‹ Paris sous Napoleon (volume 2)Chapitre 16 sur 54 · RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS · texte numérisé non relu

RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS

moins que des maisons importantes, jouissant d'une bonne réputation, apportaient à la tenue de leur comptabilité une extraordinaire négligence (1). Ce qui est également significatif, c'est la décision prise au même moment par le conseil général du commerce, qui groupait avec quelques hauts fonctionnaires les professionnels les plus entendus en allaires et les plus recommandables. Après avoir tout naturellement porté son attention sur « la situation malheureuse de la place de Paris >>, cette assemblée reconnut l'urgence de « mettre un frein à des désordres qui nécessairement altèrent la considération dont le commerce doit jouir » : comme conclusion pratique, on décida d'intervertir Tordre des différentes parties du futur Code de commerce, et d'aborder immédiatement la discussion du titre des Faillites, pour parer le plus tôt possible à linsuffisance et à la bénignité de la législation actuelle (2).

11 y avait assurément du vrai dans les griefs formulés contre la décadence des mœurs conuncrciales ou l'inefficacité des lois révolutionnaires. Mais ceux-là n'avaient pas tort non plus, qui mettaient en cause la responsabilité du gouvernement. Les diplomates étrangers notaient sans bienveillance l'opinion accréditée dans les milieux d'affaires, qu'en s'ingéniant à nuire au commerce anglais

(4) En fructidor an XI (le dernier mois de l'année républicaine), Perrogaux tenta de venir en aide à une maison qui sombrait, et pria le ciiof de cette maison de lui communiquer un état complet de sa situation : « ... Quelle fut ma surprise lorsque le soir il ne m'apporta qu'une feuille volante portant de.s masses, et lorsque je lui demandai s'il avait un bilan, il m'annonça que ses écritures n'étaient point en règle, que la balance do ses livres de l'an X n'était point encore faite! » (A Bonapaite, 5 fructidor an XI (23 août 1803) : AF. IV, 1Û7J.)

(2) Procès-verbal de la séance du 9 fructidor an XI (27 août 1803) : F12, 192. Le Code do Commerce ne devait d'ailleurs être promulgué qu'en 1807.

28 LE COMMERGfc;

on avait surtout fait tort à celui de la France (1). L'organe le plus autorisé du négoce parisien, la chambre de commerce, s'en expliqua, à huis clos il est vrai, avec une audace qui se faisait rare alors. Étudiant elle aussi les causes de la crise, elle l'attribuait moins à l'état de guerre en soi qu'à certaines dispositions exorbitantes prises par le gouvernement français, comme la restriction des privilèges des neutres, le non-paiement des traites de Saint-Domingue, la suspension sur le territoire français des droits des créanciers anglais. Elle décidait de soumettre ses doléances à Chaptal, et terminait son procès-verbal en termes presque séditieux pour l'époque : « Si de l'entrevue avec le ministre, il ne résulte pas un espoir fondé d'obtenir du gouvernement des mesujes plus favorables au commerce, la chambre essaiera de nouveau de faire entendre au Premier Consul la vérité qu'on lui cache, qu'il ne peut manquer d'accueillir, et que la chambre honorée de sa confiance doit aux inteu lions bienveillantes dont il est animé (2). »

Si la chambre de commerce fut en ellet admise à l'audience du Premier Consul, ses membres durent être durement rabroués (3), sans obtenir aucune satisfaction pratique : car rien ne fut modilié aux actes gouvernementaux dont elle se plaignait; en tout cas, il n'est resté trace ni d'un entrelien, ni UKÎmed'un mémoire. Peut-c^tre

(1) Dépùclie de Lucohesini, 10 septembre 1803 : Bailluu, Preuslen und Frankreich..., t. II, p. 198-l'.»y.

(2) i4 tlierniidor an Xt (12 iioùt 1803) : Cuoquet, la Chambre de comvitrcr ite Paria, p. 7i-75 et note.

(3) Poiil-ùtre aussi Bonaparte (It-il valoir à leurs youx cette consolation |)alri(iti<|U(;... et platonique qu'il avait pu lire quelques jours aii|)aruvant dans une lettre do MoUion : >< Le coniinurco français soullr« : niais qu'il jette les regards sur lu conunorcu anglais! » (23 thermidor au l.V (11 août 180a) : AV. IV, 1073).

RUPTURF-: Di: LA PAIX D'AMI KNS 29

Chaptal donna-t-il à entendre que toute insistance à cet égard serait stérile et périlleuse.

Sans que la prospérité reparût complètement, la crise s'atténua dans les derniers mois de 1803, selon la loi à peu près immuable des phénomènes économiques de cet ordre. Au printemps de d804, la proclamation de l'Empire, la constitution d'une cour, la perspective du couronnement donnèrent une activité appréciable au commerce de luxe.

A peine empereur, Napoléon, pour manifester sa bienveillance à une classe importante de ses sujets et pour s'éclairer plus sûrement sur leurs inlérôts, eut l'idée de créer une section de commerce au conseil d'État, qui était de plus en plus l'organe essentiel dans la préparation des lois et des règlements administratifs. Le ministre Chaptal, à qui le maître sen rapporta pour former cette section, conclut très sagement à ne choisir, parmi les gens du métier, que des hommes retirés des aflaires, ou qui les abandonneraient dès leur nomination : « C'est le seul moyen, » déclarait-il, « d'éclairer le conseil d'État des leçons de l'expérience sans courir le danger des spéculations ni des suggestions perfides de l'intérêt privé (1). » Dans sa liste de candidats, le ministre faisait entrer onze provinciaux (2), et trois Parisiens seulement : Vignon, président du tribunal de commerce; Bertrand, ancien directeur de la compagnie d'Afrique, choisi pour sa facilité et son élégance de plume ; l'ancien banquier Bidermann, « très versé dans le commerce de l'Inde ».

