NAPOLEON ET LE CREDIT PUBLIC
balancée par son désir de ménager les deniers publics et par son aversion pour les hommes d'argent. Il eut quelque peine à se rendre aux arguments de Gaudin, qui lui proposait après Marengo de reprendre le paiement en numéraire des rentes et pensions, paiement suspendu depuis le début de la Révolution (1). L'heureux effet de cette innovation fut en partie compensé par le dépôt et la discussion du projet qui devait devenir la loi du 30 ventôse an IX. Cette loi, qui avait été préparée par l'un des plus âpres parmi les conseillers financiers du Consul, Defermon, était destinée à liquider l'énorme arriéré des quatre années antérieures. On proposait, en raison de la rareté du numéraire, de payer cet arriéré en titres de rente, combinaison acceptable à la rigueur : mais ce qui était tout à fait inique, c'est que ces rentes devaient se capitaliser sur le pied de 5 pour dOO pour les créanciers de l'an VIII et de 3 pour 100 pour les autres (créanciers du Directoire), alors que la capitalisation réelle, au cours de la Bourse, était de 10 pour 100 environ (2). L'effet fut très fâcheux non seulement sur les fournisseurs directement en cause, personnages pour la plupart assez peu intéressants, mais sur les rentiers eux-mêmes, qui ne semblaient pas visés. Il était à prévoir que les nouvelles rentes, vendues par leurs propriétaires, viendraient encombrer le marché et alourdir les cours. Surtout, cette banqueroute déguisée, succédant de si près à la grande faillite du Directoire, donnait lieu de craindre que le nouveau gouvernement no retombât dans des errements funestes; la rente française portait alors officiellement le nom de tiers consolidé, qui perpétuait de fâcheux souve-
(1) Arrêté du 25 thermidor an VIII : Vandal, Avènement de Bonaparte, t. II, p. 489-491.
(2) Stourm, Finances du Consulat, p. 156 et s.
nirs (1) : ce tiers n'allait-il pas être réduit à son tour au quart ou au cinquième? Entretenue par les .discours des opposants duTribunat, par les commentaires de la Bourse et de certains lieux de réunion, l'émotion fut très vive, malgré les articles insérés ou commandés dans les journaux (2), malgré les sophismes de Mollien, prétendant qu'en définitive le crédit public serait fortifié par une loi reconnaissant le droit des créanciers de l'État (3).
En réalité, les rentiers furent dès lors exactement et intégralement payés. Ils n'en demeurèrent pas moins étrangement prompts à s'alarmer. Au moment de la naissance du roi de Rome, c'est-à-dire quand le régime était le mieux assis et le plus prospère, ils accueillirent un bruit absurde, d'après lequel le gouvernement se disposait à rogner arbitrairement un cinquième de leurs intérêts : il en résulta des ofl'res, et une baisse assez appréciable des cours (4).
Les documents de police, rapports et bulletins, renseignaient régulièrement le chef de l'Etat sur le cours de la rente et sur les principaux incidents survenus à la Bourse. A deux reprises, il réclama des comptes-rendus plus détaillés, offrant plus de garanties de compétence.
(1) La dénomination de tiers consolidé De fut officiellement remplacée par celle de cinq pour cent que le 9 prairial an X (29 mai 1802).
(2) Cf. AtiLAUi), Paris sous le Consulat, t. II, p. 199 et s.
(3) A Boniiparle, 9 nlvftso an X (30 dôcenibro 1801) : AF. IV,
(4) Happort du préfet do polic<î, 16 mars 18H : F7, 383S; Mollien à Napoléon, 4 avril 1811 : AK. IV, 1089 a.
lui expliquant mieux les oscillations des cours. — A l'automne de 1801 Cl), il demanda une note quotidienne à Mollien, le directeur de la caisse d'amortissement, qu'il avait pris en gre'. Les bulletins de Mollien, suffisamment complets dans leur concision et sincère en somme sous un étalage d'adulation, se succédèrent durant trois aimées environ, jusqu'après la proclamation de l'Empire (2). Le maître s'imaginait parfois, à tort ou à raison, que Mollien usait de réticences : « Votre plume a l'air d'iHre enchaînée par je ne sais quelle crainte. Vous devez me dire tout et dans le plus grand détail. Ces bulletins ne sont lus que par moi. Je désire donc qu'ils soient écrits avec plus d'étendue et d'un style plus clair (3). » Néanmoins, Napoléon avait en somme conservé bon souvenir de cette chronique de la Bourse. Il fut sans doute moins satisfait de celle qu'au début de 4807, pendant la campagne de Pologne, il avait réclamé du trésorier général de la couronne, la Bouillerie (4). Toujours est-il que plus tard, à la veille du mariage autrichien, quand la relative atténuation des soucis du dehors lui permit de se consacrer davantage à l'administration intérieure, c'est à Mollien, ministre du Trésor
(1) Et non de 1802, comme Mollien l'a ëcril plus tard par erreur (Mémoires, t. I, p. 315).
