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CHAPITRE IV

Depuis le Cirque Olympique et les Jeux gymniques jusqu'aux scènes les plus haut placées dans la hiérarchie dramatique, tous les théâtres célébraient au temps de Napoléon, par des à-propos ou pièces de circonstance, les mémorables événements qui se succédaient. Évidemment tolérée et encouragée par l'autorité administrative, cette littérature empressée, sinon servile, passait aux yeux des contemporains pour fabriquée sur commande; on prétendait même (et certains historiens modernes l'ont répété) que l'empereur s'en servait comme d'un moyen de propager ses idées (i). Ceci n'est établi que dans une mesure assez restreinte : mais les pièces de circonstance offrent, à défaut d'originalité littéraire, un caractère assez propre à l'époque napoléonienne pour justifier quelques détails sur le genre en lui-même et sur un certain nombre de spécimens (2).

(1) « L'empereur avait compris riiiniieoce des spectacles sur l'esprit des l'oides. Il s'informait des répertoires, réprimait toute intompérance de langage, veillant, de son palais ou des chan)ps de l)ataille, à ce que le théâtre dit simplement ce qu'avait besoin de savoir le peuple pour comprendre ou pressentir ses décisions. » (L. -Henry Lecomte, Napoléon et l'Empire racontés par le théâtre, p. v-vi.)

(2) Un certain nombre d'à-propos ont déjà été indiqués dans ce volume et le précédent. On trouvera une énumération à peu pi-ùs

Depuis le début de la Révolution, depuis surtout la chute de la royauté, le théâtre s'était arrogé le droit de traiter de la politique contemporaine avec une licence quasi aristophanesque. Mais, au rebours d'Aristophane, les auteurs dramatiques de la fin du dix-huitième siècle, par prudence, par intérêt, par recherche des applaudissements, ne daubaient guère que sur les vaincus.

C'est ce qu'ils s'empressèrent de faire au lendemain du coup d'État de brumaire. La Journée de Saint-Cloud (Troubadours, 23 Brumaire) exaltait expressément la nouvelle révolution comme la contre-partie et le châtiment du 18 Fructidor. La Giroiieltede Saint-Cloud, œuvre de six collaborateurs (Vaudeville, 23 brumaire), raillait la fuite éperdue des représentants et incriminait leur probité :

Ces messieurs pour <|uittei' Saint-Cloud Prennent leurs jainbes à leur cou :

C'est tout ce qui leur reste j\ prendre. Messieurs, n'avez-vous rien à rendre (1)?

Dès le 22 brumaire (13 novembre 1799), TOpéra-Comique avait donné un impromptu de Sewrin, les Mariniers de Saint-(Uoud, procédant de la miîme inspiration. Fouché, qui avait demandé communication du manuscrit, ne crut pas devoir s'opposer à la représtMitalion. Mais deux jours après, inquiet des manifestations qui se multipliaient, désireux de ménager ses anciens amis les jacobins et de maintenir à la nouvelle institution consulaire son caractère de gouvernement conciliateur, il

coiiipliHn. par ordru do dalc, avec di's iinai) ses assez dôvcloppéns, datiH les pagcH 47 i\ "£{>'.) du volurno de M. L.-llunry Locoiiitu Hur Sapolénn ri VKminvf racmili^t jiar le Ihéàlre : cet ouvra^fi m'a (Midi'l pluB utiluH, t*l<;'t<Kt pour no pas iiiuliipliur ios imtos ipir jo m'y réfère tci une roi» pour toutes {{) Maurice ALitKitr, lei Tlu'ùtre* dis boulevards, p. 178-183,

adressa aux administrateurs de l'Opéra-Comique une lettre évidemment délibérée avec les Consuls et destinée à la publicité : * La révolution du 18 brumaire, citoyens, ne ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée : elle n'aura point de réaction, c'est la résolution du gouvernement... Une pièce intitulée les Mariniers de Saint- Cloud a été jouée sur votre théâtre. L'intention en est louable sans doute, mais trop de détails rappellent amèrement d'anciens souvenirs qu'il faut effacer... (1) » A cet ordre habilement présenté comme un vœu, il était impossible de ne pas déférer. Les directeurs de théâtres se le tinrent pour dit et s'abstinrent désormais, tant que dura le régime, de faire allusion aux changements constitutionnels ou autres événements de politique purement intérieure. C'est tout au plus si le théâtre Montansier se permit de souUgner la reprise du calendrier grégorien par un vaudeville de Francis et Désaugiers, Janvier et Nivôse (1" janvier 1806).

Mais il restait les exploits militaires, les traités imposés à l'ennemi : en les glorifiant, loin de créer ou d'envenimer des divisions intestines, le théûtre exaltait le patriotisme des Français, mettait en relief les avantages de l'union contre l'agresseur étranger, rendait hommage à la vaillance de la « grande nation ». C'est le thème que les faiseurs d' à-propos adoptèrent, avant même la campagne de Marengo (2) : ils y mirent plus d'empres-

(1) A. PouGiN, l'Opéra-Comique pendant la Révolution, p. 243- 24ti. Cf. Paris sous Napoléon, t. I, p. 13-18.

