‹ Paris sous Napoleon (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · VI · texte numérisé non relu

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cluait à solliciter la promulgation d'une loi très sévère, interdisant aux tribunaux de prendre connaissance des contestations survenues à ce sujet et déclarant les intermédiaires coupables d'abus de confiance. Sans contester la gravité de la situation, plusieurs membres alléguèrent que le remède proposé serait pire que le mal, en comprimant à jamais l'essor du commerce, auquel les marchés à terme étaient indispensables. La discussion, fort animée , continua les 21 décembre 181 0, 4 et 9 janvier 1811. Après avoir établi que certains marchés à terme étaient légitimes, tandis que d'autres étaient une pure opération de jeu, Delessert, à l'cncontre de Martin, conclut à les déclarer tous légaux, pour décourager les spéculateurs, qui dorénavant ne pourraient plus se prévaloir de ^exception de jeu. Cette solution, qui était celle de l'avenir (1), ne rallia point la majorité, plutôt favorable aux idées de Martin. On préféra aux deux projets de Delessert et de Basterrèche celui d'un de leurs collègues, Massey, écartant l'intervention du législateur comme trop lente, mais sollicitant du conseil d'État une décision qui étendrait aux « denrées et marchandises » l'application des articles 421 et 422 du Code Pénal (interdiction de vendre ce qu'on ne possède pas) (2). Il se produisit sans doute après coup d'3S objections d'ordre juridique ou pratique, car aucune suite ne paraît avoir été donnée à ce vœu.

Un remède plus singulier, sinon plus liéroïque, fut proposé dans une consultation inattendue. Dès les débuts de sa longue et multiforme carrière, l'abbé de Périgord s'était intéressé aux questions de finances et de crédit, à quelques-unes desquelles Galonné n'avait point dédai-

(1) Elle a triomphé dans U loi du 28 inarHlSSS. (1) Vii,i9t.

gné de l'initier. A la Constituante, les finances avaient été avec l'instruction publique l'objet préféré des motions et des rapports de l'évêque d'Autun. En émigration, le citoyen Maurice Talleyrand ne s'était point contenté de spéculer pour son compte personnel : il avait attentivement observé le mécanisme budgétaire et l'organisation des banques à l'étranger, surtout en Angleterre. Rentré en France et devenu ministre des relations extérieures, il avait fait profiter de son expérience, sinon le Directoire, de l'éducation financière duquel il désespérait sans doute, du moins le Premier Consul, et même l'empereur dans les premiers temps fl). Disgracié de fait, démissionnaire de son portefeuille, destitué de sa charge de cour, réduit à un titre sonore et vide de grand-dignitaire, pourquoi le prince de Bénévent, si habile à éviter les démarches fausses ou simplement inutiles, crut-il devoir à la fin de 4810 soumettre à Napoléon un moyen d'enrayer la crise du crédit? De tout temps adonné aux spéculations, était-il talonné pour son compte par une échéance inquiétante? confiant en sa capacité financière, espérait-il, après avoir tiré d'embarras le commerce parisien, rentrer en faveur par cette voie détournée? cédait-il à la tentation de tromper une oisiveté déjà trop longue? obéissait-il par hasard à une impulsion spontanée et désintéressée, comme il y en eut de loin en loin dans sa vie? Toujours est-il que, le 43 décembre 4840, il adressa de Paris à l'empereur cette lettre autographe :

« Sire,

« Il est dans le devoir de tous ceux qui vous sont attachés de soumettre à Votre Majesté toutes les idées

(l)Si « émondée » qu'ait été la correspondance ministérielle de Talleyrand, il est demeuré des vestiges de ces consultations financières.

bonnes ou mauvaises qui se présentent à leur esprit pour votre service.

« Je vois en partant (1) que les embarras du commerce augmentent beaucoup, et Votre Majesté ne peut pas secourir tout le monde.

t 11 me semble que Votre Majesté arrêterait d'un mot toutes les chutes si Elle ordonnait par un décret que tous les billets, lettres de change et autres engagements de môme nature, non échus ou qui ne le sont que depuis dix jours, seront échangés contre d'autres de même valeur et des mômes tireurs, accepteurs et endosseurs, divisés en cinq coupons payables à des termes éloignés.

« Tous ceux qui sont solvables pourront dans ces termes payer successivement ce qu'ils doivent.

€ Et dans les circonstances actuelles il est à craindre que les plus solvables ne puissent pas payer.

« Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire que le commerce éprouverait nécessairement quelques embarras cette année. L'espèce de répit que j'indique permettrait d'attendre des temps plus faciles, ne ferait de tort réel à personne, donnerait à tout le monde la faculté de pourvoir à ses engagements. Ceux qui ont des valeurs pourraient les réaliser : les marchandises s'écouleraient par la consommation; une partie des propriétés rentrerait dans la circulation, les nouvelles acquisitions de votre empire auraient du temps pour parer aux difficultés commerciales du moment.

