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satisfait des renseignements recueillis, il commandait à la fois un rapport « d'apparat », comme il le qualifiait lui-m(lme, destiné au conseil d^État et au grand public, la mise à l'étude d'une « école de fabrication du sucre de betterave », enfin un projet de circulaire aux préfets « pour développer les intentions du gouvernement ». Napoléon ne dédaignait pas de donner le thème de cette exhortation, d'énoncer les arguments propres à stimuler le zèle des fonctionnaires et à séduire les agriculteurs : » Il (le ministre de l'intérieur) engagera les préfets à exciter les propriétaires à se livrer à cette culture, et il leur montrera, dans la quotité d'arpents désignés pour leur département, la tache qu'ils ont à remplir. Il fera sentir à ceux des départements où on cultivait du tabac ({ue cette culture peut être utilement remplacée par celle des betteraves. Il fera entendre, en général, que la culture des betteraves améliore les terres; que le résidu de la fabrication du sucre fournit une excellente nourriture pour les bestiaux (i)... »
Cette impériale publicité, secondée par la promesse d'avantages moins hypothétiques, tels que des primes, ne demeura point sans résultat, t Les essais, » écrivait Mollien, « se multiplient pour la fabrication du sucre de betterave : ils paraissent généralement heureux. C'est un bel encouragement pour eux que le prix actuel des sucres exotiques (2). » Dans le seul département de la Seine, s'il n'y avait en 4811 que 300 hectares ensemencés en betteraves, on comptait déjà quatre fabriques ou raffineries (3). L'une de ces raffineries, située à Passy, appartenait au banquier, philanthrope et industriel Benjamin Delessert, qui depuis dix années poursuivait des essais;
(1) Dictée du 18 mars 18H : Correspondance, 17485.
(2) A Napoléon, 8 avril 1811 : AF. lY, 1089 a.
(3) Etat oflicicl par déparlement : AF. IV, 1062.
c'est là que dans les tout derniers jours de 1811 on réussit enfin à obtenir une assez grande quantité de sucre de bonne qualité; il s'agissait vraiment d'une production industrielle, et non plus d'une expérience de laboratoire. Prévenu le 2 janvier 1812 par Chaptal, qui s'intéressait passionnément à la question, Napoléon voulut se rendre incontinent à Passy; Delessert, qu'on avait été avertir à son domicile personnel, eut quelque peine à obtenir que les chasseurs de l'escorte le laissassent pénétrer dans son usine; l'empereur, radieux, au milieu des acclamations des ouvriers, détacha sa propre décoration pour la lui remettre (1).
Si sincère que fût cet enthousiasme, Napoléon croyait, comme la plupart des contemporains, que le sucre de betterave n'aurait qu'un succès passager, et ne pourrait en temps de paix résister à la concurrence du sucre de canne. Il se préoccupait aussi (digne précurseur en cela des gouvernements du dix-neuvième siècle) du côté fiscal de la question, et des moyens de rendre la nouvelle invention fructueuse pour l'État. Dans une séance de conseil d'administration où un rapport de Montalivet, lu par Daru, avait révélé l'insuffisance du nombre des fabriques existantes (2), l'empereur envisagea, comme un moyen de tout concilier, l'établissement au profit de l'État du monopole de la raffinerie; ses arguments, tout de circonstance, et très dillerents de ceux que nos socialistes apportent à l'appui d'une thèse analogue, méritent d'être reproduits au moins en partie : « ... Le gouvernement seul... peut se livrer avec sécurité à une opération de cette nature. Comment un particulier exposerait-il des fonds considérables à une spécu-
(1) Moniteur, 3 janvier 1812: cf. Chaptal, Souvenirs, p. 119.
