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merce, apporta dans l'industrie parisienne une perturbation moins immédiate et moins profonde. Si la chapellerie, après quelques mois de grande prospérité', se trouva réduite à une inaction presque complète (i), le bâtiment conservait à l'automne de 1803 une grande activité; les taillandiers, serruriers et forgerons devaient travailler une partie de la nuit pour suffire aux commandes; les filatures de laine^ de soie et de coton se maintenaient bien (2). « Richard-Lenoir, » écrivait le préfet au début de 1804, « occupe tous les ouvriers qui se présentent, et n'a point encore autant de bras qu'il en pourrait occuper s'il avait un plus grand local. H vient de faire une affaire de douze cents pièces pour un négociant de Lyon, et celui-ci ne quitte point la manufacture dans la crainte qu'un autre ne vienne enlever sa marchandise (3). » Des fabriques analogues, nouvellement établies dans les faubourgs Saint-Jacques et Saint- Marceau, voyaient de m(?me croître le chiffre de leurs affaires (4).
La proclamation de l'Empire et la perspective du sacre stimulèrent naturellement l'industrie de luxe. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'au printemps et à l'été de 1805, c'est-à-dire tandis que le commerce parisien se plaignait de Téloignement prolongé de la cour, les manufacturiers demeuraient contents dans l'ensemble : « Le nombre des fabriques de piqués, basins, calicots et mousselinettes augmente tous les jours dans Paris, et occupe une grande quantité de bras (5)... On
(1) Rapport du 26 messidor an XI (15 juillet 1803) : F7, 3831.
(2) Rapport du 28 brumaire an XII (20 novembre 1803) : F7,
(3) Rapport du 20 nivôse an XII (11 janvier 1804) : Ibidem.
(4) Rapi)(»rt.s de gcniiiiial-llDnal an .\I1 : Ibidem.
(5) Rapport du 7 llorcal un XIII (t9 avril 1804) : K7. 3833.
remarque que les travaux en construction de bâtiments sont très actifs et que tous les ouvriers qui y sont propres sont occupés (1).. Une très grande quantité de marchandises fabriquées à Paris, telles que basins, piqués l)lancs et imprimés, toiles peintes^ gazes unies et brochées en or et argent, bijouterie et tabletterie, ont été expédiées pour la foire de Beaucaire (2). » Cette prospérité se soutint jusqu'en 180G environ.
Sous le Directoire, un ministre capable de vues d'avenir quand la monomanie antireligieuse lui laissait quelque répit, François de NeufchAteau, avait eu l'idée d'organiser à Paris, pendant les cinq ou six jours complémentaires qui terminaient l'année républicaine, une exposition des produits de l'industrie française. Cette exhibition s'ouvrit à la fin de l'an VI (septembre 1798) au Champ-de-Mars, sous des arcades édifiées à cet effet. II y eut 140 exposants, ce qui était un chiffre inespéré dans les circonstances; sur le rapport de Chaptal, le jury décerna 12 prix et 19 mentions. François de Neufchâteau, satisfait du succès, donnait à entendre que désormais l'exposition aurait lieu tous les ans : mais à la fin de l'an VII, la situation extérieure et intérieure était trop critique pour qu'un gouvernement aux abois pût songer à convier les industriels à Paris (3).
(1) Bullotin de police du 9 floréal an XIII (29 avril 1805) : AF. IV,
(2) Rapport du préfet do police, 5 messidor an XIII (24 juin 1805) : F7, 3833.
(3) Alfred I'icauh, Rapport sur l'exposition de 1889, t. I, p. 19-22.
Chaptal avait trouvé l'initiative heureuse; devenu ministre de l'intérieur de Bonaparte, il la reprit dans des conditions singulièrement plus favorables. Sur son rapport, un arrêté consulaire du 13 ventôse an IX institua l'exposition annuelle à Paris des produits de l'industrie française pendant les jours complémentaires; il devait y avoir un jury d'admission dans chaque département et un jury général de récompense.
