‹ Paris sous Napoleon (volume 3)Chapitre 15 sur 23 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

ture (4). » Mais les visiteurs qui affluaient, tout en se déclarant émerveillés d'un tel ensemble, critiquaient plus vivement que jamais un mode d'éclairage qui empêchait de jouir pleinement des chefs-d'œuvre de Raphaël (2). Aussi, peu après la proclamation de l'Empire, Denon était-il tout joyeux d'annoncer que l'architecte Raymond avait découvert un moyen d'éclairer la galerie par la voûte, ce qui procurerait aux toiles une lumière plus douce et plus égale : « Le nouveau développement que va donner à la collection des tableaux la suppression des croisées me met dans le cas d'assurer à Votre Majesté que cette galerie prendra dans son genre un caractère aussi imposant que celle des statues, et que les deux collections réunies seront le plus grand monument qui aura jamais existé (3). »

La transformation indiquée par Raymond s'accomplit par les soins de Fontaine et de Percier; la galerie fut divisée en travées, le jour ménagé par la voûte, et Ton tira, comme peuvent s'en assurer les innombrables visiteurs du Louvre, le meilleur parti possible d'un local qui n'avait pas été construit pour servir de musée (4). Mais cette opération souffrit bien des lenteurs et des contretemps. Tantôt c'était la bibliothèque du conseil d'État, qui, entreposée dans le fond de la galerie soidisant pour quelques semaines, l'encombrait pendant plus d'une année et retardait d'autant les travaux (5); tantôt c'étaient les tableaux mêmes qu'on était obligé de déplacer et de soustraire aux regards du puljlic :

(i) 11 nivAse an XI (1*' janvier 1803) : AK. IV, 1049.

(t) Hkk'.iiahdt. Un hiver à Varit sou» If Contulut, p. 301-302.

(3) A Nupulôoii, i.i fructidor an XII (10 Hoi»teiiibro1804) : .M<'. IV,

(4) Clahac, Mtttt'r de leulplure. t. I, ]>. 592.

(6) Dcnon à Duroc, 15 févrior 1800 : Arcli. des iniiR. nat.

LES TABLEAUX Ml

« Ce que j'avais prévu arrive en ce moment » écrivait Denon exaspéré; » la moitié du Musée devient le magasin de l'autre moitié; il faut que je ferme la totalité de la grande galerie (1). » Ce qui était plus grave, c'est qu'un dissentiment fondamental persistait entre le directeur et l'architecte : mal converti aux idées de son prédécesseur Raymond, Fontaine tantôt insinuait qu'on pourrait ne pas étendre à toute la galerie l'éclairage par le haut (2), et tantôt mettait à poursuivre l'aménagement une lenteur calculée (3). Avant le départ de Napoléon pour la campagne d'Eckmiihl et de Wagram, une vive discussion, presque une altercation, eut lieu en sa présence : Denon, non content d'avoir obtenu le plafond vitré sur toute l'étendue de la galerie, aurait voulu qu'on bouchât les fenêtres, pour gagner de la place et mieux, éviter les faux jours; Fontaine s'y opposa avec indignation au nom de la symétrie, de l'élégance, et finit par avoir gain de cause (4). Cependant ces travaux; ainsi que la construction de l'escalier monumental (détruit sous le Second Empire), avaient pour résultat d'interdire complètement au public l'accès de la collection de tableaux pendant plus de dix-huit mois (5).

L'aménagement allait enfin être terminé, au début de 1810, quand le musée des tableaux fut inopinément désigné pour servir de cadre à l'une des plus mémorables cérémonies du régime. C'est trois semaines d'avance seulement que Denon fut avisé par Daru: « Le

(1) Le môme au même, 1" mars 1808 : Arch. des mus. nat.

(2) Le mémo au môme, 6 avril 1808 : Ibidem.

(3) Le môme à Fontaine, 23 novembre 1808 : Ibidem.

(4) Bausset, Mémoires, t. IV, p. 189 (d'après le Journal de Fontaine).

(5) Denon à Daru, 27 février 1810 : 02, 841,

mariage religieux de Sa Majesté, monsieur, sera célébré à Paris, dans la salle de l'exposition des tableaux, qui sera décorée en chapelle.. Il y aura des places particulières pour tous les ordres de l'État, et tout y sera disposé de manière qu'il n'y ait point de confusion. Il y aura dans la galerie du Muséum deux (1) rangs de banquettes pour servir à asseoir trois mille personnes des deux côtés, et derrière deux rangs d'hommes debout formant trois mille hommes, ce qui fera six raille personnes... On ne saurait prendre trop de précautions pour qu'il ne puisse résulter aucun accident du rassemblement d'une aussi grande quantité de personnes dans cette galerie (2). »

Dressé à exécuter promptement des ordres catégoriques, le personnel des administrations intéressées déploya une activité plus fébrile encore que de coutume. Le problème pourtant parut d'abord insoluble, non pas tant d'aménager le Salon Carré en chapelle que d'y disposer des tribunes pour quatre cents assistants. Une tentative faite pour déménager les Noces de Cnnn faillit amener la destruction du tableau, et devait fournir eu 1815 un argument décisif pour en obtenir le maintien au Louvre (3). Comme Denon se risquait à objecter la difficulté de déplacer tant de tableaux volumineux et précieux, Napoléon riposta par une boutade de despote

(1) La plupart des contemporains onl pnrlé de Iroà rangs de iianqiiettos, et. à la suite do M. Frédéric Massoii {l'Impéralncf Marte-LoHi*r, p. 72), j'avais cru devoir admettre co cliilTro {Paria iout Napoléon, l. III. p. 'M); mais, sans parler doa in.strurtions de Daru, (|ui auraient pu i>tre modifiées ultérieurement, le dessin do l'ercior et Fontaine, reproduit dans le livre de M. Saunier (/en C.onqwle» artinlifjUf* tie la Hnoliiliini ft ilr l'Kmjnif, p 71), inditpie nettement di-u-r ran^n Houlemont.

(i) H marH 1810 : ()2, 841.

(3) Note de Laviilli-o certifiée par Viseonti, 20 sojitemltre 181b : Kai'Nikh, /m CominiUt artisliiiue» <//• la H^volulion ri iln l'I'huiiin', \). 171.

mal civilisé et d'enfant gâte' de la fortune : « Eh bien, il n'y a qu'à les brûler (1)! » Il se fût indigné sans doute d'(5tre pris au mot, mais il entendait marquer que sa volonté était inébranblable. « Là-dessus, on s'ingénia (2), » a écrit l'un de ses plus récents historiens : Denon fit détendre et rouler plusieurs tableaux; les autres furent masqués et protégés tant bien que mal, par les soins de Fontaine et d'Isabey, à l'aide de tentures de taffetas et de velours.

Quant à la galerie, où le cortège nuptial devait défiler devant l'élite de la société parisienne, le directeur général avait craint au contraire qu'elle ne parût par endroits dégarnie de tableaux, en raison des prélèvements exigés à l'improviste pour les résidences impériales. Il s'en expliquait spirituellement avec Daru, une semaine avant le grand jour : « Depuis le dernier envoi que j'ai fait à Gompiègne, j'ai fait travailler jour et nuit à la restauration de quelques tableaux extraits de notre hôpital, non pour remplacer, mais pour boucher tant bien que mal les lacunes qu'avait laissées la décoration du salon de Gompiègne. Il y aura peut-être parmi ces tableaux quelques productions qui pèseront sur ma conscience, mais le public, occupé de la grande cérémonie et de l'intérêt attaché aux augustes personnages qui en sont l'objet, n'apercevra pas ce qu'en d'autres temps il pourrait prendre pour des négligences ou des fautes de connaissances. Vous pouvez donc, monsieur l'Intendant général, assurer Sa Majesté que le public et les étrangers verront et que sa cour traversera le plus beau musée de l'univers (3). »

Plus encore que la bénédiction nuptiale dans le Salon

(1) Bausset, Mémoires, t. IV, p. 206.

