NAPOLEON ET LE COMMERCE
subvenir aux besoins des grands services publics, notamment la guerre et la marine. De nos jours, cette tâche est généralement assumée par des industriels : l'industrie était alors trop peu développée, trop démunie de crédit, pour s'exposer directement aux risques d'un contrat avec l'Etat : il y fallait des intermédiaires sans timidité, souvent sans scrupules, doués d'un tempérament de joueurs, habiles dans le calcul des chances, car l'insolvabilité gouvernementale constituait un redou tal)le aléa (1). Successeurs des traitants de l'ancien régime, ces personnages passaient par les ratâmes alternatives, en butte tantôt aux supplications et tantôt aux revendications arbitraires des détenteurs du pouvoir. Bien que des gens de cette sorte ne doivent jamais ôtre crus sur parole, il y avait une part de vérité dans ce qu'écrivait au soir de sa carrière le plus fameux d'entre eux : « Il n'est pas un gouvernement qui ne m'ait appelé aux jours du péril, et qui ne m'ait sacrifié au retour de la fortune... J'ai souvent couru au secours de ceux qui m'avaient persécuté la veille, avec la triste conviction qu'ils me persécuteraient le lendemain (2). » Ouvrard exagérait seulement quand il se posait en Bon Samaritain du Trésor : les incontestables services par lui rendus procédaient d'une inspiration qui n'avait rien de désintéressé.
Tout mauvais payeurs en effet que fussent les gouvernements révolutionnaires, plusieurs fournisseurs avaient réalisé des fortunes énormes, qui scandalisaient Napoléon et que celui-ci n'hésitait pas à dénoncer à l'indignation publique. Si le rédacteur du Journal des Débats n'agissait point par ordre, il était
(1) Cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 189-191.
(2) Ouvrard, Mémoires, t. I, p. vn-vui.
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sur au moins de ne pas déplaire quand il prétendait en 1801, à propos des listes électorales, que Hainguerlot payait 53000 francs pour la seule contribution foncière dans le seul département de la Seine (1). Quant à Ouvrard, coupable peut-être d'avoir chicané des avances au Consulat naissant, Bonaparte lui chercha noise pour d'anciens traités avec la marine, et ne parla de rien moins que de le traduire devant une commission militaire comme coupable de haute trahison : l'éclat fut évité par l'entremise de Talleyrand, qui était alors en haute faveur auprès du maître, et qui eut toute sa vie des accointances avec les hommes d'argent (2).
Ces menaces tragiques demeuraient l'exception : mais ce qui était constant, systématique, c'était le retard de l'État à s'acquitter envers les fournisseurs. Sous l'ancien régime, le créancier que le Trésor royal payait exactement était considéré comme bénéficiant d'une faveur : ce préjugé avait survécu à la Révolution; au ministère impérial du Trésor, où une partie du personnel venait du contrôle général ou des fermes, beaucoup d'agents croyaient bien mériter de l'Étal en s'ingéniant à dillérer les paiements qui l(>ur incombaient; la force du coui-ant étal)li était telle, (jue le ministre IVlollieu eut grand'peine à le remonter (3). On savait en ell'et au ministère que le souverain voyait d'un bon œil ces procédés dilatoires, et <|u'un fournisseur dans la g<îne était à son avis un escroc
(1) 6 brumaire an X. Le numéro du î) contenait une rectilieation a8sez aigre de l'inléressr (« J'ignore quelles ont »Hé vos intentions... »), déclarant que ses cotes foncière et inohilièro réunies ne montaient pour Paris qu'à 4 217 Irant-s. Le nu^nio jour, Je Jotinial de Parti publiait une lettre de lui au ministre de l'intériour, exposant qu'il payait .'iO 000 francs de contributions directes dans toute l'étendue de la Képuhlique, chilTro assurément respectable, mais point coioSHal.
(2) Ouviuiui, Mémoires, t. I, p. 4.3-51.
(3) Moi.i.iuN, Mrmoiri-s, t. I, p. 18, note.
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justement puni; il se refusait à comprendre, comme l'a écrit un de ceux qui ont eu le plus maille à partir avec lui, « qu'un gouvernement ne s'enrichit pas en ruinant ses créanciers (1) » ; c'était un triomphe pour lui que de retarder indéfiniment un paiement, ou encore de l'eflectuer en valeurs discréditées, à la façon des usuriers de Molière. Combinant parfois les deux tactiques, quand les fournisseurs insistaient trop vivement, le gouvernement allait rechercher dans de vieux comptes des répétitions qu'il mettait en compensation de leurs créances. Victimes, mais non dupes de cette ruse, les fournisseurs, alors répandus dans tous les mondes, promenaient dans l'aris leurs doléances, disant, ce (jui n'était point sans fondement, « qu'on ne les épluchait de si près que pour avoir un prétexte de ne les point payer » (2).
