VIII
La réputation de Gérard s'en accrut, et son crédit h. la cour ne fut point ébranlé, car dès l'arrivée de Marie-Louise, c'est lui qu'on manda à Compiègne pour peindre le portrait officiel de la nouvelle impératrice, celui que les Gobelins devaient reproduire : mais il tomba malade, puis les souverains voyagèrent, et les séances furent retardées (4), de sorte que le tableau exposé aujourd'hui à Versailles ne date que de 1812 ou 1813. Gérard fut encore l'auteur du fameux portrait du roi de Rome à l'âge de seize ou dix-sept mois, portrait envoyé par Marie-Louise en Russie et arrivé au quartier général la veille de la bataille de la Moskowa. Le préfet du palais Bausset, qui avait apporté le précieux colis sur l'impériale de sa voiture, écrivait tout joyeux à l'artiste en l'appelant « mon cher Apellc », par un trait de ce pédantisme scolaire dont n'étaient alors exempts ni les hommes du monde ni les hommes de cour; il lui transmettait les propres paroles du maître lors de l'ouverture de la caisse : t Mandez à Gérard qu'il a fait un chef-d'œuvre (2)1 » On sait que le matin môme de la bataille, Napoléon fit pour quelques instants trêve à ses préparatifs stratégiques pour convier les officiers de son état-major à admirer le tableau exposé devant la tente impériale; un peu plus tard, au KremUn, il le lit placer dans sa chambre h coucher, et le montrait en disant avec un naïf orgueil : « Mon fils est le plus bel enfant de France (3)1 i
(0 Donon À Daru, 19 juillet 1810 : 02, 841.
(t) FJaiiBHot  fiorard, 10 B()ploml>ro 1812 (du catnp do Mojaïsk) : L'Htr» admii-r» nu baron Cn-iinl, l I. p. 132.
(3) Frùdt'rlc Masson, Mapoli'on fl son fih, p. I:il-i5i. Cnpnrlrai futpordii fUlélruit pondiinl la rdriiito do Hiissic, iiiiiis (ionini <wi avait oxiViilA doux ti^pliipioN, dont rmic cgi à Vorsaillos. et riiulrn a éti' rojtrodilite iIuiih l'ôdilioii illiislrt-o du livre do M. Kn'uU'-nc Mutttoo.
Quelques mois après la proclamation de l'Empire, Napoléon décidait de commander les portraits en pied des dix-huit maréchaux, et de les grouper dans un salon des Tuileries, qui devait en garder'le nom jusqu'à l'incendie de 4871. Denon rédigea une circulaire, pour demander aux maréchaux de donner des séances de pose aux artistes respectivement désignés; il y marquait la préoccupation de variété pittoresque qu'il avait apportée dans l'exécution de cette commande officielle : « Je vous prie de lui indiquer (au peintre) l'habit du corps sous lequel vous désirez être représenté, ou celui que vous portiez à l'une des nombreuses et glorieuses époques de votre carrière militaire, afin qu'en la retraçant l'artiste puisse faire disparaître la froide uniformité qui résulterait forcément de dix-huit portraits vêtus de môme et portant les mêmes attributs (1). »
Exécutés souvent dans des conditions peu favorables, par suite des fréquents déplacements ou de l'humeur médiocrement patiente des modèles, ces portraits se trouvèrent sensiblement inégaux en mérite. Pour certains d'entre eux, Denon dut même exiger des retouches, en s'appliquant, par diplomatie autant que par naturelle bienveillance, à ménager l'ombrageuse vanité des artistes. Au peintre Broc, qui avait manqué la ressemblance de Soult, il écrivait : « Je ne doute point que votre zèle et vos talents ne vous eussent mieux servi, si vous aviez obtenu la possibilité de voir M. le maréchal Soult avant de me remettre ce tableau (2). » Avec Mme Davin-MirvauU, à qui était échu le portrait de l'héroïque soudard Lefebvre, Denon se montrait plus prévenant, plus déUcat encore : « Je vous invite à vou-
(1) 23 ventôse an XIII (14 mars 1805) : Arch. des mus. nat.
(2) 29;janvier 1806 : Ibidem.
loir bien prendre la peine de passer à la direction. Nous reverrons ensemble votre tableau, et je me ferai un vrai plaisir de vous indiquer ce que vos amis auraient dû vous dire (1). »
Le salon des maréchaux s'enrichit par la suite des portraits des autres généraux à qui le bâton de maréchal fut successivement conféré. Par contre, il y eut un portrait au moins qui fut banni de la collection, après y avoir figuré dès l'origine. Soit scrupule, soit oubli, on tarda à faire cette exécution, et c'est en novembre 1813 seulement, plus d'un an après l'entrevue d'Abo et la défection du prince de Suède, que Champagny s'enquérait fiévreusement si l'un des portraits des maréchaux récemment nommés était achevé : « Il faudrait le faire porter tout de suite au palais des Tuileries pour être mis à la place de celui du prince de Ponte-Gorvo (sic), qu'il convient d'ôter... Le déplacement du portrait du prince de Ponte-Corvo doit se faire sans bruit et sans spectateurs (2). »
Au retour d'Austerlitz, Napoléon avait résolu de faire exécuter pour la fin de l'année les portraits des princesses de la famille impériale (3). A l'inverse des maréchaux, dont plusieurs avaient abrégé les séances de pose comme une ennuyeuse corvée, les princesses en firent une affaire majeure, et commencèrent par prétendre intervenir dans la désignation des peintres : Denon dut soumettre à chacune d'elles une liste d'artistes, entre lesquels la dame fixait son choix, non sans
(i) W octobre 1807 : Arcli. (lo8 111118. nat.
(B) A ChannI (clior do divUlon à l'inloiidanro g(^iiùralo), 10 novombr» 1813 : 02, 846.
(8) Dticrt'l du 1" niar» 1800 (non publit! iiu UuUfHw ilet loh, inaiH miMiliunné dana une lottro do Daru & Dcnon, du 2 mur.^ . OS, 840).
hésitation, si bien qu'au bout de quinze jours, le directeur des musées, pressé par Daru au nom de l'empereur, répondait avec un soup^îon d'ironie : « Cette opération délicate n'est pas encore absolument terminée (1). » En fin de compte Hortense et Stéphanie élurent Gérard, Pauline et Julie Robert Lefèvre; le choix d'Élisa se porta sur Lethière, et celui de Caroline Murât sur le peintre des élégances féminines au temps de Marie-Antoinette, Mme Vigée-Lebrun (2).