(2) Bonaparte, très désireux au début de son Consulat de ménager les susceptibilités républicaines, fit savoir, au printemps de 1800, qu'il verrait avec plaisir la suppression, dans le vaudeville du Tableau des Sabines, d'un couplet consacré à sa louange personnelle (A Lucien Bonaparte, lo germinal an VIII [3 avril iSOOj : Cor--espondance, 4706},

sèment que de talent et de mesure, ce qui ne laissa point de froisser quelques délicats. Gomme alors la presse jouissait encore d'une liberté relative, Geoffroy osait à plusieurs reprises, et en excellents termes, dénoncer les défauts de ces déclamations ultra-chauvines : « Le goût des spectateurs se trouve en opposition avec leur patriotisme : flottant entre le désir d'honorer un grand homme et la honte d'applaudir une misérable production, ils sortent mécontents de l'auteur et d'eux-mêmes... (1). Les éloges des Français, quelque justes, quelque mérités qu'ils soient, ne paraissent sur le théâtre que de plates flagorneries, lorsqu'ils sont jetés à la tête du parterre tout crûment, sans goût et sans délicatesse... (2). J'observe avec plaisir la générosité et la noblesse du caractère national dans le mépris que le public témoigne pour ces farces grossières, dont l'objet est de bafouer nos ennemis; que les auteurs se reposent sur nos guerriers du soin d'humilier lAnglelcrre (3) I » La Décade faisait ici chorus avec l'ennemi des philosophes; en rendant compte d'un à- propos sur le traité de Lunéville, elle s'indignait que les auteurs eussent prodigué les lourdes facéties contre les Allemands : t Une nation grande et généreuse ne doit pas s'égayer indécemment sur ses ennemis, quand elle les a vaincus et forcés à la paix (4). » Les auteurs ne déférèrent à ces avertisse-

(1) Journal dr» Di'bal», 3 Uiennidor an VIII (à propos de Deiaix au Mo»l Sainl-Uernard, à Foydoaii).

(2) Ibidem. S vi'iilrtso an IX (A propos du /<-h/i>(. mnis ;/ voilât nii Vniulcvlllo).

(3) Ihtdnn, 7 germinal an XI (/i pinpos do lirsirér, ù l'Opéra- (](indipie)

(4) An IX, l. Il, p. Stt.'i (il propos do IVinf/iuxi* d'au ijrand Inhlraii, ft rOpéra-CornUpio, où lîertnain o|iposiiit iino réHlidanci" désosp<^ri'!« uu Hiarlagu do sa pupille, la belle liique, avec iJon, lils do Lrfranr).

ments que dans une mesure fort restreinte : c'est plutôt la délicatesse du public qui s'ëmoussa. La modestie n'a jamais été la qualité dominante des Français : grisé par une succession ininterrompue de triomphes sans précédent, l'amour-propre national en vint à s'accommoder des plus grossières llatteries. qui à certains égards en effet demeuraient au-dessous de la réalité.

Malgré quelques chutes retentissantes, le succès des pièces de circonstance s'affirmait si vif et si fructueux que le compassé Théâtre-Français voulut en prendre sa part. 11 annonça l'intention de célébrer le traité de Lunéville par une « allégorie en vaudevilles ». Prestement, le Vaudeville commanda à ses faiseurs une facétie intitulée la Tragédie au Vaudeville, en nUemlamt le Vaudeville à la Tragédie : « Les théâtres, » écrivait Geoffroy, « se font aujourd'hui la guerre sur la manière dont on doit chanter la paix (1). » Mais les bureaux du ministère de l'intérieur prirent l'incident au sérieux, et firent signer à Chaptal une longue semonce, à l'adresse du commissaire Mahérault : «... La justice, la raison, les convenances, le sentiment même de leur propre supériorité, exigent des artistes du Théâtre de la République que toutes les pièces étrangères au genre qu'on y cultive soient bannies de la scène française ; et je n'ai pas vu sans surprise que la même affiche annonçait Mérope et une allégorie en vaudevilles... Je vous répète donc, citoyen, que l'intention du gouvernement est de conserver exclusivement sur le Théâtre de la République la plus grande et la plus belle partie de nos richesses dramatiques, et de ne pas souffrir un mélange qui en

(1) Journal det Débats, 7 germinal an IX.

vin. 14

altérerait la noblesse et la pureté... (i) » En conséquence, le vaudeville litigieux, Désirée ou la paix dn village, fut transporté à l'Opéra-Comique, avant même d'avoir été joué rue de la Loi, et le principe de la distinction des genres demeura sauf.

Les préliminaires de Londres et la paix d'Amiens servirent de thème à une foule d'à-propos. Au Vaudeville, où le soir même de la ratification on donnait la première représentation de René Lesage (pièce mettant en scène l'auteur de Gil Blas), l'un des quatre auteurs (Barré, Radet, Deschamps et Desprès) improvisa ces vers, qu'un acteur vint chanter au lever du rideau en guise du traditionnel couplet d'annonce :

Pour éviter certaine guerre Entre le public et l'auteur, Par un couplet préliminaire On vous engage à la douceur.

En conséquence, moi Laporte, J'allais vous demander la paix; Le canon a la voix plus forte :

11 vous l'annonce, et je matais (2).

La reprise de la guerre maritime ne tarda point à rendre aux épigrammcs contre les Anglais un regain d'opportunité, sinon de fraîcheur. Les impromptus affluèrent, dans le genre de Georges le taquin ou le Jirasseur (le l'île (les Cygnes (47 décembre 1803, aux Variétés), où le brasseur insulaire s'emparait d'une jeune marchande d'oranges, nommée Maltlw, et était puni par l'armurier François, qui pour le chAtier traversait hardinicnit un bras de rivière. Le public parisien, inquiet et mécontent

(1) Lettro reproduite aani date dans I» Journal de» Débatx du 30 ventARO an (X : cr. Aiilari», htrix toux le Comulal, t. Il, p.flT. f 18. et l'arit mut Sapoh'on, i VII, p. 10.