(1) A Napoléon, 10 prairial an XII (30 mai 1804) : AF. IV, 1060. Cf. Jauiiks, Hislolre socialiste, t. VI, p. 280-285.

(2) Dont trois Bordelais, parmi lesquels Cabarrus, l'rère de l'ex- Mme Tallien, et Portai, le futur ministre de la marine de Louis XVIII.

Ghaptal proposait aussi, pour initier la nouvelle section à l'esprit et aux traditions du conseil d'État, d'y faire passer deux conseillers chevronnés, Begouen et Gretet.

Les fêtes du sacre réalisèrent en partie les espérances du ccmmerce parisien. Les chaises de poste aussi bien que les voitures publiques, récemment perfectionnées (4), amenèrent une affluence extraordinaire de fonctionnaires, de militaires, de simples curieux, dont le séjour se prolongea par suite des ajournements successifs de la cérémonie. On se plaignait généralement, et sans doute avec quelque exagération, que ces hôtes eussent parcimonieusement mesuré leurs achats dans les magasins (2). Mais il y eut toute une catégorie de dépenses à laquelle ils ne purent se dérober : le prix des denrées et des articles de toilette monta dans d'incroyables proportions; une coiffure de femme, pour une seule fcîte ou soirée, se payait couramment cinquante et soixante francs (3).

Le mouvement d'affaires directement suscité par les fêtes n'en fut pas moins assez limité comme durée et comme répercussion. Par contre, rétablissement de la monarchie impériale et le couronnement marquaient.

(1) On avait inauguré au 1" pluviôse an XII (22 janvier 1804) des services accélérés dans diverses directions : sur Rouen en particulier, la voiture partie do Paris à 7 heures du matin arrivait à 4 heures du soir. Ces pcrfeclionncmonls se iiiulliplient pondant toute la durée do l'Einfàre; on avril 1811, on créa UD service accéléré Iri-hebdoniadairo pour Hijon en deux jours et demi et iMilan par le Sin)plon en dix jours (Journaux).

(Si) l'iiris iOHii Niipolron, t. III, p. 24.

eu 'l'un MAI I I, Mivuiirrs, t. III, p. 378-379,

CRISE DE dSOri-lSOG 31

comme ThiébaiiU l'a dit en sa langue imagée, « après la simplicité crasse du Comité de salut public, après les chétives parades du Directoire et les préludes du Consulat, l'explosion du retour à toutes les prodigalités du faste (4 ) » . Dès lors, et jusqu'à la chute du régime, quiconque tenait au monde officiel fut entraîné par goût, par émulation ou tout au moins par ordre à d'importantes dépenses de représentation, dont profitait le commerce de Paris.

Mais c'était là une clientèle relativement restreinte, et encore fallait-il que la nouvelle cour ne demeurât pas trop longtemps éloignée de la capitale. Quand, le 31 mars 1805, après avoir pris congé de Pie VII qui retournait à Rome, Napoléon se dirigea de son côté vers l'Italie, pour aller ceindre à Milan la couronne de fer des rois lombards (2), l'émotion et le désappointement furent vifs parmi les Parisiens, à la pensée que l'absence des souverains durerait au moins trois mois. Vingt jours ne s'étaient pas écoulés, qu'on évaluait déjà à 200000 francs la diminution quotidienne des affaires résultant du départ de la cour (3). En annonçant le retour de l'empereur et de l'impératrice, les journaux osèrent parler du préjudice que leur éloignement prolongé avait causé aux commerçants et aux ouvriers (4).

Il faut dire qu'après l'activité quelque peu fébrile et factice provoquée par les fêtes du sacre, les affaires étaient retombées, en ce printemps de 1805, dans une stagnation comme les courtiers n'en avaient jamais vu (5). C'était au point que sur des articles habituelle-

(1) TmÉnAiiLT, Mémoires.

(2) ScHUERMANS, Itinéraire général de Napoléon, p. 169-175.

(3) Bulletin do police du 28 germinal an XIII (18 avril 180S) : d'Hautehive, la Police secrète du Premier Empire, t. ], p. 380.

(4) Paris sous Napoléon, t. III, p. 142-143.

(a) Rapport du préfet de police, 5 germinal an XIII (26 mars 1805) : F7, 7833.

ment courants, ces mêmes courtiers se déclaraient dans l'impossibilité de coter un cours, faute de transactions (4). Les fabriques demeurées en activité ne travaillaient plus que pour la province et l'étranger : à Paris, les ventes étaient absolument nulles, et les commerçants, privés des rentrées sur lesquelles ils avaient cru pouvoir normalement compter, voyaient avec angoisse approcher l'échéance de leurs billets (2). Les bruits même de pacification générale, qui prenaient alors consistance, contribuaient au ralentissement des affaires, car la paix devait avoir pour corollaire l'abaissement du prix de beaucoup d'articles, et dans l'attente les détaillants, les consommateurs eux-mêmes se pourvoyaient seulement du strict nécessaire (3).

