VIII. JO
c Art. 5. — Aucun des théâtres de Paris ne pourra jouer des pièces qui sortiraient du genre qui lui a été assigné. — Mais lorsqu'une pièce aura été refusée à l'un des trois grands théâtres, elle pourra être jouée sur l'un ou l'autre des théâtres de Paris, pourvu toutefois que la pièce se rapproche du genre assigné à ce théâtre. »
Dans l'arrêté du 25 avril d807, la seule partie comportant une application immédiate était celle qui déterminait le genre spécial à chaque théâtre : on en éluda les dispositions (1). Quant aux autres prescriptions^ elles mécontentèrent les petits théâtres sans rassurer les grands. Les premiers en effet se sentaient humiliés dans le présent, menacés dans l'avenir; l'Ambigu en particulier, malgré ses trente-cinq années d'existence, était relégué dans la foule anonyme des « annexes ou doubles » . Par contre, aucune suppression immédiate n'était prononcée, et les doléances des préfets du palais conservaient leur raison d'être. On ne tarda point à savoir qu'elles avaient fait impression sur l'esprit du souverain.
Napoléon, parti de Tilsit le 9 juillet i807, arriva à Saint-Cloud dans la matinée du 27. On a cru et on croit généralement encore, sur la foi du Bullelin des Lois, que dès le surlendemain do son retour il ordonna la réduction du nombre des théâtres de Paris (2) : la vérité est
(1) La Gaieté, qui aux termes de l'aiTtHi- aurait dû ko cantonner dans les pantomimes, arlequinades et farces, donna le 28 avril 1807 un grand mélodramo-féorio, la Queue du diable. Lo miiiistrro de l'intérieur se diHposuit h s6vir, ou au moins à gronder, c|uand Fouclié fit valoir que lo mélodramo (Hait « utilo A l'esprit pul)lic », on détournant les imaginations dos ('ivénomonls politiques et niilitairofl (Maurice Ai.nKitr, lei ThéAlret des boulrvard», |). 218-219).
(I) La date du 29 juillet ost indiquée non seulement pur les recueils du jurisprudonoo, mais par la plu])art des liisloriens et rècommonl encore par M. SciiuiiRMANs, Ilinéraire général de Napoléon, p. 218.
que le décret parut antidaté au Bulletin, sans doute pour atténuer l'odieux de la fermeture imposée sans délai, mais qu'il fut en réalité signé le 8 août seulement (1).
Ce décret, qui affectait de se référer à l'arrcîté ministériel du 25 avril précédent et qui en fait l'amendait profondément, commençait par réprimer, dans les troupes des grands théâtres, l'abus des représentations à bénéfice et des tournées hors de Paris, Venaient ensuite les dispositions essentielles, ainsi conçues :
« Art. 3. — Aucune nouvelle salle de spectacle ne pourra être construite, aucun déplacement d'une troupe, d'une salle dans une autre, ne pourra avoir lieu dans notre bonne ville de Paris sans une autorisation donnée par nous, sur le rapport de notre ministre de l'intérieur.
« Art. 4. — Le maximum du nombre des théâtres de notre bonne ville de Paris est fixé à huit; en conséquence, sont seuls autorisés à ouvrir, afficher et représenter, indépendamment des quatre grands théâtres mentionnés à l'art. 1" du règlement de notre ministre de l'intérieur, en date du 25 avril dernier (2), les entrepreneurs ou administrateurs des quatre théâtres suivants : — 1" Le théâtre de la Gaieté, établi en 1760; celui de l'Ambigu-Gomique, établi en 1771, boulevard du Temple; lesquels joueront concurremment des pièces du même genre, désignées aux paragraphes 3 et 4 de l'art. 3 du règlement de notre ministre de l'intérieur. — 2" Le théâtre des Variétés, boulevard Montmartre, établi en 1777, et le théâtre du Vaudeville, établi en 1792, lesquels
(1) La minute uo laisse point de doute à cet égard (AF. IV, plaq. 1844).
(2) Le règlement de Champagny n'énumérait en réalité que trois grands théâtres, et considérait le théâtre de l'Impératrice comme une annexe du Théâtre-Français. Le décret du 8 août conférait donc au théâtre de l'Impératrice une sorte de promotion tort appréciable.
joueront concurremment des pièces du même genre, désignées aux paragraphes 1 et 2 de l'art. 3 du règlement de notre ministre de Tintérieur.
« Art. 5. — Tous les théâtres non autorisés par l'article précédent seront fermés avant le 15 août... »
Au lieu d'une menace plus ou moins vague, plus ou moins lointaine, c'était cette fois, pour la grande majorité des théâtres secondaires, la suppression pure et simple dans les huit jours. Le texte primitif de lart. 5, délibéré en conseil d'État, portait que la fermeture aurait lieu sans délai : c'est l'empereur qui, voulant prévenir toute échappatoire, biffa de sa main ce terme encore trop imprécis et y substitua une date rigoureuse, avant le 15 août (i).
Quinze à vingt théâtres étaient ainsi interdits par prétention; c'était la forme détournée qu'on avait prise sous le Consulat pour supprimer la plupart des journaux, puis pour exclure les opposants du Tribunal et du Corps législatif. Dans le nombre dos théâtres proscrits, il en était deux à qui trois mois auparavant Tarrt^té de Champagny avait accordé une sauvegarde nominative : les Variétés étrangères, en un temps peu féru d'exotisme, traînaient une existence languissante ; au contraire, la Porte-Saint-Martin expiait son insolent succès et la jalousie qu'en avait conçue la direction de l'Opéra.
L'émotion ne fut sérieuse que parmi les personnes directement intéressées, à savoir les entrepreneurs et les acteurs des Ihéâln^s supprimés. Ouoicpic i)Our la plupart les ims lissent de mauvaises affaires et les auln-s fussent irrégulièrcm«!nt payés, ce n'en était pas moins leur gttgne-pain qui leur était brusquement et arl)itrai-
(1) Cf. la nurcharga autographe à la miouto : AK. IV, plaq. 1844.
rement arraché, sans la plus mince indemnité. On colporta un mot échappé à la naïve fatuité de Prévost, l'imprésario du Théâtre sans prétention : « Cet homme m'a bien trompé; c'est un grand coup d'État qu'il vient de faire là! Nous verrons où cela lo conduira (1). »
Le public se borna à échanger ainsi quelques anecdotes plus ou moins frondeuses. La population ouvrière, atteinte dans ses distractions préférées, n'en manifesta aucune humeur, et célébra au contraire la fête du 15 août 1807 avec un enthousiasme sans égal : léna, Friedland et Tilsit éclipsaient pour elle tous les motifs de mécontentement. Le soir même de la fôte, Fouché satisfait et narquois écrivait à l'empereur : « Ceux qui s'imaginaient que la suppression du Tribunat et de plusieurs spectacles devait causer quelque altération dans l'expression de la reconnaissance publique connaissent peu ce qui indue sur les masses (2). »
Les gens de lettres, qui voyaient se restreindre les débouchés ouverts à leurs productions dramatiques, gardèrent un silence prudent ou affectèrent de se déclarer satisfaits. L'ex-conventionnel Chénier était peut-être sincère en son purisme classique quand il célébrait dédaigneusement la disparition de « quelques tréteaux qui corrompaient à la fois les mœurs et le goût (3) » . Un romancier anonyme se plaçait sur le terrain de la philanthropie paternellement autoritaire, comme on la concevait volontiers alors, et félicitait le gouvernement d'avoir supprimé t une occasion de dépense pour les ouvriers (4) ». Le plus hardi était
(1) linAZiJin, Chronique des petits théâtres, t. I, p. 87,
(2) Note autographe au BuUeliu de police du 15 août 1807 : cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 12.
(3) Tableau de la littérature française, p. 359.