(2) La collection incomplète qui en subsiste aux Archives Nationales (AP. IV, i073; cf. Stourm, Finances du Consulat, p. 250, note) sVtend avec des lacunes du 3" jour complémentaire an IX an 24 noréal an XII (20 septembre 1801-14 mai 1804); mais la lettre de Napoléon citée ci-dessous prouve qu'il y eut des bulletins postérieurs.
(3) 18 thermidor an XII (6 août 1804) : Correspondance, 7904.
(4) « Tous les jours vous m'enverrez un bulletin de ce qui se dit ot se fait h la Bourse, des cours du change sur la France, sur la Hollande, etc., ainsi que des différents bruits que la badauderio et la malveillance accréditent. » (27 janvier 1807 [de Varsovie] : Lettres inédites, éd. Leccslre, 137. Je ne sache pas que ces bulletins de la Bouillerie aient été conservés).
depuis 1806, qu'il s'adressa de nouveau : « Je désire que vous m'envoyiez tous les soirs une note sur la valeur des effets publics et sur les différentes circonstances du change, qui me fasse connaître toutes les variétés (sic) qui existent dans cette partie de l'économie politique (i) . » Le ministre s'exécuta dès le lendemain, en objectant pour la forme son incompétence et la tâche écrasante qui lui incombait déjà (2). A ses travaux ordinaires, il ajouta désormais la rédaction d'une lettre sur la séarwîe de la Bourse et sur la situation générale des allaires commerciales, lettre toujours autographe (létiquette le commandait ainsi, et le caractère confidentiel de ces communications en faisait d'ailleurs une nécessité), lettre fort longue parfois. Cette seconde série de la correspondance de MoUien, quotidienne avant la retraite de Russie, poursuivie moins régulièrement jusqu'au début de i814, forme le complément peu connu et souvent la contrepartie des Mémoires d'un ministre du Trésor public (3). Elle fait grand honneur à la vivacité d'intelligence, à l'étendue de savoir, à l'activité et à la
(1) 15 mars 1810 : Correspondance, 16338.
(2) « Sire, j'obéirai à l'ordre que me donne Voire Majesté de Lui rendre compte chaque jour des mouvements du chanf^e et du prix vénal des effets publics; mais je La supplie de considôrer que ceux de ses ministres qui ont dans leurs attributions la surveillance de la Banque, des monnaies, des Bourses et du coinmorce pourraient Lui présenter des résultats mieux observés sur les causes de ces variations. La connaissance exacte de ces causes ne peut s'obtenir que par une élude dont les éléments sont plus à la disposition du ministre de l'intérieur ou des lînances qu'à la mionno : et d'après la nuiltiplicité des auties détails attachés il mon service, je dois craindre qu'il no me soit pas toujours possible de présenter à Votre Majesté, sur les circonstann-x de la Bourte au Trésor, des indications suffisamment dignes de sa confiance. » (16 mars 1810 : AF. IV, 1088)\
(3) Elle est contenue aux Archives Nationales dans les trois cartons AF. IV, 1088, 108!) n, 1089 b et n'a guère été utilisée jusqu'ici, ti ma connaissaiico du moins.
droiture de l'auteur (i); elle éclaire les détails de l'histoire économique, et notamment la crise commerciale de 1810-4811 (2); mais aussi, elle montre Mollien subjugué par la gloire et le génie de Napoléon, mettant son zèle à exalter et à appliquer les conceptions financières ou économiques du maître, très éloigné en un mot de cette attitude de contradicteur respectueux et d'exécuteur résigné qu'il s'est attribuée après coup.
