‹ Paris sous Napoleon (volume 2)Chapitre 35 sur 54 · VI · texte numérisé non relu

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de sept millions et demi : a J'étais le seul acheteur, » écrivait-il mélancoliquement. L'assaut recommença le mardi, où le directeur de la caisse d'amortissement ne trouva pas plus d'appui chez les spéculateurs : il hésita à engager encore une douzaine de millions, et le cours tomba à 59. Sans se laisser décourager, le Consul mettait à sa disposition le mercredi matin les fonds des invalides de la marine : « Vous pouvez acheter, encore aujourd'hui, des rentes jusqu'à la somme de 2 millions, s'il est nécessaire (1). » Mais les offres se précipitèrent, et tout ce qu'on put faire fut de relever les cours de 57 50 à 58 50.

L'échec était incontestable, la dépense énorme (plus de dl millions). «. La baisse », a écrit plus tard MoUien, t ne fut arrêtée que comme le serait un torrent contenu pgir une digue trop faible, que ses eaux surmonteraient et briseraient bientôt, pour s'échapper avec plus de violence (2). » Mais son sentiment, ou tout au moins son langage, était bien différent au lendemain des événements : < La situation de la place est sensiblement améliorée. Le bienfait répandu sur elle par le Premier Consul est inappréciable (3). » A son exemple, son maître refusa de s'avouer vaincu; il déclara que l'intervention avait sauvé les rentiers de la ruine, et répondu à l'institution même de la caisse d'amortissement; deux ans plus tard, il écrivait encore : « Lorsque la caisse d'amortissement, au moment de la déclaration de guerre par les Anglais, soutint les effets publics et mit en circulation dix milUons de numéraire, elle fit son métier;

(1)A Mollien, 25 ventôse an XI (16 mars 1803) : Correspondiiiice, 66I'-7.

(2) Méin(iirf!<, t. I, p. 3o6.

(Il) A Koiiiipiirto. 2f> venlâse an XI (47 mars 1803) : Stouum,

;''/„„i),,v ,/,/ Cnisfil.il, p. 2H7.

elle prévint le de'sastre de beaucoup de particuliers, et elle donna un crédit d'expérience à l'effet public. Les caisses d'amortissement ne produisent pas uniquement leur effet parce qu'elles amortissent... Quelle est donc l'action utile de la caisse d'amortissement? C'est, encore une fois, de soutenir les effets publics;... c'est de garantir au porteur de fonds publics qu'il ne se réveillera pas en ayant perdu 15 pour 100 de ce qu'il possède (Ij. »

La campagne interventionniste recommença donc, ou plutôt on la continua sans désemparer. Mollien, lors de la liquidation de ventôse an XI, obtint une hausse factice en exigeant la livraison immédiate des titres achetés. Trois mois plus tard, le traité d'Amiens définitivement rompu, c'est le cours de 50 qu'on s'obstinait à défendre ou à reprendre, avec un aussi médiocre succès. Aux achats de la caisse, on joignait des moyens d'un goût douteux, comme de gros achats bruyamment opérés pour le compte de Joséphine; c'est toujours Mollien qui écrivait : « Le transfert de 41 980 francs de rentes 5 pour 100 sous le nom de Mme Bonaparte est remarqué; il produit un très bon effet (2). » Ce qui était de meilleur aloi, c'était la publication, au début de 1804, des comptes de la caisse d'amortissement pour l'an XI : cette marque de confiance plut au public de la finance, séduit d'ailleurs par la clarté et la simplicité des écritures : il en résulta une amélioration des cours (3).

Pendant les premiers temps qui suivirent la nomination de Mollien au ministère du Trésor (27 janvier 1806),

(1) Note pour Gaudin, 17 ventôse an XIII (8 mars 1805) : Correipondanee, 8400.