(2) Frédéric Masson, l'Impérairice Marie-Louiie, p. 74.

(3) 26 mars 1810 : 02, 841.

Carré, assombrie par l'abstention de la majorité d'entre les cardinaux, le défilé dans la galerie du bord de l'eau fut le point culminant, l'épisode triomphal de la cérémonie du 2 avril 18iO, celui qui laissa aux assistants le plus saisissant souvenir (i). Gomme l'avait prévu Denon, le cortège impérial, attendu avec curiosité, acclamé par ce public d'élite avec un enthousiasme quasi populaire, accapara l'attention^ et nul ce jour-là ne se soucia du détail des tableaux, de la vue desquels les Parisiens étaient pourtant sevrés depuis de longs mois.

Dès le surlendemain. Napoléon fit à la nouvelle impératrice les honneurs du Musée : mais cette fois, loin de consentir à donner sa lune de miel en spectacle aux Parisiens, il prescrivit une consigne rigoureuse. « Mousieur le Comte, » mandait Duroc à Daru, » Leurs Majestés comptent aller demain à deux heures de l'après-midi visiter le Musée. L'empereur désire que les portes en soient bien fermées, et de n'y trouver absolument personne, si ce n'est vous, M. Costaz, M. Denon et M. Fontaine. Je vous prie de recommander que l'on fasse retirer tous les gardiens et autres employés que Sa Majesté ne veut pas y rencontrer (2). »

Cette visite solitaire, presque mystérieuse, fut enfin suivie de l'ouverture ou de la réouverture de la galerie au public. Les Parisiens, les provinciaux et étrangers

(1) ■ A mesuro que l'otiipereur avança dans los travùos do cette galorio, (|ii'il a, avec hou i'i)»io, tondiio dus cluifs-d'd-uvre dos hgOH, OÙ, telH quo doH Iroplu'^OH, vv.h lahleiiux appelloiil, Iti souvenir do toulnii HOU vlcloiros, raorlarimlion, d'abord diHcrolo, H'acr.rolt, «c nipand et, Houlmiun, idurorcc'u par les orolioslros, omplit In K<^lori() d'un élonnant tuiiiuUo. > (Kréd«'-ric Mamhun, t'Impératriee Marie-LonUe, p. 78.)

(i) 8 avril 181U : Ut, 841.

venus en foule pour le mariage, furent éblouis d'une telle accumulation de merveilles (1). Le succès alla surtout aux quatre travées consacrées aux écoles italiennes : la dernière en particulier, la plus proche du pavillon de Flore, ornée de cent chefs-d'œuvre, aurait fait « à elle seule la plus riche galerie de l'Europe », comme Denon en donnait l'assurance à Napoléon, en proposant pour cette travée le nom de salon impérial (2). Quant aux jeunes artistes, tous formés plus ou moins à l'école de David, c'était une révélation pour eux que le coloris des Vénitiens et de l'école de Rubens, admirablement représentée dans la travée des Flamands : on a pu assigner l'ouverture du Musée Napoléon comme point de départ à l'évolution qui allait se marquer dans la peinture française (3).

Judicieusement classées, restaurées avec respect (4), convenablement éclairées, les peintures ne trouvaient pourtant point, dans la grande galerie du Louvre, les conditions les plus favorables à leur conservation. En été, il manquait des stores pour tamiser l'éclat du soleil (5) ; Thumidité de l'hiver était encore plus redoutable. Pour la combattre, on ne disposait que de poêles chauffés au bois (6), rares et mal commodes. Au retour de la campagne de Russie, Napoléon se plaignait de

(1) Saunier, les Conquêtes artistiques de la Révolution et de l'Empire, p. 70 et suiv.

(2) 7 avril 1809 : Arch. des mus. nat.

(3) F. Benoit, l'Art français tous la Révolution et l'Empire, p. 1Î8-119.

(4) Cf. un mémoire non daté, mais se rapportant à 1812, dauxs lequel le restaurateur Hacquin explique le délicat travail auquel il s'est livré sur « un tableau peint sur bois par Angélico Dafiésole (sic). » (02, 837.)

(5) Denon à Fontaine, 22 janvier 1808 : Arch. des mus. nat.

(6) Ueuon à Daru, 3 Iruclidor an XIII (21 août 1805) : 02, 840.

l'atmosphère glaciale qu'il avait trouvée au Musée (1). Pour activer le tirage des poôleS;, il fallait ouvrir les vasistas, ce qui avait le double inconvénient de mettre les visiteurs en fuite et de détériorer les tableaux, principalement les italiens, dont les auteurs ne s'étaient point prémunis contre le climat brumeux des bords de la Seine (2).

Loin de se contenter de cette collection incomparable, Denon jusqu'à la fin de la période impériale travailla sans relâche à l'agrandir. Accouru en Allemagne après léna, il pressait Napoléon d'exiger du roi de Saxe, en remplacement d'une partie des contributions de guerre, quelques toiles de la fameuse galerie de Dresde, notamment des Gorrège et des Ilolbein : t Ce dernier peintre manque à Votre Majesté. . . Je dois répéter à Votre Majesté qu'en faisant la conqu/îte du reste de l'Europe, Elle ne retrouvera jamais l'occasion que Lui offre la Saxe en ce moment (3). • Napoléon tenait à ménager Frédéric- Auguste, dont il voulait se faire un allié. Déçu à Dresde, Denon se dédommagea à Cassel, où il préleva 291) tableaux (4), sans compter 153 objets d'art et 307 pièces

(1) Cliampagny à Costaz, 7 janvier 1813 : 02, 846.

(2) Denon à Costaz, 9 janvier 1813 : Arcli. des mus. nal.

(3) 3 décembre 1800 (de Berlin) : .\F. IV. 1050.

(4) Une cin(|ijaMtaine des j)lus hoaux tableaux de la galerie de Cassel (notamment la l>e$eente de (hviv de Rembrandt et la cé- Uibre Vacht qui piste de Paul PoMor) avaient dli iiitrrs la bataille d'It'-na <*acli6H par l'ordre do l'iMertcur do Hesse dans une maison di' lourde loreslier; le gt'néral Lagrange les y saisit et lo.s exjiédia à Mayonci' h rimix'-ratrice Jo8(!|iliiiie, t|iii, l'oiio do ra((|uie8cemcnl tacilo do romporour. k(< les adjugea on dojjil dos roclamalions do Donon et los (it piaoor à Malmuison; iii)ros la mort do Jus6pliino, on 1814. sa oolbMlion fut vendue près d'un million au Uor Alo«andro, cl e'c'st ainsi (|u'un(! partie dos morvoillos do Ca»sul est depuis lors donteuréa on Hussio, à la vivo déception

de laque, porcelaine ou faïence (1), à Brunswick, à Berlin et à Potsdam (2). Par manière de consolation et presque d'aumône, on accorda dédaigneusement à l'Académie de Berlin une collection de reproductions en pUUre des antiques du Musée Napoléon (3). Cependant Denon organisait au Salon Carré, avant le placement définitif, « l'exposition des monuments conquis en Allemagne » ; il écrivait triomphant à Daru : « Tout Paris a admiré avec étonnement une si grande quantité de chefs-d'œuvre, et n'a pas été moins surpris de l'activité avec laquelle un si grand nombre d'objets précieux avaient été réparés. Il fallait, pour que cette exposition eût lieu le 14 octobre, anniversaire de la bataille d'Iéna, un travail qu'on devait croire impossible (4). » Mais le maître avait habitué alors ses meilleurs serviteurs à de tels prodiges de diligence, que rien n'était plus impossible.

