LE CRÉDIT PUBLIC, LA BOURSE ET LES AGENTS DE CHANGE
I. Napoléon et le crédit public. — H. Lo cours de la rente et les interventions officieuses. — III. Valeurs autres que la rente; placements et spéculations. — IV. Marchés à terme. — V. Local do la Bourse. — VI. Agents de change. — VII. Lutte contre les coulissiers ou marrons. — VIII. Courtiers.
« De mon vivant, je n'émettrai aucun papier (2), » déclarait Napoléon au printemps de 1805. Il devait tenir parole. Pendant le Consulat déjà, il avait repoussé les projets d'emprunts présentés par Gaudin, Barbé-
(\) La chaml)re syndicale des agents de change de Paris a eu l'obligeance de m'auloriser à consulter un certain nombre des procès-verbaux inédits de ses séances pendant la période napoléonienne : les indications provenant de cette source seront désignées par l'abréviation Ch. synd. D'autre part, un sentiment de réserve que jo crois n'avoir pas besoin de justifier m'a fait substituer des initiales de fantaisie (X, Y, Z) au,\ noms des financiers compromis dans des affaires suspectes ou désastreuses, lors mémo que ces noms étaient consignés dans des documents de police : je n'ai lait exception que pour les épisodes qui ont gardé une grande notoriété, et où la discrétion eût été de la naïveté, comme par exemple la faillite Récamier ou l'affaire Reynier.
(2) A Gaudin, ±8 lloréal an XIII (18 mai 1805) : Correspondance,
Marbois et Mollien (i); il refusa jusqu'à la fin de son règne de faire ostensiblement appel au crédit. Les embarras financiers de la Révolution, la banqueroute du Direcloire l'avaient ancré dans l'idée que chercher à augmenter la dette pubUque, ce serait aller au-devant d'un échec et peut-être d'un désastre. Cette opinion était peut-ôtre sage : elle tenait compte de l'état d'esprit des capitalistes, mal remis de chaudes alertes, et du cours en somme peu élevé de la rente. En tout cas, il serait profondément injuste de souscrire à l'appréciation du spéculateur Ouvrard, déçu sans doute dans ses rêves de colossaux et profitables emprunts : « Napoléon ne connaissait d'autres sources de revenu que la fiscalité et la conquête. Le crédit était pour lui une abstraction, il n'y voyait que les rêves de l'idéologie et les idées creuses des économistes (2) . »
Si l'importance et l'utilité du crédit avaient pu échapper à Bonaparte pendant sa carrière purement militaire, ses conseillers s'empressèrent de l'éclairer sur ce point quand il fut en possession du pouvoir. Talleyrand s'autorisait de son titre de ministre des relations extérieures plus encore que de sa compétence financière (dont il se prévalait pourtant volontiers), pour faire passer cet avis, quand allaient s'engager les pourparlers décisifs avec l'Angleterre : «< Au moment de négocier la paix générale avec une puissance qui est tout crédit, qui voit partout le crédit, il ne faut pas paraître à ses yeux souffrir du discrédit. » Pour démontrer que la trésorerie devait toujours être au large, il avançait comme un axiome (et il y avait alors quelque hardiesse à tenir un langage si opposé aux pratiques de l'ancien
(1) Stouhm, Finitniei du Consulat, p. 109-172. (f) Mémoiret, t. 1, p. 137.
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régime comme aux sentiments secrets du Consul) « que la situation du Trésor public est, quoi qu'on puisse faire, toujours connue des gens à argent, et qu'elle est plus que toute autre chose la boussole du crédit et de la confiance à la Bourse, dans la capitale et dans les départements, et aussi le régulateur le plus certain du haut ou du bas prix de l'intérêt de l'argent (i). »
Après la conclusion de la paix générale, le directeur de la caisse d'amortissement, MoUien, insistait dans le même sens. Il montrait les capitalistes étrangers venant à Paris non seulement pour satisfaire leur curiosité, mais pour opérer des placements, et procédant tout d'abord à une discrète enquête sur l'étendue et les garanties de la dette publique française : c On n'aperçoit dans leurs questions, » disait-il, * que l'inquiétude du propriétaire qui ne veut engager sa propriété qu'avec sûreté (2). » 11 flattait adroitement l'ambition de Bonaparte en lui proposant de réparer, là comme ailleurs, les fautes accumulées de l'ancien régime et de la Révolution : c Le discrédit est pour la France un
(1) 30 messidor an IX (19 juillet 1801) : AF. IV, -1070. Cette longue et curieuse lettre n'a pas été publiée jusqu'ici : la lettre de même date contenue dans le recueil do M. Pierre Bertrand (Lettres incdiles de Talleyrand à Napoléon, p. 8-9) en annonce simplement l'envoi et demande le secret. Pour remettre le Trésor à Ilot, Talleyrand ne conseillait point de procéder à un emprunt public, mais d'obtenir des avances de la Banque et surtout de demander individuellement aux membres du conseil de régence et au.\ autres gros banquiers, en écartant les faiseurs, l'engagement de lournir telle somme donnée, au comptant ou en lettres de ciiange, contre des effets ou des délégations du gouvernement. C'était revenir au système, en bonncur dans les pays obérés, de l'allectalion de certaines recettes publiques an.v créanciers de l'État. Les propositions efl'ectives de Talleyrand étaient beaucoup plus sujettes à contestation que ses considérations sur l'importance du crédit.
(2) A Bonaparte, 22 frimaire an X (13 décembre 1801) : AF. IV,
mal invétéré, que la Révolution a aggravé, mais qui remonte à la monarchie. Ce mal a surtout pris sa source dans V insuffisance des notions sur la propriété et sur les devoirs de tout gouvernement envers elle. Il est réservé au gouvernement du Premier Consul de corriger les erreurs du gouvernement monarchique et du gouvernement révolutionnaire (1). »
Bonaparte était homme à entendre un tel langage : le souvenir du Directoire aurait d'ailleurs suffi à le mettre en garde contre les dangers du discrédit. Mais il lui semblait trop hasardeux d'éprouver la solidité financière de son gouvernement en risquant ostensiblement des emprunts : il se défiait de la timidité des capitalistes français, des manœuvres de ses adversaires. Le système qui avait ses préférences consistait, ainsi qu'il a pris soin de l'expliquer lui-même, à constituer après une guerre heureuse une réserve de plusieurs millions « comme base et fondement du crédit », à en divulguer l'existence et à laisser aux badauds de Paris le soin d'en exagérer l'importance (2). Napoléon ne niait donc point l'importance du crédit, comme l'a prétendu Ouvrard, mais il en liait l'existence à la possession d'un véritable trésor en espèces sonnantes : conception tant soit peu rudimentaire et archaïque, qui tenait sans doute aux années de pénurie par lescjucUes venaient de passer les finances françaises.
Le chef de l'État comprenait combien il importait, pour soutenir le crédit de l'État, d'inspirer confiance aux créanciers; toutefois, cette disposition était contre-
(1) A nonni»arlc,26 frimaire an X (17 décembre 1801): AF. IV, 4073.
(2) A Mollien, l.'i février 1806 : Correspondance, 081'.). On remarquera l'anaiot^io entre ce ])roc6dé et celui qu'a .suivi i'Alleinaf^no vlclorienso après la ;.,'ucrro do 1870-1871, en constituant 8on fami'ux •" trésor do guerre »,