎS xv
Après avoir passé ainsi quatre mois j'ai été obligé de quitter Paris pour retourner au régiment. Elle ne fut point informée de mon départ et je partis sans prendre congé d'elle. Elle fut si piquée de mon procédé qu'à peine étais-je au régiment que le sieur Aleaume, présentement greluchon de la Regnault et pour lors lieutenant dans le régiment royal des vaisseaux, prit ma place et voulait Fépouser. Mais la famille de la dite demoiselle, ayant été informée de la mauvaise conduite du sieur Aleaume, fut priée de prendre son parti et la jeune demoiselle fut mise au couvent où elle resta encore six mois.
C'est un oncle qu'elle a qui est officier chez M. le comte de Maurepas qui payait sa pension. Gomme elle était assez jolie et extraordmairement coquette, on lui proposa de jouer la comédie à l'hôtel de Clerniont-Tonnerre. Elle eut bientôt une foule d'adorateurs du nombre desquels était Le Kain et de qui elle fit choix. Elle l'aimait plus par ostentation pour son talent que par amour. Ils se sont aimés constamment pendant un an au bout duquel temps elle devint grosse, et Le Kain Fa enfin épousée à Saint-Séverin, il y a près d'un an, enceinte de six mois.
La famille de Le Kain s'est fort opposée à ce mariage. Il se trouvait fort embarrassé, n'ayant pas l'âge. Il s'est servi d'un expédient pour faire réussir son mariage qui a été celui de prendre le nom et l'âge de son frère aîné et a produit son baptistaire.
La dame Le Kain est grosse de quatre mois de son deuxième enfant. Elle est âgée de près de vingt ans. La peau et la jambe fort belles, assez jolie de figure, extraordinairement coquette, jalouse, ambitieuse et méchante.
Elle a quelque talent pour la comédie et compte débuter aux Français dans le genre de Mn° d'Angeville.
Elle serait fort aise de trouver un entreteneur pour subvenir aux frais de son ambition. Elle assure que son mari n'y trouvera pas à redire. Elle a mis tout en usage, Tannée dernière, pour mettre dans ses filets M. le comte de la Marche.
L'hiver dernier, M. le prince de Gawre, Flamand, en a été fort amoureux. Elle arrive présentement de Bourges où elle a resté six semaines chez son oncle, officier de M. le comte de Maurepas.
Elle a une sœur âgée de quinze ans qui voudrait aussi trouver quelqu'un qui voulût bien acheter son pucelage.
Elle est brune, a de beaux yeux ; elle joue la comédie au Temple chez M. le Bailly de Saint-Simon.
La mère serait fort aise de trouver quelqu'un qui voulut bien la débarrasser de sa fille.
Elle a pour tout bien 600 livres de rente, qu'un de ses frères, qui est établi à Marseille, lui fait. Son mari est mort à Marseille, il y a huit mois, chez ce frère.
La dame Sirot demeure dans la rue du Colombier, vis-à-vis la grille de l'abbaye.
Signé : Buhot.
1751, vendredi 31 décembre.
Le sieur Maray, Américain, amant de la dame Le Kain est toujours fort amoureux d'elle, quoi qu'ils aient déjà eu plusieurs petites difficultés ensemble.
Mais, suivant toutes les apparences, leur intrigue ne durera pas longtemps. Le sieur Maray n'a que 14.000 livres de rente, il n'est pas généreux et Mme Le Kain est fort inconstante et très intéressée.
Il lui a cependant donné dernièrement son portrait enrichi de diamants.
Quoique Le Kain n'ait pas paru jusqu'à présent être fort jaloux, cela n'a pas empêché qu'il n'ait trouvé fort mauvais une petite absence d'un jour et une nuit qu'elle a faite avec son amant.
1753, vendredi 12 janvier.
La dame Le Kain, qui était partie avec sa mère il y a cinq mois pour aller jouer la comédie à Besançon où était sa jeune sœur, en est de retour il y a deux mois. En arrivant dans cette ville, elle enleva à sa sœur le sieur Audibert, danseur à la Comédie. Peu de temps après, elle plut à M. le duc de Randant, commandant de la province de Franche-Comté. Cette intrigue inquiéta beaucoup; le duc devant des égards à une maîtresse qu'il a à Besançon, avec qui il vit depuis longtemps.