€ Dans l'idée que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté, je ne Lui réponds que de mon zèle. [Cette idée m'a été suggérée par le souvenir des lettres de resci-

(i) Pour Bruxelle.s, où il allait, en sa qualité de vice-grand-élocteur, présider les opérations du collèfçe ("'leotoral du département do la Dyle et prononcer le 18 décenibro «n discours tré.s adulateur (La Domination françaiie en Belgique, t. II, p. HQZ et note).

sion qu'employaient les gouvernements d'autrefois] (1). « Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale, le très obéissant et très fidèle serviteur et sujet,

« Le prince de Bénévent (2). »

La prorogation d'office de toutes les échéances, que préconisait Talleyrand, est parfois en effet intervenue avec succès après les cataclysmes politiques ou physiques, guerres, révolutions, tremblements de terre. La situation économique de Paris à la fin de 1810 justifiaitelle un procédé aussi exceptionnel? Sans répondre au prince de Bénévent, Napoléon communiqua la lettre au conseiller qui avait alors sa confiance en ces sortes d'affaires. MoUien jugea la proposition de Talleyrand avec le dédain d'un technicien pour les fantaisies d'un amateur, avec la sévérité d'un économiste orthodoxe pour une thèse empreinte d'hérésie, avec l'indignation d'un financier très rigide contre une manœuvre suspecte de dissimuler quelque louche calcul. Ces divers sentiments se trahissent dans sa réponse, sans parler d'une pointe de mauvaise humeur et de jalousie; tout en représentant comme peu sérieuse l'idée de Talleyrand, il prend la peine de la réfuter en règle :

« Votre Majesté m'a confié la lecture de la lettre par laquelle M. le prince de Bénévent Lui propose un moyen de secourir le commerce de la capitale. Votre Majesté avait déjà jugé cet expédient; Elle connaît trop bien la destination, les devoirs, les besoins du véritable commerce pour lui accorder jamais de pareils secours. Le bienfait

(1) La phrase mise ici entre crochets, autographe comme le reste, a été rajoutée après coup en interligne.

(2) AF. IV, 1088 (je crois cette lettre inédite).

proposé serait tel qu'il n'est pas un banquier qui, s'il en profitait, pût y survivre dans son crédit et dans son honneur. J'observe avec attention la situation de la place, et ce n'est ni avec moins de zèle pour Votre Majesté, ni avec moins d'intérêt pour le véritable commerce que M. le prince de Bénévent; je puis aussi me tromper sans doute; mais plus j'analyse les causes des embarras qu'éprouvent quelques maisons, plus je crois reconnaître qu'ils n'accusent que l'imprévoyance des unes et la vaniteuse avidité des autres; que définitivement ces embarras ne compromettront que des hommes qui déjà s'étaient jetés hors de la ligne du commerce. Votre Majesté est assez grande, assez riche pour accorder indulgence à tous, pour donner secours à ceux à l'égard desquels son bienfait ne serait pas perdu; mais certes il ne Lui conviendra jamais, pour masquer la faillite de quelques imprudents, de constituer légalement l'empire tout entier en état de faillite. M. le prince de Bénévent, séparé sans doute des intérêts qu'il défend, étranger aux questions qu'il traite, se méprend également sur la chose et sur le mot. Jamais gouvernement n'accorda une suspension de ce genre; les rois de France accordaient quelquefois à certains débiteurs non pas des lettres de rescision, mais des lettres de surséance; et cette concession était presque toujours et reprochable et reprochée (1). »

La lettre de MoUien fait allusion à des secours individuels accordés par le Trésor à certaines maisons. Contrairement à ses protestations de IHOG, Napoléon, décidé sans doute par la gravité des circonstances et par l'exemple du gouvernement anglais, s'était en efl"et résolu à entrer dans cette voie. Certains contemporains

(1) 17 décembre 4810 : AF. IV, 1088.

prétendirent, et un historien a répe'té, que par ses objections théoriques avant la décision, par ses méticuleuses exigences dans l'application, Mollien retarda l'intervention gouvernementale et l'empêcha de produire un résultat efficace (1). Ses lettres quotidiennes et confidentielles à l'empereur donnent une impression très différente (2). Sans doute, il insista pour que les secours du Trésor, au lieu d'être de pures et vaines libéralités, revêtissent la forme de prétSy garantis par des dépôts sérieux de marchandises ou par une hypothèque sur des immeubles; sans doute encore, il déconseilla de venir en aide à des maisons dont le désastre était impossible à conjurer (3) : mais il émit en revanche beaucoup d'avis favorables. Où il exagéra peut-être, c'est en prétendant que les demandes de secours n'émanaient que de commerçants imprudents et déjà suspects : « 11 n'est pas une maison du premier ordre qui demande des secours ; parmi celles dont M. le ministre de l'intérieur a mis l'état sous les yeux de Votre Majesté pour être admises à des prêts, il n'en est pas une seule qui depuis près de six mois n'inspirât à la Banque un commencement de défiance (4). » En réalité, les interventions impériales sauvèrent un certain nombre d'anciennes et honorables maisons : la première en date profita aux associés Tourton-Ravel, les propriétaires du célèbre cru du Clos-Vougeot, sur lequel une hj^pothèque fut consentie au profit

(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIII, p. 21-22 (Thiers affirme pourtant qu'il a lu la correspondance de Mollien).

(2) 24 novembre iSlO et jours suivants : AF. IV, 1088 et 1089 a.

(3) « Quelle sûreté peuvent-ils od'rir? l'oint de propriétés immobilières; des marchandises qui ne trouvent pas d'acheteurs; des inventaires qui rappellent les profits des années dernières et ne ■parlent pas des pertes de cette année. » (15 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a).

(4) 27 décembre 1810 : AF. IV, 1088,

du Trésor (1); d'importantes entreprises industrielles, telles que celles de Gros-Davilliers et Richard-Lenoir, recoururent aux avances du Trésor (2).

