III
En décrétant la mise à la disposition de la nation des biens ecclésiastiques, en organisant la vente à l'encan des couvents et des églises paroissiales non conservées par la Constitution civile du clergé, l'Assemblée constituante, malgré son dédain pour le passé religieux et artistique de la France, s'était préoccupée de sauver de la destruction sinon les édifices eux-mêmes, du moins les plus beaux ou les plus intéressants d'entre les monuments qu'ils contenaient. Les objets d'art, ta-
(l)Denon à Fleurieii, 18 nivôse an XIII (8 janvier 1805); Cubières au mémo, 12 flor.'al an XIII (2 mai 1805) : 02. 840.
(2) Il convient d'indiquer ici comme source principale les trois volumes in-i» publiés de 1883 à 1897, dans la collection officielle dite Inventaire yént'ral des richesses d'art de la France, sous le titre spécial d'Archives du Musée des monuments français. Cette publication, violemment critiqui'*e à 8t>s débuts par le ctMébro arcliéologue Louis Courajod, n'est assurément pas sans défauts : pour l'établissement du premier volume, Jules Quicherat, Anatole de Montaiglon, Paul Mantz et leurs collaborateurs, tout en multipliant les notes érudites, s'en étaient trop aveuglément rapportés à Albert Lenoir. fils du fondateur du Musée, et avaient négligé de recliorcher dans les dépôts publics les documents susceptibles de compléter les papiers do famille fournis par lui. Les éditeurs dos deux derniers volumes (principalement M.M. .Iules Guillroy et llnnry Jouin) ont comblé celte lacune, au prix nécessairement de quelque confiiiiion, puisqu'il leur a fallu revenir en arriére (cf. V Avertissement que M. J. Giiikkrky a fait paraître en même temps que le t. III, et les quelques lignes placées par M. H. Jouin on télo do la table générale). Lo recueil est on somme des plus utiloM, et pour la période oapoléoni(!nno bien supérieur comme inU'rét au JouiMal d'Alexandre Lenoir, dont Courajod avait do Hon côté ontropria la publication; noua le désignerons dans les référuncoM par l'abréviation : Areh. du M. de» mon. fr.
bleaux, statues, livres, chartes, etc., devaient être réunis en un certain nombre de dépôts provisoires, en attendant qu'il eût été statué sur leur destination définitive.
Le principal d'entre ces dépôts fut tout naturellement celui de Paris. Pour l'administrer, une commission d'artistes avait été désignée, parmi lesquels un peintre, Alexandre Lenoir, se découvrit soudain une irrésistible vocation d'archéologue, ou plutôt une passion de collectionneur. Lenoir obtint dès le 45 octobre 1790 la mise à sa disposition du couvent des Petits- A uguMins (i) ou .4 mgustins de la reine Maryaerite, dans la rue du m(îme nom, proche du quai Malaquais (les bâtiments sont affectés aujourd'hui à l'École des Beaux-Arts (2), et la rue des Petits- Augustins est devenue la rue Bonaparte). Il exerça gratuitement pendant neuf mois les fonctions de garde du dépôt, pour se contenter ensuite d'un traitement de 4 800 livres, lequel ne pouvait lui suffire, comme il l'écrivait lui-même, qu'à la condition d'observer » un régime vraiment philosophique (3) ». Cependant les objets confiés à sa surveillance se multipliaient dans des proportions imprévues, à mesure que se développaient les violences révolutionnaires : après les couvents, on confisquait et on saccageait plus ou moins légalement les résidences royales, les biens d'émigrés ou de condamnés, les églises paroissiales même. Lenoir
(1) Ce couvent s'appelait ainsi par opposition à celui des Grands- Augustins, aitué sur le quai du même nom, entre le Pont- Neuf et le pont Saint-Michel.
(2) Des agrandissements successifs, mais postérieurs à l'époque napoléonienne, ont procuré à l'École des Beaux-Arts une façade sur le quai, façade que ne possédaient ni le couvent des Augustins, ni le Musée des monuments français.
(3) Note aux membres de la commission temporaire des Arts, 30 pluviôse an II (18 février 1794) : Arch, du M. des mon. fr., t. Il, p. 123.
prodigua les démarches pour prévenir, disait-il au lendemain de la chute de Robespierre, « l'anéantissement et la destruction des chefs-d'œuvre qui jadis décoraient les temples des fanatiques, les palais du tyran et les maisons de ses coaUsés (1) ».
Ce jargon était commandé par les convenances poUtiques du temps; de même, Lenoir se laissait aller à désigner François I" par cette sotte périphrase, » un homme qui aimait les arts et les sciences, et dont le défaut était d'être roi (2) ». Par prudence beaucoup plus que par conviction, il hurlait avec les loups : en intercédant auprès de Chaumette pour sauver de la fonte les bronzes du tombeau de la famille de Thou, il lui rappelait qu'il avait récemment livré aux commissaires de la section de l'Unité « cent quatre-vingts portraits environ de personnages proscrits pour être brûlés à la fôte populaire (3) »; appelé par ses fonctions mêmes à être témoin de la scène hideuse de la profanation des sépultures royales, à Saint-Denis, il terminait ainsi son rapport : « J'ai joui d'un spectacle extraordinaire, c'est d'avoir passé en revue tous les rois de la monarchie, quoiqu'ils fussent défigurés; c'était piquant (4). »
Ses actes valaient mieux que sou langage. A Saint- Denis même, s'il ne put empêcher la destruction d'un certain nombre do monuments, notamment du mausolée de Charles VllI, il sauva celui de Henri II et d'autres chefs-d'œuvre. II disait vrai sans doute quand il se vantait sous la Restauration d'avoir roy.u un coup de
(1) Projet (lu ealalo^ue, i9 theriiiidor an II (16 août 1794) : Areh. du M. de* mon. fr., t. II. p. 16U-170. (2; Ibidim, t. II, p. 181.
(3) l^onuir t\ Cliaiiiiiutle, 14 brumaire an II (4 noveinbro 17U3) : Ibidem, t. I, p. it.
(4) itappurl tlu :iO frimaire an II (20 décembre 17U3) : Ibidem, 1. 1, p. 17.
baïonnette en défendant le monument de Richelieu contre les outrages des soudards d'Henriot casernes à la Sorbonne (i).
De tous les quartiers de Paris, presque de toutes les provinces de France, des chariots amenaient aux Petits- Augustins les épaves du sinistre. Faute de temps et d'argent, on laissait amoncelés en désordre les statues sans piédestal, les monuments démontés; quelqu'un qui alors était encore loin de Paris, mais qui a pu interroger des témoins, a parlé en termes expressifs de t la collection des ruines et des tombeaux de tous les siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des Petits-Augustins (2). »
Dès que la violence du cyclone révolutionnaire se fut quelque peu atténuée, Lenoir conçut l'ambition de classer les débris placés sous sa garde, puis de les disposer dans des salles, bref de convertir son dépôt en musée. Son plan était d'abandonner au Louvre les tableaux de toutes les écoles, les statues antiques, mais de garder et de ranger par siècles les sculptures françaises ou commandées pour des personnages français, même les plus anciennes, même celles qui lui paraissaient « gothiques » ou < barbares ». Plus historique ou pseudohistorique que vraiment artistique, cette vue fut pour l'époque singulièrement salutaire, car elle contribua à sauver plus d'une pièce précieuse, que l'esthétique étroite des contemporains eût vouée au mortier ou au creusot.
Cinq jours avant la séparation de la Convention (29 vendémiaire an lV-21 octobre 1795), le comité d'ins-
(1) Note non datée, mais paraissant écrite en 1816 ou 1817 : Arch. du M. des mon. fr., t. III, pv 151.
(2) Chateaubriand, Mémoiret d'ouire-tombe, t. I, p. 293,
truction publique de cette assemblée, après avoir pris connaissance d'un mémoire de Lenoir, arrêta « qu'il serait formé à Paris un Muséum des monuments français (1) » et qu'en attendant il ne serait distrait aucun monument du dépôt des Petit s-Augustins.