(4) // n'y a qu'un Paris au monde (1813), p. 21-22.
encore Hoffmann, imprimant en 1812 que si la réforme avait eu pour but d'endiguer l'envahissement du mélodrame, elle avait piteusement échoué : « Chassé des tréteaux, le mélodrame sauta sur les grands théâtres, s'y cramponna et s'y maintint (1). »
L'impression prévalut d'ailleurs que la mesure, comme la plupart de celles qui émanaient du gouvernement napoléonien, était définitive, et qu'on devait se comporter en conséquence. A la fin de 1813, l'ai'chitecte Fontaine constatait que sept des théâtres administrativement fermés étaient déjà démolis (2).
Quant aux quatre petits théâtres conservés, le décret du 8 août 1807 constituait en leur faveur un triple bénélice. Ils étaient non seulement assurés de vivre, mais officiellement reconnus; la concurrence autour d'eux se trouvait singulièrement réduite; enfin, le décret desserrait quelque peu les entraves résultant de l'arrêté ministériel du 25 avril, qui les avait individuellement parqués chacun dans un genre déterminé. Groupés désormais deux à deux, Vaudeville et Variétés, Gaieté et Ambigu, les deux premiers pourraient indifi'éremment jouer les pièces à couplets comme les bouffonneries et les parodies, les deux autres les mélodrames et les pièces à spectacle comme les arlequinades.
Ce n'est point à dire que la bienveillance administrative et gouvernementale fût définitivement acquise aux petits théâtres subsistants. Le 28 septembre 1810, une ordonnance du préfet de police Dubois (3), sous pré-
(1) Journal ilv l'ICmpire, f juillet iSti (fouiUoton signô //.).
(t) lta|)|)orl ÀNupoli'un sur les ruonumoQl8 do i'ariH,84 dùcuiubro 1MI3 : ArcliivuH du M. Airred Kuiilon.
(3) Lu tuxlu (!tt a ùtè publii) par M. L.-Houry Lbcomtu {Napoléon et /« monde dramatiijue, p. 16S-16tt).
texte de sauvegarder pour les spectateurs ouvriers ou employés la pleine journée de travail du lundi, imposa aux directeurs de ces spectacles l'obligation de commencer la représentation du dimanche à cinq heures et demie (1). Au dire des observateurs du ministère, cette mesure valut à Dubois les bénédictions des pères de famille logés loin des boulevards, « qui ne peuvent rentrer qu'à minuit, ce qui en empêchait plusieurs de mener leurs enfants au spectacle (2) ». Mais en dehors de ces patriarches amis tout à la fois de la vertu et de l'art dramatique, le mécontentement fut général, et les directeurs constatèrent un sérieux déchet dans le nombre des spectateurs dominicaux. Ils n'avaient pourtant formulé aucune plainte, quand l'été suivant ils apprirent qu'il était question d'opérer sur leurs recettes un prélèvement proportionnel au profit de l'Opéra (projet que réalisa le décret du 13 août 18H). Ils adressèrent alors en haut lieu une réclamation collective, exposant « que la retenue qu'on se propose d'ajouter au profit de l'Opéra, jointe au droit des pauvres, formera une charge à laquelle il leur sera plus difficile de pourvoir s'ils n'ont la permission d'ouvrir et fermer aux anciennes heures; que môme autrefois les spectacles du boulevard ont eu la permission de jouer deux fois par jour, dont la deuxième à onze heures du soir; qu'en été l'obligation d'ouvrir à cinq heures et demie et de fermer à neuf heures a éloigné les spectateurs, dont les uns ne viennent qu'après leur dtner et les autres après la promenade (3) ». La question
(1) Rappelons que l'heure habituelle du lever du rideau était alors sept heures (cf. Paris sous Napoléon, t. VII, p. 23).
(2) Bulletin de police des 30 septembre-!" octobre 1810 : AF. IV,
(3) La requête originale des « directeurs, administrateurs ou
parut assez grave (quoique il ne s'agît en somme que de l'application d'une ordonnance de police) pour être soumise aux délibérations du conseil d'État. Cette haute assemblée, en invoquant l'ancien usage, opina pour qu'on fit droit à la requête (i). Son avis motivé fut soumis à la signature impériale, qui, surtout en pareille matière, n'était guère qu'une formalité (d'autant que Dubois, l'auteur de la mesure en cause, avait été disgracié dans l'intervalle) : mais pour témoigner sans doute le peu d'intérêt qu'il portait aux petits théâtres. Napoléon, contre toute attente, refusa son approbation (2), et la demande se trouva écartée.
En 1813, Savary prétendait que la multiplicité des billets de faveur dans les petits théâtres diminuait dans des proportions sérieuses le montant du di'oit des pauvres et celui de la rétribution versée à l'Opéra; il enjoignait au préfet de police de tenir la main à la suppression absolue des billets gratuits (3).
Le théâtre du Vaudeville était installé rue de Chartres, cesl-à-dire dans une des ruelles dont le dédale déshono-
proj)ri<'tnircs » a dû jW-rir dans l'inccndio des archives du conseil d'Ktal; l'analyse quo jV'ii donnu ici e.st eni])runt('!o aux considéinnl» do l'avis du fi nortl 1811 (AF. IV, plaq. 4ril'.)).
(1) « Lo CDMscdd'I'Ual... est d'avis que les tliédtros susdits puis- Rcnt ouvrir et former aux iii^uies heures que les oulivs speclaolr», comnio ils l'ont toujours pratiqué autrefois. » (C août 1811 : Jbtitrtn).
(2) L'expt-dition du J'avis du conseil d'Ktal, coiikiwvùo au,\ archive» dô Ja secréluliiTie d'I^tat, porte en place de ra[>probalion l'cUe noti* BU cra>i>n : ■ Sa Mujeslé u'n pas voulu signer. » (Ibùlem.)
(3) Savary à l'aH(|uior, 31 août 1813 . L. -Henry Liicoum:, ISapoléon $t le mondt dravialique, p. 160.
rait encore une partie de la place du Carrousel. Le Mtiment avait été édifié en 1784 pour un « Vaux-Hall », comme on disait alors par imitation du premier jardin déplaisir de Londres; en janvier 1792, le théâtre avait pris la place du bal du Panthéon. Fontaine, en 1813, traitait le Vaudeville de « construction légère et peu solide » et notait d'ailleurs : « Cette salle doit être détruite pour continuer les embellissements du Louvre et des Tuileries (1). » Elle était de proportions assez vastes, puisqu'elle contenait 1 380 places. La recette, supérieure à 300000 francs dès 1805, dépassa 430000 francs en 1811 et 439 000 francs en 1813 (2), une triste année sans doute, mais une année où le pain était redescendu à bas prix. Il faut dire qu'à la fin de 1812 le ministre de la police avait autorisé les administrateurs à légèrement augmenter le prix des places chères : mais ce tarif surélevé laissait encore à 3 fr. 50 les fauteuils d'orchestre, les baignoires et les premières loges, à 3 trancs les secondes loges, à 2 fr. 25 les troisièmes loges (3)1
Les acteurs du Vaudeville, comme ceux de l'Opéra- Comique, étaient tenus de posséder un double talent, de comédiens et de chanteurs : mais ici il s'agissait moins de faire montre d'un bel organe que de débiter avec agrément et finesse les couplets qui formaient une partie essentielle des pièces du répertoire. C'était le
(1) Rapport à Napoléon sur les monuments de Paris, 24 décembre 1813 : Arcliives de M. Alfred Foulon. La chute de Napoléon, en arrêtant les grands travaux, prolongea l'existence de la salle de la rue de Chartres, qui l'ut consumée par un incendie le 17 juillet 4838. Le Vaudeville s'installa en 1841 place de la Bourse; exproprié en 1868 par l'ouverture de la rue dile aujourd'hui du Quatre -Septembre, il se lixa alors à son emplacement actuel, au coin du boulevard et de la Chaussée d'Anlin.