Ayant appris d'ailleurs que sa nouvelle maîtresse avait pour greluchon le nommé Camelly, danseur, il se détermina de la renvoyer à Paris. Il lui remit 100 louis et lui donna une chaise et cinq chevaux avec deux de ses gens pour la conduire avec sa mère et avait donné des ordres pour qu'elles fussent reçues dans sa petite maison du faubourg Saint-Laurent n° 23. Elles y demeurent depuis leur arrivée. Elles ont trouvé une maison très bien arrangée et une très jolie diligence qu'on leur avait préparée dont se sert Mme Le Kain. Elle a monté sa maison d'un cocher, de deux laquais et d'une cuisinière. Sa mère demeure avec elle et son mari va souvent lui rendre visite ; depuis qu'elle est arrivée elle a employé en différentes emplettes 200 louis. Elle cherche présentement un appartement à louer dans le faubourg Saint- Germain où elle se propose de mettre 800 livres par an et pour 10.000 livres de meubles. Elle attend avec impatience l'arrivée du duc, mais il y a tout à craindre pour elle que son caractère turbulent ne lui fasse perdre dans peu un amant dont elle aura peine à remplacer. Il est doux, complaisant, constant et généreux ; elle est toute opposée, méchante, coquette, outrée et impertinente, ne pouvant vivre avec personne. Il lui est arrivé par son arrogance une scène fort désagréable chez M. le comte de Glermont. Ce prince donnait à Berny une fête à Mlle Leduc pour son bouquet; la dame Le Kain devait jouer un rôle dans une comédie que l'on jouait ce jour-là. Gomme
de toutes les femmes qui jouent la comédie chez le prince il n'y a que xMllc Gaussin qui soit admise à sa table, la dame Le Kain refusa de se mettre à la table des autres femmes et demanda à manger dans sa chambre, ce qui lui fut refusé et le prince lui fit dire qu'il n'admettait à sa table que les femmes qu'il avait eu l'honneur d'admettre dans son lit et qu'il y avait des chevaux d'attelés pour la conduire à Paris, qu'il lui conseillait d'en profiter ou qu'elle courrait le risque d'être sur le pavé de Berny. Cette petite aventure Ta beaucoup humiliée, ayant été en spectacle à tout ce qui était à cette fête.
Buhot.
1751, vendredi 17 décembre.
La dame Le Kain, femme de Le Kain, comédien, a enfin attrapé pour amant M. Maray, jeune Américain qui est à Paris depuis quatre mois. 11 en a d'abord conté à la jeune sœur de la dame Le Kain qui n'a pas beaucoup fait d'attention aux déclarations que lui a faites l'Américain, ce qui a fait qu'il s'est tourné du côté de l'aînée où il a trouvé moins de résistance. Ils sont présentement aussi bien ensemble qu'amant et maîtresse puissent être.
Cela n'a pas laissé que de causer une petite querelle entre les deux sœurs, mais il n'y paraît plus pour le présent.
M. Maray est riche ou paraît Fêtre par la dépense qu'il fait. Il a un équipage à lui et quatre chevaux.
Il a fait faire des habits pour 6.000 francs pour les fêtes de Versailles.
Buhot.
Demoiselle Le Marquis* rue du Champ-Fleury
1753, 10 juillet.
Samedi dernier, 7 de ce mois, le marquis de Villeroy a été occupé toute la matinée du soin de faire remplir trois grandes malles contenant toute sa vaisselle d'argent et il les a fait porter chez sa maîtresse, la demoiselle Le Marquis, rue du Ghamp-Fleury. On ignore le motif de cette précaution. Le même jour, à sept heures du soir, il est parti en poste pour se rendre à Compiègne.
On joint ici l'extrait baptistaire de la fille dont la demoiselle Le Marquis est accouchée, le 27 juin dernier ; c'est par erreur qu'il a été dit dans la feuille précédente qu'elle était née le 28 et baptisée sur la paroisse de Saint-Roch.