Cette décision laissait en suspens la question du local. Lenoir rêvait d'installer ses collections dans quelque vaste et imposant édifice, par exemple aux Invalides. Le premier ministre de l'intérieur du Directoire^ Bénézech, lui signifia que l'état des finances publiques n'était point compatible avec un déplacement si onéreux, et qu'il fallait s'arranger des bâtiments des Petits-Augustins, en attendant le moment où on serait en mesure « de réunir au Palais national du Muséum (le Louvre) tout ce qui peut compléter l'histoire de l'art et ses collections... Votre Muséum, » spécifiait en effet le ministre, « n'est qu'une branche du Muséum central de la République (2). »
Lenoir se le tint pour dit. La perspective lui souriait fort peu, d'une fusion qui compromettrait l'autonomie de son établissement et sa propre indépendance. Il s'appliqua donc à tirer le meilleur parti possible des Petits-Augustins et à y comlùner une installation définitive. En commençant par les périodes les plus reculées, il ouvrit au public une série de salles consacrées chacune à un siècle de notre passé national. Sans doute, le désir d'exhiber les elfigies des plus notables personnages historiques lui dicta plus d'une attribution hasardée ou même tout à fait fantaisiste; sans doute encore, il se permit des restaurations hAtives, arbitraires, adultérées, CdinpIéUint pur exemple un monument à l'aide
(1) Arch. du M. (Iri mon. fr., t. I, |). 34.
(2) 19 gcriiiiiiiil .111 IV (H iiviil 17l)li) : Ibidem. (. Il.|i. 30J,
de fragments qui n'en avaient jamais fait partie. Mais à tout prendre, son œuvre de conservation, de reconstitution, fut heureuse autant qu'instructive, et un an après le coup d'État de Brumaire, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, était l'interprète du vœu général quand il confirmait Alexandre Lenoir dans les fonctions d'administrateur du Musée des monuments français (1).
Dans les derniers temps du Directoire, Lenoir était entré dans une voie beaucoup plus discutable, en faisant du jardin de son Musée un « Elysée », comme il l'appelait, c'est à savoir un pendant du Panthéon pour la période antérieure au dix-huitième siècle, une nécropole, qui donnerait asile non seulement aux monuments des personnages célèbres, mais aussi à leurs dépouilles mortelles.
Il faut dire que cette conception saugrenue eut pour point de départ une pensée de réparation envers des cendres illustres, honteusement profanées. Lors de la violation des tombeaux de Saint-Denis, le corps du maréchal de Turenne avait apparu dans un remarquable état de conservation : comme d'ailleurs il ne s'agissait point d'un membre de la famille royale, on s'abstint de le jeter à la fosse commune, et on l'abandonna au gardien de l'abbaye, qui le déposa dans une dépendance, et pendant huit mois le montra pour de l'argent aux visiteurs; cet ignoble personnage se permit même d'extraire les dents du héros et de les vendre aux amateurs de souvenirs macabres (2). Mis ainsi en contact fréquent
(1) Arrête du 29 vendémiaire an IX (20 octobre 1800) : Arch.du M. des mon. (r., t. I, p. 196.
(2) Max BiLL.^Ri), Ui Tombeaux des rois sous la Terreur, p. 79-
avec l'air extérieur, le cadavre n'avait pas tardé à se momifler, si bien qu'en juin 1794 un professeur du Jardin des Plantes le réclama pour la collection de cet établissement. Exposé dans une galerie « avec les squelettes des squales et des quadrumanes (4) >, le corps de Turenne provoquait la curiosité et les plaisanteries des badauds, et était menacé de servir à des expériences de laboratoire (2). Vainement, en 4796, le député Dumolard avait-il dénoncé, à la tribune des Cinq-Cents, l'inconvenance quïl y avait à exhiber les restes d'un de nos plus grands hommes de guerre « entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros « : la Révolution avait aboli le respect de la mort, et quand les trépassés de la veille étaient couramment traités avec une choquante désinvolture (3), on ne pouvait espérer davantage d'égards pour une momie vieille de plus d'un siècle.
Pareillement, en juin 1792, la section parisienne dite de la Fontaine- Montmorency, puis de la Fontaine-Montmartre, puis enfin section de Molière et La Fontaine, avait eu l'idée d'exhumer du petit cimetière Saint- Joseph, rue Montmartre, et de transporter dans le local où elle siégeait les restes des deux grands écrivains sous le patronage desquels elle s'était placée. L'exhumation et la translation se firent avec solennité, et on étudiait un projet de monument. Mais bientôt, en raison du progrès des idées révolutionnaires, Molière et La Fontaine devinrent suspects de modéranlisme, de servilité envers le tyran : la section, débaptisée à nouveau, KG réclama cette fois de Ihuliis, cl les ossements des poète», enfermés dans deux caisses en bois, demeurè-
(1) NoRviN», Mémorial, t. II, p. 8:i8.
(f) liOnolr au Promiur ComhuI, 18 fructidor an Vlll (b Hoptomliro 1800) : Àrch. du M. drt mon. fr , t. I, p. lOU. (3) Cf. Parti «oui i\apolt'on, t. III, p. .'J44 et sulv.
rcnt oubliés ou négligés dans la poussière d'un grenier.
Au début de la Révolution, lors de la désaffectation de l'ancienne abbaye de Sainte-Geneviève, Lenoir avait provisoirement recueilli les restes de Descartes, qu'il croyait destinés au Panthéon : puis, comme la * panthéonisation » du philosophe se faisait attendre, il avait surmonté ses « cendres » d'un monument en forme de portique, fait avec des colonnes cannelées provenant de l'église des Minimes (1). L'idée lui vint en 1799 de placer de même aux Petits-Augustins la dépouille mortelle de Turenne, de Molière et de La Fontaine : ce serait mettre fin à un scandale, enrichir le Musée d'un attrait de plus, célébrer les rits de cette religion civique que le gouvernement s'appliquait à propager. Un arrêté du Directoire ordonna la translation des trois corps « au jardin du Musée des monuments français » (2). En s'excusant de ce que la détresse du Trésor empêchait l'organisation d'une fête solennelle, qui eût acquitté t envers la vertu, le génie et la philosophie la dette de la reconnaissance nationale et de la vénération publique », le ministre François de Neufchàteau invita Lenoir à « caractériser chaque tombeau par des attributs symboliques des vertus et du génie du grand homme auquel il sera consacré »; il eut pourtant la discrétion d'indiquer que pour Turenne, le mieux serait de le restituer à son propre mausolée, depuis longtemps transporté de Saint-Denis aux Petits-Augustins (3).
Lenoir fut hanté dès lors de la déplorable ambition
(1) Rapport non daté de Lenoir, attribué par M. H. Jouin à la date du aH messidor an III (18 juillet 1795) : Arch. du M. des vion. fr., t. I. p. 24.
(i) 27 germinal an VII (16 avril 1799) : Ibidem, t. I, p. 141.
(3) Franyois de Neufchàteau à Lenoir, 15 floréal an VII (4 mai 1799) : Ibidem, l. 1, p. 141.
vin. as
d'étendre son c Elysée ». A la suggestion il est vrai d'un obscur personnage (1), il s'occupa d'y ménager une place aux restes des deux savants bénédictins Mabillon et Montfaucon. Ceux-ci n'avaient point été soustraits à leur sépulture primitive, mais la chapelle annexe de Saint- Germain des Prés, où ils avaient été enterrés, était devenue un magasin; ici encore on pouvait arguer d'un motif de convenance. Conformément aux règles de l'humilité monacale, aucun monument ne désignait la dernière demeure des deux grands érudits : il fallut recourir aux documents, surtout à la science du citoyen Poirier, membre de l'Institut, qui avait lui-môme, sous le nom de dom Germain Poirier, porté le froc à Saint-Germain des Prés, et qui prêta son assistance sans l'ombre d'embarras (2). Six ans plus tard, Lenoir le prenait de très haut avec les fabriciens de Saint-Germain des Prés, lesquels s'étaient permis de représenter que les ossements des deux moines seraient mieux à leur place dans la vieille église bénédictine, devenue le centre d'une paroisse ou plus exactement d'une succursale concordataire : « Excellence, » répondait-il à Champagny qui lui avait transmis l'expression
de ce désir, « par mes soins, ces cendres précieuses
sont devenues la propriété du Musée : elles le sont de la France entière, et c'est en les considérant ainsi que l'un de vos prédécesseurs en a autorisé le placement dans des sarcophoges à la manière antique, et le dépôt dans le jardin Elysée de cet établissement (3). »
(i) Boulliot uu Directoire, 2 prairial an VU (21 mai 1799) : Areh. du M. dtt mon. fr., t. il, p. 41S.
(t) Proc6«-vorliftl d'oxlnimation, 8 vendéroiairo an VIII (25 sop- (einbre 1799) : Ibidem, t. Il, p. 381.