(2) Maurice Albert, les Théâtres des boulevards, p. 248, noie.
(3) Décision de Savary, 19 décembre 1812 : F7, 3492.
grand mérite de Vertpré, un des acteurs les plus aimés du public : « filant » le couplet plutôt qu'il ne le chantait^ il excellait pourtant à en mettre en valeur les moindres détails et à provoquer les applaudissements (i). A côté de lui, nommons au moins Julien, dont la rentrée au printemps de 1811, après une longue absence, provoqua de vives démonstrations de sympathie. Parmi les femmes, l'étoile était Mme Belmont^ qui prit en 1807 une retraite prématurée, à la suite de dissentiments avec la direction (2).
Financièrement, l'entreprise appartenait aune société, qui avait pour directeur un des auteurs ou rimeurs les plus fréquemment applaudis sur la scène de la rue de Chartres, Barré, L'autorité des préfets du palais ou chambellans n'avait naturellement rien à voir avec un théâtre secondaire comme le Vaudeville : mais celle de la police s'exerçait sévèrement sur les membres de la troupe, dans l'intérêt de l'ordre public. A la fin de 1811, comme l'acteur Fontenay avait paru en scène pris de vin, et avait dû ôlro remplacé dans la seconde pièce, Pasquier, sans autre forme de procès, donna « l'ordre de l'arrêter pour le punir par une détention de quelques jours (3). »
Chacun sait ou savait naguères, tout au moins pour avoir épelé dans son enfance VArt poétiqtie de Boileau, que
Le Français, né malin, créa le vaudeville,
et que ce nom, après avoir désigné des chansons plus ou moins mordantes et clandestines, s'appliqua ()ar
(1) Di Mannk ot Mënrthieb, la Troupe de Nicolet, p. 190.
(t) Journaux.
(8) Rapport du préfol do police, 21 dOcembre 1811 : F7, 3835.
extension à des dialogues ou petites comédies en prose, entremêlées de couplets. De fondation, un ou plusieurs couplets d'annonce exposaient le sujet, et au dénouement les différents personnages venaient débiter chacun son couplet (comme on peut s'en faire une idée par le texte imprimé du Mariage de Figaro) (d); d'autres couplets encore venaient s'intercaler dans les scènes parlées des vaudevilles, qui au point de vue de la facture ressemblaient assez à nos actuelles revues de fin d'année, avec un peu plus d'unité dans le sujet. Ce genre, qui comporte à la fois une relative célérité dans la composition et une dépense considérable de pointes, de mots à effet, se prête aisément à la collaboration, et la requiert même dans une certaine mesure. Il était de règle presque constante qu'une pièce représentée au Vaudeville fût l'œuvre de deux, trois auteurs, et parfois davantage (2). La chose était tellement passée en habitude qu'après la première représentation de la Reme de l'an Kl, l'acteurannoncier commit cette naïveté de dire que la pièce était ï de M. Chazet tout seul (3) ». Alissan de Ghazet, fécond littérateur bien oublié aujourd'hui, était en effet l'un des fournisseurs attitrés de la maison : t J'entends dire, » écrivait Geoffroy en employant à dessein des métaphores commerciales, « qu'il n'y a pas sur la place du Vaudeville un agioteur plus actif et plus adroit que ce Ghazet : il se fourre dans tous les marchés, il est de toutes les entreprises (4) . » La raison sociale Barré, Radet,
(1) L'usage s'est depuis longtemps introduit à la Cooiédie-Française de ne plus faire chantei* qu'un de ces couplets, celui de Bridoison.
(s!) Un clu-oniqucur de 1800 intitulait un de ses chapitres : Six auteurs pour faire un vaudeville (Henrion, Encore un tableau de Paris, p. 30).
(3) Décade, au XII, t. I, p. 571.
(4) Journal des Débats, 28 brumaire an X (feuilleton).
Desfontaines, jouissait pourtant d'un prestige supérieur encore; un contemporain peu doué d'esprit critique leur attribuait le mérite d'avoir t imaginé l'association de plusieurs auteurs pour la composition d'une pièce de théâtre, en y conservant une unité de plan, d'idées et d'action (4) ». Bouilly le pleurnicheur et le prêcheur, qui rimait à l'occasion le couplet de vaudeville ou l'air d'opéra-comique comme il délayait le mélodrame ou le conte moral, Bouiliy ne se risquait presque jamais au théâtre sans un collaborateur, habituellement un certain Pain, qui devait élre censeur des journaux sous la Restauration. Le public était accoutumé à l'accouplement de leurs deux noms, et quand Pain, présumant trop de ses seules forces, fil représenter sans succès Allez voir Dominique, on répandit l'inévitable jeu de mots : « Le Vaudeville ne nous a donné aujourd'hui que du pain sec, sans bouilli (2). »
f Le vaudeville, c'est pile ou face, » a dit un maître de la critique moderne pour indiquer la part prédominante du hasard dans l'accueil réservé à ce genre de pièces, dont les couplets ont aujourd'hui disparu pour faire place aux quiproquos. « Souvent, » écrivait GeolTroy en termes plus nobles, « on ne sait pas trop bien à quoi tient le succès ou la disgrâce de toutes ces bagatelles (jui, au fond, ne valent guère mieux les unes que les autres (3j. » Tantôt le public ap])laudissail les images les plus surannées, les bouquets à Chloris les plus fanés (4), les idées les plus rebattues exprimées en un jargon soi-disant pois-sard ou rural, qui n'était qu'une
(1) Mknkvai., hîémoirvf, t. II, p. 53.
\i) Décadf. lin X, l. I. p. Mi.
(3) Journal île l'Evipire, i(] avril 1808 (rouilioton).
(4) et. Journal du lUbali, il vunU^BO afi IX (louilloton).
convention et une prétention de plus (i). Tantôt, sans motif apparent, ou pour des raisons toutes fortuites, par exemple, le retard apporté au lever du rideau (2), le parterre, soudain en veine de sévérité, sifflait des platitudes semblables à celles que la semaine ou le mois d'avant il avait favorablement traitées. A certains jours, les allusions tant soit peu risquées révoltaient sa pudeur (3) ou son pharisaïsme (4); d'autres fois, il s'égayait à une inepte turquerie, dans laquelle de lourdes gaudrioles étaient débitées par un eunuque, atlublé du sobriquet de Zéro (6). Le Vaudeville enfin ne reculait pas à l'occasion devant un élément d'intérêt dont nos théâtres modernes abusent volontiers, mais qu'ils n'ont point le contestable mérite d'avoir découvert; c'est à propos d'une pièce de la rue de Chartres que Geoffroy remarquait un peu pesamment, à son habitude : * Ce qui fait le plus déplaisir dans cette bagatelle, c'est ce groupe de femmes travesties en pages : les sens ont plus de part que l'esprit à ce plaisir-là. Il y a bien des gens qui font plus de cas d'une jolie femme que d'un joli couplet (6). .
(1) Ainsi, dans les Amants valets, de Royaumont (1807), un jardinier disait à un capitaine de hussards :
Jeune, militaire et Français,
De vos soins vous d'ver tout attendre :
A celui qui ne s'rend jamais
Les femmes aiment à se rendre.
(-2) Rapport du préfet de police, 26 floréal an X (16 mai 1803) : AuLAiiD, Paris sous le C.oiisulal, t. III, p. 60.
(3) « La dcceoce ordonnait ces iniprobations. » {Mémorial dravtulique, 1812, p. 145.)
(4) « Plus les hommes sont corrompus, plus ils s'indignent qu'on leur présente sur la scène l'ombre môme des vices qu'ils ont dans le cœur. » {Journal det Débats, 28 prairial an VIII.)
(5) Los Pages au sérail, deux actes de Théolon et Dartoi8(7 juin 1811).
(6) Journal de l'Empire, 24 juin 1807 (feuilleton).
