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CHAPITRE VI

I. Galerie du Luxembourg. — II. Musée spécial de l'école française à Versailles. — III. Musée des monuments français.

C'est l'encombrement du Louvre, où s'entassaient les trophées des victoires d'Italie, qui détermina en 4802 la formation d'un musée, ou plus exactement d'une galerie de dimensions restreintes, au Luxembourg, siège et propriété du Sénat (1). La place de conservateur de cette collection fut attribuée (le 18 janvier 1802) au peintre dijonnais Jean-Claude Naigeon. On réintégra en premier lieu dans le palais de Marie de Médicis la célèbre suite consacrée par Rubens à glorifier cette princesse (2).

(1) Saunier, les Conquêtes artistiques de la Révolution et de V Empire, p. 43.

(â) « Le ministre de l'intérieur vient de nous annoncer que la galerie dite de Rubens, représentant l'histoire de Marie de Médicis, serait placée au Sénat conservateur. Cette décision nous enlève quatre tableaux qui étaient exposés dans la grande galerie. » (L'administration du Musée central des arts aux citoyens commissaires pour la répartition des tableaux, 19 ventôse an X (10 mars 1803) : Arch. dos mus. nat.).

■àii MUSÉES DIVERS

On y joignit deux autres ensembles, dus ceux-là aux pinceaux de peintres français : les épisodes de la vie de saint Bruno, destinés par Losueur au cloître de la Chartreuse parisienne de la rue d'Enfer, et rachetés aux religieux par Louis XVI avant la Révolution; les vues des principaux ports de France, que Joseph Vernet et Hue avaient exécutées par ordre de Louis XV. Les artistes vivants étaient représentés par quelques toiles, notamment deux œuvres de jeunesse de David, les Horaces et Brutus, commandées ou acquises naguères par le roi Louis XVI (1). Cet ensemble s'enrichit un peu plus tard d'un tableau de Raphaël, provenant du palais Pitti de Florence et représentant la Vierge avec sainte Anne et sainte Catherine. « Il était exposé au Musée (Napoléon) et a été remis au Sénat, qui désirait avoir dans sa galerie un ouvrage de ce grand peintre (2). »

Installée dans l'aile gauche du palais, « depuis le pavillon qui donne sur la rue de Condé jusqu'à celui qui lui est opposé du côté du jardin (3) », la collection ouvrit ses portes le 26 juin 1803 (4). L'affluence fut considérable dans les premiers jours, et le concours des visiteurs demeura nombreux jusqu'à la lin du régime : le public était librement admis le dimancbc et le lundi (5).

• Les confiscations révolutionnaires, les guerres d'invasion et de conquête, avaient indirectement contribué à former d'intéressantes collections particulières, comme

(t) F. Bk.noit, l'Art françait $ohi la Hévolution el l'Empire, I> lt!S-l10

(2) hotioii à ClmmpHKny. 11 uovomhre 1813 : 02, 838.

(3) A111.AI111, l'iirit »ou$ In ('onfulul, t. IV, p. .'{31).

(i) Kapjtorl du pK-fol do pnlico, 8 iiutsKidor nn XI {il juin 1803) : Ihnlrm, l IV, p. lUO.

(5) AiiiiiiY, CniiliJ dei élrangeri (18()U), p. 40.

celles du fournisseur Seguin, du cardinal Fesch, du mare'chal Soult. Quelques-unes étaient accessibles à toutes les personnes de mise décente. Une des plus riches et des plus libéralement ouvertes, du moins jusqu'à la disgrâce et à l'exode du propriétaire, était celle de Lucien Bonaparte : ce dernier poussait la prévenance jusqu'à se retirer dans une autre partie de son hôtel, quand se présentait un amateur désireux d'admirer la galerie de tableaux (1).