A peine ces désignations étaient-elles terminées, que Daru mandait à Denon : < L'intention de Sa Majesté, monsieur, est de faire faire les portraits des ministres actuels comme on a fait ceux des maréchaux de l'Empire, pour être placés dans le salon des Tuileries qui suit immédiatement la salle des maréchaux (3). » Ici encore, on répartit les commandes entre les peintres les plus réputés : c'est ainsi que Prudhon fit Talleyrand, Robert Lefèvre MoUien et Maret. La série^ comme celle des maréchaux, fut complétée au fur et à mesure des mutations ministérielles : en 1813 encore les portraits de Daru, de Savary et de Sussy étaient livrés par Gros, Robert Lefèvre et Riesner (4).
Toujours au printemps de 1806, Napoléon dictait cette note à Daru : « Faire les grands-officiers de la couronne, que l'on placera dans la galerie de François I", si cela est possible, ou dans une [autre] galerie à Fontaineleau (5). » Deux de ces personnages avaient déjà eu leurs portraits commandés par l'empereur, le grand-
(1) 17 mars 1806 : 02, 840.
(2) Lettres de Denon aux divers peiotres choisis, mars 1806 tArch. des mus. nat.
(3) 26 avril 1806 : 02, 840.
(5) 10 mai 1806 (inédite) : 02, 840.
chambellan Talleyrand comme ministre des relations extérieures, et le grand-veneur Berthier comme maréchal; mais il fallait que la série de Fontainebleau fût complète, et d'ailleurs les costumes n'étaient pas les mêmes. Prudhon, qui avait déjà peint Talleyrand en ministre, fut chargé de le représenter en grand-chambellan; Fesch échut à Meynier (1), Duroc à Gros, Gaulaincourt à Bonnemaison, Berthier à Pajou fils et Ségur à Mme Benoist (2).
Il y avait là de quoi alimenter la peinture française, très absorbée d'ailleurs par los commandes des particuliers depuis la renaissance du luxe. Tous ces portraits officiels se payaient sur le budget du Musée Napoléon : la dépense était arrêtée par le directeur Denon, ordonnancée par l'intendant général (P'ieurieu, puis Daru, puis Champagny), visée par Estève (3). Quant au prix, uniforme pour chaque série, les prétentions de David et de Gérard le firent indirectement monter, comme en témoigne une lettre amusante de Denon, à propos des portraits des ministres : « Ceux des maréchaux ont coûté 2 000 francs; mais depuis que l'on a su que les copies d'une simple tôte du pape se payaient COOO francs (4), que les portraits répétés de l'empereur pour les alTaires étrangères se payaient aussi GOOO francs, j'ai passé pour être la ruine des artistes, et l'un a été obligé de porter le prix des portraits des princesses à 4(X)0 francs, taxe sur laquelle il n'est plus
(1) Kn rniHon do l'imporlanco du porsonnaKO, c'est Uaru qui ravcrlit. on lo priiiiil d'arcorder dos sûancos à l'arliste (ïl juin 180» : Ibidem).
(2) Ibidem.
(3) V.( loH étatH do p(ii(<iiit)nl. : ()::!, 831) ot suiv.
(4) Il i'mI pariaitoiiiimt (sxact <pi(! I);ivid, apr^s avoir reçu 10 000 frariri pour le ct^lOliro purlrail do IMo VII, touciia oncoro 1X0U0 francH pour deux rOpliquoa (02, 888).
LES COMMANDES OFFICIELLES S'Jl
possible de revenir relativement aux portraits en pied (1). » Ce taux de 4000 francs demeura en vigueur jusqu'à la fin du régime.
Les sculpteurs participaient eux aussi à la manne des commandes officielles. En cette môme année 1806, où après les maréchaux Napoléon faisait peindre les princesses, les ministres et les grands officiers de la couronne, il commandait les statues en marbre des six grands dignitaires de l'Empire (2), puis celles de six généraux disparus : à côté de deux commandants en chef tués à l'ennemi, Dugommier et Joubert, la liste comprenait une victime du tribunal révolutionnaire, Custine (discrète allusion peut-être à la catastrophe analogue d'Alexandre de Beauharnais), l'ancien émule de gloire, Hoche, un compagnon d'armes tombé devant Saint-Jean-d'Acre, Gaffarelli, et le beau-frère de prédilection, Leclerc (3). En même temps, divers monuments s'élevaient, dont la décoration comportait des bas-reliefs ou des statues.
Denon cependant se préoccupait de susciter de nouvelles commandes, pour éviter que l'ouvrage fit jamais défaut aux bons sculpteurs. Dès l'automne de 1808, il sollicitait à cet égard les ordres de l'empereur, qui venait de partir pour l'expédition d'Espagne : « Tous les bas-reliefs et statues de la colonne de la Grande- Ci) A Daru, 28 avril 1806 : 02, 840.
(2) La statue de Joseph fut commandée à Delaistre, celle de Louis à Cartellier, celle de Cambacérès à Roland, celle de Lebrun à Masson, celle d'Eugène à Ramey, celle de Murât à Lemot; chaque statue était payée 15 000 francs, en dehors du prix du marbre (circulaire de Denon aux sculpteur» choisis, 10 février 1806 : Arch. des mus. nat.). La plupart de ces statues sont aujourd'hui au Musée de Versailles.
(3) Décret non publié du 1" mars 1806 : 02, 840. Les statues devaient être achevées pour le Salon de 1808,
3yâ LES ARTISTES CONTEMPORAINS
Armée et de l'arc de triomphe (1), les statues des grands dignitaires et des généraux morts aux armées seront terminées dans trois mois. Tl est donc instant de penser aux travaux à donner aux habiles statuaires que la France possède en ce moment et de mettre à profit la noble émulation qui les anime (2). » Le directeur proposait, comme suite aux effigies des grands dignitaires, de commander, pour la somme totale de 207 000 francs, huit statues et vingt-neuf bustes en marbre des souverains et princes de la confédération du Rhin. On y joignit les bustes de quelques artistes et hommes de lettres à l'occasion de la prochaine distribution des prix décennaux (3). Au printemps suivant, Denon faisait confier à Roland et à Deseine l'exécution des deux statues de ïronchet et do Portalis (4), dont Napoléon avait ordonné l'érection dans la salle des séances du conseil d'État (5). Vinrent ensuite les statues colossales, destinées au pont de la Concorde, de huit généraux « morts au champ d'honneur » dans les dernières campagnes (6), en
(1) II s'agissait bien entendu » cette date de l'arc do triomplie du Carrousel.