La verve des auteurs de la rue de Chartres ne se limitait pas aux paysanneries, aux scènes de la vie bourgeoise ou populaire, aux sujets soi-disant exotiques. A l'instar du Mascarille de Molière, qui travaillait « à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine » , ils trouvaient matière à vaudevilles dans les épisodes de l'histoire de France. C'est ainsi que, sous la qualification de « comédie anecdotique mêlée de vaudevilles « , Philippon de la Madeleine et Thésigny faisaient en 1802 jouer un Catinat (on sait que le maréchal de Catinat partageait alors avec Fénelon l'honneur très immérité de passer pour un précurseur de la philosophie à la cour de Louis XIV) (1). En 1806, ce fut le tour d'Agnès Sorel : pour corser la légende, Dupaty et Bouilly imaginèrent une rivalité amoureuse entre Charles VII et Dunois, sans négliger bien entendu les invectives en prose et en vers contre les Anglais. On sait qu'en 1812, c'est Jeanne d'Arc dont Gersain et Dieulafoi firent une héroïne de vaudeville (2).
A côté de l'histoire politique et militaire, les vaudevillistes de l'époque napoléonienne exploitaient l'histoire littéraire (3); plus discrets ici, ils ne faisaient généralement débiter des couplets et des mots de leur cru qu'à des écrivains de second ou troisième ordre, comme Mme Deshoulières (4), Gentil Bernard (5), Grcsset (6). Mais leur dédain de la vérité historique demeurait le même, et si Mme Deshoulières servait de prétexte à
(1) Rapport du préfet de police, 2S vendémiaire an XI (17 octobre 1802) : AuLAitii, Pari» ton» le Comulat, t. Il(, p. 322-823.
(2) Cf. Pari» nom Napoléon, l. VII, p. 184.
(3) Miiiirice Aliikut, Im ThMlrei drx bonterards, p. 195-197.
(4) Journal <len Débal». :tO llorùui an Vlli (foiiilluloii).
(5) Itapporl (lu priTut de police, 2 niv(^8u an IX (2^i décomhre 1800) : Adlari), /Viri'i xiim« li- Conmlat, t. Il, p. 7<J-80.
(i) Journal dei Di-baU, 4 lloràal un XI (t'ouilleloii)*
exhiber en scène les costumes du temps de Louis XIV, le chantre aimable de Vert- Vert était travesti en une sorte d'énergumène déclamant à tout propos contre la barbarie des couvents.
Avant les décisions gouvernementales qui délimi tèrent étroitement le genre propre à chaque théâtre, le Vaudeville risqua également quelques incursions, sinon dans le mélodrame proprement dit (1), du moins dans le drame bourgeois ou plutôt populaire, philosophique et sentimental. Ce fut notamment, grâce au jeu de Mme Belmont, ce fut un succès très vif et très prolongé, en 1803, que celui de Fanchon la Vielleuse, de Bouilly et Pain. L'héroïne était une musicienne ambulante, qui traversait d'invraisemblables aventures en incarnant la vertu à la fois facile et prc^cheuse, comme la comprenait Bouilly. La vogue persistante de cette méchante rapsodie échauffait la bile de Geollroy : t Rien n'est plus neuf qu'une catin vertueuse, qu'une fille des boulevards honnête femme, qu'une aventurière enrichie avec sa vielle, et jouissant de la plus grande considération, sans cesser de jouer du même instrument! Ce spectacle merveilleux, unique en son genre, est absolument dans nos mœurs, dans notre tour d'esprit. Fanchon est un personnage instructif, moral, consolant, propre à exciter l'émulation; elle vient à l'appui du grand principe de la tolérance; Fanchon est philosophe, et d'une philosophie très commode; cela devait aller aux nues, suivant toutes les lois de la probabilité (2). »
(1) Au contraire, ce théâtre donna le 22 novembre 1813 la Manie des romans, de Bouilly, pièce destinée à tourner en ridicule la mode du chevaleresque moyenâgeux, dont s'inspiraient la plupart dos mélodrames.
(2) Journal des Débats, i" thermidor aa XI.
La parodie des tragédies et opéras en vogue était un genre trop répandu pour qu'aucun théâtre pût en revendiquer le monopole : en 1813 encore, le Ninus II de Brifaut était à peine à sa seconde représentation, qu'on en comptait déjà douze parodies (1). Mais le Vaudeville avait tout au moins la spécialité de ces boufTonneries parfois spirituelles : c'est lui qui, peu après le grand succès de la tragédie « homérique » de Lancival, donna Hector ou le Valet de carreau, de Désaugiers, Gentil et Rougemont (23 février 1809); c'est à lui que de Jouy avait apporté, sous le titre de la Marchande de modes (13 janvier 1808), la parodie de son propre opéra de la Vestale, ingénieuse précaution pour désarmer les rieurs.
Sans se limiter aux œuvres dramatiques, la parodie s'en prenait parfois aux romans : en dehors de nombreux comptes-rendus critiques, Delphine eut l'honneur de deux parodies au théâtre. L'une au moins, celle qui se joua au Vaudeville, mettait en scène l'auteur du roman, ainsi que Mme de Genlis; Dupaty (car c'est à lui qu'était imputable cette faute de courtoisie) pensait sans doute rentrer en grâce en persiflant un livre et un écrivain tous deux mal notés en haut lieu. Sur le ton morose qui lui était habituel, mais avec un réel courage, la Décade interpella le gouvernement, en lui remontrant qu'il devait user de la censure aussi bien pour protéger l'honneur et la réputation des particuliers que pour interdire la critique de ses actes à lui-m(*me (2).
Le Vaudeville abrita d'autre part !(« début, au moins 80U8 HH forme moderne, d'un genre qui a survécu à la
(1) r,'ôlnil du moin» ce qu'afflrrnaU GcofTroy {Journal de. l'Empire, 1" mal 1813).
[t) \n XI, t III. p. 439-440.
LE VAUDEVILLE iftl
parodie et dont le succès ne paraît pas près de diminuer, à savoir la revue rétrospective d'événements récents (1). 11 y avait eu sous l'ancien régime quelques essais décousus : mais c'est au 1" complémentaire an VI qu'on doit, semble-t-il, faire remonter l'origine de la revue annuelle proprement dite, avec // faut un état ou la revue de l'an VI, de Léger, Ghazet et Buhan; ce premier échantillon passa quelque temps pour un modèle impossible à égaler (2). Dans la Revue de l'an VIII, la première jouée sous le Consulat, Chazet, Dieulafoi et Armand GoulTé s'enhardirent à critiquer vivement le divorce, qu'on supposait mal vu du nouveau gouvernement : celui-ci fil sans doute des remontrances, car deux des mêmes auteurs, Uieulafoi et Ghazet, se contentèrent, dans l'Hô'cl garni ou la revue de l'an IX, de mettre en scène les apôtres et les adversaires de la vaccine. Puis les revues, abandonnant prudemment le brûlant terrain de la satire, tournèrent peu à peu au panégyrique conventionnel. Dès 1803, la Revtie de l'an XI faisait succéder à l'oraison funèbre du comédien Mole l'éloge enthousiaste de la tragédienne Duchesnois et du peintre Guérin, qu'il était de mode d'associer depuis que tous deux avaient triomphé dans Phèdre, l'une en incarnant l'héroïne de Racine, l'autre en lui consacrant un tableau. Sous l'Empire, les auteurs de revues rivalisèrent d'adulation avec les fabricateurs de pièces de circonstance sur les événements politiques; les uns et les autres se recrutaient d'ailleurs dans les mêmes cercles de rimeurs. Ainsi, le 7 mai 1810, Dieulafoi, Gersain et II. Simon donnaient l'Auberge dans les rue ou le Chemin de la gloire, avec le sous-titre significatif
(1) Cf. Robert Dreyfds, Petite histoire de la revue de fin d'année, p. 34-57.
(2) Journal des Débats, 16 brumaire an XI (reuilleton).
