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point tenir compte de leurs vœux, qu'il proclamait contraires à l'intér(5t national, et qu'il se chargeait lui-même de résumer ironiquement, en réponse à des doléances sur le régime du blocus et de la protection à outrance : € Nous savons très bien que si l'on mettait à la délibération de la plupart des commerçants la question de savoir ce qu'il convient de faire pour le commerce de la France, la réponse serait : Point de douanes et liberté absolue, jusqu'à ce que des maisons anglaises se fussent établies en France pour n'avoir plus besoin dos négociants français. Aussi ajouterait-on bientôt à cette demande de liberté absolue qu'il ne fût pas libre aux maisons anglaises de faire leurs affaires en France et que le commerce anglais fût obligé de faire faire ses aflaires par les négociants français. Le commerce s'accommoderait de cet arrangement, qui enrichirait une centaine de maisons et qui dessécherait tout le territoire (1). * Exagéré sans doute comme exposé de l'état d'esprit du commerce français, ce morceau rend à merveille les préventions de l'empereur.
En vertu d'une loi économique qui se vérifie presque toujours, la pénurie de transactions sérieuses provoqua une recrudescence de l'agiotage. Les spéculations de Bourse, en raison du petit nombre des valeurs cotées, étaient alors restreintes à un cercle assez étroit d'habitués (2). Le jeu se porta de préférence sur les matières premières, à cause de l'essor artificiel pris par l'indus-
(i) Dictée (inédite) du 5 novembre 1810 : AF. IV, 1241.
(2) Thiers, qui constate le fait, l'attribue surtout à la relative flxilé des courg de la rente et des actions do la Banque {Hisloire du Contnlal et de l'Empire, t. XIU, p. 47-18). Nous verrons, en traitant do la Bourse, que cotte ii.\itè, due aux interventions du Trésor, no décourageait point le jeu à lu baisse et à la hausse.
trie, et surtout sur les denrées coloniales. Si en effet, conformément au désir de Napoléon, la consommation s'en était réduite dans la masse de la population, ces denrées demeuraient recherchées dans les milieux riches, et le prix en était subordonné aux multiples aléas de la guerre maritime : autant de motifs pour rendre la spéculation plus vive et plus ardente. Elle se propagea rapidement en dehors des courtiers, des négociants en gros et des autres intermédiaires professionnels; dès le printemps de 4808, Cretet, devenu ministre de l'intérieur, Cretet, qui avait observé de près l'histoire financière et économique de la Révolution, signalait les denrées coloniales comme « l'objet d'un agiotage dans lequel on voit môles des gens de toutes les classes, ce qui ne ressemble pas mal au conunerce bizarre qui se faisait du temps des assignats » (i). Le ministre ajoutait que l'élévation factice des prix était hors de proportion avec l'incontestal»le raréfaction des marchandises.
Cette fureur de jeu s'étendit à d'autres objets encore, par exemple aux eaux-de-vie. On vit se produire les pratiques classiques en pareil cas, c'est-à-dire les tentatives d'accaparement, l'abus des transactions et des marchés à terme. Dans sa correspondance confidentielle, Mûllien citait des laits caractéristiques. C'était une « partie », selon l'expression technique, autrement dit un lot d'eaux-de-vie, passant en quelques jours dans les mains de trente-quatre courtiers, dont chacun prélevait naturellement son droit de 1 pour 100, de sorte que la marchandise était arrivée au dernier acquéreur grevée de 34 pour 100 rien qu'en frais de courtage (2). C'était encore la manœuvre, d'ailleurs désastreuse en fin de
(1) A Napoléon, 1" juin 1808 : AF. IV, 1060.