En principe même, ces avances étaient réservées aux manufactures, qui, on le sait, étaient l'objet d'une particulière bienveillance de la part de Napoléon : mais à côté des manufacturiers, beaucoup de commerçants et de simples banquiers formulèrent des demandes de prêts, qui ne furent point toutes écartées (3). Malgré les distinctions théoriques, il y avait d'ailleurs entre l'industrie, le commerce et la banque une solidarité de fait que Mollien était obligé de constater non sans humeur : t J'ai remarqué que la plupart des manufacturiers établis dans les départements, qui demandent des secours à Votre Majesté, demandent que les fonds qu'EUe leur accorde soient mis à la disposition immédiate de leurs banquiers à Paris. Dans ce système les manufacturiers ne seraient que le prête-nom d'un prêt que Votre Majesté ferait en effet aux banquiers de Paris (4). » Le ministre prenait pour une sorte de supercherie ce qui n'était en réalité que l'expression d'une mutuelle et très naturelle dépendance.

On entrevit une lueur d'espoir dans les tout derniers jours de 1810 : « Il y a maintenant entre Paris, Hambourg et Amsterdam, » écrivait Mollien le 29 décembre, « autant de lettres pour démentir les bruits diffamatoires contre les bonnes maisons de banque et de commerce, qu'il y en avait précédemment pour les répandre; la diffamation

(1) Rapport de Mollien, 8 décembre 1810 : Ibidem; cf. Rovioo, Jéémoirei, t. V, p. 118-119.

(2) Nous en parlerons plus en détail en traitant de l'industrie.

(3) Cf. le dossier dos demandes : AF. IV, 1062,

(4) A Napoléon, 7 février 1811 : AF. IV. 1089 a.

CRISE DE d810-i814 73

est principalement venue de maisons qui succombaient sous leurs anciens embarras et qui, pour justifier leur propre mal, voulaient faire croire à une épidémie. Tout le commerce aura définitivement quelque eflort à faire pour prendre une bonne direction et s'y maintenir; mais les véritables maisons de commerce n'auront d'autre sacrifice à faire que celui de quelques mauvaises pratiques, contre lesquelles elles ne s'étaient pas assez prémunies; déjà elles s'y préparent, et sans l'avouer encore elles en sentent la nécessité (1). » Mais bientôt il fallut convenir que malgré la paix continentale, malgré le faste croissant de la cour, l'intensité de la crise empêchait les bijoutiers, orfèvres, marchands de meubles, de faire au moment du jour de l'an les ventes habituelles (2). Les faillites se succédaient sans interruption, les unes importantes, les autres minimes et pourtant caractéristiques, comme celle du tenancier du café du Caveau, au Palais-Royal, qui s'était avisé de spéculer lui aussi à Anvers sur le sucre et le café (3). Tantôt Mollien essayait de se consoler et de flatter son maître en mettant en regard de ce qu'il appelait « quelques difficultés passagères » la détresse manufacturière attestée par « les dernières lettres de Londres » (4) . Tantôt il affectait de prendre cavalièrement son parti : « Il est impossible que dans une ville où il y a peut-ôtre mille boutiquiers de trop, il n'y ait pas tous les jours des faillites dans cette classe (5). » D'autres fois, il dénonçait âprement, presque rageusement, la folie des commerçants qui persistaient

(1) A Napoléon, 29 décembre 1810 , AF. IV, 1088.

(2) Le même au môme, 11 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.

(3) Le même au même, 5 janvier 1811 (et non 18 iO, comme Mollien a daté par distraction) : Ibidem.

(4) Au même, 17 décembre 1810 : AF. IV, 1088.

(5) Au même, 16 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.

à accumuler des approvisionnements supérieurs à la demande comme aux besoins (1) : la vérité', telle qu'il la reconnaissait un peu plus tard, était qu'en matière surtout de denrées coloniales, la consommation s'était réduite au delà de toutes les prévisions (2).

On comptait, ce qui était beaucoup pour l'époque, 39 bilans déposés en décembre 4810, dont celui du gros banquier Fould (3), et 61 en janvier 1811 (4), notamment celui du spéculateur Bidermann, qui suspendait ses paiements avec un actif supérieur de 1 800 000 francs à ses dettes, mais impossible à réaliser de suite (5). MoUien se félicitait comme d'un succès, le 31 janvier, de ce que l'échéance n'eût été signalée par aucune faillite (6); mais on apprenait deux « manquements » dans la soirée, et un observateur attentif écrivait le lendemain ; « Le 31 s'est passé péniblement : il n'y a eu, il est vrai, que deux suspensions déclarées, mais un grand nombre de maisons ont retardé leurs paiements en entier ou partiellement, de manière à écraser les autres maisons de remboursements. — Les meilleures d'entre elles avaient pour la plupart des moyens de réserve qui ont à peine suffi, et ce n'est qu'en épuisant les dernières ressources qu'on est parvenu à renvoyer au mois de février les embarras de janvier (7). »

En effet, le mois de février s'écoula dans la g(îne et dans les appréhensions. Le 8, Mollien confessait que la crise était « encore dans toute son intensité », et qu'elle

(1) A Napoléon, 15 janvier 4811 : AF. IV, 1089 a.

(2) Au môme, 18 février 1811 : Ibidem.

(3) Bulletin de police du 20 décembre 1810 : AF. IV, 1812 (on parlait de 3 à 6 millions de déncit).

(4) Rapport du profel do police, 1" mars 1811 • F 7, ;i83;».

