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trées (1) et donneraient du mouvement au commerce (2). » Quelques jours plus tard, le ministère de la police dénonçait explicitement l'hostilité des négociants, en les accusant d'ingratitude : « Loin d'en préparer le succès (de la Banque), ils insinuent qu'elle ne peut inspirer de confiance, puisqu'elle tiendra au gouvernement (3). »
Pour désarmer ces préventions, on s'étudia à atténuer ce qui pouvait donner à la nouvelle banque l'apparence et l'étiquette d'une institution d'État. On répudia les conseils de ceux qui, comme Mollien, voulaient exiger d'elle une redevance en échange de l'appui apporté par l'État (4). Au lieu d'accepter l'installation olïerte dans l'immeuble national de l'Oratoire, on décida d'utiliser tout simplement les bureaux de la Caisse des comptes courants, dans l'hôtel, ou, selon le style égalitaire qui prévalait encore officiellement, dans la « maison » Massiac, rue Pagevin (3), à deux pas de la place des Victoires. Enfin, le préambule des statuts, publié le 24 pluviôse an VIII (13 février 1800), formula bien l'espoir que I l'intérêt privé et l'intérêt public concourront d'une manière prompte et puissante au succès de l'étabhssement projeté » ; mais on se contenta de ces géné-
(1) Et non entrées, comme le porte l'édition de M. Aulard.
(2) Rapport du 30 nivôse an VIII (20 janvier 1800) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. I, p. 98.
(3) Rapport du 4 pluviô.se (24 janvier) : Ibidem, t. I, p. H8.
(4) « C'était la première fois, pout-ôtre, qu'il arrivait à un gouvernement, dont toutes les caisses (Haient i-puisées, de donner de l'argent à une banque d'escompte, pour exploiter son lucratif privilège, au lieu d'en demander à ses actionnaires pour pri.v de ce privilège! » {Mémoires, t. I, p. 236-237). On sait que les gouvernements qui se sont succédé depuis lors ont complètement renoncé à cette attitude désintéressée À l'égard de la Banque.
(5) Cette rue a disparu lors du percement de la rue Etienne Marcel.
ralités sonores, et d'autres e'galement peu compromettantes, tandis que les dispositions pratiques impliquaient la complète autonomie et indépendance de la Banque. La consigne était alors de ne rien brusquer et de ménager toutes les susceptibilités respectables (1).
Malgré toutes ces précautions, malgré la séduisante et abusive disposition qui réservait aux futurs actionnaires des faveurs spéciales pour l'escompte de leur propre papier, le placement des actions, l'émission, comme on dit à présent, n'obtint qu'un très médiocre succès. Le capital devait être de 30 millions, représentés par 30 000 actions de 1 000 francs chacune. La caisse d'amortissement, en vertu du second arrêté du 28 nivôse, devint à elle seule titulaire de 5000 actions. Le Premier Consul souscrivit 30 actions pour son compte personnel, 10 au nom de sa belle-fille llortense; il insista auprès des personnes de sa famille et de son entourage politique pour qu'elles figurassent au nombre des actionnaires (2). En dépit de ces stimulants, il fallut dix-huit mois environ pour que le capital fût entièrement souscrit, et la Banque dut commencer ses opérations avec 7 590 actions seulement, dont 5 000 à la caisse d'amortissements et une centaine à divers personnages officiels (3). Comme les censeurs le rappelaient deux ans et demi plus tard, avec le légitime orgueil des périls surmontés, « elle s'organisa quand d'autres établissements, qui pressentaient les effets de sa concurrence, suscitaient contre elle tous les genres de prévention ; quand on affectait de dire que la Banque ne serait qu'un instrument dans les mains du gouvernement pour se procurer des fonds; quand enfin la
(1) Vandal, Avènement de Bonaparte, t. II, p. S25-227. (S) BroiinM, Financct du ConnnhU, p. 232, note. (8) CouBTOi», Hisloire des banquet, p. IH, note.