De ces pratiques, il résulta qu'à diverses reprises les créanciers de l'État firent des faillites retentissantes, dues pour une part sans doute à leur imprudence, mais aussi à la mauvaise foi dont le Trésor avait usé avec eux. A l'automne de 1807, lors de la suspension de paiements d'une grosse compagnie de fournisseurs de vivres militaires, on répétait dans les cercles bien informés que leur passif était de quinze millions, mais que le gouvernement leur devait une somme bien supérieure (3). Le mal fut plus étendu lors de la crise commerciale de 1810 : comme l'empereur ajournait systématiquement le paiement d'une partie des dépenses aiférentes à l'exercice 1809, 1. plusieurs des entrepreneurs des services ministériels en prirent occasion pour manquer à leurs engagements
(1) OnvRARD, Mémoires, 1. 1, p. 67.
(2) Rapports du préfet de police, 3 et H pluviôse an XI (23 et 31 janvier 1803) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 593 et 613.
(3) Bulletin de police du 22 septembre 1807 : AF. IV, 1501.
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privés, et il n'y eut bientôt plus, dans cette classe de contractants, une faillite dont le scandale ne retombât sur le gouvernement (1) ». Mollien, à qui nous empruntons cette appréciation rétrospective, osa signaler le danger sur le moment m(?me, dans les bulletins autographes, si déférents pourtant et si louangeurs, où il résumait pour l'empereur la situation de chaque journée : avec force précautions oratoires, il indiqua qu'il serait préférable de payer exactement les fournisseurs et de se donner ainsi le droit et le moyen de les mieux recruter. A propos par exemple de la faillite d'un individu à qui la marine devait 300 000 francs, il insinuait : « Le service de Votre Majesté n'a pas besoin du crédit des fournisseurs; mais il aurait besoin d'un meilleur moral de fournisseurs, et d'hommes plus éclairés, plus prévoyants, plus laborieux, moins aventureux, moins avides de prolits prompts et faciles, lesquels Unissent toujours par être plus difficiles et plus lents sous une administration qui s'éclaire (2). » L'empereur ne songeait point à s'ofTenser d'observations présentées sous cette forme respectueuse, mais il n'en tenait nul compte dans la pratique. Il persista jusqu'au bout à faire traîner le paiement des fournissseurs, à s'acquitter envers eux en valeurs de mauvais aloi : il en résultait des plaintes qui, malgré la médiocre popularité des personnages lésés, provoquaient des inquiétudes dans tous les milieux commerçants et n'étaient point sans apporter quelque ébranlement au crédit même de l'État (3).
(1) Mollien, Mémoires, t. II, p. 421.
(2)2 iioveiDbro 1810 : AK. IV, 1088.
(3) Mollien, Mémoiret, t. II, p. 422.
LA PAIX D'AMIENS i9
En m^me temps qu'aux industriels et aux armateurs anglais, la paix maritime apporta une déception aux commerçants français, à ceux de Paris en particulier (d). Ils avaient escompté, sinon l'établissement du libre échange absolu, du moins la suppression de la prohibition et l'atténuation du régime protecteur. Leurs illusions furent de courte durée : quelques semaines après la signature des préliminaires de Londres, une ordonnance de préfet de police, pour mieux assurer l'exclusion des étoiles anglaises, prescrivait l'estampille en fabrique des « basins, piqués, mousselinettes, draps et velours de coton » (2). Les plaintes furent vives et prolongées parmi les négociants : au printemps de 1802, désolés du marasme persistant des all'aires, ils parlèrent de se concerter pour adresser un mémoire au Consul, pour lui signaler en particulier la convenance de faciliter les relations avec l'Angleterre (3j. Leurs doléances trouvèrent des interprètes convaincus et compétents au conseil général du commerce : d'avril à juillet 1802, cette assemblée consacra, sous la présidence de Chaptal, de fréquentes séances à l'étude des refontes qui s'imposaient dans le régime douanier. Dans les discussions, un courant d'opinion se manifesta, nettement hostile à toute
(1) Journaux de brumaire an X.
(2) Rapport du préfet de police, 18 floréal an X (8 mai 1802) : AuLAnu, Paris sous le Consultât, t. III, p. 42.
(3) Cf. SouEL, l'Europe et la Révolution française, t. IV, p. 167 et 211-212.
prohibition et môme à une protection trop accentuée (4). Le ministre, visiblement gagne', ne protestait point, et donnait parfois son adhésion exphcite. Il fut impuissant à triompher du parti pris de Bonaparte, qui, dominé par les traditions de Colbert, voyait dans la paix un moyen, non pas de multiplier les échanges, mais de développer l'industrie nationale et de lui assurer le marché du continent.
Au lieu du grand essor espéré, le commerce était réduit à de mesquines et douteuses spéculations, par exemple à cet accaparement, à ce trust, comme nous disons à présent, qui s'esquissa sur les suifs au printemps de 1803, pour provoquer une hausse artiticielle du prix de la chandelle (2).