(2) A Bonaparte, 11 messidor an XI (30 juin 1803) : AF. IV,

(3) Mollien. Mémoires, t. I, p. 367-369.

les interventions officielles à la Bourse se poursuivirent en dehors de lui, et parfois même à son insu. C'est le nouveau directeur de la caisse d'amortissement, Be'renger, que l'empereur faisait questionner sur « ce qu'il est convenable que la caisse d'amortissement fasse, au moment de la publication du budget, pour soutenir les effets publics (1) ». C'est le trésorier de la couronne, la Bouillerie, qu'il chargeait l'année suivante de consacrer mystérieusement trois millions à acquérir toutes les rentes offertes au-dessous de 78, tous les bons de la caisse d'amortissement au-dessous de 6 et demi, toutes les actions de la Banque au-dessous de 4 200 francs; il ajoutait cette recommandation caractéristique : < Ayezun agent de change, et que personne ne sache que vous achetez, pas même le ministre du Trésor. C'est par l'ignorance où restera ce dernier que je jugerai si vous opérez bien (2). »

Les interventions devenaient superflues dans la période de cours élevés qui suivit le traité de Tilsit. Mais quand Napoléon rentra à Saint-Cloud le 14 août d808, après une tournée triomphale dans le sud-ouest, il trouva la Bourse bouleversée par une crise de spéculation, et surtout, quoi qu'on en dît, par le contre-coup de la capitulation de Dupont à Baylen (3) : la rente, qui avait oscillé depuis un an autour du cours de 90, avait perdu de 8 à 9 points en une quinzaine, et se maintenait difficilement à 80. L'empereur eût pris sans doute l'initia-

(1) Note pour Gaudin, 11 avril 1806 : Correspondance, 10.081.

(2) 27 janvier 1807 (do Varsovie) : Lettret inédites, éd. Locestre, 137.

(3) Les bulletins de police quotidiens affirment avec une insistance aircctée que le mal tient é. la spéculation, mais en même temps ils constatent l'influence des nouvelles d'Espagne sur les •ours (ÀF. IV, IKOS).

tive d'une énergique et coûteuse résistance, comme il l'avait fait en 4803 : au moment d'aller resserrera Erfurt son alliance avec le tsar et frapper ensuite un coup décisif en Espagne, une dépréciation si marquée du crédit public devait lui sembler particulièrement inopportune, offensante même. Mais les interventions officielles ou officieuses étaient tellement passées en pratique, que diverses propositions ou suggestions devancèrent la décision impériale; le 47 août, en annonçant que la rente était tombée au-dessous de 80 après la clôture, le bulletin de police insinuait qu'un léger secours donné aux haussiers suffirait à faire reconquérir le cours de 90 (1); le même jour, dans une note très pessimiste, qui faisait redouter « de grands désastres » pour la liquidation de la fin du mois, l'interprète le plus autorisé des gens d'affaires, c'est-à-dire le syndic des agents de change, Iloùard, indiquait comme remède non seulement des prêts consentis par la Banque sur dépôt de rentes, mais encore et surtout des achats pratiqués par la caisse d'amortissement (2).

Soit qu'il fût sollicité par des soucis plus pressants, soit qu'il désirât étudier la question à loisir, Napoléon tarda quelque peu à prendre un parti. Comme on le prévoyait, la liquidation fut pénible, et fit des victimes : le 7 septembre, on annonçait qu'un agent de change avait dû donner sa démission et que plusieurs de ses conTrères étaient menacés (3). Le lendemain, l'empereur se décidait à dicter une longue note, suivie d'un projet de convention entre le ministre du Trésor, le gouverneur de la Banque et le directeur de la caisse d'amortissement : ces deux derniers établissements, ainsi que la caisse de serti) AF. IV, 1503.

(2) Au ministre de l'intérieur, 17 août 1808 : F12, 171.