(2) A Napoléon. 31 ortohre 1808 : Arch. des mus. iint.
(8) Le classique Daru, pour justilier la couiuiande à Iloudou d'un buste do Collin d'Harlevillo, iitlrihuail à ce diM-uier « le nith-ito do rendre ù la coimdio lo gortt antique et pur ([u'ollo avait perdu virs la fin du di.\-liuiliônie siècle. » (Rapport A Napoléon, 2Ù déconibrH 1808 : 02, 843).
(4) Daru à Denon. 8 avril 1809; Daru i\ Régnier. Ifi avril : ()2.
(.')) Par une lettre urandiloquenle. daloo de Burgos, l'oniperour avait prt'ciHi^ sa volonto d'honorer ainsi doux des |>rincipiiux rédacteurs du Code Napoléon : « Notre intoulion est que nos MiiidHtros. conseillers dlîtat ut maKistrats de toutes noK cours, voiftit dans colle résolution lo dt'.sir que nous avons d'illustrer leurs lalonlN ot do rj'-coniponxer leurs services, la suulo n'voinpcnso du génie étant riinniortalilé ol la gloire. » (A Régnier, 18 nnvnndire 18()N : ('oirKipondnmr, IH87).
(G)liécrcl du 1" janvier IHIO : llwlem, KilOO. On sait que /os
LKS COMMANDES OFFICIELLES 393
attendant que deux autres séries décorassent les ponts d'Austerlitz etd'Iéna (1). Dans son désir de procurer de l'ouvrage aux sculpteurs parisiens (2j, Denou cherchait à démontrer qu'au point de vue budgétaire, plutôt que de commander à Carrare des copies de statues antiques pour les jardins des palais impériaux, il y aurait une sérieuse économie à faire venir le marbre et à le travailler à Paris (3).
La matière ouvrable menaçait en efl'et de faire défaut. » On a puisé depuis cent ans, » écrivait le directeur en 480G, « dans l'immense dépôt que la libéralité de Louis XIV avait formé : il n'y reste plus maintenant que des marbres défectueux et de peu de valeur, il est donc nécessaire de le recréer. » En dehors de 80 blocs, indispensables pour l'exécution des travaux déjà commandés, il déclarait sage « de faire acquérir de suite ou de faire exploiter à Carrare 150 ou 200 blocs de marbre statuaire et autant de marbre coloré de la
piédestaux du pont de la Concorde sont demeurés vides, mais que l'une au moins des statues, sous un autre nom et avec une autre tête, ligure dans la cour d'Iionneur du château de Versailles (cf. Paris sous Napoléon, t. II, p. 124).
(1) Napoléon mandait à Berthier de s'entendre avec « le sieur Denon et d'autres artistes » pour établir la liste des statues « des généraux et colonels distingues tués dans les dernières campagnes », à placer sur les deux ponts (13 février 1810 : Correspondance, 16254).
(2) Denon pourtant no s'aveuglait pas plus systtmaliquement sur le mérite des sculpteurs que sur celui des peintres; quand en 1810 on dévoila le Desaix de la place dos Victoires, statue de bronze complèteiiienl nue accolée à un obélisque de granit, le directeur des musée ne défendit que du bout des lèvres celui qu'il appelait un « estimable vieillard » (le sculpteur Dejoux), et s'ingénia de son mieux à suggérer dos retouches au malencontreu.\monument (Au ministre de l'intérieur : 30 août 1810 : Arch. des mus, nat.; cf. Paris sous Napoléon, t. II, p. 235).
(3) Daru à Denon, 16 janvier 1811 (résumé d'une note de Denon) : 02. 844.
plus grande dimension pour les travaux que Sa Majesté pourra ordonner, soit pour l'embellissement de ses palais, soit pour celui de son Musée (1) ». Plus tard, le directeur des musées revenait sur l'importante question des carrières de marbre : « Celles seules de Carrare peuvent fournir à tous les besoins de l'Empire en marbres de toutes qualités pour plusieurs siècles, et j'ai toujours pensé que cette vérité engagerait un jour Sa Majesté à comprendre par quelque cession ou acquisisition ce petit pays dans ses possessions au delà des Alpes (2). » C'est le 6 octobre 181 3 que ces b'gnes étaient écrites : une telle suggestion, formulée à une telle date, en dit long sur la conception que se faisait Denon de la magnificence impériale, et sur son inébranlable confiance en l'étoile de Napoléon : voilà comme le maître aimait iHre compris et servi.
Au moment où s'effondrait le Directoire, la prééminence de Louis David dans l'école française de peinture était universellement reconnue Sans doute, quoique le vœu du nouveau gouvernement et les nécessités de la vie sociale imposassent à l'égard d'un passé récent l'amnistie et l'amnésie, David s'était trop compromis pour que personne pût oublier une « carrière politiciur où il avait fait preuve d'inrapacilé, de faiblesse et do violence (3) • : on se rap|)elait avec un sentiment de
(1) Au ministre de l'intérieur, S aoAl 1K06 : Arcli. doH iiiub. nat.
(2) Au initiiatro de l'intérieur (Montalivol), 6 uclol)re 1813 : Ibidem. '
(S) Frédéric Mauon, Sur Napoléon, p. lOt (la monograpliie
répulsion l'ami inconsolable de Marat (1), l'ordonnateur des pompes de la Terreur, le membre du comité de sûreté générale, le séide qui, en digne auteur du tableau de la Mort de Socrate, avait prêté le serment théâtral de ï boire la ciguë » avec Robespierre et ne s'était dérobé à l'échafaud après Thermidor qu'en reniant éperdument son maître; les touristes étrangers, attirés par l'éclatante réputation du peintre, étaient frappés, presque gênés, de l'atmosphère de solitude morale qui régnait autour de lui (2). Sans doute encore, celui qui naguères avait prodigué les déclamations contre les « bastilles académiques » exerçait sur le monde artistique une rigide et intolérante tutelle (3); en dehors de la mythologie, de l'antiquité classique, de l'histoire tout à fait contemporaine, rien n'existait pour lui, et le jour où Girodet lui soumettait un Ossian commandé pour Malmaison, il répliquait dédaigneusement : « Je ne me connais pas à cette peinture-là (4). » La ladrerie et l'avidité de David étaient proverbiales, en un temps surtout où beaucoup d'artistes poussaient le désintéressement jusqu'à l'insouciance. Néanmoins ses disciples, y compris ceux avec lesquels il était le plus dur ou le plus bourru, professaient pour lui un véritable culte (5),
intitulée le Tableau du Couronnement résume tout l'essentiel des relations du David et de Napoléon, avec l'intensité de vie et la mise en lumière du détail pittoresque qui sont au nombre des maîtres dons de M. Masson).