(2) Au même, 31 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.
compte, d'un négociant et spéculateur fort connu, Bidermann, qui se rendait mystérieusement propriétaire de la presque totalité des eaux-de-vie disponibles sur la place de Paris, puis faisait d'immenses et ostensibles achats à terme : maître de la denrée, il forçait ses vendeurs soit à se fournir chez lui-même au cours qu'il réglait, soit à se libérer en lui vor.>=ant la différence entre le prix d'achat et le cours actuel (1). Ce règlement en différences tendait à se généraliser, démontrant le caractère artificiel des transactions : « Depuis quelque temps, ï écrivait à la fin de 1810 le vice-président du conseil général du commerce, « l'adroite activité de quelques individus substitue aux sages spéculations d'un honnête commerce un jeu effrayant, dont toutes marchandises peuvent être le prétexte. On vend, à livrer dans un terme de quelques mois, ce que l'on n'a pas, ce que l'on n'attend même pas; on l'achète sans vouloir le posséder, dans le seul dessein de le revendre avant d'avoir à le payer; et le plus souvent une longue chaîne de marchés ainsi fails se termine, sans livraison d'aucune marchandise, par le seul paiement des dillérences (2). »
De telles folies auraient suffi à elles seules pour préparer l'explosion d'une crise. 11 y eut d'autres motifs, notamment la mode qui se répandit parmi les gros commerçants parisiens de placer la plus grande partie de leurs capitaux en immeubles, difficilement réalisables, rapportant à peine -4 pour 100, tandis qu'il leur fallait emprunter à 7 et 8 pour 100 pour alimenter leur fonds de commerce; cette immobilisation, pratiquée surtout
(1) Au mAmo, 18 janvier 18H : AF. IV, 1089 a. (i) MtMiioiro du Martin (lis d'André, lu h, la séance du 7 décembre 1810 : F12, 192.
par vanité, entraîna plus d'une suspension de paiements (4). Dans le même ordre d'idées, les industriels eurent le tort de prétendre se créer un crédit hypothécaire, assis sur les bâtiments de leurs usines, et de vouloir suppléer par là à leur indigence de capitaux : « On ne peut pas plus », rappelait MoUien, « faire des lettres de change à trois mois ayant pour hypothèque des manufactures et des ateliers, qu'on ne pouvait faire une monnaie d'assignats ayant pour gage des domaines (2). » Une cause plus particulièrement politique était l'instabilité d'un régime douanier où constamment les taxes se trouvaient modifiées, les frontières et les barrières déplacées; il en résultait un insurmontable découragement chez les commerçants sérieux : « Aucune opération ne peut être calculée avec la conOauce que, quand elle sera exécutée, elle sera soumise à la même législation sous la([uelle elle aura été entreprise. Ainsi la prévoyance, qui fait l'art et l'utilité du commerce, n'existe plus : elle est remplacée par la crainte, et le négociant le plus sage, privé de confiance en lui-même, n'ose plus en accorder ni en demander (3). »
En même temps que les commerçants prudents devenaient avares de crédit, tout un ensemble de circonstances poussait au contraire les téméraires à abuser de l'escompte. Par suite de la guerre maritime, de la rupture des relations avec l'Angleterre, de l'extension presque indéfinie des limites de l'empire, l'importance de Paris, comme place de change et de liquidation,
(1) Mollien à Napoléon, 25 avril 1811 : AF. IV, 1089 a.
(2) Au même, 8 lévrier 1811 ; Ibidem.
(3) Lettre de Martin fils d'André, vice-président du conseil du commerce, au ministre de l'intérieur, approuvée poi- le conseil dans sa séance du 28 octobre 1810 : F12, 192.
s'était brusquement et considérablement accrue (4). « Il est à considérer î, faisait observer un membre du conseil de commerce, « que Paris est devenu le centre commercial de l'Europe, le magasin général de la France : les autres villes de l'empire y viennent satisfaire leurs besoins, et pour cela y créent des valeurs; les autres grandes places de l'Europe, qui autrefois concouraient à donner par le crédit des facilités au commerce, en ont elles-mêmes besoin et s'adressent à Paris pour le satisfaire. — Ainsi l'on ne peut plus comparer à la consommation de Paris les valeurs qui doivent s'y négocier. Il serait moins inexact de les comparer avec la consommation de tout l'empire et même d'une partie du continent hors l'empire (2). » Quelque ingénieuse et jusqu'à un certain point fondée que fût cette argumentation, il n'y en eut pas moins des imprudences et des excès dans la subite inflation du crédit. Grisés par le vertige du développement apparent des affaires, séduits par l'appât des commissions, banquiers et négociants parisiens se mirent à escompter sans discernement le papier qui aflluait de la province et surtout des pays récemment annexés ou sur le point de l'être, Belgique, Hollande, villes hanséatiques.