Il était tout naturel qu'un chef d'Etat vigilant comme Napoléon voulût se tenir au courant de la cote de la rente. C'était comme aujourd'hui, plus peut-être qu'aujourd'hui, la mesure assez exacte du crédit public et du taux de l'intérùt entre particuliers. L'empereur, qui jalousait l'Angleterre autant qu'il la détestait, savait, comme le lui avait rappelé Talleyrand, que cette puissance était « tout crédit » ; il mettait son ambition gouvernementale à atteindre, à dépasser, à ruiner ce crédit de l'éternelle ennemie, et nétait que trop disposé à ajouter foi aux sophismes de Mollien : « Le taux de l'escompte ou de l'intérêt croîtra irrésistiblement en Angleterre de tout ce dont il décroîtra en
(1) Tliiers, qui avait consulté les Archivea du ministère du Trésor, détruites en 1871 dans l'incendie du ministère des finances, déclare que Mollien s'exprimait « dans un langage prétentieu.\ » (Histoire du Consulat et de l'Empire, t. Vill, p. 91); ce n'est pas l'impression que m'a donnée sa correspondance avec Napoléon : le style en est souvent imagé, mais ces images sont moins fatigantes que les al)stractions dont abusaient la plupart des contemporains. Par contre, Thiers, qui avait eu communication des Mémoires d'un ministre du Trésor, encore inédits à cette époque, montre Mollien désaiçonné par les brusques objections de l'empereur, « mais retrouvant bientôt en lui-même l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit convaincu » : ceci n'est que très approximativement exact.
(2) Le lecteur a pu constater plus haut que je me suis aidé des lettres de Mollien pour esquisser le récit de cette crise.
France (1)» Enfin, dans le silence ou dans l'acquiescement commandé des assemblées politiques et de la presse, le cours de la Bourse demeurait la seule manifestation subsistante d'une opinion à quelque égard indépendante. Les colères de Napoléon, ses efforts pour dominer et diriger les mouvements de la Bourse sont la meilleure preuve de l'importance que leur accordait le grand autocrate, et de ce qu'il y avait d'affecté dans son dédain.
Dans les derniers temps du Directoire, type achevé des gouvernements aux finances avariées, comme disent les économistes modernes, la rente avilie, dédaignée des capitalistes sérieux, était tombée au-dessous du cours de 42 francs, qui représentait un intérêt de plus de 41 pour 100. Le coup d'Etat de Brumaire, par cela seul qu'il marquait la chute d'un régime honni et détesté, fit remonter en cinq jours la rente à 20 francs (2). On raconta plus tard que Talleyrand, brusquement et maussadement questionné par Napoléon sur l'origine de sa grosse fortune, avait détourné l'orage et ramené le sourire sur le visage impérial en répondant qu'il avait acheté des rentes le 47 brumaire pour les revendre le 19. S'affermissant à mesure que le gouvernement consulaire précisait son caractère de conciliation et de restauration nationale, les cours montèrent à 35 à la nouvelle de Marengo, à 45 après Hohenlinden et l'armistice. Ils dépassèrent 65 en février 1801, lors de la conclusion de la paix continentale à Lunéville, pour retomber à 45 au milieu de juillet : Talleyrand attribuait cette réaction à la nervosité de l'opinion, déçue de voir les hostilités se
(i) Rapport do MoUien à Gaudin. 12 tiicriniilor an IX (31 juillet 1801) : AF. IV. 1073.
(2) Parié lout Napoléon, t. 1, p. 14-15.
prolonger avec l'Angleterre, aux ventes de plusieurs spe'culateurs qui avaient voulu réaliser leur béne'fice, à la situation embarrassée de certaines banques (1).
La publication des préliminaires de Londres (1" octobre 1801 ) ramena la rente à près de 63, mais elle ne tarda point à redescendre au-dessous de 60, et la signature même du traité d'Amiens (27 mars 1802), qui consacrait la paix générale, ne réussit pas à galvaniser le marché. 11 est remarquable que l'an X, qui fut à tout prendre la plus belle et la plus féconde année de la domination napoléonienne, celle de la paix générale, du Concordat, de la radiation en masse des émigrés, du Consulat à vie, fut loin d'être celle où la rente française atteignit les cours les plus élevés, puisqu'elle oscilla entre 48 et 60 (2). Cette apparente contradiction tenait sans doute, comme l'expliquait le vieux Necker, à ce que tout en appréciant les bienfaits du régime, on n'osait point trop en espérer la durée, et que les achats de rente étaient considérés comme un placement en viager sur la tête de Bonaparte. On peut aussi l'expliquer par le récent ébranlement des fortunes, par la multiplicité des placements immobiliers, par la disette qui causait alors de sérieuses souffrances dans toute la région parisienne.