L'exode de la cour, aux journées d'octobre i789, avait porté un coup funeste à la prospérité de Versailles, cette ville « remplie, peuplée, occupée par la vie d'un seul homme,... arrangée tout entière pour servir aux besoins, aux plaisirs, au service, à la garde, à la société, à la représentation du roi (3) ». A défaut du séjour des courtisans, Versailles trouva d'abord quelque dédommagement dans la venue des badauds et des touristes, curieux de contempler les magnificences du palais désert. Aussi l'émoi des habitants fut-il très vif, quand quelques semaines après la chute de la monarchie (9 septembre 1792), un décret de la Législative ordonna le transfert au Louvre de tous les tableaux et objets

(1) KoTZEBUE, Souvenirs de Paris, t. II, p. 196.

(2) J'ai utilisé, sur l'obligeante indication de M. Pierre de Noliiac, une monographie de feu A. Dutillkux, le Afuséum national et le Musée spécial de l'Ecole française, à Versailles (1792- 1823), publite dans le volume annuel de 1886 de la Réunion des sociétés des Beaux-Arts des déparlements, p. 101-136; c'est à cette étude que sont empruntés les renseignements non munis d'une référence spéciale.

(3) Taine, Origines de la France contemporaine, t. I, p. 135.

d'art décorant les « maisons ci-devant royales » . A force de démarches, ils obtinrent un peu plus tard que la Convention suspendît pour Versailles l'application de la mesure.

Après la Terreur, on décida la création au château d'un Muséum. Le personnel en fut désigné, littéralement à la veille du jour où la Convention allait se séparer (3 brumaire an IV-25 octobre 1795), par un représentant en mission dans le département de Seine-et-Oise, Charles Delacroix, qui jouit de son vivant d'une certaine renommée comme politicien, ministre ou haut fonctionnaire, et qui n'est plus pour nous que le père d'un grand peintre. Le Muséum de Versailles était un assemblage hétéroclite non seulement des richesses d'art, mais des curiosités de tout ordre que les confiscations révolutionnaires avaient fait recuoiUir en Seine-et-Oise, manuscrits, collections scientifiques, monuments funéraires, etc. C'est ainsi que cet établissement crut devoir revendiquer le mausolée du connétable de Montmorency, qui, malgré les réclamations des conservateurs, fut laissé d'abord dans l'église à' Emile (nom révolutionnaire et * rousscauiste » du village de Montmorency), puis transféré au Musée des monuments français, à Paris (1).

Il était sans intérêt d'installer ainsi aux portes de la capitale un de ces musées de province, où des animaux empaillés et des outils de l'Age de pierre voisinent avec des p(!inlun;s modernes. Le conservateur des collections d'histoire naturelle, 1'Xy*>I1<?. <'»'l l'intelligence de son rendre compte et le mérite plus ap])réciable encore de le dire en haut lieu : dans un mémoire en date du 10 llicr-

(i) Archive» du Musée de» monument* fronçai», t. I, p. 66-70, 71- 73, lM-185.

midor an IV (29 juillet 1796), il insinua l'idée d'affecter le château de Versailles à un musée de l'école française de peinture, musée aussi complet que possible, puisqu'on y réunirait même les tableaux d'artistes français actuellement exposés ou conservés au Louvre.

Le projet fut agréé : au printemps suivant (26 ventôse an V-16 mars 1797), le ministre de l'intérieur Bénézech, dans une lettre à l'administration centrale du département de Seine-et-Oise, en annonçait la prochaine réalisation et en signalait les avantages : « Pour que le Musée central des arts (1) et celui de Versailles ne se nuisent point,... afin qu'ils aient l'un et l'autre un caractère différent, assez prononcé pour que la vue ou l'étude de l'un ne dispense pas de visiter et d'étudier l'autre, j'ai décidé que l'on formerait à Versailles le Musée spécial de l'école française. » Une salle distincte devait être attribuée aux peintres vivants. En même temps, tout en laissant subsister le « Conservatoire » ou conseil des conservateurs, on créait un emploi de directeur, confié à Dardel.

