‹ Paris sous Napoleon (volume 2)Chapitre 26 sur 54 · VI. iO · texte numérisé non relu

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des services rendus jusque-là par la Banque de France, où il établissait une comparaison humiliante avec la Banque d'Angleterre, plutôt qu'il ne proposait un plan précis de réformes (1).

Mais le Consul ne s'était pas contenté des renseignements fournis par Mollicn. Sur son ordre, Cretet, devenu directeur général des ponts et chaussées, mais demeuré en même temps l'un de ses conseillers financiers, lui faisait tenir un mémoire étendu « sur la Banque de France et sur les moyens de l'améliorer » (2). Ce travail, où il était largement, trop largement peut-^4re, fait appel aux principes théoriques, concluait à accentuer le caractère officiel et étatiste de la Banque; c'est lui qui servit de hase à la réorganisation projetée.

Cependant le bruit se répandit que la Banque de France allait être investie du monopole de l'émission des billets, et que les établissements concurrents n'auraient plus qu'à disparaître. L'émoi fut naturellement très vif parmi les intéressés; les deux dirti teurs du Comptoir commercial, Jacquemont et Doulcct d'Egligny, adressèrent directement leurs doléances à Bonaparte; par politique ou par conviction, en môme temps que pour leur Comptoir, ils plaidaient pour la Caisse du commerce : » Quel serait le sort de la ville de Paris si elle était privée de ces deux établissements? Le premier active les fabriques et leur porte les secours les plus précieux; le second favorise les grandes spéculations du commerce (3). » La UK^me

(1) Ces notes, don», «ne partie a étt'; roproduilo ou analysée dans les Mémoire» de Mollicn, sont consorvùcs an.\ Archives nationales, dans l(! carton AF. IV, 1070,

(2) Lu l.ilrc d'envoi porte la date du H tliormidor an X (."{0 juillet 18Ui) : A F. IV, lOTo.

(8) 8. d, (fructidor an X) : F12,971.

fâcheuse impression pesait sur les cours à la Bourse (i), et dictait aux négociants des propos découragés : ils répétaient que la Banque de France, se bornant à escompter le papier des banquiers, n'était « d'aucune ressource pour les commerçants et les manufacturiers « (2). Disons de suite qu'en ce qui concerne la Caisse d'escompte du commerce, un fâcheux événement vint trois mois plus tard aiîaiblir la portée des objections; un des chefs de la maison, nommé Poulard, prit la fuite avec une partie des fonds, et si la Caisse du commerce put échapper à une catastrophe, ce fut grâce au large appui que lui prêta la Banque de France (3).

A la Banque même, l'adhésion était loin d'être enthousiaste et unanime. Sans doute, la perspective du monopole de l'émission des billets n'avait rien que de séduisant : mais en compensation, le gouvernement parlait d'imposer la limitation du dividende, pour fortifier les réserves, et surtout de supprimer le privilège des actionnaires en matière d'escompte, privilège qui avait soulevé de très vives protestations. Or, actionnaires et régents se répandaient en réclamations, disant que la liberté du dividende comme le privilège de l'escompte leur avaient été statutairement garantis lors de la souscription. De plus, l'ingérence despotique et tatillonne de l'Etat indisposait ces gens d'aflaires. Cretet, considéré comme le principal auteur du projet, et déjà suspect au personnel dirigeant de la Banque, encourut de ce chef une certaine impopu-

(1) Rapport du préfet de police, 6 vendémiaire an XI (28 septembre 1882) : AuLARD, Parts sous le Consulat, t. III, p. 282.

(2) Rajjport du même, 7 vendémiaire (29 septembre) : Ibidem, t. III, p 284.

(3) BiU'bé-Marbois h Bonaparte, 4 nivôse an XI (25 décembre i802) : AK. IV, 1087; Perregaux au même, 6 nivôse (27 décembre) : AF. IV, 1071.

larité (4). Dans les conversations ou les correspondances intimes, le Premier Consul lui-même n'était pas toujours ménagé ; < Qui donc s'avise, » disait avec humeur Perregaux à Mollien, « de l'embarrasser de nos affaires? Aujourd'hui il a bien assez des siennes (2). » (Les relations diplomatiques devenaient en effet de plus en plus tendues avec l'Angleterre.) Plus dédaigneusement encore, le régent Barillon insinuait que Bonaparte, imparfaitement renseigné, ne pouvait connaître la question comme les intéressés : « Nous sommes à l'atelier, nous sommes éclairés par l'expérience pratique, et ce qui échappe à la théorie la plus perspicace est souvent saisi par ceux qui sont à l'ouvrage (3). »

En dehors des personnes qui tenaient soit aux établissements concurrents, soit à la Banque elle-même, l'inquiétude et la défiance gagnaient le grand public. « Toutes les fois qu'il est question de finances dans ce pays, » écrivait judicieusement Fiévée, « le premier mouvement est un mouvement de crainte (4). » Les tristes précédents de l'ancien régime et de la llévohition pouvaient en effet donner à supposer aux pessimistes qu'une réforme, succédant de si près à la fondation, ne serait qu'une banqueroute ou une confiscation déguisée. Il avait naturellement fallu faire des ouvertures aux régents, qui n'avaient pas tous été discrets; les intérêts

(1) Lui-môme en avisait quelques mois plus tard le Premier Consul, en constatant récliec d'une négociation dont il était ciiargé auprès des régents : « Je me suis assuré depuis longtemps, et surtout depuis la loi de l'an XI, (|ue des défiances et de l'ombrage m'ont exclu de toutes coiiinmnieations utiles; telle est ma position vis-à-vis de la grande majorité d(!s régents. » (3 pluviôse an XII (84 janvier 1804) : AF. IV. i071),

(2) Moi,i.iEN, Mfmoim, t. I, p. 348.

(8) A l»erregaux, SJ7 ventôse an XI (18 mars 1803) : AK. IV, (4) Coirespondance, t. I, j). 127.

menacés se défendaient désespérément. Comme l'expliquait Barbé-Marbois au Premier Consul, « les autres établissements annoncent de la gêne; ils suivent le même plan que l'année dernière : résistance par l'inquiétude et l'agitation de la place (1) » • Cette tactique leur était d'autant plus aisée que la rupture de la paix d'Amiens s'annonçait comme imminente. Le 21 ventôse an XI (12 mars 1803), veille de la fameuse algarade à lord Whitworth, MoUien, tout en déclarant le projet « aussi nécessaire qu'il sera salutaire », osait inviter Bonaparte à prendre en considération l'état du marché et à se demander s'il ne vaudrait pas mieux retarder de quelques jours le dépôt officiel, pour prévenir de nouvelles secousses (2).

C'était en effet le moment où sur l'ordre exprès du chef de l'État, la caisse d'amortissement multipliait vainement les achats pour soutenir en Bourse le cours de la rente. Non seulement Bonaparte déféra implicitement au conseil de Mollien, mais il convoqua dans la nuit du 16 au 17 mars une réunion intime, à laquelle assistèrent sous sa présidence les deux autres Consuls, trois conseillers d'État, parmi lesquels Cretet et Moilien, et les trois ministres des finances, du Trésor et des relations extérieures; les intérêts de la Banque étaient défendus par le président Perregaux et par un régent également dévoué à la politique napoléonienne, Lecoulteux (3). Si Talleyrand avait été mandé, ce n'était point comme chef de la diplomatie française, mais p^ce que ses études théoriques sous l'ancien régime, plus tard ses séjours en Angleterre et en Amérique, passaient pour l'avoir

(1) 24 ventôse an XI (15 mars 1803) : AF. IV, 1087.