(t) Maurice Alukht, /«« Thi'àtrei dei boulevardx, p. 19l>.

de la rupture de la paix, fit grise mine à ces pauvretés. La Décade ne déguisa point une impression de satiété (i). Faut-il croire que le gouvernement était directement responsable, et que, pour stimuler l'opinon trop inerte à son gré, il avait commandé à tous les auteurs dramatiques de quelque renom des pièces de circonstance sur les projets de débarquement en Angleterre (2)? Ce qui est incontestable, c'est que le Consul réclama un choix de pièces, « pour les faire jouer sur différents théâtres de Paris, et surtout aux camps de Boulogne, Bruges, et autres lieux où est l'armée (3) ». Un de ces à-propos, Une Journée au camp de Bruges (4i août 1804), composé exprès pour l'armée, atlira l'attention du maître sur le jeune auteur, Etienne, qu'il fit entrer dans les bureaux de Maret, et pour qui ce fut le point de départ d'une brillante carrière littéraire, administrative et même politique. Nous avons déjà mentionné le déplacement de la majeure partie de la troupe du Vaudeville en août 4805 et l'impromptu du trio Barré-Radet- Desfontaines, le Vaudeville au camp de Boulogne.

C'est pendant la campagne d'Austerlitz que l'usage s'introduisit de donner officiellement lecture des bul-

(1) « Le malheur des pièces de circonstance est de diminuer d'intérêt à mesure que le nombre en augmente. » (An XII, t. II, p. 374).

(±) Alexandre Duval, Œuvres, t. V, p. 21-22. Le tt'^moignage de Duval est particulièrement suspect ici, car il avait sur le cœur l'interdiction de son Guillaume le Conquérant ; mais il invoque une prétendue coufideuco de son frère, Amaury Duval, qui, alors chef de bureau à la division des beaux-arts, aurait été cliargé de convoquer les auteurs.

(3) A Chaptal, 7 frimaire an XII (29 novembre 1803) : Correspondatice, 7333. Dans cette lettre, Bonaparte exprimait aussi le désir qu'on composât plusieurs « chants pour la descente en Angleterre », l'un notamment sur l'air du Chant du départ.

letins de victoire dans les grands théâtres (1). « Ce soir pendant le spectacle, » notent pour la première fois les registres du Théâtre-Français à la date du 4 frimaire an XIV (25 novembre 4805), « au milieu de la Maison de Molière, on a fait lecture au public du Bulletin qui annonçait l'entrée des Français à Vienne le 22 brumaire an XIV. C'est M. Saint-Fal qui en a fait la lecture (2). » Trois mois plus tard, au cours de la première représentation à'Athalie qui fût donnée depuis la Révolution (24 février 4806), l'empereur lui-même, de sa loge, envoyait à Talma l'ordre de venir dans son costume d'Abner annoncer l'occupation de Naples (3). Forcément un peu théâtrales, ces lectures avaient du moins un caractère sincèrement et vivement dramatique; après bien des années, le souvenir en troublait encore Mlle George, la tragédienne ; t Le commissaire de police arrivait sur le théâtre, son écharpe en ceinture, en portant deux bougies; on lisait au milieu d'une émotion, d'un élan patriotique et d'un enthousiasme que l'on ne peut croire quand on n'en a pas été t(Miioin (4). »

A la nouvelle de la victoire d'Austerlitz, le 'i'héâtre- Français se permit de faire chanter deux couplets, dont l'un rimé par Dugazon. Mais d'un commun accord, les à-propos proprement dits furent presque partout ajournés à l'époque du retour du vainqueur.

Arrivé à Paris dans la soirée du 20 janvier 180(i, et absorbé tout d'abord par le soin de liquider la crise financière (5;, Napoléon parut pourtant au Théâtre-

(1) Cf. Vari* nm» NapoUon, l III. p. UO-Sl. (f) Arcli. Com.-Kr.

Ci) All'rud CofiN, Talma ei l'Kmpire, p. 107-108; cf. Parti tous NafuUon. t. VII, p. 136-137.

(4) Mémoirt't. p. 170.

(5) Cf. Par Uiout Napoléon, l. VI, p. 179 et siiiv.

Français dès le 29 (1), et y revint le 1" février. D eut ce dernier jour le bon goût de se retirer après la représentation dlphigénie, pour ne point assister à sa propre apothéose. Le rideau se releva sur les Français dans le Tfjrol, « fuit historique en un acte », où Bouilly avait accumulé les platitudes et les manques de tact, mettant par exemple en scène des officiers autrichiens qui maudissaient leur gouvernement (2); mais le public était en veine d'indulgence et d'enthousiasme : il acclama Mlle Contât quand, au mépris des anciennes remontrances de Ghaptal sur la distinction des genres, elle débita au dénouement un couplet de vaudeville, avec la « pointe » de rigueur :

Comment, dans une bagatelle, Tracer nos rapides succès?

Messieurs, n'y voyez que le zèle Et les sentiments d'un Français ; Il est aisé de se convaincre Qu'avec Napoléon le Grand, Pour peindre comme il a su vaincre, II fallait écrire en courant (3).

Dès le 29 décembre 1805, Mme de Rémusat écrivait à son mari : « L'Opéra prépare une fête, qui, de vous à moi, me paraît étrange, puisqu'il ne s'agit pas moins que de représenter sur la scène les Tuileries et le Carrousel, et l'empereur lui-même, c'est-à-dire un acteur le représentant, et faisant son entrée triomphale traîné par le peuple de Paris. Cette fête est dirigée par M. Esmé-

(1) Cf. Paris sous Napoléon, t. VII, p. 280.