Les affaires d'Espagne vinrent ouvrir un nouveau terrain aux chasses artistiques de Denon. Ici pourtant, il se heurtait à la fiction de la souveraineté de Joseph Bonaparte : « Si tout autre prince que le frère de Votre Majesté eût occupé le trône de Madrid, je les aurais sollicités (les ordres impériaux) pour ajouter à la collection du Musée vingt tableaux de l'école espagnole dont

des Hessois (Saunier, les Conquêtes artistiques de la Révolution et de l'Empire, p. 77-80).

(1) Cf. les inventaires dressés sur place par Daru et Denon, en présence des conservateurs ou directeurs locau.v : 02, 842.

(2) Un peu plus tard, comme Moulalivet signalait à Denon trois Cranach en Wcstpiialie, le directeur répliquait : « J'ai l'hoimeur do prévenir Votre Excellence que j'ai rapporté des galeries di Berlin, Brunswick et Saltzdalilen les plus belles productions de cet artiste. » (14 novembre 1810 : Arch. des mus. nat.).

(3) Rapport de Daru, 30 novembre 1807, et apostille de Napoléon datée du 16 décembre : 02, 842.

(4) 19 janvier 1808 : Ibidem.

elle manque absolument et qui auraient été à perpétuité un trophée de cette dernière campagne (i). » Denon, qui entre temps avait noté un certain nombre de toiles dans les hôtels des grands seigneurs madrilènes adhérents à la junte insurrectionnelle, ne renonça point au rêve de mettre à contribution les collections royales. Il travailla sûrement, dans ses conversations avec l'empereur, à suggérer un décret que le docile Joseph signa le 20 décembre d809, et dont les considérants déclamatoires annonçaient l'intention de « disposer au profit des beaux-arts du nombre considérable de tableaux ensevelis dans les cloîtres, remettre en honneur l'école espagnole peu connue des nations voisines, assurer le tribut de gloire qu'ils méritent aux noms immortels de Velazquez, llibera, Murillo, Rivalta, Navarrete, Juan San-Vicente et autres » . Quant au dispositif, entre deux articles dont l'un prescrivait la formation dun musée de peinture à Madrid et l'autre réservait la décoration des deux palais des Cortès et du Sénat, on en avait glissé un troisième, ordonnant en outre la formation d'une collection t générale » des grands peintres espagnols, « afin que nous puissions l'offrir à Notre auguste frère l'empereur des Français et lui manifester Notre désir de la voir placée dans l'une des salles du Musée Napoléon (2) *.

En transmettant cette nouvelle, l'ambassadeur La Korest y joignait la nomenclature des 4(> toiles destinées au Louvre (3) : mais la remise de ce cadeau si peu

(1) Oenon & Napoléon, 18 janvior 1809 (do Valladoliil) : AK. IV,

(2) Lu dr-(;rfll royal du iù décuiiibro 1809 a été notuinmoiit reproduit dans In Journal dr l'Einpirr du 9 janvier 1810.

(8) La Kuhkht, Correipondnnce, t. III, p. 137-188, ot nolo de l'édiluur, M. Qooiïroy de Grandiuaison.

spontané se fit singulièrement désirer. Avec l'évidente intention de susciter des regrets dans l'esprit du roi Joseph, on avait porté sur la liste un certain noinbre des toiles qui décoraient ses propres appartements : quand il en fut averti, il ne déguisa point son mécontentement, et ordonna qu'on lui soumît d'autres propositions (i). De là des retards considérables, si bien que Denon, perdant confiance et patience, écrivait, comme si l'affaire avait été manquée : « Il a été longtemps question d'un choix de tableaux des peintres de l'école espagnole que S. M. le roi d'Espagne devait envoyer à S. M. l'empereur (2). » Lorsque enfin, après une attente de trois ans et demi, le convoi fut arrivé à Paris, le déballage provoqua une très vive déception : t II se trouve tout au plus six tableaux qui pourront entrer dans le Musée Napoléon, et l'on peut s'apercevoir facilement par ce choix combien S. M. le roi d'Espagne avait été trompée par les personnes qu'EUe avait chargées du soin de les désigner (3j. »

D'autres envois d'Espagne compensèrent la médiocrité de l'hommage fraternel. Au printemps de 1813, Sûult offrit quatre tableaux au Musée, peut-être pour désarmer les censures importunes et prévenir les recherches indiscrètes (4). Surtout, la t commission impériale des séquestres et indemnités en Espagne » expédia à Paris un lot de 250 tableaux « choisis tant par vous, lors du voyage que vous avez fait à Madrid, » écrivait-on à Denon, t que par les membres de la com-

(1) La Forest à Ghainpagny, 26 septembre 1810 : Correspondance, t. IV, p. 153-155.

(2) A Montalivet, 29 septembre 1812 : Arch. des mus. nat.

(3) Denon à Gliampagny, 3 septembre 1813 • 02, 846.

(4) Denon à la ducliesse de Dalmatie, 19 mai 1812 : Arcb. des mus. nat.

mission, dans les galeries des hôtels appartenant au domaine extraordinaire de Madrid (1) ». C'était l'application, au préjudice des grands d'Espagne fidèles à Ferdinand VU, de ce droit de conquête que Denon avait regretté de ne pouvoir invoquer en 1808-1809. Le directeur charmé déclarait que sur les 250 toiles, toutes estimables, deux étaient de premier ordre et 150 se prêteraient admirablement à la décoration des résidences impériales (2). Mais on était arrivé à l'automne de 1813, et les événements se précipitaient; le temps fit défaut pour exposer les tableaux espagnols. Dès le mois de mai 1814, Louis XVIII en ordonnait la [restitution (3).

Avec une indépendance de jugement fort rare parmi ses contemporains, Denon goûtait les primitifs italiens : il pensait et il disait que leur présence au Louvre était nécessaire « afin de compléter la collection impériale, qui maintenant est bien la plus magnifique réunion de l'Europe, mais à qui cependant il manque encore cette partie érudite et historique qui constitue réellement un musée (4) ». Lors de la réimion de la Toscane à TEinpire, il signalait la convenance d'annexer au Musée Napoléon « quelques peintres de l'école florentine, les plus anciens de la restauration des arts en Europe (5) ». Il redoubla d'instances quand fut prononcée la suppresaion des couvents de la Toscane, du duché de Parme et des États romains, tout en protestant que son ambition saurait se borner : « Vous pouvez, monseigneur,

(1) DvroriDon h Donon, 26 juillot 1813 : Oi, 8411.

(2) Doiion h CliumpOKny, 3 8t.>pU>iiiljro 1813 : Ibidem.

(3) Kadnikh, Ut Contjuflfn artiiliqucs de la Hévolution el de l'Empire, p. 86.

