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pliées provoquèrent une baisse marquée ; c'est à peine si le bulletin d'Austerlitz, tout en déchaînant un très sincère et vibrant enthousiasme, put faire reconquérir le cours de 60.
La paix continentale, la fin de la crise financière, le retour de Napoléon exercèrent une heureuse influence. A la nouvelle que l'Angleterre négociait, la renie monta au-dessus de 70, et elle se maintint aux environs de 67 après l'échec des pourparlers. Les nouvelles alarmantes de Berlin, la perspective d'une coalition reformée ne causèrent d'abord qu'une baisse légère, tellement, à la Bourse comme ailleurs, on s'entêtait dans l'optimisme : « On croit encore à la paix dans Paris, » expliquait un policier; t on renonce difficilement au plan de vie qu'on s'était fait dans celte espérance (1). » il fallut s'incliner devant la réalité, mais l'éclatante victoire d'Iéna ne tarda point à ramener la confiance, et en décembre 1806 on cotait 76 (2). La longue, fatigante et indécise campagne de Pologne produisit plutôt une stagnation des affaires qu'un recul proprement dit.
Le point culminant de la cote fut atteint après Friedland et Tilsil. L'adhésion, le ralliement, comme nous disons à présent, de toutes les classes de la nation et notamment de l'ancienne noblesse n'était point sans doute aussi général qu'il devait l'être à la suite du mariage autrichien. Mais les gens d'atlaires avaient encore une foi entière en la sagesse et la modération de l'empereur; son étoile ne semblait avoir jusque-là subi aucune éclipse, même passagère; on se flattait ([ue c'en était fini des grandes guerres continentales, et que, de gré ou de force, l'Angleterre devrait poser les armes. Dans les
(1) Bulletin de police du 8 septembre 1806 : AF. IV, 1498. (â) Cola faisait une hausse de 26 points en neuf mois (Mollien, Mémoires, l. i, p. !J54).
derniers jours de juillet 1807, le retour de Napoléon fut salué par le cours de 93 : c'était, comme l'a fait remarquer un historien, une hausse déplus de 80 points en moins de huit années; cétait surtout une marque insigne de la confiance publique, quand le souvenir était si vivant des banqueroutes révolutionnaires, quand la rente était encore si peu disséminée dans la masse de la nation, quand le taux normal de rintér(?t, dans les placements privés, demeurait à 6 et 7 pour 100 (1).
L'entreprise espagnole porta un coup décisif à cette confiance. Après un moment de panique, déterminée par le désastre de Dupont, les cours s'établirent aux environs de 80, pour y demeurer jusqu'à la campagne de Russie. Sans doute, la puissance impériale restait formidable, et recevait même des accroissements apparents : mais le caractère aventureux de la politique napoléonienne commençait à inquiéter les milieux d'affaires. Puis ces guerres continuelles étaient pour le souverain l'occasion de dangers personnels, et mettaient en évidence le caractère précaire du régime. On le vit bien lors de la publication du bulletin de Ratisbonne, où Napoléon avait reçu une blessure insignifiante : il y eut une baisse quasi-instinctive de la rente (2). L'année suivante, alors que l'empereur était tenté d'aller frapper un coup décisif dans la péninsule où ses généraux épuisaient inutilement leurs forces, MoUien lui mandait que le cours avait fléchi de 25 centimes sur le simple bruit « de la possibilité dun voyage de Votre
(i) Thieks, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VIII, p. 7.
(2) Foucliô en rendait compte en lerme» subtilement adulateurs, sans pourtant déguiser la vérité : « La Bourse, où les afl'ectipns sont des intérêts, a offert dans son cours un aperçu du sentiment universel de Paris; car les effets, après avoir haussé pour la victoire, ont fléchi par la seule idée du danger do Sa Majesté. » (Bulletin de police du 6 mai 1809 : AF. IV, 1505.)