(3) Bulletin de police du 7 septembre 1808 : AF. IV, 1503.

vice du Trésor, devaient combiner leurs efforts et concentrer leurs ressources pour relever le cours de la rente au-dessus de 80; mais comme la crise était attribuée pour une bonne part aux exagérations des haussiers, dès que le cours dépasserait 83, les trois établissements associés, le consortium, comme on dit dans la langue financière d'à présent, devait non plus acheter, mais revendre « la quantité de 5 pour 100 nécessaire pour faire rentrer le cours dans sa limite ». Le consortium devait tout d'abord, et très ostensiblement, former un fonds de 60 millions, pour garantir les achats projetés : « La présence de ce capital, son action toujours immédiate, lorsque le cas le requerrait, mettrait enfin les opérations de la Bourse à l'abri de cette fluctuation des cours, qui est absurde et qui n'en est pas moins dangereuse pour les intérêts publics et privés (1). »

La direction de la campagne projetée revenait tout naturellement au ministre du Trésor, et Mollien allait avoir de nouveau à se lancer dans les interventions à la Bourse. Quand il reçut la confidence du projet, osa-t-il formuler des objections (2;? Ce qui est certain, c'est qu'avant la Bourse du 9 septembre il donna audience au syndic des agents de cbange et lui notifia l'intention du gouvernement de reconquérir au moins le cours de 80 (3). Au premier moment, le succès parut assuré, et cette seule déclaration provoqua une hausse de près de 2 francs. Mais les mauvaises nouvelles de l'armée de Junot servirent de prétexte à un retour ofTonsif des baissiers, et la lutte se poursuivit disputée, coûteuse, durant environ quatre mois.

Napoléon ne s'en désintéressa point; alors qu'il venait

(1) 8 septembre 1807 : Correspondance, 14305.

(f) Mémoires, t. Il, p. 266-2«8.

(8) Bulletin de policu du 'J septembre 1808 : AF. IV, liiOS.

de réinstaller son frère dans sa capitale et qu'il méditait d'écraser l'armée anglaise aventurée dans la péninsule, il écrivait, de son quartier général aux portes de Madrid : « Je vois avec plaisir que le cours des 5 pour 400 n'a pas été au-dessous de 80. Je ne regrette pas les 30 millions que vous y avez employés. Dût-il en coûter autant, je désire que vous teniez la main à ce que le cours soit maintenu... Chacun sera sûr de ce qu'il a dans sa poche, lorsqu'il ne craindra pas que les 5 pour 400 baissent au-dessous de 80... Je n'admets aucune excuse; que les 5 pour 400 ne tombent pas au-dessous de 80 francs (4)! »

Les instructions furent brusquement modifiées dès le lendemain du retour précipité de l'empereur à Paris, soit qu'il sût les baissiers définitivement découragés, soit qu'il voulût réserver toutes ses ressources pour la guerre imminente contre l'Autriche : « Monsieur MoUien, donnez des ordres pour que les achats de la caisse d'amortissement cessent, et laissez le cours des effets publics à lui-même. Aujourd'hui que les affaires d'Espagne sont à peu près terminées et que je suis arrivé à Paris, je n'attache plus aucune importance au cours des effets (2). »

MoUien ne pouvait songer à prendre au pied de la lettre cette dernière déclaration. Moins importantes, moins systématiquement orientées vers un but fixe, les interventions à la Bourse ne furent nullement supprimées. En avril 4809, la spéculation, exploitant les nouvelles d'Eckmiihl, avait en vingtjoursréalisé une hausse de plus de cinq points : tout en multipliant les formules laudatives (3), Mollien déclarait que le mouvement

(1) A Mollien (de Chainarlin), lo décembre 1808 : Letlres inédites, éd. Lecestro, 384.

(2) 24 janvier 1809 : Correspondance, 14734.

(3) « Culte hausse devrait n'être sans doute que l'elTet de la

était exagéré, qu'il risquait d'amener des désastres; il faisait faire en cachette une grosse vente, pour modérer les cours. Son ambition avait toujours été de donner à la caisse un rôle d'arbitre et de régularisateur. — Il résulte de sa correspondance que plusieurs fois encore Napoléon lui prescrivit formellement de soutenir les cours par des achats, notamment en mai et juillet 1811 (1).