(4) A Cliampagny, 9 iiioth 1818 : Arrli. dus iiuih. iiat. (6) A Napolôon, i(8 décembre 18U7 : lliichm.

compter sur ma discrétion. Je ne demanderai jamais des tableaux de peintres dont nous aurions déjà des productions (1). »

A sa demande sans nul doute, il reçut en 1811 une double mission en Italie (2). Il devait d'abord parcourir les champs de bataille de la première campagne qui avait fondé la gloire du général Bonaparte, pour en joindre les croquis à ceux des guerres impériales. Mais en même temps, il s'était fait charger par Montalivet, le ministre de l'intérieur qui partageait et secondait ses désirs, de visiter les monastères supprimés, depuis la Ligurie jusqu'aux États romains, « afin d'indiquer à Son Excellence les objets d'art à conserver, ceux à laisser à la disposition du culte et ceux à abandonner au domaine pour être vendus ». Il fit douze cents lieues, séjourna assez longtemps à Rome, revint émerveillé et ravi, comme après ses voyages à la suite du quartier général : " Si le Musée Napoléon, monseigneur, peut obtenir de Votre Excellence que les tableaux dont j'ai l'honneur de lui adresser l'état lui soient envoyés, il n'aura plus rien à désirer. Il se trouvera complété par cette partie historique de l'art qui lui manquait, et il devra à votre administration une collection éminemment intéressante de la renaissance des arts en Italie, commençant au (sic) Gimabue et finissant à Raphaël.. . Si l'on ne saisit cette occasion, on ne pourra, vu la rareté des peintures sur bois des premiers maîtres, la retrouver... Je n'ai indiqué qu'un tableau de chaque peintre, et deux au plus (3). »

Denon se faisait illusion sur sa propre modération.

(1) A Montalivet, 28 janvier 1811 : Arch. des mus. nat.

(2) Cf. le compte qu'il en rendait à Champagoy dans une lettre du 4 mai 1812 (02, 84.=)).

(3) A Montalivet, 6 janvier 1813 : Arcli. des mus. nat.

Non seulement ses préoccupations artistiques étaient à l'antipode de celles de Canova, suppliant Napoléon de ne point dépouiller les églises de Florence de leurs tableaux et objets d'art^ « qui sont un accompagnement nécessaire des ouvrages à fresque, lesquels ne peuvent être transportés ailleurs (4), » mais les fresques mêmes ne lui inspiraient pas un respect sans limites. Sans doute, à l'énoncé de la monstrueuse proposition de deux prétendus artistes, qui offraient d'enlever du Vatican et de transporter au Louvre la Dispute du Saint-Sacrement et V École d'Athènes, le directeur du Musée s'exclamait tout indigné que ce serait là « le comble du vandalisme » ; mais il ajoutait que l'enlèvement s'imposerait pour les fresques des couvents supprimés, notamment pour la charmante et profane décoration donnée par le Corrège au réfectoire des bénédictines de Parme (2); quatre ans auparavant, il avait reçu et probablement provoqué les ordres de Napoléon pour « faire enlever de l'église de la Trinité-du-Mont à Rome la fameuse fresque représentant la Descente de croix, de Daniel de Volterre l'une des plus célèbres productions des arts (3) » . Au cours du voyage de 1811, il jeta son dévolu sur un certain nombre de tableaux de l'Académie des beaux-arts de Florence et de la Brcra de Milan. Dans ce dernier musée, il nota cinq toiles de primitifs non représentés au Louvre, et en négocia avec le prince Eugène l'échange contre un llubcns, un van Dyck ou un .lordaens, « peintres coloristes qui sont esbcntiellenu'nt nécessaires à Técole île Milan (4j » ; comme les conservateurs milanais faisaient mine do regimber, Denon le prit de très haut : « Mais de ([uoi

(1) Kntrtiifnn df, Napoléon avec Canova, p. 2ft.

(2) A Muulalivot, 17 mars 1812 : Arch. dos miiB. nat.

(3) A Daiii. 12 Hoptnrtibro 1808 : OS, 84i.

(4; A Monlalivot, 10 janvier 1812 : Arcli. des mus. nat.

s'agit-il enfin? L'empereur prend dans son musée de Brera cinq tableaux pour son musée de Paris. Dans ce dernier, il cherche à compléter la collection la plus étonnante qui ait jamais été faite, et due presque en totalité à ses victoires. Sa Majesté eût pu les prendre sans envoyer en compensation les trois beaux tableaux de l'école flamande (4). « Il gourmandait vertement aussi le chevalier degli Alessandri, directeur de l'Académie des beaux-arts de Florence, qui au Fra Filippo Lippi choisi par lui dans cette collection avait substitué un tableau fort endommagé du môme peintre : Denon faisait valoir cet argument inattendu, que le Louvre étant à la veille de posséder un très beau Filippino Lippi, il serait malséant que le père fût moins avantageusement représenté que le fils (2) .

Soit négligence dans l'emballage, soit vétusté des tableaux, le premier envoi de primitifs italiens, arrivé en août 1812, subit de sérieuses avaries : un Cosimo Roselli et surtout un Rafaelino del Garbo durent être considérés comme à peu près perdus (3j. Denon multiplia les recommandations pratiques, et conseilla même de spécifier sur l'acte de voiture que le commissionnaire en roulage répondrait des dégâts à dire d'expert : précaution ingénue de la part d'un aussi spirituel amateur, et qui fait penser au légendaire proconsul Mummius, prétendant exiger le remplacement des dépouilles artistiques de Gorinthe (4).

Les arrivages d'Italie se succédèrent littéralement jusqu'à la chute de l'Empire. Les caisses étaient Irans-

(1) A Champagny, 9 mars 1812 : Saunier, les Conquêtes arlisliques de la Révolution et de l'Empire, p. 75.

(2) A degli Alessandri, 12 août 1812 : Arch. des mus. nat.

(3) Ibidem.

(4) Au môme, 7 janvier 1813 : Ibidem.

portées par eau de laSpezia à Arles et Chalon-sur-Saône, d'où des chariots les amenaient à Paris. En novembre 1813, une voiture reçut un chargement si volumineux qu'elle ne put franchir les portes de Villeneuve-sur- Yonne, et dut contourner cette bourgade (1). Le 8 décembre 1813 encore, Denon faisait ordonnancer les frais de transport de « cinq caisses de tableaux de la primitive école d'Italie, expédiées de Florence (2) ». Le 12 décembre 1813, avec une roideur qui à cette date tient de l'inconscience ou de l'héroïsme, il réprimandait le baron Rœderer, fils du sénateur et préfet du département romain du Trasimène, sur sa nonchalance à mettre en route les dix-neuf caisses de tableaux « marqués à Pérouse, Foligno, Gitta di Castello et Todi (3) ».

Ce convoi, le dernier qu'on attendît, ne quitta jamais l'Italie. Mais grâce à la largeur du goût ou plutôt à l'étendue de la curiosité artistique de Denon, grâce aussi au zèle sans bornes qu'il déployait dès qu'il s'agissait d'enrichir son cher musée, le l^ouvre se trouvait eu possession d'une collection de primitifs italiens fort importante, sinon tout à fait complète. Comme on dédaignait alors un art qui pas.sait pour barbare, presque tous ces tableaux échappèrent aux reprises de 181 i et 1815, et les acquisitions de Denon constituent non seulement le noyau, mais la meilleure part de notre galerie actuelle de quattrocenlistcs (4).

Kn dt'liors des grandes annexions consécutives aux campagnes triomphales ou aux remaniements de la cnrli'

(1) Attnnlation du maire do Villonnuvo-sur- Yonne, 10 iiovcrnliri' IKia : (tS. H.H7.

{t) A ChaiiipiiKiiv. OS. 840.

(3) Arcli. (IfK iiiuH liât.

