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CHAPITRE VII

I. Le rôgime napoléonien et les ouvriers. — II. Le mouvement corporatif : le compagnonnage. — III. Grèves et coalitions. — IV. Prétentions des ouvriers employés aux travaux publics.

Un historien socialiste constate avec regret qu'à l'avènement de Bonaparte « l'homme du peuple est devenu chauvin (1) ». Chauvin, l'ouvrier de Paris, n'avait pas cessé de l'ôtre pendant tout le cours de la Révolution, et c'était le patriotisme qui avait servi de prétexte aux plus ahominables violences, comme il suscita les manifestations naïvement enthousiastes à l'arrivée du courrier de Marengo (2). Un sentiment plus nouveau, et qui devait persister pendant toute la durée de la période napoléonienne, était l'indiflérence à l'égard des questions purement politiques, indilîérence faite de désillusion; le « prolétariat », comme on dit à présent, s'apercevant que durant dix années il avait servi d'instrument aux ambitions des meneurs bourgeois, se dé-

(1) JAunÈs, Histoire iocialisle, t. YI, p. 11 (la première partie de ce volume a été rédigée par M. Paul Brousse).

(2) Paris sous Napoléon, t. I, p. 92-94.

sintéressait de tout ce qui n'avait pas un rapport direct avec son travail et son salaire. « Cette classe ne s'occupe plus du tout de politique (1), » e'crivait le préfet de police à l'automne de 1804. La guerre m(5me, quand elle ne réduisait pas les travailleurs au chômage, exaltait leur patriotisme sans les inquiéter sérieusement; c'est ce que, quelques jours avant Austerlitz, expliquait avec une nuance de dédain un entrefilet officieux dans un journal : « Les ouvriers, occupés, bien payés, ne savent de la guerre que nos victoires, et parlent de la paix sans en sentir le besoin (2). »

Il faut noter aussi que seuls avec les très petits commerçants et un certain nombre de fonctionnaires, les ouvriers constituaient dans la population parisienne l'élément vraiment i bonapartiste ». Ils avaient transporté au Consul, puis à l'empereur, ce loyalisme attendri, cette confiance ingénue, ce culte que toutes les classes de la vieille France avaient longtemps voué au roi. Us le considéraient comme le grand redresseur de torts; une mesure dont ils avaient à se plaindre leur semblait toujours prise en dehors et à l'insu du chef de l'État. Napoléon connaissait et encourageait cet état d'esprit : « Il faut tenir la main, » écrivait-il à Fouché entre Essling et Wagram, « à ce qu'il ne soit fait aucune innovation pour les ouvriers pendant que je suis absent de Paris, et qu'on leur laisse leurs usages et habitudes. Ces gens s'imaginent qu'on veut les traiter défavorablement parce (jue je n'y suis pas et qu'ils ne peuvent pas réclamer; de là le sentiment qu'on leur fait une injustice (3). » Parmi les hommes du peuple, Napoléon

(1) Rapport du 1" vendémiairo an XIII (23 septembre 1804) : F7. 3833.

(2) Journal de l'Empire, l»' frimaire an XIV.

(3) 15 juin 1809 (de SchœQbrunn) : Correspondance, 153S0.

n'avait en réalité d'afrection que pour ses soldats : c'était plutôt un sentiment de défiance qu'il éprouvait envers les ouvriers des grandes villes, et de Paris en particulier; mais il jugeait indispensable de les ménager tout en les disciplinant.

Quant aux bourgeois de tout ordre parmi lesquels se recrutait l'administration napoléonienne, à de très rares exceptions près, ils ne savaient ni aimer ni estimer l'ouvrier. Un document topique à cet égard est un rapport sur la condition morale des travailleurs parisiens des divers corps d'état, présenté le 1" mars 1807 par un des principaux fonctionnaires de la préfecture de police (i). L'auteur, bien renseigné, a mis curieusement en relief les différences de tempérament qui caractérisaient les ouvriers de tel ou tel métier; sa rhétorique compassée n'a point négligé de signaler certaines sujétions matérielles, qui, alors comme un siècle plus tard, créaient une existence antihygiénique et antisociale à telle ou telle catégorie de travailleurs (2); il a noté, comme c'était son droit et son devoir, les misères morales, habitudes d'ivrognerie et d'improbité, mœurs dissolues ou mtîme infâmes. Ce ne sont point ces constatations en elles-mêmes qui sont choquantes, mais le ton d'animosité, de dénigrement, de supériorité dédaigneuse sur lequel elles sont présentées : il est impossible d'y trouver trace, je ne dis pas de charité chrétienne ni de philanthropie philosophique, mais m(5me de celte bienveillance autoritaire qui avait si longtemps