En dehors de la rente, il se négociait à la Bourse d'autres « effets publics », moins répandus dans le public, et donnant lieu à des spéculations moins animées. Sous le Consulat, Mollien notait la prédilection des capitalistes sérieux pour les obligations à longterme, émises par les receveurs généraux et ayant pour gage les futures rentrées des contributions (:2). Beaucoup plus tard, en 1810, Napoléon, désireux d'accroître ses ressources en numéraire sans procéder à des emprunts proprement dits, et jaloux du succès des bons de l'Echiquier anglais, voulut augmenter sensiblement l'émission des bons de la caisse d'amortissement et en rendre la négociation plus active : « Monsieur le comte Mollien, les bons de la caisse d'amortissement ne sont pas connus sur la place, parce que la caisse de service les retire. Gela est contre mon intention. Je désire que, dans vos

rcconnaiesanco et de l'admiration publiques, et l'edot serait Tort encore au-de8.sou8 de sa cause... » (A Napoléon, 2 mai 1809 : AF. IV. 1087).

(1) Au mrnic. « mai et 3 juillet 18H : AK. IV, 1089 a.

(i) Cf. 8C8 bulletins quotidiens de Irimairo an X : AF. IV, 1073.

premiers paiements, vous en donniez, que vous en mettiez en circulation pour 8 à dO millions, et que vous les laissiez aller à leur sort(lj... Je veux accoutumer la place à connaître les bons et à en supporter, s'il le fallait, une trentaine de millions (2). » Le ministre fit des objections, moins nombreuses et moins pressantes qu'il ne l'a raconté postérieurement (3), puis il s'inclina, conformément à l'habitude. Sa correspondance de 1810 rend souvent compte de ses efforts pour habituer la clientèle de la Bourse à ce nouveau placement (4); afin de rendre les bons plus attrayants, il eut notamment l'idée de décider que lintérèt en serait payé semestriellement, comme la rente, et non plus tous les ans seulement. En juillet 18H, il avait enfin la joie d'annoncer que les bons s'étaient échangés au pair, c'est-à-dire sous déduction du simple escompte de 5 pour 100 (5). Il voulut aller plus loin au début de la guerre de Russie, et par l'intermédiaire des agents de change vendre directement les bons aux capitalistes en quête déplacements : la tentative échoua; il fallut recommencer à payer d'office en bons une partie des sommes dues aux fournisseurs (6). « Je continue », mandait le ministre au quartier général, « de faire paraître sur la place quelques bons de la caisse d'amortissement; je répète à Votre Majesté que je ne puis le faire qu'avec une grande réserve; je crois connaître assez la force de la place de Paris pour qu'il me soit permis de prévoir que sur les

(1) 25 janvier 1810 : Correspondance, 16170.

(2) 9 mai 1810 : Ibidem, 16448. (Le texte de cette lettre, reproduit d'après l'original communiqué par la veuve de MoUien, diffère de celui que donnent les Mémoires d'un minisire du Trésor.)

(3) Mémoires, t. II, p. 575-578.

(5) A Napoléon, 2 juillet 1811 : AF. IV. 1089 a.

(6) Au même, l*'- juin 1812 : AF. IV, 1089 b.

cent millions de bons que la caisse d'amortissement est autorisée à e'mettre, les portefeuilles particuliers des capitalistes de Paris n'en recueilleront pas 42 millions (1). »

Les actions de la Banque de France, dont le marché était en corrélation assez étroite avec celui de la rente, se rattachaient dans une certaine mesure aux effets publics. Il en était de même des actions des canaux du Loing et du Midi : mais comme cette valeur était peu répandue et peu maniable (la valeur de l'action dépassait il 000 francs), Mollien réussit mal à négocier une partie des titres dont la couronne était propriétaire (2).