(4) V. Heniiit, l'Ait françaii ton» lu lirinlniion vl /'[iin/Hiv, p. US.

européenne, le Musée profita de judicieux achats. Comme tous les passionnés collectionneurs, Denon ne souffrait guère d'être guidé dans ses choix; il faut voir comme il rabrouait même Daru, qui lui avait transmis des propositions relatives à une certaine Madeleine, « attribuée par le propriétaire au Guide ou à Jordaens, ce qui équivaudrait à la comparaison pour une pièce de vers de Gentil Bernard ou Vadé ». Le directeur se déclarait excédé de ces offres : « Je passe une partie de mon temps à voir de ces sortes de tableaux, que les propriétaires disent toujours bien supérieurs aux chefsd'œuvre du Musée. Comme je réponds qu'il n'y a aucuns fonds pour les acquisitions, manière honnête de me débarrasser de leurs poursuites, ils vont maintenant s'adresser à vous et vous assiéger des mômes propositions (1). » Quand il s'agissait au contraire d'un projet dont il avait eu l'initiative, Denon se retrouvait diplomate pour mettre en avant les arguments les plus insinuants; ainsi, comme il voulait décider le ministre Chaptal à acheter un portrait de Sébastien Bourdon par lui-même, non content de faire valoir la convenance de compléter la collection des portraits de peintres célèbres, il ajoutait qu'il s'agissait pour le languedocien Chaptal de glorifier un compatriote de Montpellier (2). Pendant la première période du régime surtout, il se conclut d'intéressantes acquisitions (3); mais bientôt Napoléon refusa de s'y prêter. Il objecta d'abord, comme on lui présentait un beau Rembrandt à vendre, qu'il voulait consacrer les fonds disponibles à la construction de barques canonnières et de frégates, destinées à venger

(1) A Daru, 9 avril 1810 : Arch. des mus. nat.

(2) 26 ventôse an XI (16 mai-s 1803) : Ibidem.

(3) SAONiEK,/e« Conquêtes artistiques de la Révolution et de l'Empire, p. 74-75.

Vlil. 20

le désastre de Trafalgar (1). Plus tard, s'il consentit a allouer des dépenses d'achat de tableaux, ce fut pour les restreindre aux œuvres d'artistes contemporains; à contre-cœur sans doute, Denon dut ainsi renoncer à l'acquisition d'un Terburg (2) et de deux Masaccio : » Sa Majesté, » notifiait Daru, « m'a manifesté plusieurs fois l'intention de ne plus acquérir de tableaux anciens, et de consacrer, au contraire, les fonds qu'Elle accorde pour les arts à l'encouragement des artistes vivants, en achetant de leurs ouvrages (3). »

Habile dessinateur, Denon n'était pas homme à négliger la belle collection de dessins provenant du « cabinet » des rois de France. Par ses soins, les crayons des artistes les plus fameux, des « grands maîtres », comme il disait, furent exposés dans la galerie d'Apollon (4). Dans ce département aussi, le Musée réalisa d'importantes acquisitions. Après trois ans de négociations, et malgré le rapport médiocrement favorable du peintre Fabre, alors fixé à Florence auprès de la comtesse d'Albany, Denon conclut en janvier 1800, moyennant 12 000 francs, l'achat des quatre gros volumes de la collection formée au dix-septième siècle par l'écrivain d'art toscan Baldinucci (5) : ici encore Denon fît preuve d'un goût indépendant et avisé, car la collection, qui

(4) Denon à Frochot, 28 juillet 1800 : Arcli. des mus. nat. (Denon suggérait que la Ville do l'ariH, au lieu de s'iidiosHor aux peintres vivants surcharg('>H de coiumaudcs, pourrait faiio hom- Miago de ce itcmt)randt éi l'emporour en comuiémoration do la récente campagne).

(î) Duroc A Daru, 29 octobre 1807 : 02, 842.

(3) A Arluud (l'ancien chargé d'airnircs À Monie), i8 Janvier 1811 : 02. 844.

(4) Donon au ministre do l'intérieur, 15 nivt^se an XI (5 uiar.s 1803): Arcii. des mus. nat.

(5) RiuiT, Notice det deaim du Louvre, t. I, p. XMn-xi.iv.

remontait à Cimabue, comprenait beaucoup de dessins de primitifs, plus délaissés encore au temps de Baldinucci qu'à l'époque napoléonienne. Quand fut annexée la Toscane, le directeur proposa vainement de « compléter la collection des dessins en en choisissant trois cents parmi l'innombrable suite du cabinet de Florence (1) ». Mais l'année suivante (1808), il échut au Musée une précieuse aubaine dans un genre très différent : Girard, neveu d'Edme Bouchardon, légua à l'empereur, pour les collections du Louvre, 838 dessins de ce grand sculpteur (2).

Avant de recevoir les dépouilles de l'étranger, le Louvre s'était enrichi par les confiscations révolutionnaires. A cet égard, les revendications n'attendirent point la chute de Napoléon pour se formuler, et souvent elles furent couronnées de succès.

On écarta pourtant systématiquement celles qui provenaient des émigrés rayés : pas plus que leurs forêts, ils ne récupérèrent leurs objets d'art. Pour couper court à cet ordre de réclamations, Napoléon décida, lors de la rédaction du grand inventaire, que tout ce qui avait été acquis par confiscation, au lieu de figurer avec la désignation du précédent propriétaire, serait compris sous la rubrique générale et passablement mensongère d'ancienne collection de la Couronne (3) .

(1) A Napoléon, 28 décembre 1807 : Arch. des mus. nat.

(2) Reiset, Notice des dessins du Louvre, t. I, p. xuv-xlv.

(3) Saunier, les Conquêtes arlisliques de la Révohilion et de l'Evi' ■pire, p. 81, note.

Les réclamations relatives aux œuvres d'art qui jadis avaient décoré les églises étaient plus difficiles à éluder. La première en date fut antérieure à la promulgation et même à la signature du Concordat ; avec la tranquille audace qui était un des traits de son caractère, la carmélite Mme de Soyecourl, régulièrement propriétaire du couvent et de l'église des Carmes de la rue de Vaugirard, s'avisa de revendiquer une statue enlevée de cette église au cours de la Révolution. L'administration du Musée central des Arts, mise au courant de la prétention, la repoussa avec indignation, mais en s'appuyant surtout sur un argument de convenance pratique : « Si on la restituait (la statue) sous le prétexte qu'elle aurait appartenu précédemment à l'église des Carmes, on ouvrirait la porte à une foule de réclamations aussi peu fondées que celle de Mme de Soyecourt, mais qui, si l'on y obtempérait, dépouilleraient les musées des plus précieux tableaux qu'ils possèdent (1). »

Quand le Concordat fut promulgué et qu'on dut organiser d'urgence la cérémonie de Pâques 1802 à Notre- Dame, le Musée prêta des tapisseries pour masquer les hideuses cloisons en planches qui fermaient les chapelles des bas-côtés (2), ainsi que des tableaux flamands ou italiens pour parer la nudité des murs. A l'issue de la cérémonie, l'archevc^que manifesta le désir de conserver cette décoration improvisée. Très conciliante, l'administration du Musée proposa do laisser à Notre-Dame dix tableaux sur seize et presque toutes les tapisseries : • L()rs(jue, » faisait- elle judicieusement observer, « lors(|uc l'administration recueillit comme objets d'art toutes ces tapisseries, ce fut pour les sauver de la vente

(1) Au tiiiiilHlro (io l'intâriour, 14 ilon^al an IX (4 mai iSOl) : ArvU. di'i iiiiiH nul.