(1) Co document a été publié par M. Henri Turot (Jaurès, histoire sucialiste, t. VI, p. 5i4 et s.).

(2) « Les garçons boulangers, par la nature même de leur travail, sont une espèce de troglodytes ; ils dorment le jour, travaillent la nuit et, par lu, sont pour ainsi dire séquestrés de la société. »

été la règle des rapports des grands avec les petits.

Par goût général de réglementation, par horreur du désordre et de l'anarchie, l'administration napoléonienne devait être tentée de soumettre la population ouvrière, plus facilement remuante, à une discipline particulièrement rigoureuse. Le prélude fut une ordonnance de Dubois (23 ventôse an XI), qui imposait le livret aux garçons boulangers de Paris et des environs, et leur interdisait de quitter leur four sans avoir prévenu cinq jours d'avance (4) : ici du moins, on pouvait invoquer un intérêt primordial de ravitaillement public. Mais un mois plus tard, la loi du 22 germinal an XI, qui autorisait la création de chambres consultatives des manufactures, et qui renouvelait les prohibitions portées naguères par la Constituante et la Convention contre les coalitions ouvrières, la loi du 22 germinal an XI posait le principe général de l'obligation du livret pour Tuniversalité de la classe ouvrière. L'arrêté consulaire du 9 frimaire an XII régla les détails de celte obligation : désormais, tout ouvrier devait se pourvoir d'un livret, délivré et visé par la police ; le patron pouvait exiger la remise du livret, et ne le restituer qu'après que l'ouvrier avait remboursé ses avances ou rempli son engagement écrit; l'ouvrier qui se déplaçait sans livret s'exposait à être arrêté et traité comme vagabond.

Ce régime, plus sévère et surtout plus strictement appliqué que celui qui avait existé avant la Révolution, établissait, sinon, comme on l'a écrit avec une évidente exagération, « la mise en carte des travailleurs français (2) », du moins une très étroite sujétion pur rap-

(1) Parii $nm Napoléon, t. V, p. 185.

(2) JAuiti-':s, Ilisloiir sacidlitle, t. VI, p. ii2 (le chapitre ot le mol sont du M. Paul Brousso).

port à la police et au patronat. Diverses prescriptions vinrent en accentuer la rigueur, notamment à Paris : ainsi, au début de septembre 1806, sous couleur de remettre en activité « les anciens règlements relatifs aux garçons perruquiers et coiffeurs de femmes », Dubois interdit à ces derniers, comme aux garçons boulangers, de partir sans un préavis de cinq jours; il leur était également défendu d'ouvrir une boutique pour leur compte à côté ou à proximité de celle de leur ancien patron (1). D'autre part, Dubois étendit de son autorité privée l'obligation du livret à un certain nombre d'emplois qui étaient en réalité commerciaux, et non industriels (2). On sait que sur son initiative, appuyée par les instances de son futur successeur Pasquier, le décret du 3 octobre 4810 imposa le livret aux domestiques parisiens : mais ici, la force d'inertie des employeurs annihila les prescriptions administratives (3).

Le premier préfet de police alla plus loin encore dans la voie de la réglementation : son ordonnance du 26 septembre 1806 uniformisa la durée du travail, non seulement pour les ouvriers employés aux travaux publics (lesquels d'ailleurs, comme il sera dit plus loin, ripostèrent par l'abandon immédiat des chantiers), mais pour ceux de l'industrie privée (4). Pour les ouvriers du bi\timent, la durée fixée était de six heures du matin à sept heures du soir en été, de sept heures t au jour défaillant » en hiver; pour les menuisiers, en toute saison de six heures à huit en boutique et à sept en ville (avec

(1) Journal de l'Empire, 7 septembre 1806.