(2) 30 décembre 1811 : AK. IV, 1243.
lation qui peut être anéantie par un traité de commerce ou par un changement dans le tarif des douanes? Car il est prouvé que le sucre de betterave coûtera toujours le double ou le triple du prix primitif du sucre de canne. — D'un autre côté, si le sucre de betterave se vend comme le sucre de canne, n'est-ce pas un grand tort pour le Trésor, qui perd le droit d'entrée, et qui pourtant par ce droit d'entrée maintient la hausse du prix? Ainsi, d'un côté le peuple est obligé de payer le sucre cher, de l'autre le profit n'en est point au Trésor; ce qui est toujours contraire au principe que tous les sacrifices que supporte le peuple doivent être pour le Trésor. — Après avoir considéré cette mesure sous le point de vue des finances, il faut l'examiner sous le point de vue politique. La France pourra un jour vouloir revenir au sucre de canne; et alors n'aura- t-on pas donné lieu aux plaintes de ceux qui auront élevé des manufactures sur la parole du gouvernement? Au lieu (jue le gouvernement, ayant fait le sacrifice de quelques millions, en sera remboursé en peu d'années, et sera à même de calculer l'avantage du retour au système des colonies (1)... »
Huit jours plus tard, Napoléon précisait ses idées en même temps qu'il préparait la prochaine introduction du monopole. Pour le moment, tout fabricant de sucre de betterave devait prendre (et payer) une patente, lui garantissant que pendant quatre ans il serait exempt de droit et que d'autre part le sucre de canne serait prohibé comme marchandise anglaise (2). Mais ce ne serait là qu'un régime transitoire : « Tout se trouverait préparé pour la régie au bout de quatre ans, et le
(1) Dictée (lu 30 décembre 1811 : Coirespondaiice, 18 396.
(2) Cette prohibition était subordonnée à la mise en activité de cinq cents fabriques au mois d'octobre 1812.
gouvernement, laissant subsister le prix d'alors, aurait le bc^néfice à son profit. En supposant le sucre à quarante sous, ce serait, sur une consommation de 30 millions, un bénéfice de 60 millions (1). »
A l'expiration de l'échéance de quatre années qu'il fixait avec tant d'assurance, Napoléon était à Sainte- Hélène. Après sa chute, il devait s'engager entre le sucre de betterave et le sucre de canne une lutte épique, dont les péripéties ne rentrent point dans le cadre de ce récit.
Dès l'hiver de 180") à 4806, les manufactures et ateliers subirent le contre-coup de la crise qui avait si profondément ébranlé la Banque de France. Le d3 février 1806, Ghampagny consacrait un rapport aux f moyens de ranimer l'industrie à Paris » . rapport d'ailleurs optimiste, car il ne jugeait le malaise ni très durable ni anormal. D'après lui, les travaux du canal de rOurcq et des nouveaux ponts devaient suffire à occuper momentanément les ouvriers dans la détresse. Quant aux industriels, c'est tout au plus s'il conseillait quelques commandes directes de l'État aux carrossiers et aux ébénistes ; pour tirer d'allaire les autres, il suffirait de faire coïncider les fiHes projetées en l'honneur des vainqueurs d'Austerlitz avec une exposition, et de donner pour complément à l'exposition une grande foire, où seraient vendus tous les objets admis (2).
(1) Dlct^o du (i janvier 1812 : Correipondance, 18417. (i) AI'MV, 948.
On a vu plus haut que l'exposition eut lieu en effet à l'automne de 1806, et qu'elle réussit brillamment. Mais ce succès ne suffit point à contrebalancer pour l'industrie le re'sultat néfaste du blocus continental et de la prolongation de la guerre. Dans les derniers jours de 1806, lettres et rapports se succédèrent au quartier général de la Grande-Armée, attestant que la plupart des manufacturiers, faute de pouvoir vendre ce qu'ils avaient en magasin, faute aussi de commandes nouvelles, allaient être obligés de licencier tout ou partie de leurs ouvriers.
