‹ Paris sous Napoleon (volume 2)Chapitre 41 sur 54 · VI · texte numérisé non relu

VI

27i LA HOURSE

Cependant Fouche', qui gérait très activement l'intérim du ministère de l'intérieur pendant la maladie de Gretet, et qui le 13 juillet avait mandé les membres de la chambre syndicale pour leur reprocher les habitudes de jeu répandues dans leur corporation (1), Fouché avait envoyé au quartier général un rapport complet, qui, après un exposé sévère, concluait assez bénignement à l'acceptation de onze démissions d'agents. Au lieu de statuer, Napoléon dicta à Schœnbrûnn cette décision : t Renvoyé à M. l'archichancelier pour convoquer un conseil où seront appelés les ministres de l'intérieur, des finances, du Trésor, de la police, le préfet de police, les ministres d'État Regnaud et Defermon et les conseillers d'État Bérenger (2) et Jaubert (3). »

Ce conseil se réunit aux Tuileries le 5 septembre (4); il ne manquait que Cretet mourant, Bérenger et Jaubert. Après avoir entendu les rapports de Fouché et de Dubois, on résolut de provoquer la démission immédiate de onze agents; d'autres noms furent prononcés, sur lesquels il fut sursis à statuer. De plus, le conseil estima qu'il convenait de suspendre toute nomination d'agent jusqu'à ce que des lois et décrets, préparés par Fouché, eussent réglé la réduction du nombre des agents, le nouveau montant de leur cautionnement et l'éternelle question des marchés à terme (5).

L'empereur, mis au courant, trouva les sanctions proposées trop anodines : le décret qu'il signa à Schœnbriinn, le 45 septembre 1809, prononçait onze destitutions.

(1) BuUotin de police du 13 août 1809 : AF. IV, 1506.

(2) Dir(>ct(!ur de la caisse d'amortisseinont.

(3) Gouverneur de la Banque. — 25 août 1800 : AF. IV, plaq. 2984.

(4) Cf. io procùs-verbal : l''12, 973.

(5) Ou «ait i|M(' ces réroriuos n'alioulireot pas.

AGKNTS DE CHANGE 275

Les agents frappés crièrent à l'iniquité; au nom de la solidarité professionnelle, ils eurent le front de réclamer une indemnité à la chambre syndicale, qui pour le coup perdit patience, et écrivit à Montalivet, devenu ministre de l'intérieur : « Par leur légèreté et leur imprudence, ils ont déconsidéré la compagnie, et lui ont infligé des pertes sérieuses. Toute indemnité serait injuste et immorale (1). » Cette affaire laissa de longs et douloureux souvenirs; en 18H encore, la chambre syndicale exhortait des agents créanciers d'un de leurs anciens collègues à transiger, « pour éviter un procès désagréable en ce qu'il se rattacherait au sieur Reynier et renouvellerait un scandale que le comité doit chercher à éviter (2) » .

Quant à Reynier, il se posa d'emblée en martyr du patriotisme, et cette attitude lui réussit. On abandonna les poursuites judiciaires; il ne subit qu'une détention administrative de 60 jours, au bout de laquelle on le laissa publier et annoncer dans les journaux un mémoire apologétique, intitulé fièrement Principes qui ont dirigé les opérations de M. Reynier (3). Sa thèse était que les ennemis de l'État avaient voulu le punir « d'avoir suivi constamment l'étoile de la victoire » et d'être demeuré à la hausse entre Essling et Wagram : «... Je n'ai été connu dans cette grande capitale que par des opérations identifiées à la gloire de nos armées. Au commencement d'une campagne, à la veille d'une bataille, dans les circonstances mtlme où à la plus ferme confiance pouvaient se môler de justes inquiétudes, je n'ai jamais laissé apercevoir de l'hésitation, j'ai toujours porté en avant

(1) 27 février 1810 : Beuciju, l'Araire Reijnier, p. 21.

(2) 28 mai 1811 : C/t. si/nd.

(3) Un exemplaire de ce factum est aux Archives Nationales, dans la liasse F12, 973.

mon crédit et tous mes moyens pour raffermir la confiance, pour neutraliser et anéantir les combinaisons de ceux qui annonçaient si affirmativement des revers et des désastres et qui se mettaient en position d'en profiter. Ils m'ont toujours trouvé sur leurs pas, prêt à résister à tous leurs efforts (1). »

Ces sophismes étaient trop en harmonie avec les préjugés napoléoniens pour ne pas obtenir quelque succès. Reynier, laissé libre à Paris, affecta d'y porter la tête haute. En 1813, à l'occasion d'un procès civil, il protestait ironiquement ou cyniquement, dans une lettre au syndic des agents de change, de ses sentiments pour « une compagnie estimable avec laquelle j'eus tant de rapports (2). » Ce procès donna lieu à un incident significatif. Pour s'éclairer, la cour impériale de Paris avait ordonné l'apport au greffe du dossier de l'instruction commencée en 1809. Le préfet de police Pasquier, un ancien magistrat pourtant, réclama vivement; il allégua que l'affaire, intéressant le gouvernement en raison de l'énormité des rentes en jeu, avait été soustraite aux tribunaux pour recevoir une solution administrative, et que le dossier ne pouvait être mis à la disposition d'un corps judiciaire (3).

Il ne semble pas y avoir eu de corrélation directe entre l'affaire Reynier et un scandale moins retentissant, mais

(i) Principes..., p. 23. C'est, sur un viode plus pathétique, le prélude de la fameuse interpellation adressée par un boursier à M. Léon Say : « Figurez-vous, monsieur le ministre, cjue je suis depuis vingt ans à la hausse et qu'aucun gouvernement ne m'a encore décoré! »

(2) Lettre communiquée à la séance du 15 mars 1813 : Ch. iynd.

(3) Pasquier à Savary, 19 avril 1813 : Behoeh, l'Affaire Reynier, p. ÏÎ6-27.

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