LE LENDEMAIN DE BRUMAIRE S
moins prolongée : ainsi Pépicerie en demi-gros, créée par d'anciens épiciers en gros qui ne pouvaient ou n'osaient plus faire d'avances aux détaillants (1). Mais ce qui s'était surtout développé, c'était la fureur de l'agiotage, cette parodie et cette plaie du vrai commerce. Non seulement, depuis les gens en place jusqu'aux oisifs, depuis les servantes jusqu'aux femmes du monde, tout Paris se mêlait de trafiquer et de spéculer (2), mais les commerçants de profession se laissaient entraîner à substituer le jeu aux opérations sérieuses. Pour mettre ses contemporains en garde contre le danger, Picard, le futile et jovial Picard, se croyait tenu de composer une ennuyeuse comédie en cinq actes, dont le principal personnage était puérilement baptisé Duhautcours, et qui portait ce sous-titre un peu bien rébarbatif, le Contrat d'union (4801); plus solennel et plus ampoulé encore, Geoffroy l'en félicitait comme d'un service rendu à la morale et à la société : « Le règne de l'agiotage a détruit la bonne foi... Il semble que notre système actuel se réduise à imprimer à l'argent un mouvement précipité qui est au commerce ce que la lièvre est à la circulation du sang. . . Picard a mis le doigt sur notre plaie (3). » Quatre ans plus tard, le même auteur dramatique, revenu à la comédie légère qui était son vrai domaine, éprouvait le besoin de décrire au passage l'un de ces métiers parasites créés ou développés par l'abus de la spéculation : « Il n'est ni avocat, ni juge, ni procureur, et il fréquente le Palais; on le voit à la Bourse, dans les comptoirs et sur les ports, et il n'est ni négociant, ni banquier, ni courtier, ni agent de change; il n'est ni militaire, ni employé, ni artiste,
(1) Statistique de l'industrie à Paris (enquête de 1866), p. 42.
(2) Cf. Paris sons Napoléon, t. I, p. 9-11.
(3) Journid des Débuts, 24 therniidor an XI (feuilleton).
et il sollicite dans tous les ministères; il n'est ni notaire, ni architecte, ni propriétaire, et il vend des terres, des domaines et des maisons ». — « C'est apparemment là », reprenait innocemment Tinterlocuteur, « ce qu'on appelle tenir un bureau d'agence (1). »
Gomme l'administration, comme la socie'té tout entière, le commerce devait donc appeler l'attention d'un gouvernement qui se proposait de faire œuvre d'assainissement moral autant que de restauration matérielle. C'est l'idée que Chaptal exprimait non sans emphase, mais non sans noblesse aussi, en ouvrant au printemps de 4802 la première séance du conseil du commerce : « Avant que de rien entreprendre pour relever le commerce et lui rendre sa dignité, le ministre a pensé qu'il importait d'abord d'y rappeler cette morale et cette conscience publiques, seule base solide de la foi des engagements (2). »
On tombait généralement d'accord sur la convenance de préparer un code de commerce et de reviser notamment la législation des faillites. Mais, de différents côtés, un remède plus héroïque était préconisé. C'était l'époque où, exagérant un mouvement de réaction bien justifié contre les destructions révolutionnaires, les esprits s'engouaient indistinctement et sans réilexion de toutes les vieilles institutions disparues. Dans l'ordre commercial, une campagne se produisit en faveur de la résurrection des corporations fermées, maîtrises et jurandes. Avant même la cbute du Directoire, un littérateur habile à prendre le vent, et dont l'opinion n'a de valeur qu'à ce point de vue, Mercier, attribuait à la destruction des
(1) La Noee iant mariage (1803), acte I, scène 7. (i) 18 germinal an X (8 avril i8Qi) : F12, 191.