(i) AF. IV, 1073.

(3) Sur cette conférence, le récit ultérieur de Mollien (Mcmoiret, t. I, p. 357) doit être contrôlé par une lettre de Barbé-Marbois à Bonaparte (27 ventôse-18 mars : AF. IV, 1087).

familiarisé avec la question des banques. Désireux de justifier cette réputation, et aussi de faire sa cour au maître, il soutint qu'il fallait une banque d'émission unique, mais que pour donner aur porteurs de billets toutes les garanties désirables on devait supprimer le privilège d'escompte des actionnaires; son argumentation fit d'autant plus d'effet qu'elle était débitée sur le ton de nonchalance qui lui était habituel.

Les deux représentants de la Banque opposèrent une si vive résistance que, malgré son désir, Bonaparte dut renoncer à régler l'affaire séance tenante. 11 consentit à ce que le lendemain une nouvelle entrevue eAt lieu entre les conseillers d'État et les deux régents. Le bruit du désaccord persistant troublait fort le monde des affaires : « Le résultat, » écrivait Barbé-Marbois à l'heure même de la conférence, « le résultat influera beaucoup sur le retour de la confiance envers un établissement dont la stabilité et la prospérité sont nécessaires dans le système actuel de nos finances (i). » Et trois jours plus tard, dans son bulletin quotidien de la Bourse, Mollien était obligé de noter : « Les gens d'affaires ne s'occupent que de la question des banques (2). »

Soit que les représentants du gouvernement se fussent montrés irréductibles, soit que Perregaux et Lecoulteux eussent été intimidés, le projet fut officiellement déposé sans modifications. Mais si Ton avait pensé que l'émotion tomberait devant le fait accompli, ce calcul se trouva déçu. Pendant que le cours des actions et celui de la rente continuaient à baisser à la Bourse, le seul censeur qui se trouvât alors on fonctions avait l'audace de convoquer une assemblée générale des actionnaires; tous les

(1) A Bonaparte, 27 ventôse an XI (i8 mars 1803) : AF. IV,

(2) Au môme, 30 ventôse (21 mars) : AF. IV, 1073.

régents, même les mieux disposés, signaient une lettre collective pour demander au Consul d'introduire des amendements dans le texte; sous des formes respectueuses, ce document indiquait une opposition très nette. « Elle (la régence) s'est convaincue que ce projet de loi ne réunissait pas cet assentiment général qui distingue aujourd'hui avec tant d'éclat les mesures législatives présentées par le gouvernement (d). » Le bruit que cette démarche aurait quelque chance de succès suffisait à provoquer à la Bourse un relèvement du cours des actions (2). Encouragés dans leur attitude, les régents demandaient à Bonaparte de recevoir quelques-uns d'entre eux, et indiquaient par avance les modifications qu'ils solliciteraient comme susceptibles de ramener l'opinion des intéressés, à savoir l'élévation du capital à 45 millions, l'attribution des 15 000 actions nouvelles aux actionnaires des établissements virtuellement supprimés, enfin la liberté du dividende, après prélèvement annuel et placement en rente sur l'État d'une somme de six francs par action (3).

Mollien mettait son point dhonneur à ne pas céder, et tentait d'intéresser lamour-propre de Bonaparte : « Je supplie le Premier Consul de vouloir bien lire cette note... » Tel était le début d'un factum violent et perfide, où le directeur de la caisse d'amortissement représentait les opposants comme des mal intentionnés, et par un jeu savant de réticences et de soulignements, mettait le Consul en garde contre la

(1) 8 germinal an XI (29 mars 1803) : AF. IV, 1070.

(2) Mollien à Bonaparte, 10 germinal (31 mars) : AF. IV, 1073.

(3) AF. IV, 1070. (Ce document n'est pas daté, mais de deux lettres adressées à Bonaparte par Barbé-Marbois (AF. IV, 1087) et par Mollien (AF. IV, 1073), il résulte qu'il dut être envoyé le 16 ou le 17 germinal (6 ou 7 avril).

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droiture de quatre d'entre les cinq régents délégués (1). Le chef de TEtat montra plus de largeur d'esprit. Il reçut les régents le 7 ou le 8 avril, écouta leurs arguments, leurs doléances, et se convainquit que pour assurer le succès moral de la loi, il fallait accorder des concessions. Dès la séance du 8 avril (c'était le vendredi saint, mais le chômage des assemblées parlementaires se limitait alors aux jours strictement fériés), le projet si contesté fut retiré, puis un conseiller d'État en présenta immédiatement un autre au nom du gouvernement (2). « J'ai vu ce matin, » écrivait le lendemain Barbé-Marbois, « quelques personnes que je crois sans intérêt dans la question de la Banque de France. On trouve la loi bonne, sauf les points dont le changement est demandé. On croit qu'une assemblée à la suite de ces changements ne ferait entendre que des témoignages de gratitude, et qu'il en résulterait d'excellents effets au dedans et l'appel de beaucoup de capitaux du dehors, tandis qu'il est clair qu'ils se retirent en ce moment (3). » Le pré-' fet de police attestait de même que les « gros négociants » et la « haute finance » appuyaient imanimement le nouveau projet : l'opposition n'était plus le fait que des petits détaillants, inquiets à la pensée que la disparition des autres banques diminuerait les facilités de l'escompte (4).

(1) « Les récents qui doivent demander à être admis à l'audience du Premier Consul sont les citoyens Mallet, Sévène, Boullon, Delessert et Perreyaux. La loyauté de ce dernier, son dévouement au Premier Consul no me paraissent pas équivoques. » (17 yerminal-7 avril : AF. IV, 1073).

(2) A ma connaissance, aucun historien jusqu'ici n'a sif,'nalo ces tâtonnements cai'actéristiques dans l'élaboration de la loi de <^erminai an XI : on sait que les assemblées lé>j:islalives ne possédant pas alors le droit d'amendement, la |)rotôduro du retrait suivi d'un nouveau dépcH s'imposait.

(3) A Bona|>artt', 10 germinal (i) avril) : AF. IV, 1087.

(4) Rapport du 24 j^erminiii (14 avril) : Aui.Ann. Pnris annx le Contutat, t. III, p. 83j.

Adoptée par le Tribunal le 22 germinal (12 avril), à la majorité de 42 voix contre 21, votée le lendemain par le Corps Législatif, promulguée le jour d'après, la loi du

24 germinal an XI conférait à la Banque de France, pour quinze années à dater du 1" vendémiaire an XII, le monopole d'émission des billets, dont la moindre coupure devait être de 500 francs. Les actionnaires cessaient de jouir d'un privilège pour l'escompte de leur papier. Le capital était porté à 45 millions par l'émission de 15000 actions nouvelles. Le dividende annuel était limité à 6 pour 100, mais il pouvait s'augmenter des intérêts de la réserve constituée en rentes sur l'État. Sept régents sur quinze et les trois censeurs devaient être manufacturiers, fabricants ou commerçants; le président était élu parmi les régents pour deux ans, et non plus pour une année seulement (1); enfin l'assemblée générale continuait à être composée des deux cents plus forts actionnaires, mais chacun n'avait désormais qu'une voix.

Comme le pacte d'institution se trouvait ainsi modifié, il était indispensable de requérir l'adhésion des actionnaires. Elle se manifesta sans enthousiasme, et même sans diligence : trois semaines après la promulgation de la loi, les signatures récoltées ne représentaient que 1G300 actions (sur 30000), c'est-à-dire une très petite majorité : il est vrai qu'on n'avait point sollicité «elles des actionnaires éti-angers (2). En revanche, les actions qui venaient sur le marché étaient acquises, par petites fractions, par des capitalistes dont MoUien lui-même vantait la solidité (3). Quant aux actions nouvelles, la

(1) La présidence fut maintenue à Perregaux par un vote du

25 vendémiaire an XII (18 octobre 1803) : AF. IV. 1071.

