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CHAPITRE III

POIDS ET MESURES. — MONNAIES I. Poids et mesures. — II. Monnaies.

Le premier mouvement d'un Parisien du vingtième siècle est de s'étonner qu'à peine inventé et promulgué, le système métrique ne se soit pas imposé par sa simplicité et sa commodité. Point n'est besoin pourtant de longues réflexions pour se rendre compte que même dans les grandes villes, môme à Paris, cette utile innovation eut à triompher de sérieux et tenaces obstacles. Elle se heurtait d'abord à la routine, doublée d'amour-propre local, qui, à l'heure qu'il est, rend encore l'Angleterre réfractaire aux avantages de la réforme; qui, au bout d'un siècle et plus, maintient dans beaucoup de nos provinces l'usage courant, en place de l'hectare, des vieilles et disparates mesures agraires : arjmitj, journal, poiqnerée. De plus, par une assimilation illogique, mais très explicable, le système métrique participait à l'impopularité de certaines mesures qui avaient la môme origine et qui avaient blessé le sentiment public, en particulier le cbangement de calendrier : pour bien des bonnes gens le mètre était une institution salaniquc à l'égal du décadi,

et les publicistes antirévolutionnaires ou religieux, ardents à condamner en bloc l'œuvre législative des dernières années, n'avaient garde de dissiper cette confusion. II y avait enfin une raison de fait : à tort ou à raison, la population parisienne se persuadait que les commerçants, avec leur ordinaire âpreté au gain, liaient l'adoption des nouvelles mesures à une hausse des prix; cette idée se retrouve sous la plume des chroniqueurs de la fin du Directoire (1), du préfet de police du Consulat (2), des spécialistes en gastronomie du temps de l'Empire (3) : fondée ou non, elle était donc très ancrée dans les esprits.

Le gouvernement napoléonien, si désireux qu'il fût d'user de ménagements, ne songea jamais et ne pouvait pas songer à abandonner le principe d'une réforme qui procurait à la France le double bienfait de la simplification et de l'unité en pareille matière. Une loi du Consulat provisoire (19 frimaire an VIII), en rectifiant l'exacte dimension du mètre d'après l'étalon fixé par l'Institut, confirma pour tout le reste les lois fondamentales émanées de la Convention (18 germinal an III et 1" vendémiaire an IV). Une disposition complémentaire trahissait à la fois l'orgueil ingénu et la passion de prosélytisme avec lesquels les hommes de la Révolution envisageaient leur œuvre : « Il sera frappé une médaille pour transmettre à la postérité l'époque à laquelle le système mé-

(1) « On m'assura qu'un mètre et demi de ruban me suffirait, puisque ce serait comme si j'en avais eu autrefois une aune et demie. Mais outre qu'on me vendit aussi cher cette nouvelle

mesure, quoiqu'elle soit beaucoup plus courte » (Nougarst,

Paris métamorphosé, t. I, p. 59).

(2) Rapport du 3 nivôse an X (24 décembre 1801) : Aolard, Parts sous le Consulat, t. II, p. 671.

(3) Almanach des Gourmands, passim (les doléances à cet égard reviennent presque tous les ans).

trique a été porté à sa perfection, et l'opération qui lui sert de base. L'inscription, du côté principal de la médaille, sera, à tous les temps, à tous les peuples; et dans l'exergue. République française, an VHI... »

Stimulé par cette loi, et sans doute par des instructions ministérielles, le Bureau Central, qui dirigeait alors la police de Paris, enjoignit aux commissaires de faire chez les détaillants la chasse aux anciennes mesures. Saisies et procès-verbaux se multiplièrent, surtout à la charge des t boulangers, marchands de vin, épiciers et grainetiers » ; les délinquants, traduits devant les tribunaux, étaient généralement condamnés à cent francs d'amende (1). Mais telle était la force de l'habitude qu'en relatant une saisie de pains chez un boulanger fraudant sur le poids, le m<5me policier qui dénonçait l'emploi séditieux des vieilles mesures s'oubliait à écrire : « Il en a été trouvé qui avaient jusqu'à cinq onces et demie de moins (2). »

Comme les résistances demeuraient très vives, et plus générales encore dans les départements qu'à Paris, le gouvernement s'avisa à l'automne de 4800 d'un tempérament ingénieux, qui sacrifiait la forme pour sauver le principe, et tout en maintenant le système métrique, y introduisait, à la place des dénominations rébarbatives créées par la Convention (3), les vocables séculaires avec lesquels le peuple était familier. L'arrêté consulaire du 43 brumaire an IX débutait par ordonner pour le 4" ven-

(1) Cf. les rapports de police, et en particulier celui du 2 nivôse an Vin (23 décembre 1799) : AF. IV. 1535.

(2) Rapport du 9 ventôso an Vlli (28 février 1800) : Ibidem.

(3) Le grand savant Laplacc, peu suspect de préjugés antirûvolutioiinaires, tout on oxaltaiit lo principe du système métrique, critiquait sévèrement la nomenclaluro, « formée de mots grecs et latins dont le liizarru assomblugo a nui singulièrement au succès des nouvelles mesures. » (A Napoléon, 7 mai 1811 : AF. iV, 1050.)

démiaire an X (23 septembre 1801) la définitive mise à exécution du système décimal dans toute l'étendue du territoire. Mais à l'exception du mètre même, qui demeurait la base du système (1), le texte officiel permettait de substituer aux principales mesures métriques toute une série de synonymes, empruntés à l'ancienne terminologie, et cela « dans les actes publics comme dans les usages habituels ». C'est ainsi que pour myriamètre, on pourrait dorénavant dire lieue; pour kilomètre, mille; pour décamètre, perche; pour décimètre, palme; pour centimètre, doigt; pour millimètre, trait; pour hectare, arpent; pour are, perche carrée; pour litre, pinte; pour décilitre, veire; pour kilolitre, muid; pour hectolitre, setter; pour décalitre (mesure de solides), boisseau; pour décistère, solive; pour kilogramme, livre; pour hectogramme, once; pour décagramme, gros; pour gramme, denier; pour décigramme, grain.

Cette conciliation du vieux vocabulaire avec la réforme métrique, qui conservait des mots usuels et pittoresques tout en introduisant les avantages de l'unité et du système décimal, peut rétrospectivement obtenir les suffrages de l'historien (2) : en fait, elle échoua radicalement, si radicalement qu'il ne reste même pas la trace d'oppositions survenues à cet égard. Le principal obstacle fut sans doute la notable difl'érence des mesures que le même mot eût comportées, selon qu'on l'eût pris dans son ancienne ou sa nouvelle acception : ainsi la

(1) Art. 3. « La dénomination mètre n'aura point de synonyme dans la désignation de l'unité fondamentale des poids et mesures : aucune mesure ne pourra recevoir de dénomination publique qu'elle ne soit un multiple ou un diviseur décimal de cette unité. » Un autre article, dont la raison d'être se conçoit moins bien, interdisait pareillement de donner un synonyme au stère.

(â) C'est par un procédé analogue que lu système décimal a été introduit dans certains pays, surtout en matière monétaire.

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