(2) Des Cillbuls, Histoire de l'adminittration parisienne, t. I, p. 169.

(3) Paris sous Napoléon, t. III, p. 250-253.

(4) Jaurès, Histoire tocialisle, t. VI, p. 551,

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deux pauses d'une heure chacune); pour les serruriers, de six heures à huit, et ainsi de suite. La moyenne atteignait ou dépassait douze heures par jour, repas compris. Il faut dire qu'à cette époque les administrateurs et les bureaucrates eux-mêmes donnaient l'exemple d'un labeur soutenu (1). Il faut dire aussi que l'ordonnance de Dubois souleva de vives protestations, ne fut point strictement appliquée, et qu'après avoir songé à en renforcer les dispositions par un décret, Napoléon prit le parti d'un ajournement indéfini : il renonça également à régler, comme il en avait eu la velléité, le taux des salaires (2). La réglementation qui vient d'être résumée procédait évidemment d'un sentiment de défiance autant que d'une manie de caporalisme : on pensait que, pour soustraire les ouvriers aux tentations de mutinerie ou de désordre, il fallait faire peser sur eux une discipline de fer. L'intention était également manifeste, de favoriser les intérêts des patrons. Mais le gouvernement napoléonien était trop prudent, trop respectueux malgré tout du principe moderne de l'égalité devant la loi, pour aller jusqu'au bout dans cette voie. Quand les maîtres papetiers de la région parisienne, pour couper court aux réclamations de leurs ouvriers, sollicitèrent la fixation administrative d'un maximum de salaire, Cretet, alors ministre de l'intérieur, les éconduisit en termes maussades et presque comminatoires (3). Quand un faiseur d'afl'aircs sollicita moyennant finances la concession du « roulage

(1) « Je répondis à l'amiral (Latouche-Tréville, qui lui proposait le secrétariat génùral du ministùro do la marine) qu'il pouvait compter de ma part sur dix-huit heures de travail sur vingtquatre. » (NoRViNs, Mémorial, t. III, p. 92).

(2) Nous reviendrons à la On du jjrÙBont clinj»itro sur cet éj)!sode peu connu.

(3) LuvAssKun, Histoire des classes ouvrières de 1789 à 1870, t. I, p. 383-384.

intérieur » dans l'enceinte de Paris, le préfet de police Dubois, en alléguant les précédents de l'ancien régime, n'hésita pas à donner un avis défavorable, pour prévenir les réclamations et peut-être les voies de fait des commissionnaires dépossédés (1).

Vers le milieu de la période napoléonienne, on comptait à Paris de 70000 à 90000 ouvriers (2). La maind'œuvre avait renchéri pendant la Révolution, et on disait que la prétention commune était de gagner le double des salaires de 4790, ce qui décourageait certains entrepreneurs (3). Vers 1807, les salaires de 7 francs étaient tout à fait exceptionnels, et se rencontraient plutôt dans la serrurerie que dans l'orfèvrerie; les « bons » salaires s'étageaient de 3 à 5 francs; il y en avait peu qui descendissent au-dessous de 2 francs (4). Ceci bien entendu ne s'applique qu'aux salaires masculins : les ouvrières, celles de la couture en particulier, étaient déjà victimes de cet avilissement des gains qui est un des plus douloureux problèmes de notre civilisation contemporaine : « La meilleure couturière gagne à peine quinze sous par jour, et n'a pas d'ouvrage toute l'année. Ce n'est que lorsqu'elle ne peut plus manger, étant honnête, qu'elle devient fille pour échapper aux horreurs de la misère (5). » A part quelques détails de

(i) Bulletin de police du 22 septembre 1807 : AF. IV, 1501.

(2) Un rapport do Cliampagny, do lévrier 1806, indique un nombre moyen de 72 000 à 75 000 (AF. IV. 942); d'auUe part, le rapport de la préfecture de police du !•• mars 1807, publié par M. Turot, donne le total, suspect par sa précision même, de 90.936.

(3) Rapport du préfet de police, 23 ventôse an IX (14 mars 1801) : AuLARi), Paris sons le Consulat, t. III, p. 207.