méfiance générale rendait le placement des actions si difficile, que la Banque ne put commencer qu'avec un fonds très modique, et fourni en majeure partie par la caisse d'amortissement (i). »
Les bureaux ne s'en ouvrirent pas moins le i" ventôse an VIII (29 février 1800), et les quinze régents de la fondation furent recrutés parmi les noms les plus en vedette de la haute banque et du grand commerce : Perregaux, Lecoulteux-Canteleu, Mallet aîné, Demautort, Perrier, Perrée, Robillard, Hugues Lagarde, Rccamier^ Germain, Carié, Basterrèche, Auguste Sévène, Barillon^ Ricard. La présidence, qui impliquait la direction supérieure des affaires, fut dévolue à Perregaux, un protestant de Neuchâtel, qui s'était fait dans la banque parisienne une place de tout premier ordre et qui était très dévoué à la politique consulaire.
Pour ramener l'opinion qu'on sentait encore défiante, sinon hostile, Perregaux affectait, dans les premiers temps, de multiplier les protestations d'indépendance : t La Banque n'est nullement gouvernementale », s'écriait-il à l'assemblée des actionnaires d'octobre 1800. « Libre par sa création, qui n'appartient qu'à des individus, indépendante par ses statuts, affranchie des contacts qu'aurait pu lui imposer un contrat passé avec le gouvernement, elle ne négocie avec lui que lorsqu'elle rencontre ses convenances (2). » Il y avait évi-
(1) Rapport du 20 vendémiaire an XI (12 octobre 1802) : AF. IV,
(2) Stouhm, Finances du Comulat, p. 23S-236.
demment une part de vérité dans un tel langage : mais, môme dans cette période d'ostensible liberté, les liens allaient se resserrant entre la Banque et l'État. Après les fonds de la caisse d'amortissement, elle recevait en dépôt ceux de la loterie nationale (i). Quand le gouvernement consulaire, pour donner une preuve éclatante de sa solvabilité, décida de reprendre le paiement en numéraire des arrérages des rentes et pensions, paiement interrompu depuis le début de la Révolution, c'est la Banque encore qui fut chargée de ce service (2).
Surtout, l'opinion allait s'accréditant, non sans fondement, que directement ou indirectement, un des principaux offices de la Banque était de procurer de l'argent au gouvernement. Dans l'été de 1801, Talleyrand démontrait au Premier Consul que pour négocier avantageusement avec l'Angleterre, il était essentiel de lui donner une haute idée du crédit national : ceci posé, le ministre suggérait de mander secrètement les régents de la Banque et d'obtenir d'eux, soit un emprunt consenti par l'établissement, soit un engagement collectif souscrit à titre de simples particuliers (3). Judicieux ou non, le conseil montrait du moins l'idée qu'on se faisait de la Banque et de sa destination dans des milieux mi^me officiels. Un peu plus tard, à la suite de la rentrée d'émigration de Galonné, le prodigue ministre de Louis XVI, le bruit se répandait qu'il allait être appelé
(4) Arrêté du 15 ventôse an VIII.
(î) Arrôlé du 23 tlicrriiidor an VIII. La Hanquc présenta d'ailleurs des comptes do frais si exorbitants, qu'on 1804 le j)aiomont des rentes et pensions fut réintégré au Trésor (Stouum, Finances du Contulat, p. 287, note).
(3) 30 messidor an IX (19 juillet 1801) : AF. IV, 1070. Nous aurons à revenir sur cette curieuse lettre inédite, datée de Hourbon-rArchambaull (la lettre publiée sous la même date par M. Pierre Bertrand dans son recueil de Lelires imUUles de Talleyrand n Napnlfon, p. 8, n'est (jue la lettre d'envoi do l'aulro).
aux affaires, et qu'en attendant le Consul prenait ses avis en matière financière : on racontait que cette seule éventualité avait fait échouer un emprunt de 30 millions, déjà presque consenti au gouvernement par la Banque de France (i). Rumeur absurde sans doute, mais qui concourt avec la proposition de Talleyrand pour prouver qu'un peu partout on considérait la Banque comme surtout destinée à procurer à l'État des fonds ou du crédit.
