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RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS

quiétude se compliquait d'e'nervement (4) : certains esprits impatients déclaraient qu'une rupture ouverte serait préférable à cette indécision, qui laissait tout en suspens. Le commerce des objets de luxe, qui avait repris une récente activité, était le plus durement atteint. Au faubourg Saint-Antoine, nombre d'ateliers d'ébénisterie chômaient^ jetant sur le pave beaucoup d'ouvriers (2).

Quelque pénible que pût ôtre l'incertitude, le dénouement belliqueux ne fit qu'envenimer la crise. Dès le lendemain de la nuit où l'ambassadeur anglais avait quitté Paris, une hausse se produisit sur certaines marchandises, si brusque et si désordonnée que les courtiers désemparés décidèrent de ne point coter officiellement de cours pour ce jour-là (3). Par un de ces contre-coups fréquents en pareil cas, la hausse s'étendit à des objets d'origine toute française et terrienne, comme la chandelle (4). Certains métiers se trouvèrent à peu près ruinés pour toute la durée des hostilités, par exenqîle l'industrie aujourd'hui disparue des « domestiques de place », moitié serviteurs et moitié cicérone pour les étrangers de passage, ou encore le commerce de la marine, car la ptîche maritime allait se trouver entravée à la fois par les croisières anglaises et par les vexations inquisitoriales de la police française (5).

Mais c'est surtout le commerce d'importation qui eut à souffrir, par suite de la prohibition absolue et de la saisie des marchandises d'origine ou de fabrication

(1) Rapport du préfet de police, 9 germinal an XI (30 mars 1803) : AuLABi), Paris ions le Consula', t. III, p. 789.

(2) Rapport du même, 9 lloréal an XI (29 avril 1803) : F7, 7831.

(3) Rapport du même, 23 lloréal (13 mai) : Ibidem (sur certains articles, la hausse fut de 8 à 10 pour 100).

(4) Rapport du même, la fructidor (2 septembre) : Ibidem.

(5) Rapport du même, 9 messidor (28 juin) : Ibidem.

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anglaise. Naturellement peu disposé aux ménagements, Bonaparte fut encouragé à la rigueur par des dénonciations où on lui dépeignait rAngleterre comme organisant sur nos côtes et nos frontières la corruption douanière, « secondée par la coupable avidité de lâches spéculateurs, pour qui l'argent est tout et la patrie n'est rien (1) » ; ces déclamations répondaient aux sentiments intimes du Consul. 11 était convaincu d'ailleurs que pour rendre à l'Angleterre coup sur coup, pour Talteindre dans ses œuvres vives, il n'y avait point de meilleur moyen que de ruiner l'exportation qui alimentait son industrie et sa marine. Les relations diplomatiques étaient à peine rompues, que Dubois annonçait comme une victoire la saisie de dix-huit mille rasoirs ou couteaux, « qui ne faisaient cpie d'arriver et qui étaient encore dans leurs enveloppes (2) ». Ces hâtives saisies étaient-elles conformes à l'équité et m*'me à la légalité? I.a chambre de conunerce de Paris osa le contester. P;tr a])[)li('ati()n de l'arrôté consulaire du 4" messidor, on avait mis sous séquestre, à l)iej)pe, toute une cargaison de denrées coloniales, débarquées à la consignation de plusieurs maisons de Paris. Les réclamations assez vives de la chambre de commerce trouvèrent m\ écho au conseil général du commerce; cette; assemlilée lit valoir (ju'une si brusque application des mesures prohilutives leur donnerait, contrairement aux principes de notre législation, un ellet rétroactif, et que les marchandises en question étaient d'ores et déjà devenues propriété française (3). Si fondées que fussent ces raisons, il ne paraft point qu'on y ait déféré en haut lieu.

(1) Note anonyino au Pi'cmior Consul, s. d. (messidor an Xi) > AF. IV, 1060.

(i) tluppurt du 10 inossidor an X( (2*J juin 1803) : F7, 3831. (3) Dt'liljùittUuii (lu li' MiOHSldur an XI (1" juillot 1803) : V[i, 192.