(4) Levasseuk, Histoire des classes ouvrière* de 1789 à 1870, t. I, p. 501-502 et notes.

(5) Henhion, Encore un tableau de Paris, p. 131.

style, ces lignes, écrites en i799, pourraient tout aussi bien être attribuées à un économiste de 1909.

En principe, les salaires s'acquittaient par semaine (et par mois dans quelques industries). Les ouvriers se plaignaient parfois de n'être pas rétribués exactement, et de toucher seulement des acomptes : sans disconvenir du fait, les patrons alléguaient qu'eux-mêmes avaient grand'peine à se faire payer exactement par leurs clients (1).

Après la proclamation du Concordat, l'usage se rétablit dans beaucoup d'industries de chômer le dimanche : mais comme il n'y avait pas à cet égard d'obligation légale ni même administrative, on sacrifiait facilement le repos dominical en cas de presse (2). Les survivants du jacobinime antireligieux notaient ironiquement que depuis le rétablissement du culte et de la semaine chrétienne, sinon encore du calendrier grégorien, le chômage du dimanche était moins assidûment pratiqué dans la population ouvrière que celui du lundi (3). C'était ce dernier jour en effet que choisissaient les ouvriers peu rangés pour se livrer aux plaisirs bruyants, et dépenser dans les cabarets une bonne partie de leur paye hebdomadaire : l'expression « faire le lundi » était déjii classique pour eux (4).

A côté de ces chômages spontanés, fruit de l'imprévoyance, de la paresse et de l'amour du plaisir, il y avait de temps à autre des chômages imposés, qui résul-

(1) Rapport du préfet do police, d2 vcndéniiairo an XI (4 octobre 1802) : Aoi.ARi), Paris sous le Consulat, t. III. p. 295.

(2) Rapport du môme, IS thermidor an X (31 juillet !80:à) : Ibidem, t. m, j). 183.

(3) Di'cade. an XI, t. IV, p. 300-305.

(4) Rapports du préfet de police, 3 pluviAse an XII et i" prairial an XIII (24 janvier 180i et 21 luai I80h) : F7, 3832 et 3833.

taient du ralentissement des affaires. L'administration napole'onienne s'employa activement à prévenir et à pallier ce fle'au.

Un ancien ministre, qui n'a jamais pardonné à Napoléon de l'avoir disgracié à la suite d'une rivalité galante, a prétendu que l'empereur lui avait dit, au cours d'une crise qui réduisait à l'inactivité le faubourg Saint-Antoine : « L'ouvrier manque de travail; il est alors à la merci de tous les intrigants; on peut le soulever : je crains ces insurrections fondées sur un manque de pain; je craindrais moins une bataille contre 200000 hommes (i). » Rapporté sans bienveillance et peut-être amplifié, le propos doit (Hre exact au fond : c'était en effet une des préoccupations dominantes de Napoléon, d'assurer à la population ouvrière de sa capitale du travail abondant en m(îme temps que du pain à des prix constamment abordables (2).

Pendant le premier hiver du Consulat, on essaya d'un système qui pourrait se comparer aux trop fameux ateliers nationaux de 1848 (3). Un arrtHé consulaire du d8 nivôse an VIII décida que durant les deux mois de pluviôse et ventôse le ministre de l'intérieur emploierait ;{ 000 ouvriers parisiens « à des travaux pubUcs » , sans autre spécification. La dépense, évaluée à 72 000 francs par décade, devait ôtre supportée pour 10 000 francs par la préfecture de police, pour 25 000 par l'octroi de Paris et pour 37 000 par le ministère des finances. Bien que des plaintes fussent formulées sur la distribution

(1) CiiAPTAL, Souvenirs, p. £84-285. Cf. le téinoignase plus iinparlial «le l'asquier : « Ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était la misère famélique qui pousse aux séditions. » (Mémoires, t. H, p. 61).

(2) Paris sons Napoléon, t. V, p. 157-158.

(3) J.\unÈs, Histoire socialiste, t. VI, p. 227-228.

des travaux et l'emploi des fonds (1), la décision fut prorogée à deux reprises. En dernier lieu, l'arrêté consulaire du 8 floréal an VIII statua que les travaux publics seraient continués pendant le mois de floréal (avril-mai), mais avec 2 250 ouvriers au lieu de 3 000 : Maret écrivait à Lucien Bonaparte qu'on supprimait ainsi progressivement « une mesure qui, dans une saison favorable au travail, ne ferait qu'entretenir la paresse ».