Majesté en Espagne (1) ». Par contre, les e'vénements les plus heureux, les mieux faits en apparence non seulement pour consolider le gouvernement, mais pour assurer l'avenir de la dynastie, demeuraient presque sans effet : nerveusement sensible aux mauvaises nouvelles ou aux rumeurs inquie'tantes, la Bourse opposait à présent une sorte de torpeur aux salves d'artillerie et aux triomphants ÏV Dcum. 11 y a une nuance marquée de confusion et de désappointement dans ce rapport du nouveau préfet de police, Pasquicr, le jour de la naissance du roi de Rome : « On comptait sur un grand nombre d'affaires et sur une hausse considérable, maiSj au grand étonnement des personnes qui suivent le plus assidûment les opérations de la J3ourse, les effets n'ont acquis pour ainsi dire aucun avantage, et n'ont fait que se soutenir au taux de la dernière Bourse (2). "
Cette sorte d'impossibilité de retrouver les cours de 4807 irritait Napoléon comme une injustice et un paradoxe. Au printemps de 1810, à propos de la Banque, il indiquait à MoUien une combinaison pour « porter les 5 pour iOO à près de 90, qui est, dans la situation de mes affaires et de l'Europe, au moins le prix qu'ils devraient avoir (3). » Le ministre était en principe du même avis : € Je suis loin de regarder le cours de 80, autour duquel les 5 pour 100 se balancent depuis trois ans, comme leur apogée propre, surtout lorsque des créances qui ne valent assurément pas mieux que les 5 pour 100 s'escomptent depuis 5 jusqu'à 3 pour 100(4). » Il se rejetait sur des explications de fait, alléguant le nombre relati-
(1)10 avril 1810 : AF. IV. 1088.
(2) Rapport du 20 mars 1811 : F7, '.iûi (on cota ce jour-là 79,.30).
(3)2U ruiii 1810 : Correipunduncf, 16511.
(4) MoUion ù. Napoli'on. 18 octobre 1811 : AK. IV, 108'J a.
vement restreint des amateurs de rente (i), la crise commerciale de 1810, la terrible disette de l'année suivante, et surtout la rareté croissante des transactions. « Les plus anciens agents de change, » écrivait-il en juin 1840, 4 ne se rappellent aucune époque où la Bourse ait été aussi calme et aussi longtemps calme (2). » Les spéculateurs de profession, absorbés par les opérations sur les eaux-de-vie ou les denrées coloniales, négligeaient le marché des valeurs, et les capitaux disponibles étaient en trop petite quantité pour suffire à l'alimenter. La veille de la naissance du roi de Rome, il se vendait au plus, dans tout le cours de la séance, 5 000 francs de rente et 50 actions de la Banque (3). Le mois d'après, la Bourse était toujours déserte, et les agents de change déclaraient que leur présence y devenait superflue (4). Même note au début de 1812 : « Il y a un calme absolu dans les opérations et même dans les conjectures des hommes d'att'aires; on ne fait rien, on ne dit rien à la Bourse (5). »
Ce calme plat touchait à sa fin. Au printemps de 4814 déjà, une baisse avait été déterminée par la nouvelle d'une guerre possible avec la Russie ((}) : puis le danger avait paru écarté,, et en août et septembre, malgré les premières menaces de disette, on avait coté le cours de 83. A partir de la mi-janvier 1812, il devint évident qu'une guerre colossale se préparait : < Aujourd'hui, » écrivait
(i) A cet égard pourtant, on constatait que les inscriptions de rentes (toutes nominatives alors) avaient quelque tendance à se diviser. (Lo niêiue au même, 21 août 1810 : AF. IV, 1088).
(2) Au môme, 23 juin 1810 : Ibidem.
l'a) Le niômo au même, 19 mars 1811 : AF. IV, 1089 a.
(4) Bulletin de police du 24 avril 1811 : AF. IV, 1515.
(5) Mollien à Napoléon, 7 janvier 1812 (et non 1811, comme MoUien a daté par distraction) : AF. IV, 1089 b.