(t) /Viril »oui i\'apoUon, t. I, p. :tG7-36H.

que le ministre Ramel (i) en avait ordonnée; cette époque étant passée, elle pense qu'on peut les rendre à leur première destination (2). »

Fort de son bon droit et de la bienveillance du Premier Consul, l'archevôquede Belloy demanda davantage. « Monsieur l' Archevêque de Paris, » lui avait écrit Bonaparte, « les ministres feront remettre à la métropole tout ce dont elle aura besoin, et surtout ce que l'on trouverait dans les difîérents dépôts et qui lui aurait appartenu (3). » En vertu de cette permission, le prélat réclama les tableaux mêmes qui avaient figuré jusqu'à la Révolution dans sa cathédrale. A ce coup, les administrateurs du Musée se rebellèrent : t Parmi ceux (les tableaux) que l'administration serait obligée de remettre, si l'on s'en tenait à l'autorisation donnée à M. l'archevêque de Paris, sont le Saint Paul faisant brûler tes livres des (jentils, par Lesueur; le Saint Etienne martyr, de Lebrun; et le Crucifiement de saint Pierre, de Sébastien Bourdon. Ces trois tableaux tiennent le premier rang comme mérite dans la galerie. Le premier est aussi essentiel à la collection que la Transfiguration de Raphaël ; les deux autres sont les plus beaux ouvrages que lé Musée possède de Lebrun et du (sic) Bourdon (4). » Par manière de transaction, l'administration offrait de restituer neuf des anciens tableaux de Notre-Dame, sans compter l'abandon déjà consenti de dix autres tableaux provenant d'Italie ou de Belgique; il semble bien que cette proposition fut acceptée (5).

(1) Sous le Directoire.

(2) Au ministre de l'intérieur, 8 floréal an X (28 avril 1802) : Arcli. des mus. nat.

(3) 9 messidor an X {28 juin 1802) : Correspondance, 6148.

(4) Au minisire de l'intérieur, 7 thermidor an X (26 juilletl802): Arch. des mus. nat.

(o) Lors de la restauration dirigée par Viollet-le-Duc, au milieu

Après les restitutions proprement dites, on demanda, par une sorte d'équivalence, d'attribuer aux églises concordataires les tableaux ou statues provenant des églises détruites. Denon, devenu directeur, et très médiocrement sympathique aux choses comme aux personnes religieuses, lit une belle défense, en essayant de mettre en avant les intérêts des artistes contemporains : * Il est, citoyen ministre, de la plus urgente nécessité d'opposer des refus formels à ces sortes de demandes. Déjà plusieurs curés, désespérant de rien obtenir, ont commandé des ouvrages à nos artistes. Si on leur accorde des tableaux ou des statues, ils contremanderont les travaux qu'ils ont ordonnés (1). » Un peu plus tard, il se targuait de l'impopularité que ses refus lui avaient value dans le monde ecclésiastique : « Je me suis déjà attiré l'animadversion de tout le clergé par ma rigueur à observer les ordres de Sa Majesté à cet égard. Je Lui offre encore mon dévouement en me chargeant du blàmc, et par ce moyen Sa Majesté sera débarrassée de toute importunité (2). >

Mais Napoléon avait pris son parti, dans le sens de l'équité largement entendue et d'une extrême bienveillance à l'égard des églises de son empire : « Je désire rendre aux églises tous les portraits {'.i) que j'ai à Versailles et à Paris, hormis les chefs-d'œuvre. M. Daru me fera un rapport jeudi. M. Daru me fera un rapport sur

du (lix-nouvièniu sièclo, les tableaux furent déllniliveniont exclus do la cathédrale, comme faisant disparate avec l'urcliitocture go- Uiiquo.

(1) Au ministre do l'intériour, i7 vendémiaire an XII (10 octobre 1808) : Arcli. dos mus. nat.

(2) A Daru (et non à Napoléon comme l'a cru M. Saunier), 1:2 mal IKOO : Hai'niiii, let Conquêtes artiitùiur» >lc lu li^^olntion et de VKmpiri, p. HO

(8) tiauH doute loH portraitH d'évéquos ou de dignitaires roliglèax.

les tableaux : je ne veux pas avoir un tableau des églises de France (i). »

Dcnon, forcé de s'incliner et même d'organiser l'exécution de la mesure, rechercha ce qu'il était advenu des tableaux de piété confisqués révolutionnairement; son rapport jette quelque jour sur les singuliers brocantagcs efl'ectués au temps du Directoire : « De tous les tableaux enlevés des églises, 600 ont déjà été donnés; il en reste 120 dont l'on peut disposer, et les autres, au nombre de douze à treize cents, ont été vendus publiquement à l'hôtel de Nesles(2), par ordre du ministre de l'intérieur Bénézech, après été avoir préalablement examinés par un jury d'artistes qui les a déclarés incapables de pouvoir jamais servir (sic), vu leur médiocrité. Des particuliers, notamment le propriétaire des bains d'Albert, en ont acheté qu'ils ont déjà donnés ou vendus aux églises. D'autres ont spéculé et en ont expédié une très grande quantité pour les îles (sic) espagnoles (3). » En conséquence, l'empereur mit à la disposition des églises de France 114 tableaux provenant du Musée Napoléon, en recommandant de les attribuer autant que possible aux édifices mêmes d'où ils avaient été enlevés naguères (4). En 1811, à un moment où le souverain désirait se concilier le clergé parisien ému par la nomination de Maury, à un moment aussi où le Musée souffrait de pléthore, Napoléon renouvela ses générosités : il attribua « aux grandes églises de la capitale » 108 tableaux religieux d'origine étrangère, ne laissant

(1) Dictée À Daru, 20 mai 1806 : 02, 840 (je crois cette note inédite ; en tout cas, elle ne figure ni dans la Coiretpondance, ni dans les recueils Lecestre et Bretonne).

(2) Local où avaient lieu les ventes à l'encan.

(3) A Daru, 13 juin 1806 : Arch. des mus. nat.

(4) Nous connaissons cette décision par la lettre ov"! Portails eu accuse réception à Daru (17 juillet 1806 : 02, 840).

au Louvre que les chefs-d'œuvre reconnus pour tels (4). Le Palais de Justice fut moins favorisé que Notre- Dame. En 1 808, le président Séguier redemanda le tableau célèbre dit de la grand'chambre du Parlement, « tableau », notait irrévérencieusement Denon, « réclamé sous le nom de Jean de Bruges et depuis dix ans exposé au Musée sous celui d'Albert Durer (2) ». Le directeur, tout en affectant de déprécier le tableau, offrit dédaigneusement à la place un Christ en ivoire, et insinua que la Cour d'appel ferait encore mieux de commander un tableau moderne : « La France, si riche en habiles peintres, laisserait à la postérité un grand souvenir de sa prééminence dans les arts sous le règne glorieux de Sa Majesté, ce que l'on n'obtiendra jamais si on repeuple les monuments de tableaux médiocres ou insignifiants (3). »

(1) Rapport de Montalivet, 13 février 1811, ot décret du 15 février 1811 : AF. IV, plaq. 4087.

