CHAPITRE V
(Musée central des arts ; Musée Napoléon)
I. Les origines avant le Consulat. — II. Le Musée central des arts. — III. Le Musée Napoléon; Denon. — IV. Les sculptures antiques. — V. Les tableaux. — VI. Objets enlevés du Louvre pendant la période napoléonienne; restitutions; décoration des résidences consulaires ou impériales.
Aux seizième et dix-septième siècles, les précieuses collections d'objets d'art formées par les rois de France n'avaient eu d'autre destination que de décorer les résidences princières où elles étaient disséminées : les courtisans étaient seuls admis à les contempler, avec quelques visiteurs privilégiés. C'est vers le milieu du dix-huitième siècle que l'idée s'accrédita de les faire servir à l'agrément et à l'éducation esthétique des simples particuliers. Marigny, le frère de Mme de Pompadour^ qui sous le titre de directeur génér/il des bâtiments du roi exerçait une véritable surintendance des beaux-arts, Marigny n'éprouvait aucun scrupule à orner son château et son parc de Ménars de statues appartenant au domaine de la couronne : mais en même temps, il aménageait au Luxem-
bourg un petit musée de 410 toiles, dont l'accès, à partir du 14 septembre 1750, était ouvert au public deux fois par semaine, avec celui de la galerie contenant la suite consacrée par Rubens à l'histoire de Marie de Médicis. Le comte d'Angevillers, directeur des bâtiments sous Louis XVI, conçut le projet d'agrandir cet embryon de musée et de le transporter dans la grande galerie reliant le Louvre aux Tuileries, galerie alors encombrée par les plans des forteresses et principales villes du royaume : il aurait voulu y « réunir tout ce que la couronne possédait de beau en peinture et en sculpture (1) », et l'exposer sous le nom de Muséum, imité de l'Angleterre ou renouvelé de l'Alexandrie des Ptolémées (2). Il en fut du Muséum prôné par d'Angevillers comme de tant d'idées utiles ou ingénieuses, mises en avant dans les derniers temps de la monarchie : non seulement la réalisation en fut indéUniment ajournée, mais par suite de l'attribution du palais du Luxembourg au comte de Provence, les toiles qui y étaient réunies furent expédiées à Versailles et soustraites aux regards du public à partir de 1785 (3).
C'est Barère, le futur « Anacréon de la guillotine », qui reprit le projet dans un rapport ù la Constituante, et qui fit voter le 26 mai 1701 un décret de principe, décidant la création d'un Muséum dans la galeri»', du Louvre. Après la chute de la royauté, le ministre Roland annonçait au peintre et représentant David celte création comme imminente. Le 8 février 17H."{ pourtant, Hurère (levait revenir à la charge dans un rapporta la (louvenlion; le 27 juillet, un nouveau décret ordonnait l'inau-
(1) Clahac. ilfui«>< de iculpture, l. I, p. SUl-59:â. (f) ViLi.oT, NoUce den tablrniix du liOuvre, t, I, p. xx.xiv-xxxv. (3) Kaumkii, If* ConiiuHvi arUilique* de la Rérolnlion el de l'Empire, p. 1i.
LES ORIGINES tSi
guration pour le premier anniversaire du Dix-Août. En fait, c'est à une date qui n'avait encore rien d'historique, le d8 brumaire an II (8 novembre 1793), que le Muséum frimçtiis ouvrit ses portes : le public y était admis les trois derniers jours et les artistes les cinq premiers de chaque décade (d).
Il avait fallu non seulement triompher des résistances de la municipalité de Versailles, acharnée à retenir les collections royales, mais trier l'abondant produit des confiscations révolutionnaires, et surtout récupérer une partie des locaux du Louvre sur les hôtes qui s'y étaient plus ou moins indûment installés. Sous l'ancien régime déjà, malgré les protestations et les actes de rigueur intermittents de Marigny, écrivains, artistes et courtisaha avaient obtenu des ateliers et des logements soit au-dessous de la grande galerie, soit sur la façade de la colonnade de Perrault, soit me^me dans des baraques surgies au milieu des cours (2). La Révolution expulsa les serviteurs de la monarchie, mais pour leur donner des successeurs (3) moins discrets et plus entreprenants : « Le
(1) Saunier, les Conquêtes artistiques..., p. 16.
(2) Cf. dans le Supplément du Figaro du 21 octobre 1911, un article de M, Henri Vernk sur les Pensionnaires du Louvre.
(3) Voici, à titre de spécimen, la lettre que Gai-at, ministre de l'intérieur par intérim, adressait le 10 mars 1793 au jeune Fran- (.lois Gérard, dont on avait remarqué l'esquisse sur le Dix-Aoùt : « Je vous préviens que, conlormément aux vues de la Convention nationale pour l'encouragement des arts, je vous accorde, en qualité de peintre, la partie de l'entresol du premier étage du Louvre, ci-devant occupé par Fitz-James, que le poète Lebrun, avec qui Je vous invite à vous concerter à cet égard, ne se sera pas réservée dans la totalité de cet entresol, à l'ellet par vous d'en jouir pendant la durée de votre vie, et, dans le cas où cette partie d'entresol deviendrait nécessaire à l'administration, i[ vous serait réservé expressément l'expectative d'occuper de droit lo premier logement qui viendrait à vaquer, soit au Louvre, soit aux galeries. » (Lellres adressées au baron Gérard, t. Il, p. 1-2).
Louvre fut envahi, » a écrit quelqu'un qui avait pu entrevoir ces campements ; « c'était une ville prise d'assaut, livrée au pillage, et que chacun se partageait à son gré... On bâtissait des maisons entières dans des salles qui n'étaient pas terminées : on ne respectait pas plus celles qui l'étaient ; elles recevaient de nouvelles distributions : on criblait de trous les plus belles parties de l'architecture. Les corridors, les salles, encombrés d'immondices, ne présentaient plus de tous côtés que des murs dégoûtants de saleté, et d'où l'on aurait dû tHre chassé par l'air infect qui s'en exhalait (d). » Comme l'a remarqué un autre contemporain, cette héroïque endurance, de la part de personnes d'éducation soignée et souvent de goûts raffinés, ne peut s'expliquer que par l'araour-propre et l'intérêt : car la jouissance de ces taudis passait pour une distinction, et les occupants étaient dispensés de tout loyer (2).
Les collections royales comprenaient surtout des tableaux des maîtres italiens de la Renaissance, avec quelques spécimens des écoles ilamande et hollandaise. La fermeture des couvents, la spoliation des églises avaient mis à la disposition du gouvernement de nombreuses toiles des peintres français du dix-septième siècle. Avec une largeur d'esprit qui leur fait honneur, les membres de la « commission du Muséum » résolurent de réagir contre le préjugé dominant, de le déraciner si possible, en réhabilitant les œuvres nationales; leur intention, connue l'expliquaient un peu i)lus lard leurs successeurs, • fut de présenter à l'admiration des étrangers des tableaux de l'école française qui puissent
H) Clahac, Muiée de ieulplure, t. I, \>. 3U7. (I) Dki.kcluzi:, Louii David, p. 1?.
par leur beauté lutter avec succès contre les écoles italienne et flamande... On exposa donc les ouvrages de Lesueur, du Poussin, de Lebrun; la sublimité et la sagesse de leurs compositions firent revenir les Français eux-mêmes, enthousiastes inconsidérés des productions des peintres italiens, sur les beautés des ouvrages de leurs compatriotes... (1). » Mais bientôt l'afflux imprévu des chefs-d'œuvre étrangers vint rompre décidément l'équilibre, en ménageant d'ailleurs à l 'amour-propre national d'incomparables compensations (2).
Tout d'abord, à la suite de l'occupation et de l'annexion de la Belgique, on n'hésita point à traiter les églises flamandes ou wallonnes comme les françaises, c'est-à-dire à les dépouiller au profit de la nouvelle collection parisienne : c'est ainsi que les Rubens d'Anvers, que le célèbre tableau d'autel des frères van Eyck à Gand, prirent le chemin du Muséum. Dans le rapport même où, après Thermidor, il flétrissait les ravages du vandalisme terroriste, Grégoire faisait ingénument valoir que les conquêtes belges aideraient à combler des pertes déplorables. Ce fut une protestation à peu près isolée que celle du voltairien révolutionnaire Ginguené, s'obstinant à écrire, sept ans après la translation du tableau de la Mise en croix : * l\ serait à désirer, pour le bien des arts, qu'on en privât le Muséum et qu'on le replaçât au lieu même pour lequel Rubens l'avait fait (3). »
(d) L'administration du Musée central des arts au ministre de l'intérieur, 7 thermidor an X (26 juillet 1802) : Arch. des mus. nat.
(2) Pour ce qui concerne l'apport à Paris des objets d'art conquis à l'étranger, ou trouvera, à côté de quelques inexactitudes de détail, des renseignements et des documents pleins d'intérêt dans le livre de M. Charles Saunier, les Conquêtes arlistiques de la Révolution et de l'Empire.
(:\) Décade, an Xll, t. 1, p. 35
De Belgique, les armées républicaines débordèrent en Hollande. Ce pays calviniste ne recelait plus guères de « monuments de la superstition » ; mais, à défaut des trésors du » fiinatisme », ceux du « despotisme » furent déclarés de bonne prise, et les collections du statbouder enrichirent à leur tour le Muséum.
Il y avait donc déjà comme une sorte de tradition instaurée quand Bonaparte franchit les Alpes. Pour les hommes à formation classique de la lin du dix-huitième siècle, non seulement l'Italie était par excellence la terre des chefs-d'œuvre, le foyer de la Renaissance, l'asile des principaux vestiges de l'art antique : mais en vertu de cette conception romaine de la conquête et de l'hégémonie intellectuelle, qui jadis avait fait affluer dans la péninsule les dépouilles de la Grèce et de l'Orient hellénise, la France, héritière moderne de Rome, se devait à elle-mt^me de centraliser à son tour dans sa capitale, devenue celle du monde civilisé, les merveilles de la Renaissance et de l'antiquité, pour attester sa prééminence, pour mieux assurer aussi le progrès des arts et des t lumières ». Comme le Directoire le notifiait à Bonaparte : « Le temps est arrivé où leur règne (des beauxarts) doit passer en France pour alfermir it embellir celui de la liberté. Le Muséum national doit renfermer les monuments les plus célèbres de tous les arts (1 ). » (Juant aux peuples dépossédés des chefs-d'œuvre dont tant de générations s'étaient enorgueillies, leur consolation serait de se sentir « affranchis », et rattachés à la « grande nation » j)ar un lien d'alliance ou de vassalité. Vainement (Jualrcmère de (Juincy, le futur secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, publiait-
(1) I/otlro du 7 nuil 170((, ciléo et coininonléo par Soiiki,, l'ICnrope et lu Uévilitlion françaiit, t. V, p. 72-73.
il, avec l'appui de quelques artistes, une pétition ou plutôt une protestation fortement raisonnée contre l'exode des tableaux et des statues qui, dans leur cadre monumental, sous le ciel méditerranéen, faisaient de l'Italie et de Rome en particulier un incomparable « laboratoire »; on le taxait d'incivisme, et une contre-pétition se colportait d'entbousiasme, où sous la signature d'isabey, de Gérard et de bien d'autres, les sopbismes esthétiques voisinaient avec les naïves elï'usions d'orgueil patriotique : « La République française, par sa force, la supériorité de ses lumières et de ses artistes, est le seul pays au monde qui puisse donner un asile inviolable à ces chefs-d'œuvre (i). » C'est l'argument dont usera Denon pour prôner l'accroissement indéfmi du Musée Napoléon aux dépens de l'Europe entière.
Le jeune général de l'armée d'Italie partageait et encourageait cet état d'esprit. Dès ses premières victoires, à côté des contributions destinées à pourvoir aux besoins incessants d'un gouvernement famélique, il eut toujours soin de stipuler des prélèvements d'objets d'art, qui iraient enrichir le Muséum, susciter l'admiration des amateurs, exalter la vanité des Parisiens; le jour mi^me où il avait signé le traité par lequel Pie VI consacrait l'abandon de cent d'entre les joyaux du Vatican et du Gapitole (2), Bonaparte écrivait triomphant : « Nous aurons tout ce qu'il y a de beau en Italie, excepté un petit nombre d'objets qui se trouvent à Turin et à Naples (3). »
Triés sur place par une commission d'artistes et de
(1) Saunier, les Conquêtes artistiques..., p. 45-54.
(2) Le principe de celte cession, posé par l'article 8 de l'arniigtice de Bologne, fut ratifié par l'article 13 du traité de Tolentino.
(3) Au Directoire (de Tolentino), i" ventôse an V (19 lévrier 1797) : Con^espondance, 1509.
savants, les trophées des victoires d'Italie furent concentrés à Livourne, et de là transportés par mer à Marseille, puis acheminés vers Paris par le Rhône et le réseau des canaux. Le choix et l'emballage des objets, le voyage môme avaient nécessité de longs délais, et le convoi ne parvint point à destination avant l'été de 4798. Quand il approcha de Paris, un des commissaires qui le dirigeaient, Thouin, manifesta son indignation à la pensée que ces précieux trésors pourraient être débarqués « sur le quai du Louvre comme des caisses de savon » ; il suggéra l'organisation d'une fête pompeuse, qui accueillerait et célébrerait leur arrivée. L'idée était trop conforme aux goûts du temps pour ne pas séduire un gouvernement en quête de popularité : le Directoire, qui en cette année 1798 avait maille à partir avec les « exclusifs », héritiers plus ou moins directs de l'ancienne « Montagne », imagina de faire coïncider la réception des objets d'art conquis en Italie avec l'anniversaire de la chute de Robespierre. Le 9 thermidor an VI (27 juillet 1798), un cortège triomphal partit du voisinage du Jardin des Plantes, où étaient amarrés les chalands, et se dirigea vers le Champ-de-Mars : escortées par des détachements de troupes, par les principales autorités constituées, par l'Institut en corps, les précieuses caisses défilèrent sur des chars ornés de feuillages et de rubans; des inscriptions placées sur des banderoles signalaient à l'ébahisseraent des Parisiens les chevaux de Venise, l'Apollon du Belvédère, le Laocoon, le lirulus du Capitole, la Transdguration de Kap!m«;l, le Saint-Jérôme du Gorrège, et tant d'autres merveilles. Au CImmp-de-Mars, les chars furent rangés 8ur trois lignes circulaires, et les commissaires firent la rcmist.' uKlcielIcdu convoi au ministre de l'intérieur. Le lendemain, les cinq directeurs vinrent en prendre pos-
session : après échange de discours entre Reubell et Thouin, le cortège se reforma, pour se diriger vers le Louvre (4). De cette double cérémonie l'orgueil patriotique et, si l'on peut ainsi parler, la passion de rapine artistique furent exaltés à un degré incroyable : un général qui n'était point le premier soudard venu, mais un lettré, un futur directeur de la librairie sous l'Empire, Pommereul, proposait sérieusement d'enlever encore de Rome la colonne Trajane et de l'ériger à la pointe de l'île de la Cité (2). D'autre part, la fcHe de 1798 laissa chez les assistants un si durable souvenir que quinze ans plus tard, au déclin de la fortune napoléonienne, Denon, chargé de pourvoir à la décoration du grand escalier du 3Iusée, commandait à Gérard comme sujet de fresque « l'arrivée à Paris des monuments des arts conquis par le traité de Tolentino (3) » .