(3) 17 bruinairo an XIV (8 iiovoiul)r6 1805) : Ibidem, 1. 1, p. 823-
En faveur de la réunion des cendres de Boileau à celles de ses amis Molière et La Fontaine, il n'y avait qu'un assez médiocre argument de sentiment. Les objections par contre étaient très fortes : non seulement la sépulture de l'auteur du Lutrin ne courait aucun risque, mais la Sainte-Chapelle, où il avait été inhumé, était restituée au culte (1); de plus, la Révolution de Brumaire était intervenue sur ces entrefaites, et le gouvernement consulaire s'annonçait moins enthousiaste de ces t pompes civiques » dont avaient raffolé un Larevellière-Lepeaux ou un François de Neufchàteau. Lenoir n'en réussit pas moins à obtenir les autorisations nécessaires : bien mieux, le « chef du culte », l'abbé de Ramond-Lalande, un des hommes en vue du clergé insermenté, futur curé de Saint-Thomas d'Aquin et évêque de Rodez, promit obligeamment son concours (2), et ne protesta qu'après coup, quand les ouvriers, par négligence ou par esprit de vandalisme, eurent violé une autre sépulture (3). La translation aux Petits-Augustins eut lieu le 4 février 1800; mais c'est seulement le 48 mars que Lenoir fut en mesure de déposer les restes de Boileau dans « un monument simple, mais digne de la célébrité que ce poète s'est acquise (4) » .
Devenu insatiable, Lenoir fit encore des démarches pour obtenir les restes de Pascal et de Racine, demeurés au « temple décadaire » du XIl* arrondissement,
(1) l'isANi, l'Église de Paris et la Révolution, t III, p. 385-386.
(2) Lesicur à Lenoir, 5 pluviôse an VIII (25 janvier 1800) : Areh. du M, des mon. fr., t. II, p. 427.
(3) Procès-verbal du commissaire do la division du Pont-Neuf, 15 pluviôse an Vill (4 février 1800) : Ibidem, i. II, p. 428. Quelques jours plus tard, en rendant compte de l'e-xhumation, le Bureau Central passait cet incident sous silence (rapport du 24 pluviôse- 13 février : Aulard, Paris sous le Consulat, t. I, p. 150).
(4) Procès-verbal dressé par Lenoir le jour même : Arch. du M. des mon. fr., t. II, p. 431.
c'est-à-dire dans l'e'glise Saint-Étienne du Mont (1). Mais il se heurta cette fois soit aux re'pugnances de la municipalité, soit plutôt à celles du clergé assermenté et janséniste de la paroisse, jaloux de garder les cendres de deux illustres amis de Port-Royal.
Lenoir dut être consolé de cet échec par une acquisition appelée à faire de son Elysée un lieu de pèlerinage pour les t âmes sensibles », pour les amis des « lumières » . Le même jour où il sollicitait en vain les ossements de Pascal et de Racine, il écrivait à Lucien Bonaparte qu'il serait relativement aisé de faire venir de Bourgogne et de Champagne non seulement les deux monuments funéraires, mais les dépouilles mêmes d'Héloïse et d'Abélard. Le tombeau ou plutôt l'ancien tombeau d'Abélard, provenant de l'abbaye de Saint- Marcel-lez-Chalon, avait été sauvé par un médecin de Chalon-sur-Saône, qui offrait avec empressement t ce bloc informe et gothiquement ciselé », sollicitant en échange des fonctions administratives (2). Quant au corps du célèbre docteur, son protecteur Pierre le Vénérable l'avait dès HA'2 fait transporter dans la sépulture d'Héloïse, au monastère du Paraclet. En 1792, lors de la suppression de ce monastère, leur commun cercueil et les débris du monument avaient été conduita en pompe dans une église de Nogent-sur- Seine. A la pensée de conquérir ces souvenirs et ces reliques, Lenoir se répandait en effusions sentimentales : * On remarque encore dans la tiHe penchée de ce Havnnt doct«'ur cette douceur aimable qui avait sub-
(i) Lenoir aux ndminiHtralours municipaux du XII* arrondissement, 24 pluvii'iHe an VIII (13 février 1800) : Areh. du M. drs mon. fr., l. Il, p. 432-4S:i.
(2) Le dorleiir BoyKset au ministre do l'intérieur, 7 germinal tn VIII (28 mara 1800) : Ibidem, t. I, 107-16».
jugué l'âme d'Héloïse. Qu'il serait précieux, citoyen ministre, de recueillir également ce qui reste du mausolée érigé à cette femme philosophe, plus étonnante encore que le philosophe son amant I... Qu'il serait doux de rapprocher sous ces antiques marbres les dépouilles mortelles d'Héloïse et d'Abélard {i)\ » Sous couleur de rectifier les erreurs accréditées dans le public, Lenoir rédigeait une « note » moins remarquable encore par le parti pris antireligieux que par l'inconscience du ridicule; il glorifiait Abélard de « ses disputes avec l'ambitieux Bernard », mais il écrivait sérieusement : « Abélard, mutilé par l'envie, se sépara de cette femme sensible (2). » Il faut dire à sa décharge que ces naïvetés étaient communes dans une génération qui pourtant avait eu Voltaire pour maitre; le sculpteur Deseine, qui n'était point encore brouillé avec Lenoir, fut chargé de modeler le buste des deux amants ; « Quoique vieux, » osait-il écrire, « je compatis à leurs maux, et j'espère le prouver par l'expression que je m'ellorcerai de donner à leur visage. L'une brûle toujours de l'ardent désir de subir la loi du vainqueur ; l'autre, dans le cœur duquel lamour exerce toujours son empire, gémit d*ôtre désarmé. . . (3). Ah ! mon ami, que je les plains ! Faites agréer mon respect à Madame, et croyez... (4). » En effet, Lucien Bonaparte avait, après un mois de réflexion, donné son approbation (5). L'exhumation eut
(1) 24 pluviôse an VIII (13 février 1800) : Areh. du M. det mon. fr., t. I, p. 160.
(2) Au ministre de l'intérieur, 13 ventôse (4 mars) : Ibidem, t. I, p. 1{J3.
(3) Ces points de suspension figm-ent dans le texte, que l'éditeur, A. de Montaiglon, n'était pas liomiue à abréger.
(4) Deseiue ù Lenoir, 7 prairial an VIII (27 mai 1800) : Arch. du M. des mou. fr., t. Il, p. 35y.
. (ii) 28 vonlùse au VUl (19 mars 1800) : Ibidem, t. I, p. 166.
lieu à Nogent-sur-Seine le 23 avril 1800 (1), en présence de Lenoir, qui ramena lui-même à Paris son précieux butin, et reconstitua tant bien que mal dans le jardin du Musée le monument du Paraclet (2). La foule des visiteurs y afflua aussitôt. Quant au tombeau ou plutôt au cénotaphe d'Abélard, il ne fut expédié de Chalonsur-Saône qu'en avril 1801 (3).
Dès l'automne de 1800, 1' « Elysée » des Petits-Augustins perdit un de ses hôtes les plus illustres. En fixant le programme de la fête anniversaire de la fondation de la République, la première qui dût être célébrée depuis le coup d'État, le gouvernement consulaire décida que le lendemain du jour où aurait été posée la première pierre du commun monument de Desaix et Kléber, les restes de Turenne seraient solennellement transportés au t temple de Mars », autrement dit à l'église des Invalides : il se conformait ainsi à son programme de réconciliation nationale; il restituait au plus grand capitaine de la monarchie l'équivalent de la sépulture de Saint-Denis.
Lenoir recourut directement au Premier Consul, multipliant les arguments spécieux pour conserver la dépouille et le tombeau : * Je crois que ce monument serait déplacé dans le temple de Mars. Ce monument représente Turenne mourant, et je pense que cette attitude n'est pas celle que doit prendre un héros auprès du dieu de la guerre (4). » Pour toute réponse, il reçut une lettre un peu sèche de Lucien, l'invitant à faire remise du monument aux architectes i*eyreet Chalgrin,
(1) Cf. lo procèa-verbal : Areh. du M. dfimon. fr., t. I, p. 487-4:<9. (S) C'est cotte recoiiHtitutioti qui osl aujourd'hui au ciiiiutitro du Père-LaclialHe.
(3) Areh. du M. det mon. fr., t. III, p. 10-15. (4)' 18 fructidor un VIII (5 8opt«inbro 1800) : lUiiltm, t. I, p. li)l.
et l'avisant, en guise de consolation, qu'une place lui serait assignée dans le cortège lors de la translation des restes (1). Le programme officiel de la fête du cinquième jour complémentaire portait en eflet : « Le corps de Turenne sera présenté aux ministres (de l'intérieur et de la guerre) par le citoyen Lenoir, conservateur du Musée, et par les administraleurs du Musée d'histoire naturelle, à qui l'on doit la conservation de ces restes précieux. » Lenoir ne perdit point cette occasion de prononcer un discours, où il encensait le Premier Consul, où il retrouvait la rudesse républicaine pour malmener l'ancienne dynastie, où la vivacité de ses regrets perçait sous une insupportable rhétorique (2).