(1) Cf. la significativo anecdote que Forbin, le peintre-amateur, rapportait plus tard à Barante (Babante, Souvenirs, t. I, p. 131).
(2) Babeau, les Anglais en France, p. 453-156.
(3) Petit de Julleville, Histoire de la littérature française, t. VI, p. 811 (chapitre de M. S. Rocheblave).
(4) Delécluze, Louis David, p. 265-266.
(5) Ils en donnèrent une preuve touchante et courageuse en 1816, quand, au nombre de 56, Gros et Gérard en tète, ils signèrent une pétition pour obtenir le rappel de leur maître
et arboraient comme un titre de gloire la qualité d'élèves de David; des parents de ceux qu'il avait envoyés à la guillotine, comme Palamède de Forbin ou Nathalie de Noailles, sollicitaient la faveur de travailler sous sa direction. Quant au grand public, il s'enthousiasmait pour les trop rares productions de son pinceau.
Cet enthousiasme se manifesta avec éclat au début du Consulat. David, qui venait d'achever le tableau des Sabines, eut l'idée, au lieu de l'envoyer tout simplement au prochain Salon, d'en faire l'objet d'une exposition particulière, d'une exhibition^ comme on disait en Angleterre où le procédé était courant (4) : son amour-propre et son intérêt y trouveraient également leur compte. Loin d'élever la moindre objection, Bonaparte lit mettre à la disposition du peintre une des salles les mieux éclairées du Louvre, celle de l'ancienne Académie d'architecture, et intervint pour le faire exempter du droit des pauvres (2). Le billet d'entrée était en elTet tarifé au prix fort élevé de 1 fr. 80, comme l'indiquait le prospectus, en ayant soin d'ajouter : « Ce n'est pas ici une spéculation vile, mais une tentative honorable et pour l'art et pour les artistes (3). »
Sans (îlre dupes de cette rhétorique intéressée, les l'arisiens allluôreiil pourtant au Louvre à partir du 21 décembre 1799, jour de l'ouverture de l'exposition. Beaucoup de visiteurs, sur le seul nom des Stibines, s'étaient persuadé (ju'il s'agissait de la scène de l'enlôveraent : ils furent déconcertés d'avoir alfaire à celle où
oxil6 cotiiriin ri'-gicido (Wklvert, Fjendemaint révolutionnaires, p. iSO-lbï).
(1) Dki.mcldzi:, Loui* David, p. ili-U'i.
(t) Prédùric Mahson, .Sur Napoli^on. p. 1U1.
0)Àui.ARO, Parii toui U Coiuulal, t. I, p. <H.
les femmes s'interposent entre leurs maris et leurs pères. D'autres protestèrent, au nom de la morale et de la vraisemblance, contre le costume sommaire des principaux personnages; sans se rendre aux arguments du livret explicatif, qui déclarait le nu justifié ici par des motifs esthétiques et par la tradition classique, ils colportèrent une épigramme, plus méchante que poétique, dont le mot et le vers de la fin était que David tenait décidément à mériter le titre qui lui avait été décerné naguères.
Le Raphaël des saus-culottes (1).
D'autres encore notèrent la froideur et le convenu des attitudes; le Consul fut de ceux-là, et il se donna même la peine de mimer le mouvement qu'auraient dû prendre des guerriers réellement engagés dans l'action du combat; David écouta sans mot dire, puis grommela après le départ du conquérant de l'Italie : » Ces généraux n'entendent rien à la peinture (2). »
Mme Campan, rendant compte de ses impressions à sa chère élève Hortense, se plaignait d'avoir vu « dans Romulus un danseur bien posé, mais d'après les règles de son art; un Tatius indécemment nu; une Hersilie trop blanche, trop parée, trop également placée entre les combattants, et ayant réellement des l)ras qui tiennent un peu du télégraphe (3) » . Mais la pédante dame ne s'en déclarait pas moins « charmée » de l'ensemble, et le public fit comme elle, puisque le succès des Sabines se soutint non pas des mois, mais des années. L'administration du Musée esquissa bien, au printemps de
(1) Jules David, le Peintre Louis David, p. 360.
(2) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 191.
(3) 17 floréal an VIII (7 mai 1800) : Mme Campan, Currespondanee, t. I, p. 81,
4800, une timide réclamation contre les empiétements du peintre, qui avait successivement accaparé un atelier de restauration pendant quatre années pour exécuter les Sabines, un autre atelier pour faire sécher le tableau, puis présentement une salle pour l'exposer : « Le c. David possède dans le Louvre, outre ses emprunts, un vaste atelier pour ses élèves, au-dessous un autre atelier pour lui, et encore dans son logement un très bel atelier (1). » Le ministre de l'intérieur, Lticien Bonaparte, ne tint nul compte de la plainte^ non plus que son successeur Chaptal. Dédaigneux des brocards que ne lui épargnaient point certains journaux, David prolongea l'exposition payante et particulière des Sabines, y joignant en septembre 4801 le portrait de Bonaparte au Saint-Bernard, et stimulant l'empressement des chalands par des réclames du plus pur style commercial (2); il refusa m<5me de tarir momentanément une persistante source de profits en envoyant son tableau à l'un des Salons périodiques (,'{j. Pour mettre lin à cette exploitation, il fallut, en mai 4805, c'est-à-dire au bout de cinq ans et demi, l'exode imposé d'autorité à David en mAme temps qu'à tous les artistes logés au Louvre (4).
Kntre temps, le peintre avait fait savoir par une annonce que l'insuflisance des souscriptions l'empt^chait de parfaire le Serment ihi Jeu de paume (3). Ce prétexte
(1) L'adiiiinislnition du MtisiSo coiilral dus arts an iiiinislr 6 l'InliVii'iir, 13 fldnal an VIII (:t mai 1800) : Arcli. dos nuit
arts an niinislro de rinliVii-nr, 13 fldnal an VIII (:t mai 1800) : Arcli. dos nms. nnt.