YIII. 11
de « petite revue de quelques grandes pièces » . Un mois plus tard (9 juin d810), sans laisser au public le temps de respirer, Barré, Radet et Desfontaines faisaient jouer Monsieur Durelief, ou petite revue des embellissements de Paris : ces « embellissements », que l'Institut venait de choisir pour sujet du prix de poésie, étaient copieusement célébrés dans le dialogue et les couplets; un notaire « chantait », au sens propre du mot, les merveilles du Code Napoléon; les autres personnages vantaient, qui le canal de l'Ourcq, qui le temple de la Gloire, qui l'achèvement du Louvre ou les marchés couverts, et la discussion allait s'échaufTant, quand le nom de la nouvelle impératrice mettait d'accord tous les disputeurs; la pièce prenait fin sur cette fadaise reprise en chœur :
Louise est de Paris le plus bel ornement (1).
Au début de 18H, Merle et Ourry revenaient à la charge avec Irons-nous à Paris? ou Revue de l'an 1810 : leur principale préoccupation était de célébrer la grossesse de l'impératrice et les bauts faits de Napoléon. On chantait au dénouement :
rarnii les héros de riusloirc Chacun jadis faisait un choix :
De César l'un vantait la gloire, L'autre Alexandre et ses exploits; Trajan, qu'on tous lieux on renomme, D'un autre excitait le lrans})ort :
Mais de nos jours il c.-sl un homme Oui mot tout le monde d'accord.
Le tbéAlre a\\ l'on applaudissait do telles niaiseries avait paHsé naguôrcs j)(>ur nu centre d'opposition.
(l)Tli. MuRKT, l'Hiitoirepar le llUâlre, t. I, p. 183-230.
Sous le Consulat, la police en dénonçait le foyer comme « le rendez-vous habituel d'un tas de petits poètes, de faiseurs de couplets qui font parade de leur peu d'attachement pour le gouvernement. Il n'est pas jusqu'aux acteurs qui ne s'en mêlent aussi (1). » Ces griefs étaient fort exagérés sans doute : en tout cas, le Vaudeville et les vaudevillistes ne tardèrent point à modifier leurs tendances : on avait indirectement action sur eux par le chansonnier Piis, secrétaire général de la préfecture de police, par le rimeur Deschamps, secrétaire des commandements de Joséphine. Ils rentrèrent si bien en grâce qu'en 1805, désireux de procurer quelque distraction aux officiers de la future armée de débarquement, Napoléon exprima le désir de voir une partie de la troupe du Vaudeville aller jouer à Boulogne des pièces de son répertoire et des pièces de circonstance. Le directeur-auteur liarré n'eut garde de refuser : mais en habile commerçant, il fit valoir les dépenses qui en résulteraient pour le théâtre, la diminution certaine des recettes à Paris, et obtint un traité qui lui garantissait, pour un mois de séjour à Boulogne, une indemnité de 52 500 francs. Il fit d'ailleurs bien les choses, et emmena, avec l'élite de sa troupe, ses deux inséparables collaborateurs, Radet et Desfontaines. En chemin, tous trois brochèrent une piécette que les acteurs apprenaient au fur et à mesure, de telle sorte qu'arrivée le 15 août à Boulogne, la troupe comique put donner dès le 17 le Vaudeville au Camp de Boulogne, un acte suivi de Duguny- Trouin prisonnier A Plymouth, « fait historique en deux actes » composé au printemps de 1804 et demeuré au répertoire de la rue de Chartres. Les représentations se
(1) Rapport du préfet de police, 17 brumaire an XI (8 novembre 1802) : Aui-Aïui, Paris sous le Consulat, t. III, p. 380.
succédèrent, toutes très suivies, mais au lieu de durer un mois comme il était convenu, elles furent brusquement interrompues le d" septembre par la levée du camp et le départ de la Grande-Armée pour la vallée du Danube; le dernier soir, on chanta naturellement des couplets improvisés (1).
Ce déplacement donnait au Vaudeville une sorte de consécration demi -officielle. Sans doute, en 1807 encore, la police crut devoir interrompre les représentations d'une pièce intitulée le Château et la Chaumière, où le parterre applaudissait avec affectation des allusions satiriques aux acquéreurs des biens nationaux (2); en mars 1808^ ce qui était plus grave, le succès de Mincêioff, parodie du drame de Menzikoff', tint en grande partie à un trait dirigé contre le blocus continental :
Couplets sans sel, café sans sucre, 11 faut s'accoutumer à tout.
Mais en revanche, combien de tirades et de rimes patriotiques ou adulatrices ! Aussi Deschamps n'eut-il point beaucoup à insister pour faire accorder trois pensions de 4000 francs chacune à ses amis Barré, Radet et Desfontaines (3). Barré s'enhardit, après la naissance du roi de Rome, à solliciter pour le Vaudeville le titre de Théâtre des Enfants de France, ambition excessive et
(1) L.-llcnry Lkcomtk, Napoléon et le monde drnvi<iliqui\ p. 167- 173; cf. Fernaml Nicoi.a , Napoléon 1"' au camp de HoHlo()ne, p. 313-316.
(2) Uullelin do police du 28 janvier 1807 : AI' IV, UiH)
(3) Mk.nkvai., Mémoires, l II, p. 53. Celle voruiuii o.sl iiiuins pl(|uanto. niai» plus vt'ai»eiiiljluble que ccllu d'uprùs laipiullo Napoléon, ciilundanl un vaudeville l)uurré d'allusioDs palrioli(|iic8, aurait «lit au fonctiumiairo (|ui r(ici'oni]iaKi>uit : « Kix niillt; lianes do poni*lon à l'auleur! — Mais. Siic, iln hont doux. ~ Kli bien, ê\x mille franca à chacun I » (IMillarètu Chasi.ii:!«, Mvvioircs, t. Il, p. tS6).
déplacée, car il se jouait rue de Chartres tout autre chose que des berquinades : la requête demeura sans réponse (1).
On sait que par goût personnel autant que par scrupule de dignité, le souverain fréquentait peu les petits théâtres (2). Il se risquait pourtant de loin en loin au Vaudeville, comme il allait partout, pour se rendre compte par lui-môme de ce qui occupait ou divertissait les Parisiens. Mais il endossait alors un uniforme d'officier subalterne, il prenait place dans une petite loge grillée, et les sentinelles avaient ordre de ne pas lui présenter les armes au cas où elles l'auraient reconnu à l'entrée du théâtre (3).
Le théâtre des Variétés avait été en 1777 fondé boulevard du Temple par un certain Lécluse. Au début de la Révolution, la fameuse Mlle Montansier acquit dans l'entreprise une part prépondérante. En mc^me temps qu'elle faisait construire, sur l'emplacement actuel du square Louvois, le théâtre que le Comité de Salut public devait réquisitionner au profit de l'Opéra, la Montansier louait dans les bâtiments du Palais- lloyal la salle dite de Beaujolais (notre théâtre du Palais- Royal), et y ouvrait
(1) L. -Henry Lecomte, Napoléon et le monde dramatique, p. 173-
(2) M. L. -Henry Lecomte affirme que la salle de spectacle de la cour aux Tuileries, inaugurée le 9 janvier 1808 par les chanteurs italiens, se serait ouverte le 14 aux acteurs du Vaudeville, qui y auraient joué ainsi avant même les sociétaires du ThéAtre-Français {Ibidem, p. 291). Celte assertion, en contradiction avec les témoignages contemporains comme avec les usages du théâtre de la cour, parait inadmissible.
(3) BouiLLY, Mes récapilulatium, t. il, p. 312.
le 42 avril 1790 le Théâtre-Montansier, devenu pendant la Terreur le Théâtre de la Montagne, puis après Thermidor les Variétés-Monlansier. Le succès n'ayant point tardé à s'affirmer, la directrice voulut être propriétaire de rimmeuble, qu'elle acheta à la Nation ou aux créanciers de Philippe-Égalité.