Un officieux lui suggéra l'idée de réclamer, en échange du corps de Turenne, celui du poète latin Santeul, dont le cercueil, exhumé de Saint-Victor, gisait ignominieusement oublié à la porte de la cave d'une école centrale (le futur lycée Impérial ou Louis-le-Grand) (3). Soit que Lenoir prisât peu la mémoire de ce versificateur d'hymnes, de ce rédacteur d'inscriptions, soit qu'il pressentît que le gouvernement se prêterait mal à autoriser de nouvelles inhumations dans le jardin des Petits- Augustins, il ne donna pas de suite à cette ouverture, et s'abstint désormais de solliciter d'autres translations funèbres.
Quant aux ossements dont la garde lui demeurait confiée, on aura peine à croire que ce « philosophe », qui s'égayait sans nul doute aux épigrammes de Voltaire contre le culte des reliques, commit l'aberration d'en distribuer des fragments à des amis ou à des visi-
(1)21 fructidor (8 septembre) -.Areh. du M. des mon. fr.jt.l, p. i93.
(2) Ibidem, t. II, p. 418-419.
(3) Bonesse à Lenoir, 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800) ; Ibidem, t. II, p. 431-452.
teurs de marque. Le fait d'ailleurs ne s'ébruita point, et n'a été révélé que par la tardive publication des lettres de remerciement très explicites conservées dans les papiers de Lenoir (1). , .
L' « Elysée », qui attirait lacohue des badauds, n'était à tout prendre dans le Musée qu'un accessoire, d'une convenance contestable. Après comme avant le coup d'État de Brumaire, Lenoir se préoccupa principalement d'enrichir, de mettre en état, de classer sa collection de monuments.
11 déplorait plus que personne les ravages de ce vandalisme mercantile qui avait succédé au vandalisme sectaire, et qui, sous le régime napoléonien, a renversé tant d'édifices laissés debout par la Terreur. Une émotion très sincère vibre dans la lettre où il conjure Chaptal d'empêcher la démolition imminente de l'église de l'abbaye de Cluny, « le plus beau vaisseau qui existe », et d'accéder au vœu des habitants de la petite ville, t qui pleurent la destruction prochaine d'un monument admiré depuis dix siècles (2) ». De même, au retour d'un voyage à Cambrai en 1806, il parlait avec iudignalion de la récente démolition de la cathédrale par un s{)éculateur, qui méditait de convertir en pierre à plâtre les statues d'albâtre (S).
(1) Cr. les lottros de Lesieur el do la princesse d'isonburg, 25 iiiossidur un \II (14 jiiillol 1804) et G l'uvrier 181U : Arclt. du M. dt^i mon. fr.. t. III, p. 85-8C et 131.
(t) 2tt ih.riiiidoran VIII (7 août 1800) : Ibidem, t. I, p. 179-180. Cliaplui lit d'activés dviiiarclies aupn^s do suii cuUùguo (îuudin piiiir fairo Hiinulur lu vunlo, iiiui.s il koiiiI)Iu hion i]uo lo protêt de 8ai'>n<'-ol-Loli'u s'employa il jirutùger lo déiiiolissour (Ibidem, l. II, ]>. 46!t-46.i).
CA) A Cliariipagny, 8 Bopteniliro 1806 : Ibidem, t. I, p. 330-334; cr. lUiu litllre de Hainl-Morys & Lenoir, juillet 1800 : ibidem, t. 111, p. ttT-Vtf.
MUSÉE DES MONUMENTS FRANÇAIS 34o
Tout en gémissant sur les exploits de la bande noire, Lenoir s'eiïorçait, malgré la modicité de ses ressources, de sauver au moins quelques débris et de les incorporer à son Musée. C'est ainsi qu'à la lin de 1801, apprenant que les hospices de Paris Taisaient démolir une ancienne maison en bois, au coin des rues Saint-lionoré et des YieilIes-ÉtuveSj il revendiqua le poteau-cornier sculpté qui avait inspiré à Lamotte le sujet d'une de ses fables (1).
Dans cet ordre d'idées, la plus vaste entreprise de Lenoir, la seule sans doute que nous puissions apprécier sur place après plus d'un siècle écoulé, consista à arracher aux démolisseurs une partie des façades des célèbres châteaux d'Anet et de Gaillon, pour les réédilier dans deux cours du Musée. Ce projet fut encouragé par Percier, et plut par sa hardiesse mtîme au Premier Consul, qui s'était laissé raconter que sous Louis XIV, Colbert avait voulu faire transporter dans le parc de Versailles la Maison Carrée de Nimes, et que Mansart s'était récusé ; le maitre dit en riant à Lenoir : « Si vous ne réussissez pas, je vous fais fusiller (2). » Bien que Lacuée eût allégué les nécessités de la guerre pour refuser les attelages de l'Etat (3), le transport s'effectua sans encombre (4j, sans de trop lourdes dépenses, et Lenoir reçut les chaleureuses félicitations de Ghaptal (5).
(1) A Chaptal, 3 nivôse an X (24 décembre 1801), et réponse du ministre, 13 nivôse an X (3 janvier 18U2):.4rc/i. du M, des mon.fr., t. I, p. 259-271. Cf. Décade, an X, t. 11, p. 52-54.
(2) Note rétrospective de Lenoir, non datée : Arch. du M. des mon. fr., t. 1, p. 154-155.
(3) Lacuée à Lenoir, 28 floréal au VIII (18 mai 1800) : Ibidem, t. I, 157-158.
(4) Pour ce qui provenait de Gaillon, on n'eut qu'à faire remonter la Seine à trois grands bateaux {Journal des Débais, 19 vendé- ,miaire an XI).
(5) 3 ventôse au X (22 février 1802) : Arch. du M. des mon. fr., t. 111, p. 53-54.
Ce double succès lui inspira le désir de compléter son œuvre. La célèbre église des Gélestins de Paris avait été détruite par un incendie dans le cours de la Révolution : mais il restait le cloître, dont les colonnes et les ogives étaient menacées par la nouvelle affectation du couvent, devenu une caserne de gendarmerie (1). Lenoir projeta de transporter cette décoration dans l'ancien cloître des Fetits-Augustins. Les ministres compétents, Ghaptal et Berthier, donnèrent leur assentiment (2), mais l'opposition vint du très influent Savary, commandant les gendarmes d'élite casernes au couvent : il allégua que les travaux causeraient une gène insupportable, et promit d'ailleurs d'empêcher ses hommes de commettre le moindre dégât (3j. Il va sans dire que malgré ses assurances le cloître ne tardait pas à être irrémédiablement saccagé.
Les contemporains se consolèrent aisément de cette perte. D'ailleurs, le projet de Lenoir, approuvé par les ministres, avait suscité dans la presse des protestations. Les Débats eux-mêmes, le plus littéraire des journaux, l'un de ceux qui prônaient davantage le respect du passé, les Débats plaisantaient un peu lourdement : * Le Muséum des Augustins ne doit pas cHre un magasin... Si le cloître des Célestins y passe, nous y verrons bientôt les tours de Notre-Dame, les grandes voûtes des Thermes de la rue de la Harpe et la Sainte-Chapelle du Palais (4). »
(1) La caserne dite dos Cile$Utu, adectéo plus tard à la gardo municipale, est restée installée dans les bAliinents du coiivont. jusquu vur» 187ii, uù elle a été traversée par luperconiont du Itoulevard ilmri IV: plus rûcominont, on l'a réédiliée sur unu purlio du rnni-it'ii ciiiplacetnont, au coin du boulevard et do la rue do 8ully.
{t)Arch. du M. de» mon. fr., t. I, p. 256*257.
(3) Havary k Lonoir, 18 pluviôse an X (7 l'évrior 1802) : Ibidem, I. I, p. X74.
(4) Journal de$ Débal», 18 nlvAse an X.
