NAPOLÉON ET LK COMMERCK
nients pratiques reprochés naguères au régime des corporations fermées, et la chambre refusa, à la presque unanimité, d'adopter le vœu qu'on lui soumettait (1). Les m(îmes objections, les m(5mes préventions si l'on veut, dominaient dans les milieux gouvernementaux : la liberté commerciale ne fut jamais sérieusement menacée (2).
Ce n'est point à dire que les jugements sévères portés sur le iléchissemcnt de la moralité commerciale demeurassent sans écho aux Tuileries ou à Malmaison. Au cours d'une des causeries financières que le Premier Consul aimait à provoquer avec le directeur de la caisse d'amortissement, Mollien vint à parier de spéculations sur les denrées coloniales ('c'était en 1803, au moment où la reprise de Saint-Domingue occupait les esprits) : « J'avoue, » repartit Bonaparte, « que je me méfie de l'esprit aventurier des commerçants actuels; les bonnes traditions du commerce sont perdues, il a aussi abusé de la liberté, il a besoin maintenant que le gouvernement veille sur lui et pour lui (3). »
Un autre ancien ministre a déclaré d'une façon plus générale et plus sommaire que « Napoléon n'estimait
(1) CHoguET, La Chambre de commerce de Paris, p. 69-71.
(2) C'est plutôt de manière détournée que le gouvernement y porta parfois atteinte : ainsi, un décret du 15 décembre 1813, rédigé d'ailleurs à la demande des négociants en vin, astreignit les débitants à une patente spéciale assez lourde, de façon à en diminuer le nombre (Des Cilleui-s, Histoire de l'administration parisienne, t. I, p. 428).
(3) Mui.LiEN, Mémoires, t. I, p. 339.
point les commerçants » (1). Dictée sans doute par la rancune d'une disgrâce particulièrement blessante (2), celte appre'ciation pèche par vivacité plus que par inexactitude. L'empereur lui-même a pris soin de la confirmer dans un document demeuré inédit : « Le premier intérêt de la France, » proclamait-il, « est l'agriculture; le second est l'industrie manufacturière. Le commerce, en tant qu'il est nécessaire au développement de l'une et de l'autre, marche sur le même rang; mais celui qui tire sa propriété du trafic et du courtage vient tout au plus en troisième ligne (3). »
Un dédain si déclaré à l'endroit du négoce tenait sans doute à l'atavisme du gentilhomme corse, grandi dans une contrée pauvre et exclusivement agricole, ou encore à Texpérience restreinte de l'officier, qui en fait de commerçants avait surtout fréquenté les mercantis de tout ordre attachés aux armées comme autant de sangsues. Mais en outre, Napoléon Consul et empereur croyait avoir contre le commerce, contre le commerce parisien surtout, des griefs de chef d'État II lui reprochait son indépendance politique, sa mauvaise grAce à suivre l'impulsion gouvernementale, et l'accusait môme de forfaire au devoir patriotique. Des comparaisons désavantageuses s'établissaient dans son esprit avec les négociants anglais, qu'on lui représentait ardents à soutenir le crédit national et à épouser les querelles de l'État; il ne se rendait pas compte que le gouvernement britan-
(1) Ciui'TAi., ^ourenirs, \>. 274.
(2) On sait qu'on ni«^nio temps qu'il se privait des services de Chaplal comme ministre, Napoléon lo supplantait auitrès de Mlle Hoiirgoiii, du TiiéAIre-Kran^^ais.
(3) Dictée du '.'> novembre i810 (on réponse à un mémoire du conseil du commorcu} : A F. IV, 1::!41.