RÉORGANISATION DE 1806 IT'J
ments dans les conditions normales, sans aucune limitation ni formalité (1). Cette fois, c'était bien la fin de la crise.
Napoléon avait discerné le péril que venait de courir son Trésor en se compromettant dans les vastes spéculations des Néfiociants réunis : il considérait ceux-ci comme des escrocs encore plus que comme des joueurs aventureux, et se demandait si Barbé-Marbois était leur dupe ou leur complice (2). Son premier soin fut d'approfondir cette alVaire : arrivé en poste à Paris dans la soirée du 26 janvier, il convoqua pour le 27, à huit heures du matin, un conseil intime qui au milieu d'incidents animés et presque dramatiques, devait se prolonger durant neuf heures d'horloge (3) ; avec les deux ministres des finances et du Trésor, le souverain manda les conseillers d'État MoUien, Uefermon et Cretet. Le ton d'irritation croissante des récentes missives impériales eût dû faire pressentir à Marbois l'imminence de sa disgrâce : mais fort du témoignage de sa conscience, il entama la lecture d'un long exposé de ses relations avec les Néyocinnls irunis et du bénéfice que devait ménager l'opé-
(2) « Je doute si je dois attribuer à la trahison ou à l'ineptie la conduite de ce ministre. Il a avancé aux fournisseurs 85 millions de l'argent du Trésor. Si j'avais été battu, la coalition n'avait pas un allié plus puissant. Je suspends mon jugement jusqu'à ce que j'aie pu éclaircir par moi-même la nature d'un si énorme déficit. » [A Joseph (de Schœnbrunn), 2 nivôse an XIV (23 décembre 1805; : Correspondance, 9604j.
(3) MoLLiEN, Mémoire», t. I, p. 432-436.
ration sur les piastres mexicaines. Bientôt convaincu tout à la fois de sa probité et de son aveuglement, Napoléon l'interrompit rudement, fit ressortir en quelques mots ce que cette spéculation avait de chimérique en temps de guerre, et donna l'ordre d'introduire, avec Desprez et Ouvrard, le premier commis du ministère, Roger, qui avait négocié toute l'afîaire sans négliger ses intérêts personnels. Ce fut alors un de ces orages d'invectives qui mettaient les simples spectateurs dans un état d'indicible malaise (i). Pendant une heure environ, les reproches et les menaces se déversèrent sur Desprez qui sanglotait, sur Roger qui balbutiait, sur Ouvrard surtout, qui, bien que principalement visé, gardait un indémontable sang-froid et redoublait par là même l'irritation du souverain (2). Après avoir congédié enfin les fournisseurs^ en leur donnant le choix de faire abandon de tout leur actif ou d'cHre traités en criminels d'Etat, Napoléon se reprit à accabler le pauvre Marbois, qui se répandait en protestations d'intégrité. On raconta que le dialogue s'était ainsi terminé : « J'ose espérer que Votre Majesté ne m'accuse pas d'être un voleurf y — « Je le préférerais cent fois. Au moins la friponnerie a des bornes, tandis que la bêtise n'en a pas (3). » Sous une forme moins brutale, l'empereur écrivait le soir môme à l'architrésorier Lebrun, vieil ami de Marbois : « Je le crois toujours honnête homme, mais influencé
(1) Le lendemain de la scène faite en 1811 à Portalia (ils à propos de l'affaire d'Astros, Cambacérès disait à d'Iiauterive, qui avait été emjjéché d'assister à la séance du conseil d'Etat : « Vous êtes bien heureux, j'en suis encore malade ». (l'Asuuiiiu, Mnnoircs, 1. 1, p. 445, note).
(S) « Tout son air semblait dire que comme rien n'est plus passager qu'une tempête, il nu faut que savoir en attendre la tin. » (MoLLiEN, Mémoires, t. I, p. 43(5).
(3) Oioijrnphie Didot (suppknuont), art. Marbois (signé Duro-
KOIR).