Le système était jugé : on y substitua désormais soit des commandes à l'industrie privée, soit le développement des grands travaux de voirie et de construction, qui nécessitaient l'ouverture de nombreux chantiers. C'est l'idée qu'exprimait le préfet de police au début de l'été de 1801 : « Il serait bien important que les travaux pour les ponts pussent commencer en ce moment, car beaucoup d'ouvriers sont sans ouvrage et le commerce dans une grande stagnation (2). » Sans doute, au milieu de l'hiver suivant, l'arrêté consulaire du 27 nivôse an X, signé par Gambacérès en l'absence de Bonaparte qui présidait à Lyon la consulte de la république italienne, ordonnait que 800 ouvriers parisiens seraient employés à divers travaux de voirie; un rapport de Fouché avait exposé que la rigueur de la saison et la suspension des travaux particuliers éprouvaient le peuple de la capitale. Mais le ministre concluait : « Il est urgent de l'occupe r et de le faire d'une manière utile (3). » Au lieu de parlci vaguement de « travaux publics », l'arrêté précisait qu'il devait s'agir de travaux de voirie; il chargeail

(1) Cf. une lettre du secrétaire d'iitat Marot au miui.slrc tic l'intérieur, 27 j)luviô8i! un VIII (IG février 1800) : Ihidem.

(i) Rapport du 24 jjrairial an IX (13 juin 1801) ; Aulaiik, i'uris toui le Conxulat, t. II, p. 353.

(ï) Jauhk-s, Histoire iocialiite, t. VI, p. 230.

expressément le préfet de police de choisir les ouvriers, de déterminer leur tâche et leur salaire. Il n'y avait plus là rien ou presque rien qui rappelât le système des ateliers nationaux.

Dans l'hiver de 1802-1803, la seule initiative officielle fut prise par Duquesnoy, le maire du X' arrondissement, qui ouvrit à la mairie une sorte de bureau de placement, ou plutôt, comme il le disait, de « bureau d'indication », où se centraliseraient les offres et les demandes de travail. « La mairie, » avait-il soin d'annoncer, « n'interviendra pas dans les conventions, qui se feront de gré à gré et selon l'usage ordinaire (1). » Si, pendant l'été de 1803, tous les ouvriers charpentiers furent réquisitionnés par l'État, ce ne fut point dans une pensée d'assistance, mais pour pousser fébrilement la construction des chaloupes canonnières destinées à opérer la descente en Angleterre (2).

Au retour de la campagne d'Austerlitz, Napoléon, trouvant l'industrie parisienne éprouvée par la crise de la Banque et les faillites qui en avaient résulté, se contenta de faire distribuer des secours en argent aux familles ouvrières les plus nécessitçuses (3). Mais l'hiver suivant fut plus dur encore, par suite de la prolongation de la guerre et du premier contre-coup du blocus continental. Après Eylau, Napoléon eut l'idée de commander à Paris les objets qui devaient servir à remonter l'équi-

(1) AuLARii, Paris sous le Consulat, t. III, p. 414.

(2) Rapport du préfet de police, 26 messidor an XI (15 juillet 1803) : FT, 3831 (c'était au point que les bateliers et les entrepreneurs des cociies d'eau se plaignaient de ne plus pouvoir faire réparer leurs bateaux).

(3)« M. Fouché fera donner 150 000 pour les secours à domicile. Sa Majesté donnera aussi 150 000 sur la liste civile. » (Feuille de travail du ministre de l'intérieur, 12 février 1806 : AF. IV, 942).

pement de la Grande- Armée : souliers, bottes, harnais, voitures même; tout cela, rapidement confectionné, était transporté en Pologne par le train récemment militarisé (4).