EXTRAIT DES REGISTRES DES BAPTEMES DE l'église ROYALE ET PAROISSIALE
Saint-Germaiti-l' 'Auxerrois, à Paris.
Du jeudi vingt-huitième juin mil sept cent cinquante-trois, fut baptisée Anne-Camille, fille de très haut et très puissant seigneur Louis-Gabriel de Neuville, marquis de Villeroy, lieutenant général pour le roi des provinces de Lyonnais, Forest (Forez) et Beaujolais, colonel du régimentinfanterie lyonnais, et de Estiennette Marie-Perrine Le Marquis. Le parrain : très haut et très puissant seigneur Honoré Camille Léonor de Grimaldy, par la grâce de Dieu, etc.
1753, 10 août.
Péan, chirurgien accoucheur, rue de la Tisseranderie,près la rue des Coquilles, n'est pas absolument bien satisfait de la récompense que vient de lui envoyer le marquis de Villeroy, car, pour les peines et soin qu'il s'est donné pendant près de deux mois, auprès de la demoiselle Le Marquis,
tant à Paris qu'à la petite maison de Bobigny,où il a fait plusieurs voyages, et pour sa main-d'œuvre, il ne lui a donné que 15 louis, au lieu que ces sortes d'opérations se payent, par les personnes de son sang, ordinairement depuis 25 jusqu'à 40 et 50 louis.
La nourrice, qui est sur le lieu, n'est guère plus contente, il ne lui passe que 20 sous par jour et sa nourriture. A l'égard des quatre robes qu'il lui a promises, il n'en est plus question aujourd'hui. La demoiselle Le Marquis lui a seulement donné pour tout potage un déshabillé d'indienne déjà fort examiné.
La vaisselle du marquis, qui était, comme nous l'avons dit précédemment, disposée chez sa maîtresse, est retournée chez lui depuis quatre jours.
Il a donné à sa petite-fille un couvert complet de vermeil, avec un hochet de même métal.
1753, 22 octobre.
Le marquis de Villeroy est en train de perdre ses belles-mères. Le 17 de ce mois, à six heures du soir, la duchesse dAumont mourut dans sa quarante-troisième année de la petite vérole qu'elle avait cependant déjà eue une fois et, samedi dernier, 20, la dame Le Marquis, mère de sa maîtresse, reçut tous ses sacrements. Le lendemain, elle mit ordre à ses affaires temporelles pour assurer Fétat de sa fille aînée renfermée aux hospitalières de Patay et celui d'un fils, âgé de treize
à quatorze ans, dont le marquis prend soin et paie également la pension au collège. Mais comme il était obligé de partir pour Fontainebleau dès le soir même, ainsi que sa maîtresse, il était déjà fort embarrassé de savoir qui il chargerait du soin des funérailles de la mère, car on n'attendait plus que Pinstant de la mort. Néanmoins on commence à croire qu'elle en reviendra et que de ce côté-là, ce ne sera qu'une fausse alarme.
1754,25 avril.
La demoiselle Le Marquis, danseuse à l'Opéra, va incessamment être veuve et Ton croit que le marquis de Villeroy exigera qu'elle aille passer le temps qu'il sera absent à la petite maison de Bobigny. Il part à la fin de ce mois pour se rendre au Port-Louis ou Blavet, ville forte de France en Bretagne, au diocèse de Vannes où son régiment est en garnison.
1755, 18 décembre.
Si la demoiselle Le Marquis a été inexorable à l'égard du vieux chambellan de Pologne, elle paraît beaucoup plus humaine en faveur de M. de Villemur, receveur général des finances de Paris, rueNeuve-des-Petits-Champs, qui va presque tous les jours la voir. Il a cependant toujours la demoiselle Beau fort. De même, on croit que la démo jselle Le Marquis est toujours aux appointements de M. de Villeroy.
1756, 27 février.