Pour préparer le digne aménagement de tant de richesses, le Louvre ferma momentanément ses portes. On avait renoncé depuis le début de 1797 au vocable exotique ou pseudo-antique de Muséum, dont, par une destinée bizarre, devait hériter l'ensemble de collections, de chaires et de laboratoires d'histoire naturelle groupé dans le vénérable « Jardin des Plantes » (4). Le Muséum fiançais avait fait place au Musée central des arts, et la commission du Muséum à une organisation plus centra-
(1) Saunier, les Conquêtes artistiques..., p. 34-38.
(2) Ibidem, p. 5(5.
(S) Denon à l'intondant général Cliarupagny, 2 décembre 1813 : Arch. des mus. nat.
(4) Le bon Liltré, plus lexicographe qu'historien, professe d'un ton tranchant : « On ne dit pas le muséum du Louvre. » C'cbt vrai aujourd'luii, mais on l'a dit à la fin du dix-huitième siècle, et celte locution, qui se trouve encore en 1802 dans un arrêté du Premier Consul (Correspondance de Napoléon, 6439), a persisté dans le langage courant jusque sous l'Empire.
lisée. Le conseil d'administration, composé de sept artistes avancés en âge (1), n'avait plus guère qu'un rôle consultatif; la direction effective appartenait à un administrateur, l'architecte Dufourny, assisté d'un administiateiir adjoint, Foubert, et d'un secrétaire, Lavallée. Au-dessous d'eux, un commissaire-expert (Jean-Baptiste- Pierre Lebrun, mari de Mme Vigée-Lebrun), un garde des dessins (Morel d'Arleux), un marbrier-sculpteur, un expéditionnaire, douze gardiens-travailleurs et deux portiers extérieurs complétaient le personnel du Musée.
Comme toutes les administrations publiques, le Musée central des arts fut victime de l'eflroyable pénurie financière qui demeure un des traits caractéristiques du gouvernement directorial. La vente des catalogues, grâce à la curiosité provoquée par les récents enrichissements des collections, produisit en trois ans environ 34000 francs, et permit de parer à quelques dépenses d'extrême urgence (2) : mais sur les sommes régulièrement allouées par le budget, l'administration ne toucha que 1 000 francs en dix-huit mois. Dans la lettre où il se plaignait de ce retard, Dufourny représentait que les sept membres du conseil étaient « pour la plupart octogénaires et sexagénaires, ayant tous des droits à la bienveillance du gouvernement, soit par les services qu'ils ont rendus aux arts, soit par la perte totale de leur forlune, Koit (Milin i)ar la suppression des pensions et dos rentes » : il y avait une vraie cruauté à dillérer le paiement i\Q leur modeste traitement de 2500 francs, dc^à écorné par 1(!8 lois de circonstance issues de la détresse
(1) A lu (In de lii pôriodn tlirecloriale, lo» Hcpt niombresdii von- Hoil «'■Lnioiit .lollain, lliilicil i(ol)ort, Stivéo, Itorlhélemy, Yicn, Pajoii ol Moitié (cf. lofl (!italH d'appoliiioinontR : 02, 848).
(t) L'adtiiiniHlrnlion du Miihi'-i^ au rninistri' ^\^^ V'mUWwMV , 89 l)rumalr<> nn Vili (20 novoiiibru 17UU) : An.li. dos mus. iint.
budgétaire (1). A la veille ou plus exactement à l'avantveille du coup d'État de Brumaire, Dufourny, revenant à la charge, montrait les appointements arriérés de huit mois, et insistait cette fois sur la situation navrante du petit personnel : « Le désintéressement et le républicanisme des administrateurs leur fait supporter avec patience l'état de détresse où ils se trouvent, persuadés que des raisons majeures ont jusqu'à ce moment obligé le gouvernement à porter tous ses soins vers la guerre. Ils ne l'importuneraient point dans ce moment de demandes d'argent, si elles ne concernaient qu'eux; mais l'administration du Musée ne peut cacher plus longtemps au Directoire l'état déplorable où se trouvent réduits les gardiens et employés subalternes du Musée. La plupart sont pères de famille, et n'ont que leurs traitements pour vivre (2). » — Les dépenses du matériel demeuraient pareillement en souffrance : une autre lettre de la môme date révèle que depuis quinze mois, depuis la fastueuse cérémonie de thermidor an VI, on n'avait pu encore, faute de fonds, t décaisser » les chefsd'œuvre apportés d'Italie : Dufourny rougissait de ce qu'il appelait à juste titre «; un délit envers nos frères d'armes et nos concitoyens (3) » .
(1) Au député Daubermrnil. rapporteur de la commission des dépenses dos Cinq Cents, 24 vendoniiaire an VllI (16 octobre 1799) : Ibidem. Une lettre écrite i>lus tard à l'occasion de la mort de l'un des membres du conseil, Jollain, exposait (juo sa veuve était réduite ii une rente de 400 francs et proposait de lui accorder une indemnité annuelle do 600 francs sur le produit de la vente des livrets ou catalogues, à l'imitation de ce qui se pratiquait autrefois pour « les veuves des académiciens morts sans fortune » (L'administration au ministre de l'intérieur, 28 vendémiaire an XI [^0 octobre 1802J : Ibidem).
(2) Au Directoire, 16 brumaire an VIH (7 novembre 1799) : /6idem.
(3) Au ministre de l'intérieur, même date : Ibidem.
Pas plus au Louvre qu'ailleurs, la substitution du Consulat au Directoire ne ramena instantanément la prospérité matérielle. Au printemps de d800 encore, Dufourny annonçait que les employés subalternes, à bout de ressources, en étaient réduits pour subsister à vendre leurs bardes et leurs elîets mobiliers (1); à la fin de janvier 4801, il rappelait « ses demandes répétées sur les besoins prouvés d'un établissement qui depuis neuf mois n'a reçu du gouvernement que i 250 francs (2) » . Des besoins plus pressants, plus essentiels, absorbaient les quelques ressources réalisées par les agents du Trésor. Le 1" décembre 1799, Bonaparte, qui n!était encore officiellement que l'un des trois consuls provisoires, mais qui prenait insensiblement le rôle et le langage de cbef de l'État, Bonaparte vint au Louvre, et manifesta le vœu que le public fût admis le plus tôt possible à contempler les statues rapportées d'Italie; comme on alléguait le manque de fonds, il suggéra qu'on pourrait établir un droit d'entrée. Les administrateurs exposèrent les objections déjà classiques alors, sinon décisives, fondées sur les principes démocratiques et le soi-disant honneur national. Le général n'insista point (3), mais six mois plus tard, à son instigation sans nul doiilf, son frère L\icien, devenu ministre de linlérieur, réclama un projet de règlennînt pour la perception
(1) Au rn(>mo, 4 (loréal an VIII (ii avril IfiOO) : Ibidem, (i) Au iik'-iuo, 9 pluviôto an IX (:£9 Jaiiviur iSOl) : Ibidem. (3) Durouriiy uu luOmo, 11 rrimuiru an Vlil (^i' ducuiiiba' 1799) ; Ibidem.
LE MUSEE CENTRAL DES ARTS Xil
des rétributions à la porte du Musée. Les administrateurs renouvelèrent leurs objections (1), et la question demeura pendante : elle l'est encore après plus d'un siècle écoulé.
Mais à défaut de ressources pécuniaires immédiates, au Louvre comme partout, l'événement de Brumaire ramena la confiance en l'avenir, le courage de combiner des projets et d'en ébaucher l'exécution. Les visiteurs se présentaient plus nombreux. En dehors des courtes périodes de fermeture nécessitées par la présentation et l'aménagement des nouveaux arrivages, la galerie de tableaux demeurait publique les trois derniers jours de chaque décade, puis le samedi et le dimanche à partir de la promulgation du Concordat et de la reprise officielle du régime hebdomadaire (2) : les autres jours étaient en principe réservés aux artistes, mais on admettait les visiteurs étrangers sur la présentation de leur passeport; le vendredi, jour réservé pour le nettoyage, la porte ne s'ouvrait que sur une autorisation spéciale du ministre de l'intérieur (3).
Un des premiers soins de l'administration fut d'assurer un bon recrutement du personnel des gardiens : t L'emploi de gardien au Muséum, » faisait-elle observer, « ne se remplit bien que par des hommes éprouvés dans une espèce de noviciat : le genre de travail demande adresse, activité, assiduité et fidéUté surtout, car il faut conserver et veiller ù cet effet la nuit comme le jour (4). » On proposait, pour consacrer le noviciat en question, de choisir
(1) Au ministre de l'intérieur, 21 prairial an VIII (10 juin 1800) : Ibidem .
(2) AuLAno, Paris sous le Consulat, t. III, p. 21.
(3) Reichardï, Un hiver à Paris sous le Consulat, p. 45.
(4) Au ministre de l'intérieur, 21 vendémiaire an JX (13 octobre 1800) : Arch. des mus. nat.
VlM. 48
exclusivement les gardiens titulaires parmi les aspirants payés à la journée et employés seulement aux heures d'ouverture publique, ce qui les familiarisait avec les collections.
L'administration s'efforçait aussi, et non sans succès, d'appeler la sollicitude du gouvernement consulaire sur les dangers d'incendie qui menaçaient un ensemble de jour en jour plus précieux. Anticipant sur les grands travaux d'isolement qui furent une des gloires du régime napoléonien (1), elle réclamait dès le mois de février 1800 la démolition des maisons de la rue des Orties, ruelle étroite qui longeait la grande galerie du bord de l'eau du côté opposé à la Seine, là où sont aujourd'hui les jardins du Carrousel : à cinq mètres à peine de la galerie, ces maisons hébergeaient notamment un épicier et un marcliand de planches (2). A la fin de la môme année, Dufourny prenait prétexte de l'attentat de la machine infernale pour solliciter la libre disposition du souterrain placé au-dessous de la salle de l'Apollon du Belvédère, et présentement affecté à l'usage de cave pour Tun des occupants des logis des galeries (3). Du reste, l'action gouvernementale secondait et stimulait ce zèle précautionneux : alors qu'un subalterne avait conçu l'idée, néfaste autant que saugrenue, d'illuminer la galerie des tableaux potir la fêle du 18 brumaire an X, et qu' « il ne manquait plus que la pose des bougies dans les girandoles et les lustres », un ordre supérieur fit au dernier moment décommander les dangereux préparatifs; la galerie demeura hermétiquement close, et le J*remier Consul refusa mômo de s'y rendre avec le corps diplo-
(i) Cf. Parti lou» Napoléon, t. Il, p. 107 et suiv. (f) An rnioistro ilo l'intérieur, 4 vontôse an VIII (23 févrior IMO) : Arcli. de* iniia. nal.
(8) Au mériin, 9 vctiitôHo an IX (30 décembre 1800) : lUidnn.
matique pour contempler des balcons le feu d'artifice tiré sur la rivière (1). Un peu plus tard, des notiflcations du ministre de l'intérieur assignèrent aux nombreux bénéficiaires des logis établis sous la galerie soit des installations à la Sorbonne et dans d'autres maisons nationales, soit des indemnités pécuniaires (2) : mais cette salutaire décision semble être demeurée provisoirement lettre morte, puisque l'entresol ne fut définitivement évacué qu'en 4805, sur l'initiative et l'ordre formel de l'empereur.
Presque immédiatement après le coup d'État de Brumaire, le personnel du Musée s'accrut d'un éminent archéologue, bien qualifié pour classer et placer les marbres et les bronzes conquis en Italie (3). Descendant d'un bâtard des anciens seigneurs de Milan, Ennio- Quirino, ou, comme on disait plus volontiers en ce temps féru de latinisme, Ennius-Quirinus Visconti était le fils du principal collaborateur de Winckelmann à Rome, de l'organisateur du musée Pio-Glementino; lui-même, après avoir été un enfant prodige, avait conquis une renommée européenne en continuant et en décrivant l'œuvre paternelle. Mais ce haut fonctionnaire pontifical avait donné avec enthousiasme dans le mouvement révolutionnaire, acceptant, lors de la crise de 1798, d'être l'un des cinq consuls de l'éphémère République romaine (4).
(1) « "Vous sentez à merveille qu'une fête dans le musée ne*^ nous amusait pas beaucoup, et que l'ordre do tenir la galerie fermée a été ponctuellement oxùculo. » (Foubert à Dufourny, 21 brumaire an X (12 novembre 1801) : Ibidem.
(2) Dufourny à Suvée (directeur de l'École de Rome), 26 ventôse an X (17 mars 1802) : Ibidem.
(3) Cf., en tenant compte des réserves académiques et des ménagements dus au gouvernement de la Restauration, Quathemèrb DE QuiNCY, Notices historiques, t. I, p. 146-176.
(4) Cf. DuFOuncQ, le Régime jacobin en Italie, passim.
Quand l'armée d'occupation française dut battre en retraite, Yisconti s'estima trop compromis pour ne pas la suivre au delà des Alpes (i). Bonaparte, bientôt consul à son tour d'une république plus puissante, sinon beaucoup plus durable, voulut fixer à Paris le savant fugitif et utiliser sa compétence : après quelques hésitations non point sur les fonctions, mais sur le titre à lui attribuer, on l'attacha au Musée central des arts en qualité d'antiquaire (le mot n'avait point pris alors une désobligeante acception de brocante), avec entrée au conseil d'administration (2) et un traitement de 4 000 francs (3).
Sans l'ombre de scrupule ni même d'embarras^ Yisconti s'employa de son mieux à disposer dans les salles du rez-de-chaussée du Louvre les merveilles dont une bonne partie avait été naguères cataloguée et « conservée » par lui au Vatican ou au Capitole. Malgré sa diligence et celle de l'architecte IVaymond, la mise en élat de la collection des antiques demanda bien près d'une année : par un trait de cet esprit de courtisanerie qui commençait à partout prévaloir, on décida de l'ouvrir au public pour le premier anniversaire de la Ilévohitlon du 48 Brumaire. L'avant- veille {\6 brumaire an IX-7 novembre 1800), Bonaparte parcourut les salles, suivi d'un cortège d'élite : son collègue Lebrun, Joséphine et llortensc, Murât, le conseiller d'État Bénézech, qui sans en avoir le titre remi)lissait les fonctions de grandchambellan, Duroc, Eugène, le jeune Lebrun, Denon
(1) Il (il natiiraliHor français dès 1799 hou fils oiifaiit, Louis- TullliiM-Joarliiin. qui dovinl par lu suite un arcIiilocUi réputé, ot fui (îliargr par Napoléon il! de l'aciièvoinent du Louvro.
iï) L'ndniinixtralion du MuKéit au niinislro do l'intérieur, 20 rriinairo un VIII (20 déroniliro 179») : Arcli. dos nuis. nat.