(2) Journal de l'Empire, 3 février 1806 (feuillelon de Geoffroy).

(3) Le 26 février 1806, le Théâtre-Français revint à la charge avec le Politique en défaut, un acte en vers où Chazet et Sewrin avaient prodigué It!» allusious aux succès foudroyants de la dernière campagne.

nard, et, si j'osais, je dirais pourtant que j'aimerais mieux donner un ouvrage où, l'application n'étant pas si directe, le public aurait le droit de la saisir plus volontairement (1). » La dame amplifiait un peu, mais un peu seulement, et encore il est possible que dans l'intervalle d'un grand mois Esménard, se ravisant, ait modifié certains détails. L'Intermède exécuté le 4 février 1806, avec musique de Steibelt et ballets de Gardel, ne se passait plus devant les Tuileries, mais sur le Pont- Neuf, avec les quais de la Seine pour perspective; Napoléon ne paraissait point en scène; la foule était censée seulement attendre son arrivée, en chantant et dansant au milieu des trophées de victoire. Des strophes étaient notamment déclamées par Lainez, qui représentait « un général », et par Lays, qui avait troqué son rôle favori d'Anacréon contre le personnage infiniment moins lyrique d' t un maire de Paris » (2). Quelque baroques que ces inventions nous semblent à distance, l'enthousiasme du public compensa l'indigence d'imagination du poète : dès son entrée dans sa loge, le couple impérial fut frénétiquement acclamé par l'assistance tout entière, agitant des branches de lauriers, et la soirée ne fut qu'une longue ovation, aussi chaleureuse que spontanée; c'est encore Mme de Hémusat qui l'atteste, et qui l'atteste sous la Restauration, de sorte qu'on peut l'en croire sur parole (3).

La plus agréable des pièces improvisées pour célébrer la campagne d'Austerlitz se donna nu tbéAtrcdo l'impéralricc (Louvois). Ltieniio et Nanleuil, en composanl le

(1) Lettrée, t. I. p. 399-400.

(2) Mémorial dramatique, 1807. p. 28-ïill.

(8) • Co fut uno doH cloriilùroH foiH, poul-élro la doniioru, qiio renUiOUBiasme public nu Tul point cuininuiidù. » {Mcmoire», t. Il, p. W7).

Nouveau réveil d'Épiménide (5 février 4806), avaient mis leur coquetterie à développer ingénieusement un sujet rebattu : à plusieurs reprises déjà, les dramaturges de la Révolution s'étaient appliqués à rajeunir cette vieille légende, grecque avec Epiménide, chrétienne avec les Dormants d'Éphèse, d'un personnage qui s'éveille après des années d'une léthargie miraculeuse. Cette fois, Epiménide, devenu bourgeois de Paris, était censé n'avoir dormi que six ans et demi, de l'été de 1799 à l'hiver de 4806 : il n'en marchait pas moins d'ébahissement en ébahissement, et ses continuelles surprises se traduisaient en exclamations pour la plupart très spirituelles ou très heureuses. Une carte de l'Europe nouvelle lui tombait notamment sous les yeux, et après avoir épelé Royaume de Bavière... Royaume d'Italie... Empire français..., il la rejetait en disant : « Ahl c'est une vieille carte faite du temps de Gharlemagne I » Ces flatteries, plus délicates que les coups d'encensoir de Bouilly et d'Esménard, furent couvertes d'applaudissements, de même que le couplet final, qui célébrait la prodigieuse activité de Napoléon (4). Les souverains ne dédaignèrent point de venir sourire aux naïvetés d'Épiménide (2), et Joséphine, se souvenant que le théâtre de Picard était placé sous son patronage, envoya à Etienne une bague avec un diamant (3).

Titus employait la journée.

Il ne perd pas mime une nuit.

11 semble ainsi doubler sa Yie, Et quand chacun cède au suianieil.

Pour lui la gloire et le génie Sonnent le moment du réveil.

(2) Le 11 février (Schuermans, Itinéraire général de Napoléon, p. 190).

(3) Mentionnons encore, le 8 février 1806, à l'Opéra-BulTa, une cantate de Spontini, Excelsa Gara.

L'écrasement des Prussiens à léna inspira à Barré, Radet et Desfontaines un assez joli vaudeville, le Rèoeou la Colonne de Rosback (1) (15 novembre 4806) : l'auditoire saisit avec transport l'idée de revanche nationale qui faisait le fond de cette bluette ; pour la rendre plus frappante encore, on réserva «ne loge, à la représentation du 17 novembre, aux invalides ayant fait sous Louis XV la campagne du Hanovre (2).

Les choses s'étaient moins bien passées à l'Opéra. Le 9 novembre 1806, jour fixé pour le Te Demi à Notrel>ame, l'Académie impériale de musique avait exécuté un Ciumt de vicioxre composé par Persuis sur des pîuroles de Dupuy des islets; le refrain du chœur principal était :

Vive Napoléon, nouveau Mars des Français ! Honneur aux compagnons de ses brillants succès !