Stimulés par une circulaire ministérielle du 20 germinal, les préfets s'employèrent avec zèle à provoquer des adhésions. Si les peintres et les sculpteurs, guidés par des considérations d'amour-propre, refusèrent de prendre part cà une manifestation industrielle, 2i20 exposants envoyèrent leurs produits dans la cour du Louvre, où des portiques avaient été adossés aux façades. A côté de quelques articles bizarres ou même ridicules,, comme il s'en glisse toujours dans les exhibitions de ce genre, l'ensemble faisait honneur à notre industrie renaissante, et était de nature à ébranler chez les visiteurs le traditionnel préjugé de la supériorité des produits étrangers (i). Le cinquième jour complémentaire, Bonaparte, accompagné de ses deux collègues et de Chaptal, fit, non point une courte visite, mais une inspection approfondie, au cours de laquelle il questionna tous les exposants (2). Le succès fut si vif, qu'il fallut doubler la durée de l'exposition, et la laisser ouverte jusqu'au 5 vendémiaire an X (3).
Ce fut bien mieux encore à la fin de l'an X, grâce à la proclamation de la paix et à l'airermissement de la con-
(1) Cf. Décade, an X, t. I, p. 8-9, et Rovioo, Mémoires, t. I p. 441-442.
(2) Journal dut Vébalt, 3 von<lériiiairo an X.
(:}) Alfred PicAiu», Rapport sur l'Euposilion de 1S89, t. I, p. 27- 3J
fiance. Dans le même local, un jury à peu près identique, c'est-à-dire composé de très hautes personnalités industrielles et scientifiques, eut à juger les envois de 540 exposants, soit plus du double de l'année précédente; 38 médailles d'or furent décernées (1). Dans la foule des visiteurs, où se pressaient beaucoup d'étrangers, il n'y avait pas seulement des curieux, mais, ce qui était plus intéressant, des chalands. Quelques jours plus tard, Dubois constatait que la satisfaction était générale parmi les exposants : Richard et Lcnoir avaient à eux seuls reçu pour plus de 400000 francs de commandes, au vit dépit de leurs concurrents anglais; Conté, dont les crayons étaient alors une nouveauté, en avait vendu pour 25 000 francs au moins (2).
L'institution semblait fondée : pourtant, des observateurs judicieux estimaient qu'à la renouveler annuellement, on risquerait de lasser l'intérêt du pubUc comme la bonne volonté des exposants. La rupture de la paix d'Amiens vint d'ailleurs fournir mieux qu'un prétexte pour ajourner l'exposition de l'an XI : cet ajournement fut annoncé par une note au Moniteur du 43 floréal an XI.
Les projets de descente en Angleterre, le double couronnement de Notre-Dame et de Milan, la réouverture des hostilités sur le continent mirent successivement obstacle à la reprise d'une tradition si tôt interrompue. Ce fut seulement au retour de la campagne d'Austerlitz que Napoléon, par un décret du 45 février 1806, décida qu'une exposition de produits de l'industrie ferait partie des fêtes destinées à célébrer «; les triomphes de l'armée
(1) Alfred Picard, t. I, p. 31-33.
(2) Rapport du 5 vendémiaire an XI (27 septembre 1802) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. IH, p. 278.
française » . Un crédit de 60 000 francs était ouvert pour cette exposition, qui devait ôtre inaugurée le 25 mai, sur l'esplanade des Invalides, et être suivie d'une grande t foire nationale •» , ouverte à tous les objets de fabrication française.
A la demande de plusieurs exposants, qui trouvaient le délai de préparation trop court, l'ouverture fut reculée au 25 septembre, ce qui coïncidait à peu près avec les jours complémentaires de l'ancien calendrier républicain, mais ce qui se trouva aussi coïncider en 1806 avec les provocations prussiennes et le départ de Napoléon pour la campagne d'Iéna (1). Ce contre-temps n'empêcha point l'exposition de dépasser en éclat celle de 1803. Cette fois, c'est entre les envois de 1422 exposants qu'eut à se prononcer le jury présidé par Monge : il décerna 54 médailles d'or et 177 récompenses inférieures (2). L'affluence fut telle qu'il fallut prendre des mesures pour éviter les accidents ; on calculait que chaque jour, il défilait à l'exposition un dixième environ de la population totale de Paris (3).