Non seulement la guerre maritime ne cessa point, mais, à l'automne de cette année 1805, la troisième coalition fit éclater de nouveau les hostilités sur le continent. Cette reprise d'hostilités coïncida avec une crise financière très aiguë, sinon fomentée, du moins sans doute entretenue par les ennemis et leurs complices : pendant que la folie de quelques spéculateurs et la naïveté du ministre Barbé-Marbois engageaient le Trésor dans une opération désastreuse, la disette de numéraire forçait la Banque de France à suspendre ou à limiter le remboursement de ses billets. Il s'ensuivit une panique presque populaire, quoique alors les grosses coupures lussent seules en circulation (4), et un contre-coup désastreux sur le crédit en général. Les failUtes se

(1) Rapport (iii même, ^."i «ormiiml (lîi avril) : F7, 7833.

(2) Rapport du mt^mo, 28 llorôal (18 mai) : Ibidem.

(3) Ra|)p()rt ilu mùiiio, 7 prairial (27 mai) : Ibidem.

(4) Nous parlerons en df^tail de cette panique en traitant do la IImii|Ui' lie Kriiiico.

multiplièrent de nouveau, faillites dont la plus importante comme chiffre, la plus retentissante comme effet moral, fut celle du fameux banquier Récamier (1).

Par le luxe de son installation, par le faste de son hospitalité, par la beauté et l'élégance de sa femme (2), Récamier s'était attiré autant de jalousies pour le moins que son aménité et sa libéralité lui avaient valu de sympathies. Avec cela, il était incontestablement léger, prodigue, plus infatué de ses brillantes relations qu'adonné à la surveillance de ses affaires, et il y avait quelque fondement dans les rumeurs fâcheuses que colportaient, dès 1802, aussi bien les correspondants clandestins de Louis XVIII (3) que les agents de Dubois (4). Ce dernier mettait en cause la belle Juliette, qu'il accusait d'avoir, par ses folles dépenses, ébréché la fortune conjugale (5), La banque Récamier était pourtant sortie indemne de la crise provoquée par la rupture de la paix d'Amiens.

Elle fut moins heureuse à l'automne de 1805. Le crédit était alors si resserré que c'est faute de pouvoir trouver un million ou deux que les paiements durent être suspendus, le 12 novembre (6). On raconta que

(1) Le récit le plus complet est celui de M. Herriot (Mme Réeaviier et ses amis, t. I, p. 144-149), bien que cet historien ait commis l'inconcevable distraction de placer la catastrophe dans l'hiver de 1806-1807, tandis qu'elle se produisit dans l'hiver de 1805-1806.

(2) Sur Mme Récamier, cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 192-

(3) Rapports de» 21 décembre 1802 et 27 août 1803 : Rbmacle, Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 208-209 et 387.

(4) Rapport du 21 prairial an X (10 juin 1802) : Auliro, Part» sous le Consulat, t. 111, p. 103-104.

(5) Rapport du 23 nivôse an XI (13 janvier 1803) : Ibidem, t. III, p. 566.

(6) Rapport du même, 21 brumaire an XIV (12 novembre 1805) : F7, 3834.

Récamier avait sollicité du Trésor l'avance de cette somme relativement minime, et que, soit par prévention personnelle, soit par peur des responsabilités, soit en raison de l'état inquiétant des finances publiques, le ministre Barbé-Marbois était demeuré sourd à toutes les instances. Si le fait est exact, Marbois, qui allait être disgracié pour sa maladresse et sa crédulité dans la crise, avait sur ce point du moins clairement interprété les intentions du maître, car celui-ci, quelques jours après, écrivait à Cambacérès du quartier général de Brûnn, à propos d'un fournisseur dans l'embarras : « Est-ce dans un temps comme celui-ci que je dois ôtre obligé de faire des avances à des hommes qui se sont enfournés dans de mauvaises affaires (1)? » Plus tard, pendant une période de paix continentale, à l'apogée de la splendeur impériale, Napoléon put juger à propos de soutenir l'industrie nationale par des subsides plus ou moins déguisés : au cours de sa lointaine campagne de Moravie, quand les périls militaires et diplomatiques se doublaient de la pénurie financière, quand le ministre du Trésor se déclarait impuissant à envoyer à Strasbourg la solde de la Grande Armée (2), l'empereur eût considéré comme un crime de distraire fût-ce une portion infime des ressources de l'État pour prévenir une infortune privée. Il en voulait d'ailleurs à Récamier d'tltre le banquier de la plupart des étrangers de passage à Paris, et notamment des Anglais.

A la nouvelle de la faillite de Récamier et de son commanditaire Grandin-Carcenac, la consternation s'empara de la place de Paris : on prévit que le crédit allait se

(1) 1" frimaire an XIV (22 novembre 1805) : Correspondance,

(i) Décision impériale datée d'AusIerlitz, 16 frimaire (7 décembre) : Ihidi-m, 9549.

faire encore plus étroit, le numéraire plus rare, et l'agio sur les billets de Banque remonta brusquement de 4à7pour 100. Comme les désastres grossissent toujours en passant de bouche en bouche, en parlait d'un déficit de trente millions (i). Mais par une rencontre remarquable, en môme temps que l'anxiété était à son comble, personne ou presque personne n'accablait ostensiblement le financier malheureux, qui demeurait l'objet de très vives, de très bruyantes sympathies (2). « Le public désintéressé a pris part à ses malheurs (3), » osait imprimer un journal trois jours après la catastrophe. Ce sentiment se répandait hors de Paris, il était si persistant qu'un an plus tard, Camille Jordan écrivait à la femme du failli : « Attestez-lui de ma part l'opinion de Lyon, que je connais bien. Il est impossible d'y être plus aimé, plus estimé, mieux plaint qu'il ne l'est... (4). » — Plus significative encore fut l'attitude des créanciers (5) : réunis le lendemain de la suspension des paiements (43 novembre), ils décidèrent de laisser provisoirement Récaraier et son frère à la tête de la liquidation. Cette résolution fut confirmée le 4 février 1806 dans une seconde assemblée, tenue après l'apurement des comptes et le dépôt du bilan. Un concordat y fut voté, en vertu duquel les créanciers se contentaient d'un dividende de 35 pour 100 : non seulement llécamier s'exécuta, mais il géra la liquidation de façon à pouvoir verser aux créanciers un dividende supplémentaire de 6 et demi

(1) Rapport du préfet de police, 21 brumaire an XIV (12 novembre 1805) : F7, 3834.