(3) CA. l'étal deH appointcnioniHpour lu uioiHdt! friniairo an VIII : 02, 848.
enfin, le directeur du lendemain, dont les ambitions se dissimulaient sous cette désignation inoffensive, « l'un des savants de l'expédition d'Egypte » . Le maître félicita chaudement Foubert, Visconti, Raymond, le vieux peintre Vien, membre du conseil d'administration. Comme le temps avait manqué pour frapper une médaille commémorative de cette inauguration (1), on pria le général de daigner fixer lui-même, sur le socle de l'Apollon du Belvédère, une plaque de bronze avec une inscription par laquelle Visconti, en style déjà presque monarchique, glorifiait Bonaparte conquérant et chef de gouvernement (2).
L'ouverture officielle eut un tel succès que les membres du conseil d'administration et les commissaires envoyés en Italie résolurent d'en perpétuer le souvenir par un banquet annuel (3). Les journaux célébraient « le théâtre pompeux où les chefs-d'œuvre de l'antique s'étonnent eux-mêmes de se voh* fixés parmi nous et brillants d'un éclat tout nouveau (4) » . Les visiteurs affluaient, badauds parisiens ou provinciaux, artistes, touristes surtout, très nombreux en ce premier hiver de paix générale. Si tous admiraient une accumulation de chefs-d'œuvre telle qu'on n'en avait jamais réalisée auparavant, ceux qui avaient jadis été à Rome
(1) L'adniinislration du Musùe au ministre de l'Intérieur, 21 germinal an VllI (11 avril IbOO) : Arcli. do3 mus. nat.
(2) La statue d'Apollon qui s'élève sur ce piédestal, trouvée à Autium sur la fin du quinzième siècle, placée au Vatican par Jules II au commencenunt du seizième, conquise l'an V de la République par l'armée d'Italie sous les ordres du général Bonaparte, a été fixée ici le 20 (jurminal an VIII, première année de ton Consulat (Al'laud, Paris sous le Consulat, t. I, p. 792-793).
(3) Cf. les lettres d'invitation dans les registres de correspondance (Arch. des mus. nat.); il semble bien que sous le direclorat de Deuon le banquet tomba en désuétude.
(4) Décade, an IX, t. II, p. 201,
se divisaient sur la question de savoir si l'Apollon en particulier était plus ou moins heureusement présenté au Louvre. Avec la belle désinvolture de certains transfuges, Visconti n'admettait point la discussion à cet égard ; faisant les honneurs de l'Apollon à un politicien français, qu'il avait connu agioteur du temps de la République romaine, il s'écriait triomphant : » Il est mieux là qu'au Vatican..., mieux placé, mieux éclairé, mieux vu dans toutes ses parties (1). * C'était Topinion aussi enthousiaste et plus désintéressée d'une Anglaise, mis Berry (2). Par contre, les personnes attachées à l'ancien état de choses par leurs convictions ou par leur âge étaient généralement de l'avis de cette dame de l'émigration, qui quelques années plus tard confiait ses doléances à la veuve du dernier Stuart : « Vous pleurerez en voyant le bel Apollon du Belvédère presque jaune et très peu élevé devant une niche de poôle... Qu'il était rayonnant de charmes dans sa Tribune (3)1 » Le musicien allemand Reichardt, tout en se féhcitant qu'on eût supprimé au Louvre « les atfreuses feuilles de vigne vertes, imaginées par la pruderie romaine », et « les inscriptions dorées rappelant les noms des papes, qui enlaidissaient presque chaque statue », estimait lui aussi que l'Apollon, et surtout la Vénus du Capitole, étaient moins bien mis en valeur qu'à Rome (4).
Très Hère de sa collection de sculptures, l'administration du Musée n'en était point satisfaite. Elle reven-
(1) DuvKVMiKR, Anecdotes historv/ues (éd. Tourneux), p. â60, note.
(2) Voyage* du miss Uerrij à Paris, p. 3U.
(8) Mme do Mall/ani à la cointeHse d'Alhauy, 1" ootobro 1808 et 1» août 180U : l'orlifemlU de la covitista d'Albanii, p. 40 et (>2.
(4) Un hivi-r à l'arti sum h Contulnt, p. 43-44 (il l'aut ajutilor (fu'ù l'eucontrii do Mme de Mallzaiii, Hoictiui-dt trouvait qu'un Louvre l'Apollon avait uu pièdoutal trop haut).
diquait contre le propriétaire actuel du domaine de Ménars les marbres jadis accaparés par Marigny, en déclarant qu'elle ne se désisterait de ses prétentions que si on lui opposait une donation régulièrement consentie par Louis XV (1). Elle se préoccupait surtout de compléter les antiques venues d'Italie. Onze des objets d'art cédés à la suite du traité de Tolentino, et notamment les groupes colossaux personnifiant des fleuves, trop lourds pour être transportés à Livourne sur des chariots, n'avaient point fait partie du grand convoi, et étaient demeurés à Rome dans un magasin. Après la retraite de l'armée française, les Napolitains, usant à leur tour des droits de la victoire ou de l'occupation, avaient fait main basse sur ces trophées, ainsi que sur une statue de Pallas, récemment déterrée près de Velletri, sur les antiques de la villa Albani et sur la collection du duc Braschi (les Français avaient spolié ce dernier en sa quahté de neveu de Pie VI). Dès que le gouvernement consulaire eut engagé des négociations avec les puissances italiennes, l'administration du Musée multiplia les instances pour que ces différents articles fussent réclamés par voie diplomatique (2); elle écrivit môme directement à Gacault, après sa nomination à Home, pour intéresser au succès son amour-propre d'ambassadeur et son goût artistique (3). Le traité de Florence, signé le 28 mars 4801 entre la France et les Deux-Siciles, spécifiait expressément la restitution au gouvernement consulaire des objets litigieux. Mais il fallut compter alors avec les démarches tendant à en
(1) Au ministre de l'intérieur, 23 ûoréal an IX (13 mai 1801) : Arch. des mus. mit.
(2) Cf. nolainmont une lettre au ministre de l'iatérieur, du G ventùse an VIII (25 février 1800) : Ibidem.
(o) 20 ventôse au IX (17 mars 1801) : Ibidem.
obtenir la rétrocession gracieuse à Rome : tantôt c'étaient les Albani qui imploraient la générosité de Bonaparte; tantôt le gouvernement pontifical, en échange de la bonne volonté qu'il témoignait dans la délicate négociation du Concordat, sollicitait l'abandon du reliquat des trophées de Tolentino. Le Premier Consul fut bien près de se laisser ébranler, si près que ïalleyrand conseillait sous main de presser à Naples l'embarquement afin de pouvoir opposer aux Romains le fait accompli (1). Heureusement pour le Musée, Dufourny, que Foubert avait remplacé comme administrateur titulaire depuis l'automne de 1800 (2), fit en 1801 et 1802 un long séjour en Italie, avec une mission officielle : il seconda, inspira au besoin l'action diplomatique de Gacault à Rome et d'Alquier à Naples. Bonaparte, par ménagement pour la noblesse romaine, finit par renoncer à une partie des collections Albani et Braschi, mais il se montra irréductible sur les « onze articles du traité de Tolentino » , à l'exécution intégrale duquel il considérait sa gloire personnelle comme intéressée. « Toutes réflexions faites, » écrivaient à Dufourny les autres administrateurs, « la superbe collection que vous avez expédiée de Naples, si vous pouvez y joindre la belle Pallas, doit nous consoler de celle qui est restée à Rome (3). » La question de la Pallas demeurait en elTet en suspens, et cette statue, que le Louvre devait garder après les reprises de 1815, n'y parvint qu'après bien des péripéties (4). Klle avait été exhumée, à l'automne de 1797,
(1) Tous ccH di'-ldils sont indiqué» dans uno ciiriouso loltre adri'HHéu à DuTouruy par hos colIcgui'H do radministrulion, on dalo du il friniaii'u un X (2 dôcoinbro 1801) : Ibidem.
(2) Cf. Vautiiikh, Ditnon et le (jouvernevient de$ nrlt s,ous le Coniuint (Annale» rétoluîionnairei, mul-juin 1*J<1).
(3) 7 Huréal un X {il avril 1802) : Arcli. dus mus. nat.
(4) Cr. Maiimottan, le Hoyauvie d'iilniiie, p. :iS0-3Sl.
d'une vigne proche de Velletri; le 15 avril 1798, les commissaires de la République française l'avaient séquestrée et mise en dépôt au château Saint-Ange, où les Napolitains s'en étaient emparés en octobre 1799. A Dufourny, qui la réclamait en vertu du traité de Florence, le gouvernement de Naples objectait que la Pallas ne faisait pas partie des cessions de ïolentino, et que d'ailleurs le roi Ferdinand l'avait régulièrement achetée au propriétaire de la vigne. Assez disposé d'abord à abandonner la Pallas en échange de la Vénus de Médicis, que les hasards de la guerre avaient pareillement fait tomber entre les mains des Napolitains (1), Bonaparte changea d'avis sur une note de Dufourny, et lit ordonner à Alquier de réclamer impérieusement la statue de Velletri (2^. Mais au moment où les administrateurs croyaient avoir cause gagnée, ils apprirent que Gallo, l'ambassadeur des Deux-Siciles, représentait Talleyrand comme affichant l'indifférence en cette affaire, et prtîtait même au Premier Consul ce mot, qu'il ne ferait jamais la guerre pour une statue (3). 11 fallut de nouvelles instances, et c'est le 11 septembre 1802 seulement qu'Alquier pouvait officiellement annoncer le départ imminent de la Pallas (4j; quand elle arriva à Paris, le Musée avait changé de direction.
(1) Il sera question plus loin do l'entrée au Louvre de la Vénus de Médicis.
(â) « Nous vous annonçons avec la plus vive satisfaction le succès de votre note auprès du Premier Consul... Recevez... l'expression de la gratitude que tous les artistes vous doivent pour les soins et les talents que vous avez déployés dans cette négociation épineuse » (L'administration du Musée à Dufourny, 17 floréal an X [7 mai 180iJ : Arclj. des uuis. nat.).
(S) Les mêmes au même, 1;^ messidor au X (2 juillet 1802) : Ibidem.
(4) AuRioL, la France, l'Angleterre et Naples, t. 1, p. 55.
Pour les tableaux, en grande majorité plus faciles à déplacer que les sculptures, on adopta un système tout différent. Au fur et à mesure de leur arrivée et de leur mise en état, les toiles les plus belles ou les plus fameuses étaient provisoirement cxbibées dans le Salon Carré, consacré alors aux expositions temporaires, et notamment à l'exposition annuelle ou bisannuelle des œuvres des artistes vivants (de là le nom de Salon employé encore aujourd'hui pour désigner cette exposition, quoiqu'elle ait changé de local et singulièrement augmenté d'étendue). C'est ainsi que le public fut successivement convié à venir contempler le portrait de Léon X et la Vierge à la chaise (1), les grandes toiles de Paul Véronèse et plusieurs Rubens (2), dautres Rubens encore avec des van Dyck venus de Gênes et des Fra Bartolomeo (3), puis la Madone de Foligno et la Mort de saint Pierre Martyr, du Titien (4). Un touriste anglais prétendait que la reconnaissante admiration des Parisiens avait baptisé le Salon Carré, à cause des chefsd'œuvre que nos victoires y renouvelaient, le « bouquet de Bonaparte (5) » . Mais ces chefs-d'œuvre n'y séjournaient point : c'est après la période napoléonienne que l'idée prévalut de grouper dans le Salon Carré du Louvre, comme dans la ïribuna des Ufflzi à Florence, les tableaux les plus réputés de l'ensemble du Musée.
A l'occasion de la venue à Paris du souverain de l'éphémère royaume d'Étrurie, on décora le Salon Carré des deux immenses tableaux de Véronèse, les Noces de Cana et le liepas chtfz Lévi, ainsi que des liatailles
(1) AuLAiU), Parit tout le Contulat, l. I, p. 200. (S) Ibidem, t. II. p. 327-328.
(8j lUidfm, l. II, p. 458-459.
(4) llHdrm. l. II. p. 772.
(5) Babkau, Iti Anglai» «n Fraïuf-, p. 158.
LE MUSÉE CENTRAL DES ARTS 2bl
d'Alexandre de Lebrun. « L'administration, » écrivait Dufourny, « a eu pour but, en faisant cette exposition provisoire du grand salon, de montrer à M. le comte de Livourne (4) le Musée dans toute sa magnificence (2). » A l'examen, on jugea que cet ensemble de toiles gigantesques se trouvait admirablement mis en valeur dans le Salon Carré : comme d'autre part il était incommode et m(îme dangereux de leur imposer de fréquents déplacements (les ^oces de Cana étaient venues de Venise en deux morceaux), l'architecte Raymond dut préparer un. jeu de cloisons qui, à l'époque des Salons traditionnels, masqueraient les tableaux de Véronèse et de Lebrun; le long de ces parois factices, on accrocherait les œuvres des peintres modernes (3).
Les autres toiles italiennes avaient leur place définitive dans la grande galerie du bord de l'eau, à la suite des écoles française, allemande, hollandaise et flamande. Lïnstallation traîna quelque peu, en raison de la disette d'argent et de l'exiguïté des locaux : dans ce vaste Louvre, l'espace était si chichement mesuré au Musée, qu'il avait fallu prendi'e le fond de la galerie pour y camper les ateliers de restauration (A) ! C'est seulement le 26 messidor an IX, pour célébrer l'anniversaire encore officiel alors du 14 juillet, que la partie de la galerie contenant l'école italienne fut ouverte au public (5). La
(1) C'est le transparent pseudonyme qu'avait pris Louis 1" d'Etrurie, qui était censé voyager incognito {Paris sous Napoléon, t. I, p. 105 et suiv.).
(2) Au ministre de l'intérieur, 12 prairial an IX (!•"' juia 1801) : Arcli. des mus. nat.
(3) L'administration au même, 12 pluviôse an X (1*' février 1802) : Ibidem.
(4) L'administration au même, 6 vendémiaire an IX (28 septembre 1800) : Ibidem.
(5) L'administration à Dufourny (alors en Italie), 22 vendémiaire au X (14 octobre 1801) : Ibidem.
première impression fut d'éblouissement : « Quelle galerie, mais quelle galerie! » s'écriait une Anglaise, « telle que le monde n'en a jamais vu, comme grandeur et comme décoration!... Tout ce que je puis dire, et en vérité tout ce que je pus voir, c'est que chacune de ces divisions générales contient toutes les toiles fameuses et excellentes admirées autrefois dans leurs pays respectifs (1). » A la réflexion seulement les délicats se plaignaient, soit que l'entassement des tableaux empêchât de jouir à l'aise de certains d'entre eux (2), soit que l'éclairage, procuré exclusivement par les fenêtres des deux côtés de la galerie, multipliât les faux jours (3). Mais l'architecte Raymond songeait déjà à remédier à ce dernier défaut en pratiquant des ouvertures dans le plafond; et quant à l'excessive accumulation des œuvres d'art, la masse des visiteurs était plutôt portée à y trouver un sujet d'admiration.
