NAPOLÉON ET LE COMMERCE H
nique, étant dans une large mesure sinon un gouvernement populaire, du moins un gouvernement d'opinion, consultait précisément les intérêts du commerce avant d'adopter une politique : au lieu que lui-m(?me prétendait astreindre les négociants français à servir fanatiquement des plans dans la préparation desquels on n'avait tenu compte ni de leurs besoins ni de leurs vœux.
Une des choses qui mécontentaient le plus vivement Napoléon, c'est que, par ses renseignements particuliers, le commerce fût en mesure de contrôler et de rectifier les nouvelles politiques frelatées par ordre dans les journaux, et de fournir à l'opinion des renseignements sincères. Dubois, qui savait bien faire ainsi sa cour à son maître, s'en plaignait avec une naïveté peu excusable chez un policier : « Ce sont les négociants qui publient tous les mouvements et les intrigues des cabinets, et qui démentent le plus souvent dans les sociétés les faits consignés dans le journal officiel (1). » Les négociants parisiens allaient-ils plus loin? Cédant au penchant à la contradiction inné dans la nature humaine, excédés de l'optimisme gouvernemental, accueillaient-ils avec trop de crédulité et trop de complaisance les bruits pessimistes? Napoléon l'affirmait, et il opposait encore ici leur frondeuse indifférence à la patriotique vigilance des Anglais; en recherchant les causes d'une crise de crédit, il concluait : « Il est possible aussi que les capitalistes aient été elfrayés par les faux bruits, par les assertions insensées que le grand commerce se platt à entendre et à répéter. Mais à qui la faute? Il faut l'imputer tout entière au défaut d'esprit public de ceux qui, faisant de grandes aflaires, ayant des correspondances
(1) Rapport du 2 fructidor an XII (:iO août 1804) : F7, 38H2.
étendues, jouissant d'un grand crédit et étant placés dans la capitale à portée de tout voir et de tout apprécier, restent dans le silence et sourient aux inventions de la malveillance et de l'oisiveté. Il y a encore parmi eux des hommes assez ignorants et ayant assez peu profilé de l'expérience de la Révolution pour ne pas savoir qu'ils ne peuvent laisser faire du mal au crédit de l'Etat sans se faire du mal à eux-m(5mes. C'est ce que sait bien le commerce anglais... {i) »
Aux j^eux du chef de l'Etat, le commerce manquait encore à son devoir patriotique et désertait son rôle d'auxiliaire de l'industrie nationale en se prêtant à la diffusion des étoffes de fabrication anglaise. Mais ici, les négociants n'étaient que les complices de la mode, et Bonaparte s'efforça tout d'abord de convertir celles de qui la mode dépendait. Quelques semaines après la Révolution de Brumaire, encore Consul provisoire, il adressait une mercuriale à des dames, dans une réunion mondaine, leur reprochant leur engouement pour les mousselines « fal)riquées chez nos ennemis » ; un gazetier dûment stylé rendait compte de la scène, en ajoutant que « nos dames patriotes » avaient incontinent fait toutes leurs commandes d'hiver en soie, tissu éminemment national (2). Si ce bon mouvement n'était point une invention du journahste, la durée en fut ))rève en tout cas, car quinze mois plus tard, de Saint- Uuentin où il était allé inaugurer le canal, le chef de l'Etat revenait à la charge : « L'on désirerait bien ici que nos dauKîs missent le linon i\ la mode, sans donner aux mousselines cette préférence absolue. L'idée de
(1) Dirl.'e du 5 novomhro 1810 (invdik) : AF. IV, 12U.
(2) Gnzilte ilr Frantf du ii l'riinairu an VIIF : cl". Aui.aiu), Paris $oui te Contulal. l. I, p. KU.