La plupart des grosses affaires commerciales et industrielles appartenaient alors, sinon à un patron unique, du moins à une société en nom collectif. Lors mémo qu'on avait adopté la forme de société anonyme, les actions, réparties entre un petit groupe de parents ou d'amis, ne se négociaient pas publiquement. Si par hasard l'admission à la cote était demandée, il fallait triompher des scrupules qu'exposait naïvement, à propos des Fonderies de Vavctuse, une réponse d'ailleurs favorable de la chambre syndicale des agents de change : f D'abord il a été mis en question si un plus grand nombre d'effets sur la cote publique, en venant en concurrence avec les effets du gouvernement, pouvant détourner de ceux-ci la somme de capitaux qui y sont employés, il ne conviendrait pas, pour maintenir plus particulièrement en leur faveur la préférence, de ne point rendre par là de môme le prix des autres elVets solennel; mais en y réfléchissant, nous avons bientôt

(1) Ui juin 1812 : AK. IV. 4089 b.

(2) A Napol.on, iS novcmlirt! 1811 : AF. IV, 1089 «.

reconnu que les calculs du crédit public ne pouvaient point être établis sur un pareil fondement (4)... »

Quant aux valeurs étrangères, à peu près inconnues alors des capitalistes français, c'était à titre tout à fait exceptionnel qu'elles figuraient sur la cote de la Bourse. Après la proclamation du blocus continental, la chambre syndicale crut devoir biffer jusqu'à l'indication du change de Londres, pour mieux attester que tous les rapports d'affaires étaient théoriquement rompus avec l'Angleterre (2). Si Napoléon, tenté par un gros revenu de plus de 10 pour 100, se laissait aller, malgré ses antipathies politiques, à placer personnellement des capitaux dans un emprunt prussien (emprunt destiné principalement, par une piquante rencontre, à solder des indemnités dues à la France), c'était en s'entourant du plus profond mystère, et en prenant l'intermédiaire de banquiers hollandais (3); il eût trouvé fort mauvais que ses sujets suivissent son exemple et allassent confier leurs économies au vaincu mal résigné d'Iéna.

Pourtant, un emprunt étranger fut non seulement coté, mais émis à Paris, et cela en 1811, alors que le maître concentrait déjà les forces et les ressources de son empire en vue du duel gigantesque qui s'annonçait avec la Russie. Cette apparente anomalie s'explique,

(1) 3 juin 1807 : Ch. sijnd.

(2) 19 docombre ISOG : Ibidem.

(3) Cr. à ce sujet : 1» deux lettres de Napoléon à Mollion, des 3 et 15 mai 1810 {Lettres inédites, éd. Lecestie, 608 et 611); 2" plusieurs lettres de Mollien à Napoléon, de mai 1810 (AF. IV, 1088); 3» les Mémoires de Mollien (t. II, p. 572-573). L'empereur avait d'abord témoigné l'intention de placer dix millions en fonds prussiens; Mollien objecta que le secret serait presque impossible à garder, et il semble bien qu'on s'en tint à un million, échelonné en petites fractions.

quand on sait qu'il s'agissait précisément d'organiser et d'e'quiper l'avant-garde de la Grande- Armée (1).

Vers le milieu d'avril 4811, deux rapports distincts (2), l'un de Champagny, qui était littéralement à la veille d'être remplacé par Maret au ministère des relations extérieures, et l'autre de Mollien, exposèrent que le roi de Saxe, souverain du grand-duché de Varsovie, désirait « ouvrir » à Paris, par l'intermédiaire de la maison de banque Perregaux-Laffitte, un emprunt de 12 millions, portant 6 pour 100 d'intérêts et remboursable en douze années, avec des lots assez considérables. Malgré des conditions si attrayantes, Mollien pronostiquait que pour que l'emprunt fût placé en France, il lui faudrait l'appui manifeste, sinon officiel, du gouvernement impérial.

Mollien savait-il que Napoléon, désireux de voir son allié pousser plus activement ses préparatifs militaires, avait suggéré et presque imposé à la cour de Dresde le projet d'emprunt? En tout cas, la réponse qu'il reçut dès le lendemain dut l'éclairer à cet égard : « Je vous autorise à voir la maison Laffitte et à lui faire connaître que je protège cet emprunt, enfin à faire tout ce qui vous sera possible pour le faire réussir. Il me semble que, sans rien démasquer, il serait convenable de verser sans délai un million; vous en feriez l'avance, et vous vous concerteriez avec Laffitte pour faire croire que c'est lui qui a déjà rempli ce million... Laffitte peut de cela se faire du crédit, se donner de l'importance et en donner à la place (3). »

(1) Ici encore, il faut rapproclier les correspondances contemporaines du récit ultérieur do Mollien {Mémoires, t. III, p. 41-44). Par contre. le livre do M. André Bonnefons sur Frédéric-Auguste ilf Saxe est tnuct sur cet épisode.