Cette exagération de l'escompte redoubla d'intensité pendant la période de paix relative qui suivit la campagne de Wagram et le second mariage de Napoléon : c'était l'apogée de la puissance impériale, l'époque où les spéculateurs comme les politiques se leurraient de conceptions gigantesques. Dès le mois de mai 1810, la
(1) Cf. un mémoire, ca date du 7 mai 18H, do Vital-Roux, régent du la ban<|uo ot moinbre de la Chambre de commorce : AV. IV, iOOO.
(2) Sranc»! du 24 novembre 1810 : FIS, 192 (le procés-vcrbal attribue cette opinion à « un membre », sans le nommer).
place de Paris subit le contre-coup de nombreuses faillites survenues en Bretagne (1); les manquements se succédèrent d'une façon inquiétante : « Il vient d'arriver à la Banque (de France) », racontait MoUien, « ce qui était sans exemple; elle a dans son portefeuille des lettres de change à quatre signatures, parmi lesquelles il y en a trois qui sont des signatures de faillis (2). » Comme la manie de la spéculation avait gagné tous les mondes, les banquiers et commerçants n'étaient pas seuls atteints : on prétendait que dans une faillite, le général Dupont perdait 800000 francs (3), mais ce racontar n'était peutêtre qu'un écho de la légende des fourgons de Baylen.
Quoi qu'il en soit, la leçon des événements fut perdue, et l'agiotage reprit de plus belle, en particulier sur les eaux-de-vie. « Cette marchandise », écrivait Mollien le 18 juillet 1810, « est à Paris l'objet de marchés réels très considérables et très multipliés, et d'un plus grand nombre encore de marchés aléatoires, qui finissent par se solder en différences (4). » A l'automne, ce fut la chute d'une grosse maison de Lubeck qui exerça une répercussion funeste sur la haute banque de la capitale : < La place de Paris est dans une agitation extrême », mandait Savary à l'empereur, « et se propose d'implorer la protection de Sa Majesté (5). »
Le moment était mal choisi. Dans ses doléances, le commerce ne pouvait se dispenser de mettre en cause la rigueur et l'instabilité du régime douanier : or, Na-
(1) Cf. les lettres quotidiennes de Mollien à Napoléon, 9 mai et jours suivants : AF. IV, 1088.
(2) Au môme, 16 mai 1810 : Ibidem.
(3) Bulletin de police du 24 mai 1810 : AF. IV, 1308.
(4) A Napoléon, AF. IV, 1088.
(5) Bulletin de police du 19 septembre 1810 : AF. IV, 1610.
poléon en combinait précisément une modification dans le sens de la sévérité, et son entourage était unanime à l'encourager dans cette voie. Tout en exaltant et en exagérant le désarroi du commerce anglais, Montalivet signalait une fissure dans l'application du blocus : « Cependant, la personne que j'ai envoyée en Allemagne pour observer ce qui se passe aux foires de Francfort et Leipzig m'écrit que, si l'on a vu peu de marchandises anglaises à Francfort, il en paraît beaucoup plus à Leipzig, surtout en marchandises fabriquées. Elle ajoute que les denrées coloniales abondent en Allemagne, qu'elles y arrivent de la Baltique, que les Russes et les Polonais les amènent sur des chariots qui se dirigent principalement sur la Suisse, où l'on regarde comme certain qu'il y a de grands entrepôts (1). » A cet avertissement, l'empereur répondait quelques jours plus tard par le décret du 8 octobre 1810, qui ordonnait l'incinération des produits anglais manufacturés, instituait des cours prévôtales pour juger les contrebandiers, déclarait ceux-ci passibles des travaux forcés et de la marque .
Quant à Mollicn, qui a osé écrire plus tard : « Je ne me suis point laissé éblouir pendant sa toute-puissance par l'éclat de ses entreprises (2) » , et qui, par des protestations de ce genre, a réussi à donner le change à la plupart des historiens (3), Mollien était plus ardent encore et plus approbateur que son collègue de l'intérieur. Engoué alors de la personne et de la fortune de
(1) A Napolùon, 2 octobre 1810 (autographe) : AF. IV, 1061.
(2) Mémoires, t. I, p. 191.