(2y Perregaux à Bonaparte, i2 floréal an XI (2 mai 1803) : Ibidem. (3) Au môme, 21 floréal au XI (11 mai 1803) : AF. IV, 1073.

régence, pour empêcher les cours de s'avilir, eut la précaution de ne les mettre en vente que lorsque la cote de la Bourse dépassait ce qui était considéré comme « leur valeur intrinsèque » (1).

Une bonne partie de ces nouvelles actions passa d'ailleurs entre les mains des actionnaires de la Caisse d'escompte du commerce, à la suite d'un traité de fusion laborieusement discuté et enfin signé le 26 août 1803 (2). Les représentants de la Caisse d'escompte avaient multiplié les exigences, et ceux de la Banque se montrèrent conciliants, sans doute parce que la fusion était une condition implicite de la loi du monopole, car les avantages en étaient très contestables en soi, au sentiment du ministre du Trésor : « Cette agrégation d'un corps malade à un corps mieux constitué rendra pour quelque temps celui-ci débile (3). » — Le plus important des autres établissements concurrents, le Comptoir commercial, continua d'exister comme banque d'escompte, et dans les premiers temps fit même sa spécialité de servir d'intermédiaire entre les commerçants et la Banque de France, pour mimir les effets de la troisième signature réglementaire (4).

En môme temps qu'elle accordait à la Banque de France le monopole de l'émission dos billets, la loi du 24 germinal an XI assimilait les contrefacteurs de ces billets aux faux-monnayeurs, qu'on venait dix jours plus tôt, par un retour à la législation de l'ancien régime, de déclarer passibles de la peine de mort, pro-

(1) Pcrregaux au même, 15 brumaire an XII (7 novembre 1803) : AK. IV, 1071.

(2) Cf. les lettres du mémo au même, l" messidor an XI (20 juin 1803), 29 messidor (18 juillet), 3 vendémiaire an Xil (26 septembre) : Ibidem.

(3) Barbé-Marbois au même, s. d. (ùté de 1803) : AF. IV, 1087.

(4) CooHTOis, Hittoirr de» banques, p. 116.

noncée sans l'intervention du jury (1). Cette terrifiante perspective ne suffit pas à décourager l'audace et l'ingéniosité des faussaires : dès l'hiver de i 803-1 804, la Banque était obligée d'introduire dans la confection de ses billets, pour en rendre rimilation plus malaisée, des raffinements qui n'ont cessé d'aller en se perfectionnant depuis un siècle (2).

Un des arguments favoris des adversaires de la réforme avait consisté à prédire qu'en échange du monopole, la Banque serait à la discrétion du gouvernement et devrait acquiescer à toutes ses demandes de fonds. L'esprit de parti ne manqua point de saisir et dexagérer cette imputation. Au printemps de 1804, quelques semaines avant la proclamation de l'Empire, on faisait courir le bruit absurde que les ministres avaient d'autorité fait retirer 16 millions des caisses de la Banque pour les besoins du Trésor, et qu'afin de prévenir un désastre, les actionnaires allaient être invités à faire un apport supplémentaire de 300 francs par action (3).

Ce qui était vrai, c'était «pie la loi de l'an XI avait marqué une étape dans la progressive mise en tutelle de la Banque. Mollien, qui ne désarmait point, représentait cette tutelle comme une obligation pour l'État, et cela dans les termes les mieux choisis pour éveiller l'inquiétude du maître : « J'ose rappeler que lorsqu'un gouvernement a établi, avec un privilège, une pareille fabrique de monnaie, s'il doit s'abstenir d'en diriger immédiatement les mouvements, il doit au moins les

(1) Paris sous Napoléon, t. III, p. 334-345.

(2) Perrcgaux à Bonaparte, 18 nivôse an XII (9 janvier 1804) : AF. IV, 1071.

(3) Rapport du préfet de police, 1" floréal an XII (21 avril 1804) : F7, 3832.

surveiller tous, en prévoir tous les effets (i). » Le Premier Consul n'avait nul besoin d'être stimulé à cet égard. Depuis la promulgation de la loi, il se faisait adresser au moins une fois par semaine, par le président Perregaux, l'état des mouvements de fonds et de la situation de la caisse (2). Quarante jours après cette promulgation, avant même l'entrée en vigueur du monopole, il se plaignait aigrement que la Banque ne mit pas en circulation un nombre plus considérable de billets, pour remédier au désarroi causé par la rupture officielle de la paix d'Amiens (3). Six mois plus tard, tout en protestant de son intention de n'emprunter « dans aucun cas » de l'argent de la Banque, il la représentait comme toujours tenue d'escompter les obligations des receveurs généraux, deux mois avant l'échéance; il exhortait l'établissement à « marcher avec plus de hardiesse et d'assurance », et terminait par des encouragements qui ne laissaient point d'être alarmants : « Je fonde un grand espoir dans la Banque; je l'aiderai dans toutes les circonstances; mais il faut qu'elle se pénètre de sa puissance et de son utilité (4). » De cette missive, Perregaux accusait réception en des termes où les protocolaires elfusions de gratitude déguisaient mal Teilarement : « Je la communiquerai aux régents de la Banque, qui verront avec reconnaissance vos vues bienfaisantes pour la prospérité de l'établissement (5). »

Dès la crise du printemps et de l'été de 1803, le Con-

(1) A Bonaparte, 6 frimaire an XII (28 novembre 1803) : AK. IV,

(3) A Barbô-Murbois, 4 prairial an XI (24 mai 1803) : Correspondance, 6761).

(4) A Forregaux, 2 Trimaire an XII (24 novembre 1803) : Ibidem,

(îi) 4 frimaire (26 novembre) : AF. IV, 1071.

sul taxait de pusillanimité la prudence avec laquelle la Banque escomptait le papier des commerçants : il eût voulu que cette institution semi-officielle vînt plus largement, plus patriotiquement en aide au négoce, qui subissait le contre-coup de la politique extérieure. On sent dans la correspondance confidentielle de Perregaux la continuelle préoccupation de prévenir des reproches ou de se justifier, lui et ses collègues. Il parle expressément de la « malveillance » dont il cherche à éviter les imputations, quand il explique pourquoi le conseil de régence n'a pus cru devoir secourir la Ha tique territoriale en escomptant ses obligations hypothécaires, d'une réalisation difficile et incertaine (2). Ouelques jours plus tard, c'est son témoignage personnel qu'il apporte : « Gomme mon service m'a appelé à la surveillance de l'escompte pendant la dernière quinzaine, je puis vous assurer, citoyen Premier Consul, que la Banque a pris, sur le papier qui lui a été présenté, tout ce qui pouvait être escompté sans risques par l'établissement (1). »

« Les régents », déclarait-il encore au mois d'août 1803, « ne peuvent donner plus de latitude à l'escompte, vu le défaut de bon papier et les faillites qui continuent à éclater (3). d II faut croire qu'il se produisit une intervention supérieure ayant un caractère impératif (4), car au bout d'une semaine, Perregaux changeait de ton; à défaut d'escompte, la Banque se disposait à accorder des secours, ce qui risquait de l'entraîner plus loin encore : « Cet établissement a nommé aujourd'hui une commission composée des citoyens Thibon, Delessert et

(1) 8 prairial an XI (28 mai 1803) : AF. IV, 1070.