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L'opinion publique, celle des lettre's, des artistes et des amateurs, commençait à trouver en effet que les ambitions de Lenoir devenaient excessives et néfastes. 11 avait sans doute rendu d'inappréciables services en sauvant des chefs-d'œuvre qui sans son intervention étaient voués à une destruction certaine : mais, comme l'a reconnu un érudit de notre temps, entraîné par la passion d'enrichir sans cesse son Musée, « il procédait à des déplacements dangereux longtemps encore après la période où le vandalisme faisait rage (1) ». Lors môme que des monuments n'étaient nullement menacés, il s'employait à les enlever des églises auxquelles ils avaient été primitivement destinés. A côté et au-dessus de l'intérêt artistique, il invoquait l'intérêt historique, en vertu duquel les effigies de tous les personnages pourvus de quelque notoriété pouvaient être revendiquées pour l'établissement des Petits-Augustins. « Si je ne me trompe, » écrivait un jour Beugnot, « c'est l'histoire de l'art que le directeur du Musée veut écrire et non pas l'histoire de France (2). » En l'espèce, lieugnot se trompait précisément du tout au tout : Lenoir s'attachait de préférence aux souvenirs historiques. Pour obtenir le tombeau du chancelier de l'Hôpital, en parfaite sûreté dans un village des environs d'Étampes, il mettait en avant des arguments de ce genre : « Le monument de ce vertueux magistrat est fait pour tenir une place dans le Musée que je dirige. Qui pourra voir froidement la statue de l'Hôpital auprès des tombeaux des princes lorrains, des Médicis et des Valois, que ce grand homme a tant de fois combattus avec courage pour
(1) Arch. du M. des mon. fr., t. I, p. xiv (avertissement de M. J. GuiU'rey).
(â) Beugnot à Cbaptal, 3 fructidor an IX (21 août 1801) : Ibidem, t. m, p. 19.
défendre les intérêts du peuple, dont il s'était déclaré le père (4)? » De même, si, malgré la médiocrité du mérite sculptural, il s'opposait à la restitution de la statue du chancelier d'Aligre, demandée par la famille, c'est que cette statue était placée auprès du tombeau de Richelieu avec « les mausolées de deux autres victimes remarquables de ce ministre, ceux de De Thou et de Marillac (2) » .
Lenoir, qui disposait de crédits très restreints (3), s'ingéniait pour accroître ses richesses, et recourait volontiers à des échanges fort critiquables au point de vue artistique et archéologique. Afin d'obtenir de la municipalité de Magny-en-Vexin les tombeaux des Villeroy, il donnait, pour l'église de celte bourgade, une statue de la Vierge et deux colonnes (4). Ces colonnes provenaient du maftre-autel de l'église Saiut-Gervais, à Paris; deux autres, de même origine, étaient au Musée même « employées au tombeau d'Anne de Montmorency, en remplacement de colonnes de vert antique dont il était orné, et qui décorent une des belles salles antiques du Musée des arts (5) » . Gomme le curé de la succursale concordataire des Petits-Pères réclamait une Vierge et un saint Augustin ayant appartenu à son église, Lenoir expliquait, avec le plus beau sang-froid du monde, que ces deux statues, c d'aucune utilité pour les arts >,
(1) Lenoir & Lucien Bonaparte, 3 prairial an VIII (23 mai 1800) : Arch. du M. det mon. fr., t. I, p. 174. Lo transport eut lieu en tillet ou juiu-juiilet 1»UU {Ibidem, t. 11, p. 444-445).
(t) A Donon, & lloroal au Xi (26 avril 1803) : Ibidem, t. III, p. 74.
(3) L'i'ilat dcH (léponHGS du Musée pour l'an IX ne dépassait ]>ait ikoài francs {Ibidem, l. I. p. 258).
(4) .Supl«iinl)H)-o<loijrc 1801 : Ibidem, t. I, p. 28i-2.')2,
(5; Louotr i. (iliuplal, 18 rniclidor an X (i) Huptoiiil)ru 1802) : Ibidem, l. l, it. 284.
avaient été troquées contre une Diane de Poitiers (i)l De môme que Denon rêvait de dépouiller les musées et les églises de l'Europe entière au profit du Louvre, de môme, quoique sous une inspiration assez différente, Lenoir aurait voulu concentrer aux Petits-Augustins les richesses sculpturales dispersées dans toute la France. II avait des admirateurs fanatiques et des auxiliaires bénévoles, fonctionnaires, militaires, simples amateurs, qui se donnaient la tâche superflue de stimuler son zèle. L'un d'eux, par exemple, un commissaire des guerres, lui suggérait à lui seul de revendiquer à Bourg-en- Bresse les tombeaux de l'église de Brou, si inséparables pourtant de l'ensemble architectural, à Gluny le monument de Turenne, à Arles les statues de Saint-Trophime, à Dijon le Puits de Moïse, à Moulins le tombeau de Henri de Montmorency (2) î
Tous les gens en place pourtant n'étaient point dévorés de cette rage de centralisation artistique. Lenoir en fit l'expérience dès 1801, quand il s'avisa de vouloir faire enlever de l'ancienne église du collège de la ville d'Eu les tombeaux de Henri de Guise et de sa femme. Le ministre Ghaptal avait donné un assentiment assez vague (3) ; mais le préfet de la Seine-Inférieure était heureusement alors le spirituel Beugnot, l'ancien membre de la Législative, qui fit valoir les vraies, les décisives objections : « J'accorderai, » écrivait-il amicalement à Lenoir, « que votre Musée est une chose excellente toutes les fois quïl n'est pas possible de placer autrement un monument; mais je n'accorderai jamais qu'il
(1) Au même, 2» complémentaire an X (19 septembre 1802) ; Arch. du M. des mon. {r., t. I, p. 286.
(2) Leroy à Lenoir, 25 nivôse an VII (14 janvier 1799) : Ibidem, t. H, p. 362.
(3) 4 floréal an IX (24 avril 1801) : Ibidem, t. I, p. 236.
soit permis d'ôter un monument de sa place pour le ranger dans votre Musée (1). » Dans un magistral mémoire au ministre, Beugnot, tout heureux de pouvoir sans péril faire acte d'énergie (2), développait cette considération avec une vigoureuse dialectique. Il signalait, en termes presque prophétiques, les inconvénients d'une excessive centralisation : « Paris, si l'on continuait, n'offrirait bientôt plus que des avenues de tableaux et des magasins de statues. Loin d'enlever aux départements, il faut leur rendre. Autrement, sous le rapport des sciences, des lettres et surtout des arts, la France sera dans une ville... Enfin, citoyen ministre, j'oserai vous soumettre une dernière et puissante considération. N'est-il pas à craindre que ces enlèvements de tombeaux ne réveillent d'affligeants souvenirs (3)? » Le ministre mieux éclairé formula un veto, fondé sur des considérations de principe : « L'établissement que vous dirigez ne doit s'enrichir que de monuments qui sont exposés à Hre dégradés ou vendus, et non de ceux que les communes désirent posséder (4). »
La déconvenue dut être rude pour Lenoir : mais elle ne suffit point à le décourager de renouveler des tentatives analogues. En 4804, il médita d'enlever à l'Hôtel-Dieu de Nogent-le-Rotrou les statues de Sully et de sa femme;
(1)3 fructidor an IX (tl août 1801) : Arch. du M. des mon. /r., t. III. p. 17.
(2) La puHillaajniitû do Hcugnot était légondairo. Lui-inéiuo, do la iiieilluure gr&co du monde, confessait plus tard au grand avocat Herryor : « Du cnractùro! mais je n'en ai jamais ou : je n'ai |)aH l(! moindre caractère ; si j'en avait ou autant <iu'on m'accorde d'oHprit, j'aurais soulevé des mODlagnes. » (Eugène Dklacroix, Journal, t. Il, p. 484).
(3) a fructidor an IX (Il août 1801) : Arch. du M. dM mon. fr. t. III. p. 18-20.
(4) A Lenoir, 9 vcndcmialrc an X (l" octobre 1801) : Ibiilnn, t. III, p. 20.
il se heurta cette fois à l'opposition de Denon, qui le réprimanda sèchement pour avoir agi sans son autorisation (i), et qui insista auprès du ministre sur les objections de sentiment : « Il est temps enfin de respecter les cendres et les tombeaux des grands hommes, et de ne pas dépouiller les églises et les temples des villes de la France pour accumuler dans un seul local... des statues consacrées par la piété filiale ou la reconnaissance publique aux bienfaiteurs de l'humanité (2). » — En 1807, Lenoir projetait encore de faire venir de Metz les autels gothiques de l'église des Grands-Carmes; le chef de la division compétente au ministère de l'intérieur, Barbier-Neuville, ripostait par un virulent réquisitoire contre les procédés du directeur du Musée des monuments français, sans épargner même le transfert du portail d'Anet : t S'il a conservé quelques objets qui auraient peut-être été détruits pendant le délire révolutionnaire, plus souvent il a dépouillé les départements de tout ce qui excitait l'intérêt et la curiosité des étrangers. Ce qu'il y a de pis encore, c'est qu'une fois transportés dans son Musée, ces monuments changent de formes, sont bizarrement réunis à d'autres monuments qui, quelquefois même, ne sont pas du môme siècle. Les gens de goût en gémissent; les antiquaires, les artistes ne cessent, surtout depuis quelques années, de réclamer mcîme publiquement contre de pareils abus (3). » La réaction contre l'œuvre de Lenoir allait donc s'accentuant dans le milieu des hauts fonctionnaires, des artistes et des érudits.