(3) Ainsi M. Lcvassour, 8i bien documenté pourtant, alTirmo à propos du blocus que Mollicn « voyait avec cbagrin ces tristes cxct's » (Histoire des classes ouvrières de 1780 à 1870, t. I, p. 47tfJ.
Napoléon, postulant pour sa femme une place de sousgouvernante de l'entant impérial attendu (1), non seulement il ne se permettait point de critiquer la politique économique du maître, mais il la portait aux nues dans sa correspondance confidentielle. Trop sincère pour dissimuler que les nouvelles mesures contre la contrebande avaient fait encore renchérir les denrées coloniales, il en tirait une conclusion aussi inattendue que paradoxale : « Tout ce que ce premier mouvement prouve, c'est l'utilité de la mesure. Tout obstacle à la contrebande future est au surplus protection et faveur pour le commerce, qui est actuellement propritHaire des marchandises qui ont acquitté les droits (2). » Le lendemain, il revenait à la charge, et montrait les négociants désormais convaincus que le blocus continental serait de plus en plus rigoureusement appliqué : « Voilà ce que le commerce remarque : et comme il a surtout besoin de certain et qu'il ne le trouve plus que là, il commence par s'y résigner, il finira par s'y accommoder, par y chercher, par y trouver ses avantages (3). » En dépit
(1) La lettre de Mollien fait d'ailleurs lionueur à son dévouement, mais elle prouve à quel point co dévouement était exalté et presque aveugle : « Sire, je dois à Votre Majesté tout ce que je suis et tout ce que je possède; je lui dois d'avoir pu attacher à ma vie une femme bonne et raisonnable. J'ose demander à Votre Majesté une griîce pour elle et pour moi. J'ose exprimer aux pieds de Votre Majesté le vœu que Mme Mollien ait l'honneur d'être une des sous-gouvernantes de l'auguste enfant de Votre Majesté. Si ma demande était indiscrète, Votre Majeèté daignerait me la pardonner; Elle daignerait encore y reconnaître le premier do tous mes sentiments, c'est que ma vie, tant qu'elle en sera digne, et celle do tous les miens après moi ne puissent appartenir qu'au service de Votre Majesté. » (18 octobre 1810 : AF. IV, 1088). La comtesse Mollien ne fut pas nommée sous-gouvernante, mais elle devint en 1812 dame du Palais (Frédéric Masso.\, l' Impératrice Marie-Louise, p. 100-101).
(2) A Napoléon, 22 octobre 1810 :AF. IV, 1088.
(3) Au même, 23 octobre : Ibidem.
de ces prédictions cavalièrement optimistes, il lui fallait constater que l'escompte du papier de commerce devenait de plus en plus difficile, puis que le change de la livre sterling était plus élevé à Londres qu'à Paris : < Paris a-t-il donc fait de nouveaux achats en marchandises anglaises? Ce n'est pas impossible (1). » Mais le ministre se hâtait d'écarter cette séditieuse, cette importune hypothèse en insinuant que bien plutôt on était en présence d'un mouvement de change artificiellement créé par le gouvernement anglais pour rendre du ton à l'opinion publique : assertion bien contestable au point de vue de l'orthodoxie économique, bien propre en tout cas à confirmer Napoléon dans des velléités dangereuses et des préventions injustes.
L'empereur était convaincu que la politique du blocus réduirait l'Angleterre à sa merci, et que le manque d'enthousiasme du commerce français tenait à des vues trop courtes et trop peu patriotiques. Désireux pourtant de s'éclairer de toutes les compétences techniques, sauf à discuter leur avis et au besoin à n'en pas tenir compte, en m<îme temps qu'il décidait de consacrer chaque semaine un conseil d'administration aux questions commerciales et industrielles (2), il avait ressuscité et réorganisé, par un décret du 7 juin 1810, le conseil général du commerce, qui, sans jamais avoir été supprimé, ne se réunissait plus depuis l'automne de 4804. La séance
(1) Au même, 25 octobre : AF. IV, 1088.
(2) Ordre impérial du 6 juin 1810 : « Il sera tenu lo lundi do chaque semnino à commencer de lundi prochain un conseil du commorre et dc8 manufactures où seront appelés : — les ministres de rinlùricnr, des relations extérieures, des iinances et de la marine; — les ministres d'État Defermon et Regnaud; — la conseiller d'État oomto do Sussy, directeur général des douanes; — et le sénateur Chaptal. » (AK. IV. 1241).