(2) L'attribution de ce tableau n'a cessé d'être ardemment discutée ; d'aprùs la tlioorie récemment exposée par le comte Paul Durrieu (Ùisloire de l'Art dirigée par André Miciikl, t. IV, p. 732- 733), il aurait été exécuté j)Our le l'arlcmont, vers 1468-1470, par un peintre qui aurait travaillé antérieurement & Uru.\elle8 dans l'atelier de Rogier van der Weyden, peut-être l'Italien Zanetto Uugatto, connu à la cour do Louis XI hous le nom do .lohannot de Milan. Mais M. le comte Uurrieu a bien voulu me préciser, par une lettre en date du 17 décembre 1911, qu'il ne s'agissait là ({ue d'une hypothèse, dont la vérilication est rendue impossible par une lacune dans les registres du l'arlcmont. On a parlé aussi do Mcmling et de Jean Kuuquot (cf. le journal les ArU, années 19U4 et ItfOS).

(3) Au ministre do l'intérieur. 18 juillet 1808 : Arcli. dos mus. nat. Le tableau dont Donon parlait avec tant de dédain fut rétrocédé au Palais du Justice suus la ileslauralion, ot placé dans la •aile d'audience de la première chambre de la Cour royale, impériale ou d'appel. Il a fait retour au Louvre dans h)» toutes premières années du vingtiéino siècle, lors de la suppression des «aiblèmes ruiigioui dans les cours et tribunaux (inesuru unlérieure à la séparation de l'Eglise et de l'hUat).

Selon la tradition monarchique, les objets d'art des collections royales étaient avant tout destinés à parer les résidences du souverain : ce n'était qu'à titre accessoire, et par un effet de la munificence princière, qu'ils pouvaient être exposés pour le plaisir des simples particuliers et l'instruction des artistes. Les philosophes sous l'ancien régime, les orateurs politiques au cours de la Révolution avaient copieusement déclamé contre l'égoïsme et l'étroitesse de cette manière d'agir : pourtant, le régime napoléonien la ressuscita, avant même d'avoir dépouillé la forme républicaine.

Le premier emprunt fait aux musées eut pour occasion le congrès de Lunéville. Ce début était heureusement choisi : ne fallait-il pas faire honneur au renom de somptueuse hospitalité de la France, et décorer convenablement le château où les plénipotentiaires de l'empereur d'Allemagne devaient conférer avec ceux du Premier Consul? Ce ne fut pourtant point sans quelque angoisse qu'à l'automne de 4800, l'administration du Musée central expédia à Lunéville trente tableaux de l'école française; ce qui la rassurait un peu, c'est que le commandant militaire de cette place n'était point un sabreur vulgaire, mais un officier instruit, qui se piquait de belles manières et de goûts délicats : « Le gouvernement n'ayant nommé personne pour soigner ces tableaux aller et retour, l'administration se confie, citoyen, en votre amour pour les arts et aux connaissances qu'elle sait heureusement que vous en avez (i). » Le général Clarke ne démentit point cet espoir, mais une fois le congrès terminé, on .s'avisa en Lorraine qu'au lieu d'infliger aux tableaux un long voyage de retour, il serait

(1) Au général Clarke, 26 vendémiaire an IX (18 octobre 1800) : Arch. des mus. nat.

plus simple de les offrir en don au musée de Nancy : l'administrateur, consulté, protesta que certains au moins d'entre eux étaient indispensables pour maintenir à Paris ou à Versailles la suite chronologique complète de l'école française (1).

Entre temps, on avait commencé à opérer des prélèvements plus importants et plus durables pour l'usage et l'agrément personnel du chef du gouvernement. Bonaparte était installé aux Tuileries depuis le 49 février 1800 (2) : c'est l'hiver suivant seulement, quand le prestige du régime eut été affermi par Marengo et par la politique de pacification intérieure, que le ministre compétent se risqua à réclamer < une centaine de tableaux des trois écoles pour l'ornement du palais consulaire » (3). Exigeants pour la quantité, le maître et son entourage le furent davantage encore pour la qualité : « Nous sommes, » écrivait Tadministrateur Foubert à son collègue Dufourny qui voyageait en Italie (4), t nous sommes à batailler sans cesse avec nos voisins, qui tous les jours demandent des tableaux du plus grand prix; il a fallu céder pour une partie, et déjà la Sainte-Famille de Raphaël est emportée. Vous concevez nos regrets; mais nous espérons cependant qu'elle nous sera restituée (5). ».De môme, on demandait « momentanément i des statues et des vases pour le parc de Mal-

(1) Au ministre de l'intérieur, 26 germinal an IX (16 avril 1801) : Arch. do8 mus. nat.

(2) l'uriê tout N(ij)oléon, t. I, p. 80. (3)i/adiiiiiiiHlratioti du Miih6o contrai dos arts au poinlro David,

17 nivÔKo an IX (7 janvier 1801) : Arcli. dos mus. nal.

(4) Et non il 8uvéo, directeur do l'l<)colo do Kotno, conmio l'a cm M. Vauliiior (Annalrt révolutionnaires, mai-juin 1911, p. 841).

(5) B moatidor an IX (24 juin 1801) : An h. dos niuH. nat.

maison (4), qui n'était pourtant que la propriété privée de Mme Bonaparte.

Lorsqu'on 1802 le Consul eut résolu de faire de Saint- Cloud son séjour de villégiature, le Musée fut encore mis à contribution. Le 30 juillet, Tarchitecte Fontaine vint choisir et enlever d'urgence trente tableaux, dont la disparition laissa dans la grande galerie un vide très sensible. Bonaparte pourtant s'imagina qu'on avait montré trop peu de déférence à ses désirs ; son humeur s'exhala avec vivacité, comme en témoigne cette lettre apeurée des administrateurs : t Le c. Fontaine se présente en ce moment à l'administration et la prévient que le Premier Consul n'est point satisfait des tableaux qui sont dans sa galerie, et qu'il a dit qu'on ne lui avait donné que des croûtes. Tous les tableaux qui ont été emi^ortés à Saint-Cloud ont été marqués et choisis par le c. Fontaine lui-môme; l'administration n'en a offert ni refusé aucun. — Veuillez, citoyen ministre, si le Premier Consul vous en parle, lui exposer que tous les tableaux qui sont dans la grande galerie du Musée ont un mérite quelconque, et lui persuader qu'il n'a jamais été dans l'intention de l'administration de refuser les tableaux qui pourraient lui convenir (2). » Le piquant de l'histoire est qu'aux visiteurs du Musée, qui remarquaient des emplacements vides, on racontait en cette même année 4802 que si quelques toiles de prix avaient été distraites pour Saint-Cloud, c'était à l'insu du Consul, qui avait manifesté son mécontentement et ordonné de remettre les choses en l'état (3).

(1) L'administration au ministre de l'intérieur, 11 germinal an IX (1" avril 1801) : Arch. des mus. nat.

(2) Au même, 15 fructidor an X (2 septembre 1802) : Ibidem.

(3) Lettre du colonel anglais Thornton. 8 octobre 1802 : Revue britannique, 1894, t. III, p. 358.