Cette conception fut reprise sur une plus grande échelle au printemps de 1811, alors que la crise du commerce et du crédit avait amené le chômage total ou partiel de tant d'ateliers. On était alors dans une période de paix relative, mais l'empereur méditait déjà de lancer une armée gigantesque à l'assaut de la Russie, et jamais ses ressources pécuniaires n'avaient paru plus considérables. Contre la misère qui menaçait les ouvriers parisiens, il combina un véritable plan de campagne, multipliant les ordres positifs et précis. Lacuée, ministre de l'administration de la guerre, devait commander quotidiennement 500 paires de souliers, 250 shakos, une trentaine de selles, sans sacrifier la qualité à une pensée de philanthropie : « Vous prendrez les précautions nécessaires pour vous assurer que les souliers que vous ferez faire seront bons (2). » A Clarke, il était enjoint : « 1» de faire une commande extraordinaire de harnais d'artillerie, afin d'employer une grande quantité d'ouvriers de cette espèce; 2° d'ordonner pour la garde un certain nombre de lits et autres meubles de cette espèce, qui puissent donner de l'occupation aux ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau (3). » Le grandmaréchal Duroc recevait l'ordre de se mettre d'accord avec les chefs du Garde-Meuble et l'architecte Fontaine, de façon à faire « une commande telle que pendant les mois de mai et de juin 2 000 ouvriers du faubourg Saint- Antoine, qui font des chaises, des tables, des commodes,

(1) THiEn.s,//i»ro»re du Conmlat et de l'Empire, t.\l\,\).i2:\-i2i.

(2) 2 mai 1811 : Correspondance, 17G84.

(3) 7 mui 1811 : Ibidem, 1769».

des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-lechamp; » de plus, il devait activer les démolitions du Louvre et les travaux de Versailles (1). Quant au ministre de l'inte'rieur, en môme temps que les secours des comités de bienfaisance seraient doublés et môme triplés, il avait la mission d'ouvrir de nouveaux chantiers au canal Saint-Maur et surtout de mettre la police à môme de faire la chasse aux chômeurs : < Enfin, prenez des mesures pour que, sous aucun prétexte que ce soit, la poUce ne trouve aucun ouvrier qu'elle ne puisse envoyer à un atelier (2). » — Six semaines plus tard, le préfet de police Pasquier constatait, avec des chiffres à l'appui, le plein succès de cette impérieuse diligence; tandis qu'au début du mois de mai on comptait 21 950 ouvriers sans travail, le chiffre on était tombé au 20 juin à 5 750, « ce qui rentre à très peu de chose près dans le nombre ordinaire d'ouvriers non employés (3) » .

Le môme moyen fut mis en œuvre dans l'hiver de 1812 à 1813, avec un résultat beaucoup moins satisfaisant. 11 y avait alors parmi les chômeurs un grand nombre d'ouvriers d'art, qui répugnaient à faire le métier de terrassiers; puis, le prestige du régime avait subi une atteinte, et la confiance en l'empereur n'était plus aussi aveugle. A défaut d'émeutes proprement dites, on signala au faubourg Saint-Antoine des propos séditieux, des placards, des ébauches de manifestations (4). Mais cette émotion fut très superficielle, et dans son ensemble, la population ouvrière de Paris demeura jusqu'au bout profondément attachée à Napoléon.

(1) 7 mai 1811 : Correspondance, 17700.

(2) 8 mai 1811 : Ibidem, 17703.

(3) Rapport du 20 juin 1811 : F7, 3835.

(4) Levasseur, Histoire des classes ouvrières de 1789 à 1870, t. I, p. 506.

Depuis que la Constituante, sur la motion de Le Chapelier, avait supprimé les maîtrises et jurandes, les associations professionnelles tant de patrons que d'ouvriers étaient demeurées proscrites. Les chambres consultatives des manufactures, fabriques, arts et métiers, dont la création était prévue par la loi du 22 germinal an XI (la même qui renouvelait les peines portées contre les coalitions), n'avaient à aucun degré le caractère corporatif; c'était plutôt pour l'industrie le pendant des chambres de commerce.