Ce succès tint dans les commencements à des causes qui n'avaient rien à voir avec la littérature ni avec l'art dramatique : la mode était au théâtre Montansier d'arriver lard, de mal écouter la pièce ou même de déserter la salle pour s'étouffer au foyer (4). Le voisinage de la Bourse, alors envahie par des spéculateurs interlopes, celui surtout des galeries du Palais-Royal, centre de la galanterie vénale, attirait une double catégorie d'habitués, également peu recommandables : » La salle, » écrivait-on en 4800, t n'est ordinairement remplie que de filles et d'agioteurs; le foyer est un marché; là se vendent à l'enchère l'ta-innocence et les bons (2). » C'était aussi, du moment qu'on y faisait des affaires, un centre de nouvelles politiques (3), ce qui devait déplaire au gouvernement consulaire; mais les agents du vertueux Fouché s'effarouchaient surtout de l'attitude et du décoUetage des donzellcs : « La pudeur s'indigne de la mise qu'affectent les femmes qui fréquentent ce spectacle (4), » Un peu plus tard, la police saisit l'occasion d'une rixe qui s'était élevée entre deux filles pour lour interdire à toutes l'accès du foyer, mais cette consigne ne tarda point à passer j\ l'état de lettre morte (5).
(1) Joiio|)li H.. ..Y, l'Optique du jour (un VII), p. xiv. (f) (Ihnmiqm! icanilaleuir de l'un itiOO, p. 187.
(3) JoMOpli K....r, t'Optiiina du jour, p. xili.
(4) Taliloau de lu Hiliiation du l'ariH, 11 pluviôse an VIII (30 janvier IHOU) : Ai'i.Ani), l'art» »out le Cumulai, t. I, p. li!tt.
(6) KoTtKUUK, Souvenir» de l'arii, l. I, ]>. 303-304 (lei) déiiégu'
Avec le temps, les agioteurs disparurent du théâtre de la Montansier, ou du moins cessèrent de s'y faire remarquer : mais les demoiselles demeurèrent aussi nombreuses, et à leur suite toute une clientèle de jeunes et vieux libertins. Gambacérès, même Second Consul, m(îme prince archicliancelier, y faisait une apparition presque quotidienne, entre Villevieille et d'Aigrefeuille (1), après sa célèbre et solennelle promenade sous les galeries (2) : il occupait toujours la môme loge grillée, louée par lui à l'année, ce qui, même alors, était aux Variétés une bizarrerie absolument unique (3).
A ces éléments de vogue, la Montansier sut joindre l'attrait plus avouable de quelques acteurs incomparables dans la farce, la parade ou la grosse comédie populaire. C'était d'abord le fameux Brunet, qui devait faire plus de six cents créations sans lasser la sympathie du public (4). Il s'appelait de son vrai nom Mira, et était neveu du religieux carme qui avait inventé ou perfectionné l'eau de mélisse. Condisciple de ïalma dans une petite école de quartier, une irrésistible vocation l'avait entraîné vers le théâtre bouffe. Il excellait à se grimer, à faire applaudir les travestissements les plus osés, à intercaler dans ses rôles des plaisanteries imprévues, parfois même frondeuses. C'est ainsi qu'il eut maille à partir avec la police pour avoir, lors de la mise en vigueur des institutions consulaires, mis cette explication dans la bouche d'un boutiquier causant avec sa femme : « Je suis tribun, tu es tribune, ces petits gars-là
lions insérées en note par le traducteur Pixérécourt no semblent qu'une précaution en vue de la censure).
(1) Brazikr, Chronique des petits théâtres, t. II, p. 156.
(2) Cf. Paris sous Napoléon, t. II, p. 355-356.
(3) Duchesse o'Abrantès, Mémoires, t. VI, p. 164.
(4) De Manne et Ménktribr, la Troupe de Nicolet, p. 227-232.
les LES PETITS THEATRES
seront des petits tribunaux. » Plus tard, au moment des préparatifs de descente en Angleterre, il commit l'irrévérence plus dangereuse encore, mangeant des noix en scène, de lancer les coquilles dans un baquet plein d'eau en disant : » Je fais des péniches (1). » La vogue deBrunet n'en était pas moins incomparable même dans le monde officiel, et les plus grands personnages, admis à l'honneur de recevoir et de distraire Tempcrcur, ne croyaient pouvoir mieux faire que de commander la troupe des Variétés (2). Cette réputation ne tarda point à dépasser les limites de Paris : dès l'été de 1801, Geoffroy annonçait, avec plus d'indignation encore que d'ironie, qu'il était question pour le pitre du Palaislloyal d'entreprendre une tournée en province, à l'instar des étoiles du Théâtre-Français et de l'Opéra (3). Le succès môme de l'acteur détermina des hommes d'esprit à écrire des rôles pour lui ; ainsi Désaugiers donna le 13 juin 1805 Monsieur Vautour, qui fixa pour plus d'un siècle, grûce au relief imprimé au personnage par le jeu de lirunet, le type et le sobriquet du propriétaire exigeant et âpre au gain; c'est là que se trouvait le distique demeuré populaire :
Quand on n'a pas de quoi payer son terme, Il faut avoir une maison à soi.
(i) DuclieHRO d'Abhantès, A/^oit-M, t. IV, p. 72-73 (ia duclicsso assure que cliacune do co8 deux iDcartades valut À Bruuet vingtqiiutro hourcH d'incarciiration).
(2) Ainsi Hertiiicr ait cliAtoau do Groshois, lo 11 dùconibro 1809 : mais qiiulquos répliques inaieiiconlrouses, dans Cadet Houssd maître de déclamation, évo(|u6runt V'uU.o du divorce iin|>éi-ial alors hhininont, cl causùrnnl un malaise gonùrai. lin IMl au «■ontrairo, < lie/ hi reine Hortoiiso, itnincl improvisa, dans C.adel Homtel beau-p^re, une allusion i\ la niiissiiiiro du roi do Homo (|ui dt^ridii rranclHMiient l'enipcrour (L. -Henry LkicuMTii:, Mapoléon el le mande dramatique, p. 24S-24(i et StS(i).
(8) Journal des Débat», 13 messidor an IX (rouilloton).
LES VARIÉTÉS i««
Dès 1801, Brunet fut secondé par Tiercelin, incomparable dans les imitations, dont il s'était fait une spécialité. Mais tandis que chez Brunet le bouffon se doublait d'un homme d'affaires très avisé et passablement intéressé, Tiercelin, dont le talent contribuait pour une bonne part à la vogue du théâtre, ne toucha jamais plus de 6000 francs d'appointements annuels (1).
La proximité des maisons de jeu et des établissements de plaisir du Palais-ïloyal, la présence même des « nymphes » qui contribuaient à achalander les galeries, un spectacle divertissant, d'excellents comédiens, c'étaient bien des raisons pour expliquer un succès affligeant sans doute pour la morale et pour le grand art, mais incontestable en fait. Ce naïf de Junot, gouverneur de Paris, fut un jour tout ébahi d'apprendre que la recette annuelle du théâtre Montansier dépassait d'une quinzaine de mille francs celle de l'Opéra (2) : un Parisien averti n'aurait même pas posé la question. Cette ruineuse concurrence était tout particulièrement l'objet des doléances du Théâtre-Français, à cause du voisinage; on prêtait à Brunet une riposte humoristique : « Talma prétend que je lui fais du tort; nous ne jouons pourtant pas le même genre (3). » Avec Talma et les autres sociétaires, le commissaire impérial, le préfet du palais, représentaient la fermeture ou l'éloignement des Variétés comme indispensables à la prospérité du Théâtre-Français.
Ces plaintes réitérées finirent par s'imposer à l'attention de Napoléon. Après avoir, dans le conseil d'admi-
(1) De Manne et Ménétkier, la Troupe de Nicolet, p. 195-199.