(5) Mollien à Napoléon, 21 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.

(6) Au même : Ibidem.

(7) Bulletin do police du 1" février 1811 : AF. IV, 1513,

frappait la banque encore plus durement que le commerce; il pronostiquait qu'il ne resterait pas à Paris € douze maisons de banque vraiment intactes », et qu'il n'y aurait sans doute pas de définitive éclaircie avant la fin de mars (1). Le 28, le nouveau préfet de police, Pasquier, témoignait combien les esprits étaient abattus, et quels partis désespérés on agitait, à la suite et peut-être à l'instigation de Talleyrand : « En général, le commerce de Paris paraît frappé de terreur : l'idée d'une liquidation générale est dans presque toutes les têtes. Il y a cependant des agents de change instruits et des négociants habiles qui la regardent comme impossible, et qui disent que c'est une idée qu'il importe de repousser avec soin, parce qu'au point où on en est venu, il y a en France pour six cents millions au moins de lettres de change, billets à ordre et autres engagements de commerce qui font fonction de numéraire. Ils disent que la suppression totale de cette ressource paralyserait même l'agriculture, et porterait aussi atteinte à toutes les ressources de la prospérité (2). »

Très opposé, comme on l'a vu, à toute liquidation générale qui eût dégénéré en universelle banqueroute, Mollien n'en estimait pas moins salutaire l'importante réduction qui s'opérait en fait dans la masse du papier circulant sur la place. Pour réfuter à cet égard les doléances des gens d'afi"aires, il prodiguait non seulement les arguments, mais les images, dénonçant « les banquiers qui fabriquaient un faux crédit pour le faux commerce » (3), ou bien encore « cette vapeur de faux crédit qui obscurcissait la place » (4). Certain jour même

(1) A Napoléon : AF. IV, 1089 a.

(2) Rapport du 28 février IRll : F 7, 3835.

(3) A Napoléon, 24 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.

(4) Au môme, 31 janvier 1811 : Ibidem.

il recourait à une métaphore plus hardie, si hardie qu'il n'osait la suivre jusqu'au bout et que la phrase, imprégnée à son début d'une poésie quasi biblique, s'achevait dans le jargon abstrait des économistes; il s'agissait toujours de l'abus du crédit : « Le commerce de Paris se servait de ce faux manteau pour cacher sa nudité, qui ne soutient pas avec honneur pour lui une exacte et juste analyse (4). » — Mais ce serait faire tort à ce remarquable financier, à cet excellent ministre que de juger sa correspondance sur quelques fausses élégances de style; jour par jour, il notait l'évolution de la crise avec l'angoisse d'un homme de gouvernement, avec l'attention passionnée d'un homme de science, laissant parfois échapper le regret de ne pouvoir, faute de loisir, tirer des événements une conclusion plus développée : < Voilà cependant, » s'écriait-il après avoir rendu compte d'une spéculation tout artificielle, « voilà cependant ce que quelques banquiers appelaient du crédit, des créations de capitaux, des ressources pour l'industrie. Avec le temps d'écrire, combien il serait facile de démontrer tout ce qu'un tel crédit a fait de mal à Vindustrie, par le seul renchérissement des prix; car les fausses lettres de change produisent une partie des effets du papier-monnaie (2)1 »

Mollien avait raison sans doute d'attribuer la crise aux abus de la spéculation et à une conception erronée du crédit. Mais il était trop bien informé pour ignorer que dans les milieux financiers on s'en prenait surtout à la politique douanière de Napoléon. Malgré le culte passionné qu'il avait voué à la personne et aux idées du

(1) A Napoléon. 15 f.hrier 1811 : AF. IV, 1089 a. {i) Au môme, 15 mars 1811 : Ibidem.

maître, sa conviction personnelle fut-elle ébranlée avant la catastrophe du régime? Rien ne permet de l'affirmer : quand Mollien proposait à l'empereur de faire secrètemant interroger sur ce point le célèbre banquier hollandais Labouchère, de passage à Paris (4), c'était sans doute avec la confiance que Labouchère, ébloui ou intimidé, déclarerait la crise totalement indépendante des mesures prises contre le commerce anglais.

Napoléon connaissait, comme son ministre, les murmures des commerçants : il choisit le moment où le malaise semblait commencer à s'atténuer pour renouveler, sous une forme plus solennelle, les explications et les admonestations de sa dictée de novembre 1810. Le 24 mars 1811 (2), dimanche qui suivit la naissance du roi de Rome, les deux conseils du commerce et des manufactures, venus à la grande audience hebdomadaire pour apporter leurs félicitations, furent présentés par Montalivet. Après s'être fait nommer Martin fils d'André et avoir gracieusement rappelé qu'il connaissait Ternaux (3), le vice-président du conseil des manufactures, le souverain entama une improvisation comme il les aimait, vibrante, abondante, variée de ton, où les familiarités alternaient avec les traits de hauteur autocratique, et les démonstrations techniques avec les éclats de colère (4). Entrant

(1) 1" mars 1811 : AF. IV, 1089 a.

(2) Cette date résulte de divers documents, notamment d'une lettie écrite le lendemain par Mollien à Napoléon (Ibidem).

(3) M. Gazier écrit Teriiault, sans doute d'après les papiers de Grégoire : mais les procès-verbaux du conseil des manufactures portent invariablement Ternaux, et le nom d'ailleurs est bien connu.