La situation de l'établissement allait pourtant grandissant; les actions recevaient dès le début un dividende de 50 francs par semestre, ce qui faisait un intérêt annuel de 40 pour 400, et les cours montaient en conséquence. Au début de l'an X, les régents en profitèrent pour faire décider l'émission des actions demeurées disponibles à cette date (45 200 actions sur un total statutaire de 30000), en réservant aux actionnaires actuels un privilège de souscription au pair. A cette nouvelle, la hausse des actions s'accentua encore. Le directeur de la caisse d'amortissement, Mollien, en prit de l'humeur : il n'avait jamais eu de sympathie pour la Banque; cet engouement pour les actions pesait indirectement sur le cours de la rente; enfin Mollien, bien peu fidèle dans l'espèce à l'orthodoxie économique, dénonçait cette hausse comme illogique, immorale et presque séditieuse : « Le gonflement accidentel des prix dont se grossissent les actions ne crée pas une nouvelle richesse : la richesse n'est pas un produit d'opinion; elle n'est qu'un produit de travail... Qu'une action de banque s'élève de 40 pour 400 au-dessm du pair, lorsque le titre de la créance perpé-
(1) Rapport du préfet de police, 25 floréal an X (15 mai 1802) ; AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 67.
tuelle sur l'État est de 38 pour 100 au-dessous du pair (1), il y a là une aberration évidente, une déviation de rapports, un contre-sens... La ligne qui sépare les profits légitimes des profits coupables est presque imperceptible (2). » Pour enrayer le mouvement (et sans doute aussi pour procurer un bénéfice à l'établissement qu'il dirigeait), MoUien sollicitait l'autorisation de faire souscrire la caisse d'amortissement, titulaire de près du tiers des actions anciennes : il ajoutait sur un ton tragique qu'en ce faisant, il déchaînerait bien des haines sur sa tête, mais que, « sans braver les haines, on peut en rechercher quelques-unes comme un honorable suffrage » . Quoi qu'il en soit, la souscription fut un succès : presque tous les actionnaires y participèrent, et il ne demeura disponibles que 239 actions, qu'on plaça aisément au cours de la Bourse (3). Quant à la caisse d'amortissement, elle ne tarda pas à se défaire avantageusement de la plus grande partie de ses actions, tant nouvelles qu'anciennes.
Un des buts avoués de l'institution de la Banque était de parer à la disette du numéraire en créant une circulation fiduciaire qui fût abondante sans dépréciation. Elle sut y réussir promptement, malgré les fâcheux souvenirs du papier-monnaie : les billets, tous alors de 500 ou de i 000 francs, étaient si régulièrement remboursés à vue que le commerce et les gens aisés, les seuls qui
(1) Cela veut dire que les actions de la Banque cotaient l'r. 140U, alors que le 5 pour 100 était à 62.
(2) A Barbù-Marbois (la lettre ne porte point d'adresse, et débute par « Citoyen ministre »; rnai.s le ministère du Trésor venait d'être créé, et l'all'aire était plutôt dans les attributions de Marbois que dans celles de Gaudin), 2 brumaire an X (24 octobre 1801) : AF. IV. 1070,
(3) Kajiport de Perrogaux à l'assemblée générale du 30 vende miuire an XI (12 octobre 1802).
eussent à manier ces grosses coupures, s'habituèrent très vite à les recevoir à peu près pour leur valeur en espèces métalliques (1). Très vite aussi on s'évertua à les contrefaire, ce qui est une consécration indirecte du succès : une véritable entreprise de faux billets fut découverte à l'automne de 4802 à Lyon et dans les alentours de Roanne (2).
Pour la Banque, l'emploi normal des capitaux et la plus abondante source de profits fut l'escompte du papier de commerce. « La prospérité de la Banque, » déclarait solennellement le président Perregaux, » tient à celle du commerce » (3), et elle cherchait à ranimer cette prospérité en restaurant le crédit. Ici encore, elle n'échappait pointa certaines critiques, formulées surtout avec Apreté par Mollien. La règle tutélaire avait été posée, d'après laquelle, pour être admis à l'escompte, un effet devait ôtre revêtu de trois signatures commerciales; on tolérait en pratique que la troisième signature fût suppléée par celle d'un régent, et Mollien insinuait que certains régents touchaient pour ce service une rémunération spéciale (A); peut-être peu correct, le procédé en tout cas était sans péril pour la Banque, puisque les régents étaient tous de gros capitalistes. On critiquait plus généralement la disposition qui attribuait aux actionnaires un droit de préférence pour l'escompte de leur papier; on racontait que certains propriétaires d'actions, étrangers ou non commerçants, prêtaient leurs titres moyen-
(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. II, p. 157.