La consigne officielle était de vanter la façon dont les objets précieux avaient supporté un long voyage et des transbordements répétés. En réalité, les accidents furent assez nombreux, par la faute des emballeurs ou des convoyeurs. Les vases étrusques du Natican arrivèrent à Paris « tous en débris », et il fallut pour les restaurer l'industrie du peintre Lagrenée jeune, décorateur de la manufacture de Sèvres (4). Dans certains envois, les tableaux de dimensions difl'érentes furent juxtaposés sans séparation, de sorte que les petits cadres endommagèrent les grandes toiles (5). D'autres tableaux, con-
(i) Voyagea de mi$i Betry à Paru, p. 38-3i).
(2) Mariu KixiKWuirrii, Letlret intiine», p. 51.
(3) Hkiuiiaiiiit, Un hiver à l'arit $ons le Contulal, j). 40.
(4) L'uiliiiiiiiHtralioD du Mtisùu au midistre de l'intérieur, H vontÔM an X (lu iiiurH 18Ui) : Arclt. d«x uius. ual.
(5) Rkichahut, Un hiver à l'arii »oui U Comulat, p. 41.
venablement emballés, demeurèrent indéfiniment exposés à l'humidité dans un hangar à Marseille ou à la pluie pendant le transport sur les chalands ; aussi se présentaient-ils, lors de l'ouverture des caisses, dans « un état alarmant (d) ». Enfin, quelques-uns d'entre les plus fameux avaient été originairement peints sur bois, et le panneau vermoulu menaçait de tomber en poussière.
C'est de ces derniers qu'on s'occupa tout d'abord et qu'on parla le plus volontiers, parce qu'on pouvait mettre en cause ici « l'effet du temps » , au lieu d'incriminer le déplacement. On commença par la Madone de Foligno, dont le rentoilage, 1' « enlevage », selon l'expression alors usitée, fut confié à un spécialiste, Hacquin. L'opération n'était pas sans précédents, mais les procédés en étaient jusque-là demeurés secrets, comme s'il se fût agi d'une mystérieuse alchimie : sur la très heureuse initiative des administrateurs, désireux tout à la fois de rassurer et d'instruire le public, le ministre de l'intérieur invita l'Institut à désigner une commission d'artistes et de savants, qui surveillerait les diverses phases du rentoilage et imprimerait un rapport (2). Le succès fut si complet qu'on commit ensuite à Hacquin le soin de transporter sur toile une des maîtresses œuvres du Titien, celle qui représentait le meurtre dans une forôt du dominicain Pierre de Vérone ou saint Pierre Martyr (3). Vint ensuite le tour d'un autre tableau célèbre de Raphaël, la Sainte Cécile : à cette occasion on installa
(1) « Ce dommage est d'autant plus inalhcureux que les dix tableaux que les sept caisses contenaient sont des productions capitales. » (L'administration à Dufourny, 22 vendémiaire an X [14 octobre 1801] : Arch. dos mus. nat.).
(2) L'administration au ministre de l'intérieur, 4 pluviôse an VIII (24 janvier 1800) : Ibidem.
(3) On sait que ce tableau fameux, réintégré à Venise en 1815, a péri en 1867 dans un incendie
pour Hacquin un atelier de plus dans le fond de la grande galerie (1).
On parla moins des restaurations de détail, rendues nécessaires par des avaries partielles, et exécutées avec une discutable discrétion; certains amateurs se plaignaient dès cette époque des vernissages exagérés qui rendaient plusieurs toiles méconnaissables (2). Les tableaux de grande dimension avaient été transportés non encadrés : ils furent d'abord exposés dans de simples bordures de bois uni, auxquelles on substitua graduellement des encadrements plus ou moins somptueux (3).
Malgré la profusion de trésors que lui valaient soit l'exercice du droit de conquête, soit les libéralités plus ou moins spontanées des souverains étrangers, la collection de tableaux s'enrichit encore par des achats, dès que l'amélioration des finances publiques permit d'augmenter les dépenses de luxe. Comme l'administration l'expliquait au ministre de l'intérieur lors de la vente Claude ïholozan, elle cherchait à acquérir en pareil cas moins des œuvres capitales que des toiles de peintres non encore représentés au Musée : elle avait soin que les acquisitions fussent faites par des intermédiaires discrets, dissimulant leur qualité de mandataires du gouvernement, pour ne point susciter des prétentions démesurées (4).
(1) F/a«liiiiiiisliatiuii A lla<;(|uin, 16 prairial an X (;> juin 1802) : Airli. dt'K riins. nat.
(2) nKicHAiiiiT, Un hiri-r à l'art» tous Ir ('ntisiiliU, j). 4-.
(3) l'otir celui d(! \a,TransfiifHratii>n, radiiiiiiisdalioii (loiiiaiulait un i:vMïl du 4 000 francH. (Au ininiHlro do l'intérieur, 11» |)i'airial an IX |8 juin 1801 1 : Arcli. don nuis. nat.).
(4) Au niôuic. ta |iIuviÔH() an iX (l.'i fcHiicr 1801) : Ibidem. Cf. Saunikii, In donquêU» attîstiquet de la Itvvolulion et dv l'Empire, p. 74-75.
Parmi les objets d'art prélevés en Italie, on n'avait eu garde de négliger les dessins des maîtres : c'est ainsi que le carton de V École d'Athènes, apporté de Milan en plusieurs morceaux, fut reconstitué et exposé en 1802 dans la galerie d'Apollon (1). L'administration aurait voulu posséder aussi les fameuses tapisseries de Raphaël, les « Arazzi » du Vatican, dont l'odyssée à cette époque est étrange. Lors de l'occupation de Rome par les armées du Directoire, au début de 1798, les tapisseries avaient été purement et simplement mises en vente. A cette nouvelle, l'indignation fut unanime chez tous ceux qui se piquaient de quelque culture artistisque : de tels chefs-d'œuvre devaient rester à Rome ou bien être revendiqués par le gouvernement français. Ému de la véhémence des protestations, le commissaire Faipoult, qui ne s'embarrassait point outre mesure des scrupules de déhcatesse ou de légalité, mit purement et simplement en 4799 lembargo sur les tapisseries, qui se trouvaient pour lors à Gênes, « en délivrant aux acquéreurs, pour remboursement, des bons sur les biens nationaux de la République romaine ». Il va sans dire que ces bons demeurèrent impayés, et la mise sous séquestre durait encore au printemps de 1801, où l'administration du Musée central des arts revendiquait « une suite aussi utile à l'étude et si digne d'ajouter à la splendeur de cette magnifique collection (2) » . Ses instances restèrent vaines cette fois, et les tapisseries furent restituées aux acquéreurs : en 1808 d'ailleurs, un brocanteur juif les céda à Pie VII, qui les réintégra dès lors à leur ancienne place au Vatican.
(1) Reiset, Notice des detsins du Louvre, t. I, p. xli.
(2) Au ministre do l'intérieur, 6 germinal an IX (27 mars 1801) : Arch. des mus. nat.
L'organisation du Musée central des arts, telle qu'elle avait été réglée par le Directoire, avec une administration plus ou moins collective, avec un conseil appelé en théorie à délibérer sur les questions qui intéressaient l'établissement, cette organisation n'était plus en harmonie avec le régime gouvernemental instauré par la Constitution de l'an VIÏI, ni surtout avec la centralisation de plus en plus autocratique qui avait accompagné l'établissement du Consulat à vie. Vers la fin de l'année 1802, où tant d'événements de capitale importance s'étaient accumulés, un arrêté consulaire, peut-(1tre dicté et sûrement inspiré par le Premier Consul (i), modifia profondément le statut administratif du Musée (28 brumaire an Xl-dU novembre 1802).
» II y aura un directeur (2) général du Musée central des arts. Il aura sous sa direction immédiate le Muséum (sic) du Louvre; le Musée des monuments français; le Musée spécial de l'Ecole française à Versailles; les galeries des palais du gouvernement; la Monnaie des médailles; les ateliers de chalcographie, de gravure sur pierres fines et de mosaïques; enfin l'acquisition ot le transport des objets d'art (3)... II sera assigné un loge-
(1) Cet arrôtt^ ne (Igurc pas au liulUlm dis lois, niniR i(> .}foniteur lo publia au l)Oul do doux mois (26 nivt^so an \I), cl la fJorretpitnilance île Napoléon lo rciii'oJuit sous lo nurncVo 6439.
(2) Ce mol a ùU' inli-odull par uno corrcclion hui- la minuto, qui portail primilivonioiil • aduiiiiiHtrateur «(AK. IV, plni]. 4i1).
(M) Au d/'liut du rKinpire, coh atlribuliouH furonl nncoro iiccruos de In dirocliun supi'Ticiiro dos maiiuf'ucluroH doH UobolitiH, do Hoauvaii. do SôvroH ot de la Savonnurio (l)enon uu miniHtro do
ment au directeur général. » Toutes les dépenses devaient être ordonnancées par le ministre de l'intérieur. L'arrêté statuait encore que les membres (sic) du Musée cesseraient leurs fonctions le 4" frimaire, soit dans un délai de trois jours, et que ceux qui n'exerceraient pas demplois effectifs dans la nouvelle organisation recevraient, avec le titre d'administrateurs honoraires, une gratification annuelle égale à la moitié de leur traitement pour l'an XI.
Au bout de quelques mois, et sans attendre la proclamation de l'Empire, le changement d'organisation intérieure fut doublé d'une mutation de nom très significative. Pour ménager en apparence la modestie du Premier Consul, on affecta d'agir en dehors de lui; pendant qu'une tournée triomphale et toute monarchique le retenait en Belgique, son collègue Cambacérèa vint, le 22 juillet d803, visiter au Louvre les nouvelles salles des antiques, non encore ouvertes au public; rentré chez lui, Cambacérès adressa au directeur une lettre où, après avoir chaleureusement exprimé son admiration, il ajoutait : « Le titre qui convient le mieux à cette précieuse collection est le nom du héros à qui nous la devons. Je crois donc exprimer le vœu national en vous autorisant à donner pour inscription à la frise qui domine la porte d'entrée ces mots : Musée Napoléon (1). »
Depuis le vote du Consulat à vie, le général Bona^ parle accolait à sa signature ce prénom exotique, destiné à une renommée sans égale, mais tourné jadis en
l'intérieur, 3 nivôso an XHI (24 décembre 1804) : Arch. des mus. nat.).
(1) AuLARi», Paris sotis le Consxilat, t. IV, p. 263-264 (la lettre était datée du 3 thermidor an XI, et non du 3 meaidor, coujmelo porte par erreur le texte de M. Aulard).
Ylll. 17
ridicule par les condisciples de Brienne (1), et laissé depuis lors dans une ombre prudente. C'était ici la première fois que le prénom s'isolait, à la mode princière : le Musée Napoléon précédait et annonçait le Gode Napoléon et le rétablissement môme du trône.
A la suite de la proclamation de l'Empire, et conformément à la tradition monarchique, le Musée, rattaché au domaine impérial, fut placé dans la dépendance de l'intendant général de la couronne. Attribuée d'abord à un ancien ministre de Louis XVI, Fleurieu, cette intendance échut bientôt à Daru, que son étonnante puissance de travail et sa forte culture intellectuelle mettaient à même de s'intéresser efficacement au Musée. Quand en 4811 Daru eut remplacé Maret à la secrétairerie d'Etat, le nouvel intendant général, Ghampagny, paraît avoir quelque peu négligé le Louvre : du moins, à partir de cette date, c'était plutôt le minisire de Tintérieur, l'affable et laborieux Montalivet, que le directeur prenait pour confident de ses projets et de ses mécomptes, toutes les fois qu'il s'agissait d'une question délicate (2).
Ainsi qu'il avait été établi lors de la promulgation du Concordat, le Musée demeura ouvert au public les samedis et dimanches, de deux heures à quatre. Ces jours-lù, il s'y pressait une foule très mêlée ÇA); mais Napoléon tenait ù ce que, dans ces limilos étroites, le principe du libre accès au Musée fiU rigoureusement respecté; en septembre 1K0(). au lendcuiaiii de l'agression prussienne, quatre jours avant de quitter Saint-Gloud pour entamer la cauq)agne d'idna, il trouvait le temps do se plaindre qu'on ciU un samedi « retardé l'entrée
(1) Frédéric Masson, Sapolron inconnu, l. l, p. 70. (f) Ceci réBullo Iré» nullotuont du mglslro do rorrospimiliiiico (Arcli. duM iiiuR. nat.).
(3) KKir.MAiii'T, Un hiver à Parit iont le Contniut. p. 45.
du Muséum » et contraint le public à attendre à la porte : « On ne peut rien faire qui soit plus contraire à mon intention (1). » Les étrangers choisissaient de préférence les autres jours, pour éviter la cohue : il leur suffisait de montrer leur passeport (2).
Le bruit se colportait dans certains cercles parisiens qu'après avoir été préposé à l'installation de la galerie des antiques, Visconti croyait pouvoir compter sur la direction générale du Musée (3), et que le gouvernement aurait été elfarouché par l'excessive liberté de son langage, par l'exaltation de ses idées démocratiques ou antireligieuses (4). U n'y a vraisemblablement de fondé dans ce racontar que la déception de Visconti; sous le titre de direction générale du Musée central des arts, Bonaparte ressuscitait l'antique direction générale des bâtiments, avec ses multiples attributions, ou plutôt il créait une surintendance des beaux-arts : il y fallait, outre les aptitudes de l'administrateur et la dextérité du courtisan, la notion approfondie et jusqu'à un certain point la pratique des diverses branches de l'art, la connaissance exacte du personnel des artistes contemporains, toutes qualités dont se trouvait évidemment
(1) Note du 21 septembre 1806 : Correspondance, 10848.
(2) KoTZEOUE, Souvenirs de Paris, t. I, p. 220-221.
(3) Le plus léi-eiit biographe de Canova, lequel venait alors d'être mandé ù l'arLs pour la première t'ois, allirme, sans invoquer d'ailleurs aucune référence à l'appui de son dire, que pour retenir le sculpteur italien, Bonaparte lui olTrit la direction du Musée (Malamani, Canovn, p. 89). Ceci est absolument invraisemblable, si l'on rélléchit surtout que Canova, originaire des États vénitiens, n'était en 1.S02 citoyen ni de la République française, ni de la République italieime. Nous aurons plus loin à parler des propositions faites à Canova lors de son voyage do 1810, alors qu'il était devenu sujet du royaume d'Italie.
(4) RisicHAïuiT, Un hiver à Paris sont le Consulat, p. 14.
dépourvu l'éminent îirchéologue romain (1). Ce qui est certain, c'est que le jour môme où était remaniée l'organisation du Musée, un second arrêté consulaire, minuté de la main de Ghaptal, nommait directeur général, avec un traitement de 12000 francs, « le citoyen Denon » (2).