A la différence des commerçants, les industriels de l'époque napoléonienne n'eurent pas même la velléité de demander le rétablissement des corporations. Us n'avaient pas conscience que chaque industrie eût dos intérêts collectifs, pour la défense desquels il serait utilf de se concerter. Ce qui les frappait surtout, c'était l'avantage considérable qui résultait pour eux de la suppression des corporations ouvrières. Ils pouvaient désormais, surtout dans les industries d'art, multiplier à leur gré le nombre des apprentis, que jadis les corporations limitaient jalousement (1). Surtout, ils se sentaient infiniment plus libres à l'égard des revendications ouvrières, qui ne pouvaient plus se formuler qu'isolément, et qu'il était aisé de présenter comme des chimères gcrmécs dans quelque » mauvaise tête k. Les pah'ons avaient bioii la vague intuition que cet émiettement indéfini du monde ouvrier n'était pas la condition idéale, môme pour h

(1) LEVASsmii, t. I, p. 491» et n. 1.

GROUPEMENTS OUVRIEKS 331

employeurs, et qu'il en résultait quelque anarchie; mais ce dont ils rêvaient alors, c'était d'un Code manufacturier, assujettissant les travailleurs à des règles plus étroites et plus sévères, sans leur conférer aucun droit d'association. Le conseil général des manufactures, où les représentants de la grande industrie coudoyaient quelques grands fonctionnaires, exprimait à cet égard des vœux caractéristiques : « L'opinion du conseil a paru unanimement contraire aux maîtrises et jurandes, et cependant elle s'est réunie à désirer un ordre de choses plus favorable aux entreprises et à l'industrie, et que par exemple en ce qui concerne la discipline des ateliers et les rapports entre les chefs de manufactures et leurs employés, leurs ouvriers et apprentis, il fût statué d'une manière plus précise et plus efficace pour maintenir l'ordre et la subordination, prévenir les vols, garantir les manufacturiers et les fabricants des manœuvres coupables de leurs élèves et des dommages qu'ils éprouvent de leur infidélité (i). » C'est dans les milieux administratifs, et notamment au conseil d'État, qu'on songeait à opérer entre les « maîtres », selon le langage du temps, les t employeurs », comme nous disons, un certain groupement, devant tout à la fois faciliter la surveillance à l'égard des ouvriers et assurer aux clients, Etat ou particuliers, des garanties de bonne exécution des travaux (2).

La question se posait tout difl'éremment pour les ouvriers. L'association profes.sionnelle était pour eux un besoin primordial; seule, elle pouvait atténuer les risques de chômage, leur procurer quelques chances d'améliorer

(1) Séance du 25 octobre 1810 : F12, 194,

(2) Cf. les détails donnés plus loin sur l'avis du conseil d'État du 2i mars 1811 et le décret non mis à exécution du 25 mars

leur situation. A défaut des corporations prohibées, ils se rejetèrent vers les groupements clandestins, plus faciles à dérober à l'inquisition patronale et policière. La recrudescence de ce mouvement, à partir de la fin du dix-huitième siècle, marqua combien les ouvriers se détachaient de la politique pour revenir à la simple défense de leurs intérêts; Real en faisait l'observation avec son habituelle justesse de coup d'oeil, et aussi avec le dédain rétrospectif qu'il affectait volontiers, une fois devenu comte de l'Empire, à l'endroit de la crise qui avait décidé de sa fortune : « Ces coteries, neutralisées pendant la période révolutionnaire où elles n'avaient plus d'objet, ont reparu depuis que les éléments du corps social sont replacés et fixés (1). »

La forme la plus répandue des associations secrètes ouvrières était le compagnonnage, qui sous l'ancien régime avait coexisté avec les corporations ostensibles. Participant tout ensemble de la franc-maçonnerie et du groupement syndical, le compagnonnage comportait des signes cabalistiques, des initiations, des mises à l'index ou en interdit, des châtiments sommaires, parfois mystérieux, toutes choses de nature à frapper les imaginalions et à flatter les passions populaires. Dans plusieurs corps de métiers, les Compagnons du Devoir proprement dits voyaient se dresser en face d'eux une association rivale et dissidente, une sorte de schisme, fondée sur le même principe et adonnée aux mêmes pratiques. Fréquentes, ardentes, les contestations donnaient souvent lieu à des rixes, parfois même à de vraies batailles rangées, et c'est ainsi la plupart du temps que la police

(1) A Pasquier, 22 février 1813 : Martin-Saint-Lkon, le, Covipagnonnagt, p. 78, noto. (Cet ouvrage conlieDt, notaiiiiiieiit dans les pages 77 & 98, tous les rensoigncmcnts essentiels sur lu coiiipugnonnage pendant la période napoléonionne.)