En regard de ce décri croissant parmi les gens en place et les délicats, il convient de constater que le
(1) Sfloréal an XII (28avril 1804) : Areh. du M. des mon. fr., t.lll,p.82.
(2) Même date : Arch. des mus. nat.
(3) H juillet 1807 : Arch. du M. des mon. fr., t. I, p. 361.
Musée des monuments français ne cessa d'attirer la foule, celle des touristes comme celle des boutiquiers ou des ouvriers parisiens. Un sûr indice de vogue persistante, c'est qu'en dehors de la grande description illustrée, dont les cinq volumes se feuillettent encore avec intérêt et agrément, il ne s'écoula pas de 1793 à 1815 moins de neuf éditions du catalogue. Lenoir exagérait sans nul doute quand il prétendait, après la paix d'Amiens, que les Anglais confessaient la supériorité de son Musée sur l'abbaye de Westminster (1); mais nous avons le témoignage d'un étranger peu porté à la bienveillance, Reichardt, qui parle en termes non équivoques de la satisfaction que lui procura vers la môme époque sa visite aux Petits-Augustins (2). Kn 1807, l'impératrice Joséphine eut la fantaisie de parcourir les salles un soir, à la lueur des flambeaux (3) : ce caprice passablement puéril prouve du moins que, dans un monde frivole, la mode naissante du romantisme moycnAgeux correspondait à un regain de curiosité pour les tombeaux et les statues du Musée des monuments français.
L'engouement était plus vif encore de la part du public populaire, celui qui assurait le succès des mélodrames pseudo-historiques, et qui, le dimanche et le jeudi, se pressait aux Petits-Augustins. Pendant que les Ames sensibles s'apitoyaient sur les infortunes d'Héloïse, des novices, poussés par une instinctive curiosité, s'essayaient à épcler ce que Ijcnoir ((naliflait non sans forfanterie, mais non sans quebiuc. londcmcnt aussi, iV Histoire mnnummlale de la monarchie française ( i). \jvs
(I; Rapport au minixtro do l'intérieur, s, d. (tin 180i) : Arch. du M dn mon. fr., t. I, p. 207.
ii) Un hiv*f à l'aiii ioui le Contulnl, p. 182-181. (3) Journal dr l'Kmpire, 27 avril 1807. (4)Not«aoodatOo(1814) : ArcU. du M, d$i mon. fr., t. 111, p. 144.
jeunes imaginations n'étaient point rebutées par ce que l'œuvre de Lenoir comportait d'artificiel et de naïvement systématique. On sait que la lecture d'une page des Martyrs, page où la rhétorique égalait au moins l'érudition, détermina Augustin Thierry encore écolier à étudier l'époque mérovingienne. Pareillement, c'est aux Petits- Augustins qu'un autre enfant se sentit confusément appelé à devenir le prestigieux évocateur de la vieille France : « C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire (1)... Je me rappelle encore lémotion toujours la même et toujours vive, qui me faisait battre le cœur, quand, tout petit, j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand j'allais et cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d'âge en âge (2). » En groupant par centaines les monuments du passé national, ce voltairien de Lenoir travaillait ainsi inconsciemment à réagir contre l'œuvre de dénigrement du dix-huitième siècle, à préparer l'avènement du romantisme (3).
La persistante popularité du Musée des monuments français est d'autant plus remarquable que, pendant la période napoléonienne, l'intégrité et l'existence mtîme des collections des Petits -Augustins ne cessèrent pour ainsi dire pas d'être plus ou moins menacées.
({) MiCHELET, /e Peuple, p. 26.
(2) MiCHELET, Histoire de la Bévolution, t. VI, p. 117. Cf. la compilation authentique, mais factice, que Mme Miclielet a publiée sous le nom do son mari en l'intitulant Ma jeuneise.
(3) Je crois qu'il convient d'insister sur ce que cette réaction avait d'inconscient, et que M. S. Rocheblave a développé une idée ingénieuse, mais contestable, en soutenant qu'on s'était alors d'autant plus volontiers passionné pour le passé qu'on se sentait garanti par la Révolution contre tout retour offensif de l'ancien régime (Petit de Julleville, Histoire de la litlérature françnisi; t. VI, p. 817).
Dès que l'on connut l'heureuse issue des négociations du Concordat, un mouvement d'opinion très justifié se produisit, pour obtenir la restitution aux églises des monuments et surtout des statues de saints qui en provenaient (1). Après la promulgation du traité, le conseil général de la Seine émit à cet égard un vœu de principe (2), et les revendications individuelles des curés de Paris se succédèrent, très variées de ton (3), mais identiques en leur objet. Après avoir essayé des fins de nonrecevoir hautaines et cassantes, Lenoir recourut à la diplomatie. Il réussit, en invoquant tour à tour la nécessité de conserver sa collection intacte et la convenance de procurer des commandes aux artistes contemporains, il réussit à empêcher que la restitution fût proclamée de droit dans tous les cas : mais en fait, il dut rétrocéder bien des pièces qui lui tenaient au cœur (4). C'est alors qu'il se brouilla avec son ami et ancien collaborateur, le sculpteur Deseine. Celui-ci, devenu le fondé de pouvoirs de l'archevôque de Belloy, et se qualifiant môme de « statuaire du chapitre de Notre-Dame », prétendit venir rechercher au Musée les objets susceptibles d'être restitués; cavalièrement éconduit, il publia, sous le titre d'Opinion sur tes musées, un pamphlet virulent contre le sans-gône avec lequel Lenoir restaurait et amalgamait les monuments confiés à sa garde. L'écho de cette querelle n'était point encore éteint quinze ans plus tard, en
(1) P. Benoit, l'Arl françait tout la Révolution et l'Empire, |>. 120.
(2) IS prairial an X (4 juin iHOS) : Dp.skinr, Opinion xiir Icx muiéet, \t. IV.
(.')) L'al)bù Tinliioiii (ol non Lintlioin), euro do» BIancH-Manloau.\, oui l'adrfHHO, |ii)iit- (li'ianriiicr l'oppoHllion do Lonnjr, de loconsidlor ■ur In liboilt' dc> Ha iulti-c do n'iciniiiatioit au MÙiiiNlro (15 iVuclidor an X \i Keploiiibro 1802J : Arch. du M. da mon. fr., l. I, p. 283).
(4) Ibidrm, t. I, p. 279-188.
1817 (1). — En somme, de 1802 à 1809, Lenoir restitua aux églises 63 pièces, pas davantage ; en 1809, il déclarait qu'il pourrait se dessaisir encore de huit monuments (2).
Quand Mme Gampan eut obtenu la surintendance des maisons d'éducation de la Légion d'honneur et qu'Écouen eut été mis à sa disposition, elle ne crut pouvoir mieux faire que de réclamer elle aussi, à l'instar des membres du clergé, les vitraux et l'autel de la chapelle du château, l'autel surtout dont, disait-elle ironiquement, « M. Lenoir a fait une espèce de tombeau en y couchant Anne de Montmorency et son épouse ». Mais bien qu'elle eût pris pour intermédiaire son élève de prédilection, la reine Hortense, il ne fut donné aucune suite à ses revendications (3).
En dehors des restitutions proprement dites, un certain nombre de statues ou d'objets de piété, provenant de couvents ou d'églises disparues, furent attribués à titre de don aux égHses concordataires. De plus, le Musée des monuments français pour les sculptures religieuses, ainsi que le Louvre pour les tableaux, était considéré comme un immense magasin, dans lequel il était loisible de puiser pour la décoration provisoire ou définitive des chapelles des palais impériaux. « Je suis chargé, monsieur, » écrivait Denon en 1804, t de décorer avec magnificence la chapelle du pape : vous avez des Anges en argent et en bronze qui viennent de l'église des jésuites du Jésus. Je vous prie de me les envoyer de suite (4). »
(1) Arch. du M. des mon. fr., t. III, p. 62, 64, 68, 69-71, 81 et 254-256.
(2) A Fouché (ministre de l'intérieur par intérim), 8 août 1809 : Ibidem, t. III, p. 127-130.
(3) Cr. deux lettres de Mme Campan à Hortense, l'une non datée (1807) et l'autre du 31 octobre 1807 : Mme Campan, Corres- 2)ondance, t. I, p. 401, et t. Il, p. 1.
(4) 16 brumaire an XIII (6 novembre 1804) : Arch. du M. des mon. fr., t. 1, p. 317.