(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 379.
(3) Th. Muret, l'Histoire par le théâtre, t. I, p. 350-351.
nistration du 25 février 4806 (4), ordonné à Champagny de préparer un décret pour protéger les grands théâtres, l'empereur présida une discussion approfondie au sein du conseil d'État. C'est alors qu'il déclara que le Théâtre- Français « faisait partie de la gloire nationale », en ajoutant : « Il faut supprimer en sa faveur celui de la Montansier, qui est trop voisin, et qui d'ailleurs est un scandale pour les mœurs. On affectera ce local à la Bourse et on rendra au culte l'église des Capucins (2), qu'elle occupe. Le genre de la Montansier sera plus convenablement placé aux boulevards; on ne doit laisser que les deux grands théâtres au centre de Paris (3). » Cambacérès eut dans une séance ultérieure le courage d'intercéder en faveur de son théâtre de prédilection, mais Napoléon provoqua les éclats de rire des membres du conseil d'État en répliquant : « Je ne m'étonne pas que l'archichancelier soit pour la conservation de la Montansier : c'est le vœu de tous les vieux garçons de Paris (4). »
La solution officielle fut encore retardée de quelques semaines, pendant lesquelles l'écho des délibérations du conseil d'État se répandit dans les cercles du Paris littéraire et mondain (5). Aussi personne no fut-il surpris de trouver, dans l'article du décret du 8 juin 1800 qui prescrivait le transfert du théAtre de l'Impératrice à l'Odéon relevé de ses ruines, celte autre disposition : « Les
(1) Cf. plus haut, p. 139-lil.
(2) Napoléon coiiirnottuit uti lapsus v.l voulait, dire !*ô^;liso des « PolilH-l'<^n*s » (Nolro-Ddm<;-de«-Vjcloii'os); on sait d'ullli-urs qu'on quittant cetto ù^liito, la Hoursu no l'ut poitit IranHlérou & 1 ancien tlir^trc Montanxicr (cf. Pari$ sous S'njKildun, t. VI, p. 84A-t48).
i'd) 18 avril 1808 : Pklkt ni:: i.a Lozi^iik, Opinions de Napoléon au eonieil d'iitat, p. 280.
(4) 28 avril i80rt : Ibidem, p. 201.
(5) Lrttrt-s sur Paris (par liERKiiiiiM), p. 67.
entrepreneurs du théâtre Montansier, d'ici le 1" janvier d807, (établiront leur théâtre dans un autre local. »
En présence de cet ordre positif, les administrateurs de l'entreprise eurent à se demander si le voisinage du Palais-Royal ne constituait pas pour leur établissement un élément essentiel de prospérité, et si la clôture pure et simple ne serait point le parti le plus sage. Telle fut l'opinion de deux d'entre eux, qui se retirèrent ; mais la Montansier, plus confiante dans le succès personnel de son théâtre, résolut de le transporter sur le boulevard Montmartre, région intermédiaire entre le Palais-Royal et le lointain quartier du Temple, où triomphaient le mélodrame et la féerie (1). Elle lut soutenue par Brunet, qui, en retour de sa fidélité, exigea de devenir propriétaire pour un cinquième et codirecteur.
Le décret impérial fut obéi, puisque la dernière représentation dans la salle du Palais-Royal eut lieu le 31 décembre 1806, avec des couplets de circonstance composés par Uésaugiers, Francis et Moreau. Mais malgré toute la diligence de l'architecte et des entrepreneurs, la nouvelle salle n'était pas prête, et la troupe dut camper pour six mois environ au théâtre de la Cité, où elle fit des recettes de bon augure avec la Famille des Innocents.
C'est pendant ce séjour provisoire à la salle de la Cité que se produisit un incident souvent rapporté. Pour la mondaine et la femme frivole qu'était demeurée Joséphine, les Variétés étaient le fruit défendu. Au commencement de février 1807, elle avait quitté Mayence et s'était réinstallée aux Tuileries sur les pressantes ins-
(1) L.-Henry Lecohte, la Monlantier, p. 2S0-S51.
tances de Napoléon, désireux de procurer un dédommagement au commerce parisien (1). L'occasion lui parut favorable pour satisfaire une très ancienne curiosité : l'empereur était au fond de la Pologne, absorbé dans ses combinaisons stratégiques et diplomatiques; les Variétés avaient d'ailleurs quitté le Palais-Royal, lieu mal famé, pour s'établir momentanément dans le plus paisible des quartiers, entre Notre-Dame et le Palais de Justice. L'impératrice s'y rendit donc le 21 février, incognito, en petite loge, mais sans dissimuler sa présence et sans se soustraire aux acclamations des spectateurs (2). Un mois ne s'était pas écoulé, que cette mercuriale lui arrivait du quartier général d'Osterode : » Mon amie, il ne faut pas aller en petite loge aux petits spectacles; cela ne convient pas à votre rang : vous ne devez aller qu'aux quatre grands théâtres, et toujours en grande loge. Vivez comme vous le faisiez quand j'étais à Paris (3). » Ce message se croisa sans doute avec une lettre par laquelle Joséphine, en proie à de tardifs scrupules, tentait de prendre les devants et de justifier son escapade, car huit jours plus tard. Napoléon insistait à nouveau; son ton s'était radouci et il revenait au tutoiement, mais pour le fond la consigne demeurait aussi stricte : « J'ai reçu ta lettre du 13 mars. Pour m'être agréable, il faut, absolument on tout, vivre comme tu vivais lorsque j'étais à Paris. Alors tu ne sortais pas pour aller à des petits spectacles, ou autres lieux. Tu dois toujours aller en grande loge... Voilà, mon amie, le seul moyen de mériter mon approbation. Les gran-
(1) Cf. Paru $ou$ Napoléon, t. VI, p. 45-46.
(2) Dès le surlendemain, la présonco do la souveraine était nioiitionnt^o dans le Journal de Parti.
(i) 17 mars 1807 ■ Correipouilunce. iiO(\S.
deurs ont leurs inconvénients : une impératrice ne peut pas aller où va une particulière (1), »
Cependant l'architecte Gélérier s'empressait, et le 24 juin 1807 la nouvelle administration, qui avec Brunet et Mlle Montansier comprenait Amiel, César et Crétu, pouvait ouvrir la salle du boulevard Montmartre, celle-là môme qui, restaurée à plusieurs reprises, subsiste au bout de plus d'un siècle et conserve le nom de Variétés. Le spectacle d'inauguration se composa d'une pièce de circonstance, le Panorama de Momus, de Désaugiers, Francis et Moreau, les trois auteurs qui six mois auparavant avaient chanté l'exode du Palais-Royal.
La salle du boulevard Montmartre, proclamée d'un commun accord élégante et même luxueuse (2), fut bientôt un des rendez-vous préférés des Parisiens : les Variétés y retrouvèrent l'affluence d'antan, avec une nuance de meilleur ton. Cambacérès tout le premier se montra aussi cérémonieusement assidu que par le passé, s'il faut en croire les racontars malignement accueillis à la fin de 1808 par les bureaux de Fouché : « Les habitués du théâtre Montansier se plaignent de ce que la procession du prince archichancelier arrête le départ de toutes les voitures, et les retient ainsi exposés au froid et à la pluie. Pour s'en dédommager, ils plaisantent sur les signes qu'ils prétendent voir passer entre la loge de S. A. et Mlle Cuisot sur le théâtre (3). » En 1810, l'année de l'ouverture du passage des Panoramas, dont la vogue ne manqua point de profiter au
(1)23 mars 1807 : Correspondance, 121o6.
(i) Cf. une descriplion enthousiaste dans le feuilleton du Journal de l'Empire du 27 juin 1807, sous la signature M. B. (Boutard).