GROUPEMFiINTS OUVRIERS 333

était mise au courant des affaires de compagnonnage.

Pendant toute la période napoléonienne, cette propagande eut infiniment moins de succès à Paris qu'en province, sans doute parce que les ouvriers de la capitale trouvaient plus facilement de l'ouvrage et des distractions, ou parce que, plus sédentaires, ils n'avaient guère besoin des recommandations mises à la disposition des compagnons qui entreprenaient leur totir de France. En 4802 pourtant, la préfecture de police signalait parmi les menuisiers, charpentiers, chapeliers, un mouvement tendant à ressusciter le compagnonnage d'avant la Révolution, avec son exclusivisme rigide (1): « On est à la suite des instigateurs, » concluait le rapport, « et on les surveille de près. » Il faut croire que cette surveillance laissa à désirer, car deux mois plus tard une lutte s'engageait dans la rue entre chapeliers affiliés et non affiliés, les premiers voulant interdire le travail aux autres (2).

C'étaient encore les chapeliers qui se prenaient de querelle en 1807; la dispute était cette fois non pas entre syndiqués et non-syndiqués, comme nous dirions aujourd'hui, mais entre membres de deux associations rivales, les compagnons des Bons-Enfants et les compagnons du Devoir. Les premiers abusaient de leur écrasante supériorité numérique (800 environ contre 60) pour prétendre exclure les autres des ateliers. Pour rétablir la paix,

(1) « Quand un ouvrier était de cotte association, il ne pouvait entrer dans une boutique ou dans un atelier que du consentement des autres ouvriers et en leur payant une somme prescrite; et quand un d'eux croyait avoir à se plaindre d'un maitre, il faisait défendre sa maison; et si un ouvrier de la société se fût permis d*y entrer, il aurait été fortement maltraité par les autres. » (Rapport du 30 messidor au X (19 juillet 1802) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 160).

(2) Rapport du préfet de police, 27 fructidor an X (14 septembre 1802) ; Ibidem, t. III, p. 249.

Dubois ne voyait pas de meilleur moyen que d'infliger une détention d'un ou de trois mois, par mesure administrative, aux principaux chefs des deux partis, et de les faire ensuite reconduire par la gendarmerie dans leur département d'origine : ce fut aussi l'avis du conseil supérieur de police (1).

Ces rixes étaient très fréquentes dans les grandes villes de province. A Lyon, où le tempérament à la fois sombre et ardent de la population se prêtait particulièrement au recrutement des sociétés secrètes, le commissaire général de police déclarait « bien urgent de prendre une mesure générale pour détruire ce compagnonnage » , mais il sollicitait prudemment que la mise à exécution commençât par d'autres villes (2). Le conseiller d'Etat Pelet de la Lozère exprimait la mc^me opinion, à la suite de troubles survenus simultanément à Bordeaux, à Nantes et à la Rochelle : « L'association des garçons du Devoir a pris une telle consistance qu'il peut être nécessaire d'employer des moyens plus répressifs que ceux qui sont déterminés parla législation (3). » 11 concluait à la création de bureaux de placement officiels, qui enlèveraient au compagnonnage sa plus spécieuse raison d'être.

L'impression était difl'érente à Paris, où les affiliés formaient une minorité dans la masse ouvrière, où ils avaient d'ailleurs la sagesse d'éviter en général les occasions de disputes : ainsi, parmi les tailleurs de pierre, il était tacitement convenu que les Enfants de Snloinou occuperaient les chantiers de la rive droite et les Compagnons du Devoir ceux de la rive gauche (4) . Au rebours

(1) Bulletin de police du 1" octobre 1807 : AF. IV, 1501.

(2) Au ministre do la police, 28 juin 1809 : P7, 4236.

(3) A Rt'al. 27 dôcenibro 1809 : Ibidem.

(4) LKVA8.HBUH, HUtoire des classa ouvrières de 1789 à 1870, t. I. p. !ilC, note.

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