(2) Thieus, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VI, p. 199.

(3) Journal de l'Empire, 24 brumaire an XÏV.

(4) 28 octobre 1806: Mme Récamier et les amii de ta jeunette, p. 32.

(5) Dans un article publié dans le Correspondant du 25 février 1905, M. Charles do Loménie, petit-fils de Mme Lenormant, a complété et rectifié sur ce point le récit de M. Herriot.

pour 100. L'existence très modeste menée dès lors par sa femme prouva amplement que l'un et l'autre avaient dédaigné de recourir aux lucratifs et coupables subterfuges si souvent pratiqués à cette époque par les ménages de faillis.

Si Récamier s'était conduit après son malheur en honnête homme et en galant homme, ce malheur n'en avait pas moins fait un tort très appréciable à ses créanciers, et entraîné par répercussion toute une série de catastrophes de même nature (1). Le malaise, l'appréhension en vinrent au point de dominer l'attention publique, et d'assourdir le triomphant écho du canon d'Austerlitz. Le diplomate italien qui représentait à Paris la cour de Berlin consolait son dépit et celui de son gouvernement en décrivant complaisamment la crise financière : * Au milieu de la juste admiration excitée par l'étonnante campagne de Bonaparte, le crédit de la nation partout miné menace ruine partout. Les faillites dans lu capitale ne cessent pas plus que dans les ports de mer (2). » La même note se retrouvait dans les lettres confidentielles où Fiévée transmettait à l'empereur des renseignements le plus souvent sincères, parfois empreints d'une singulière acrimonie : « L'état du commerce de Paris est allreux, et c'est à cette cause qu'il faut attribuer Tindiffércnce de la capitale pour nos victoires, indilférence telle qu'elle forcera le gouvernement à faire promplement la paix, quelles que soient d'ailleurs ses combinaisons (3). » Mû sans doute par un

(l)Cf. les bulletins do police de la fin do frimaire an XIV (décembre 1805), qui mentionnent presque quotidiennement des raillites, résultant de rollo de Récamier : AK. IV, 1495.

(2) Dépêche do Lucciiosini des 16-17 janvier 1806 : Haii.leu, f^reuucn UH(t Frankreich, t. H, p. 436.

(3) Février 1806 (cette date est-elle bien exacte, et la note ne

double ressentiment contre Récamier et contre Fouché, Fiévée ajoutait perfidement : « La banqueroute de M. Rdcamier est sans contredit la chose la plus scandaleuse qu'on ait vu depuis longtemps, et quoique la police ait forcé tous les journaux de la présenter d'une manière intéressante et sentimentale, jamais on ne persuadera au public qu'un marchand d'argent qui ne ferait que son métier pût manquer de dix-neuf millions (4). »

En réalite', le passif de Récamier n'atteignait pas dix millions (2) : mais au lieu d'être mis en défiance par cette exagération, Napoléon, rentré aux Tuileries dans la soirée du 26 janvier 1806 (3), accepta les dires de Fiévée, qui flattaient chez lui de vieilles préventions. A Junot, qui avec plus de générosité que de diplomatie s'obstinait à solliciter un subside pécuniaire pour relever les afi'airesdu banquier, le souverain opposa un refus impatienté (4), peut-être grossier (5). Récamier avait un neveu de son nom, qui, obéissant à un scrupule de délicatesse, venait de donner sa démission d'auditeur au conseil d'Ktat : avec ce souci de l'équité qu'il savait allier à certains partis pris, Napoléon ordonna de l'expédier à Naplcs, où Joseph l'emploierait avantageusement. « Ce jeune homme n'a démérité en rien (G), » ajoutait-il, ce qui indiquait bien qu'il n'en pensait pas autant de

doit-elle pas plutôt être reportée à la Un de décembre 180S?) : Correspondance, t. Il, p. 183.

(1) Ibidem.

(2) Exactement 9609 681 fr. 17 cent. (Hehhiot, Mme Récamier et ses amis, p. 145).

(3) ScHUEKMANS, Itinéraire général de Napoléon, p. 189.

(4) Souvenirs et correspondance de Mme Récamier, t. I, p. 131.

(5) « Je ne sui.s pas l'amant de Mme Récamier, moi, et je ne viens pas au secours des négociants qui tiennent une maison de 600 000 francs par au. » (Cf. un article de M. Frédéric Masson dans le Figaro illustré de mars 1893).