(2) Rapports du préfet de police, i' complémentaire an X et 1" vendémiaire an XI (21 et 23 septembre 1802) : Ailard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 262-263 et 264-265.
(3) Rapport à l'assemblée générale du 20 vendémiaire an XI (12 octobre 1802).
(4) Méinoire$, t. I, p. 294.
nant un gros loyer à des banquiers parisiens, désireux de profiter du précieux privilège (1), ou encore que l'annonce d'une réforme sur ce point déterminait une chute marquée du cours des actions (2). Blâmable peutêtre en équité ou en politique, ce droit de préférence ne compromettait pas du moins en fait les intérêts de l'établissement, et l'escompte ne s'accordait, même aux actionnaires, qu'avec la plus judicieuse prudence ; nous en avons le témoignage dans le rapport des censeurs sur les opérations de l'an X : « Sur près de 450 millions de papier pris à l'escompte à Paris dans le cours de l'an X, et sur tout celui qui est venu des départements par les relations avec plus de deux cents correspondants en comptes courants, la Banque de France n'a essuyé aucune faillite, n'a souflert aucun déficit (3). »
Le cas échéant pourtant, la Banque n'hésitait point à se départir de ces traditions d'extrême prudence pour venir en aide au commerce parisien en détresse : elle en donna la preuve lors de la crise déchafnée par la rupture de la paix d'Amiens. « J'ai vu les régents, » écrivait Barbé-Marbois au Premier Consul. « La Banque a porté son escompte de 250 francs par action à 300, et en dernier lieu à 350. Il sera porté demain à 400 francs par action : les dispositions qu'on m'a montrées sont bonnes, et les déterminations dont je vous rends compte seront annoncées de manière à avoir de l'eftet sur le cours (4). »
En présence de l'extension des affaires, les locaux de
(1) MoUien à Bonaparte, 23 frimaire an XI (14 décembre 180â) : AF. IV, 1073.
(2) Le même au même, 16 nivôse an XI (el non an .V, comme Molliun a datô par erreur) (6 janvier 1803) : Ibiileni.
(3) 20 vendémiaire an XI (12 octobre 1802) .• AF. IV, 1071.
(4) 22 vcntùso an XI (13 mars 1803) : AF. IV, 1087.
l'hôtel Massiac, hérités de la Caisse des comptes courants, devenaient insuffisants. Toujours désireuse d'être chez elle, la Banque acquit en l'an X (1801-4802) un grand terrain tout proche du boulevard des Italiens, avec la pensée d'y édifier un immeuble pour ses services. D'ajournement en ajournement, ce projet de construction ne fut jamais réalisé (1) : une autre solution devait prévaloir un peu plus tard.
Malgré la diffusion des billets de la Banque de France, quelques autre>< établissements continuaient;! profiter du régime de liberté légale pour émettre des effets remboursables à vue : les deux plus importants étaient la Caisse d'escompte du commerce et le Comptoir commercial.
Quand le caractère monarchique de la Constitution s'all'ermit par la proclamation du Consulat à vie, Bonaparte manifesta son déplaisir d'une multiplicité qui choquait su conception de l'ordre et son amour de la centralisation. « Je n'aime pas, » disait-il à MoUien, « ce conflit de trois banques qui fabriquent concurremment une monnaie de papier (2). » Sur son invitation, le dii-ecteur de la caisse d'amortissement lui adressa, à la fin de l'an X et au début de l'an XI, toute une série de notes, vives jus(iu'à l'àpreté (3), où il critiquait la médiocrité
(1) « Le temps et l'opinion en ont jugé autrement, » déclarait le gouverneur Cretet dans son discours du 17 octobre 1806.
(2) MoLLiEN, Mémoires, t. I, p. 339.
(3) Par exemple, une note du 16 messidor an X (ii juillet 1802) débutait ainsi : « La destinée de la France sei'ait-elle donc de ne connaître encore les banques que par leurs abus? » (AF. IV, 1070).