Ce futur baron de l'Empire s'était appelé sous l'ancien régime le « chevalier de Non » : sensiblement plus âgé que la majorité des collaborateurs de l'œuvre napoléonienne, il comptait alors cinquante-cinq ans. On a maintes fois rapporté (3) comment, venu de sa Bourgogne pour étudier le droit à Paris, l'antiquaire Caylus l'avait déterminé sans peine à suivre sa vocation artis-
(1) A plus forte raisoa faut-il écarter la version qu'Alexandre Lcnoir, le fondateur du Musée des monuments français, consignait dans une note : » Le ministre (Chaptal) a élt'' trompi- dans son attente, car il avait présenté au Premier Consul le projet d'organisation dans l'espérance que le Consul nommerait son fils, qu'il avait envoyé exprès en Italie avec M. Dufourny, pour y prendre quelques connaissances dans les arts; mais le Consul a noiiunc"! M. Denon et a i^crit son nom de sa main sur l'état do ])roposilion qui lui a été présenté par lo luinisiro Chaptal. » {Archirei du Mutée des monnmrnl» françaix, t. ill, p. 71-72). Ce dernier délai! est matériellement inexact, comme on va le voir. Do plus, Jean- Baptiste Chaptal, le fils du ministre, se destinait h l'industrie agricole et faisait alors de l'élevage à Chanleloup. Kniin, eo prétendu candidat était né en 1782, et il ne pouvait entrer dans l'esprit de personne, quand le souvenir était si vivace des ahus du népotisn)e sous l'ancien régime, de confier un poste de |iareille inq»orlance 4 un jouvenceau dt; vingt ans (roiiseignemeiils l^ournis, dans des lettres des 10 et 21 février 1912. par les arriére-polits-(ils du ministre, M. l'ahhé Chaptal, curé de Notre-Dame du Tiavail, à l'uriH-IMaisancc, etM. lo «omti! Clia|)lai;. Ce qui rus.sort seulement av(M' évidence dos iSout<«»i>< do Chaptal, c'est (juc celui-ei n'aiinail pas Denon.
(2) 2K hrumairo an XI (lU novondtro 1802) : AV. IV, |ilai|. 4H
(3) Sur I>()(iiini(]uu-Vivant Denon, tuio des nolicrs les plus ciimplètes cl l(iH iiiolnH souvent eitées est celle (pie M. do la Kizeliéro a |)lacée on lélo du premier volume ou album de KtCiivre oriijiuale lie Vivanl Dmon.
tique; comment il avait force' en quelque sorte, par l'audacieuse assiduité de ses hommages, la faveur de Louis XV à Versailles et celle de Voltaire à Ferney; comment, secrétaire et un moment chargé d'affaires de l'ambassade de France à Naples, il avait mené de front la diplomatie, l'art, la galanterie, et renouvelé auprès de la reine Marie-Caroline les exploits légendaires de la Chétardie à la cour de la tsarine Elisabeth; comment enfin il avait ouvert un atelier de gravure à Venise, puis traversé la Terreur à Paris gr.lce à la protection du peintre David. Nous savons aussi que Denon avait volontiers le propos leste dans l'intimité, que sa plume était à l'occasion badine, comme en témoigne un petit conte trop vanté, Point de lendemain (4), et que son crayon, spirituel autant que facile, s'oubliait parfois jusqu'à reproduire ou imiter les plus infâmes inspirations de l'art païen. Sans être prude ni môme vertueux, Bonaparte n'avait aucun faible pour le libertinage des roués : c'est à contre-cœur que, sur les instances de Joséphine, il s'était résigné à emmener Denon en Egypte. « Mais bientôt... il fut charmé par cette conversation si vive, si spirituelle et si nourrie, par cette infatigable curiosité qui poussait Denon à risquer sa vie pour prendre un croquis, par cette vision qu'il avait si juste et si graphique des faits contemporains, par cette instruction encyclopédique qui en faisait le meilleur juge en matière d'art (2). » De son côté, Denon fut ébloui et conquis, comme tant d'autres, par un génie
(1) En dehors de la question de moralité, ces scènes de libertinage encadrées et stimulées par des « trucs * mécaniques à la Vaucanson sont étrangement artiflcielles et même monotones, malgré la brièveté du récit : on comprend qu'une société mise éi un tel régime se soit pâmée d'émoi à la lecture do Paul et Virginie.
(2) Frédéric Masson, Napoléon chez lui, p. 438.
si dissemblable de tout ce dont il avait approché dans une carrière déjà longue. Dès l'Egypte, il entrevit combien il serait glorieux et passionnant pour un artiste d'illustrer cette fabuleuse destinée. Devenu directeur du Musée avec des attributions qui en faisaient « le ministre, si l'on peut dire, chargé du portefeuille des idées d'art et d'histoire (1) », il conçut l'ambition, non seulement de reprendre et de développer l'œuvre de Marigny et de d'Angevillers, mais par les richesses entassées au Louvre, par les peintures décoratives, les statues, les monuments suscités à Paris et sur toute l'étendue du territoire français (2), de donner à la gloire napoléonienne une consécration grandiose. Six semaines après sa nomination^ il écrivait au Premier Consul : « Je passe mes jours à me mettre au fait de tout ce que vous m'avez conflé, afin de m'en rendre maître et de justifier peut-être à l'avenir l'opinion que votre choix a donnée de moi; et chaque fois que j'aperçois une amélioration à faire, je vous en fais l'hommage et vous adresse des remerciements de m'avoir élu pour l'opérer (î^). •
Sans doute, Denon en tenant ce langage demeurait l'adroit courtisan qu'il avait toujours été, de m^me que le directeur du Musée Napoléon restait fidèle aux préjugés antireligieux de l'ancien visiteur de Ferncy (4). Pour obtenir la restitution des salles du Louvre naguères mises à la disposition de l'Institut, il raillait agréable-
H) Frrdôric Masson, Jadit et aujourd'hui, t. If. i>. 265
(2) Il sera question plus loin, au r.liapilro vu, dos rapjjorts do Donon avec Ioh artistes contoinponiins.
(3) It niv/)8e an XI (i" janvier 1803) : AF. IV, 1040.
(4) Vu do HOrt lliiNmoK favoris consistait & dâplorer les ravap:oR du vandaliKiiie clir<!!tien h Homo : « V.o sont moins los in ii|)tions dus barliaruH (|ui ont sacca^i^ octtn villo (|tio 1rs prôlros clirtSUcns, (|ui pour abolir la roliKlon dos païons ont niulili' Ioh slaliios ol les toniploH d«) lourM dioux. • (Happorl t'i Napoléon, !£:< janvier 181:2 : Arcti. doN tnuM. nat).
ment l'incohérence parlementaire qui avait pre'sidé aux délibérations de la Convention (1). Le désir de contenter le maître l'entraînait môme (et ceci était une vraie faute professionnelle) à machiner une supercherie archéologique. Au moment où se préparait la descente en Angleterre, où Bonaparte cherchait à mettre en évidence les souvenirs de Guillaume le Conquérant, Denon lui signalait, dans les caves du Musée des monuments français, aux Petits-Augustins, une statue anonyme, « costume du onzième siècle, visage gras, les yeux à fleur de tôte et l'air colérique » : on l'emballerait en cachette, puis une charrette la transporterait mystérieusement sur les bords de la Seine, à deux lieues en aval de Paris. De là, un bateau la ramènerait en grande pompe au port Saint-Nicolas, pendant que les journaux dûment stylés annonceraient la découverte près de Cocherel d'une effigie authentique du duc Guillaume. Le préfet Frochot, « sans ôtre instruit que de ce qu'il doit savoir, c'est-à-dire que l'on a véritablement trouvé cette statue en Normandie et qu'elle est arrivée à Paris, » voudrait sûrement l'ériger sur une des places de la capitale, et, concluait Denon triomphant, « l'illusion sera telle que moi-même, ainsi que tout Paris enchanté de la trouvaille, je voudrais me la contester que je ne le pourrais plus (2) ». Ce dernier trait était exquis, et toute l'invention d'ailleurs faisait honneur à la fertilité
(1) « Alors encore on était gouverné par dix-sepl conaités, qui tous présentaient des lois et ne s'informaient pas si, en assignant aux nouveaux établissements qu'ils créaient des emplacements, ils ne nuisaient pas à ceux déjà fondés. » (Au ministre de l'intérieur, IG frimaire an XI [7 décembre 1802J : Ibidem).
(2) Note au Premier Consul, non signée, mais autographe, et datée simplement du 24 frimaire (an XII) (16 décembre 1803) : AF. IV, 1049. M. Frédéric Masson en a publié les passages essentiels (J<fdi« et aujourd'hui, t. II, p. 206-269).
264 MUSÉE nu LOUVRE
d'imagination de l'auteur de Point de lendemain, sinon à la probité scientifique du directeur du Musée. On n'en était pas moins à la merci du bavardage d'un ouvrier ou d'un marinier : par prudence ou par scrupule, le Consul s'abstint de donner suite à cette trop ingénieuse suggestion.
A côté du courtisan, il y avait chez Denon un administrateur fort avisé. Quand il entra en fonctions, la Monnaie des médailles était dans un tel dénuement, qu'il dut avancer de ses deniers les sommes indispensables pour continuer la fabrication (1) : sous sa direction, cet établissement combla rapidement le déficit de la période antérieure, puis connut des bénéfices, qui dépassèrent 61 0(30 francs pour la seule année 1808 (2). Mais surtout, Denon se passionnait pour l'accroissement et l'embellissement de la merveilleuse collection dont il avait la garde. A chacune des grandes campagnes napoléoniennes, il sollicitait l'autorisation de suivre le quartier général, pour prendre sans doute les croquis qui lui serviraient à commander les tableaux commémoratifs des actions d'éclat^ mais aussi et principalement pour inventorier les trésors artistiques des vaincus, pour les écrémer au profit des galeries du Louvre (It). IndilVérent à riiumilialion do ceux qu'il dépouillait, dédaigneux de dissinuder son orgueil de conquérant et ses convoitises de collectionneur, ses pré-
(1) Denon ruppol&il eu Tail k rinlcndarit général Chanipogny dans uno loliro du ik IV-vrier 1812 (Atxîli. dos umn. nal.).
(i) ce. luH chilI'ivH aiiitiiolH du liiOf! A ISOU : AK. IV\ i8i.
{'A) DtiMon no ii<'-><ligoiiil poiiil à riiC(Uisi<)n d'iMiricliir Ioh iiiilro.^ étubliMHiïtni'iil.s d<i l'arJH : ainsi, apréfl iéna, il (>x|)(''diail. aux iidiiiiniHlralfliUH do la ilildi(>lti<M|iio InipiMialti \o ridtiUy^^wr i\c la hihliothiM|iin du NVoll'itnhOUoI, ]i(iiir ((h'IIh |iusmmiI iindcvor un coituin nombre dn niunnHcriiH h leur clioix (A llarti, d(< Itoriin, H mars 1807 : Ot, »H).
lèvements d'objets d'art provoquaient presque autant de malédictions dans les pays envahis que l'inflexible fiscalité' de son ami Daru; les rancunes accumulées se traduisirent parfois en propos calomnieux, que Mme de Hémusat a recueillis sans parvenir à les accréditer (4). Si les grognards de la (irande-Armée s'égayaient à appeler Denon « l'huissier priseur », ce sobriquet était dépourvu sur leurs lèvres de toute intention outrageante. Us savaient ou ils devinaient que Denon s'estimerait pleinement récompensé au retour, en organisant une de ces triomphales exhibitions des « objets conquis », qui provoquaient la curiosité et l'enthousiasme des Parisiens (2
L'arrêté consulaire du 28 brumaire an XI indiquait que le personnel administratif du Louvre comprendrait désormais * un architecte, un professeur d'antiquités, un commissaire-expert, un garde des dessins et de la chalcographie et un secrétaire,... nommés et révoqués par le gouvernement sur la proposition faite par le directeur général au ministre de l'intérieur » . Cette énumération subit dans la pratique plusieurs modifications. Au lieu d'un architecte dépendant du directeur, les travaux d'aménagement furent contiés à l'architecte du gouvernement. Fontaine, ce qui provoqua plus d'un conflit. Un institua d'autre part, conformément à la logique, trois conservateurs, préposés aux tableaux, aux « statues antiques » et aux dessins.
Le conservateur des tableaux fut l'ancien administrateur, Dufourny. Denon paraît avoir impatiemment supporté sa présence : il lui reprochait d'être incompétent,
(1) Mémoires, t. III, p. Hfi.
(2) En 1807, les vi^^iteurs achetaient plus de 12 MO «notices des objets conquis eu 1800 » (AF. IV*, 282).
inactif, de donner le meilleur de son temps à la direction du musée d'architecture et à son cours de l'école spéciale de dessin; il indiquait que pour remplacer cet architecte égaré à la tête du département de la peinture, il tenait toute prête la candidature d' « un artiste recommandable par ses talents et ses services » (i). Mais soit que Dufourny eût des protecteurs influents, soit qu'on lui sût gré de son dévouement lors de la fondation du Musée, de ses utiles voyages en Italie, il garda son emploi de conservateur jusqu'à la fin du régime.
On maintint également, en leur donnant le titre de conservateurs, Morel d'Arleux aux dessins et Visconti aux antiques. Ce dernier, sur l'initiative de Denon, vit dès le printemps de 4803 son traitement porté de 4 000 à 5 000 francs, par assimilation avec celui de IJufourny (2).
Le commissn ire-expert en fonctions lors du remaniement, Lebrun, avait conçu l'ambition de devenir conservateur des tableaux (3) : mais en plusieurs occasions sa délicatesse avait laissé à désirer, et l'occasion parut propice pour le remplacer. Comme cet emploi ne requérait nullement la présence continuelle du titulaire, Denon le fit attribuer à un sous-chef au bureau des beaux-arts, Aubourg, qu'il qualifiait « d'amateur très instruit » (4).
Athanase Lavallée, secrétaire de l'administration
(1) Cf. notammoiil uni' Icliro A Dnni. dti 1.S fructidor un XIII (i soplernhro iSO.S) (Arcli. des imis. nat.) ot une noie non duti^e, qui doit 6iro de l'aum'c 1810 (02, 841).
Ci) Donon A Clinptiil. 24 prairial an X {13 juin 1803) : Oi, 848.
(3) Sa lottro au Proniior CoriHuI, non (Ial6(<, a ôtô puhlitMi par M. Vaulliif-r (Ifenon et If youverueiiienl dei arti sous le Consulat : Annalfi rh'olulionnnires, mai-juin 1911).
(4) Rnpport do Hnrbior-Neuvillo (cliof de laS» division au niinist*rn de rintérlonr). l.'i nivôHo an XI (6 janvier 1803) : 02, 848.
depuis 4797, conserva, avec le titre de secrétaire ge'néral, des fonctions dont la Seconde Restauration devait le révoquer pour des motifs politiques (i). Successivement imprimeur, volontaire de 1792, employé sous la Convention à l'Assistance publique et à la commission d'instruction publique, il suppléait par la vivacité de l'intelligence et par la chaleur du dévouement à ce qui pouvait lui manquer comme formation technique. A la fois secrétaire et comptable, chargé de la surveillance générale^ il assumait de plus en fait les fonctions de conservateur des tableaux, remédiant ainsi à la négligence ou au surmenage de Dufourny (2). C'est du moins Denon qui lui rendait ce témoignage, Denon dont il demeura pendant treize ans le confident et le plus zélé collaborateur.