(6) Bulletin de police du 4 avril 1811 : AF. IV, 1514.
MoUien le 13 janvier, « les commentaires sur les préparatifs militaires et sur le mouvement des troupes ont agité plus sensiblement la Bourse (1). » On reconquit pourtant en février le cours de 83, mais pour redescendre au-dessous de 80 en mars, lors de l'organisation du premier ban de la garde nationale (2) . La chute s'accentua après le départ de Napoléon pour Dresde et pour le Niémen.
Dans cette analyse succincte des oscillations de la Bourse, un élément a été omis, auquel Napoléon attribuait une grande importance, à savoir les manœuvres des baissiers.
On a raconté qu'il y avait dans son entourage intime des spéculateurs, qui, lorsque la chance leur avait été défavorable, traitaient de conspirateurs ou de mauvais citoyens ceux qui avaient été favorisés à leurs dépens (3). Le fait n'a rien que de vraisemblable : mais l'instinctive antipathie du chef de l'État contre les baissiers trouvait des encouragements moins intéressés. Les rapports de police, en rendant compte de l'aspect de la Bourse, ne cessaient ni de mettre les baissiers en cause, ni de représenter leur succès comme « affligeant » , » révoltant » ; ils dénonçaient par leurs noms les agents de change qui leur servaient d'intermédiaires, en faisant des ofl'res ou des ventes importantes (4). En sens inverse, les pertes
(1) A Napoléon : AF, IV, 1089 b.
(i) Bulletin de police du 21 mars 1812 : AF. IV, 1520.
(3) MoLLiKN, Mémoires, t. 1, p. 274.
(4) Cf., pour la période consulaire, lo recueil publié par M. Ai« LAHb, sous le titro do Paris sous le Consulat, et par exemple ce rapport du 2b vendémiaire an XI (17 octobre 1802) : « Les joueurs à la baisse ont obtenu un succès aussi affligeant que complet de leurs tnacliinatious perûdos. » (T. III, p. 321.) Cotte phrase revient coiumo un refrain.
subies par les baissiers étaient considére'es comme un châtiment quasi-providentiel. En constatant que le propre frère de Talleyrand était victime d'une opération de cette nature, iN'apoléon concluait sentencieusement : « Voilà ce que c'est que de fréquenter les mauvaises sociétés (i). » Mollien lui-même, quoiqu'il fût convaincu de l'utilité de la spéculation, Mollien écrivait à propos d'une hausse de la rente : « Cette hausse est tout entière aux dépens et en punition des spéculations faites pour la baisse (2). » Dès les premiers temps du Consulat, dans une conversation dont le fond paraît bien authentique, Bonaparte avait déduit les motifs de ses préventions : » N'estil pas évident que ceux qui jouent constamment à la baisse annoncent peu de confiance dans le gouvernement?... Sous un gouvernement qui ne veut que la gloire et lu prospérité du pays, la hausse des effets publics devant être naturellement progressive, il ne devrait plus y avoir de spéculation à la baisse (3). » Ce qui est infiniment douteux, c'est que Mollien (car c'était lui l'interlocuteur du Consul) ait eu le courage et le loisir de développer, en réponse à ces griefs, toute une théurie économique sur les bienfaits de la spéculation. En tout cas, il est vrai que les mêmes personnes ne se mettent jamais indéfiniment à la baisse, vrai aussi que, faute de spéculation, il se produit une stagnation plus préjudiciable peut-être à la bonne tenue des cours : on devait en avoir la preuve en 4810 et \SH. Mais où Mollien (si le dialogue a eu effectivement lieu) tombait dans le sophisme, c'est quand il comparait le spéculateur de Bourse à un parieur, dont l'influence est nulle sur l'issue
(1) A Fouché (do Finkenstein), 11 mai 1807 : Corretpondance, 12569.
(2) A Napoléon, 1" mai 1812 : AF. IV, 1089 b.