(6) Au général Dejean, 14 février 1806 : Correspondance, 9813.

l'oncle. Sa mauvaise humeur s'accrut des témoignages de persistante sympathie que recevait Re'camier : Napoléon y vit des de'monstrations d'opposition politique, ce en quoi il n'avait peut-être pas tout à fait tort. Il s'en expliqua non seulement dans des conversations privées, mais en séance plénière du conseil d'État, où il sentait l'auditoire assez nombreux pour exciter sa verve, assez sûr pour ne pas l'intimider. Des plaintes lui étaient parvenues sur la multiplicité des faillites ou banqueroutes, et aussi sur la démoralisante facilité avec laquelle les faillis, après avoir imposé à leurs créanciers un concordat désastreux, recommençaient leurs opérations (i). L'empereur en conclut très judicieusement à l'opportunité de reprendre les travaux d'élaboration du Code de commerce, interrompus depuis 1803 (2). En entretenant le conseil d'État de la question, il ne put s'empêcher de trahir son irritation, ni de prodiguer contre Réramier les imputations blessantes et outrées : » Les banquiers les plus accrédités finissent par faire banqueroute, témoin M. Récamier, qui donnera tout au plus 10 pour 100 à ses créanciers; il a le bonbeur avec cela de recevoir des visites de condoléance {^). » Le surlendemain, revenant à la charge, il s'évertuait à démontrer le caractère criminel de la faillite : « Il est évident pour tout homme de bon sens qu'elle est frauduleuse, puisque M. Récamier dépensait depuis tiois ans cent mille écus par an, quoique ses affaires allassent de mal en pis (4). »

(1) Cf. notamment une noie jointe au bulletin de i)oliec du 25 février 1806 : AK. IV, 14% a.

(2) Activement poursuivis dc.s lors, les travaux abouliront en 1807 li la proniulualion du Code (Lavissk et RAMUArn, iliitoire gènirali-, l. I.\,|). 247-248 [cliapitre rédige par M. Ciii:nonj).

(3)27 mars 1806 : I'klkt dk la Lozkue, Opinions de Napoléon, p. 2!i6.

(i) 2« mars : Ibidem, p. 201-262.

Et la transition lui était aisée pour invectiver la femme après le mari.

Dans les troubles économiques comme dans les maladies du corps humain, une crise aiguë est souvent suivie d'une période de dépression. C'est ce qui se produisit durant l'été de 1806. A la fin de juin, plusieurs maisons de banque se disposaient à liquider, en raison non point du mauvais état de leurs aflaires, mais de la nullité absolue des opérations commerciales (1). Au milieu d'octobre, Cretet, devenu gouverneur de la Banque de France et présidant pour la première fois l'assemblée générale, convenait de cette situation, tout en la jugeant avec un optimisme de commande : tari par les récents excès de la spéculation, le crédit se préparait à renaître, à devenir « la récompense invariable des commerçants honnêtes, intelligents et économes » ; la crise commerciale avait ainsi préludé à « une espèce de régénération >, au <i retour heureux de la morale et du bon ordre dans cette importante partie de la chose publique » (2).

Cette éloquence de palmarès était destinée à donner le change à l'opinion; un mois plus tard, écrivant confidentiellement à l'empereur, le même personnage ne déguisait point sa contrariété ni ses inquiétudes : « Votre Majesté me permettra de l'entretenir encore de la stagnation extraordinaire des capitaux à Paris. 11 faut désirer en général qu'ils puissent trouver des débouchés, afin qu'ils ne soient pas contraints à se dénaturer. Dans d'autres circonstances, comme l'argent va chercher partout un intérêt, il serait à craindre qu'il ne vînt à fuir vers l'étranger; mais comme le crédit est suspendu dans

(1) Bulletin de police du 28 juin 1806 .: AF. IV, 1497.

(2) Discours à l'assemblée générale des actionnaires de la Banque de France, 17 octobre 1806 (imprimé).

presque toute l'Europe, on doit croire que les fonds de France ne trouveront de place nulle part. Il a été répandu que des emplois avaient été faits dans les fonds d'Angleterre; j'ai cherché à vérifier ce fait et surtout à en connaître l'étendue; il me paraît que si quelque chose de semblable a été entrepris, il ne peut être question que de quelque opération aussi petite qu'obscure (1)... »

La lettre de Cretet dut se croiser sur la route de Berlin avec celle où Napoléon annonçait à Cambacérès « une communication à faire au Sénat... sur la politique générale du moment » (2). Cette communication était le message du dQ novembre, qui préparait et commentait par avance le célèbre décret du 21, déclarant « les îles britanniques en état de blocus » .

L'empereur ne se cachait point de son attachement croissant au système protectionniste, prohibitionniste, colbertiste. Tandis que la paix d'Amiens avait été impopulaire en Angleterre parce qu'elle n'était point doublée d'un traité de commerce, lui la tenait rétrospectivement pour trop favorable au négoce et à la marine britanniques. Après la mort de Pitt, quand l'accession de Fox au pouvoir avait fuit entrevoir la possibilité d'un accord, Napoléon dévoilait ses plans en séance plénière du conseil d'État : « Quarante-huit heures après la paix avec l'Angleterre, je proscrirai les doiu'écs étrangères et ])romulguerai un acte de navigation qui ne permetti-a l'en-

(1) 15 novomltro 1800 : AK. IV, 1071.