M. de Villemur, receveur général des finances, continue ses visites et ses bienfaits à la demoiselle Le Marquis, danseuse à l'Opéra, qui paraît plus brillante et plus contente qu'elle ne l'a jamais été. La raison en est simple. Elle tire, de ce côté-là, 120 pistoles de fixe par mois, sans l'accessoire, et autant du marquis de Villeroy, lesquelles lui sont payées régulièrement sur ses quittances par le sieur de Ghaumont, intendant du marquis.
Cette anecdote est certaine ; il n'y a que cet intendant de qui on la tient et le nommé Didier qui soient dans la confidence. Mais il y a lieu de croire que ce dernier est vendu à M. de Villemur puisque le marquis de Villeroy ignore absolument cette double intrigue, qui serait peut-être suffisante pour lui faire faire encore quelque étourderie s'il en avait connaissance, car il est aussi amoureux de la demoiselle Le Marquis que dans les premiers jours qu'il en a fait la conquête. Il est vrai qu'il ne va point chez elle (c'est pour elle un moyen de plus pour le tromper sûrement) mais, en revanche, ils se voient à la petite maison de Bobigny, près Bondis. Outre ces 1.200 livres par mois, le marquis de Villeroy continue de payer la pension du frère et de la sœur de sa maîtresse.
1756, 9 avril.
Lundi dernier, 5 de ce mois, la demoiselle. Le Marquis, danseuse à l'Opéra, est partie pour sa
petite maison de Bobigny, où elle compte rester trois semaines. Elle s'est fait précéder, le même jour, par le nommé Didier, domestique de confiance du marquis de Villeroy, qui y a conduit une voiture de meubles.
Il esta présumer que pendant le séjour qu'elle y fera, le marquis lui donnera de ses nouvelles.
1756, 20 août.
On ne conçoit rien aux conventions du marquis de Villeroy et de la demoiselle Le Marquis, danseuse à l'Opéra. On est certain que le sieur Chardon de Chaumont, intendant du marquis, paie exactement à cette fille 1.200 livres tous les mois que le nommé Didier, domestique de confiance, vient chercher sur le récépissé de sa maîtresse, et cependant le marquis n'ignore pas que M. de Villemur continue de lui rendre des visites et de lui donner 1.200 autres livres tous les mois. La semaine dernière, ils ont tenu ensemble sur les fonts de baptême, à la Villette, l'enfant du nommé Dartois, maître d'hôtel du comte de Vambre.Ce dernier vient aussi chez la demoiselle Le Marquis, ainsi que M. Fabus.
Demoiselle Lemière 9s, Actrice récitante à l'Opéra, rue Saint-Honoré
1751, 21 janvier.
La demoiselle Lemière, actrice récitante à PO péra, demeure toujours rue Saint-Honoré chez l'horloger, vis-à-vis l'Oratoire.
On assure qu'elle a fait la conquête de M. le duc de Grammont. Voici sur quoi Ton se fonde.
Le 7 décembre dernier, il y eut une répétition dans sa petite maison de la Barrière Blanche, où il se trouva très peu de monde. Chaque partie était composée de deux musiciens. MUe Romainville et MUo Devosse y étaient, ainsi que M. de Maisonrouge, mais la demoiselle Lemière y présidait et faisait le rôle de princesse avec M. le duc de Grammont, qui se contraignait un peu devant Lemière père qui, par décence, avait accompagné sa fille. Cependant, il les pria tous à souper.
L'histoire rapporte qu'étant au dessert, le duc de Grammont sortit de table et appela la demoiselle Lemière dans un petit cabinet, où il lui fit
présent d'une bague de la valeur d'environ 20 louis. A leur retour, les convives trouvèrent qu'ils avaient été un peu longtemps pour ne traiter que de cette affaire, mais crainte d'alarmer la pudeur de la demoiselle Lemière la plaisanterie ne fut pas poussée plus loin. lisse remirent à table jusqu'à trois heures après minuit que le duc de Grammont fut la reconduire chez elle.
11 lui a encore fait présent pour ses étrennes d'une paire de boucles d'oreille fines.
1751, 6 avril.