Denon en effet, aux termes mêmes de l'arrêté qui le nommait directeur général, avait la haute main sur le Musée des monuments français. Chaptal avait prévenu Lenoir que toutes les demandes devraient désormais passer par cet intermédiaire (1) : pour avoir tenté de s'en affranchir, Lenoir fut aigrement rappelé à l'ordre (2).
Son moderne panégyriste a quelque peu amplifié sans doute en disant qu' « il n'eut véritablement d'indépendance administrative et le pouvoir de faire le bien qu'à l'insu du gouvernement et pendant la période lugubre où sa vie était en danger comme les monuments qu'il protégeait (3) » . Mais il est exact que la tutelle de Denon fut souvent, à l'égard de Lenoir, malveillante et tracassière. Un jour il le chicanait, avec plus de verve que d'équité, sur le titre de fondateur du Musée, qu'il s'attribuait dans une notice imprimée : t Permettez-moi de vous dire que l'on n'est fondateur que lorque l'on obtient du gouvernement la permission de faire à ses propres frais un établissement. Si vous étiez fondateur du Musée des monuments français, vous ne recevriez vraisemblablement pas un salaire pour l'administration de votre fondation, et je n'en serai.s pas le directeur (4). » D'autres fois, du ton le plus rogue, il morigénait Lenoir sur ses • dépassements de crédits », comme on dit aujourd'hui on style administratif (5j.
Un autre sujet d'inquiétude pour Lenoir était la menace incessante d'une translation (|ui équivaudrait
(1) A friiiiairu an XI (27 novombro 18U2) : Arch. du M. ilrit vioii. fr., i III, p. 71.
(I) l)eiioii b Leiiuii-, IH octobr» 18U8 : Arch. do.s mus. mit. (8) CoiinAJoii, Alfxandrt Lenoir, ton journal, t. I, p. clxix.
(4) 8 |trairial un XII (:ii8 iinii 1HU4) : Arch. des mus. mit.
(5) CI', lea lvltr(3K duH 11 pluviùsu au XIII (31 jauviur IbUii) cl 10 jutii 1810 : Ibident.
en fait à la suppression du Musée. Le local des Petits- Augustins manquait évidemment d'étendue et de majesté : dès 1796, un architecte avait proposé, tout en respectant l'exercice du culte constitutionnel, de transférer le Musée sous les voûtes de Notre-Dame, t vaisseau recommandable par son antiquité et sa construction gothique, prêtant tout à la fois à l'exposition des monuments à y placer et au caractère qu'exige un cénotaphe (1) ». Cette idée était reprise en 1800 parFontanes, à titre d'indication pour un avenir plus ou moins lointain : « Si dans les jours de la paix, où les fonds pour les arts seront plus abondants, des mains assez habiles pouvaient déplacer tous ces tombeaux sans les détruire, il semble que leur place naturelle doit être au milieu de l'antique cathédrale de Paris. Cet édifice, contemporain des premiers âges de la monarchie française, réclame naturellement les cendres de tous les grands personnages qui l'ont illustrée. Il deviendrait pour nous ce que l'abbaye de Westminster est pour l'Angleterre (2). »
Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, donnait alors la préférence à un plan dont la conception appartenait peut-être à Norvins, secrétaire particulier du préfet Frochot (3), et qui consistait à transporter le Musée dans les jardins de Mousseaux (l'ancienne Folie de Chartres et notre Parc Monceau actuel). En vain Lenoir objectait-il l'énormité de la dépense (plus de huit millions) et les risques du déplacement; en vain s'étayait-il de l'opinion de Fontanes et d'autres hommes de goût :
(1) Biarez au ministre de l'intérieur, 18 messidor an IV (6 juillet 1796) : Arch. du M. des mon. fr., t. I, p. 52-53.
(2) Au ministre de l'intérieur, 27 thermidor an VIII (15 août 1800) : Ibidem, t. I. p. 185.
(3) Norvins, Mémorial, t. II, p. 240-241.
Lucien, féru de son idée, décrétait la translation, confirmait la direction à Lenoir avec le titre d'administrateur (arrêté ministériel du 29 vendémiaire an IX), et lui enjoignait de préparer des plans pour l'aménagement pratique du Musée à Mousseaux (i). La décision semblait irrévocable, quand l'émoi soulevé par la publication du Parallèle entraîna la démission ministérielle de Lucien et son départ pour Madrid. Lenoir en profita pour renouveler ses protestations auprès du Consul (2) ; Ghaptal d'ailleurs ne partageait point l'engouement de son prédécesseur, et ne tarda point à invoquer des raisons d'économie pour abandonner définitivement le projet (3). Mais à mesure que le caractère monarchique du gouvernement napoléonien s'affirmait, à mesure que les idées d'ordre social et religieux reprenaient faveur, le groupement de monuments funéraires dans un Musée apparaissait comme un choquant anachronisme. L'empereur n'était point des derniers à éprouver cette impression. Au début de 180G, examinant dans une dictée les diverses destinations à donner au Panthéon, il indiquait celle-ci en seconde ligne : « Placer dans cette église les tombeaux qui sont aujourd'hui au Muséum (sic) des monuments français; les y ranger, comme aux Augustins, par ordre de siècles. Ils sortent des temples; il serait convenable de les y faire enfin rentrer. 11 y a là une sorte de profanation qui afflige les gens religieux. Ils attireraient, d'ailleurs, les curieux vers ce monument, le plu"i beau de la capitale. L'inauguration de
(1) Arcli. du M. des mon. fr., t I, |». 194-205; cf. Coiiiujoi». Alexandre Lenoir, io»i journal, l. I, p. 1R9.
(i) t iiIvAho an I.K (i:\ décombro 1800) : Arch. du M. de» mon. fr., t. I.p m.
(3) Gaudin h CliapUI. :j vmiWsn an IX (24 février 1801) : Ibidem. t. 1, p. 127.
l'église serait faite, le jour des Morts,... par un service solennel pour ceux dont les tombeaux y auraient été replacés (1). » Le décret du 20 février 4806, qui restituait au culte le Panthéon ou plutôt l'église Sainte- Geneviève, spécifiait en effet, dans son article 3, que les tombeaux des Petits-Augustins y seraient transportés et « rangés par ordre de siècle (2) » . Non seulement, pour un motif inconnu, cette disposition demeura lettre morte, mais quarante jours plus tard Ghampagny mandait à Lenoir : t Sa Majesté désire, monsieur, qu'on fasse des recherches pour compléter les monuments de sculpture française dont la collection est confiée à vos soins; je vous prie de me donner quelques indications sur les objets qui lui manqueraient encore, et les moyens qui pourraient les procurer (3). » Lenoir tout réconforté se reprenait à rêver de plans d'agrandissement, soit vers la rue des Saints-Pères, par l'acquisition d'un des immeubles du ministère de la police, soit en se procurant une façade sur le quai par l'annexion de l'hôtel de Bouillon (A). Il méditait, non seulement de compléter sa série historique par l'aménagement d'une salle du dixhuitième siècle, mais de grouper les modèles en plâtre des statues et bas-reliefs commandés par l'empereur, et de dédier aux gloires contemporaines une Salle des faits héroïques de Napoléon le Grand : en soumettant ce projet au maître, il rappelait timidement qu'il attendait toujours la décoration de la Légion d'honneur (5).
(1) Note à Cliainpagny, 12 février 1806 : Corretpondance, 9797.
(2) Paris sou$ Napoléon, t. IH, p. 381.
(3) 31 mars 1806 : Arch. du M. des mon. fr., t. I, p. 327.
(4) Cet hôtel, devenu l'hôtel de Chimay, a été acquis à la fin du dix-neuviùmc siècle pour agrandir l'Ecole des Beaux-Arts, qui précédemment avait obtenu une première façade sur le quai par l'annexion de l'hôtel de Juigné.
(5) 27 février 1809 : Arch. du M. des mon. fr., t. I, p. 383-384.