La lettre de Bénézech, qui semblait consacrer la concentration à Versailles des œuvres des peintres français, admettait toutefois une dérogation préjudiciable au prestige et à la prospérité du nouveau musée : on devait en effet laisser ou former au Louvre « un choix de tableaux de notre école, peu nombreux, mais bons ». C'était réduire Versailles au rôle sacrifié de musée de seconde classe. En fait, même à cette époque, et au

I risque de dégrader gravement le château des rois de France^ on enleva encore des trumeaux, des panneaux, sous prétexte que c'étaient des chefs-d'œuvre indispensables pour compléter la collection parisienne. (1) Le musée du Louvre.

Le Miisée spécial de l'école française n'en comprenait pas moins sous le Consulat 369 tableaux (i). Il était installé dans les grands appartements, la grande galerie (des glaces) et le premier étage de l'aile du nord, du côté des jardins. De nombreux visiteurs venaient de Paris, attirés par la majesté du cadre et la mélancolie des souvenirs autant que par l'intérêt propre de la collection.

Denon, dont les attributions de directeur général s'étendaient expressément au Musée spécial de l'école française, fut loin de s'en désintéresser. Dès 4803, il insistait, dans les termes les plus obligeants, pour que David s'y fît représenter par une de ses œuvres de jeunesse : « Comme chef d'école, il est de toute nécessité qu'un de vos tableaux y occupe une place distinguée ; c'est ce qui m'engage, mon cher collègue, à vous demander s'il vous serait agréable que votre morceau de réception (2), représentant Andvomaquc pleurant la mort d'Hector, y soit porté. Je souflre de voir ce tableau placé dans la salle du Laocoon, où il n'est vu de personne, et sans cesse exposé à être endommagé par les concurrents (3j qui se rassemblent et jouent souvent pendant les concours de nuit (-4). »

Par contre, les portraits des membres de la famille

(1) C'est ce qui résulte de la rarissime Notice pui)Uée en l'an X par lo conservateur Tinet (Dutilleiix n'en connaissait en 1886 (in'un exemplaire, celui do la bibliothèque municipale de Versailles).

(2) A l'ancienne Académie do peinture.

(3) Sans doute Ins concurronls des prix do sculpture.

(4) Denon À David, 14 frimaire an \II ((i novembre 1803) : Arcli. doH mus. nat. David accepta avec Kralilude la proposition, main, par un scrupido d'arllHte (|ui lui faisait lionnour, il donuindait à faire auparavant dos reloucJKm ii son Andromaque : « Il y a plus de dli uns <|uo jo soutire d'y voir certains driauls faciles à réparer. • (A Denon, 16 friiuairo |8 novombroj ; Jules Davu), le Peinire Louii David, j». 415).

royale et des principaux hommes d'État de la monarchie, qui auraient dû être les joyaux du Musée de Versailles, en étaient sévèrement exclus, par application de ce niais ostracisme que tous nos gouvernements successifs se sont crus obligés de pratiquer pendant le cours du dix-neuvième siècle. Comme Duroc avait signalé en termes vagues des toiles de prix « empilées » dans les dépôts du palais, Denon répliquait effarouché : « Tous sont des portraits de l'ancienne dynastie et des ministres du (sic) règne de Louis XV et de Louis XVI, tableaux qui ne peuvent et ne doivent jamais être exposés et sur lesquels j'ai sollicité un ordre de Sa Majesté (4). >

De 1806 à 1842, le ministre des cultes obtint la restitution ou le don à diverses églises de 90 tableaux originaux et de 26 copies, à prélever sur le Musée de l'école française. Mais cet appauvrissement était peu de chose en regard de l'anéantissement total dont le Musée se trouva menacé, par suite des projets qui tendaient à restituer à Versailles le caractère de résidence du souverain (2). Dès 1806, Denon invitait MontaUvet, alors préfet de Seine-et-Oise, à se précautionner d'un local, pour le cas où les travaux dont il était question nécessiteraient la translation des collections hors du château (3). Le préfet proposa immédiatement une maison en ville, mais les choses en demeurèrent là pour l'instant. Soudain, en 1810, il fallut débarrasser les grands appartements : « Les travaux de construction qui se

(1) Denon à Daru, 24 septembre 1808 (à propos d'une lettre de Duroc) : 02, 842.