Quoiqu'on veuille que M. le duc de Grammont se soit raccommodé avec la demoiselle Fauconnier et qu'ils demeurent ensemble, il se passe cependant peu de jours qu'il ne vienne voir la demoiselle Lemière. Elle demeure toujours chez Vignolles, coutelier, vis-à-vis l'Oratoire, au cinquième étage, y compris l'entresol. Il y a apparence qu'elle ne cherchera un appartement plus honnête et moins fatigant pour M. de Grammont qu'après qu'elle sera accouchée. Il lui vient de donner pour 4.000 à 5.000 livres de meubles. Le 1er mars précédent, il vint avec elle à la foire Saint-Germain où il a acheté plusieurs tableaux qu'il a fait porter chez elle.
La demoiselle Lemière est aussi appointée au Concert spirituel, mais comme ses affaires commencent à prendre une autre face, elle insinue déjà que cela la fatiguerait trop et qu'elle ne prévoit pas pouvoir y chanter davantage.
1751, mai.
On assure que M. de Grammont est raccommodé avec la Fauconnier.
1751, 16 septembre.
Le 8 de ce mois Jour de la Nativité, la demoiselle Lemière, en rentrant chez elle, fît une chute, à ce que Ton dit en arrière, plus dangereuse que toutes celles qu'elle a pu faire jusqu'à présent, puisque les chirurgiens ont craint, pendant quelques jours, qu'elle n'en demeurât incommodée. Elle a été saignée quatre fois et elle fut hier, pour la première fois, à la répétition, mais on ne croit pas qu'elle paraisse encore à FOpéra du reste de cette semaine.
Elle demeure, du terme courant, rue Glos-Gorgeau, butte Saint-Roch, dans une maison à porte cochère au coin de la rue Sainte-Anne, vis-à-vis un maréchal, au second.
1752, 10 février.
Samedi dernier, 5 de ce mois, M. le duc de Grammont vint à l'Opéra-comique avec la demoiselle Lemière, actrice récitante, à laquelle il donnait le bras. Le hasard voulut que ce même jour, la demoiselle Fauconnier Faînée, accompagnée de la demoiselle Duplessis, cousine de la Le Duc, les eût précédés et se trouvassent placées vis-à-vis d'eux, dans la première loge du côté de la reine. On s'i-
magine aisément qu'elles ne furent pas longtemps à s'apercevoir et à se lancer des regards foudroyants. Quant au duc, il faisait une singulière contenance, d'autant que, ce jour-là, il se trouvait en pays de connaissance, car presque toutes nos demoiselles, soit de l'Opéra, soit entretenues d'un certain rang, y étaient comme si elles s'étaient donné rendez-vous pour s'égayer aux dépens des deux rivales. Le spectacle fini, elles sortirent par la porte du préau de la Foire, le duc donnant toujours le bras à la demoiselle Lemière et renché rissant sur l'air de mépris dont elle semblait honorer la Fauconnier qui était à deux pas d'elle et s'attira de sa part le compliment suivant :
« Mademoiselle, je vous prie de ne pas continuer à me regarder aussi impertinemment que vous faites, car je saurais y mettre ordre sur-le-champ. Jouissez du fruit de votre conquête, c'est un bonheur que je ne vous envie point et que je n'aimerai jamais. Je méprise votre amant autant qu'il peut être méprisé et qu'il est méprisable. »
Le duc entendant faire son éloge en aussi bons termes ne donna pas le temps à la demoiselle Lemière de répondre dans la crainte que l'affaire ne s'engageât trop sérieusement. Il la tira de la presse et gagna promptement son carrosse dans lequel ils montèrent l'un et l'autre. Ainsifïnit ce fameux démêlé.
bote : Au l°r mars 1752, elle était près d'accoucher, quand cet événement arriva.
1752,11 juillet.
La demoiselle Lemière, entretenue par M. le duc de Grammont, est accouchée, mercredi dernier 5 de ce mois, d'une fille qui a été baptisée le même jour à Saint-Roch,sa paroisse, ainsi qu'il résulte de Fextrait ci-joint. Cet enfant, à ce que dit la mère, est en nourrice àNeuilly.