(2) 17 prairial (6 juin) : AF. IV, 1071.

(3) 20 tliermidor(8 août) : Ibidem.

(4) La Correspondance de Napoléon ne contient à cette date rien qui concerne la Banque.

Sévène;, qui, assistés du président, écouteront les demandes des commerçants qui ont besoin de secours, et qui aviseront aux moyens de les leur accorder, en prenant pour la Banque toutes les mesures de prudence et de sûreté nécessaires pour que ces secours soient à la fois utiles aux emprunteurs et solides pour la Banque. — La chose était urgente, puisqu'il faudra commencer à donner ces secours pour le 30 de ce mois (1). » Un autre jour, Perregaux racontait que la Banque avait soutenu « quelques maisons qui étaient à la veille de succomber, à raison de leurs engagements pour des marchandises qu'elles ne pouvaient écouler ni réaliser ici (2). » Payant personnellement de sa bourse et de son crédit, le président, avec l'aide de six de ses amis, empêchait par son assistance la ruine de la plus ancienne maison de Paris (3), mise en péril par l'immobilisation de 700000 francs de créances sur l'étranger.

La conclusion pratique de cette tourmente, où tant de maisons avaient frisé le naufrage et où chacune avait montré son degré de résistance, fut l'organisation par la Banque de ce qu'on pourrait appeler, par un néologisme du vingtième siècle, une sorte d'anthropométrie commerciale, donnant des indications exactes sur la solidité de la plupart des maisons parisiennes (4). Loin d'en faire mystère au chef de l'Ktat, Perregaux vantait cette mesure de prévoyance : « Le comité central, de concert avec les douze négociants qui forment le comité d'escompte et quelques membres de la régence, a dis-

(i) l'orregaux à Bonaparte, 28 Uiormidor an XI (46 août 1803) : AF. IV. 1071.

(2) Au même, 18 fructidor an XI (5 septotnbre 1803) : Ibidfm.

(3) PerniKaux, (pii rulato le fait dans la loLIto précitée, a la discrotioii de riM \iu.n norniiKir la inaisou (<ii (]ucslion.

(4) Coiiimo (iii va le voir, il no s'agit. |)oiiil. ii i dos opôraLions noriiialua du comité d'escoiiiptu, niais d'im tableau plus général.

cuté et fixé le crédit que chaque négociant méritait, et pris des notes sur leur état, leur conduite et leur moralité, qui seront un guide certain pour apprécier la classe commerçante (4). »

Le Premier Consul était assurément sincère quand il mettait en avant l'intérêt national pour préconiser une large extension de l'escompte aux particuliers. Mais sa préoccupation dominante était de trouver dans la Banque un appui pour le crédit de l'État. Cette préoccupation se manifesta le 22 janvier 1804, dans une audience accordée à une députation des régents, qui venaient soumettre les nouveaux statuts intérieurs : le Consul éclata en reproches, accusant amèrement la Banque de ne pas accorder l'escompte indistinctement à toutes les obligations des receveurs généraux et de le mesurer parcimonieusement aux commerçants. Or, la Banque avait déjà en portefeuille 25 à 30 millions d'obligations, et quant aux effets de commerce, ceux qu'elle repoussait étaient des traites de gros fournisseurs, comme Hervas et Michel, qui ne présentaient en réalité d'autre garantie que leur créance sur leur gouvernement : c'était donc bien pour l'État que Bonaparte réclamait (2).

La scène eut un tel retentissement (3) que le Consul chercha à en atténuer la portée. Après avoir confié à Cretet une mission de conciliation qui échoua (4), il

(i) A Bonaparte, 29 brumaire an XII (21 novembre 1803) : AF. IV, 1071.

(2) Pelet de la Lozère, Opinions sur Napoléon, p. 249.

(3) Ce fut au point qu'un négociant de Bordeaux, nommé Lubert, crut devoir en prendre texte pour rédiger et adresser au Premier Consul un mémoire sur les relations de la Banque et de l'État (Moilien à Bonaparte, 29 pluviôse an XI (19 février 1804) : AF. IV, 1070).

(4) Cretet à Bonaparte, 3 pluviôse (24 janvier) : AF. IV, 1071.

dicta à Barbé-Marbois une lettre destinée à calmer les appréhensions des hommes d'affaires : « Le Premier Consul a voulu, » était censé écrire le ministre aux régents, t que je vous déclarasse positivement que son intention était que, dans quelque circonstance que pût se trouver le Trésor public, il ne fût rien demandé à la Banque, ni à titre d'emprunt, ni à titre d'avances, et que cette détermination s'appliquait également à tous les établissements publics (i). » Mais cette même lettre revendiquait comme un droit l'escompte de tous les elîets du gouvernement deux mois avant l'échéance, et recommandait plus de largeur à l'égard du commerce. A quinze jours de là, malgré les soucis que lui donnait la découverte de la conspiration de Georges, Bonaparte revenait à la charge, et ordonnait au ministre du Trésor d'adresser des remontrances à la Banque (2).

La réforme de l'an XI se révélait donc, avant même qu'une année fût révolue, insuffisante à réaliser les aspirations dominatrices du chef de l'Etat. Fidèle à son attitude, Mollien attisait le mécontentement du maître, en insistant sur les lacunes de l'organisation actuelle : « Il est très vrai... que la régence de la Banque n'a pas suffisamment amélioré son sj'stème d'escompte, qu'elle reste fort au-dessous des devoirs qui lui impose la nouvelle loi; que la Banque de France, au lieu de devenir un grand instrument public, reste le comptoir à peu près exclusif de quelques banquiers; que les régents n'entendent pas la banque du youvernemenl . Qu'attendre de mieux d'une réunion de quinze chefs de maisons de commerce, qui ne portent à la Banque (luc le souvenir de leurs affaires propres, (lui n'y cherchent que des

(1) 4 pluviôse (2"! janvier) : Corrcupondance de Napoléon, 7500.

(2) A Barbé-Marbois, 20 pluviôse (10 lévrier) : Ibidem. 7533.

préférences d'escompte, qui ne mesurent l'avenir de la Banque que par leur avenir personnel (1)? » Mollien concluait à la nomination d'un gouverneur unique, conformément à ce qui se passait en Angleterre, conformément aussi au principe fondamental du régime consulaire, agir est le fait d'un seul : mais il ajoutait que la France de 1804 ne renfermait aucun personnage apte à ces hautes fonctions (2).

Les suggestions de Mollien ne devaient point <}tre perdues : mais le Premier Consul jugea sans doute qu'un nouveau remaniement serait prématuré et indisposerait l'opinion. Avant deux ans, une crise très grave, où la Banque faillit sombrer, vint lui fournir l'occasion d'intervenir.

Chaque année la Banque traversait une période, sinon de gène proprement dite, du moins de resserrement de son encaisse métallique; cette période correspondait aux trois mois d'été, ou comme on disait couramment d'après la désinence imaginée pour le calendrier républicain par le poète Fabre d'Églantine, aux mois « en or » (messidor, thermidor, fructidor) (1^). Le ralentissement des affaires, l'exode d'une partie de la population aisée, faisaient

(1) A Bonaparte, 7 ventôse an XII (27 février 1804) : AF. IV,

(2) 11 ne semble pas que ce fût une manière détournée de poser sa propre candidature : Mollien n'avait nulle sympathie pour la Banque, et il était fort attaché à son poste de directeur de la caisse d'aiiiortisseraent.

(3) Cette expression, « les mois en or », revient à plusieurs reprises dans les lettres de Perregaux à Napoléon (AF. IV, 1071).