(3) MoLLiKN, Mémoires, t. I, p. 251-252.
de la partie : s'il est actif et peu scrupuleux, un joueur à la baisse peut forger des nouvelles alarmantes, créer un état d'opinion pessimiste, porter atteinte au besoin à la marclie d'un service public, nuire en un mot au crédit et peut-être à la sûreté de l'État. Les préventions de Napoléon étaient sans doute excessives : il est difficile de les déclarer dépourvues de tout fondement.
Quoi qu'il en soit, les baissiers systématiques furent traités, selon les propres expressions du maître, en « ennemis publics » , et l'on sait ce que ce mot comportait alors de rigueurs arbitraires. Dès 4801, l'un d'eux, qui avait eu l'imprudence de dire « qu'il fallait que la rente tombât encore plus bas que le cours de 40 francs, » et « qu'avec un sacrifice de 10000 francs, il en viendrait facilement à bout, » fut arrête sur l'ordre de Dubois et avec l'approbation de Gandin, pour faire « rentrer dans l'ordre » ceux qui pourraient être tentés de l'imiter (1). Cinq ans plus tard, en juin 1806, le préfet de police prétendait interdire l'accès de la Bourse à un négociant coupable d'avoir colporté des calculs tendant à prouver que les actions de la Banque étaient cotées trop baut, et surtout d'avoir, en messidor an XllI (juillet 1805), soit un mois avant la rupture, montré des lettres de Vienne où les dispositions de l'Autriche étaient signalées comme hostiles I Ici, la chambre syndicale des agents de change crut devoir intervenir : en termes très dignes et très nets, elle représenta au préfet qu'il ne fallait point confondre avec les insinuations systématiquement dictées par la malveillance « les commentaires que fout sans scandale les négociants et ceux qui spéculent, sur les lettres qu'ils reçoivent ou les nouvelles qu'on débite (2) ».
(1) Rapport du préfet do police, 21 messidor an I.V (9 juillet 1801) : AL'i.Ai(i), Paris sous le Consulat, t. II, p. 397.
(2) 5 juin 1800 : Ch. synd.
C'était revendiquer pour les boursiers le droit indispensable de puiser leurs renseignements ailleurs que dans es communications officielles.
Mais ce droit, Napoléon le contestait en principe et cherchait à l'entraver en pratique, comme c'était peut-être son rôle de gouvernant autocrate. Dans ce même été de 1805, du camp de Boulogne, où il méditait sa formidable volte-face contre l'Autriche, il écrivait à Barbé-Marbois, en accumulant les répétitions : « Rassurez les hommes à argent; faites-leur entendre qu'il ne sera rien hasardé qu'avec sûreté; que mes affaires sont trop belles pour rien hasarder qui puisse mettre à trop de hasards le bonheur et la prospérité de mon peuple (1). » Ceci ne contenait encore que des assurances vagues, et très sincères à tout prendre; mais en janvier 1809^, revenu précipitamment d'Espagne pour faire face aux armements de l'Autriche, l'empereur, tout en pressant la concentration de ses forces et la levée des contingents alliés, adressait à MoUien cette recommandation : « Faites dire aux agents de change que les bruits qu'on fait courir sont faux, que je ne pense point à quitter Paris, et qu'il n'y a aucune présomption de guerre (2). »
Que des spéculateurs, une fois engagés à la baisse, se laissassent entraîner par l'intérêt à former des vœux contre la fortune nationale, à propager la panique, c'était déjà beaucoup et trop. Napoléon articulait des accusations plus graves encore : il croyait, il disait que les baissiers étaient les agents bénévoles ou stipendiés des ennemis de l'État, et avant tout de l'Angleterre.
(1) 21 thermidor an XIII (9 août 1805) : Correspondance, 9059.
(2) 24 janvier 1809 ; Ibidtm, 14734.