On trouva généndement à Paris que cette fête avait froidement terminé une journée un peu lerne dans son. ensemble, malgré Féckit de la victoire qu'il s'agissait de célébrer (3). Mais quand les pauvres rimes de Dupuy des Islets parvinrent au quartier général de Berlin, ce fut une formidable explosion de mécontentement : « Si l'armée tâche dhonorer la nation autant qu'elle le peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été chantés à rOj)éra. Kn vérité, c'e.^t tout à fait une dérision. Gomment souIVrez-vous qu'on chante des impromptus à ropéra? (]ela n'est hon qu'au Vaudeville. Ténioignez-en mon mécontentement à M. de Luçay... On

(i) Iwi lirocliuro porto l'orlhographo Hothnek (avoc un k). in la modo d'aJor«.

(i) Happort du pn-fct de police, 18 novombro 1806 : A F. IV,

(3) Cf. Pam »oui Napuléon, t. Ml, p, tH-tii.

se plaint que nous n'avons pas de littérature; c'est la faute du ministre de l'intérieur. 11 est ridicule de commander une églogue à un poète comme ou conmiande une robe de mousseline (1)... S'U fallait deux ou trois mois pour composer des cliants, il fallait les y employer (2)... >•

Le ministre de l'intérieur, Ghampagny, ne se contenta point de s'excuser, comme on pouvait s'y attendre, sur ce que la diiection de l'Opéra appartenait au préfet du palais et le contrôle des pièces au ministre de la police; il développa un argument qui était à la fois d'un courtisan adroit et dun homme de goût, car aujourd'hui encore il peut contribuer à expliquer comment la légende napoléonienne a donné naissance à si peu de chefs-d'œuvre poétiques : « ... En convenant avec Votre Majesté de la faiblesse de notre littérature, qu'Elle me permette d'en alléguer une espèce d'excuse que je crois fondée. Sire, nous sommes écrasés pai- le génie de Votre Majesté et par les événements qu'il enfante; vous rapetissez tout ce qui n'est pas vous... Un poète jaloux de sa gloire doit pdlir en lisant les bulletins de la Grande- Armée : que peut-il imaginer de plus sublime que ce qui est si simplement raconté, et comment espérer de le raconter d'une manière plus expressive (3j? »

Ghampagny comprenait pourtant qu'il fallait tâcher de satislaire son maître. Le 2 janvier 1807, il reprenait la plume pour informer l'empereur que le soir même, l'Opéra donnerait une cantate qu'il avait approuvée, malgré les critiques de son collègue Fouché; il ajoutait ironiquement : » Dans une autre occasion le ministère de la police produira quelque chose de mieux, sans

(1) A Gaiûbacérès, 21 novembre 1806 : Correspoudance, 11287.

(2) A Ghampagny, 21 novembre 1806 : Idem, iiiSi^.

(3) 30 novembre 1805 : AV. lY, lOoO.

doute (1). » C'était Baour-Lormian qui avait rimé Vlnauguration du temple de la Victoire, mise en musique par Winter, Lesueur et Persuis, agrémentée de ballets par Gardel : il supposait que le récent décret de Posen avait déjà reçu son exécution, et que le nouveau temple s'ouvrait pour accueillir les héros de la Grande-Armée. Napoléon radouci fut content de l'idée, content même de la mise en œuvre : « Monsieur Champagny, j'ai lu avec plaisir ce qui a été chanté à l'Opéra : témoignez-en ma

satisfaction à l'auteur En général, la meilleure

manière de me louer est de faire des choses qui inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse et à l'armée (2) . »

La bataille d'Eylau était trop sanglante et trop indécise pour fournir matière à des traits d'esprit. C'est au printemps seulement que les infatigables collaborateurs, Barré, Radet et Desfontaines, s'employèrent à réchauffer le patriotique enthousiasme des Parisiens par le Mai des jeunes filles ou Un pussayc de militaires (1" mai 1807, au Vaudeville) : selon les règles du genre, des couplets badins alternaient avec des phrases prétentieuses et déclamatoires; plus ou moins stylé, le public battit correctement des mains à toutes les allusions (3).

La victoire de Friedland et surtout la paix de Tilsit, en exaltant l'orgueil national, provoquèrent toute une

(1) Ibideni.

(i) IG jiiuvior 1806 (do Varsovio) : Correspondanee, 11644. Dès le l" février, Champagny ravi annonçait qu'il avait transmis à, liauur II) li-moignagu du la Hatislaclioii iiii|)('-nalo (AK. IV, i050).

(3) It'aprùM loH bureaux do Poucliù, un dos traits Iim plus applaudiH Tut cotto plirasu d'un Jituno uflicior : « Lu Ik 'nis (|ui nuiis conduit do victoiru en victoire est comme un rayon do gloiru : il fait éclore la valeur. > (Buiiotin de police du 2 mai 18U7 : AK. IV, 1500).

efïïorescence d'à-propos dramatiques : les circonstances pittoresques de l'entrevue décisive des deux empereurs étaient particulièrement propres à exciter la verve des poètes. Le théâtre de l'Impératrice crut à lui seul devoir célébrer le grand événement par deux pièces, bien venues toutes deux. Dans Un diner par victoire (31 juillet 1807), Désaugiers avait pris pour héros ridicule un Anglais, qui chantait au dénouement dans le jargon franco-insulaire traditionnel au théâtre :

Mon pajs avec la France 11 s'est jamais entendu :

Quand l'un pleure, l'autre danse, Quand l'un bat, l'autre est battu.

Et parce que le Angleterre Il fait la guerre sur l'eau, La France il vient de faire La paix sur un radeau.

Le 10 août, c'est le directeur lui-môme. Picard, qui tint l'affiche, avec le Mariage des grenadiers ou r Auberge de Munich, un acte terminé par un divertissement dansé autour du buste de Napoléon. Le succès tourna à l'ovation, et Picard fut traîné sur la scène par ses interprètes (4).