(2) Le rapport de Cliainpagny est du 16 avril, et celui do Mollion du 19 avril (Al'\ IV, 1089 à).

(3) 20 avril 1811 : Correspondance, 17637.

En fin Gascon et en homme d'affaires consommé, Jacques Laffitte se fit prier : il sollicita notamment la permission d'imprimer et de distribuer dans sa clientèle la lettre d'autorisation de MoUien, qui établissait sinon la garantie, du moins le patronage du gouvernement français (1). De son côté, la Saxe montra un empressement très modéré : au milieu de mai, elle n'avait point encore fait parvenir sa demande officielle (2). De plus en plus impatient au contraire, Napoléon finit par prendre à lui seul la moitié des 12 millions de l'emprunt saxon. Mais comme il entendait bien se défaire sans perte de ce papier, sa préoccupation fut dès lors non seulement de faire coter la valeur à la Bourse, mais de susciter des transactions suffisamment actives. Mollien, à qui incombait la tâche, se heurta à plus d'une difficulté; le premier jour où il avait réussi à faire coter un cours, il avouait : « Il a fallu pour cet essai créer l'acheteur et le vendeur, et que cependant l'opération n'eût pas l'air d'une fiction, conséquemment qu'elle parût assez vraisemblable pour n'être pas examinée de trop près (3). » Il y eut par la suite des négociations plus sérieuses, mais l'emprunt saxon ne fut jamais en faveur chez les capitalistes, et la plus grosse partie en demeura en la possession du Trésor impérial.

Le très petit nombre des valeurs cotées, comme en général la fréquente atonie de la Bourse pendant cette période, s'explique par l'importance des placements immobiliers. L'énorme liquidation des biens nationaux se poursuivait, offrant aux capitalistes des occasions avantageuses. Beaucoup d'entre eux aussi, à la soUicita-

(1) MoUien à Napoléon, 18 mai 1811 : AF. IV, 1089 o.

(2) Napoléon à Maret, IS mai : Correspondance, 17722.

(3) A Napoléon^ 8 août 1811 : AF. IV» 108S a>

tion des notaires et agents d'affaires, consentaient des prêts hypothécaires, ou même commanditaient des maisons de prêtj qui leur servaient de gros inte'rets (1). Lors de la paix d'Amiens, les capitaux se détournèrent pour un temps « vers les achats à faire au dehors^ vers les spéculations maritimes, vers les manufactures (2) ». En effet, les placements industriels, qui alimentent aujourd'hui pour une si grande part l'activité de la Bourse, se faisaient presque totalement en dehors d'elle, comme il a été expliqué plus haut.

Quant à la petite et à la moyenne épargne, qui fournissent de notre temps un fort contingent de rentiers, elles se portaient en foule vers les tontines, qui étaient en possession de la vogue. Parmi ces combinaisons aléatoires devant profiter aux derniers survivants, il y en avait quelques-unes de sérieuses, comme la fameuse tontine Lafarge, dont notre génération a entrevu les heureux bénéficiaires : mais le plus grand nombre de celles qui se fondaient à grand renfort de réclame (3) étaient des entreprises maladroitement ou malhonnêtement gérées : « Les plus absurdes de ces combinaisons, » a écrit Mollien, « étaient celles qui trouvaient le plus de dupes; les plus innocentes étaient celles dans lesquelles les salaires des inventeurs n'absorbaient pas les fonds des intéressés (4). » Dès i804, la chambre de commerce de Paris donnait l'alarme : sur le rapport de Dupont de Nemours et de Delessert, elle émit un avis défavorable à l'autorisation d'une gigantesque société

(1) Rapport du prùft't de poiico, 2i prairial aa X (11 juin 1802) ; ÂuLAiU), l'aris sons le Consulat, t. III, p. 104.