Le 4 janvier 1807, Napoléon, arrivé de la veille à Varsovie, écrivit à Cambacérès et à Ghampagnyque son intention était pendant tout le cours de l'année de disposer d'un demi-million par mois « pour faire travailler les manufactures (1) » : pour le détail de l'emploi, il enjoignait à Cambacérès de réunir un conseil d'administration, dont les délibérations lui seraient soumises (2).
Les lenteurs des communications, les péripéties de la campagne d'hiver empêchèrent l'empereur de reprendre l'examen de la question avant la fin de mars. Le 26, d'Osterode, il en entretint Cambacérès, à la fin d'une longue lettre où il invectivait Mme de Staël et réglait la défense des frontières (3); le 27, il revenait sur ce sujet avec Champagny (4). Le conseil d'administration, par imitation de ce que le souverain décidait pour les palais impériaux, avait proposé de consacrer la subvention mensuelle à meubler les préfectures, les évêchés, les
(1) En outre deu-v millions devaient être dépensés à Lyon pour ramcublement des palais impériaux, et un troisième million dépensé à Rouen et ailleurs avec la môme affectation : on devait commencer par meubler Compiôgne et Versailles.
(2) Correspondance, 11551 et 11552.
(3) Ibidem, 12176.
(4) Ibidem, 12196.
palais de justice. Le maiftre écarta dédaigneusement cette idée : « Votre conseil a donné un rapport si insignifiant qu'autant aurait valu ne pas le consulter. » Il substitua à ces commandes des prêts sur gages d'une nature spéciale, inventés et ainsi définis par lui : « C'està-dire que quand une manufacture ou une maison de commerce serait menacée d'une faillite^ on lui prêtera de l'argent sur moitié prix (i) de marchandises qui seraient mises en réserve dans un coin de ses magasins... Un prêt ainsi fait, je suppose qu'il me donne hypothèque. Si nos lois civiles ne me la donnaient pas, faites un décret qui me la donne. Dans des circonstances extraordinaires, il faut des mesures extraordinaires. La législation est pour les besoins de la vie... » Napoléon spécifiait que le commerce proprement dit devait être exclu de ce bienfait, réservé aux industriels dans l'intérêt de leurs ouvriers : « Mon but n'est pas d'empêcher tel négociant de faire banqueroute, les finances de l'État n'y suffiraient pas, mais d'empêcher telle manufacture de se fermer... Les comptes que vous me rendez doivent se réduire à cette formule : « J'ai prêté tant à telle manu- « facture qui a tant d'ouvriers, parce qu'elle allait être « sans travail ». La conséquence nécessaire de ce prêt doit être que la manufacture continuera à marcher. . . « Tel fut le principe d'un décret improvisé par ce génie encyclopédique et signé à Osterode le 27 mars d807, complété le \i mai par un second décret, daté celui-là de Finkenstein. La pensée primitive de l'empereur avait été de faire verser directement par le Trésor l'argent prêté : mais se ravisant, et estimant que « cela ne convenait ni à sa dignité ni à ses écritures », il confia ce
(1) Ou plutôt double prix, car il est expliqué à plusieurs reprises que le gage doit i-galer deux fois la valeur du pnH.
soin à la caisse d'amortissement, sauf à l'indemniser ensuite (1). Ce fut sans doute une erreur : le fonctionnaire qui avait remplacé Mollien à la tête de la caisse d'amortissement, Bérenger, esprit scrupuleux et vétilleux à l'excès, souleva dans la pratique tant de difficultés que beaucoup de prêts perdirent leur plus appréciable mérite, celui de la célérité (2).
C'est le 22 avril 1807 que Champagny rendit compte de la première série de prêts (3); en tête venait un grand fabricant de cristaux, dont les magasins étaient « encombrés par défaut de vente tant à l'intérieur qu'à l'étranger », et qui recevait 100 000 francs à titre d'avance, en consignant pour 150000 francs de marchandises. Depuis cette date jusqu'à la fin de juillet, il y eut en cinq séries 26 prêts consentis par le ministre de l'intérieur, dont 21 à des maisons parisiennes : une au moins de ces dernières était très connue, la fabrique de meubles Jacob.