(2) AiiLAiiD. Vari» tout le Coniulat, t. Il, p. S4S ot SttU,
(3) Ibidim, l. III, p. 270.
(l) JuloK Davii', Ir f'i'intri' f.ouis l>iivid, p, 387.
(S) An.uiti, Piirit »ou» le Conxttlat, l. II, j). 63ti (iiuvuiiibro d6ceml)ri) INOl). On aall ({u'on oITul le Jeu de paume doinoura i\ rétat dVHi|iiiHiio.
parut d'un goût d'autant plus fâcheux qu'au su de tous, l'exhibition des Sabines avait rapporté à l'auteur un minimum de 72000 francs (1), et lui avait permis d'acheter une ferme en Brie. Il conçut l'ambition de doubler son bénéfice en vendant le tableau à l'empereur, et en fixant lui-même le prix à cette somme de 72 000 francs. « Ajourné », répliqua Napoléon avec impatience quand on lui soumit cette nouvelle prétention de l'insatiable artiste (2). David revint vainement à la charge l'année suivante (3). C'est sous la Restauration seulement que le successeur de Denon, le comte de Forbin, désireux tout à la fois de combler les vides du Louvre et de préparer les voies au rappel de son vieux maître exilé, fit acheter ensemble les Sabines et Léonidas aux Thermopyles.
Si Napoléon savait ainsi résister aux sollicitations jugées excessives ou indiscrètes, sa tournure d'esprit le portait non seulement à utiliser un grand talent, paré du prestige de la vogue, mais même à se l'attacher par quelque titre ofliciel. Au moment où l'exposition des Sabines était encore dans sa nouveauté, un arrêté consulaire nomma David peintre du gouvernement (18 pluviôse an Vlll-7 février 1800), titre nouveau, dont le ministre de l'intérieur devait proposer les attril)utions. Au bout de trois semaines, l'artiste fit savoir aux journaux qu'il s'était rendu incontinent chez Lucien Bonaparte, pour
(1) David avait pris l'amical engagement d'offrir un dîner aux élèves de son atelier quand la recette atteindrait 24 000 francs ; or, le dinor eut lieu à trois reprises (Jules Daviu, le Peintre Louis David, p. 387).
(2) Apostille en marge d'une note de Fleurieu, du 1" germinal an Xlll (22 mars 1805)) : 02, 83(5.
(3) David à Daru, 6 février 1806 : Jules David, le Peintre Louit David, p. 421.
lui porter » mes remerciements et ma démission d'une place qui ne paraissait devoir être profitable qu'à moi seul, et nullement à fart et aux artistes, objets uniques de ma fraternelle sollicitude (i) ». Les contemporains induisirent de ce verbiage (et les historiens sont de leur avis), que David avait tenté de ressaisir la dictature artistique exercée jadis par lui sous la Terreur, et que, dépité des résistances de Lucien, il répudiait une dignité honorifique (2). Le gouvernement ne lui en tint pas rigueur : quand la surintendance des beaux-arts eut été organisée de fait et donnée à Denon, quand surtout les formes monarchiques eurent prévalu. Napoléon releva au profit de l'ancien conventionnel un titre traditionnel : « Nous avons nommé et nommons M. David notre premier peintre (3). » L'ambitieux et tenace artiste vit dans cette distinction un encouragement à renouveler ses prétentions; dans une lettre à l'intendant général, il invoquait sans scrupule comme sans embarras les précédents du grand siècle : « Colbert travaillait avec le roi; Lebrun travaillait avec Colbert (4). » Par analogie, David, successeur indirect de Lebrun, devait <*tre atTranchi de toute autre tutelle que celle de l'intendant général; un projet de règlement était joint à cette belle épître, projet supprimant par prétention le f)Oste de directeur génér.il des musées, puisque toutes les attributions importantes de ce fonctionnaire auraient été en fait transportées au premier peintre, ^conduit (Micore une fois, David dut se «•oulcntor do la
(1; Ai!i,AMii, l'un» xtniit If (]ottsulttl, l I, |) t}4ï!-183.
(2) Krndiirlc Mahsiin. Sur Sapol^nn, p. \9'.i.
(8) hécrt't (lu il l'i-iiuaii-u an XIII : JuIoh JlAvin, /« Peintre Loui» Udt'iil, |> iUU.
(4) A Kinurieu. 11 ii)e»sidor un XIII (30 Juin 1805) : lOidm, p. 417-41U.
croix d'officier de la Légion, qui lui fut gracieusement accordée par Napoléon le 22 octobre -1808, pendant une visite au Salon, au cours de laquelle plusieurs de ses élèves avaient été faits chevaliers (1). Il n'avait pourtant pas abdiqué toute ambition de régenter les arts; en 1812 encore, il faisait valoir à Champagny « qu'il est dans les attributions du premier peintre de l'empereur de composer et de faire exécuter toutes les peintures qui doivent orner les palais impériaux »; en conséquence, il demandait que l'architecte Fontaine fût invité à lui communiquer les dimensions des plafonds et panneaux restant à décorer au Louvre, « afin que je puisse dès à présent m'entendre avec vous sur le choix des sujets, en faire les compositions aussitôt que Sa Majesté les aura arrêtés; les exécuter moi-mt^me ou les faire exécuter sous mes ordres par des artistes de mon choix, étant plus à même que personne de connaître le genre qui est propre à leur talent, puisqu'ils sont sortis de mon école (2) ». A cette exorbitante revendication, Champagny, le plus diplomate des administrateurs, fit une réponse obligeamment évasive, qui réservait comme il convenait les droits de De non (3).
Au retour de la première campagne d'Italie, le général Bonaparte avait autorisé David à faire sou portrait, et lui avait accordé une courte séance qu'il n'avait point trouvé le loisir de renouveler (4). Après Marengo, ce tut le Consul qui exprima le désir de se faire peindre par le maître de l'école française; il l'entretint en présence de Lucien, l'interrogea sur ses travaux, et apprenant qu'il
(1) Jules David, le Peintre Louis David, p. 444.
(2) 2 septembre 1812 : 02, 836.
(3) 9 scpicinbre 1812 : Ibidem.