(i) MolIicD, & Bonaparte, 4 brumaire an X (26 octobre 1801) ■ AF. IV, 1073.

(3) Cr notamment les journaux do l'an IX, où les annonces de tontines pullulent.

(4) Mémoiret, t. II, p. 602.

tontinière, dite des Trente mille: elle fit valoir qu'on abusait de ces associations, qui drainaient les petites économies en n'enrichissant en ge'néral que leurs promoteurs (1 ). Le mal persista néanmoins, et les catastrophes se multiplièrent. Mécontent de voir tant de personnes dupées et ruinées, mécontent aussi de voir une importante clientèle échapper ainsi aux fonds d'État, Napo léon en 1810 prescrivit à Mollien une étroite surveillance (2). Le lendemain, le ministre lui annonçait un nouveau désastre : la tontine des employés et artisans, composée surtout en fait de petits capitalistes, était volée d'un million par l'agent qui cumulait les deux emplois d'administrateur et de caissier, « fonctions », ne pouvait s'empêcher de remarquer doctoralement Mollien, « fonctions assurément bien inconciliables dans la saine théorie de la comptabilité (3). »

Enfin, les menées des gros spéculateurs étaient préjudiciables à la prospérité de la Bourse, soit qu'ils la désorganisassent parles soubresauts qu'ils faisaient subir aux cours, soit au contraire que leur exemple contagieux fit déserter aux capitalistes les opérations sur les elîets publics. « Les chefs de l'agiotage, » écrivait-on en 1806, « ont abandonné les rentes; ils les jugent trop élevées. Ils forment actuellement des spéculations sur les inscriptions bataves, sur les valèse (sic) d'Espagne, sur les eaux-de-vie de Bordeaux et de Barcelone et sur les cotons du Portugal (4) », toutes valeurs ou denrées qui ne se négociaient point à la Bourse. Les plus hardis combinaient les deux systèmes : vers la même époque,

(1) Choquet, la Chambre de commerce de Paris en l'an XI et l'an XII, p. 103.

(2) 24 juin 1810 : Lettres inédiles, éd. Lecestre, 635.

(3) A Napoléon, 25 juin 1810 : AF. IV, 1088.

(4) Bulletin de police du 5 juillet 1806 : AF. IV. 1497.

on racontait que lord Yarmouth, ce grand seigneur anglais que Fox avait autorisé à écouter officieusement les ouvertures de Talleyrand (i), spéculait sans vergogne, peut-être par un raffinement d'astuce, sur les espérances qu'avait suscitées sa propre mission; il annonçait l'intention d'acheter un million de rentes en une seule Bourse, et se rendait malaisément aux objections des agents de change qui lui faisaient échelonner l'opération; puis il combinait en même temps un accaparement d'eaux-de-vie qui devait, pour peu que la paix s'établît, lui rapporter « trois capitaux pour un » , comme écrivait Fouché scandalisé et tout ensemble émerveillé (2). Fin roué sous ses apparences de joueur acharné et d'éhonté viveur, le personnage était très capable de vouloir ainsi gagner du temps et propager des illusions dont son gouvernement profiterait : sa conduite montre du moins le genre et la variété des spéculations auxquelles s'adonnaient alors même les gens du monde.

A la Bourse comme ailleurs, les spéculateurs usaient le plus souvent du marché à terme ou marché à livrer, sauf, une fois l'échéance venue, à solder l'opération par le paiement de la différence entre le prix convenu et le cours du jour, différence qui constituait leur gain ou leur perte.

Jadis licites, les marchés à terme avaient été prohibés

(1) SoREL, l'Europe et la Révolution française, t. YII, p. 67 et s. (8) Ailditiona autographes do Fouché aux bulletins de police de» 10 et 80 juin 1806 : AF. IV, 1487.

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