Tout d'un coup, à cinq ans d'intervalle. Napoléon revint à son ide'e de 4806, en modifiant légèrement l'application. L'article 51 du second décret du 24 février 1811 sur les grands travaux (décret non publié) portait : f Notre ministre de lïntérieur nous présentera un projet pour employer tous les monuments français rassemblés dans les bâtiments des Petits-Augustins à l'ornement des églises de Sainte-Geneviève et de Saint-Denis (1). » Sans tenter une résistance ouverte, Lenoir essaya, en abandonnant quelques monuments, de sauver le reste et surtout de raflermir sa situation personnelle : il adressa des supplications désespérées, non seulement à Napoléon, mais au prince Eugène et même à Joséphine, Timpératrice répudiée, dont le crédit s'était bien amoindri (2). Tout au contraire, Denon, ravi de la perspective d'en finir avec un subordonné indocile et avec un établissement qu'il appréciait peu, proposait, après avoir ramené à Saint- Denis les monuments royaux, d'y adjoindre « cette immense quantité de tombeaux des grandes familles et des hommes illustres que Ion admire en ce moment au Musée des monuments français... Celte apothéose des plus grands hommes, tels que Descartes, Corneille, Racine, Molière, etc., etc., aurait quelque ressemblance avec la sépulture de Westminster, oii la cendre de Newton repose dans la même enceinte que la dépouille mortelle des rois (3). » C'était le rapprochement suggéré
(1) AF. IV, plaq. 4126. Dans une longue note dos Archivée du Muiée <U$ monutnenU françait (l. F, p. 405), M. H. Jouin a conslalé quo ce dt-nct, iiiuntlonnt'- dans les corroKpondance.s administraliveH, iiuiri(|ue un liullelin dei loin conaiiio dans les atitre.s rectioils; il n'a jamais ôlé piiblit'! en ollot, cl il laut on aller clierctiiT lo toxtu dan.s lu colloclion doH minutes dos urriHé.s consulairoH et dccrots impériaux, aux Arciiivos nationale.s (AK. IV, plaquettua).
(i) « ot 3 avril 181! : Arch. du M. dei mon. fr., l. I. p. 405-418.
(S) A Moalallvel, 17 mai 1811 : Anlilvos dos musées nationaux.
onze années auparavant par Fontanes. Quant aux menus objets qui demeureraient après ce transfert, le directeur du Musée Napoléon insinuait que l'occasion serait excellente pour ouvrir au Louvre une salle des sculpteurs du quinzième siècle (1).
Par une fortune littéralement inexplicable, cette fois encore les volontés impériales, nettement formulées dans un décret, demeurèrent sans exécution, et l'œuvre de Lenoir subsista aux Pelits-Augustins. Bien mieux, Denon lui-même, dans les derniers temps du régime napoléonien, sembla prendre à cœur l'enrichissement du Musée des monuments français : il se déclara favorable à des acquisitions importantes, comme en 1812 celle de quatre tombeaux provenant de l'abbaye de Notre-Dame de Soissons (2), et en 1813 celle d'une cheminée de Germain Pilon à l'hôtel d"0, rue Vieilledu-Temple (3). A la fin de 1813, l'architecte Fontaine, constatant le mauvais état des constructions et l'encombrement des salles, concluait sans ambages, non pas à la suppression ni au transfert du Musée, mais à un agrandissement sur place : « Il est important de conserver cet établissement qui intéresse et attire les étrangers; on peut arrêter un plan d'achèvement, détruire les bâtiments inutiles et donner à ceux qui seront conservés une solidité et une forme durables (4). »
A la Restauration, le Musée des Petits-Augustins reçut d'abord une destination subsidiaire et inat-
(1) Au même, 22 juillet 1811 : Arch. des mus. nat.
(2) Denon à Montalivet, 21 juillet 1812 : Arch. du M. des mon' (r., 1. 1, p. 417.
(3) Le même au môme, 9 septembre 1813 : Ibidem, t. I, p. 420.
(4) Rapport à Napoléon, 24 décembre 1813 : Archives de M. Alfred Foulon.
tendue : ses caves abritèrent provisoirement les nombreuses statues de Napoléon, érigées naguères au milieu des acclamations, vouées maintenant à une prochaine destruction (4).
Cependant Lenoir, devenu le « chevalier » Lenoir et affichant un zèle royaliste ardent, comprenait la nécessité de restituer à Saint-Denis les tombeaux des Capétiens; mais il se flattait encore de sauver tout le reste; pour désarmer des critiques qui avaient naguères fait impression sur l'esprit de Napoléon et qui se renouvelaient avec un redoublement de vivacité, il proposait d établir dans le Musée une chapelle, où la messe serait quotidiennement célébrée pour les anciens titulaires des mausolées : « Celte institution sainte et religieuse calmerait les âmes inquiètes qui, en admirant notre Musée, éprouvent cependant une espèce de gène ou de mécontentement de ce qu'il est composé des monuments dus à la piété de nos pères (2). >
C'était plaider une cause désespérée. Les revendications se multiplaient, émanant des particuUers comme des églises, et visiblement encouragées par le gouvernement. D'autre part, il était urgent de regarnir le Louvre, dévasté par les reprises des alliés, et convenable d'y installer un département de la sculpture française. Une ordonnance royale du 18 décembre 1816 allecta les bAtiments des Petits-Augustins f\ « l'École royale et spéciale des Ueaux-Arts de Paris »; quant à Lenoir, traité de la façon la plus flatteuse, il gardait son litre dadminislrutcur, son traitement, et devait continuer A veiller à Saint-Denis i\ la conservation des
(i) Duivincourt, doyen do la Paculti^ de droit, à Lonoir, 20 docoiiiliro 1815 : Areh. iltt M. dn mon. fr., t. I, p. HT.
(f) Kiip|»liquu & LuiiiH XVIII. s. d. «iii 1816) : Ibidem, t. I, p. 4a8 «at».
MUSÉE DES MONUMENTS FRANÇAIS 36i
monuments : « Vous quittez un dépôt pour être mis à la tête d'un autre, » lui écrivait le ministre Laine, « et celui-ci est d'une importance qui honore l'administrateur auquel on en confie la garde (4). »
L'exode des monuments eut pour macabre épilogue celui des ossements que Lenoir avait naguère» mis tant de zèle à rassembler dans son « Elysée ». Ces pauvres restes furent, de 1817 à 1819, exhumés par séries ou fournées, et successivement présentés à l'église paroissiale du Musée, Saint-Germain des Prés, où des messes solennelles de Requiem furent chantées. Mais tandis que Mabillon, Montfaucon, Descartes même et Boileau recevaient dans cette église une sépulture définitive, d'autre part Molière et La Fontaine, lléloïse et Abélard, sans doute à cause de la qualité plus douteuse de leur orthodoxie, étaient astreints au lointain voyage du cimetière du Père-Lachaise (2). Cette diflérence de traitement posthume excitait la verve railleuse de Beugnot : « Comment s'y retrouver un jour pour expliquer la confusion, dans un cimetière fondé en Vi96 (3j, des cendres d'Abélard et de Masséna, de Molière et de Ney? Comment concilier avec l'esprit du dix-neuvième siècle que les cendres de l'auteur du Lutrin aient été replacées, avec de justes honneurs, dans une église, tandis que celles de l'auteur du Misanthrope ont été jetées furtivement dans le coin d'un cimetière? » Sans rien désavouer
(1) 19 décembre 1816 : Areli. du M. des mon. fr., t. I. p. 441. Courajod usait d'une des hyperboles qui lui étaient trop familières quand il écrivait à ce propos que « la Restauration, ...d'un trait do plume, accomplit un acte de vandalisme pi'esque aussi préjudiciable à l'histoire de notre art que l'avaient été les desti'uctions do la Terreur. » {Alexandre Lenoir, son journal, t. I, p. clxix).
(£) Arch. du M. des mon. fr., t. III, p. 2i0, 252-253, 259 et suiv.
(3) Bougnot se trompait ici, et se trompait au désavantage de sa tiièsc, car l'inauguration du cimetière du Père-Lachaise ne datait que de 18U4 (Paris sous Napoléon, t. III, p. 371).
d'ailleurs des anciennes critiques du préfet de la Seine- Inférieure contre les outrances de Lenoir, le comte Beugnot insistait sur cette idée si juste^ et si méconnue de la plupart des « restaurations » , qu'à vouloir coûte que coûte rétablir ce qui existait avant les commotions, on s'expose à n'opérer qu'un bouleversement de plus : « Me permettrez-vous d'ajouter ici que le mal était fait et qu'il en était résulté sinon une bonne chose, du moins quelque chose? Je ne sais que penser de cette consécration d'une salle à chaque siècle, et surtout de la série de nos rois; mais l'ensemble composait un roman sans danger pour les hommes instruits et intéressant pour tout le monde; aussi, je remarque que sa dispersion inspire en général du chagrin et des regrets (1). » Cette appréciation d'un homme d'esprit, précédemment en conflit avec Lenoir, mérite détre recueillie, à côté des réminiscences enthousiastes de Michelet, comme une preuve de la constante popularité et de la définitive utilité du Musée des monuments français.
(1) An journaliste Delafolie, 8 août 1819 : Areh. du M. dei mon. fr., t. III, p. 280.