(4) Il n'existe naturellement point de texte authentique de ce discours, mais nous en possédons deux versions imprimées. Celle de Thiers, reconstituée d'après les journaux allemands, les dépêches des diplomates étrangers, certains documents de police, serait, affirme l'historien, « vraie dans sa substance et même

brusquement en matière, et faisant allusion aux plaintes des commerçants, à leurs satires sur l'incompétence d'un soldat qui ne s'entendait qu'aux questions militaires, il riposta en critiquant l'imprévoyance et la déraison des récentes spéculations, en résumant et en condensant les réflexions dont MoUien lui avait fait part : « Mais, messieurs, la consommation doit être la règle du commerce. Des gens qui n'ont que vingt mille francs veulent faire des afl'aires pour quatre cent mille francs. Le commerce est un métier : il ne faut pas vouloir s'enrichir dans un an; j'appelle cela prêter à la petite semaine. » Condescendant pourtant à justifier sa politique, il décrivait, il exagérait le désarroi qui régnait à Londres, il exaltait en regard l'immensité de sa puissance et de ses projets : « Lorsque j'ai rendu mes décrets de

vraie dans sa forme pour la plupart des traits lancés par Napoléon à ses interlocuteurs industriels » {Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIII, p. 27-32 et note). Il y a pourtant lieu de penser que là comme ailleurs, par amour de la rhétorique classique, Thiers a tout au moins adouci, estompé les vivacités du langage impérial ; il s'est d'ailleurs mépris en disant que Napoléon s'adressait aux « députations des chambres de commerce ». D'autre part, M. Gazier, le professeur bien connu de la Faculté des Lettres de Paris, a publié dans la Revue Critique du 27 septembre 1880 un texte notablement dilTérent, existant en double expédition dans les papiers de Grégoire et dans ceux ceux de l'abbé Rondeau. Cette version, par cela môme qu'elle est plus décousue, semble se rapprocher davantage de la réalité, et c'est elle que nous adopterons de préférence ; mais quand, pour en appuyer l'authenticité, M. Gazier la rapproche des conversations avec Narbonne reproduites par Villemain, il oublie cette recommandation de Sainte-Beuve : « On no doit accueillir qu'avec la plus grande niéHanco tout ce que Villemain nous a donné des conversations de M. de Narbonne avec Napoléon. C'est refait do této et de mémoire, et en vue do la circonstance présente. Ce n'est pas plus vrai que le Coneiones ou le Dialogue de Sylla et d'Kuerate. » (Causeries du Lundi, t. XI, p. 489). Chacune des deux versions ne doit d'ailleurs être considérée Mue comme un résumé des paroles de l'cmj)ereur.

Berlin et de Milan, toute l'Angleterre a ri : vous vous <îtes moqués de moi. Je faisais cependant mon affaire;

j'avais pesé mûrement ma situation avec l'Angleterre

Louis XIV, Louis XV avaient dû faire la paix; depuis longtemps je devais la faire aussi, si je ne gouvernais que l'ancienne France; mais je n'ai pas succédé à un roi de France, j'ai succédé à Charlemagne : c'est une suite de l'Empire français. Louis XIV n'avait que Brest, j'ai la côte de l'Europe. Dans quatre ans, j'aurai une marine; maître des côtes jusqu'à Dantzig, j'y trouverai des matelots. Raguse m'en a fourni quatre cents excellents. Je puis construire vingt-cinq vaisseaux par an; lorsque mes escadres auront été trois ou quatre ans sur mer, nous pourrons nous mesurer avec les Anglais. Je sais que je puis perdre trois ou quatre escadres; je les perdrai, mais nous sommes courageux, nous sommes toujours bottés, et nous réussirons. » — Après avoir justifié en passant l'annexion du duché d'Odenbourg et formulé des menaces très transparentes contre la Russie, pour le cas où elle accueillerait les marchandises anglaises, il s'appliqua à décourager ceux qui persisteraient à espérer une atténuation des droits de douane : « Le tarif restera longtemps tel qu'il est, vous pouvez y compter. Ce sont mes douanes qui font le plus grand mal à l'Angleterre. Elle s'est fait le plus grand tort elle-même par ses mesures de blocus ; elle nous a appris à nous passer de tous ses produits, de son sucre, de son indigo, etc. Quelques années encore, et nous y serons accoutumés. J'aurai bientôt assez de sucre de betterave pour en fournir à toute l'Europe; il ne me faut de terrain que la grandeur de la forêt de Fontainebleau pour recueillir en sucre ce qu'il en faut à la France. Avant peu, j'aurai de l'indigo de pastel pour en fournir à toute l'Europe, bientôt aussi des cotons; bientôt nous nous passerons en Europe d-

TAngleterre et des colonies. ï — Rabrouant Ternaux sur l'excessive cherté de ses draps, reprochant plus durement et plus cruellement à Martin la faillite où son fils avait été entraîné en continuant de trafiquer secrètement avec les Anglais, Napoléon répéta sincèrement : « Je vous en préviens, ne faites rien avec l'Angleterre ; vous y seriez attrapés tôt ou tard. » Puis il conclut en opposant à la détresse financière de ses ennemis l'orgueilleuse énumération de ses ressources pécuniaires : « J'ai neuf cents millions de revenus de mon propre territoire, en argent, non en papier. J'ai trois cents millions aux Tuileries, je ne m'en cache pas, je n'en suis pas avare; ce n'est pas pour boire du café, du chocolat, je vous l'ai prouvé. Je vous ai aidés, je vous aurais aidés davantage

si, en vous aidant, je n'avais pas aidé les Anglais La

Banque est pleine d'argent : ce n'est pas à moi, mais il n'y a pas un sol dans la Banque d'Angleterre. J'ai fait entrer en France, depuis 1806, plus d'un milliard de contributions. Il n'y a que moi qui ai de l'argent. L'Autriche a fait banqueroute, la Russie doit la faire, et l'Angleterre aussi. »