Aux termes mêmes de l'arrêté de brumaire an XI, les administrateurs honoraires n'étaient, comme jadis dans l'enseignement les professeurs « émérites », que des vieillards pensionnés pour leurs services passés et dépourvus d'attributions réelles. Le décès du peintre Lagrenée aîné fit un vide parmi eux dès 4805 : « Ces diverses places d'honoraires, » écrivait alors Denon, doivent, suivant l'intention de Sa Majesté, s'éteindre avec les titulaires desdites places, qui sont tous sexagénaires ou septuagénaires (3). » De six qu'ils étaient lors de la réorganisation de 4802, il n'en restait que deux en 4843 (4).
Il est un emploi assez inattendu dont Denon désirait
(1) Cf. Saunier, les Conquêtes artistiqties de la Révolution et de l'Empire, p. 64-67.
(2) Denon à Daru, 15 fructidor an XIII (2 septembre 1805) : 02,840.
(3) Ibidem.
(4) Cf. l'état des traitements, certifié par DeDon le 17 décembre 1813 : 02, 835.
la création au Musée : celui de chirurgien-major. Le directeur représentait que le travail des gardiens, toujours pénible, parfois dangereux, les exposait à des maladies et à des accidents fréquents, et que les services d'un praticien attitré seraient utiles (1). Ses instances demeurèrent vaines, mais il eut le talent de découvrir un chirurgien qui consentit à soigner gratuiment les gardiens malades ou blessés; à défaut d'honoraires, Denon rétribuait l'homme de l'art en Heurs de rhétorique; il exprimait en 1810 son regret de n'avoir pu encore lui obtenir « la récompense la plus flatteuse pour votre cœur, celle d'être attaché à l'établissement objet de votre constante sollicitude (2) ».
Les gardiens ou gardiens travniUeurs, comme on les appelait officiellement, étaient en 1799 au nombre de treize, non compris les deux portiers ejtérieurs, qui touchaient comme eux 1 2(X) francs de salaire annuel (3). Malgré kl considérable extension du Musée et l'ouverture de nouvelles salles, Denon ne put obtenir qu'en 1812 l'augmentation du nombre des gardiens (4) : on ne lui en accorda que deux de plus, à i)rendro ])iirnii ceux du Musée de Versailles graduellement condanmé à disparaître. En vain le directeur prolestait-il (ju'il lui fallait des hommes dans la force de l'Age, et non des invalides (5) : l'intendjuit général elle ministre de l'inté-
(I) Kappurl jdiiit au projut du budgol du Musùo pour 1808 : OS, 839.
(8) Au cliirurgien Bclluel, M juillet 1810 : Arcli. des mus. nat
(3) Etal deH &{)poiriU>nioiil8 pour rriinairo an VIII : l)i, 84K.
(4) Kapport d» Clienul (?) h Chaïupugoy, 6 décenihio 1811 : 02, 838.
(K) « Jo auis ohllgi'i do diro à Votre Excellenre que les fondions <lo8 «nnliniiN du Miim'o sont oxcoKsivenicnt pi^niblrs. el p\i>;eiit do la forco ut di; la {«unoftite: car ouiro In «urviïiUance du jour ol loM travaux fatiganU qu'Ut sont obligea do fuirc, lia runl encoro
rieur alléguaient en réponse les ordres formels de l'empereur. Par application du même esprit de stricte économie (i), les gardiens du Musée ne reçurent la livrée impériale que les uns après les autres (2). Médiocrement payés, astreints à un fatigant service de jour et de nuit, ces employés subalternes subissaient de plus la discipline de fer qui était alors en vigueur dans toutes les administrations publiques : l'un d'entre eux, qui en dehors de son service avait tenu « une conduite indécente » chez un chapelier de la rue Saint-Honoré, fut incontinent destitué; en recourant au préfet de police pour le faire déguerpir de son logement de la rue d'Angevillers, Denon n'avait point scrupule d'ajouter : « Je vous prie de lui faire assigner le quartier où il habitera, en le recommandant spécialement à la police (3). »
« Il sera assigné un logement au directeur général, » portait l'article 6 de l'arrêté consulaire du 28 brumaire an XI. Au printemps suivant Denon s'installa aux galeries du Louvre (4), à côté de plusieurs de ses subordonnés et d'un certain nombre d'artistes. Déjà dénoncé à maintes reprises et condamné en principe, cet envahis-
pendanl la nuit des rondes et montent la f^arde dans l'intérieur du Muai^o. » (Denon au même, 12 février 1812 : 02, 845).
(1) Grâce à cet esprit d'économie, le personnel du Musée Napoléon no dépassa jamais 31 employés, directeur comiiris, ni le tolul des appointements 69 050 francs (Etat des ap|»oinlomenti pour 1813 : 02,835).
(2) Une pétition dos sept (gardiens non encore habillés, pétition poul-éLre rédif,"'0 par Denon ot en tout tas transmise par lui à Fleuricu lo 12 nivùse an XIII (2 janvier 1805), disait : « Vou.s seniire/ mieux que nous ce que la diversité d'liai)ils peut avoir d'intonvcnicnls sous le rapport do la lenuo et de la magnificence convenables à un établissement tel q\ie le Musée impérial. » (02, 840).
(3) juillet 1811 : Arch. des mus. nat.
(4) Cf. ses. lettres de la fin de floréal an XI : Ibidem.
sèment de l'entresol du Louvre par des logements particuliers semblait devoir se perpétuer. On prétend que Napoléon, flânant un jour avec Duroc dans l'étroite rue des Orties, qui longeait la galerie, fut efl'rayé du nombre des fenêtres à travers lesquelles fumaient des tuyaux de poêles ou de fourneaux : « Qu'on les fasse partir ! » se serait-il écrié; « ils finiraient par brûler mes conquêtes (1)! » Ce qui est historique, c'est que le il germinal an XIII (1" avril 1805), en traversant Fontainebleau pour aller à Milan se faire couronner roi d'Italie (2), il signait non seulement le décret afl'ectant un million à l'achèvement du Louvre (3), mais un autre décret non destiné à la publicité et ordonnant pour le 1" messidor (20 juin) le départ de « tous les individus logés dans la galerie du Muséum ». A dater du 1" vendémiaire an XIV (23 septembre), l'entresol devait être alîeclé au garde-meuble de la couronne, « mais sous quelque prétexte que ce soit il ne pourra y être établi aucune cheminée ni cuisine ». Les artistes « qui y auraient droit » recevraient une indemnité ou un autre logement; quant au directeur général du Musée et à ses employés, on leur assignerait « dans la rue des Orties ou autres environnantes une mjiison nationale (A) ».
Denon habitait depuis quelques semaines à peine dans un immeuble de la rue des Orties, quand on se décida à le démolir ; un nouveau décret, daté celui-là du Camp de Boulogne, imposa au directeur général un second exode, et statua prudemment qu'il recevrait i\ l'avenir une indemnité de 3 000 francs, à charge pour lui de pourvoir A son logement personnel et à l'installa-
(1) A lUuKAU, le Louvre el ion hi$toire, p. iiH. (1) SciU'KHMA.NH. tlintvaire de Napoléon, p. lOtf.
(3) (éUrti'tiioHitnnce, 8508.
(4) Al'*- IV, pliii| 'Jl)8 (ilécrot non piiblli'> un Hiillelin det Lois).
tion de ses bureaux (1). Il s'inclina, mais pour représenter un peu plus lard que depuis sa nomination il avait eu à supporter 19 000 francs de frais de déménagement, et qu'il avait dû prendre quai Malaquais un appartement d'un loyer de 4 600 francs (2). 11 évoquait une autre fois, à propos du secrétaire Lavallée, qui en était à son quatrième changement de logis en dix ans, le vieux dicton parisien, que trois déménagements équivalent à un incendie; il faisait valoir surtout combien désormais il serait malaisé, aucun employé supérieur n'habitant plus sur place, d'organiser et de contrôler la surveillance de nuit (3). Cette surveillance s'imposait plus stricte encore depuis que les proches alentours du Musée, réduits à l'état de chantier de démolition, se peuplaient après la chute du jour, au rapport de Denon, « de brigands, de filles perdues, et pis encore. A chaque minute on y crie au meurtre, et il n'est pas sûr d'y passer seul et sans être armé (4). » Ainsi, dans la nuit du 20 au 21 juillet 1810, des voleurs s'introduisaient dans la salle des Caryatides, dite alors des Fleuves, et y dérobaient deux tapisseries. — Le conservateur des antiques, Visconti, dépossédé lui aussi, mais par le ministère de la guerre, de son logement à l'hôtel d'Aiguillon, mécontent de celui qu'on lui olTrait à l'hôtel de Guines, avait demandé et obtenu la modeste allocation annuelle de 1 200 francs pour prendre un appartement à sa guise (5).
(1) 15 fructidor an XIII (2 septembre 1805) : la minute de ce décret manque à la plaquette AF. IV, 1109, mais le carton 02, 846 en contient une expédition.
(2) Rapport do Daru à Napoléon, non daté, mais paraissant être de 1809 : 02, 841.
(3) Denon à Daru, 4 février 1811 : 02, 844.
(4) Denon à Duroc, :i3 juillet 1810 : Arcli. des mus. nat,
(5) Denoa au ministre de l'intérieur, 26 nivôse an XII (17 janvier 1804) ; Ibidem.
Comme ses prédécesseurs, et malgré la prospérité revenue dans les finances publiques, Denon connut des heures de pénurie. En novembre 4804, quinze jours avant le sacre de Notre-Dame, les mémoires de restauration des marbres et des tableaux demeuraient en souffrance pour les deux derniers mois. « 11 m'est impossible, monsieur, » écrivait avec angoisse Denon à Fleurieu, « d'employer des hommes sans certitude de pouvoir leur remettre leurs salaires (1). » A l'exemple de ce qui s'était fait avant lui, il pourvut aux besoins les plus urgents à Taide de certaines recettes intérieures, comme le produit des livrets ou catalogues, des estampes de la chalcographie, des plâtres moulés sur l'antique. 11 y avait là une infraction aux règles de la comptabilité publique, infraction sur laquelle un administrateur aussi minutieux que Daru ne pouvait indéfiniment fermer les yeux : à la fin de 1809, le directeur du Musée fut mis en demeure d'établir le budget des recottes et dépenses intérieures, et de le soumettre à l'intendant général, qui ordonnancerait désormais toutes les dépenses, ainsi qu'il était de règle pour les divers services de la maison de l'empereur (2). Denon, très jaloux de son indéiiendaiice et de l'autonomie de ses fonctions (3j, essaya bien do résister : mais Daru invoquait la volonté de Napoléon, qui ne se laissait ])oinl fléchir quand la régularité budgétaire était en jeu.
(4)21 linininiro an XIII {V.'> iiovriiilno 180^) : Ibidem.
(2) Daru i\ Donou, 31 ilén-iuhri! 1809 : i)t, 848.
(3) M. Vaiilliitir u ciU- uiio It-llie do 180(i, vniiimiit. iloiiufiili' cl (iiT(!, un Itiiioii, r(i|t|ii'liiiil à Napolt'dn (|ii'il avait ('lu lï l'àgo do Mii/<- niiH ^oiililiiuiiiine (lu la cliuiiiljrii do LmiiK XV, piiiH invcHti (II! iiii-Hiuiis di|)li>riiiilii|uos, iir.ilohlnil roiilrc iiiio i-iM'oniH! (|iii In Ifrail (iu'-roiidri! au niiiK <)<* <:ln*l' do Ixireaii : « Il okI (oui siiii|ilo de n'avoir poiiil d'niri|il<>i, iiiaiH il fuul (fiio fciiii (|un l'on nict pto conviriinn à IVtlat ot'i l'on e»l no. » (Annalet rtvolnlwnnaires, mai-Juin lUll.)
En pareil cas, Denon n'avait évidemment qu'à s'incliner : avec Fontaine au contraire, les conflits étaient plus fréquents et plus aigus. Au lieu de l'architecte subordonné dont rarr(îté de l'an XI semblait prévoir la nomination, le directeur avait alTaire à un artiste très entier dans ses opinions, très bien en cour, et qui entendait ne pas laisser réduire à un vain titre ses fonctions d'architecte de l'empereur. Si pour l'aménagement et la décoration des salles d'exposition Fontaine finissait, non sans orages, par se mettre d'accord avec Denou (1), il afl'ectait, dans les travaux d'achèvement du Louvre, la plus profonde indifl"érence pour les besoins du Musée ou les convenances du personnel. Tantôt il faisait démolir l'ancienne maison du premier peintre du roi, où le vieux peintre et « sénateur » Vien était installé depuis le règne de Louis XVI par décision de d'Angevillers, où le secrétaire Lavallée avait aussi son logement (2) ; tantôt Denon recevait à l'improviste l'ordre d'avoir à évacuer les ateliers de restauration, sans qu'on lui assignât d'autres locaux (3) ; une autre fois, pressés de préparer l'ouverture des futurs guichets du Carrousel, les subordonnés de Fontaine s'emparaient des salles du Musée des médailles, sans attendre le transfert des médailles à l'Hôtel des Monnaies (4). Denon prenait généralement pour intermédiaire de ses doléances le ministre, le grand maréchal du palais, l'intendant général : mais un jour
(1) Dans le rai)i)oit que Fontaine présentait à Napoléon, le 24 (iécenibre 1813, snr les monuments publics de Paris, il consacrait un articlo élogieux au Musée Napoléon, mais sans nommer Denon (Ai-cliives de M. Alfred Foulon).
(2) Denon au ministre de l'intérieur, 21 et 26 germinal an XII <11 et 16 avril 1804) : Arch. des mus. nat.
(3) Denon à Duroc, 11 et 12 ventôse an XIII (2 et 3 mars 1805) : Ibidnn.
(4) Lavallée au ministre de l'intérieur, 19 fructidor an XIll (6 septembre 1805) : Ibidem.
Viil. 18
que, sans avertissement ni compensation préalable, les ouvriers s'étaient mis en devoir de faire disparaître certains réduits secrets, c'est à Fontaine en personne que s'en prenait le directeur exïispéré, lui faisant entrevoir, avec une logique aussi serrée que réaliste, les catastrophes qui pourraient résulter de son imprévoyance (1).
A la fin de mars 1803, les journaux annonçaient l'arrivée à Paris d'un premier convoi des antiques rétrocédées par le gouvernement napolitain; le reste, comprenant les pièces les plus volumineuses et les plus précieuses, devait suivre de près (2).