(4) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 190.
vni. 26
s'occupait des Thenmpyles : « Tant pis ; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des vaincus. » II n'est pas sûr que l'artiste, qui n'avait pas le don de l'improvisation, ait riposté par une tirade déclamatoire sur l'héroïsme et l'austérité des Spartiates ; il est certain qu'il se laissa persuader de laisser là momentanément Léonidas et de représenter le Consul, selon son désir, t calme sur un cheval fougueux » ; ce fut le point de départ du fameux Bonaparte au Saint-Bernard. Au seul mot de pose, le Consul se récria, affirmant qu'Alexandre n'avait jamais posé devant Apelle : « Personne ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il suffit que leur génie y vive. » A quoi le farouche jacobin, qui se muait en courtisan comme tant d'autres, fit cette réponse obséquieuse : « Vous m'apprenez l'art de peindre, » et promit qu'il se passerait de séances de pose (1).
Les portraits du Consul et de l'empereur se succédèrent dès lors, souvent en effet plus conformes à un idéal de convention qu'à l'exacte ressemblance, mais souvent aussi des chefs-d'œuvre. Malheureusement, David ne sut point en cette occasion renoncer à ses habitudes d'avidité. Dès le printemps de 1803, le trésorier Estèvc tout eiïaré rapportait que le peintre, après avoir reçu 30 000 francs pour trois portraits identiques du Premier Consul, réclamait encore 24 000 francs comme solde de rémunération : « J'ai observé au c. David qu'ayant fait trois fois h- m<îme ouvrage, il devait ôtre modéré sur le prix. » L'artiste répliquait superbement qu'il faisait en effet un prix de faveur, et que le roi d'Kspagne lui ayant payé 24 (KM) francs une seule répli(|U(i du portrait consulaire, il croyait se montrer fuil raisonnable
ri) Dblécluci. Louii David,p. fSi-t82.
en demandant 60 000 francs pour trois exemplaires (i). Bonaparte agace' envoya l'affaire à l'examen du nouveau directeur général des musées, qui dut se trouver embarrassé, car naguères, au temps de la Terreur, David l'avait sauvé de la misère et peut-être de la guillotine en le réquisitionnant pour graver ses esquisses du futur costume national et républicain (2). Denon se tira de ce pas difficile par une lettre infiniment spirituelle, où il faisait mine de se récuser, rejetait sur les obsédantes suggestions de Mme David ce qu'il pouvait y avoir d'indiscret dans les demandes de son mari, et finissait par proposer le cbiffro intermédiaire de 45 000 francs (3). C'était agir en habile et galant homme, qui pouvait, sans encourir le reproche de duplicité, écrire à David quelques mois plus tard : « Comptez, citoyen collègue (4), sur mon désir bien sincère de faire tout ce qui peut vous être agréable et de conserver votre amitié (5). »
Napoléon d'ailleurs était loin d'accepter les yeux fermés tout ce qui sortait de l'atelier de David. Par une décision du 13 thermidor an Xin(l"août 1805), ce dernier avait été chargé de faire un portrait de l'empereur pour la ville de Gênes, plus deux répliques pour les préfectures de Montenotte (Savone) et des Apennins (Chiavari). Après avoir fait l'esquisse, il eut le tort de s'en rapporter aveuglément pour l'exécution à l'un de
(1) Rapport d'Estève à Bonaparte, 15 floréal an XI (5 mai 1803); lettre jointe de David à Estève, 13 floréal (3 mai) : AF. IV,
(2) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 199-200.
(3) A Honaparte, 23 floréal an XI (13 mai 1803) : AF. IV,
(4) David élait do l'Institut depuis la fondation, et Denon venait d'être l'iu le 28 janvier 1803 (Jules Guikkrev, les Membres de l'Académie des Beaux-Arlt).
(5) 20 frimaire an XI ( (12 décembre 1803) : Arcli. des mus. nat.
ses élèves, Georges Devillers (i). Le 2 juillet (2) 1806, sans prendre souci de ménager un amour-propre très chatouilleux, Napoléon mandait à l'intendant général : « Monsieur Daru, je viens de voir le portrait qu'a fait de moi David. C'est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts, que je ne l'accepte point et ne veux l'envoyer dans aucune ville, surtout en Italie où ce serait donner une bien mauvaise idée de notre école. Sur ce, je prie Dieu... (3) » 11 n'y avait évidemment qu'à s'incliner; mais cinq ans plus tard, avec son insistance coutumière, David, croyant l'orage passé et oublié, s'avisa d'écrire à Daru qu'il avait profité d'un moment de liberté pour se remettre à ce portrait, et qu'il réclamait un acompte de 10000 francs, à valoir sur les 31 000 francs primitivement convenus. On lui fit savoir, sans plus d'explications, que l'empereur renonçait définitivement au projet (4).
Napoléon, à peine proclamé empereur, et avant même d'avoir conféré à David le titre de premier peintre, lui signifia qu'il aurait à reproduire sur la toile les solennités de l'intronisation impériale. Fort de ce mandat, l'artiste, avec les formes cassantes qu'il avait gardées de son éducation négligée et de sa halte sur la Montagne révolutionnaire, réclama une loge à Notre-Dame pour lui s(Mil, afin de suivre commodément la cérémonie du fijicro et d'en prendre des croquis I Comme
(i) JuloK David, le l'tinlre Loui» David, p. 48i.
(2) Cent la dulu quo doniiu la (Uirretpondance iitipriiné*), d'après l'ori^inul comiiiutiiiiui'! pur lu coiiiln Daru (lils); une c^opio conHorvi'-Q aux Ardiivuë nationales jtorlo la dal^ du 4 juilicl (02, sa»;.
(3) Corrfipondtince, i043:à.
(4) David à Daru, 18 ol ii j«uvior 18H; Daru à David, avril 1811 (»!!« date de Jour) Ot, 844.
Ségur inteïloqué se contentait de lui envoyer deux billets, David furieux alla faire une scène de reproches, et trouva au lieu du grand-maître des cérémonies son fils Philippe, le futur général et académicien, lequel n'était point précisément d'humeur endurante. La discussion tourna presque à l'altercation, mais, par ordre supérieur, David Unit par obtenir sa loge (1;.