A défaut des marchandises anglaises, les Anglais eux-mêmes afRuaient à Paris, avides de rompre ime quarantaine de dix années, curieux d'observer la nation transformée et le nouveau gouvernement (3). Ici encore, une déception attendait le commerce de la capitale : si les insulaires faisaient bombance dans les restaurants et les jardins de plaisir, s'ils risquaient de très grosses sommes sur le tapis des maisons de jeu, ils se contentaient de commandes et d'achats insiguiliants (4). Anglais et anglomanes jetaient un coup d'oeil aux devantures, entraient m(^me dans les boutiques, mais pour établir des comparaisons désobligeantes avec les magasins de Londres (5).
(1) Cf. les procès-verbaux : F 12, lui.
(2) Rapport du préfet de police, 9 llorôal an X (28 avril 1802) : Ai'i.Aiii), Paris sous le Consitlat, t. III, ]>. 20.
(3) Cf. l'ariK ion» Naj)oli-on, t. III, p. 205-258.
(4) Rapports du préfet do police, 3 prairial an X et 12 vendémiaire un XI (2.'J mai cl 4 octobre 1802) : Aui.Aïut, Puris sous le Contnlat. t. III, p. 71 et 20'».
(5) Cf. Mme ni: Ca/knove d'Aulkns, Journal, passiin.
LA PAIX D'AMIENS 2i
Faute de pouvoir ou de vouloir porter remède au malaise dont soulFrait le commerce parisien, le gouver nement tenta du moins de se disculper, en l'expliquant par des considérations e'conomiques. Le 3 messidor an X (22 juin d802), le Journal des Débats publiait un article évidemment communiqué ou inspiré : « Quelques personnes s'étonnent et se plaignent de ce que l'époque de la paix soit devenue pour Paris celle de la stagnation du commerce... » Sans contester le fait, l'auteur exposait que pendant la guerre, la longue interruption des communications maritimes avait donné à Paris le caractère factice d'une place d'entrepôt, et que le malaise signale venait du rétablissement d'un état de choses normal : « ...Les ports ont repris leur destination naturelle, et Paris ne peut plus être que ce qu'il a toujours été, le centre du luxe, des plaisirs et de la consommation. » Plausible dans une certaine mesure, cette démonstration ne rendait pas compte de ce que précisément le commerce de luxe et de consommation ne trouvait point le développement attendu. Le lendemain, pour ranimer les courages, le mt^me journal s'empressait de signaler d'importants arrivages de bois d'acajou, qu'on débarquait au quai d'Orsay et qui étaient destinés à l'ébénisterie du faubourg Saint-Antoine.
En môme temps que de la langueur des aflaires, les conuiierçants gémissaient volontiers, dans l'été de 1802, de la rareté persistante de l'argent et du taux très élevé de l'intérêt : il en résultait un malaise général, et de temps à autre des faillites retentissantes (i). Celles-ci se multiplièrent à la fin de l'année 1803, portant en particulier sur des établissements de banque (2); il y eut
(1) Rai>port du préfet de police, 13 fructidor an X (31 août 1602) : AuLAiii), Paris sous le Consulat, t. II, p. 227-228.
(2) Cr. les rapports du méuie : Ibidem, t. III, p. 449-470.
quelques semaines de vraie panique : « Le commerce est dans une inquiétude si grande et dans une telle défiance, » écrivait le préfet de police, « que la faillite des maisons les mieux accréditées affligerait plus aujourd'hui qu'elle ne surprendrait (1). » L'hiver avançant pourtant, comme la foi allait grandissant dans la stabilité du Consulat, ou plutôt du régime napoléonien, les progrès du luxe furent très sensibles (2), et quelque détente se manifesta dans la situation commerciale; pour le papier des bonnes maisons parisiennes, le taux de l'escompte s'abaissa à 7 et môme à 6 pour 100 (3).
Ce mouvement eût été plus manpié encore si la durée de la paix générale eût été mieux assurée : mais on commençait à se préoccuper, dans le monde des affaires, du retard indéfini que mettait le gouvernement britannique à évacuer l'île de Malle, comme l'y obligeaient les stipulations d'Amiens. Bientôt le bruit fut public des récriminations échangées de part et d'autre, et de l'algarade que Bonaparte avait adressée à lord Whitworlh.
Les affaires retombèrent naturellement dans une atonie à peu près complète. Plus la période d'attente se prolongeait, et plus, dans les cercles commerciaux, l'in-
(1) Rapport du i8 nivôse an XI (8 janvier 1803) : Aulaho, Paris tOHi If Cun*ulat, t. II(, p. 551.
(2) Thiisus, llittuive du Consulat et de l'Empire, t. IV, ]>. 289. ÇA) Lëvah^ei'ii, ilitloire des clastet ouvrières de 17 Si) à 1870,