Bien que Napoléon eût statué que les prêts pourraient (Hre consentis pendant tout le cours de l'année, il semble qu'on n'en accorda plus à partir du mois d'août 1807. La paix continentale, triomphalement signée à Tilsit, avait ramené la prospérité et tari les plaintes des industriels.
Les doléances recommencèrent vers la fin de 1810. Après avoir d'abord souffert du blocus continental, bon nombre d'industriels français, prenant à la lettre les déclamations gouvernementales, s'étaient imaginé qu'ils allaient désormais avoir le privilège de fournir l'Europe
(1> A Mollien, 28 mars 1807 : Correspondance, 12196.
(2) Cf. les lettres de Champagny à Napoléon, de mai à juillet 1807 : AF. IV, 1060.
(3) Ibidem; cf. Jaurès, Histoire socialiste, t. VI, p. 294.
entière, et avaient développé leur production sans mesure : ceci était surtout sensible pour les tissus de coton et les cuirs (1). D'autre part, la crise du crédit qui sévit en 1810 força tous les banquiers, ceux-là mêmes qui n'étaient pas immédiatement menacés, à révoquer ou à ne pas renouveler leurs avances; il en résulta des désastres^ non seulement dans la grande industrie, mais même parmi les petits ébénistes du faubourg Saint- Antoine, qui, gagnés eux aussi par la contagion de la surproduction, s'étaient mis à fabriquer au delà des commandes et des besoins réels, sauf à mettre leurs marchandises en gage chez un spéculateur (2).
D'après les observations des agents de Pasquier, les industries les plus atteintes dans les derniers jours de 1810 étaient l'orfèvrerie et la bijouterie (malgré l'approche du Premier de l'An), la ciselure, l'ébénisterie, l'horlogerie, la sellerie et la tabletterie (3). Les fdatures de coton, qui n'allaient pas tarder à souffrir, « s'arrachaient » encore les ouvriers. Quant aux fabriques de boutons de métal, leur succès européen tenait à une supercherie qui devait être souvent imitée par la suite : elles gravaient le mot London sur le revers des boutons, afin de faire croire qu'ils étaient d'origine anglaise; cet effronté mensonge ne faisait que trop de dupes, car il se trouvait en Allemagne de naïfs ou malicieux douaniers pour saisir les boutons par application du blocus continental (4).
Comme en 1807, Napoléon résolut de venir pécuniairement au secours des établissements qui périclitaient.
(1) TiiiEn.s, Histoire du Cousnial d de l'Kvipire, t. XIII, j). lC-17. (f) MoIIicn à Napoléon, 21 d.'cenibrc 1810 : AF. IV, 1088.
(3) Kxtruil d'un rapport du prùi'ct de police, Joint au bulletin de police du 27 décembre 1810 : AF. IV, ISlâ.
(4) Ibidem.
Mais cette fois la crise était en partie linancière, et tenait au resserrement du crédit : il pouvait donc être utile de soutenir des maisons de banque, afm de pre'venir des répercussions funestes à l'industrie. L'empereur le comprit, et inaugura môme par là ses interventions (1), en même temps que, sur le conseil de Ghaptal, il distri- ])uait quelques commandes entre les petits ébénistes du faubourg Saint-Antoine (2). Gomme Mollien l'écrivait plus lard, « un gouvernement ne s'impose pas une médiocre tâche lorsqu'il entreprend de faire des avances à des commerçants qui menacent de faire faillite (3) ». Les sollicitations ne tardèrent pas à affluer, émanant des commerçants et des industriels comme des banquiers. En février 1811, c'étaient les tanneurs et corroyeurs parisiens, pour qui commençait la période des embarras (4); vinrent ensuite les tilateurs de coton, chez lesquels la crise fut courte (5), mais aiguë, et qui absorbèrent à eux seuls les trois quarts des prêts consentis par le Trésor (6).