(2) 17 novctiihif 1800 (do Borlin) : Correspondance, 11276.

trée de nos ports qu'aux bâtiments français, construits avec du bois français, montés par un équipage aux deux tiers français. Le charbon même et les milords anglais ne pourront aborder que sous pavillon français. On criera beaucoup, parce que le commerce, en France, a un mauvais esprit, mais six ans après on sera dans la plus grande prospérité (i). » Il avait dû transpirer quelque chose de ces menaces, mais ce à quoi le commerce ne s'attendait guère, c'était à ce que l'empereur, enivré par l'écrasement de la puissance prussienne, irrité de la rupture des pourparlers avec Yarmouth et Lauderdale, exaspéré de la supériorité navale de l'Angleterre, ripostât au blocus des ports continentaux par la mise en interdit du territoire britannique, de ses produits, de ses entrepôts mêmes. Désormais, non seulement toute correspondance était prohibée avec l'Angleterre, mais un navire même neutre se voyait refuser l'accès du continent s'il avait touché un port de la Grande-Bretagne; quant aux marchandises anglaises, quels qu'en fussent les importateurs, elles étaient déclarées de bonne prise.

C'était la prohibition à peu près absolue des denrées coloniales, des cotonnades, de tous les objets qui s'entreposaient ou se manufacturaient en Angleterre. C'était plus qu'une aggravation de crise, c'était la mort à brève échéance pour toute une catégorie de commerçants. C'était surtout l'obligation imposée à la masse des sujets de l'Empire, et en particulier aux citadins, de renoncer à des habitudes invétérées de table et de vêtement (2).

Napoléon eut l'intuition des sacrifices d'ordres divers,

(1) 4 mars 1806 : Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p. 239.

(2) Cf., pour la privation de sucre et de café, Pans sous Napoléon, t. V, p. 342.

des ruines et des privations qu'allait accumuler son décret : « Il nous en a coûté, » proclamait-il, « de faire dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d'années de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des premiers âges des nations (1). » Mais, protestant que ses déterminations n'avaient été inspirées « ni par la passion, ni par la haine », il en rejetait la responsabilité sur les provocations anglaises. Aussi bien, cette éloquence d'apparat, si elle ne manquait ni de grandeur ni même de sincérité, ne traduisait pas toute sa pensée. Au fond, il pensait que s'il parvenait à déshabituer les Parisiens des denrées coloniales, il aurait opéré une révolution économique profitable à la prospérité nationale. Il faisait peut-être passer au gouverneur de Paris des recommandations de ce goût : « Que vos femmes prennent du thé suisse, il est aussi bon que le thé de la caravane, et le café de chicorée est aussi sain que le café d'Arabie. Qu'elles donnent l'exemple dans leurs salons, au lieu de s'amuser à faire de la politique à l'envers comme Mme de Staël. Qu'elles prennent garde aussi que je ne m'aperçoive qu'elles portent des robes d'étoflcs anglaises (2). » Si\rcment, il ripostait quatre ans plus tard aux doléances du conseil général du commerce : « L'intérêt de la France, qui n'a plus de colonies, est que la consommation des denrées coloniales soit restreinte le plus possible. Cet

(1) Message au Sénat, 19 novembre 1806 : Correspondnncc, 11281.

(2) Ces lifînes sont extraites d'une soi-disant lettre autographe que i't'inpcrour aurait adressée à Juiiot de Berlin, le 21! novembre 180G (Ducluisse d'Aihiantès, Mnnoirfs, t. VI, p. 205-i'(l6). Pour (iiii connutt les babiludes scriptiiruires de Napoléon, il esl inadmissible (pie la Icltrc ail été aulogra|)lic, et .si la veuve de Jiinot a suppost- co (bUail, on Insito ù accepter sur sa seule aniorilé l'authcnticilé du document. D'autre part, le style a bien l'allure des conversations et des correspondances l'amiliéros do Napoléon.

intérêt est aussi celui de la politique : presque toutes les opérations du commerce sur ces denrées, leur valeur, leur courtage, forment le capital principal avec lequel nos ennemis nous font la guerre (1). »

Quoi qu'il en fût de ces vues de politique transcendante, l'eflarement fut indescriptible dans les milieux commerçants. Il apparut bien vite qu'il était pratiquement impossible de supprimer d'un trait de plume toutes les relations entre la France et l'Angleterre : mais le dispositif du décret était si catégorique, les considérants et les commentaires si menaçants, qu'on était embarrassé pour les concilier avec les nécessités non moins impérieuses de la vie courante. Le banquier Perregaux, membre du Sénat, personnage important et sympathique à l'empereur, demandait humblement au ministre de la police s'il pourrait échanger des lettres non cachetées avec ses correspondants anglais, au sujet des fonds que les prisonniers des deux pays recevaient de leurs familles : quelque urgente et légitime que semblât la requête, Fouché n'osait prendre une décision de son autorité privée (2). Champagny de même communiquait au quartier général les instances suppliantes du commerce lyonnais pour que, malgré la continuation de la guerre, les transactions suivissent leur cours avec l'Allemagne et la Russie, et en particulier pour que la tenue de la foire de Leipzig fût assurée; mais il multipliait les prudentes réserves : « J'ai l'honneur de transmettre à Votre Majesté ces demandes qui ne peuvent être bien appréciées que par Elle, vu qu'elles se rattachent à d'autres intérêts dont Votre Majesté est seule l'arlùtre.

(1) Dictée (médite) du 5 novembre 1810 : AF. IV, 1241.

(2) Bulletin de police du 8 décembre 1806 : AF. IV, 1498.