CRISE DE IBlO-dHll 59
d'inauguration s'était tenue avec une certaine solennité le 23 août 1810, sous la présidence du ministre de l'intérieur, Montalivet (1).
Il était tout naturel que ce conseil s'occupât de la crise de crédit qui amoncelait tant de ruines et ébranlait les maisons les plus solides. Le 2 novembre 1810, il prit une délibération très alarmiste, qui fut le lendemain transmise au ministre et commentée par le vice-président; celui-ci, nommé Martin, se distinguait bizarrement de ses homonymes non par son prénom, mais par celui de son père : il signait et il se faisait appeler « Martin fds d'André ». Après avoir esquissé "un tableau fort sombre des progrès incessants du discrédit en province, après avoir rappelé qu'à Lyon le taux de l'intér(H atteignait 12 pour 100, Martin fils d'André en venait à la situation de la capitale : « A Paris, plusieurs maisons très connues éprouvent une gône manifeste; des valeurs accréditées sont offertes à G et 7 pour 100 l'an, quoique la Banque escompte à 4 pour 100 plus qu'elle n'a jamais fait. » Comme causes de la crise, il signalait une fausse manœuvre de la Banque de France dans la mise en circulation de ses billets, la crainte d'une prochaine démonétisation des anciennes monnaies, qui se trouvaient ainsi raréfiées, et surtout les droits écrasants appliqués en Hollande, en Allemagne, en Suisse, aux denrées coloniales déjà entreposées, et cela à l'instigation ou sur l'ordre du gouvernement impérial. Il concluait enfin que l'ensemble du commerce français et la Banque elle méîme étaient menacés, « si la puissante main du gouvernement n'y porte promptement remède » (2).
(1) Registre des procès-verbaux : F12, J92.
La délibération et la lettre visaient plus haut que le ministre; Montalivet le comprit^ et en fit sans hésiter la communication à l'empereur. Dans un rapport joint, tout en déclarant exagérées les craintes du commerce, il reconnaissait que la situation était assez grave pour appeler l'attention du souverain; il osait indiquer en termes généraux la convenance d'user de quelques tempéraments, pour éviter des « catastrophes » (1).
Le premier mouvement de Napoléon fut empreint d'une violente irritation. Avait-il des griefs particuliers contre Martin fils d'André, Genevois d'origine et devenu Français seulement par l'annexion de sa ville natale? Savait-il déjà que ce notable commerçant, censeur de la Banque, tout récemment présenté pour la présidence du tribunal de commerce, avait lui-môme un fils, Jules Martin, suspect de commanditer une entreprise de contrebande anglaise (2)? Il est plus probable que son mécontentement fut simplement provoqué par la délibération en elle-môme, et qu'il y vit une nouvelle manifestation de l'hostilité, de l'ininteUigencc, de l'égoïsme, du manque de patriotisme si souvent reprochés par lui aux commerçants parisiens. Ce mécontentement s'exhala en termes très amers, dans une dictée où les sarcasmes alternaient avec les reproches, et qui devait revêtir ostensiblement la forme d'une lettre de Maret à Montalivet (3).
Pourtant, après avoir malmené les commerçants, l'empereur se radoucit en terminant. Avide par-dessus tout de renseignements précis, et craignant sans doute
(1) 5 novembre 1810 : AI<\ IV. 12il.
(2) Jules Marlin allait faire faillilc doux mois plus tard (Mollicn à Napoléon. 12 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a).
(3) Nous avons reproduit ftlus haut quelques passages cssonliols do ce documcul, domouré iuédil.