Il faut dire que cette opinion était fort répandue dans son entourage. II n'était point jusqu'au sceptique Fouché qui ne prît un air entendu pour déclarer : « En observant bien le mouvement de la Bourse, on apprendrait beaucoup de choses (I). » Plus naïf et plus prolixe, Dubois, dès son entrée en fonctions, incriminait sans trêve la perfide Albion : » La Bourse est toujours dans un état déplorable et qui aillige profondément les amis sincères du gouvernement. L'impossibilité de reconnaître une cause légitime de l'état actuel de la place ne permet plus de douter, comme on l'a déjà dit, qu'd ne soit le résultat d'une machination perfide; et ceux qui connaissent bien la tactique du cabinet de Londres prétendent qu'il y a beaucoup de part (2). » La conclusion de la paix d'Amiens ne mit point un terme à ces dénonciations; pour expliquer qu'une baisse eût coïncidé avec la proclamation du Consulat à vie, le préfet Tattribuait. aux » etTorts d'une puissance jalouse et effrayée de notre position, et qui ne néglige aucun moyen de nous nuire (3) » . Il répétait quelques jours plus tard : « Les honnêtes négociants et gens d'affaires paraissent bien convaincus que les Anglais seuls sont cause de la situation où se trouvent les effets publics (4). » Sans oser se montrer aussi explicite, Mollien lui aussi imputait à une «< influence secrète » l'anomalie qui faisait qu'en pleine paix les cours étaient plus bas qu'av;uit la
(1) Note autographe en marge du Bulletin do police du b° jour complémentaire an XII (23 septembre 1804) ; u'Hauterive, la Police secrète du Premier Empire, t. I, p. 101, note.
(2) Rapport du 18 prairial un IX (7 juin 1801) : Aulahh, Paris tout le Cuntidat, t. II, p. 34ï!-34:i.
(3) Rapport du 16 thermidor au X (4 août 1802) : Ibidem, t. III, p. 188.
(4) Rapport du 29 thermidor (17 août) : Ibidem, t. III, p. 210.
clôture des hostilités (1). On conçoit que le Premier Consul se soit abandonné à ses préventions instinctives, en les voyant confirmées par tant d^accusations concordantes.
En réalité, il est inadmissible que les baissiers aient tous été à la solde de l'Angleterre : mais il est encore plus inadmissible que les policiers et les financiers qui renseignaient Napoléon se soient constamment mépris. Le gouvernement anglais, qui connaissait par expérience la puissance du crédit dans les conflits internationaux, a dû tenter d'all'aiblir celui de son adversaire actuel ou présumé : il a employé comme instruments soit des financiers de bas étage, pnHs à exécuter toutes les opérations moyennant un courtage rémunérateur, soit des spéculateurs de plus haut vol, naturellement défiants à l'égard de la politique napoléonienne, appartenant à cette coterie des amis de l'Angleterre, dont l'engouement naïf devait résister aux leçons de l'Empire comme à celles du dix-huitième siècle et de la Révolution, pour s'épanouir béatement après 1830. On a pu tomber dans d'évidentes exagérations : mais sur ce terrain comme en diplomatie ou en stratégie, il y avait des manœuvres hostiles à discerner et à déjouer.
Porté par tempérament à prendre l'oflensive, et surtout à ne jamais refuser le combat, Napoléon estima qu'il serait insuffisant de s'en tenir à des mesures policières contre les baissiers, dangereux de les traduire en justice : il rêva de les châtier à la Bourse même, de provoquer malgré eux une hausse qui aurait le double avantage de les déconcerter et d'affermir le crédit public. Il faut dire qu'à cette tactique scabreuse,
(1) A Bonaparte, 13 nivôse an X (3 janvier 1802) : AF. IV, 1073.
il était incité par certains de ses subordonnés : soit conviction sincère, soit connivence avec les haussiers, Dubois représentait volontiers « les habitués honnêtes de la Bourse, les vrais amis du gouvernement » comme désireux d'une intervention qui maintiendrait les cours et préviendrait un effondrement (1).