(3) Bulletin de police du 6 décembre 1808 : AF. IV, 1504.
théâtre contigu, les Variétés firent 613 673 francs de recettes; mais ce chiffre ne les plaçait qu'au quatrième rang des théâtres de Paris, après l'Opéra-Comique (950172), le Théâtre -Français (867 393) et même l'Opéra (643 503) : les mesures prises par le gouvernement en faveur des grands théâtres n'avaient donc point été tout à fait inefficaces.
11 y avait, boulevard Montmartre comme ailleurs, des pièces qui tombaient, et d'autres qui étaient contestées : le soir de la première représentation des Deux Matinées, de Dumersan (42 mars 4812), la bataille entre les bravos et les sifflets prit de telles proportions qu'une des artistes, Mlle Pauline, s'évanouit en scène. Mais le plus souvent le succès se déclarait irrésistible, grâce à la verve joviale des auteurs, grâce surtout aux inventions boull'onnes et au jeu désopilant des comédiens, dont la célébrité devenait européenne. Un contemporain a raconté que le jour de l'entrée des alliés dans Paris (31 mars 1814), il était de service comme garde national à la barrière Saint-Martin (ou de la Villcttc) : « Les premiers mots que m'adressa un jeune officier kalmouck qui parlait à peine le français, ce fut pour me demander le Palais-Uoyal et le théâtre de Brunet (1). »
Malf,'ré le talent de quelques-uns de ses camarades, lirunet en eiïrt personnifiait de plus en plus le théâtre des Variétés, assurait la vogue de; la plupart des pièces. Durant cette période, il créa quelques lypes (\\n furent longtcnqis fameux : ainsi M. Pépin, marchand de luncllfs au quai des MnrTondus, dans liomiùnvillf on la t'ioinnidde du l)iinaiulii\ de Si'wrin cL (llia/A'l (liO novembre 1807;; ainsi surtout M. Dumollct, bonnetier de Saint-
(i) IlitAXien. (^liroHiijue dei pelils lliéAlre», t. Il, p. i:tl{.
Malo, dans les Trois étages, de Désaugiers (4 août 1808). Malgré les regrets courtoisement exprimés par Geoffroy, qui aurait voulu lui voir appliquer « la vivacité et la gaieté de son imagination » à « des travaux plus nobles (1) », Désaugiers, grisé par le succès, ne songea qu'à exploiter jusqu'à épuisement une veine rémunératrice. Il fit reparaître le bonnetier DumoUet, toujours avec Brunet comme interprète, dans le Départ pour Saint-Malo (1809), puis dans // ai-rive! il arrive! ou Dumollet dans sa famille (14 mai 1810) : à cette troisième fois, le public manifesta par des sifflets son impression de satiété.
Aussi bien que dans l'imitation des petits bourgeois ou des boutiquiers, parisiens ou provinciaux, Brunet excellait dans les travestis, le plus souvent burlesques. Un jour pourtant, il accomplit ce tour de force de paraître en jeune première. Après le triomphe remporté à rOpéra-Gomique par Mlle Alexandrine Saint-Aubin dans la Cendrillon de Nicolo, Désaugiers encore et Gentil brochèrent une parodie, intitulée la Chatte merieitleuse ou la Petite Cendrillon; Brunet s'adjugea le rôle de Cendrillon, et au lieu de le tourner en caricature, il s'appliqua à imiter, à dépasser l'actrice de Feydeau. Tout Paris voulut l'applaudir en Cendrillon; et l'enthousiasme gagna jusqu'à la prude Mme de Genlis, qui écrivait : « Il y est jolie, touchante et à la lettre plus agréable que Mlle Saint-Aubin (2). »
L'année suivante, Désaugiers, toujours avec la collaboration de (Jentil, et Brunet récidivèrent. Dans l'Ogresse, parodie du conte de la Belle au bois dormant, Brunet joua la princesse : mais revenant à son genre
(1) Journal de l'Empire, 13 août 1808 (feuilleton).
(2) 18 décembre 1810 : Lettres inédites à Casimir Bœcker, 'p. 92.
favori, il fit avec Potier, qui incarnait le prince Fortuné, assaut de calembours dont plusieurs étaient équivoques, sinon licencieux (28 aoiUl 811). Malgré quelques protestations, le public se divertit fort à cette nouvelle turlupinade; le ministre de la police crut pourtant devoir mander les directeurs et les semoncer au nom de la morale; comme Brunet osait alléguer les libertés qu'avait prises le théâtre avant la Révolution, Savary répliqua superbement : « Oui, vous avez raison; sous l'ancien régime les ducs, les marquis, les comtesses riaient volontiers de ces platitudes, mais on les a tous mis à la porte, et nous, on ne nous y mettra pas (1). » Brunet était si sûr de son ascendant sur l'auditoire, qu'il nhésita point, dans Tintérèt du théâtre, à s'adjoindre un second, bientôt un émule. Potier s'appelait exactement Potier des Gailletières, et était né en 1774 d'une excellente famille de robe. Gomme au tragédien Lafon, comme à bien d'autres, quelques succès dans la comédie de société lui avaient révélé sa vocation. Il avait débuté aux Délassements-Comiques avec Joanny, puis couru la province de droite et gauche, quand Brunet lui ofl'rit un engagement^ en se mettant au-dessus de toute arrière -pensée de jalousie (2). Potier débuta aux Variétés le 8 mai 1809, et, bien vite apprécié des amateurs (.S), mit quelque temps à conquérir la faveur du grand public : il traversa même une crise de découragement, peiulant laquelle il songeait h retourner en province; c'est Brunet qui eut le mérite de le retenir. Sa création du
(1) bHAZiEU, Chronique det petits thétUifit, t. Il, p. 155.
(I) De Mannb ol MiisKTHiKii. la Troupe de IS'icolet, p. 274-278.
(8) ■ Col acteur a un excuUunl iiiaHipic puur lus caricaluixH, cl beaucoup (11) connaiHautico do la scène. » iMémoriiil dramatique, 1810, p. lot).
Ci-devant jeune homme, de Merle et Brazier, le mit enfin en 1812 à son vrai rang, qui était le premier (1). Il marcha dès lors de victoire en victoire, et partagea bientôt la renommée européenne de Brunet (2).
Le théâtre de la Gaieté (3) était le plus ancien du boulevard du Temple. Le fameux Nicolet l'avait fait bâtir en 1765 pour les Grands danseurs du Roi. comme il intitulait sa troupe de baladins et de pitres; le nom actuel datait de 1792, et avait momentanément été remplacé sous le Directoire par celui de Tliéâtre d'émulation.
A la mort de Nicolet (1795), sa veuve prit pour locataire un certain Ribié, ancien vendeur de contremarques. Celui-ci se montra directeur avisé (4), et monta notamment deux pièces dont le succès fut prodigieux : un opéra-bouffe de Maillot, Madame Angot ou ta Poissarde parvenue (1796), qui créa un type populaire, et une féerie de Martainville, le Pied de mouton. L'arrêté minis-
(i) Cf. le feuilleton enthousiaste de Geoffroy dans le Journal de l'Empire du 2 juin 1812.
(2) En 1819, l'impératrice Elisabeth de Russie, rendant compte à sa mère d'une « farce des Variités » médiocrement jouce à Gatchina, écrivait que la pièce ne devait être amusante qu'avec « ce fameux Potier du théâtre des Variétés, dont certaines personnes parlent comme d'un grand homme du siècle, les grandsducs Nicolas et Michel entre autres. » (18/30 octobre 1819 : Grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch, l'Impératrice Elisabeth, t. III, p. 112).
(3) On écrit aujourd'hui Galté.
(4) Ribié ne fut point directeur sans interruption de 1795 à 1807, car à la fin de 1799, s'ofTrant à emmener en Egypte une troupe de comédiens, il s'intitulait « présentement directeur du grand-théâtre de Bruxelles » (L. -Henry Lbcomte, Napoléon et le monde dramatique, p. 18).