Après la proclamation de l'Empire, l'augmentation du nombre des résidences du souverain et l'extension des services de cour vinrent tout naturellement accroître les exigences. Denon, à qui s'adressaient désormais les demandes (1), s'évertuait de son mieux à les satisfaire sans trop appauvrir le Musée ni exposer les œuvres d'art à trop de risques. En 1805 déjà, il s'excusait de ne pouvoir fournir en totalité les quarante tableaux qu'on lui réclamait pour Fontainebleau, « soit par la convenance des sujets à placer dans tels ou tels appartements, soit par les mesures, soit enfin pour ne point couper ou agrandir les tableaux, ainsi que cela s'est malheureusement pratiqué trop longtemps dans les appartements de Versailles et autres maisons royales, où les chefsd'œuvre du Poussin et des premiers maîtres ont été mutilés (2) » . S'il éludait la demande de Joséphine, qui aurait voulu des tableaux pour Malmaison (3) et qui trouva d'ailleurs moyen de prélever sa part sur les conquêtes d'Allemagne (4), il lui fallait en 1808 envoyer encore soixante toiles, à l'occasion du voyage de Bayonnc, pour décorer le palais impérial de Bordeaux (l'ancien archevêché) et le château de Marrac : « J'ai l'honneur

(1) En annonçant à Duroc la nomination du directeur général du Musée, le ministre Cliaptal ne iiian(]uait pas d'ajoulor : < Kn couHùquoucti, je vous prie du vouloir bien lui donner des ordres pour qu'il puisse edectuer dans les apparlouients du palais des Tuilcrios lit (-eltii de Sainl-(Moud les chaiigcnients qui sont di'sirés par le Premier Consul. >• (5 friniuiro an XI \Hi novemlu-e ISOi] : Annales rttvolulionnahrt, niai-juiu l'.tll, p. 345, nulu).

(i) A Daru. tV Uiormidor an .Mil ^17 aoiH 18UK) : ()!£, 840.

(3) « J'ai eu l'honneur do lui répondro (ù Juaupliiuo) ([uo mon désir du la servir m'uvait l'ail toujours joindre aux lablecLU.v (piu j'étais cluirg*'' d'enlever (i riUratigor) nombre d(! j)elils objets oliarmonls qui pourraient être extraits de ceux desliaùs au Musée et ((uo 8a Majeilé l'empereur serait si'irement ravie de lui donner. » (Au méioe. 14 février lbU7 [de Drunswickj ; 0:!, 84:::).

(4) Cf. plus haut. p. t9«, n. 4.

de VOUS prévenir, monsieur l'Intendant Général, qu'après cette double expédition et celle destinée au palais de Strasbourg, il ne restera disponible au Musée que des tableaux de prix, qull serait dangereux d'envoyer dans des maisons qui sont rarement habitées et où ils périraient faute de soins (1). » Et comme l'architecte de Versailles s'était avisé non seulement de réclamer des œuvres d'art, mais de spécifier celles qui conviendraient pour ce château, l'exaspération de Denon se faisait méprisante : « Si messieurs les architectes avaient le droit de prendre à leur volonté ou selon leurs caprices dans les collections, on verrait avant peu des tableaux de cinquante à cent mille francs décorer les vestibules et les antichambres, ou être massacrés pour entrer dans des compartiments (2). »

Un courtisan consommé comme Denon ne pouvait le prendre de si haut avec le grand-maréchal, qui se mêlait de critiquer lui aussi le choix des toiles appelées à orner les résidences impériales : « J'ai été visiter le palais de Saint-Gloud, » écrivait Duroc à la veille du mariage autrichien. « On l'a décoré de beaucoup de tableaux. Ceux que l'on a placés dans le cabinet de Sa Majesté sont précieux par leur mérite et par leur valeur; mais il ne m'a pas paru qu'ils fussent d'un genre assez noble pour décorer un appartement aussi sérieux que celui-là. On a manqué de goût et de discernement dans cet arrangement de tableaux (3). » Tenté sans doute de regimber contre un reproche si durement formulé, le directeur observait pourtant la déférence protocolaire, et

Ise permettait tout au plus d'assaisonner ses excuses d'un grain d'ironie : * ... Sans dévotion, sans nudités,

(1) A Daru, 6 juillet 1811 : 02, 842.

(2) Au même, 24 septembre 1808 : Ibidem.

(3) Duroc au même, 13 mars 1810 : 02, 841.

sans susceptibilité d'interprétations, j'avais cru que par leur extrême beauté ils étaient dignes du cabinet de Sa Majesté. Je vais ôter les fleurs et les paysages, et tâcher de les remplacer par des tableaux plus graves, qui n'aient aucun des inconvénients ci-dessus énoncés (1). »

Le second mariage de Napoléon avait en effet suscité un redoublement d'exigences; on a vu que pour assurer la décoration improvisée de Compiègne, il fallut dégarnir la grande galerie du Louvre. Ce furent ensuite des statues que l'empereur réclama pour Compiègne, Fontainebleau, Saint-Gloud et autres palais : c Hormis Versailles et les Tuileries, » constatait Duroc, « on ne peut se dissimuler que tous manquent d'ornement et se ressentent tous extérieurement de la dévastation passée (2) . » Mais Denon à bout de ressources gémissait : « Ce que j'ai délivré est immense, et il ne reste rien au Musée qui puisse servir (3). » Il suggérait de faire des commandes aux sculpteurs contemporains, tandis que Duroc, le vigilant et économe administrateur de la maison impériale, concluait plus modestement à une restauration sommaire des marbres ou objets d'art endommagés qui encombraient l«;s magasins.

Napoléon à cette époque se laissait de moins en moins arrêter par les objections pratiques : pour décorer la future résidence des enfants de Franco à Meudon, il lui parut tout simple de faire encore appel aux ressources du Louvre : « Sa Majesté, » écrivait le lldôlc Duroc, t est allée visiter hier le palais do Meudon, ([u'KlIc a trouvé meublé et en ('tat dVMrc habit(^; il reste encore A y placer des tableaux et quelques objets d'ornement.

(1) Denon au mAino. 14 marn 1810 : OS, 841.

(t) Iluroc au inAme, 2t aofit 18i0 : Ibitlnn.

(8) Dcnon au niAmo, 29 août 1810 : Arcli. do8 uiuh. nat.

S'il convient à Votre Excellence de donner l'ordre à M. Denon d'en envoyer pour garnir le palais, je La prie de lui rappeler qu'il en faut un pour la chapelle, et que ce palais devant être habité par des jeunes princes, il est préférable de choisir des sujets instructifs ou représentant des faits de l'histoire de Sa Majesté. » Denon se récria, comme précédemment, et protesta que ses magasins étaient totalement épuisés ; mais comme précédemment aussi, il n'osa opposer aux volontés impériales un refus péremptoire, et se borna à déclarer que s'il parvenait à décorer Meudon, il faudrait s'abstenir dorénavant de rien demander au Musée (i).

Il y avait un autre genre de prélèvements contre lesquels l'administration ou le directeur général ne protestaient point, parce que dans l'application ils en étaient seulsjuges, et que d'ailleurs la mesure procédait d'une très libérale pensée de décentralisation artistique. Un arrôté consulaire du 14 fructidor an IX créa en dehors de Paris quinze musées dans l'étendue du territoire de la République, et statua que le Musée central des arts leur abandonnerait les œuvres qui ne lui étaient point indispensables : en conséquence, l'administration du Musée promit 650 et livra, en réalité, 656 tableaux « des écoles florentine, romaine, vénitienne, bolonaise, allemande, flamande et française (2) » . Ces distributions se renouvelèrent à diverses reprises (3), et pour la dernière fois en 1811 ; l'empereur ayant décidé que » les tableaux

(1) Duroc au même, 8 juin 1811 ; Deoon au môme, 19 juin 1811 : 02, 844.

(2) L'administratiou au ministre de l'intérieur, 5 nivôse an X (26 décembre 1801) : Arch. des mus. nat.

(3) Sau.nieu, les Conquêtes artistiques de la Révolution et de l'Empire, p. 75-76.

formant le superflu du Musée Napoléon seraient répartis entre quelques villes de l'Empire » , un décret affecta 209 toiles aux musées de Lyon, Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse (1).

(1) Rapport de Montalivet, 13 février 1811, et décret du 15 février 1811 : AF. IV ,1 plaq. 4087.

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