Bonaparte avait sous la main un instrument qui lui paraissait propre à opérer ces interventions à la Bourse. Quelques jours après le coup d'État de Brumaire, on avait fondé une institution jouissant d'une certaine autonomie, la caisse d'amortissement, ostensiblement destinée à recevoir les cautionnements des receveurs généraux et à amortir la dette publique en achetant des rentes (2). Le ministre Gaudin fit confier les fonctions de directeur à un ancien employé de l'intendance de la ferme générale. MoUien. Celui-ci, expert en matières commerciales et financières;, introduisit d'utiles innovations pratiques, telles que l'usage de la comptabilité en partie double (3); il s'entoura d'un personnel de choix, emprunté de préférence aux vieilles familles de finance (4), et parvint rapidement à donner crédit et consistance à un établissement assez imparfaitement défini dans le principe.
Le Premier Consul désira faire la connaissance de MoUien. Il le fit amener à Malraaison par Lebrun, en juin 1801, et entama la conversation en déclarant sans ambages « que son intention, en établissant une caisse d'amortissement, avait été d'en faire l'arbitre du cours des efiets publics (5). »
(1) Cf. notamment les rapports de.s 4 tliormidor an VIII (23 juillet iSOO) ot 19 iiics.si.lor an X (8 juillet 180:2) : Aulaiiu, Parii tous le Contalat, t. I, p. 538 ut t. Ili, p. 144.
(t) Stoijiim. Finances du llonsnlal, p. 244 ot .s.
(3) MoLLiEN, Mémoires, t. 1, p. 225 et s.
(4) Ihitlem. t. I, p. 327-328.
(5) Ibidfin. t. I, p. 'iWi et s.
Pendant ce premier entretien, qui dura deux heures et s'étendit à divers sujets, tels que la moralité de la spéculation à la baisse et le régime des agents de change, pendant ceux que Bonaparte se plut à fréquemment renouveler, Mollien mit-il en lumière l'inefficacité à peu près certaine, le danger possible d'une intervention gouvernementale à la Bourse? Expliqua-t-il à son interlocuteur que les cours, résultant du jeu de l'ollre et de la demande, ne pouvaient se plier à une direction factice? Il s'en est vanté dans ses Mémoires, écrits sous le règne de Louis-Philippe, et dont les assertions ont été jusqu'ici acceptées sans contrôle (i) : les documents contemporains émanés de sa plume donnent une impression toute différente. Non seulement en effet il accepta de diriger les interventions officieuses à la Bourse, et, une fois engagé dans la lutte, il y apporta une âpre passion; mais à l'avance, de sang-froid, dans un long rapport adressé à Gandin, il justifia le principe même de la campagne qu'il allait entreprendre. Quelques extraits suffiront à prouver qu'il ne saurait s'agir
(2) Exception doit être faite pour M. Stourui, qui a discrètement, mais nettement montré la contradiction entre les Mémoires de Mollien et ses rapports (Finances du Consulat, p. 2oÛ-26b). Mais tout récemment encore un économiste a pu écrire : « Il est à craindre que Napoléon n'ait pas compris sur quoi s'appuyaient les fortes raisons de son ministre lorsqu'il combattait le système absurde du blocus continental, les interventions coûteuses et inutiles du Trésoi- à la Bourse. » (Andri- Liesse,. Portraits de financiers, p. 105). Or, on a reproduit plus haut les ci'is d'admiration que le blocus continental arrachait à Mollien; nous allons voir comment il a formuk- lui-même la théorie des interventions à la Bourse; on pourrait ajouter qu'après l'établissement en 1812 du système révolutionnaire et anti-économique du maxiniuin poui" le prix des grains (Paris sous Napoléon, t. V, p. 2(52 et s.), Mollien écrivait : « Jo n'entends parler qu'avec confiance et reconnaissance du décret du 8 de ce mois relatif aux subsistances. » (A Napoléon, 14 mai 1812 : AF. IV, 1089 b). Tel était le ton de ses prétendues remontrances.