En ne les considérant que sous le rapport commercial, elles méritent d'être prises en considération. Mais Votre Majesté a prouvé, par son mémorable décret du 21 novembre, qu'en faisant servir ses merveilleux succès à la ruine du commerce ennemi, Elle s'occupe efficacement de relever le commerce et l'industrie de la nation dont Elle a élevé si haut la gloire militaire (1). »

Les meilleurs serviteurs avaient alors cette attitude de thuriféraires prosternés. Parce que plus tard Mollien a démontré avec verve et lucidité tout ce que le blocus continental avait de suranné, de chimérique et de désastreux (2), on se l'est représenté sur sa propre affirmation comme une sorte de Burrhus de l'économie politique, usant avec le maître d'une mâle et méritoire franchise. Sa très intéressante correspondance confidentielle et autographe atteste au contraire qu'après quatre ans de fonctionnement du système, en pleine crise commerciale, il prédisait quotidiennement à Napoléon l'imminent écroulement du crédit britannique, et se faisait l'enthousiaste exécuteur des passions, des combinaisons impériales (3). C'est pour lui-même sans doute qu'il plaidait ultérieurement les circonstances atténuantes, quand, dans un passage trop peu remarqué du préambule de ses Mémoires, il montrait les contemporains dominés lors de la publication du décret de Berlin par « cette pensée de grandeur, qu'au premier aspect l'imagination prête assez naturellement à toute conception d'un homme à qui rien encore n'a résisté (4). »

(i) 8 décembre i800 : AF. IV, 1060.

(i) Mémoireg, t. H, |i. 462; l. III, p. 10 olpassim.

(3) AF. IV, 1088-1089 b, jxmim.

L'hiver de 1806-1807 ne s'en annonçait pas moins difficile et triste. L'application du blocus et les représailles anglaises entassaient les ruines non seulement à Lyon, mais à Bordeaux, à Rouen, dans toutes les villes de trafic. Le docile Champagny, qui était homme de conscience, se croyait tenu d'exposer cette lamentable situation : « Sire, au sein de la gloire qui vous environne, vous serez touché des soulfrances de quelquesuns de vos sujets; votre désir sera de les soulager, et votre génie, qui sait pourvoir à tout, vous en fournira les moyens (1). « A Paris, les mêmes maux se compliquaient de l'absence prolongée de la cour, de la sourde inquiétude qu'on éprouvait à savoir la Grande Armée enlizée dans les boues de la Pologne. Napoléon trouva le temps d'y penser (2), et chercha à y remédier; tandis que Joséphine, instinctivement jalouse des beautés polonaises, lui exprimait la velléité de le rejoindre à Varsovie, il la pressait de quitter Mayence, mais pour se réinstaller aux Tuileries; ses instances se succédaient de plus en plus vives pendant toute la durée du mois de janvier 1807 : « Je serais assez d'opinion que tu retournasses à Paris, où tu es nécessaire (3)... Paris te réclame : vas-y, c'est mon désir (4)... Je désire que tu sois gaie et que tu donnes un peu de vie à la capitale (5)... llentre donc à Paris (6)... * Quand l'impératrice se rendait enfin aux volontés conjugales, un

(1) 17 décembre 1806 : AF. IV, 1060.

(2) « L'empereur sait que Paris, après la vache grasse de 1804, ne voit pas sans ennui la vaciie maigre de 1806 succéder à la vaciie coriace de 180S; doux iiivfrs à la suite sans une cour qui réside, .sans fêtes, sans bals, sans réceptions, c'est dur pour les marchands. » (Frédéric Masson, Joséphine impératrice, p. 250).

(3) 2 janvier 1807 : Correspondance, 11543.

(4) 8 janvier : Ibidem, 11581.

(5) 11 janvier : Ibidem,ii60Q.

(6) 26 janvier : Ibidem, 11690.

4(i LE COMMERCE

entrefilet officieux était publié dans les journaux, pour annoncer que son retour allait provoquer une reprise générale des affaires (i). Sur lïnvitation expresse de l'empereur, les princesses et les grands dignitaires donnaient des réceptions solennelles (2), dont l'éclat contrastait assez lugubrement avec les sanglantes nouvelles d'Eylau (8). Mais le mouvement commercial qui en résultait était aussi factice que l'animation des salons; à la mi-juin, cinq jours après Friedland, Cretet, admirablement renseigné comme gouverneur de la Banque, attestait que les transactions étaient toujours sans fréquence et sans importance, les capitaux sans emploi (4). Dans les milieux officiels cependant, avant m<^me l'arrivée des bulletins victorieux, le retour du printemps avait ramené la confiance et plus que la confiance, l'épanouissement de l'orgueil. De cette situation paradoxale et en somme périlleuse, d'un État autocratique et centralisé gouverné du fond d'un bivouac ou d'un château polonais, les ministres ne voyaient que le côté grandiose et théâtral. Les moins imaginatifs dentre eux, un Champagny par exemple, trouvaient des accents presque lyriques pour célébrer le miracle de ce gouvernement à distance : « ... Votre Majesté nous a si bien accoutumés à avoir recours à sa sagacité pour les plus petits détails, que, gouvernés toujours par son esprit comme par ses décrets, nous oublions qu'Elle est à six

(1 ) Journal de VEmpire, 7 février 1807.

(2) Thiehs, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VII, p. 421; cf. Parif sous Napoléon, t. III, p. 14i.

(:i) On sait ([u'aprè.s Eylau, Napoléon ordonna de substituer des orficinrs aux unclil,oiir« qui apportaiout au qiiartior gt^nùral les dùpôches iniiiisiériolles, et qui, peu familiarisés avec l'aspi'cl dos «•liani|)8 (lo lialuillf d dos iiiiiijulaiices, oiivoyaieiil à l\iris des doscriplioiis lorriliuiiles (à Maret, 20 février 1807 : Conespondonce, 11H3»).