d'en tarir une source, il ne recula point devant une flagrante contradiction : « Au reste, Sa Majesté' a vu avec plaisir le mémoire du conseil général du commerce. Elle désire que Votre Excellence en demande souvent de semblables (1). »
A en croire Mollien, la communication de la dictée impériale suffît à atténuer la crise : « Depuis hier, la situation de la place est sensiblement améliorée. On apprécie le bienfait des décrets du 8 de ce mois (2), qui sont aujourd'hui mieux connus, et les réponses de Votre Majesté aux observations du commerce de Paris; et tout en reconnaissant le désavantage de ses défenseurs dans l'espèce de discussion que Votre Majesté a daigné établir avec eux, on voit évidemment, dans ses intentions, protection pour le commerce, dont Elle juge mieux les devoirs que les commerçants mêmes, et indulgence pour ses fautes, pour ses écarts, qui ne sont que trop prouvés par ses défenseurs eux-mêmes (3). » — En réalité, l'attitude des négociants parisiens fut beaucoup moins confuse et contrite que ne le donnerait à penser ce compte-rendu adulateur. Après avoir, dans sa réunion du 9 novembre, entendu la lecture de la dictée impériale, le conseil du commerce délibéra séance tenante une longue réponse, respectueuse, empressée, mais très digne et même très ferme pour l'époque ; les membres protestaient avec émotion contre toute arrièrepensée antipatriotique, discutaient posément les allégations techniques du souverain et finissaient par une déclaration d'indépendance, telle que bien peu d'assemblées eussent alors osé en risquer : « Le conseil croit ne
(2) C'est sans doute un laptus, et Mollien veut parler des décrets du 8 octobre (mois précédent) sur la contrebande.
(3) A Napoléon, 10 novembre 1810 : AF. IV, 1088.
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pouvoir mieux remplir les vues de Sa Majesté et Lui prouver son respectueux dévouement qu'en Lui soumettant avec vérité ses pensées dans le but de l'intérêt public; il sait qu'il peut se tromper, mais jamais il n'en aura l'intention (1). » Quinze jours plus tard, un membre n'hésitait pas à revenir en séance sur « l'aspect efîrayant de gène » que présentait la place; parmi les causes de malaise, il en signalait au moins deux qui mettaient en cause la responsabilité gouvernementale, à savoir l'instabilité du régime douanier et l'incessante annonce de ventes officielles de denrées coloniales saisies, ventes troublant les cours et servant de prétexte au jeu (2).
Malgré tout, les plaintes du commerce parisien n'avaient point laissé l'empereur aussi indifférent qu'il s'en vantait. Tant pour lui venir en aide que pour faire fructifier les capitaux improductifs du Trésor, il caressa un instant l'idée d'ouvrir un « bureau ï officiel de prêts à G pour dOO sur nantissement en denrées coloniales, au profit des maisons dont la Banque n'aurait pu escompter le papier : « Cet établissement, » comme il l'expliquait lui-même, « tiendrait un peu de la Banque et un peu du Mont-de-Piété. Il me semble que ce serait une manière sûre de placer son argent à G pour 100 sans risque (3). » Cette conception allait être réalisée un peu plus tard par des particuliers, dans des conditions fort dures pour les emprunteurs (4); MoUien repré-
(2) Séance du 24 novembre 1810 : Ibidem.
(3) A Mollicn, 8 novembre 1810 : Correspondance, 17118.
(4) <« Dos prrts particuliers assez considérables ont été fait.s sur marchandises. Les préteurs ont exigé que les marciiandises leur fussent roniiscs, avec faculté de les vendre si la variation des cours les menaçait de quelque porte, même avant récliéanco des
scnta sans doute qu'elle était peu en rapport avec la majesté gouvernementale, et Napoléon se contenta d'employer les fonds du domaine extraordinaire en achats d'actions de la Banque de France, opération qui avait le triple avantage d'empt^cher l'avilissement des cours, de procurer un placement avantageux et de mettre du numéraire à la disposition des commerçants dans l'embarras (1). Quoiqu'il dût en coûter à son orgueil, l'empereur concéda également quelques atténuations pratiques du régime douanier. Des délais furent accordés pour l'acquittement des droits extraordinaires, délais calculés de manière à donner le temps aux négociants de vendre les marchandises et d'en toucher le prix (2). De plus, la chambre de commerce de Paris fut invitée à provoquer, en vue d'une restitution, les déclarations des maisons de la capitale qui seraient d'ores et déjà propriétaires de marchandises séquestrées en Allemagne : tout en se confondant en remerciements, la chambre émit le vœu que la mesure s'étendit à l'ensemble du commerce de l'Empire; elle fit valoir que Paris était surtout intéressé par ses avances aux commerçants des autres places, commerçants dont le crédit était menacé et les ressources compromises par la mise sous séquestre de leurs marchandises (3) .