Le Vaudeville avait donné dès le 30 juillet VHôtel de la Paix, rue de la Victoire, un acte pour la confection duquel le triodes collaborateurs habituels s'était adjoint Dieulafoi. Les Variétés attendirent jusqu'au 14 août, veille de la fête de l'empereur; les Bateliers du Niémen, de Moreau, Francis et Désaugiers, écrits sur une jolie donnée, contenaient des couplets agréablement tournés,

(1) Bulletin de police du 11 août 1807 : Ibidem.

celui-ci entre autres, un peu traînant peut-être, mais se terminant sur un mot heureux :

Simple ouvrier, fier conquérant, Modèle du prince et du sage, Amis, pourquoi Pierre le Grand Ne peut-il juger notre ouvrage?

Si ce i"oi, qui l'ut charpentier, Portait encor le diadème, Pour le bonheur du monde entier Il eût fait le radeau lui-même.

Dans les à-propos consacrés à la guerre d'Espagne, les épigrammes ou les invectives obligatoires contre les Anglais se doublèrent de traits dirigés contre les moines : l'occasion était inespérée, pour les écrivains du temps, de donner libre cours à ce voltairianisme qui faisait le fond de leur formation littéraire et philosophique à presque tous. Il a été question plus haut de « don Tartullos », dont les sombres menées se tramaient au milieu des évolutions équestres des Franconi. Au Vaudeville, dans le Peintre français en Espagne ou te Dernier soupir de l'Imjuisition (mars 1809), un officier chantait avec conviction, comme si la France napoléonienne eût été la terre de toutes les libertés :

D'un tribunal trop redoutable A la pensée, à la raison.

On brise le jouj? dolesLable :

11 n'est plus (l'Inquisition.

L'KspagnoI aujourd'hui respire, Et désormais les bons esprits Pourront penser, parler, écrire Sans que des moines l'aient permis.

La guerre franco-autrichienne de 1809 fit reparaître, un peu défraîchis, les décors et les personnages (|ui uvaient servi pour la campagne d'Auslerlit/ : l'Anglais

artisan de discordes, l'Autrichien déplorant l'aveuglement de son maître, le Français brave, généreux et galant; terrassant tous ses rivaux et conquérant au dénouement la main de sa belle. Mais tous les documents contemporains , même officiels , trahissent quelque essoufflement chez les auteurs, quelque lassitude dans le public. La victoire même semblait monotone aux Parisiens, et encore plus la rhétorique dramatique destinée à la célébrer. L'Opéra renonça prudemment à s'adresser aux poètes : la Fête de Mars (26 décembre 1809) ne fut qu'un divertissement-pantomime, dont le maître de ballets Gardel écrivit le scénario mythologique, et Kreutzer la musique.

\\i contraire, le second mariage de Napoléon offrait aux poètes et littérateurs français un sujet relativement neuf, puisque pour trouver un événement analogue il fallait remonter quarante ans en arrière, aux noces de Marie-Antoinette. A de très rares exceptions près, tous les rimeurs de quelque notoriété se mirent à l'œuvre, et le nombre en était imposant (1). L'émulation fut aussi vive parmi les auteurs dramatiques : l'un retraçait les amours du soldat La Valeur et de la fille de M. l'Allemand, amours vainement contrariées par les menées de l'Anglais Bifteck (le Mariage de La Valeur, de Desprez, à l'Amltigu); un autre usait de couplets grivois, et très grivois, pour souhaiter à l'empereur une prochaine postérité (le Marché aux fleurs, de Dumersan, au Vaudeville). Le théâtre de l'Impératrice, émigré à l'Odéon, évoqua solennellement, dans un acte en vers, le Mariage de Charlemagne (de Rougemont). Mais, par ordre sans

(1) Cf. rinterminable liste dressée par les bureaux de la police générale : F7, 4233.

doute, le Théâtre-Français se contenta, le soir du mariage, d'une scène ajoutée à Monsieur de Crac, et l'Opéra de strophes mises en musique par Berton, avec ce refrain :

Aux cris de la victoire unis donc en ce jour Des chants d'hymen, de bonheur et d'amour.

Avec et après les pièces représentées en public, il y eut celles que l'on composa pour des fêtes offertes à une élite officielle ou mondaine. Ainsi les souverains entendirent le 21 juin 4810, chez le ministre Clarke^ le Jardinier de Schœnbrunn, « comédie en un acte, môlée de vaudevilles », de Chazet (1). Ce tissu de niaises adulations plut par aventure à Napoléon, qui commanda à l'auteur un à-propos pour la prochaine fôte de l'impératrice. La Fête du Château fut jouée à Saint-Gloud, le 26 août 1810, par une troupe où les différents théâtres de Paris avaient délégué leurs meilleurs sujets : Elleviou et Mme Gavaudan, de l'Opéra-Comique ; Baptiste Cadet et Mlle Mars, du Théâtre-Français; Mme Festa, des Bouffons italiens, etc. Rien pourtant de plus insipide que cette prétendue émulation entre trois jeunes filles, la Française Louise, l'Allemande Luisa et l'Italienne Luigia. Mais Napoléon, obstiné dans son engouement pour Chazet, devait faire encore jouer à Trianon l'année suivante, le 25 août, un « divertissement » du môme auteur.