Les exposants se flattaient de Tespoir irraisonné que le conflit armé serait conjuré ou retardé, et que l'empereur pourrait venir jeter un coup d'oeil sur leurs produits : mais la stratégie napoléonienne ne connaissait point de ces tâtonnements, et le jour de la clôture de l'exposition (19 octobre), le vainqueur d'Iéna hâtait sa marche foudroyante vers Berlin. C'est un rapport écrit, et un rapport très satisfaisant, que Champagny dut se rési-
(1) C'est prL'ci8(''niont le 2i) septembre, à quatre lieiires et demie du matin, que l'emporour (juitla Siiint-Cloud (ScriniiiiMANs, Itinéraire fivnérul de Ntipolèon, j). 19()).
(2) Alfred l'icAiin, Hupport sur l'exposition de 1889, t. I, p. 33-40.
(3) Cliampagny à Napoléon, 4 octobre 1806 : JAnnùâ, Histoire soeinlisle, t. VI, p. 297-298.
gner à lui envoyer ce jour-là même. L'affïuence » extraordinaire » du public ne s'était pas ralentie. Les gens compétents avaient surtout remarqué les progrès réalisés dans les machines à filer le coton, les aciers, les tulles, les cuirs; d'autre part, la bijouterie avait facilement maintenu son antique supériorité. * De l'avis de tous les connaisseurs, » concluait le ministre, « de l'aveu de tous les spectateurs (cela comprend tout Paris), de l'aveu m(?me des étrangers (et je compte lord Lauderdale (1) et les Anglais qui l'accompagnaient), cette exposition a été une très belle chose et doit être une chose très utile (2). » La môme admiration se nuançait ailleurs, et jusque dans certains cercles du monde officiel, d'une note déjà frondeuse et presque pacifiste, comme nous disons à présent : t Je trouve bien intéressante, » écrivait la femme d'un grand fonctionnaire, « cette réunion considérable des œuvres de nos meilleurs manufacturiers, artistes, inventeurs, fabricants, ces gens si laborieux, si industrieux, véritables bienfaiteurs de l'humanité, puisqu'ils donnent du pain à tant d'individus. En les voyant, on se sent le vif désir de les voir protégés, honorés, et qu'un gouvernement paisible et tutélaire succède à tant de gloire militaire (3). »
Ces réflexions passablement séditieuses furent-elles connues ou devinées en haut lieu, et le gouvernement voulut-il éviter d'en provoquer le renouvellement? Il tint plus probablement compte de la crise qui suivit l'établissement du blocus continental, et il craignit de
(1) Lord Lauderdale, adjoint depuis le début d'août à lord Yarluouth comino négociateur officieux, ne quitta Paris après rupture des pourparlers que le 0 octol)re (Sohel, l'Europe et la Révolution française, t. VII, p. 84-86 et 98).
(2) A Napoléon, 19 octobre 1806 : AF. IV, 1060.
(3) 28 septembre 1806 : Mnae de Geranuo, Lettres, p. 212.
constater ostensiblement un recul par rapport aux débuts du régime. Toujours est-il que quelques mois plus tard toutes les pompes de la rhétorique officielle furent employées à exalter l'exhibition des Invalides (i), mais que cette solennité, qu'on avait annoncé devoir être désormais triennale, ne se renouvela ni en 1809, ni même en 1810 ou 1811, au moment du plus vif éclat de la splendeur impériale. Les Parisiens ne revirent d'exposition industrielle qu'en 1819.