A la différence de ce qui s'était passé en 1807, ces prêts, faits par grosses sommes, souvent réitérés, atteignirent un total imposant : le contemporain le mieux informé par ses fonctions a parlé de 18 millions, dont la moitié restait encore à rembourser lors de l'abdication de Fontainebleau (7). On n'exigeait pas cette fois un nan-
(1) Cf. ses lettres à Mollien, des 8 et 9 décembre 1810 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 726 et 727.
(2) Chai'tal, Souvenirs, p. 284-286.
(3) Mémoires, t. II, p. 307.
(4) Mollien à Napoléon, 2 février 1811 : AF. IV. 1089 a.
(a) Le bulletin de police du 19 novembre 1811 annonçait la reprise do cette industrie (AF. IV, 1518); au contraire, la stagnation de l'orfèvrerie persistait à la fin de 1811 (rapport du préfet de police, 10 décembre 1811 : F7, 3835).
(6) Mollien à Napoléon, 14 avril 1811 : AF. IV, 1089 a.
(7) MoLLiE.\, Mémoires, t. III, p. 30.
tissement en marchandises, mais des garanties hypothécaires. Le ministère de l'intérieur, chargé de recevoir et de classer les demandes, faisait une enquête sur la solvabilité des solliciteurs, car la consigne était toujours de n'aider que ceux qui avaient quelque chance de se relever : mais plus d'une fois les renseignements se trouvèrent truqués, et on s'aperçut trop tard que derrière une façade qui faisait encore illusion se dissimulait une situation désespérée, ou du moins fort embarrassée.
C'était le cas des fameux établissements Richard- Lonoir, dont le chef, soit en raison du prestige attaché à son nom, soit parce qu'il menaçait de mettre sur le pavé ses ouvriers du faubourg Saint-Antoine, obtint de Napoléon un prcH total d\m miUion et demi (1). Sa première demande fut appuyée même par le vigilant gardien de la fortune publique : « Le sieur Richard, » écrivait Mollien, « va profiter du bienfait de Votre Majesté; je crois que ce bienfait ne sera ni mal placé ni compromis (2). » Au bout d'un mois à peine, le manufacturier implorait un second prêt d'un demi-million, en alléguant (ce qui pouvait être vrai), que la crise avait forcé ses banquiers à lui retirer le crédit; Pasquier annonçait d'un ton inquiet qu'il avait déjà fermé son atelier de Chantilly (3); Montalivet appuyait énergiquemcnt la demande : « Je prie Votre Majesté de daigner prononcer sur cette affaire, en se rappelant que le sieur Richard emploie 1 200 ouvriers, qu'il est dans une situation de fortune heureuse (4) et qu'il ne lui manque que de pou-
(1) C'est Ricliard-Lenoir (Jud Mollion désigne, sans lo nommer, dans un pussago de ses Mciiiuircs (l. III, p. -'1 ol s.), où il exagère BU propre perspicacité.
(2) A Napoléon, 2U décemljro 1810 : AK. IV, 1088.
(3) Hapjiort du 7 lévrier 1811 : F7, 383ii.
(4) Ricljard-Lenoir passait pour avoir fait une lorluuo de 12 à 14 uùUionH.