(4) A Napoléon, 19 juin 1807 : AP. IV, 1071.

cents lieues de nous, au milieu de ses arme'es, ayant devant Elle les forces réunies de l'empire le plus étendu du monde, protégeant le midi et l'orient de l'Europe, menaçant le nord et faisant jouir ses sujets et les sujets de ses alliés de toutes les douceurs et de la tranquillité de la paix, lorsqu'Elle-même supporte toutes les fatigues de la guerre (d). » Ce n'était point là de la pure adulation; un autre jour, le même honnête et diligent fonctionnaire, se haussant à la fierté de langage d'un Colbert parlant à un Louis XIV, résumait ainsi ses recommandations au commerce d'exportation sur la convenance d'acquérir un bon renom au dehors : «... Sous le règne d'un prince vraiment grand, et grand par son caractère plus encore que par sa puissance, les opérations même des particuliers doivent avoir ce caractère de grandeur; tout doit tendre à la perfection, et la bonne foi, qui appartient aux âmes nobles, doit présider à toutes les transactions. Telle est l'idée que nous devons inspirer aux étrangers, pour être dignes de vous (2). » On reconnaît Taltière notion du (Jrand Empire, qui s'était superposée à celle de la Grande Nation dans l'âme des survivants de la Révolution, et qui, comme le culte du Grand Roi au dix-septième siècle, donnait naissance à de si vastes prétentions, gonflait les cœurs de tant d'orgueil, suscitait tant de dévouements et d'héro'ismes. — Mais le commerce, éminemment réaliste de sa nature, demeurait seul à peu près insensible à ces majestueuses évocations; fidèle à la

(1) A Napoléon, 14 mai 1807 : AF. IV, 1060.

(2) Le même au même, 26 avril 4807 : Ibidem (ces deux lettres de Champagiiy sont autographes, comme toute sa correspondance avec l'empereur; c'était du reste la règle pour les lettres confidentielles adressées au souverain; le seul Portails s'en flt dispenser en raison de sa quasi-cécité).

devise du négociant parisien qu'était sans doute le Chrysale de Molière,

Je vis de bonne soupe et non de beau langage,

il supputait mélancoliquement le « manque à gagner » , la perte m(5me qui allaient infailliblement résulter pour lui des gigantesques conceptions napoléoniennes, et en particulier du blocus continental.

Bien loin d'atténuer le régime du blocus, Napoléon l'aggrava, fidèle à son système de représailles. A Berlin, il avait exclu des ports de l'empire et des pays alliés les vaisseaux neutres ayant touché en Angleterre; le décret de Milan (17 décembre 1807) décida que ces navires, par le simple fait de s'être soumis à la visite d'une croisière anglaise, étaient dénationalisés et devenaient de bonne prise : ils devaient être saisis par les agents des douanes s'ils se risquaient à accoster le continent (1), et en pleine mer les vaisseaux de guerre et les croiseurs avaient le droit de leur courir sus. Les denrées coloniales ainsi confisquées étaient vendues au profit du Trésor, pour lequel ces ventes constituèrent un appréciable revenu : quant aux produits des manufactures anglaises et spécialement aux cotonnades, le décret du 8 octobre 1810 ordonna de les anéantir par le feu, et des autodafés d'un nouveau genre se multiplièrent dans la plupart des ports; ces scènes barbares contribuèrent beaucoup à

(1) Le décret du 11 janvier 1808 encouragea à la délation les niatolols et pasBagors, afin dV;tablir la réalité de l'accostage dan» un ])ort anglais ou de lu visite de la croi.si^re.

CRISE DE 1810-18dl 49

désafîectionner du régime napoléonien les populations maritimes, surtout en pays annexé. En fait, la navigation au long cours se trouva réduite au trafic interlope de quelques faux neutres, Américains dans l'Atlantique et la mer du Nord, Grecs sujets ottomans dans la Méditerranée, qui presque tous, en dépit des interdictions ostensibles de leurs propres gouvernements, étaient des agents de contrebande anglaise (1).

Ces mesures draconiennes purent se soutenir, d'abord parce qu'elles étaient appuyées par une redoutable force militaire et policière, ensuite parce qu'elles suscitaient l'enthousiasme des industriels, libérés ainsi du cauchemar de la concurrence étrangère (2). Leur égoïsme ingénu se peignait au vif dans l'exposé de desiderata présenté un peu plus tard par l'un des mieux qualifiés d'entre eux, Feray : « L'affluence des matières premières; la faculté de les tirer de la source, sans droits; une liberté entière à l'industrie du fabricant, sans autres restrictions que celles qui doivent garantir des faux poids et des fausses mesures; des lois prohibitives ou des droits protecteurs contre l'industrie étrangère; telles sont les bases essentielles de la prospérité de nos manufactures (3). » A leurs yeux, l'entrée en franchise ne devait exister que pour les matières premières, mais sur ce point ils devenaient passionnés libre-échangistes (4).

Quant aux commerçants. Napoléon était décidé à ne

(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XII, p. 40-41.

(2) Cl", des extraits des adresses des Chambres de commerce des villes manufacturières : Levasseub, Histoire des classes ouvrières de 1789 à 1870, t. I, p. 485-486.

(3) Note lue au conseil général des fabriques et manufactures, 8 octobre 1812 : F12, 194.

(4) Le 1" mars 1813, le conseil des fabriques et manufactures s'appropria un mémoire très monté de ton de son vice-président d'Artigues, sur le tort fait à l'industrie française par les droits sur les matières premières (Ibidem).

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