162 BANQUE DE FRAXCE

qu'alors les demandes d'argent excédaient notablement les rentrées.

En 4804, cette influence fut contrebalancée dans une appréciable mesure par l'animation due à la proclamation de l'Empire, à l'organisation de la nouvelle cour, à la perspective du sacre. En 1803 au contraire, plusieurs causes concoururent à aggraver la situation : l'absence prolongée de la cour, éloignée depuis le printemps par le couronnement de Milan; le retard des récoltes; les dépenses et les inquiétudes motivées par l'imminence d'une grande guerre continentale (1).

D'autres motifs, plus déterminants peut-être, mettaient en cause la responsabilité de la Banque et celle du gouvernement. La réforme de l'an XI avait bien pu supprimer théoriquement le privilège de l'escompte au profit dos actionnaires : il ne paraît point douteux qu'en fait, la force de l'habitude et la complaisance des régents (2) perpétuaient les anciens errements. Napoléon racontait plus tard qu'on avait consenti jusqu'à sept ou huit millions d'escompte à un seul banquier (3) ; sur le moment même, sa perspicacité dénonçait une pratique contraire à la légalité et à la prudence : « Tant qu'on escomptera par actions, il n'y aura jamais de réserve... On viole la loi; on détruit le crédit public, et l'on mécontente tout le monde (4)... Ainsi vous n'avez point de Banque. Elle sera avantageuse à quelques individus,

(1) Perregaux à Napoléon, s. d. (l" vendémiaire an XIV) : Ihidnn.

(i) En dehors des sentiments de complaisance, les régents avaient un intérêt de spéculation à maintenir eu lait le privilège d'escompte, (jui avait pour conséquence indirecte de faire monter le cours des actions.

(3) Séance du Conseil d'État du 27 mars 1806 : Pelbt de la Lozi^nB, Opinioni de Napoléon, p. 254.

(4) A Barbt^-Marbois, 2 fructidor an XIII (20 août 1805) : Correupondancf, 901>'J.

onéreuse au public. Oui, certes, le public regrette la Caisse de commerce; il est mécontent de la Banque, et, quoi qu'en puissent dire les régents, il n'est pas de jour où je ne reçoive plusieurs plaintes sur ce qu'ils escomptent, non en raison du crédit réel, mais en proportion de l'action (i). »

Une des lettres où, du camp de Boulogne, Napoléon stimulait ainsi la vigilance de son ministre du Trésor, se terminait par un soupir de regret inattendu : « Je m'afllige de ma manière de vivre qui, m'entraînant dans les camps, dans les expéditions, détourne mes regards de ce premier objet de mes soins, de ce premier besoin de mon cœur, une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce (2). » Ce qu'il y avait de tout à fait sincère dans l'expression de ce regret, c'était la vague intuition chez l'empereur qu'en son absence le crédit de la Banque et celui môme de l'Etat se trouvaient compromis dans de périlleuses aventures.

Le ministère du Trésor, spécialement chargé de pourvoir aux besoins de différents services publics, tandis que le recouvrement des contributions continuait à incomber au ministère des finances (3), avait été créé en septembre 1801 et confié à un revenant de Sinnamari, Barbé-Marbois. Diplomate, consul, puis intendant colonial sous l'ancien régime, membre influent et président du

(1) A Barbé-Marbois, 6 fructidor (24 août) : Ibidem, 9124.

(2) Ibidem.

(3) On disait familièrement que le ministre des flnemces était le ininistre des recettes, et son collègue du Trésor le ministre des dépenses. Mollien, chargé après Barbé-Marbois du ministère du Trésor, a démontré avec plus de vigueur que personne ce que ce dédoublement du portefeuille des finances avait de pernicieux (Mémoires, t. I, p. 480, note).

conseil des Anciens pendant la courte période de réaction modérée qui avait précédé le coup de force de fructidor an V, Marbois, loin d'être un théoricien, possédait une expérience étendue et variée. Il y joignait une probité non seulement rigide, mais raffinée, et manifestait à l'occasion des scrupules de désintéressement dignes d'être proposés en exemple aux hommes publics de tous les temps (4). Chef exact et exigeant, il exerçait sur ses subordonnés une surveillance méticuleuse, presque tracassière. Avec cela, volontiers absorbé dans les questions de discipline et de réglementation matérielle, sa droiture même le mettait insuffisamment en garde contre les manœuvres de certains brasseurs d'affaires (2). Une association de spéculateurs s'était fondée, sous le nom de Négociants réunis : le chef apparent en était un régent de la Banque, Desprez, et le véritable inspirateur, le fameux Ouvrard; il s'agissait d'acheter des piastres mexicaines et de les monnayer en France avec bénéfice; l'entreprise s'annonçait assez fructueuse, quand la rupture de la paix d'Amiens rendit incertaines les communications maritimes ; loin de se laisser décourager, Ouvrard combina un système de négocia-

(1) Après la proclamation de l'Empire, Napoléon décida d'augmenter son traitement pour le mettre au niveau do celui des autres mlHislres. En réponse à la communication impi'riale, Barbé-Marboia demanda au souverain d'ajourner cette augmentation « jusqu'à des temps moins difficiles » ; sans se poser en philosophe ni en ascète, il déclarait : « J'aime les richesses autant (jue la plupart des hommes; mais j'en serais trop embarrassé si, lorsque je voudrais mettre un frein à la cupidité générale, je ne savais |)as modérer la mienne » (24 fructidor au XII (11 septembre 1804) : AF. IV. 1087).

(2) " Une caricature le représenta debout sur le balcon do rh(')tel du ministère, pointant sur un calei>in les employés retardataires qu'il voyait arriver de loin, tandis que son secrétaire, placé derrière lui, tirait les million id la Doche du ministre. » (MÉNHVAL, Mimoiret, t. H, p. 9).

lions grâce auquel le transport serait fait en Hollande par des navires anglais, et cela en pleine guerre! Mais son triomphe fut de capter, grâce à sa faconde, grâce aussi à la connivence intéressée d'un subalterne, la sympathie et le concours du ministre du Trésor. Barbé-Marbois aveuglé consentit des avances à Desprez, et lui fit même endosser la majeure partie des obligations des receveurs généraux : « Il paraît, » pouvait écrire plus tard Perregaux, « que pour le seconder on avait permis qu'il (Desprez) eût la disposition exclusive des valeurs du gouvernement (i). »

Le président de la Banque n'était pas lui-même sans reproche dans cette affaire. Tandis que certains membres du conseil de régence, effrayés de ce qu'il y avait d'aléatoire dans les opérations des Négociants réunis, étaient d'avis de mesurer le crédit accordé à Desprez, Perregaux, cédant à une illusion, ou convaincu que la coopération du Trésor créait à la Banque de France un devoir national et patriotique, interposa son autorité pour faire décider que le papier de Desprez continuerait à être accepté (2). On raconta même alors, et Napoléon n'hésita point à redire après la crise en plein conseil d'État, que plusieurs régents spéculaient pour leur compte sur les piastres mexicaines, abusant de leur situation pour les revendre à la Banque avec un gros bénéfice (3).

Cette situation, connue ou devinée dans les milieux compétents, entraîna des retraits d'argent, provoqués ou encouragés par ce que Perregaux appelait brièvement « la malveillance qui exagère le mal pour en pro-

(1) Mémoire à Napoléon, 4 février 1806 : AF. IV, 1071.

(2) TiiiKRS, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VI, p. 39.

(3) St'anco du 27 mars 1806 : Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p. 253.