Plus tard, en séance publique de l'Institut, Denon se mit en frais de rhétorique et d'adulation pour exalter les conditions prodigieusement favorables dans lesquelles le transport s'était accompli : « Une étoile, qui est devenue la nôtre, a présidé à tous les événements relatifs à ces envois (3). » En réalité, s'il n'y eut aucun marbre sérieusement endommagé, le second convoi, le
(1) « Vous faites abattre en ce moment, monsieur, les latrines puhliquos et particuliëros do l'établissoineiit, sans en avoir fuit établir d'aulrcR mt'^ine provisoires. J'ai riioiinonr de vous représenter (|ue le Miisùo no peut se passer de oes lieux, soit pour le public, soit ])our les personms de son service. Je vous invile donc expres8(';uient, monsieur, A donner des ordres pour qu'il en ■oit établi le plus prornpteniont ])08sible, afin d'éviter (|u'il ne se fasse des ordures dans les cours, escaliers et poul-ôtre mémo galerie du Musée, ce qui arriverait infailliblement si les ^^ardiens préposés à la garde et propreté do ce monument n'avaient aucun lieu à indiquer aux pressés de bosoia. » (6 Janvier 1808 : ArcJi. dos mus. nat.).
(2) Atii.AHii, Parti louf U Conmlnt, l. III, p. 782.
(8) DlMCuurs à la séance pulili(|ue do la classe dos Ueaux-Arts, 8 veodémiaire an XII (1" octobre 1803).
plus impatiemment attendu, chemina avec une désespérante lenteur. Par négligence ou indolence, le commissaire qui le dirigeait, un certain Psesser, se laissa surprendre par la baisse estivale du plan d'eau dans les canaux, et il fallut faire une halte prolongée à Saint- Aubin, non loin de Moulins. Des animaux vivants exotiques, que le convoi amenait au Jardin des Plantes, souffrirent beaucoup de cette navigation interminable : Denon relatait sérieusement, et même avec une pointe d'émotion, l'histoire d'un lionceau qui, depuis le départ de Marseille, aurait grossi au point de ne plus pouvoir faire un mouvement dans sa cage (i)!
Avec le restant des trophées de Tolentino, notamment les groupes colossaux dits des Fleuves, ce convoi retardé comprenait la célèbre Vénus de Médicis, venue en la possession de la France par une suite assez compliquée d'événements et de négociations (2j.
En 1797, à l'approche des Français, le grand-duc Ferdinand de Toscane avait fait emballer en 74 caisses et déposer à Livourne les plus précieux objets des collections de Florence. Peut-être insoupçonné et en tout cas inviolé pendant l'occupation, ce dépôt avait été, à l'automne de 1800, transporté à Palerme par la flotte anglaise, sous prétexte de mieux garantir les droits du propriétaire. Lorsqu'on 1801 la Toscane eut été attribuée, sur l'inilialive du gouvernement consulaire, à Louis de Bourbon-Parme, avec le titre de roi d'Étrurie, notre envoyé à Naples, l'ancien conventionnel Alquier, eut mission de négocier la restitution à la cour de Florence des objets d'art naguères amenés en Sicile par les
(1) Au ministre de l'intérieur, 26 messidor an XI (15 juillet 1803) : Arcli. des mus. nat.
(2) Paul Marhottan, le Royaume d'Étrurie, p. 298-300.
Anglais. C'est alors que l'idée fut mise en avant, peutêtre par l'administration du Louvre, de prélever la Vénus pour le compte de la France, comme rémunération des bons offices rendus en cette circonstance par notre diplomatie : « La Vénus de Médicis, » écrivait ingénument Foubert, « est une des statues antiques les plus renommées et les plus précieuses ; il serait glorieux pour la France d'en faire ainsi l'acquisition... (1). » Et il suggérait qu'on pourrait en échange offrir des produits de nos manufactures, pour une valeur de 300000 francs. Le roitelet d'Étrurie eût préféré, comme il l'écrivait piteusement au Premier Consul, « un agrandissement et un arrondissement plus régulier de mes États (2) » , pour moins humilier l'amour-propre de ses nouveaux sujets. Bonaparte fut inflexible : sa convoitise était maintenant allumée, et son orgueil intéressé à placer la Vénus de Médicis à côté de l'Apollon du Belvédère; d'autre part, son sens politique répugnait à un remaniement immédiat des territoires italiens. Par son ordre exprès, Clarke se montra exigeant à Florence, Alquier menaçant à Naples, et le 7 septembre 1802 la Vénus fut embarquée à Palerme pour Marseille (3) .
Les Toscans demeurèrent inconsolables. L'année suivante, un conservateur des lîfiizi, désignant du doigt le piédestal laissé vide, osait dire à un officier français : € Nous n'avons rien mis à sa place, parce que rien ne peut remplacer notre Vénus; c'était la gloire do Florence (4). » Kn vain, l'empereur commandait-il phis tard à Canova une «latuo destinée à occuper la place
(i) Au riiiiiiHtro dn riiitéri«iir, 28 flnnal an \ (1K ruai 180i) : Arrli. (Ion riiuH. nul.
(t) Paul Maiimottan, le lUnjaumf d'/itrunc, p. 10:2-104. ('A) Aciiioi,, la France, l'Anijlrtenc et Niiiilm, t. I, p. î»3-65. (4) Uhiou, JV(%iotrM, t. I, p. 191,
vacante ; en vain le directeur de la police française en Toscane écrivait-il : « Les artistes assurent que la Vénus de Napoléon égale la Vénus de Médicis (4). » Rien ne fut capable de satisfaire les Florentins, rien que le retour après Waterloo de la statue tant pleurée.
Il faut dire qu'à Paris l'arrivée de la Vénus avait été saluée par des transports de joie bien propres à aviver les regrets des précédents possesseurs. Grâce aux incroyables lenteurs dont il a été question plus haut, la statue, partie de Marseille le 7 septembre 1802, ne parvint au quai du Louvre que dans la matinée du 14 juillet 1803 : il fut donc impossible d'en inaugurer l'exposition pour ce jour de fête nationale, comme l'aurait souhaité Bonaparte (2). Denon profita du mécompte pour préparer à loisir l'installation de la Vénus dans le musée provisoirement fermé; son admiration s'épanchait en termes dithyraunbiques : « La Vénus sera prête dans quelques jours et plus belle qu'elle n'a jamais été. C'est sans contredit la plus belle production de l'art; c'est ce dont je me suis convaincu depuis qu'elle est arrivée et que je m'en occupe plusieurs heures par jour. Comme certains êtres dont la nature est avare, elle est encore au-dessus de sa réputation (3). »
C'est au Premier Consul, alors en voyage dans les départements beiges, que s'adressaient ces effusions. « J'attendrai votre retour, » poursuivait le directeur, « pour ouvrir le musée des statues. C'est vous, général, qui l'avez rassemblé, c'est à vous d'en faire l'inaugura-
(1) Rapport du 9 mai 1812, cité dans le Bulletin de police des 17-18 mai 1812 : AF. IV, 1522.
(2) Cf. la correspondance de Denon avec le ministre de l'intérieur : Arch. des mus. nat.
(3) A Bonaparte, 8 thermidor an XI (27 juillet 1803) : AF. IV,
tion, et c'est à tout jamais le monument des monuments. »
Bonaparte accepta de présider à l'inauguration, mais il y mit un cachet voulu de simplicité. Revenu depuis peu à Saint-Cloud, il avait passé à Paris la journée du 45 août 1803, la première où l'anniversaire de sa naissance fut solennisé par des fêtes religieuses (1). Il coucha aux Tuileries, et le lendemain 16, à six heures du malin, en compagnie de Joséphine, qui savait à l'occasion faire violence à son indolence de créole, il se présenta à la porte du Musée Napoléon, comme venait de le baptiser Cambacérès. Denon le promena à travers les nouvelles salles, et, en face de la Vénus, lui ofl'rit une médaille commémorative gravée par Jeulïroy : d'un côté, l'artiste avait reproduit la célèbre statue, avec une légende, et de l'autre l'effigie môme du Consul (2).
Le caractère intime et matinal de cette cérémonie excluait les grandes effusions d'éloquence. Six semaines plus tard (8 vendémiaire an Xll-i" octobre 1803), Denon, nouvellement élu à l'Institut (3), profita de la séance publique de la classe des beaux-arts pour donner lecture d'un « discours » sur les monuments de l'art antique récemment entrés au Musée. Brillant, spirituel, adulateur, alliant la fierté patriotique à une pointe de sentimentalité libertine, ce morceau est un échantillon caractéristique de la façon dont on entendait alors la critique d'art. Après avoir agréablement énuméré et décrit les principales sculptures qui venaient d'arriver d'Italie, Denon effeuillait aux pieds de la Vénus de Médicis les lleur.s les plus précieuses de sa rhétorique.
(1) Pnrii tout Napoléon, t. III, \\. 7-8. (f) Ai i.Aiir», /'(Mil $Qu» le Coniulat, l. IV. p. 3ii. (3) Cf. J. CJuiKKiiEY, le$ Membre* de l'Académie de» licaux-ArU de 1790 à iUiO. p. 47.
Avec une assurance qu'un avenir peu lointain devait cruellement démentir, il la proclamait définitivement fixée au Louvre : « Aujourd'hui nous pouvons dire aux arts rassurés qu'elle est sous la sauvegarde de la plus puissante des nations, et que le sanctuaire où elle est déposée est pour elle le temple de Janus, dont les portes sont fermées à jamais. » Venait enfin l'obligatoire parallèle entre l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis, modèle d'archéologie galante à la façon du dix-huitième siècle : « L'Apollon vivant intimiderait la femme la plus hardie; le jeune homme le plus timide accompagnerait d'une expression de sensibilité la première phrase qu'il adresserait à la Vénus (1). »
A peine se calmait l'émotion suscitée par l'installation au Louvre de la Vénus de Médicis, que les journaux annonçaient l'arrivée de la Pallas de Velletri. • Cette statue, « avait écrit le diplomate Alquier, « n'est pas aussi précieuse que la Vénus de Médicis, mais elle ne déparera pas la collection des chefs d'oeuvre dont le Premier Consul a enrichi la France (2;. » Si sa célébrité était moindre, elle offrait par contre l'attrait de la nouveauté, puisque, exhumée depuis six ans seulement, elle avait été ensuite séquestrée, contestée, ballottée de Rome à Naples et de Naples à Marseille, au demeurant à peu près invisible. Les artistes qui l'avaient
(1) Ce discours fut imprimé (on le trouve à la Bibliothèque nationale), mais dans un format différent de celui des publications académiques, et il n'en subsiste point de trace à la Bibliothèque de l'Institut, quoique le procès-verbal de la séance privée du 29 vendémiaire mentionne le dépôt par l'auteur do plusieurs exemplaires (ceci résulte d'une lettre que M. Julos Guiffrey a bien voulu m'adresser le 8 décembre 1911).
(2) A Talleyrand, 29 fructidor an X (11 septembre 1802) : AuiuoL, la France, l'Angleterre et Napki, t. I, p. 55.
2«ft MUSEE DU LOUVRE
aperçue à Rome la déclaraient d^ailleurs « aussi parfaite dans son genre que l'Apollon, la Vénus du Capitole, celle de Médicis, le Laocoon, l'Antinous (i) », auprès desquels elle allait prendre place au Musée Napoléon. Denon n'en jugea point différemment quand il put se faire une opinion personnelle : « Mon cher collègue, » écrivait-il au savant Monge, naguères commissaire du Directoire à Rome, « la Pallas est arrivée. Elle n'est point au-dessous des éloges que vous lui donniez; la juste appréciation que vous m'en avez faite prouve que TOUS l'aviez vue avec les yeux d'un amateur éclairé des beaux-arts. Venez la voir, mon cher collègue; elle est maintenant décaissée. J'ai pensé que les soins que vous aviez pris pendant votre administration à Rome pour procurer ce chef-d'œuvre à la France méritaient que vous fussiez un des premiers à en jouir (2). » Avec le Premier Consul, Denon entrait dans des détails plus didactiques, expliquant comment la statue, antérieure à la domination romaine, avait sans doute été apportée de (ïrèce après la conquête; mais son admiration s'épanchait en termes également enthousiastes : « On peut l'annoncer avec assurance comme la plus belle ligure drapée qui soit connue (3). »
Provisoirement placée dans la première salle des antiques, la Pallas reçut, le ii) décembre IHO.'l, la visite du Consul et de Mme Bonaparte (4). Quelques semaines plus tard, de l'examen d'un fragment original de la main et de l'avant-bras, expédié de Rome par le chargé
(1) Dicadi-, an XII. t. I. p 512.
(f) ti rrirnaire an XII (17 décembre 1803) : An*!), dos mus. nat.
(3) Note non datéo ni elgn<''e, mais auloKrapho : AF. IV. 1049. Cctlo nolf do Donon fut rnjiroduito h pou prùs toxluollunient donn un iirticlo du Moniteur du 25 Iriniairo un XII.
(4) AcLAiii), Pari$ $ou$ le Comulal, t. IV, p. S8S-586.
d'affaires Artaud, Denon conclut que la restauration effectuée en Italie trahissait la pensée de l'auteur, et il la fit reprendre sur d'autres données (1). Loin de penser comme à présent que toute tentative de restauration constitue une sorte de sacrilège, on se croyait alors obligé de réparer les injures du temps ou des hommes, et de rétablir les chefs-d'œuvre antiques dans leur état soi-disant primitif.
Au moment où la galerie des antiques, enrichie des statues récemment arrivées, allait être rouverte au public, le directeur laissait échapper un excusable cri d'orgueil : « Ce monument si précieux de la gloire de nos armées est maintenant, par les nouvelles dispositions qui lui ont été données et les nombreux chefsd'œuvre qu'il renferme, le plus bel établissement de l'univers (2). » Mais Denon nourrissait l'ambition d'augmenter encore son incomparable collection. Sil devait renoncer à Tespoir de posséder au Louvre les chevaux de Venise, transportés en 1807 de la grille des Tuileries à l'arc-de-trioraphe du Carrousel (3;, et le quadrige de Berlin, destiné au futur temple de la Victoire (4); s'il avait le bon goût et la discrétion de se refuser à spolier les villes françaises de leurs antiquités i^5), il se dédom-
(1) Denon à Artaud, 3 ventôse an XII (23 février 1804) : Arch, des mus. nat.
(2) Au ministre de l'intérieur, 26 messidor an XI (15 juillet 1803) : Ibidem.
(3) Paris sous Napoléon, t. II, p. 182,
(4) Napoléon à Duroe, 13 octobre 1807 : Correspondance, 13248.
(5) Cf. celte lettre caractéristique au maire de Vienne en Dauphiné : « Le Musée Napoléon est fondé, monsieur le maire, pour recevoir et exposer à la curiosité du public et à l'instruction des artistes les illustres tropiiéos des armées et les richesses du gouvernement on objets d'art, mais non pour dépouiller les villes
mageait ardemment, âprement, en pays étranger : une guerre victorieuse, les embarras financiers de quelque riche collectionneur, une fouille heureuse en Italie ou en Grèce, toutes les occasions lui étaient propices pour ajouter à l'éclat du Musée Napoléon. Admis à suivre l'empereur dans ses campagnes, à ôtre son interlocuteur familier pendant les déjeuners des Tuileries (d), il lui était facile de suggérer des revendications ou des achats que le maître prenait à cœur, comme tout ce qui intéressait sa gloire et la splendeur de son règne.