Napoléon ne se tut que lorsque le souffle commença à lui manquer. Il avait parlé une grande heure, « avec une facilité d'expression, une verve chaleureuse et un entraînement de conviction » qui à vingt ans de distance excitaient encore l'admiration de l'un des nombreux assistants, un officier supérieur d'artillerie (1). L'effet fut très vif aussi sur ceux auxquels s'adressait directement la harangue impériale. Quelque large qu'on fasse la part de l'adulation, on ne peut récuser complètement ici le témoignage de MoUien : « Aujourd'hui la principale affaire de la Bourse et du commerce de Paris

(1) Griois, Mimoiret, t. I, p. 414.

est de se faire répéter ce que Votre Majesté a daigné dire hier aux membres du conseil des manufactures... Je ne vois aucun de ceux auxquels il a été permis d'entendre Votre Majesté, qui ne dise que quiconque a entendu Votre Majesté n'a plus rien à répondre; je n'en vois aucun dont la mémoire n'ait saisi et retenu toutes les expressions de Votre Majesté, tant elles imprimaient la conviction (1) î »

Convaincus, ces hommes d'affaires ne l'étaient sans doute pas tous : mais tous ou presque tous étaient subjugués, flattés, intimidés. L'empereur leur avait dévoilé les secrets de sa politique; il avait en même temps déclaré que ses résolutions étaient inébranlables. Dès lors, à persévérer dans les critiques^ on aurait pris un parti peut-être mal inspiré, sûrement inutile et compromettant.

Cet état d'esprit se manifesta immédiatement. 11 était question depuis quelque temps que les deux conseils des manufactures et du commerce présentassent en commun au souverain une adresse sur la situation économique et les remèdes qu'elle leur semblait comporter. A la séance qui suivit l'audience, la t généralité » des membres du conseil des fabriques et manufactures s'empressa de déclarer qu'il fallait abandonner le projet : « Il est convenable et plus conforme au respect dû à Sa Majesté l'Empereur de s'en rapporter à sa sagesse et à sa bonté. » Ce fut Montalivet, venu exceptionnellement présider la séance, qui eut l'indépendance de pousser à la rédaction de l'adresse, en faisant valoir que l'expression des désirs de l'industrie française n'avait rien d'incompatible avec le respect dû au souverain, et que c'était une question de forme (2). Le

(1)25 mars 1811 : AF. IV, 1089 o.

(2) 28 mars 1811 : F 12, 194.

lendemain, à la se'ance hebdomadaire du conseil du commerce, les mêmes scrupules se firent jour, plus fondés encore, puisque c'étaient surtout les commerçants que l'empereur avait pris à partie : ici encore, le ministre de l'intérieur avait eu soin de venir présider la séance, et il encouragea les membres du conseil, tout en tenant grand compte des avertissements impériaux, à donner suite au projet d'adresse (1).

Suspendues quelque temps par le retentissement de la parole impériale, les plaintes ne tardèrent point à se faire entendre de nouveau; ce qu'on déplorait à présent, c'était l'amoindrissement des affaires et le resserrement du crédit. A la fin d'avril, MoUien eut des conférences suivies avec le banquier Laffitte, associé et successeur de Perregaux, au sujet de l'émission d'un emprunt saxon auquel l'empereur s'intéressait pour des raisons politiques : Laffitte ne dissimula point le mécontentement dominant, et MoUien osa parler au maître de « redoublement d'anxiété », de « grande exaspération dans les plaintes », mais en noyant cette révélation dans un commentaire indigné : « La question est de savoir si la première règle et le premier devoir de la politique est de s'asservir à chaque convenance du commerce et peut-être de chaque commerçant, ou si plutôt avec plus de prévoyance, de discernement, de fidélité, ceux qui veulent tenir le premier rang dans le commerce ne pourraient pas plier leurs convenances et leurs calculs à ceux de la plus haute politique, surtout quand elle a indiqué son plan et son but (2). »

(1) 29 mars 1811 : F 12, 192.

(2) A Napoléon, 4 mai 1811 : AF. IV, 1089 a. Est-il besoin de faire reniuniner une fois de plus combien celle lliéorio, do la subordinalion du commerce à la politique, est en coutradicliou avec colles qu'après coup Mollion a développées dans ses Mémoires?

Napol(5on revint plus brièvement à la charge dans la soirée du 9 juin 18H, à l'Hôtel de ville, pendant la fête qui suivit le baptême du roi de Rome. Soit que ses arguments se fussent ressentis de la précipitation qui bouscula cette fin de journée (4), soit qu'à se répéter les interventions impériales perdissent quelque chose de leur efficacité, il paraît bien que cette fois le prestige fut moins puissant. C'est ce qui se démôle à travers les formules laudatives du ministre du Trésor : « Les commerçants se font redire et répètent entre eux les paroles mémorables adressées hier par Votre Majesté à quelques membres de la municipalité et de la chambre de commerce; ils savent que Votre Majesté connaît, juge et explique, mieux qu'eux-mêmes, leur situation et leurs fautes; mais ils disent qu'Elle connaît aussi leurs besoins et les divers secours qui peuvent leur être nécessaires; ils demandent des remboursements de droits à l'exportation, un régime fixe de douanes, et tout en disant que le commerce souffre, ils attendent avec confiance et avec plus de calme ce que Votre Majesté daignera faire pour eux (2). » Les protestations de résignation ne sont évidemment là que pour servir de passeport à l'expression de vœux très persistants et très précis.