Dans la pensée dm peintre, qui « avait des côtés de mégalomane », un seul tableau, même gigantesque, c'était tiop peu pour célébrer l'avènement du nouvel Empire. 11 répugnait d'ailleurs à ses préjugés de voltairien anticlérical de réduire cet avènement à une cérémonie religieuse, mi^me en reléguant le pape et le clergé au second plan, même en dissimulant les arceaux de Notre-Dame sous un décor païen ou mondain. Il prépara donc le tableau du sacre, ou, comme on disait alors par un vocable plus « laïque », du Couronnement, mais il en annonça trois autres, qu'il se faisait fort d'exécuter dans ume période de six ans : V Arrivée à iHoiel de Vilte^ ou la remise des clefs par le gouverneur de Paris; la Distribution des Aigles (2) aux colonels et aux porteétendards des différents régiments; la prestation pcir l'empereur du serment constitutionnel (cérémonie que
(1) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 198-197.
(2) On sait que pour Napoléon la partie essentielle et perma^ ueute (lu drapeau était ï'Aigle, c'est-à-dire la hampe surmontée de l'emblème impérial; l'otoHe au contraire devait se renouveler. Une lettre récemment publiée témoigne à la fois des idées de l'empereur à cet égard et de ses illusions sur l'avenir : « Il faut... que l'Aigle reste toujours la même et que l'on n'ait jamais à changer que l'étendard. On conçoit que dans deux ou trois siècles, ce sera pour les régiments un objet d'émulation que de voir la môme Aigle que j'ai donnée et qui a assiste à telle et telle bataille. Ainsi, il ne faut pa« changer les Aigles; mais, tous les deux ou trois ans, on leur remettra les drapeaux. » (A Lacuée, 1* décembre 1841 : GHUQtBT, Ordres et apostilh» de Napoléon', 4838 [t. m, p. 494]).
David qualifiait du mot impropre d'Intronisation) (i). Tout d'abord, et avant même d'être expulsé du Louvre par application d'une mesure géne'rale, l'artiste demanda qu'un atelier spécial fût mis à sa disposition pour peindre ces immenses toiles : le gouvernement sous-loua à cet effet l'ancienne église de Gluny, place de la Sorbonne, ou plutôt se substitua au locataire en rindemnisant (2). David alors aborda le travail de préparation, avec le minutieux scrupule qui était un des éléments de son génie. Vers le début de 1807, les multiples personnages accessoires du tableau du couronnement étaient en place, avec la diversité de costume et d'attitude qui fait de cette toile un véritable monument bistorique (3) : mais l'artiste demeurait mal satisfait de la scène centrale et principale. On lui avait enjoint et il s'était efforcé de peindre Napoléon se couronnant de ses propres mains, par le geste qui avait produit une si profonde impression sur les assistants et qui a longtemps passé pour improvisé (4). Mais tel acte histo-
(1) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 202-203.
(2) Champagny k David, 17 pluviAsc an XIII (6 février 1805) : Jules Daviii, le Peintre Louis David, p. 411.
(3) « Le régicide et terroriste David on a laissé un tableau qui
est un clicf-d'ii'uvre » (Albert Sohei., l'ICurope el la liévolulion
française, l.\yi, p. 404-406). C'est un chof-dVruvro on son genre aussi que la descri|)tion d'Albert Sorol, bien qu'il ait prêté à David dus intentions criti<iiios ou épigraniniatiquos un pou bien étrangères à cetto ilme versatile, mais sinqtlisto. J'aitno à croire qu'il ne se trouverait point un écrivain on Franco pour controsigner l'apprécialion saugroniic d'un roli;;ioiix italien : • Triilascio qui lu rillesKioni di A. Sorol, il (|tialo parla di (luosto grande allô •Iccomo un giaccobino, o non corne iino storico. » (Ilario ItiNiiciii, Napoleone e l'io Vil, p. 1J81, noie, l'iiis loin, de • jacobin », le pauvre grand liistorlen devient «'.acrobate » [|). 125. noto]!).
(4) M. Frédéric Masson a établi conunont le corénionial communiqué au pape ol accepté par lui prévoyait (pio l'empereur placerait lui-même la couronne sur sa této (le Sacre et le Couronnement de Mapoléon, [». 178).
rique, symbolique, qui a paru majestueux aux témoins d'un instant solennel, peut devenir disgracieux ou emprunté quand on le fixe sur la toile (1). David s'énervait à essayer les attitudes et les combinaisons, quand son élève Gérard lui suggéra de modifier audacieusement le sujet, tout en laissant les personnages à la même place, et de représenter Napoléon couronnant l'impératrice agenouillée devant lui. Le tableau retrouva dès lors l'harmonieuse unité qui lui faisait défaut, et quelques semaines suffirent à l'achever.
Le 4 janvier 1808, Napoléon se rendit à l'église de Gluny avec l'impératrice et le grand service de cour. A l'aspect de la toile où le couronnement de Joséphine avait été substitué au sien propre, il témoigna ou affecta quelque surprise, puis se ressaisissant : « C'est bien, David, vous avez deviné toute ma pensée, vous m'avez fait clievalier français. » Ildenaeura cinq quarts d'heure, examinant tous les détails, nommant tous les personnages ; « puis il fit deux pas en avant, il se plaça en face du maître, et levant son chapeau en le tenant par l'aile du devant, l'abaissant ensuite du geste lent et profond dont il honorait les Aigles : « David, » dit-il, « je « vous salue (2). »
Un mois plus tard, le pubhc parisien était admis à contempler, dans le Salon carré du Louvre, le tableau qui avait déjà sa légende. En prévision de l'affluence, le prudent Denon demandait l'organisation d'un service d'ordre et l'enlèvement des matériaux de construction qui obstruaient l'accès du Musée (3). Le concours de
(1) On peut en juger par un médiocre tableau du Musée de Versailles, reproduit dans le Paris de 1800 à 1900 de M. Chailcs SiMOND (t. I. p. 97).
(2) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 204-207.