166 BANQUE DE t-RANCE

fiter (I), » par les manœuvres politico-financières qu'un des plus récents historiens de Napole'on a analysées en une page colorée : « C'est l'occasion cherchée et trouvée par les royalistes rentrés, les Anglais et les financiers à leurs gages. A des aveux échappés, à des confidences surprises, nul doute ; ce n'est point ici une simple intrigue des gens d'argent jouant à la baisse, avec leur habituel patriotisme, sur la défaite possible de leur nation ; c'est une formidable machine de guerre, préparée par l'Angleterre et ses alliés, pour faire sauter la Banque de France, ruiner le crédit national, arrêter Napoléon en pleine marche sur Vienne. Cette crise est la première manifestation d'une politique nouvelle, d'un système de guerre financier où les banquiers cosmopolites, conscients ou non, exécutent à l'intérieur les ordres de l'ennemi, et, à brassées d'écus, tuent les soldats par derrière (2). » Napoléon était encore au camp de Boulogne quand il entrevit le danger, celui tout au moins qui menaçait la Banque, car il ne soupçonnait point encore la situation critique du Trésor. Tout en stimulant la vigilance de Barbé-Marbois, tout en incriminant la gestion et même les intentions de certains chefs de la Banque, il annonça en termes presque hyperboliques la volonté de lui prêter l'appui gouvernemental : « Le Trésor public doit l'aider, et, malgré le mauvais esprit et la méfiance dont plusieurs régents sont animés, j'arrêterai, s'il le faut, la solde de mes troupes pour la soutenir (3). > Le ministre compétent partageait ces dispositions favorables ; au moment où l'empereur se disposait à partir pour l'Allemagne, il

(1) A Nai)olt;on, s. d. (1" veiulémiairc an XIV-23 septembre 1805) : AK. IV, 1071.

(ï) Krrdi'ric Masson, Napoléon et sa famille, I. III, p. 139-140.

(3) A IJarlx'i-.MaiIjoiH, 6 frucUilor an .Mil (ii4 aoiH ISOÎi) : Correspondance, 'Mii.

l'entretenait encore de la Banque : « Plus je considère ses fonctions et son importance, plus je me persuade qu'il faut la traiter en amie. Mais elle ne respire depuis un mois qu'à force de cordiaux, et il faut que cet état violent cesse. J'espère qu'il cessera^ et une des causes de cette espérance, c'est que le public est tranquille, et qu'il n'y a réellement que quelques hommes spéculants qui fassent changer. Le reste du change se fait pour le service, pour les voyageurs et le Mont de Piété (1). .

L'empereur était moins optimiste : à deux jours de là, Perregaux lui avouait qu'avec < un excédent de plus de 50 millions en valeurs de toute solidité » , les caisses de la Banque ne renfermaient guère que i 200 000 francs en espèces, infime réserve au début d'une guerre continentale (2). C'était là encore un de ces problèmes gouvernementaux dont Napoléon était condamné à chercher la solution sur les champs de bataille; il en fit l'aveu à MoUien, la nuit môme où il allait quitter Saint-Cloud : « Les finances vont mal, la Banque éprouve des embarras; ce n'est pas ici que je puis y mettre ordre (3). »

Le premier résultat de son départ pour ce qu'il allait appeler du nom prestigieux de Grande Armée, fut précisément de faire éclater la crise qui couvait depuis plusieurs semaines. Le bruit absurde courut qu'en s'éloignant il avait vidé d'autorité les caisses de la Banque et emporté le numéraire pour satisfaire aux premiers besoins

(i) Barbé-Marbois à Napoléon, 4« complémeDtaire an XIII (21 septembre 1805) : AF. IV, 1087.

(2) Perregaux au même, s. d. (!«' vendémiaire an XIV-23 septembre 1805) : AF. IV, 1071.

(3) MoLLiiiN, Mémoires, 1. 1, p. 409-410.

de la guerre; surtout, les officiers et employés d'administration, appelés en grand nombre à faire campagne, vinrent tout naturellement changer leurs billets rue Pagevin et se munir de monnaie (1). Remarquée, commentée, exagérée, leur affluence aux deux guichets de remboursement détermina une panique, ou comme on dit dans les pays de langue anglaise, un rush.

Le jour même où Napoléon était parti de Saint- Cloud (2 vendémiaire an XIV-24 septembre 1805), il y eut un commencement d'encombrement. Le conseil de régence prit d'urgence, et sans se donner le temps de la réflexion, un arrêté d'après lequel on ne rembourserait plus qu'un billet par personne, et on ne paierait en numéraire, pour les efl'ets autres que les billets, que les appoints au-dessous de 500 francs (2). Il fut de plus enjoint aux caissiers, au lieu de donner des sacs tout préparés, de compter les écus et les sous en présence de chaque porteur de billet : on calculait que cette puérile et énervante formalité, par le temps matériel qu'elle nécessitait, diminuerait de façon appréciable le nombre des billets rcmi)oursés chaque jour (3). La vérité est que la Banque était aux abois : elle avait bien franchi le cap redoutable des mois en or, mais pour attendre l'encaissement des obligations des receveurs généraux à l'échéance de vendémiaire an XIV, obligations qu'elle avait escomptées en masse, il lui aurait fallu deux millions. Elle les sollicita du ministre du Trésor, qui se déclara hors d'état de les lui donner ou de les lui trouver, car les piastres mexicaines n'arrivaient toujours pas. Marbois ])romit bien cin(i millions, qu'il allait demander

(1; I'ki,i;t iik i.a Lozkhi:, Opinionx tir Napah-o», p. 249-2!)l.

(2) Le texte do cet arrêté ost joint au rapport du jirél'ol do po lico du 3 viiidiiiuiiiirt) (25 .soptonibro) : F7, 3834.

(3) TiiiBH.s, Uittoivf du Comnlal el de l'Empire, t. VI, p. 194-195

d'urgence aux receveurs des départements voisins (1), mais en attendant il se fit ouvrir un crédit de 2 500 000 francs en billets, ce qui contribua à enfler encore la circulation fiduciaire et à épuiser l'encaisse (2). 11 transpira quelque chose de cette situation critique dans le public^ déjà inquiété par les mesures restrictives que la Banque prenait et annonçait maladroitement. Le 4 vendémiaire (26 septembre), Dubois rapportait que quatre cents personnes s'étaient pressées dès le matin à l'ouverture des bureaux Ci). Le lendemain, averti que l'al'fluence ne faisait qu'augmenter, il se transportait sur les lieux, et chargeait des officiers de police de demander la € carte de citoyen » ou le passeport des personnes qui se présentaient. A l'en croire, cette mesure passablement arbitraire eut l'excellent résultat de faire déguerpir « mille à douze cents individus sans aveu, employés par la cupidité ou la malveillance ». On arrêta ceux qui s'obstinaient, mais ici se produisit un incident au moins singulier : deux d'entre eux, porteurs chacun d'un billet de mille francs, se déclarèrent envoyés par le caissier de la maison Perregaux; aussitôt le préfet de retourner rue Pagevin et de manifester son étonnement « que sous le nom d'un des régents (il eût pu dire du président) de la Banque on se permît un pareil manège, qui, s'il était connu dans Paris, jetterait l'alarme et amènerait à la Banque tous les propriétaires de billets. » Le jeune et déjà très influent associé de Perregaux, Jacques Laffîtte,

(1) Mollieii a raconté en termes caustiques comment ce numéraire, transporté à grands frais, reprenait immédiatement et presque mécaniquement le chemin du la province : « Pendant tout le temps que ce système de circulation fut suivi, l'argent pouvait manquer souvent partout, excepté sui' les grandes routes. » (Mimoires, t. I, p. 413).