Malgré la passagère animation causée par les préparatifs des fêtes du baptême (3), on en était maintenant à la période d'atonie et de dépression consécutive aux violentes convulsions. MoUien faisait justement valoir ce qu'il y avait de factice dans l'apparente activité de l'année précédente, « lorsque la même production passait successivement dans les mains de vingt ou trente

(1) Frédéric Masson, Napoléon et son fils, p. 169-170.

(2) MoUien à Napoléon, 10 juin 1811 : AF. IV, 1089 a.

(3) Le morne au même, 5 mai 1811 : Ibidem.

propriétaires avant d'arriver au consommateur, lorsque ces vingt ou trente acheteurs émettaient ainsi sur la même marchandise des lettres de change pour trente fois sa valeur, lorsque cette même marchandise produisait vingt ou trente droits de courtage (1). » Il n'en était pas moins obligé de reconnaître que la réduction des affaires aux seuls besoins de la consommation était en somme préjudiciable à la prospérité générale : « Tout commerce de spéculation, celui dont s'occupent particulièrement les négociants en gros, continue d'être suspendu, surtout sur les cotons, les sucres, les cafés, les substances tinctoriales, les eaux-de-vie; cette espèce de commerce intermédiaire occupait à Paris peu de capitaux, mais beaucoup de prétendus capitahstes, qui se créaient des capitaux apparents par leurs lettres de change, et retiraient de ce mouvement d'affaires d'assez gros profits en intérêts, escomptes, commissions, courtages; peutêtre n'est-ce pas évaluer trop haut ces profits que de les porter à douze millions dans le revenu total de Paris. L'absence de ce revenu doit se faire sentir, et c'est une privation réelle, quoique la source en fût vicieuse, et que la durée en fût fort éventuelle, ainsi que l'événement l'a prouvé (2). »

On n'achetait plus en effet des rentes que pour les mettre en portefeuille, des marchandises que pour les consommer (3); au mois d'aoïH 4811, la Banque de France n'escomptait que la dixième partie du papier qu'elle avait escompté l'année précédente à pareille époque (4). La compensation était que les faillites diminuaient de nombre »!t d'importance à mesure que les

(1) A Napoléon. 3 avril 1811 : AF. IV, 1089 a. {i) Au inc'iiio, ii) mai 1811 : Ibidem.

(3) Lo in(''ino uu niriiio, 17 avril 1811 : Ibidem.

(4) Le niômo au môuio, 3 août 1811 : Ibidem.

affaires se restreignaient (1) : Tandis qu'on avait dénombré plus de quarante faillites parisiennes pendant chacun des mois de décembre 1810, janvier, février et mars 1811, il n'y en avait plus que vingt en juin et huit en juillet, frappant toutes des maisons sans notoriété (2).

La persistance de la stagnation commerciale n'en finit pas moins par provoquer l'inquiétude en haut lieu. En même temps qu'on décourageait les négociants en multipliant les ventes des marchandises saisies par la douane (3), on souhaitait que, corrigé des spéculations hasardeuses, détourné des transactions d'outre-mer, le commerce français conquît du moins le marché continental et profitât des circonstances politiques pour établir son hégémonie parmi les nations alliées ou vassales. Cet impérialisme économique, comme nous disons à présent, était une des conceptions les plus chères à Napoléon, et peut-ôtre une de ses plus surprenantes vues d'avenir. Il s'en était ouvert dans sa mémorable harangue du 24 mars 1811; Mollien, qui avait ardemment épousé cette idée, la développait à l'automne avec quelque impatience de voir le maître si mal compris, avec un sincère enthousiasme aussi, réfutant les objections, soulignant le caractère grandiose de l'établissement napoléonien : «■ Les commerçants se plaignent de faire peu

(1) Mollien à Napoléon, 18 mai 1811 : AF. IV, 1089 a.

(2) Le même au même, 2 août 1811 : Ibidem.

(3) Tout en constatant que la perpétuelle éventualité de ces ventes énervait et paralysait le commerce, Mollien les exaltait comme une ressource liscale et une machine de guerre contre l'Angleterre : « ... La prévoyance de Votre Majesté embrasse tous les besoins do son trésor impérial, envers lequel les douanes se trouveront ainsi en état de remplir les engagements que leur impose le budget; l'Angleterre doit reconnaître que le commerce du monde continental est sous une influence plus liabile et plus puissante que la sienne. » (Au même, 5 octobre 1811 : Ibidem.)

d'affaires; au moins ne font-ils plus de mauvaises affaires; ils devraient, ils pourraient en faire de bonnes au milieu de quarante-trois millions de consommateurs qui occupent la plus riche partie du monde; mais l'impulsion, la direction leur manque, et il est encore réservé à Votre