Napoléon, on l'a rappelé plus haut, prisait l'industrie à l'égal de Tagriculture, et la mettait très au-dessus du commerce. Mais habitué à calculer le rendement pratique de toutes choses, le grand autocrate estimait qu'il faut à l'industrie le stimulant de l'intérêt individuel, et que l'Etat est un mauvais industriel, môme quand les considérations artistiques sont en jeu. En 1808, un jour que la conversation était tombée sur les célèbres manufactures publiques, telles que Sèvres et les Gobelins, il s'en expliqua très franchement : « Henri IV a fondée dit-on, celles de Paris; je les conserverai, bien persuadé qu'entre les mains d'un bon fabricant qui les aurait créées pour en tirer profit, les résultats seraient incontestablement meilleurs... L'intérêt de ceux qui conduisent nos manu-
(1) Cf. V Exposé de la xiluation de l'Empire, présontt'i au Corps Lôgislalif le 'ii août 1807 par le niinistro do l'intéiii'ur, peuUHre dictù et certilinoincnt revu par l'oniporeur ; Correspondance de Napoléon, 13003. Le paraj^raplio cousacrô à l'exposition dtî 180(5 débute i)ar cette phrase sigiiilii-alivo : « 11 est nécessaire do le dire, les inanuiactures ne prusj)èrcnL véritableineiil que citez les nations où une sorte d'esprit public a'est établi en leur laveur. »
factures royales (sic) est de conserver leurs places. Tous leurs soins, tous leurs efforts ne tendent qu'à cela, et jamais vous ne les voyez entreprendre quelque chose au delà (1). » Il créa pourtant une école de mosaïque, dirigée par l'Italien Belloni, mais c'était pour acclimater en France un procédé qui, dans les débuts tout au moins, n'aurait pas été suffisamment rémunérateur pour un particulier.
Comme presque tous les gouvernements qui ont voulu doter rapidement leur pays d'une industrie florissante, Napoléon, abstraction faite même de la guerre commerciale contre l'Angleterre, se montra résolument, énergiquement protectionniste. Il multipliait à cet égard des déclarations non équivoques, dans les conseils d'administration dits « du commerce et des manufactures ». Quand, à partir de 4810, le comeil général des fabriques et manufactures se réunit régulièrement au ministère de l'intérieur, puis du commerce, ce fut surtout pour donner son avis sur des tarifs douaniers (2).
Une grande invention aurait pu être naturalisée française et parisienne sous le Consulat. C'est en effet le 9 août i803, après des retards occasionnés par la malveillance, qu'en face la pompe à feu de Chaillot, un bateau actionné par la machine à vapeur de Fulton remonta la Seine à l'allure « d'un piéton pressé (3) ». Le moyen s'offrait peut-<*'tre à Bonaparte d'opérer contre vents et marées le débarquement rêvé en Angleterre;
(1) Percier et FoNT.^iNE, Résidence» de souverains, p. 285.
(2) La première séance eut lieu le 24 août 1810: le vice-président, désigné pour trois mois par le ministix", fut d'abord Tcrnaux (cf. les procès-verbaux : F12, 194).
(3) Journal des Débats, 24 thermidor an XI.
cette intuition échappa à son génie comme à la frivolité de presque tous les contemporains.
Il est beaucoup plus naturel que le chef de l'État se soit désintéressé d'un assez grand nombre, de découvertes ou d'inventions subalternes, par où l'ingéniosité parisienne modifia ou perfectionna alors les conditions du vêtement, de l'éclairage ou de l'alimentation. C'est par exemple du début du Consulat que datent pour les hommes les chapeaux cylindriques, dont la vogue, fortement battue en brèche, résiste pourtant encore au bout de plus d'un siècle. C'est en l'an VIII que l'ingénieur Carcel prit un brevet pour substituer la lampe à mouvement d'horlogerie à celle qui portait le nom d'un autre inventeur, Quinquet (1). On doit rapporter à la même époque l'extension de la parfumerie (2) et la spécialisation de la confiserie, abandonnée jusqu'alors aux épiciers, limonadiers et pâtissiers (3). Dans la chocolaterie, où l'amande du cacao était auparavant piléc au mortier, les premières broyeuscs, encore mues à la main, firent leur apparition vers 1803 (4). C'est en 1809 enfin que furent tentés les premiers essais de fabrication de conserves alimentaires (5).
Ce qui intéressait, ce qui passionnait Napoléon, c'étaient les inventions susceptibles d'affranchir la France d'un tribut précédemment payé à l'étranger, à l'ennemi : dans cet ordre d'idées, il n'y avait point pour lui de minuties négligeables. Savary le connaissait bien, qui lui communiquait un échantillon d'étoffe teinte avec
(1) Staliitique de l'induslrie à Paris (onquôte do 1860), p. 4'
(2) Ibidem, p. fiU.