Le débordement de poésie et de littérature prit des proportions plus étendues et un caractère plus (aclice

(1) Contrairniiii'iil & ropiiiion de M. L -llonry ['<'('otiito. (]iii croit cottf pil^c« |nTiliie (iVrt/»<»/»-OH f( rKtnjiire riicontt'ii par /»• ihéàlre, p. 214), Il on Hul)HlHlr< lin exomplairu ini|>rimé dans un carton des Archivot nalionaloR (VI, ktM).

encore lors de la naissance du roi de Rome (1). Dès que la grossesse de l'impératrice fut officiellement annoncée, des chanteurs ambulants, gagés ou encouragés par la police, s'en allaient hurlant dans les carrefours :

Grâce à l'hymen, grâce à l'amour

Louise sera mère :

Son sein, sa taille en leur contour

L'annoncent en ce jour.

Passe encore pour les refrains de plein vent : mais l'Opéra trouva moyen de faire avec eux assaut de mauvais goût. Le 30 novembre 1810, au second acte de VAlceste de Gluck, on intercala dans le rôle du grandprêtre des strophes d'Esménard, mises en musique par Méhul ; en présence de Marie-Louise, qui avait accompagné l'empereur, l'acteur chanta cette invocation :

Apollon, la faiseur céleste De l'obscur avenir m'a dévoilé le sein.

Et la fécondité d'Alceste D'un siècle de bonheur est le gage certain.

Les spectateurs interloqués en oublièrent d'agiter les bouquets de laurier-rose et de myrte que l'administration avait eu la prévoyance de leur faire distribuer (2). Les jours étaient passés, du bel et franc enthousiasme d'Austerlitz.

Cependant les théâtres se préparaient à fêter la naissance de l'enfant attendu : les plus avisés d'entre les

(1) On fit courir alors et on osa môme imprimer dans les journaux cette épigramme :

Si quelque jour le fils de César lit Les vers qu'on fît puur sa naissance, Il dira qu'on avait en France Alors plus d'amour que d'esprit.

(2) Frédéric Masson, Napoléon et sou fils, p. 41-42.

directeurs faisaient répéter deux pièces, de façon à ne point se trouver pris au dépourvu par le sexe du nouveau-né. Les Variétés donnèrent le soir même du 20 mars la Bonne nouvelle ou le Premier arrivé, de Gentil, tandis que le Vaudeville se contentait de couplets en style poissard (i), de Barré, Hadet et Desfontaines, et renvoyait au lendemain la Nouvelle télégraphique, des mêmes. Tous les petits théâtres rivalisèrent d'adulation; en dernier lieu les Jeux gymniques, ardents à saisir les occasions d'élargir les limites à eux imposées, donnèrent le 1" avril une luxueuse allégorie mythologique, VEnfant d'Hercule, précédée d'un prologue en vaudevilles de Désaugiers, Y Autour et sa servante. Le chansonnier y faisait alterner, d'une façon qui nous semble aujourd'hui le comble du baroque, deux styles également conventionnels, le jargon soi-disant poissard ou grivois et le lyrisme classique à la Jean-Baptiste Rousseau; voici un échantillon de ce salmigondis :

Pour l'enipreur. in;iti;,'r(' sou euvio., De c'I cufiiut l' sexe est un secret : C'est la premirro fois d' sa vie Qu'il n'a pas su ce qu'il faisait.

Heureux enfant, fruit précieux D'un nœud que la gloire i'éconde!

(i) Voici, & titre do spécimen, le premier de ces couplets: Au (loinl du jour >vci: Ivrent Noua i-til«ii(liiinii Ifl uroH Ixiiirdon; Muii II calto iIoucR iillëgromo Il ninn(|uail le bruil du Mnoii.

Vin|{t coupi Auraldil pu nnuii Hunire, <,'.* noui nurail A^nyi'i Iuiih ; Mnli v'I't (|u'|iour iinui moltrc en délire l.c c*aon • fnil loi cent cmipi.

Au Théâtre- Français, on chanta le soir du 20 mars des couplets plus ou moins improvisés (4), puis le 25 on donna un acte en vers libres, l'Heureuse gageure, avec Damas, Michot, Mlles Leverd et Mars, et toute la troupe dans la scène finale. L'œuvre n'était au fond qu'un vaudeville, et l'auteur encore l'inépuisable Désaugiers, qui intimidé sans doute par la majesté du lieu, ne rima cette fois que de solennelles fadaises :

Le prince dont l'auguste père Hérita du nom des Césars, Devait recevoir la lumière Sous l'heureuse étoile de Mars.

L'Odéon donna VOlympe, Vienne, Paris et Ruine, de llougemont (26 mars), dont le titre dit assez que l'unité de lieu n'y était guère respectée : c'est là que le jeune Régnier, âgé de quatre ans, débuta dans le rôle du roi de Rome (2). L'Opéra-Comique, pour mieux affirmer son enthousiasme napoléonien, monta à huit jours d'intervalle deux pièces de circonstance, le Berceau de Guilbert-Pixérécourt, le fameux auteur de mélodrames (23 mars), et la Fête du viltnge ou l'Heureux militaire, d'Etienne et Nicolo (31 mars); dans un couplet qui parut ne choquer personne, Etienne montrait les rois de l'Europe accourant^ comme jadis les Mages vers la crèche de Bethléem,

Et c'est l'étoile de la France Qui les guide vers son berceau.

(1) « Ajtrès le Bourru bienfaitant, Mlle Mars et M. Tliénard ont chanlû chacun ti-ois couplets relatifs à la naissance du roi de Rome, né ce malin à neuf heures di.v minutes. • (Registres : Arch. Com.-Fr.).