voir réaliser à temps une partie de son avoir (1). • Napoléon accéda encore^ et Richard se proclama sauvé (2). Un mois plus tard, nouvelle demande, suivie d'un nouveau prêt : tout en convenant qu'il avait exagéré sa production, Richard promettait, comme l'exigeait l'empereur, de ne renvoyer aucun ouvrier (3). A l'automne, profitant de la reprise générale des filatures de coton, il faisait d'importantes expéditions à Hambourg (4j. On approchait pourtant de la fin de Tannée sans qu'il eût rien remboursé des 1 500000 francs; aux réclamations du Trésor, il répondait par des lamentations. Désabusé et exaspéré, MoUien eût voulu qu'un inspecteur du ministère fût installé au siège social, avec la mission de prélever chaque jour au profit de l'État la moitié des recouvrements : « Quant aux plaintes que le sieur Richard élèvera peut-être jusqu'à Votre Majesté sur le déshonneur et la ruine dont la sévérité du Trésor le menace dans sa fortune, et dans son crédit, et dans ses vastes entreprises, elles seront appréciées par Votre Majesté comme le sieur Richard est apprécié lui-même parmi les véritables commerçants (5). » Napoléon pourtant se laissa toucher : la perspective de chômages dans la population ouvrière de Paris l'inquiétait toujours; il consentit des délais, qui ne sauvèrent pas Richard- Lenoir (6).
(1) A Napoléon. 4 février 1811 : AF. IV, 1062.
(2) Mollien au même, 5 février 1811 : AF. IV, 1089 a.
(3) Le même au même, 2 mars 1811 : Ibidem.
(4) Rapport du préfet de police, 18 novembre 1811 : F7, 3835.
(5) A Napoléon, U décembre 1811 : AF. IV, 1089 a.
(ti) La popularité poslhume de Richard-Lenoir, dont le nom a été donnù à un important boulevard de Paris, est un de ces illogismes comme il y en a tant en histoire : comme fertilité d'inveotioa et comme honorabilité professionnelle, il ne saurait être comparé à Oberkampf ni à Benjamin Delessert; disons incidemment que les Mémoires publié.s sous son nom sont apocryjihcs.
Il y eut des avances mieux placées. Sébastien Erard, le facteur de pianos et de harpes, protégé lors de ses débuts par Marie-Antoinette, n'en avait pas moins traversé la Révolution sans trop de difficulté. 11 s'était associé de bonne heure son frère Jean-Baptiste. Dès 1802, leur manufacture, auprès de laquelle ils avaient fixé leur hospitalière demeure, était une des curiosités de Paris (1); en 1808, à la demande du virtuose et compositeur Dussek, ils avaient créé un nouveau piano à queue. « Le plus grand établissement de facture d'instruments qu'il y ait eu en Europe, » pour parler comme Montalivet (2), était pourtant encombré au début de 1811; pour se donner le temps de trouver de nouveaux débouchés sans diminuer le nombre de leurs ouvriers, les Erard sollicitaient du Trésor un prêt de 400000 francs, qu'ils s'engageaient à rembourser en quatre ans. — Mollien se montra défavorable et disgracieux : comme Tun des deux frères, amateur de peinture, avait une collection, le ministre prétendit que les embarras de la maison avaient pour origine des spéculations sur les tableaux, « spéculations qui devaient assurément ôtre très étrangères à des facteurs d'instruments de musique » (3). Revenant à la charge, il énonça une de ces grossières erreurs de pronostic dont ne se gardent pas toujours les hommes politiques les plus avisés ni les plus savants économistes; il entreprit de prouver que les affaires des Erard devaient fatalement décliner, parce que leur industrie était en soi sans avenir : «... Le piano est un meuble qui ne se renouvelle pas, qui passe des mères aux filles {A). » — Nupo-
(1) ReiCHAniiT, Un hiver à Paris sout le Consulat, p. 56-59.
(2) A Napoléon, 14 janvier 1811 : AF. IV, 1002.
(3) A Napoléon. 17 janvier 1811 : AF. IV, 1089 a.
(4) Noie non autographe, mais signée de Mollien, 19 janvier 1811 : Ibidem.
léon eut l'esprit de passer outre aux objections de son ministre : il contribua ainsi à assurer le développement d'une des plus célèbres et des plus prospères industries parisiennes du dix-neuvième siècle.