(3) Ihidnn, p. 29.
(4) Ibidem, p. 25. (li) Ihidnn. p. 31.
l'indigo d'un pastel sauvage, récolté dans les fossés de la citadelle de Strasbourg, et qui ajoutait gravement : « Ce coupon a subi quatorze lessives (1). » Mollien de m(lme était sûr d'être approuvé par le maître quand, à propos du développement brusque des manufactures de soude indigène, développement qui causait une perte de 50 pour 100 aux détenteurs de soude étrangère, il notait philosophiquement : « Cette perte, quels qu'en puissent être les effets pour quelques fortunes particulières, ne peut pas être considérée comme un malheur public (2). » Un des triomphateurs de l'exposition de 1806 fut Oberkampf, le filateur de Jouy-en-Josas, qui depuis 1801 s'appliquait à introduire en France l'impression sur étoffe et qui peut être considéré comme le créateur de cette industrie chez nous (3) : il ne reculait devant aucun sacrifice, et attacha pour quelque temps à ses fabriques, en qualité de dessinateur, un artiste de la valeur de Carie Vernet. Napoléon n'avait pas attendu les cris d'admiration des visiteurs de l'exposition ni le sullrage du jury pour encourager Oberkampf. Le 20 juin 1806, au cours d'un séjour à Saint-Cloud, il emmena Joséphine à Jouy, voulut tout examiner par lui-même et en se retirant remit à Oberkampf l'étoile de la Légion (4). C'était plus que le geste rituel par lequel le chef d'État clôt obligatoirement de nos jours toute visite artistique ou industrielle : en dehors des grands fonctionnaires, la Légion d'honneur ne rémunérait alors dans l'ordre civil que des services éminents, assimilables aux actions d'éclat du champ de bataille. En décorant Oberkampf de
(1) 13 septembre 1811 : AF. IV, 1062 (l'échantillon est encore joint à la lettre).
(2) A Napoléon, 9 janvier 1811 : AP. IV, 1089 a.
(3) Statistique de l'industrie à Pari$ (enquête de 1860), p. 376.
(4) MÉ.MiVAL, Mémoires, t. II, p. 54-55.
sa main, Napoléon voulait le récompenser d'avoir efficacement travaillé à assurer une victoire française.
Pour consolider cette victoire, l'empereur recourut à la prohibition des produits concurrents. Avant même l'établissement du blocus continental, le décret du 22 février 1806, acclamé parles représentants les mieux qualifiés de l'industrie française (1), interdit formellement l'introduction en France des tissus de coton fabriqués à l'étranger. Mais la matière première ellemême, le coton, demeurait un produit exotique, amené le plus souvent par des navires anglais; le gouvernement napoléonien r(îva plus tard de l'éliminer en lui suscitant des succédanés : « Trouver, » suggérait une note communiquée en 1810 par Montalivet au conseil général des fabriques et manufactures, « trouver une étoffe ou de soie, ou mélangée de soie et de lin, dont le prix ne soit pas beaucoup plus considérable que celui des étoffes de coton imprimées de la manufacture de Jouy, pour remplacer les étoffes de cette dernière espèce qui sont employées à l'ameublement dos appartements des officiers de la maison de l'empereur dans ses résidences (2). » Vers la m(^me époque, en proposant le programme d'un concours pour une machine à filer le lin, le ministre ajoutait prudemment : * On a évité d'y présenter ridée de prétendre écarter par la concurrence du lin la consommation du coton, ce qui aurait répandu l'alarme parmi les personnes qui se livrent ;i cette importante industrie. Il suffit que cet cllet résulte naturellement des succès que Ton pourra obtenir par la fila-
(1) Cf. l'adrcKse do. rcmorcicincnt du 28 ft'vrior 1800, 8if.çnr'e des ■ (ilours (xir) du départGnientdc la Seino ot environs », Henjanvin Dclc'sscrt et la Hocholoucauld-Liancourt on tôte : AK. IV, 1060.