(2) Cf. Paris sous Napoléon, t. VII, p. 329 (le titre de la pièce est ine.xaclemcnt, rapporté dans ce précédent volume).

viu. 15

226 PIÈCKS DE CIRCONSTANCE

Restait l'Opéra, où fut joué le 27 mars un « opéraballet-tableau allégorique » , le Triomphe du mois de mars ou le Berceau d'Achille; le texte était de Dupaty rentré en grâce, la musique de Kreutzer, les ballets de Gardel. Les saisons se disputaient l'honneur de présider à la naissance de l'auguste enfant, et l'hiver rappelait notamment qu'il avait été souvent témoin des exploits de son père :

Les lauriers ont fleuri jusque sur mes glaçons.

Puis intervenaient les dieux et les héros de la mythologie. Jouée par l'élite de la troupe, cette allégorie compassée n'obtint qu'un médiocre succès : les acteurs, en particulier Nourrit, savaient insuffisamment leurs rôles; les couplets parurent trop « bachiques » pour l'Académie impériale de musique; on trouva enfin que c'était offenser les convenances que d'exhiber en scène l'exacte reproduction du berceau offert au petit roi par la ville de Paris. Ces chagrines réflexions étaient consignées dans un document de police, destiné à passer sous les yeux de l'empereur; le rédacteur y joignait une observation caractéristique, et fort inattendue sous une telle plume : « De la manière dont cet ouvrage a été traité, personne ne faisait le doute qu'il n'eût été commandé d'office, et on en était si convaincu que tout en chuchotant dans les corridors, on se recommandait le silence, persuadé que la police était en force dans la salle (i). »

Il était impossible que ces dispositions de frondeuse lassitude n'eussent point leur contre-coup sur lu verve fléjà fort épuisée des auteurs dranuUlques. Les débuts poiirlanl glorieux de l'expédition de Itussic, ceux de la

(1) niillctin (In piilini (lu :in iimi-H 1811 : \V. IV, 1514,

campagne de i813 ne suscitèrent que de rares et insignifiants à-propos. En janvier 1814^ le gouvernement impérial, cherchant tous les moyens de galvaniser le sentiment patriotique et de provoquer les Parisiens à la défense du territoire envahi, du trône menacé, recourut aux pièces de circonstance. C'est l'Opéra qui donna le signal avec VOriflamme (1" février 4814), un acte auquel avaient collaboré précipitamment deux poètes (Etienne et Baour-Lormian) et quatre musiciens (Méhul, Paër, Berton, Kreutzer), sans compter l'inévitable maître de ballets Gardel : le sujet était emprunté à la lutte de Charles-Martel contre les Sarrasins. Le Théâtre-Français reprit le Siège de Calais, de De Belloy (10 février), en attendant la Rançon de Dugiiesclin, d'Arnault, qui ne put (Ure prête que pour le 17 mars, bien peu de jours avant l'efTondrement supriîme (1). Bayard à Mézières, représenté le 12 février à TOpéra-Comique, était comme VOriflamme l'œuvre de plusieurs auteurs, Dupaty et Chazet pour les paroles, Cherubini, Boïeldieu, Catel et Nicolo pour la musique. Les petits théâtres suivirent docilement la consigne : mais le Vaudeville fut seul à jouer une pièce vraiment inspirée des événements actuels, V Honnête Cosaque (5 février), où Désaugiers raillait et flétrissait les Français trop disposés à escompter la mansuétude et le désintéressement des envahisseurs (cette bluette aurait pu prendre pour épigraphe le mot qui allait faire fortune parmi les opposants à la Restauration, « nos bons amis les ennemis »). Ailleurs on s'en tint aux allusions historiques : mais il est à remarquer qu'au lieu d'évoquer le souvenir, vivant encore en bien des cœurs, des volontaires de la Révolution, de la levée en masse contre les coalisés, de

(1) Registres : Arch. Com.-Fr.

228 PIÈCES DK CIRCONSTANCE

Valmy, de Wissembourg, de Fleurus, le Cirque avec la Bataille de Denain (3 février), les Variétés avec Jeanne Hachette (5 février), la Gaieté avec Charles-Martel (9 février), l'Ambigu avec Philippe- Auguste à Bouvines (16 février), rétrogradèrent systématiquement, comme les grands théâtres, vers Tancien régime, le moyen Age ou même les temps carolingiens. C'était évidemment l'exécution d'un mot d'ordre : c'était aussi la manifestation d'un état d'esprit qui, surtout depuis le mariage autrichien, allait prédominant dans les milieux officiels et gouvernementaux; sans mettre en question les résultats civils de la Révolution, sans écarter les hommes qui y avaient marqué, on s'appliquait à en répudier les souvenirs, à monarchiser l'établissement impérial, à rattacher la « quatrième dynastie » aux trois précédentes. Cette insensible évolution, qui flattait l'amour-propre de Napoléon, était l'œuvre quasi inconsciente des anciens serviteurs ou partisans des Bourbons, entrés en foule dans les rangs de la cour, de l'administration, de l'armée (i) : alors qu'elle semblait donner à l'Empire des assises plus solides, plus vénérables, elle devait singulièrement faciliter sa chute.

(1) « Co personnel, introduit dans los cadres, fit glisser lo gouveriieniont impôrial vers l'ancien rôfçlnio, par los mœurs et par les liubitiidos hion plus (]uo par los lois, et, do la im^ine puussoe, il l'ôbranla iasonsiblonient. » (Albert Surgi., l'Europe et la Ilévotulion (rançaite, t. Vil, p. 468).

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