COULISSIERS
peut-être plus pénible encore, qui se produisit au printemps de 18i0. Le 8 mars de cette année, Fouché annonçait qu'il courait des bruits fâcheux sur l'état des affaires du syndic en exercice (1). Le 14, en raison de l'absence constatée et prolongée du syndic, la chambre syndicale se résignait à envoyer deux de ses membres chez le juge de paix compétent, pour requérir « l'apposition des scellés et la revendication des registres, papiers et jetons appartenant à la compagnie des agents de change (2j » . Le 16, le tribunal de commerce déclarait la faillite ; le 8 avril, un décret daté de Gompiègne, et retardé par les fêtes du mariage impérial ('3), destituait de sa charge d'agent l'introuvable syndic. Ses collègues n'avaient pas attendu jusque-là pour le remplacer à leur iHe; le 29 mars, réunis en assemblée générale, ils avaient élu pour syndic l'un des plus honorables et des plus expérimentés d'entre eux, l'un des plus capables de faire oublier cette déplorable aventure, Péan de Saint-Gilles.
t Les abords du parquet, i écrivait Fouché à propos de l'affaire Reynier, « sont assiégés par une tourbe d'insectes sans nom, sans consistance, sans moyens, sans état, qui à la faveur des nouvelles fabriquées tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, commandent vingt achats et vingt ventes dans la même séance. Les agents de change se rendent garants de ces opérations, qui souvent
(1) Bulletin de police du 8 mars 1810 : AF. IV, 1508.
(2) Ch. synd.
(3) Cf. le rapport de Montalivet, 27 mars 1810 : AF. IV, plaq.
retombent à leur charge par la disparition des aventuriers qui les ont fait agir et en qui ils ont pris une confiance ridicule, fondée uniquement sur l'habitude qu'ils ont de leur voir fréquenter la Bourse (1). > C'étaient de dangereux clients, mais au demeurant des clients, que ces professionnels de l'agiotage, opérant au parquet par l'intermédiaire des agents. Ceux-ci réservaient leur défiance et leur animosité aux concurrents plus ou moins clandestins qui usurpaient sur leur monopole en s'entremettant dans la négociation des efi'ets publics et des valeurs mobilières.
La lutte des agents de change contre les coulissiers s'est poursuivie pendant tout le dix-neuvième siècle, avec des péripéties diverses, avec des alternatives de vivacité et d'accalmie. Sous Napoléon, le petit nombre des valeurs et le peu d'animation du marché ne pouvaient qu'encourager les agents à défendre jalousement leurs privilèges. Par un ressouvenir des scènes de la vie créole, racontées par tant de colons des tropiques, popularisées par Bernardin de Saint-Pierre, on appliquait couramment aux coulissiers le sobriquet de ?«arrons, qui avait désigné au dix-huitième siècle les esclaves nègres fugitifs, vivant en révolte contre la loi dans les parties inaccessibles de Saint-Domingue ou de l'Ile de France. Pourchasser les marrons, dénoncer le viarronnagc était alors un des principaux soucis des agents de change.
Pour assurer le triomphe de leurs revendications, les agents préféraient aux lenteurs d'une instance judiciaire le recours à l'action administrative, plus prompte, plus énergique, mieux en rapport avec les mœurs et les idées du temps. Dans l'été de 1801, à peine Dubois avait-il réglementé la Bourse que ses agents dispersaient « tous
(1) ilapport du * août 1809 : linKOBii, l'Affaire Ileynin; p. 16-17.