(i) St'anco du 18 octobio 1810 : P12, 194 (le conseil proposa d'ouvrir un concours).
turc (lu lin (1). » C'était méconnaître la vigilance et la perspicacité des intérêts menacés. A la fin de cette année 1810, Napoléon, pour venir au secours de l'industrie lyonnaise, décida de lui faire une commande très importante, dont une partie serait réservée au gardemeuble de la couronne (2); en publiant sa résolution, il fit annoncer qu'il entendait désormais employer exclusivement les étoffes de soie pour l'ameublement des palais impériaux. 11 n'en fallut pas davantage pour semer l'émoi parmi les fllateurs et tisseurs de coton, qui remplissaient Paris de leurs doléances et se proclamaient abandonnés (3).
Encore plus que les tissus de coton, Napoléon aurait voulu pouvoir remplacer par un produit du sol européen le sucre de canne, auquel le blocus continental avait fait atteindre des prix exorbitants et qui était devenu une denrée de grand luxe (4). Gomme la glucose se retronve dans les éléments constitutifs de beaucoup de végétaux, très nombreuses furent les combinaisons proposées par les cbimistes ou simplement par des hommes à l'imagination fertile (5). On avait soin en haut lieu de ne pas les décourager; sans personnellement manifester une grande confiance dans le succès de certain sucre de varech (I), Montalivet disait obligeamment : « Cet envoi est une nouvelle preuve du zèle avec lequel on cherche sur tous les points de la France à seconder les vues de S. M. (6). »
(1) Rapport à Napoléon, 12 novembre 1810 : AF. IV, 1241.
(2) Séanco de conseil d'administralion du commerce et des manufactures, 24 décembre 1810 : AF. IV, 1242.
(3) MoUien à Napoléon, 1" février 1811 : AF. IV, 1089 a.
(4) Cf. Paris sous Napoléon, t. V, p. 341-342.
(5) Levasskur, Histoire des classes ouvrièret de 1789 à 1870, t. I, p. 475.
(6) Rapport du 5 novembre 1810 : AF. IV, 1241.
En 1810, on eut un moment l'illusion que le sucre de raisin pourrait entrer dans la consommation courante. Ce produit fut officiellement prôné et les ministres eurent ordre d'en usera leurs réceptions (1). Une Instruction sur la fabrication du sucre de raisin fut expédiée à toutes les sociétés d'agriculture (2); des primes furent promises par le décret du 22 août 1810. 3Iais il fallut bientôt reconnaître que le sucre tant vanté n'était qu'un sirop noirâtre, se prêtant mal à la cristallisation.
Cette déception fit tourner les essais et les recherches du côté du sucre de betterave, dont quelques échantillons avaient déjà été produits à Berlin en 1787. Dès la rupture du traité d'Amiens, le Premier Consul s'était préoccupé de cette solution : dans les cercles royalistes de 1803, on plaisantait agréablement de son insistance à questionner Cuvier et BerthoUet sur le sucre de betterave, et on s'accordait à y signaler l'indice d'un commencement de folie (3). Depuis lors, la question avait été abandonnée à l'initiative privée; mais en 1811, l'empereur la mita l'ordre du jour des conseils d'administration. Le 4 mars, il réclama un rapport indiquant « quelles sont les personnes qui se sont livrées à cette fabrication, quel est le nombre actuel des fabriques, quels en ont été les produits, et les encouragements qu'il conviendrait de donner aux fabricants (4) ». Quinze jours plus tard,
(1) Cf. une curieuse lettre de Montalivet à Napoléon, du 10 mars 1810, publiée daus le.s Annales révolutionnairet, 1908, p. 325 : « Votre Majesté me fait coiinaitie par son préfet du ])alais que les rafraicliisscments et les glaces qui demain seront olVcrts au ministère de l'intérieur doivent étro préparés au sirop de raisin... «
(2) Une circulaire do Monlalivet l'accompagnait, datée du 18 août 1810 (un e\omi)lairo de celte pièce imprimée est dans le carton AK. IV, 1241).
(8) Hemaci.e, Itelations secrètes tlis aycnls de Louis X 177/, p. 385-380.