ici de docilité plus ou moins contrainte, mais d'adhésion enthousiaste, sinon d'initiative personnelle : « La surveillance active que le gouvernement se propose d'exercer sur la Bourse peut, à compter de cette époque, se diriger vers son but sans déviation et sans obstacles. — Vous savez mieux que personne que si par cette surveillance active le gouvernement remplit le premier de ses devoirs, celui de préserver les propriétés particulières qui consistent en dette publique de l'invasion du brigandage, il reçoit aussi en ce cas une récompense plus prochaine de ses soins par Taccroissement immédiat de ses ressources, et déjà quelques heureux essais ont démontré combien l'amélioration des fonds publics diminuait efficacement les sacrifices d'escompte que supporte le gouvernement... C'est au taux exagéré de l'intérêt exigé par les spéculateurs sur les fonds publics que la caisse d'amortissement doit, avec ses ressources actuelles, déclarer une guerre ouverte; c'est ainsi qu'elle contribuera non seulement à diminuer les sacrifices d'escompte supportés par l'État, mais à ranimer tous les genres d'industrie... Il est mathématiquement certain que tout ce que la France acquerra en prospérité, l'Angleterre le perdra sur la sienne... (1) » Protection des rentiers, encouragement à lindustrie nationale, participation à la lutte décisive engagée contre l'Angleterre, Mollien prenait allègrement à son compte, sans l'ombre d'une restriction, tous les sophismes propres à justilier l'intervention gouvernementale à la Bourse.
Sans doute, il lui arriva de se défendre d'avoir exercé une action décisive : mais c'était alors de sa part prudence de courtisan, et non point scrupule d'économiste. 11 se souvenait qu'au début de leurs relations, le Consul
(1) 13 Ihorraidor an IX (31 juillet 1801) : AF. IV, 1073,
COURS DE LA RENTE 2f3
lui avait batlu froid, parce qu'un ministre jaloux avait perfidement insinué : « On dit, général, que le citoyen Mollien est votre précepteur en finances (4). » S'il s'effaçait, c'était pour rapporter au chef de l'État, en termes hyperboliques, tout le mérite d'un succès d'ailleurs contestable : » L'influence du Premier Consul régit la Bourse de Londres et celle de Paris. Cette influence est bien plus efficace à Paris que tous mes efforts (2)... Le Premier Consul ne doit chercher qu'^n lui-même la véritable cause de cette amélioration graduelle. Les petites combinaisons qui peuvent y contribuer ne sont rien auprès de cette cause supérieure à tout (3). • La même affectation d'humilité, jointe d'ailleurs à une très sincère admiration pour le génie du souverain, dictait plus tard à Mollien des protestations caractéristiques : « Quel est celui des serviteurs de Votre Majesté qui peut prendre confiance en lui-même, lorsqu'il apprécie son maître et qu'il sent tout ce qu'il doit de zèle et de dévouement à un tel maître (i)? » Une autre fois, comme la Gazette de France avait inséré un article élogieux pour le ministre du Trésor, celui-ci, partagé entre la satisfaction et l'appréhension, se hâtait de prendre ses précautions : t Si c'est par l'ordre de Votre Majesté que ces résultats ont été rendus publics, je dois tout mon respect à ses motifs et je me borne à dire que ses expressions comme ses largesses sont toujours fort au-dessus des services; si Votre Majesté n'a pas ordonné cette insertion, j'ose croire que du moins Elle sera bien convaincue que personne n'y a été plus étranger que moi (5). » Voilà le
(1) Mollien, Mémoires, t. 1, p. 320.
(2) A Bonaparte, 16 messidor an XI (5 juillet 1803) : AF. IV, 1073,
(3) Au mùme, 22 thermidor an XI (10 août 1803) : Ibidem.