(2) Mémoire de Perregaux, 4 février 1806 : AF. IV, 1071.

(3) Rapport : F7, 3834.

accourut à la préfecture, parla d'une « erreur » du caissier, et multiplia les protestations de regret (4).

Soit conviction sincère, soit agacement provoqué par la suffisance agitée de son subordonné, Fouché prenait les choses infiniment moiins au tragique. En envoyant au quartier général de la Grande-Armée les rapports du préfet de police, il y joignait des annotations gouailleuses qui en atténuaient la portée. Là par exemple où Dubois parlait de quatre cents personnes s'empressant à l'ouverture des bureaux, Fouché écrivait en marge : « Le nombre est exagéré, môme en comptant tous les passants (2). » Le lendemain, quand le préfet montrait mille ou douze cents personnes mises en fuite par l'exigence des pièces d'identité, le ministre rectifiait : « 11 y a exagération de plus des onze douzièmes. Il ne s'en est pas retiré trente-cinq (3). »

Dubois n'était point ennemi de l'exagération, surtout quand il s'agissait de se faire valoir : mais l'émotion paraît bien avoir été dès le début plus profonde, plus étendue que ne la représentait Fouché. Dans une lettre tout intime, une femme qui tenait à la cour montrait Paris en proie à la disette d'argent, et la police surveillant aux abords de la Banque la queue des porteurs de billets; elle concluait naïvement : « Cette mesure, qui rend les créanciers encore plus pressants, m'embarrasse beaucoup (4). »

Ce qui sembla d'abord donner raison à Fouché, c'est qu'au bout de quelques jours il y eut une accalmie. Le

(1) Rapport du préfet do police, 5 vendémiaire (27 septembre) : K7. 3»34.

(2) Uullclin do police du 5 vendémiaire (27 septembre) : AF. IV, 1495 (aniiotatioi) autographe).

(3) Hullclin do police du 6 vendémiaire (28 septembre) : Ibidem.

(4) Mme do iténiusat à son mari, 8 vendémiaire (30 septembre) : Lettret, t. I, p. 21)1.

8 vendémiaire (30 septembre), on ne ferma les guichels qu'après avoir payé toutes les personnes qui s'étaient présentées (1). Ce même jour, Perregaux écrivait à l'empereur que la Banque serait d'ores et déjà en mesure de reprendre les paiements à bureau ouvert, si elle n'avait pas été dans l'obligation de forcer l'émission de ses billets pour soutenir les agents des services pul)Iics, Desprez en particulier (2).

Une ou deux maladresses ramenèrent la panique. Le conseil de régence imagina d'envoyer une circulaire aux agents de change, pour les inviter à ne tirer sur la Banque que pour des sommes susceptibles d'être payées en billets de 500 ou 1 000 francs. « 11 eût été plus prudent », suivant la remarque des scribes de Fouché, « de faire cette invitation verbalement aux principaux agents (3). » Naturellement divulguée, la circulaire provoqua des commentaires pessimistes. Le môme jour ou le lendemain, on connut une autre circulaire, émanée celle-là des bureaux de Desprez, banquier du Trésor : elle invitait les capitalistes qui possédaient des fonds disponibles à venir les échanger contre des obligations, et à faire une propagande en ce sens auprès de leurs amis (4). L'effet fut immédiat, mais diamétralement opposé à celui qu'on recherchait. La queue se reforma aux portes de la Banque : les fonctionnaires, les personnages de la cour n'étaient pas les derniers à y envoyer leurs gens (5). Le soir, à la fermeture des guichets, il restait deux à trois cents per-

(1) Rap|)ort du préfet de police de ce jour : E7, 3834.

(3) Bulletin de police du 10 vendémiaire (2 octobre) : AF. IV, 149.=i.

(4) Bulletin de police du 11 vendcniiaire (3 octobre) : Ibidem.

(5) Rapport du préfet de police, 10 vendémiaire (2 octobre) : F7, 3834.

sonnes qui n'avaient pu se faire payer (1); malgré la fraîcheur de l'automne, les plus obstine's se mirent à apporter des matelas pour passer la nuit sur la place des Victoires, mais la police s'opposa à l'organisation de ces campements en plein air (2).

A côté des incidents ridicules ou pittoresques, il y avait les répercussions inquiétantes sur la vie économique. Toutes les transactions se ralentissaient, même celles qui avaient pour objet le ravitaillement de la capitale : « D'une part », comme écrivait le ministre Cbampagny, « on ne veut vendre qu'en écus; de l'autre on ne veut acheter qu'en billets (3). » Le malaise gagnait jusqu'au commerce de détail^ car les personnes les plus riches trouvaient prudent de restreindre leurs dépenses courantes (4). Enfin, la classe ouvrière se trouvait atteinte à son tour : « Les chefs d'atelier qui ont de l'aisance », expHquait Fiévée, « ont fait les sacrifices nécessaires pour se procurer de l'argent et mettre à jour la paie des ouvriers qu'ils emploient; mais les chefs d'atelier qui sont gOnés, profitant de l'occasion, ont difieré la paie de leurs ouvriers en rejetant sur la Hanque ce défaut de paiement. C'est ainsi qu'on a animé, par un intércH personnel, une classe qui semblait étrangère à des billets d'une certaine valeur (5). »

L'assemblée annuelle des plus forts actionnaires eut lieu sur ces entrefaites (24 vendémiaire-d6 octobre). Dans leur rapport, les censeurs prétendirent que la

(i) Haiiport du môme, 17 vendémiaire (9 octobre) : F7, 3834.

(2) Hulletin de i)olice du 18 vendémiaire (10 octobre) : AF. IV,

(3) A NîipoIiSon, 18 vendémiaire (10 octobre) : AF. IV, 1058.

(4) Hiijiporl du préfet de police, 17 vendémiaire (9 octobre) : F7. 3834.

(!>) Corn f lin ndancc, t. II, p. 158.

limitation des remboursements avait été inspirée par la crainte que les ennemis n'usassent de l'échange à bureau ouvert pour soutirer au dehors le numéraire français; ils ajoutèrent, en jouant sur les mots et sur les chill'res : « Il faut cependant qu'on sache et qu'on sache bien que, depuis que la Banque a cru devoir ralentir momentanément le remboursement de ses billets, il n'est pas un seul jour où elle n'ait versé au moins 500 000 à 600 000 francs en numéraire sur la place : cette somme égale et surpasse même celle des temps ordinaires; c'est par conséquent tout ce qui est nécessaire aux besoins réels. » Le même jour, le Journal de l'Empire, qui, comme les autres gazettes, n'avait jusque-là osé souffler mot de la crise, le Journal de l'Empire insérait par ordre (4) un article ironique, injurieux surtout, à l'endroit de ceux qui avaient cru devoir demander le remboursement de leurs billets : « Ces alarmes sont si ridicules qu'elles n'ont point passé la classe qu'on appelait autrefois des grippe-sous. Les banquiers, les actionnaires, les capitalistes, les particuliers qui raisonnent sur ce qui est, et non sur ce qui ne peut pas être, sont restés calmes, et ont donné à la Banque des preuves d'une confiance dont ils ne peuvent môme se vanter, parce qu'il n'y a nul mérite à ne pas être imbécile. » En môme temps, Fouché prenait soin de faire ingénieusement défendre, par un des correspondants secrets de l'empereur, sa politique de réserve, opposée à l'empressement essoufflé de Dubois : < Le ministre a senti que les hommes qui vont faire queue à la porte de la Banque ne troubleraient pas la tranquillité publique; car tout homme qui tient dans sa main

(1) Ceci serait évident, quand même le rapport de Dubois du même jour n'en contieudiait pas l'aveu explicite (F7, 3834).

un billet de 1 000 francs ou de 500 francs pour le changer en argent n'a pas envie de se battre, puisqu'il ne le pourrait sans risquer ce qu'il tient (1). ^

Les premiers messages impériaux trahirent une vive irritation, et par-dessus tout la volonté de ne pas laisser s'établir le cours forcé, qui ramènerait la France au régime abhorré des assignats : « Il faut que la Banque échange ses billets contre de l'argent, à bureau ouvert, ou qu'elle ferme ses bureaux si elle manque d'argent. Quant à moi, je ne veux pas de papier-monnaie (2). » Cette lettre était datée d'Elchingen, car Napoléon réalisait le programme annoncé en confidence à Mollien : la publication des bulletins de la Grande-Armée diminua instantanément la foule sur la place des Victoires et la queue à la porte de la Banque (3).