Majesté de la leur donner (1) Le commerce français,

après avoir été trop entreprenant, redevient circonspect; il est timide, et peut-être trop timide. 11 oublie que l'empire français est maintenant l'Europe presque entière; qu'il embrasse les trois quarts du commerce du monde (2); que chaque partie de ce grand tout est en rapport par des canaux, par des routes nouvelles, même par la mer, puisqu'il y a partout des assureurs d'un port français à un autre port français, à 3, 4, 5 et 6 pour 100 suivant les distances, suivant la protection que promet Vartillerie des côtes. Ce n'est pas la matière ni la protection qui manque au commerce, mais cette espèce de direction qu'il ne peut prendre qu'en lui-même et dans la connaissance mieux raisonnée des rapports des diverses parties de l'empire entre elles. Jamais l'Angleterre, avec sa prétention de domination universelle, n'a eu, n'aura, dans tous les pays qu'abordent ses vaisseaux, une aussi vaste consommation à exploiter que celle que présente au commerce français la surface de la France actuelle, en ne la comptant que de Rome à Brest et de Hambourg à Bayonne. Il y a bien l'obstacle de quelques lignes intercalaires de douanes, mais il y avait aussi, pour les communications, l'obstacle du Siraplon et beaucoup d'autres, qui ont disparu depuis dix ans après avoir résisté plus de dix siècles (3). »

(1) A Napoléon, 11 octobre 18H : AF. IV, i800 a. (J) Les mots en italiques sont soulignés dans l'original autographe.

(3) A Napoléon, 16 octobre 1811 : AF. IV, 1089 a.

Faute de confiance dans l'avenir politique, faute aussi d'un esprit d'entreprise que les Français n'ont jamais su apporter dans les affaires, les incitations de Napoléon et de son ministre du Trésor demeurèrent à peu près sans elfet. Les commerçants de la capitale, malgré les risques auxquels ils s'exposaient, préférèrent continuer à offrir à leur clientèle des marchandises anglaises de contrebande. Au printemps de 1811, on avait opéré une importante saisie de mousselines et de nankins chez un négociant de la rue Le Peletier, en plein centre du Paris élégant (1). L'année suivante, MoUien dénonçait l'afflux constant du papier anglais à Paris, preuve que les transactions commerciales se poursuivaient en cachette (2). En 1813, c'était le conseil général des fabriques et manufactures qui protestait contre la concurrence frauduleusement faite à l'industrie nationale; de ses doléances, il résulte que malgré tous les frais et les risques, la contrebande constituait une affaire très profitable : « A Paris et dans les principales villes de l'empire, les divers magasins où sont exposés en vente des tissus fins de coton de tout genre n'en offrent guère d'autres que ceux qui ont évidemment une origine étrangère, puisque le bon marché auquel on les vend prouve bien que leur matière première n'a pas été assujettie aux droits que payent les fabricants français, menacés de la ruine la plus prochaine (3). »

La leçon de 1810-1811 servit du moins à guérir pour un temps les négociants parisiens du goût de l'agiotage. De plus, comme parmi ceux qui avaient sombré étaient

(1) Rapport du préfet de police, 22 mai 1811 ; F 7, 3835.

(2) « Paris semble être devenu le marché public clioisi par l'Angleterre pour y diriger, y consommer toutes ses opérations de change, et y travailler à l'amélioration du change. » (A Napoléon, 18 juin 1812 : AF. IV, 1089 6.

(3) Délibération du 22 avril 1813 : F 12, 1D4.

les plus compromis au point de vue de la moralité professionnelle, il en résulta à ce point de vue une sensible épuration. Le critique Geoffroy, peu suspect d'indulgence à l'égard de ses contemporains, déclarait en 1813, à propos d'une reprise à l'Odéon du Diihautcours de Picard, que cette comédie, composée « dans le temps où les déprédations et la mauvaise foi n'avaient point de frein ni de borne s, avait perdu son utilité pratique (1).

L'institution d'un ministère spécial du commerce, dans les premiers jours de l'année 1812, n'exerça point d'influence marquée sur le développement ni sur l'allure du commerce parisien. Absorbé pour ses débuts par les angoissantes préoccupations de la disette (2), porté par son passé à creuser surtout les questions douanières et à les envisager au point de vue fiscal, réduit d'ailleurs à la portion congrue quant ù son budget ministériel (3), Collin de Sussy n'eut ni le temps, ni les moyens, ni peut-être le goût d'imprimer au commerce français cette direction que les ministres de l'intérieur, Champagny et Montalivet, avaient indiquée de loin en loin, dont Mollien avait proclamé avec insistance l'impérieuse nécessité.

(1) Journal de l'Empire, 17 juillet 1813.

(2) Paris tous Napoléon, t. V, p. 816 et s.

(3) Sussy dut ollrir sa démission, moins d'un mois après sa nomination, pour obtenir la modification du décret qui limitait à, 200,000 francs « toutes les dépenses relatives au traitement du secrétaire général et autres employés, aux liais de bureau, papiers, impressions, chaulTage, lumières, concierge, huissiers, hommes de peine et entrelien de bâtiments ». — « Sire », écrivait-il le 7 février 1812, « en ne m'accurdant qu'une si faible somme, c'est (tic) me mettre dans l'impossibilité absolue du laire marcher l'administration. Je n'ai point ambitionné la place que Votre Majesté a daigné me confier. Je puis y consacrer tous mes niomi-nls et même ma santé; mais je ne puis me cliurgor d'une telle responsabilité lursipic j'ai plus que la conviction que les mu>ens misa ma disposition sont tré.s insuffisants. » (AF. IV, 10C2.)

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