C'est ainsi que Denon participa sûrement non seulement à l'aménagement, mais à l'acquisition des antiques de la villa Borghèse, dont la vente fut en 1808 imposée par Napoléon à son beau-frère Camille (2) . Pour transporter les pièces les plus considérables, on construisit des chars spéciaux, attelés dans les passages de montagnes de douze et quinze paires de bœufs (3). « Un premier convoi des sculptures de la villa Borghèse vient d'arriver, » écrivait joyeusement Denon le 14 octobre 1808. « J'en ai fait déposer les caisses dans l'ancienne salle des séances de l'Institut. Je procéderai à leur
do l'empiro dos antiquités qu'elles possèdent. Si quelques luonuiiicnls épars dans quel(|ucs villes do Franco ont été demandés pour lo Musée Napoléon, c'est (|uo l'insoucianfo des autorités locales et des adutinistrés pour leur consorvalion e.\igoait cette mesuro. » (10 septembre 1807 : Arch. des mus. nal.).
(1) Frédéric Masson, Napoléon rlivz lui, p. 135-137. Le registre do curre.spondanco do Denon, aux Archivas dos musées nationaux, contient dos allusions à cos convorsations pendant le déjounnr impérial.
(i) Haumkr, let C.nnqufle» arliitiquet de la Ri'rolution et de l'Empire, p. 42-4.1, On sait qu'une bonne partie de ces antiques ohI encore aciuollcuicnt au Louvre.
(3) Journaux. Le transport donna lieu à dos accusations contre la délicaluMKc d'un commissairn, accusaliouH t-érulcos dans un rapport du mini.stro Cretet à Napoléon (8 déc(!mbre 1808 : AF. IV, 1050).
ouverture aussitôt après l'exposition, et, si Votre Majesté l'ordonne, le placement de ces chefs-d'œuvre sera pour Paris une curiosité qui succédera à l'intérêt qu'inspire aujourd'hui le Salon (1). »
Vers la même époque, il pressait son maître de mettre à profit l'annexion de la Toscane pour attribuer au Louvre une partie des antiques de Florence. « C'est peut-être actuellement, » représentait-il, « la seule occasion d'ajouter à la sublime collection du Musée Napoléon huit morceaux de sculpture de premier ordre, principalement l'Apollon, qui est le pendant naturel de la Vénus, et deux bas-reliefs les plus beaux connus (2). » Le tentateur insinuait cet argument spécieux, que les marbres en question, tranférés de la villa Médicis de Rome depuis moins de quarante ans, par le grand-duc et futur empereur Léopold, ne faisaient point partie, à proprement parler, du patrimoine artistique de Florence (3). Mais soit qu'il désirât ménager la susceptibilité de ses nouveaux sujets, soit par égard pour sa sœur Élisa, qui allait être promue au gouvernement de la Toscane, Napoléon ne se décida point à la revendication proposée.
L'ambition du souverain n'en était pas moins de grouper au Louvre les antiques qui avaient une célébrité européenne : c'est ainsi qu'il avait si passionnément convoité la Vénus de Médicis. Il méditait d'extorquer un présent analogue à son beau-frère Murât; certain jour de 1810, causant avec Ganova qui assistait à son déjeuner, il se laissa aller à dire : « C'est ici que sont les anciens chefs-d'œuvre de l'art; il ne manque que rUercule Farnèse, mais nous l'aurons aussi. » Le sculp-
(1) A Napoléon, 14 octobre 1808 : AF. IV, plaq. 2478.
(2) Au même, 28 décembre 1807 : Arch. des mus. nat. (•A) Au même, 31 octobre 1808 : Ibidem.
teur s'est vanté d'avoir répliqué : « Que Votre Majesté laisse au moins quelque chose à l'Italie! Ces anciens monuments forment une chaîne ou collection avec une infinité d'autres qui ne peuvent être transportés, ni de Rome ni de Naples (1). » L'objection, renouvelée de Quatremère de Quincy, n'était point de nature à ébranler la détermination de Napoléon : elle s'appliquait d'ailleurs avec moins de justesse aux antiques, déjà déplacées à plusieurs reprises depuis leur création, qu'aux monuments ou aux tableaux des églises. L'empereur laissa pourtant l'Hercule à Naples.
Il éprouvait parfois des engouements irréfléchis, en travers desquels Denon n'hésitait pas à se mettre. C'est ce qui advint notamment pour certain marbre qui faisait partie à Rome de la collection du prince Spada, et qui passait pour (Hre la fameuse statue de Pompée, aux pieds de laquelle expira César assassiné. Le directeur du Musée conseilla d'abord d'entamer des pourparlers pour l'achat soit de la collection en bloc, soit de la statue séparément (2). Le propriétaire demandait du seul Pompée 23 000 écus romains, soit plus de 123 000 francs, et Camille de Tournon, le préfet français du département de Rome, écrivait : < Le prince Spada ayant une fortune considérable et de Tordre, il est douteux qu'il veuille accéder à une diminution de prix (3). » Ce très distingué fonctionnaire était sans doute encore insuflisamment au courant de la situation linanciùre ou do la psychologie de ses administrés, car un peu plus tard Spada, devenu sénateur de l'Empire (4), baissait ses
(1) Entretieni de Napoléon avec Canova, p. 26,
(2) A Napoiroii, 0 janvier 1888; au gôiiôral Miollis, 11) février 1810 : Arcli. doH rtiUH. iiat.
(a) A Daru, 13 mai 1810 : 01, 84K.
(4) Maoii.in, la Homo dt Napoléon, p. 480.
prétentions à 60 000 francs. Mais dans l'intervalle Denon avait fait le voyage de Rome et examine la statue, qui lui paraissait sans intérêt comme sans mérite (1); ce n'était point Pompée qu'elle représentait, mais un empereur mal déterminé, et le travail artistique en était très médiocre : « Il est de mon devoir de vous prévenir, Monseigneur, que cette statue n'ajouterait rien à la collection du Musée; que si elle était même à Paris, il serait très difficile de la placer... J'ajouterai que la tête rapportée sur le corps ne paraît pas ôtre la sienne, et que cette statue me semble être une de ces mille et une rapsodies que l'on fait journellement à Rome, et auxquelles on donne de grands noms pour éblouir les étrangers et les vendre fort cher (2) ». Canova partageait l'opinion peu favorable de Denon, mais Visconti, la grande autorité en matière d'antiques, penchait pour l'authenticité (3). Influencé par son avis, ou plutôt par la légende classique des Ides de Mars, Napoléon autorisa l'achat, mais pour une raison restée inconnue, l'atraire ne se conclut point et la statue demeura au palais Spada, où elle est encore.
Une acquisition d'une bien autre importance eût été celle des marbres d'Égine, qui sont aujourd'hui la gloire de la Glyptothèque de Munich (4). Dès 18H,
(1) Comme a bien voulu me l'indiquer M. Etienne Michon, conservateur adjoint au musie du Louvre, Denon put .se laisser inlîuejicer par les propos ou lc8 écrits de l'antiquaire romain Féa, qui en 1812, avec l'arrière-pensée d'empôclier l'exode de la statue, publia des Osservazioni tendant à en déprécier la valeur.
(2) Denon à CiiampaKny, 7 février 1812 : 02, 845.
(3) Rapport de Champagny à Napoléon, 2 mai 1812 : Ibidem.
(4) M. Etienne Michon a raconté l'histoire de toute la négociation relative aux marbres d'Égine, d'après les Archives des musées nationaux et celles du ministère des allaires étrangères, dans un article de la Revue des études grecques (mai-juin 1912).
Fauvel, vice-consul de France à Athènes, informait Montalivet et Maret (ce dernier venait d'être nommé ministre (les relations extérieures) que quatre archéologues, dont deux Anglais et deux Allemands, avaient découvert à Égine dix-sept statues de marbre de Paros, dont quinze de grandeur naturelle, représentant des scènes de la guerre de Troie et paraissant remonter à la meilleure époque classique; ce précieux butin avait été transporté à Zante, et les possesseurs en annonçaient la vente aux enchères. Les « croquis informes » transmis par Fauvel suffirent à Visconti pour diagnostiquer une œuvre d'Onatas ou de Cléon, deux contemporains de Phidias ; l'illustre archéologue faisait valoir que les musées d'Europe, et le Louvre en particulier, possédaient surtout des statues datant de la domination romaine, tandis que les marbres d'Égine devaient être antérieurs à l'année 429 av. J.-C; il concluait nettement à l'achat, et estimait que sur une mise à prix de 40000 sequins de Venise ou 120000 francs, le Musée Napoléon pouvait pousser les enchères jusqu'à 450000 (4). Ce cliillre elTaroucha Denon, et comme d'autre part la guerre maritime compliquait les transactions (2), on perdit du temps à discuter aussi bien sur le mode d'embarquement et la détermination du point d'arrivée que sur le prix. Ccjiendant les marbres furent amenés do Zante à Malte, où ils étaient davantage encore au pouvoir des Anglais, et l'acliat linil par se conclure, le .'ÎO janvier 4843, au profit du prince royal de llaviôrc (le futur roi
(1) La nolo (lo Vinconli âtdil Iransiuisi; par Denon à Montallvut lu 18 fi'vrior 1811 (Arch. doH mus. nal.).
(I) Lo Koiivornoinonl brilannir]ije avait (\ peu pr6H promis <pi'il ne iDottntil point ot)Htaolo à la lilxirli'i dus oiu;li6rub ol quo uu flotto obiorvurait uno aorlo do noutruiitO arUaUciuo.
Louis I"). Le 31 août d813, Montai! vet suggérait qu'on pourrait réparer ce mécompte en adressant une réclamation à la Bavière, puissance alliée et vassale, et en faisant valoir l'antériorité plus ou moins fondée des prétentions du Musée Napoléon; Maret sollicita les ordres de l'empereur, qui ne répondit point, soit que de plus pressants soucis s'imposassent à lui en cet été de 1813, soit qu'il hésitât à brusquer par un procédé blessant l'imminente défection des Bavarois.
Vers la même époque, des négociations analogues, pareillement infructueuses, s'engagèrent au sujet des bas-reliefs que les mêmes heureux chercheurs avaient découverts à Phigalie, en Arcadie (1). Il s'agissait d'une frise, attribuée à Phidias, représentant d'une part le combat des Centaures et des Lapithes, de l'autre le combat de Thésée contre les Amazones, avec plus de cent figures. Cette fois, le chef-d'œuvre qui échappait au Louvre prit le chemin du British Muséum.
A la fin du règne de Napoléon, le nombre des antiques exposées au Louvre, statues, bustes et bas-reliefs, dépassait quatre cents (2). Dès le temps du Consulat, on se plaignait de l'encombrement des salles, qui forçait à entasser pour ainsi dire les chefs-d'œuvre, au lieu de ménager entre eux un espace convenable. Aussi Denon et Visconti saluèrent-ils avec joie le décret du 29 ventôse an XIII, qui transférait l'Institut sur l'autre rive de la Seine, dans l'ancien collège des Quatre-Nations. Cet exode, accompli dans l'été de 1806 (3j, laissa à la dis-
(1) Cl', l'article précité do M. Etienne Michon.
(2) Rapport de Fontaine sur les monuments de Paris, 24 décembre 1813 : Archives do M. Alfred Foulon.
(3) L'Iiislilul de France, t. I, p. 69 (chapitre rédigé par M. Georges Perrot).
position du Musée les locaux que l'Institut occupait au rez-de-chaussée du Louvre, et notamment la salle dite des Caryatides (i), où se tenaient les séances publiques. Cette salle, qui doit son nom aux célèbres sculptures de Jean Goujon, avait depuis la Renaissance servi de théâtre à bien des événements dramatiques ou mémorables : c'est là notamment que pendant la Ligue quatre des plus compromis parmi les Seize avaient subi le dernier supplice; là qu'avait tout d'abord été déposé Henri IV blessé à mort; là que la troupe de Molière avait joué le Nicomède de Corneille (2); là enfin que le 4 avril 1796, en présence des cinq membres du Directoire, l'Institut national avait tenu son interminaWe première séance publique (3). Mais malgré ces grands souvenirs, ou peut-être môme à cause de certains d'entre eux, un contemporain de Louis-Philippe a pu écrire qu'en 1806 » il y avait au moins deux cent vingt ans que l'on ne s'était occupé, si ce n'est pour la dégrader, de la belle salle des Caryatides (4) • : la décoration en était demeurée inachevée, et les murs portaient la trace des nombreux méfaits des tapissiers. Fontaine et Percier, chargés de mettre la salle en état, eurent le tact de conserver le style Renaissance, de placer auprès des statues de Jean Goujon des bas-reliefs en bron/^e d'André Riccioetdc lienvcnuto Cellini, de dessiner enlin une ornementation en harmonie av(!C les cariatides ou avec la nynipbe de Fontainebleau. Denon attendait impatiemment que les travaux d'appropriation fussent
(1) (l'cHl roi-llio;;ni|*lit' rlyiiioIogi(]iin, ol c'est cello que porto encore aujourd'iiiii l'iiiH('ri|>tioi) oriicioliR plao'-o iliinH lu salle en ifUCKtion.
(2) Ci.ANAC, Muiét de imtplnrd, t. I, p. 488.
(3) Cf. lo (liHcourH do M. Arlliur Cliinpiol u la soaiico publique àe§ cinq acadi'iniioii du 2h ucloUrc liill.
(4) Clarac, Musée de eetUpture, t. I, p. 460.
exécutés : « Cette salle conviendra parfaitement à l'exposition des statues colossales et à quelques-uns des chefsd'œuvre de la collection de la villa Borghèse (1). » On y plaça notamment, avec la Vénus du Capitole et l'Hermaphrodite, les groupes du Nil et du Tibre, venus du Vatican, d'où le nom de salle des Fleuves, qui lui fut dès lors souvent attribué. Quand, au début de 1811, la salle fut décorée et installée, on put lire dans les gazettes cette orgueilleuse constatation, probablement rédigée ou suggérée par le directeur du Musée : « La salle des Fleuves, par son ensemble, ses proportions, et les chefsd'œuvre qu'elle contient, surpasse en beauté celles du Vatican et du palais des Médicis (2). »
L'aménagement de la grande galerie du bord de l'eau, affectée à la peinture ancienne, fut le souci dominant de Denon pendant les premières années de son directorat.
A peine entré en fonctions, il consacrait tout un t trumeau », ou comme nous dirions plutôt aujourd'hui, toute une travée, comprise entre deux fenêtres, aux œuvres de Raphaël; seize tableaux du maître étaient groupés autour de la Transfiguration et permettaient de suivre l'évolution de son génie (3). « Je continuerai dans ce mi^me esprit pour toutes les écoles, » expliquait le nouveau directeur au Premier Consul, « et dans quelques mois, en parcourant la galerie, on pourra faire sans s'en apercevoir un cours historique de l'art de la pein-
(1) ACostaz (l'intendant général des bâtiments de la couronne), 17 janvier 1810 : Arch. des mus. nat.
(2) Journal de l'Empire, 23 lévrier 1811.
(3) AuLARo, Paris sous le Consulat, t. II!, p. 567-568.