La crise eût été définitivement conjurée ù la fin d'octobre, si Barbc-Marbois n'avait pas invité la lianque à venir de nouveau au secours de Desprez, dont les embarras croissants risquaient d'entraîner le Trésor public dans un désastre. Après une résistance désespérée, les régents, intimidés ou dominés par un scrupule patriotique, crurent devoir s'incliner devant les impérieuses instances du ministre. Perregaux a résumé ainsi les sacrifices consentis par la Banque : « Depuis ce moment où tout lui commandait de retirer ses billets, depuis ce moment où elle ne donnait presque plus rien au commerce pour y parvenir, elle a donné à M. Desprez

(1) Noie de Fiévée, octobre 180S : Correspondance, t. Il, j). 148- 14».

(2) A Hegnicr, 20 vendémiaire (20 octobre) : Correspondance,

(3) Rapports du préfet de police, 28 vendémiaire et jours sui vants : F7, 3834.

CRISE DE 1805-180G 17o

102 millions et 11 millions au Trésor... Dans toutes ses démarches^ la Banque n'a fait que céder aux ordres du ministre et à son désir de seconder les grands services publics (1). »

Quoi qu'il en soit, ces complaisances, bientôt divulguées, provoquèrent un redoublement d'émotion : la prime de l'argent sur les billets, qui n'était que de deux et demi pour cent le 26 octobre, monta à cinq le 5 novembre (2), pour atteindre six et demi et même neuf (3); encore certains marchands refusaient-ils obstinément les billets même à ce cours réduit. Place des Victoires, des attroupements tumultueux se produisaient bien avant le lever du jour, comprenant jusqu'à quatre mille personnes; des cris et souvent des coups s'échangeaient jusqu'à sept heures du malin, où la queue se formait sous 1.1 surveillance de la police (4). Fouché, si optimiste un mois auparavant, était le premier à signaler le caractère inquiétant de ces manifestations (5), qui coïncidaient avec le désastre personnel de Hécamier, l'un des plus riches et des plus conims parmi les régents de la Banque.

Les grands dignitaires et les ministres présents à Paris se réunirent en conseil sous la présidence ,de Joseph Bonaparte. Mollien, convoqué en sa qualité de directeur de la caisse d'amortissement, opina peut-être qu'il fallait déclarer les actionnaires responsables du remboursement intégral des billets (6). On lui objecta

(1) Mémoire à Napoléon, 4 février 1806 : AF. IV, 1071.

(2) Rapports du préfet de police : F7, 3834.

(3) Bulletin de police du 17 brumaire an XIV (8 novembre 1805) : AF. IV, 1495.

(4) Mme de Rémusat à son mari, 18 brumaire (9 novembre) : lettres, t. I, p. 360.

(5) Cf. une note autographe jointe au Bulletin de police du 17 brumaire (8 novembre) : AF. IV, 1495.

(6) Mollien, Mémoires, t. I, p. 411-412.

que le plus urgent était de rétablir l'ordre extérieur et de prévenir la suspension des paiements : Barbé-Marbois et Fouché furent chargés de se concertera cet égard. Le 20 brumaire (11 novembre), les journaux publièrent des rapports de ces deux ministres : « Le maintien de l'ordre public, » disait notamment Fouché, « ne me permet pas de tolérer plus longtemps la foule qui depuis quelques iours s'accroît et se presse autour de la Banque pour réchange des billets. » En conséquence, il était décidé que pour être autorisé à présenter un billet au remboursement, il faudrait dorénavant se munir d'un numéro d'ordre à la mairie de son arrondissement; les municipalités ne devraient délivrer de numéros qu'aux personnes connues dans le quartier, à l'exclusion formelle des banquiers et changeurs de profession.

Cette mesure avait pour but ostensible de mettre fin aux attroupements, ou plutôt de les fractionner entre es douze municipalités. De plus (et naturellement les rapports n'en soufflaient mot), le nombre des numéros devait être quotidiennement assez limité pour correspondre à un remboursement maximum de 5 à HOOOOO francs, de façon à ménager les ressources de la Banque. Le calme en efl'et se rétablit sur la voie publique, et par contre-coup l'agio diminua sur le numéraire. Avec son habituelle désinvolture, Fouché triomphant fit insérer, dans le môme journal qui naguère avait célébré par ordre son attitude réservée, un article où l'on exaltait son intervention, avec de lourdes plaisanteries à l'adresse des partisans du laisser -faire (1). La vérité est que si la prime de l'argent avait baissé, elle demeurait au taux préoccupant de 5 pour 100, ot que si l'on se décourageait de demander du numéraire

(1) Journal de l'Empire, ii brumaire aii XIV.

à la Banque^ c'était pour en acheter chez les changeurs (d). Tout en rendant justice aux dispositions prises. Garât montrait bien, dans une lettre intime, comment elles ne constituaient pas une solution : «t Fouche' s'est conduit dans cette affaire avec force et mesure; mais la police ne peut pas relever et soutenir le crédit d'une banque, comme elle peut faire cesser le tumulte d'une rue ou d'une place. La question est de savoir si ces billets se remettront au niveau de l'argent ou peu au-dessous. J'en doute beaucoup, je te l'avoue... L'unique moyen de rendre aux billets tout le crédit qu'ils ont perdu, ce serait de payer à vue pendant quelques jours tous ceux qui se présenteraient de quelque manière qu'ils se présentassent. Je suis silr (ju'au commencement de ces troubles, il était encore possible d'employer ce moyen, peut-être n'en est-il plus temps. C'est une chose curieuse de voir comment ces messieurs qui ont un mépris si superbe pour toutes les théories perdent la tiHe à l'instant où leur routine ne suffit plus (2). «

Le Bulletin d'Austerlitz vint donner un démenti au pessimisme de V idéologue Garât. Tout en s'enfonçant en Moravie, Napoléon se faisait tenir au courant de la crise financière : il commençait A démêler à distance l'intrigue tles Négociants réunis, interdisait qu'on leur consentît de nouvelles avances et ne déguisait point sa mauvaise humeur contre les régents de la Banque (3). L'ordinaire

(1) « Lorsqu'on est pressé d'argent, on iiiine mieux l'acheter, pour en finir. » [Mme de Rémusat à son mari, 24 brumaire (15 novembre) : Lettres, t. I, p. 368].

(2) A Ginguené, 21 Itrumaire (12 novembre) : Gdillois, le Salon de Mme Helvélius, p. 201.

(3) « Je ne dis rien de la Banque; vous connaissez mon opinion là-dessus; elle n'a pas fait son métier un instant: elle a toujours

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