Le prêt assurément le plus important, peut-être le plus efficace, fut accordé à une maison qui, sous la raison sociale Gros-Davilliers, faisait à la fois de la banque, du commerce et de l'industrie. Cette maison, une des plus honorablement connues de la capitale, avait sollicité et obtenu sans difficulté, en janvier 1811, un prêt de 800 000 francs. Au début de février, elle fit connaître à Mollien que pour éviter une suspension de paiements, il lui faudrait encore 1 200000 francs, soit deux millions au total (1). Le contre-coup d'une catastrophe apparaissait si redoutable, que Napoléon acquiesça, en spécifiant que le remboursement se ferait par mensualités de 100000 francs à partir de septembre 1811 (2). Les cinq chefs de la maison (3) exprimèrent leur gratitude en termes très simples pour l'époque et d'autant plus touchants (4). Mais un mois ne s'était pas écoulé qu'ils formulaient une nouvelle demande, montant à trois millions et demi (5). Sans se laisser rebuter, l'empereur, convaincu que le salut de cette maison importait à la sécurité de la place, consentit encore une si énorme
(1) Mollien à Napoléon, S février 1811 : AF. IV, 1089 a.
(2) Décision du 8 février 1811 : Correspondance. 17.339.
(3) Gros, Davilliers l'aîné. Roman, Gros fils aîné, Odier.
(4) « ... De tous les biens le plus précieux au monde, l'honneur, nous est conservé par la haute munificence et l'inelfable bonté de Votre Majesté. Toute notre vie. Sire, celle de nos enfants et de la nombreuse famille de nos ouvriers sera consacrée à bénir les jours précieux de Votre Majesté, à La chérir comme leur père et leur sauveur. Ils sauront tous et n'oublieront jamais le bienfait dont Votre Majesté vient de les combler. » (9 février 1811 : AF. IV, 1089 a).
(5) Mollien à NapoiéoD, 28 février 1811 : Ibidem.
avance, et se dispensa môme d'exiger aucune garantie spéciale. Cette générosité était un acte de haute politique : la nouvelle en tomba au milieu d'une assemblée de notables banquiers, réunis chez Davilliers pour venir en aide à « cet intéressant manufacturier, » comme écrivaient les employés de Savary; ils avaient en quelques minutes souscrit près de deux millions. La décision impériale provoqua leur enthousiasme, et le cours de la rente en fut incontinent raffermi (1). Au commencement de l'année suivante, MoUien, qui n'avait pas encouragé la munificence impériale, avait la franchise d'écrire : t Parmi les maisons de commerce secourues par Votre Majesté, la maison Gros-Davilliers est celle qui remplit avec le plus de fidélité ses engagements ; elle en devance l'échéance (2). »
Si la crise en effet laissa des traces douloureuses, elle s'atténua à partir de 1812, et il n'y eut plus dès lors que des désastres isolés. Au début d'octobre 1813, une banque fort connue, \aiCaisse de Jabach, suspendit ses paiements, entraînant dans son désastre plusieurs manufactures qu'elle commanditait, dont trois au faubourg Saint- Antoine, occupant plus de GOO ouvriers. Pour prévenir la faillite, le directeur des manufactures sollicitait pendant six mois un secours mensuel de 60000 francs (3). Mais on était à la veille de Leipzig, et le Trésor épuisé ne pouvait renouveler les prodigalités des années de splendeur du Grand Empire.
(1) Bulletin de police du 4 mars 1811 : AF. IV, 1514.
(2) Mollien à Napoléon, 8 janvier 1812 (ot non 181/, comme Moilicn a dati) par distraction) : AF. IV, 108i) b.
(3) Pas(]uier à Sussy (depuis rin.slilutioQ du ministôro du commerce, c'était naturellement ce dùpartemont ()ui était cliargi' d'examiner les demandes de prêts formulcos par les comiucr(;unts et manufacturiers), 4 octobro 1813 : F12, 791.