(2) Cf. Paris sous Napoléon, t. II, p. 188-191.

(3) Denon à MontaUvet, 17 mars 1806; Moutalivet à Denon, 22 mars : Arch. des mus. nat.

font dans le palais de Versailles, » écrivait Denon, € exigent le déplacement des tableaux qui sont exposés dans les appartements. J'ai écrit au conservateur du Musée pour l'inviter à s'entendre avec M. l'architecte du palais afin de choisir de concert un local assez vaste et sain où Ton puisse emmagasiner ce précieux dépôt (1). » Les gardiens furent mis en demeure d'évacuer précipitamment le palais, et durent se pourvoir d'un logement en ville (2) : quant aux tableaux, on les entreposa dans le foyer de la salle de spectacle (la future salle des séances de l'Assemblée de 1874).

Denon s'indignait à la pensée qu'on pût envisager la dispersion de cette collection, « trophée national qu'il serait impossible de recréer s'il venait à ôtre éparpillé (3) ». Il déplorait même que l'accès en fût momentanément interdit aux visiteurs : « Il est bien douloureux qu'un établissement destiné à honorer la France et les grands artistes qu'elle a produits ne trouve point un local où l'on puisse venir admirer la supériorité qu'elle a acquise depuis quelques années sur le reste de l'Europe (4). »

Napoléon cependant, effrayé par la dépense, ne se décidait point A entamer les travaux de réfection des grands appartements. Le préfet de Gavre proposait qu'on y réintégrât les tableaux; il mtiltipliîiit les instances auprès de Denon, avec qui il était lié d'amitié, auprès de son prédécesseur Montalivet, devenu ministre de l'intérieur : t Ces tableaux excitaient la curiosité dos voyageurs, qui ne venaient pas A l'aris sans se transporter à Versailles. Ce concours donnait la vie A cette

(1) Dooon à Dam, 16 Juillet 1810 : Arch. dos mus, nat.

(2) La mémo au m/^me, 30 marn 1811 : Ibidem.

(8) L» mAm« an mâino, t novombr(* 4810 : Ibidem. (4) Lo iiiAmo au mAinn, 87 (lAceiiii)ro 1810 : Ibidem.

ville et augmentait ses ressources pécuniaires (1). » L'empereur ne se laissa point fléchir : il songeait toujours à la remise en état de Versailles; la réouverture du Musée eût impliqué aux yeux du public l'abandon ou l'ajournement indéfini du projet. Les toiles continuèrent donc à demeurer invisibles, et sans être officiellement supprimé, le Musée de l'école française se réduisit en fait à un magasin. Sous la Restauration, on en tira certains tableaux pour le Louvre; d'autres, demeurés à Versailles, revirent le jour lors de l'installation du Musée des gloires nationales sous Louis-Philippe, ou grâce aux réorganisations ultérieures.

En dehors du personnel du Musée, il y avait à Versailles un conservateur t des monuments extérieurs », autrement dit des statues du parc. C'était l'ex-marquis de Gubières, frère de Dorat-Cubières et père naturel du futur ministre de Louis-Philippe : ancien page de Louis XV et écuyer de Louis XVI, il avait trouvé moyen, sans donner dans les aberrations révolutionnaires de son frère, de se ménager ce gagne-pain. A la fin de 4804, on s'avisa de supprimer le poste. Denon se récria très vivement, en protestant qu'il s'inspirait moins de sa vieille amitié pour le titulaire que de l'intérêt des objets d'art disséminés dans le parc : Gubières, qui s'était occupé de minéralogie, était plus à même que personne, par « ses connaissances chimiques » et son goût artistique, de prévenir les dégradations des statues; le paiement de son traitement procurait en somme une sérieuse économie au Trésor. Ces arguments prévalurent, et le pauvre Gubières recouvra sa place,

(1) Rapport de Montalivet à Napoléon (résumant les doléances du préfet), 8 mai 1811 : 02, 844.

jusqu'au moment où il reprit celle d'écuyer auprès de Louis XVIII (1).

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