L'an XI ramena, avec la rupture de la paix d'Amiens, les émotions et les soubresauts, malgré les efforts à peine déguisés du gouvernement pour soutenir le marché. Le premier message belliqueux du roi d'Angleterre suffit à provoquer une débâcle (3); sur le seul bruit de la rentrée de Pitt au pouvoir, les spéculateurs aftluaient
(1) A Bonaparte, 30 messidor an IX (19 juillet 1801) : AF. IV
(2) Stourm, Finances du Consulat, p. 299-'301.
(3) MioT, Mémoires, t. II, p. 64.
dans la matinée, avant l'ouverture du marché officiel, au café Tortoni, où des transactions se bâclaient à des prix de panique (1). La Bourse désorientée se laissait déprimer par le plus futile incident; MoUien s'en prenait non sans aigreur au ministre qui avait maladroitement libellé certain arrêté sur le cautionnement en rentes des comptables : « L'arrêté peut être juste au fond, mais sa rédaction a excité des inquiétudes ou du moins des prétextes d'inquiétude. La langue du crédit public est une langue difficile, qui ne tolère aucune impropriété, surtout dans les circonstances actuelles (2). » Quelques jours après, pour se rassurer et rassurer son maître, il faisait valoir que les fonds anglais avaient baissé davantage encore (3), en se gardant d'ajouter que malgré tout leur taux de capitalisation demeurait de beaucoup inférieur à celui de la rente française.
Avec la reprise des hostilités, le régime recommença des attentes fiévreuses, des rumeurs vagues, des spéculations fondées sur l'arrivée d'un courrier ou Técho d'une salve d'artillerie. En rendant compte d'une vulgaire et banale méprise, un rapport de police donnait bien l'idée de l'état d'esprit des gens d'affaires, toujours l'œil et loreille au guet : t Depuis sept heures du matin, les agents de change, leurs clients et généralement tous ceux qui prennent un intérêt quelconque au mouvement de la place, se sont mis en course pour s'assurer si le retour du Premier Consul était le seul motif du bruit d'artillerie qui les avait éveillés; les joueurs de rente à découvert étaient avec raison les plus inijuiets de la
(1) Rapport du préfet de police, 28 germinal an XI (18 avril 1803) : Al i.ahi). Varxi sous le Consulat, t. III, j). 8i6.
(2) A Bonaparte, 6 tliermidor an XI (25 juillol 1803) : AK. IV,
(3) Au iiiôiiio, 20 tliermidor an XI (8 aoùl 1803) : llnilem.
nouvelle d'une descente en Irlande qui paraissait s'accréditer (1). » Pendant que les Anglais, non contents de miser sur la disparition ou l'enlèvement du Premier Consul, soudoyaient des conspirations, on se livrait à Paris à des calculs de probabilités moins criminels, mais aussi cyniques ; pour expliquer que le marché fût demeuré à peu près indifférent à la capture de Georges Cadoudal, Mollien n'hésitait pas à écrire : « Certes il peut paraître étonnant que l'heureux événement d'hier soir n'ait pas eu d'influence sur la Bourse; mais c'est sur la ttlte d'un autre Georges (2) qu'on y spécule (3). »
Quoiqu'elle apportât l'apparence de stabilité gouvernementale depuis longtemps réclamée, la proclamation de l'Empire ne fit point monter les cours dans les proportions qu'avaient espérées les financiers courtisans (4). C'est au printemps et à l'été suivant qu'une hausse se manifesta, secondée par le succès que semblaient obtenir les premières opérations de l'amiral Villeneuve (5), soutenue surtout, ce qui était un signe de prospérité, par la remarquable rareté des offres (6); on revit alors le cours de 65. La rupture avec l'Autriche, le désastre de Trafalgar, la crise de la Banque et les faillites nmlti-
(1) Rapport du préfet de police, 27 brumaire an XII (19 novembre 1803) : F7, 3832.
(2) Le roi d'Angleterre.
(3) A Bonaparte, 19 ventôse an XII (10 mars 1804) : AF. IV,
(4) Dans ses bulletins du début do floréal an XII, Mollien accumulait avec un plaisant embarras toutes les raisons, assez médiocres pour la plupart, qui pouvaient « excuser » cette tiédeur de la Bourse (Ibidem).
(5) Bulletin de police du 5 floréal an XIII (25 avril 1805) : d'Hau- TEiuvE. la Police secrète du Premier Empire, t. I, p. 394.
(6) Bulletin de police du 3 messidor an XIII (24 juin 1804) : Ibidem, t. I, p. 489.