(4) A Napoléon, 8 septembre 1807 : AF, IV, 1087.
(5) Au même. 2 juin 1812 : AF. IV, 1089 b.
ton réel des conversations et des correspondances de Mollien avec Napole'on.
Il semble bien qu'en pratique une autorisation du chef de l'État était nécessaire, non pas pour les achats à faire chaque jour, mais pour chaque opération d'ensemble s'échelonnant sur plusieurs jours (i). D'abord effectuées en secret, les interventions de la caisse d'amortissement ne purent pas, selon les propres expressions du directeur, « rester longtemps cachées à l'observation des spéculateurs (2) » ; Mollien prit aisément son parti de cette publicité de fait, qui permettait à la caisse d'agir à moins de frais, et, une première indication une fois donnée, d' » abandonner la hausse à son élan »; il en vint rapidement à faire des achats insignifiants, » pour entretenir l'opinion de la constante assistance du gouvernement (3) » .
Dès le début, Mollien eut Tambition de prévenir, outre la baisse réelle, la baisse apparente et comme mécanique qui résultait inévitablement du détachement du coupon semestriel (4). Il prenait si bien à cœur son rôle de régulateur et de moralisateur du marché qu'il se mit à com- Ijattre non seulement la baisse, mais môme la hausse trop brusque, qui risquait à ses yeux de susciter des offres nombreuses et d'amener par contre-coup une dépréciation : « J'ai cru... devoir éviter l'un et l'autre
(1) Avant lo départ de Bonaparte pour Lyon, où il allait présider la Consulte italienne, Mollien lui demandait la ])erinission éventuelle do consacrer 3 à 400 000 francs à relever les cours (18 nivôse an X (5 janvier 1802) : AV. IV. 1073).
(2) A Bonaparte, 12 vendémiaire an X (4 octobre 1801) : IbiHi'tn.
(3) Au même, 26 brumaire an X (17 novembre 1801) : Ibidem.
(4) Au uiôine. 3» complomentaire an IX (20 septembre 1801) : lliidem.
écueil, et diriger les achats de manière que le cours, qui était tombé à 55, ne s'élevât pas au-dessus de 57 (1). » Le mécanisme se trouvait ainsi porté presque du premier coup au comble du raffinement et de la complication : il supposait que la caisse faisait non seulement des achats, mais des ventes, ce qui était un étrange procédé d'amortissement.
En dehors des interventions quasi normales, il y eut à diverses reprises des luttes acharnées, dramatiques, engagées pour conjurer à la Bourse l'elTet de certaines complications extérieures.
L'une de ces batailles fut livrée en mars 1803 (2). Le dimanche 13, à la réception du corps diplomatique chez Joséphine, le Consul avait publiquement reproché à lord Whitworth les termes offensants du message du roi d'Angleterre, et fait entrevoir une imminente reprise des hostiUtés (3). Il voulait que la scène eût du retentissement, mais en exaltant le patriotisme français; il redoutait une baisse de la rente, qui pourrait être interprétée comme un indice d'opposition ou de démoralisation. Le soir même, Mollien fut mandé aux Tuileries : » Employez demain 4 millions pour soutenir le cours des 5 pour 100, et la môme somme, s'il le faut, pendant chacun des deux jours suivants... Si ces fonds ne sont pas à votre disposition, il faut les trouver. » L'objectif était de défendre le cours de 60. MolUen y parvint le lundi (23 ventôse-14 mars), mais à l'aide d'une dépense
(1) A Bonaparte, 23 brumaire an X (14 novembre 1801) : AF. IV,
(2) Mollien a publié dans ses Mémoires (t. I, p. 343 et s.) un récit incomplet et tendancieux, où il se représente comme agissant à contre-cœur; la vérité sur cet épisode a été rétablie par M. Stourm (Finances du Consulat, p. 254-258).
(3) SoRBL. l'Europe et la Révoluiion françaiie^ t. VI, p. 280-282.