En effet; sans parler des banquiers proprement dits, bien peu de négociants parisiens avaient su résister à la tentation de spéculer sur le courtage du papier venu du
engagements qui sont à court terme. Le commerce veut des conditions larges quand il emprunte, mais il les rend étroites quand il prête. » (Mollien à Napoléon, 24 décembre 1810 : AF. IV, 1088).
(1) Ces achats sont fréquemment mentionnés dans les lettres de Mollien (Ibidem).
(2) Mollien à Napoléon, 10 novembre 1810 : Ibidem.
(3) Note de Montalivet à Napoléon, 21 novembre 1810 : AF. IV,
dehors. MoUien exposait que, « se rendant justice à luimême », le commerce avait spontanément établi une échelle d'escompte proportionnée à la sagesse des intéressés : « Ceux qui occupent le premier degré de cette échelle obtiennent aisément l'escompte à 4 pour 100 même des particuliers (1), leur papier est demandé à ce taux; il est évident que ceux-là sont étrangers à toutes les opérations de banque dans lesquelles beaucoup d'autres se sont engagés. Quelques autres obtiennent l'escompte des particuliers à 4 et demi, quelques autres à 5, d'autres à 5 et demi, d'autres à 6, et dans ce dernier rang se trouvent des maisons qui naguères prétendaient au premier crédit. Au delà de 6 pour 400, et l'échelle va fort au delà, se trouvent tous les aventureux, avec lesquels il y a évidemment chance de risques, qui ne varie que dans le plus ou dans le moins (2). » Mais ces « aventureux », pour parler comme le ministre, étaient légion : eux et la plupart des banquiers de profession, sans se soucier de l'exiguïté des capitaux disponibles à Paris, avaient voulu profiter de la demande intense d'escompte qui se produisait de la part des places de province; ils s'étaient tous flattés de « prêter sur leur propre crédit », c'est-à-dire de prêter à un taux élevé l'argent qu'ils n'avaient pas, sauf à l'emprunter eux-mêmes dans de meilleures conditions et à bénéficier de la diiïérence. Le résultat pratique était que dans la première semaine de novembre 1810, les demandes d'escompte à la Banque de France atteignaient 35 millions, et que les embarras de Francfort, d'Amsterdam, de Hambourg retombaient pour une bonne part sur Paris (3). Sans doute, comme l'expliquait toujours le
(1) Les particuliera sont opposés ici à la Banque do France.
(2) A Napoléon. 23 novembre 1810 : AF. IV, 1088.
(3) Cf. les lettres quotidiennes de Mollien à Napoléon, et notam-
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même observateur, « dans cet amas de lettres de change qui cherchent l'escompte, il n'y en pas qui n'ait pour garantie des marchandises; mais les lettres de change arrivent à l'échéance longtemps avant que les marchandises soient en état d'être consommées; conséquemment l'argent manque pour payer ces lettres de change, et plusieurs banques pourraient être en faillite avec des magasins pleins (1). » — C'est ainsi que la crise fut avivée, dans les dernières semaines de 4840, par la vente ù Anvers d'importantes cargaisons américaines saisies par la douane : il s'agissait d'une valeur d'une soixantaine de millions. Non seulement une perturbation en résulta dans les cours, mais les acheteurs se trouvèrent embarrassés quand il fallut s'acquitter; vainement Napoléon prescrivit-il de leur accorder des délais : la divulgation de cette mesure de bienveillance eut précisément pour effet d'augmenter les inquiétudes et d'accélérer la catastrophe, qui des places du littoral se répercuta douloureusement à Paris (2).
Ainsi qu'il a été dit, l'abus des marchés à terme avait certainement contribué à la gravité de la crise. Le conseil général du commerce, reprenant une controverse déjà ancienne, et qui devait se poursuivre pendant la plus grande partie du dix-neuvième siècle, se demanda s'il ne fallait pas prohiber des opérations qui dégénéraient si facilement en spéculations aléatoires. Dans la séance du 7 décembre 4840, le vice-président, Martin fds d'André, donna lecture d'un mémoire qui, après une vive description des excès récemment constatés, con-
ment celles des 10 novembre, 16 novembre, IS décembre : AF IV,
(1) Le même au môme, 7 novembre 1810 : Ibidem.
(2) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIII, p. 21.