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Limitée d'abord à une certaine catégorie de négociants, Ja crise ne larda pas à sévir sur l'ensernble du commerce parisien, y compris la banque. Dès le milieu de prairial (début de juin), Dubois annonçait qu'on était fort inquiet pour l'échéance de la fin du mois, et ((uc le papier revêtu des meilleures signatures avait de la peine à trouver preneur (1). Plus optimiste, ou craignant davantage de mécontenter le Premier Consul, liarbé-ftlarbois, ministre du Trésor, ne représentait la place à la fin de juillet que comme « ébranlée par quelques faillites », mais il avouait qu'on en prévoyait d'autres à bref délai (2). « Les négociants de la première classe », rapportait à la même époque le préfet de police, « disent qu'ils ne vont plus qu'en tremblant à la Buurse, et qu'ils craignent d'un moment à l'autre d apprendre les plus fâcheuses nouvelles (3). » Ce fonctionnaire reproduisait un calcul d'après lequel le commerce français aurait déjà perdu 400 millions depuis la déclaration de guerre : ceci permet d'ajouter quelque créance à l'assertion ultérieure d'un pamphlétaire, évaluant à 80 millions le total des seides banqueroutes parisiennes (4). Toujours à la lin de juillet, le président du conseil de la Banque de France (5), Perregaux, s'ouvrait franchement au Premier Consul, eu son langage franco-beh éti(|ue, de la cause et de la probable prolongation de la crise : « Les faillites qui se succèdent dans le commerce sont occasionnées par les pertes qu'éprouvent les ports de mer. Toutes les maisons de Paris en

(i) Rapport du 17 prairial (6 juin) : F7, 3831.

(2) A Bonaparte, l''^ tlieruiidor (20 juillet) ; AF. IV, 1087.

(3) Rapport du 6 thermidor (25 juillet) : F7, 3831.

(4) Faliukl, Derniers jours du Cunsulat, p. 85.

(5) Goniuiu il sera ra|>polo plus loin, le ijouverneur ne fut institué qu'après lu crise de 18Ua-1806.

éprouveront plus ou moins les effets. Il n'y a que celles qui ont de grands moyens qui pourront les supporter; les autres succomberont successivement. Il est à craindre qu'il n'y en ait encore quelques-unes. Malheureusement pour les intéressés, leurs résultats offrent très peu de chose aux créanciers des faiUites (1). »

Un mois plus tard, la situation continuait à s'assombrir, et les désastres multipliés dans les villes maritimes exerçaient sur le commerce parisien une répercussion grandissante. Le bruit courait notamment que les plus grosses maisons parisiennes d'épicerie allaient « manquer » à la lin de fructidor (2). Sans se limiter à une spécialité, la panique gagnait le monde des banquiers; on prêtait un propos symptomatique au célèbre Récamier : « J"ai gagné 400000 francs cette année, mais je les donnerais de bon cœur si cette somme pouvait arrêter les banqueroutes qui vont se déclarer d'ici à un mois (3). » Un mot moins à effet et plus authentique était celui de Perregaux au Premier Consul : « Il est à craindre que les faillites ne soient pas à leur terme et qu'il en éclate encore (4). »

Au début de la crise, Dubois avait noté que la plupart des faillites étaient considérées comme frauduleuses, et que les faillis passaient pour s'en aller les mains pleines (5), comme cela s'était vu si souvent depuis une quinzaine d'aiméos. Do la correspondance confidentielle de Perregaux avec le chef de l'État, il résulte tout au

(1) 6 Ihcriiiidor (25 juillet) : AF. IV, 1071. (i) Uappoit du préfet do police, 8 fructidor (26 août) : F7,

(3) Rapport du rn^nio, 11 fructidor (29 août) : Ibidem.

(4) U'iln! du H fiiK lidor (29 août) : AF. IV. 1071. (6) R.-ippdit (lu 17 i)i;ii:ial (6 juin) : F7, 3831.

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