(3) A Dubois et à Fontaine, 3 février 1808 : Arch. des mus. nnt.
iùS LES ARTISTES CONTEMPORAINS
visiteurs fat en effet considérable : l'admiration enthousiaste dominait, et se traduisait parfois, selon la mode théâtrale du temps, par ToHrande de couronnes déposées au pied du cadre. Mais l'esprit de critique ne perd jamais ses droits : il sexerçait de préférence sur l'attitude et le costume de certains personnages ofticiels (i). On souriait notamment de voir l'impératrice si invraisemblablement rajeunie; un étourdi se risqua à faire part de cette observation à David, qui, spirituel pour une lois, repartit de son ton bourru : « Allez le lui dire (2)1 • L'artiste cependant s'était mis à préparer le second des quatre grands tableaux, la Réception à l'Hôtel de Ville. L'esquisse en était déjà tracée quand en 1809 l'empereur, goûtant peu ce sujet ou désireux de glorifier Tarmée le plus ttU possible, donna l'ordre au peintre d'interrompre son travail et de commencer incontinent la IJislrilrutioH ile.s Aigles (3). David obéit avec une telle diligence, que la toile put figurer au Salon de 4810 : « Le tableau de David du serment de l'armée au Charapde-MarSj » écrivait alors Denon, * est le plus beau qu'il ait fait (4). » La postérité n'a point ratidé ce jugement. Sans doute, avant de faire placer le tableau aux Tuileries, Napoléon exigea deux suppressions malencontreuses : celle d'une Victoire ailée, dont l'apparition justifiait l'expression quasi extatique des militaires groupés au pied de l'estrade; celle aussi de l'impératrice Joséphine, saci'ifié»' à l'inquiète jalousie de Marie-Louise. Mais m<^me en tenant compte de ces moditicutions
(1) Hull.'linH (le police (h- f.'-vrior 1808 : AK. IV, IKOi.
(2) Mmo itE (!i;ni.is, MéninifVH, l. V, p. 184. (.1) r>avii) k Dam, l.n ri<r(<inlin> 180» : Oi, K3((.
(4) A Napol«Wm, H riovcmltro 1810 : AK. IV, KWO. Dorinn aviiil df'il\ àciïl II Haru, In li janvier INK) : « Le lioPH en osl ricjA exéciiti- avec iiiio vi;{iiOTir ri mw* ènergte «upt-riuiire A tout co quo M. David a (i«)jA rail. » (Ci, 836).
apportées au plan primitif de l'auteur, le tableau demeure notablement inférieur au Sacre par le caractère outré et conventionnel des attitudes, par « le quelque chose deptnsum que l'on y sent et qui le rend terriblement oflicieUl) » . En assignant entre temps une somme pour payer l'esquisse de la Réception à l'Hôtel de Mlle, ÎNapoléon avait clairement indiqué (13 février 1810j son intention détinitive de renoncer à l'exécution de ce tableau. Quant à celui qui devait représenter le serment à la Gonstilution,il paraît bien n'avoir jamais été ébauché, ni même préparé.
Dans l'histoire des deux grandes toiles qui associent pour jamais sans doute le nom de David à celui de Napoléon, il est un côté moins glorieux et moins connu : à savoir les prétentions pécuniaires du peintre et les interminables marchandages qui s'établirent entre lui et les représentants de l'autorité impériale. Cette négociation très terre à terre achève d'éclairer la physionomie de ceux qui y participèrent (2).
Contrairement à la règle infiniment sage que lui-môme énonçait à propos du portrait de Joséphine par Gérard, Napoléon n'avait fixé aucun prix, ni en commandant à David de peindre la cérémonie du sacre, ni en agréant en principe l'idée de quatre grands tableaux. Il se montra large sur les acomptes, si bien qu'au bout d'un an de travail l'artiste se laissa aller à dire qu il < serait satisfait » si ces tableaux lui étaient payés cent mille francs chacun.
(1) Frédéric Masson, le Sacre el le couronnement de Napoléon,
(2) Des indications ont été données à cet égard soit dans le livre consacré à David par son petit-flls, soit dans les deux volumes ci-dessus cités de M. Masson; mais l'examen des documents officiels me semble fournir quelques précisioos supplémentaires.
Le propos revint aux oreilles de Denon, qui ne pouvait ignorer que David avait rêvé de l'évincer de ses attributions, et qui d'ailleurs s'alarmait très sincèrement des croissantes exigences des artistes. C'est sur cet inconvénient, d'une portée générale, qu'il eut l'adresse d'insister tout d'abord auprès de l'empereur : « Je ne puis vous le dissimuler, Sire, les quatre cent mille francs que le premier peintre de Votre Majesté demande pour les quatre tableaux du couronnement, les vingt-quatre mille francs qu'il a reçus pour chacun de vos portraits, la môme somme payée pour le tableau de Phèdre et Hippolyte (1), ont jeté un tel désordre dans les tôtes exaltées de ces messieurs, qu'il n'est plus possible d'opposer la raison à leurs prétentions exagérées et de les ramener à la simplicité modeste des véritables artistes de tous les pays, dont la gloire a toujours consisté à produire beaucoup et à vivre honorablement, mais sans faste, des produits de leurs veilles et de leurs nombreux travaux. Les artistes maintenant ou veulent (ître entrepreneurs de peinture, ou croient qu'ils ne doivent produire que deux ou trois ouvrages, pour leur fortune d'abord, et ensuite pour leur réputation, car malheureusement l'une passe avant l'autre (2). »
Les choses en demeurèrent là pour l'instant, car David, invité à articuler un prix ferme, éluda la réponse, et se contenta de réclamer de nouveaux acomptes. Daru, qui tout en organisant après léna l'occupation fiscale en Prusse continuait à gérer personnellement et activement l'intendance générale, prit le parti de refuser ces avances, pour contraindre l'artiste à préciser ses prétentions : « Il eût été à désirer, » lui écrivait-il de Thorn,
(1) Du Guérin.
(S) 19 févrliT 1H06 : AF. IV. lOSO.
« que ce règlement eût été fait avant que vous eussiez entrepris cet ouvrage : mais vous savez qu'il y a longtemps que je vous prie de concourir avec moi à réparer cette omission... Vous avez déjà reçu en divers paiements un acompte de 40000 francs, et cependant je ne sais pas encore si le premier tableau est terminé. Une circonstance quelconque, qui assurément et heureusement n'est pas probable, mais qui enfin doit être prévue, peut vous empocher de faire ces quatre tableaux, et il ne serait pas juste que l'empereur les eût payés d'avance tous les quatre pour n'en recevoir qu'un ou deux... Personne n'honore plus que moi votre talent; personne ne désire davantage que Sa Majesté vous mette à même de le signaler par de nouveaux ouvrages; mais c'est précisément pour n'avoir point avec un artiste des discussions qui conviennent peu à cette noblesse qui caractérise les talents, qu'il importe de traiter dès le principe tout ce qui peut tenir à l'intérêt pécuniaire (Ij. » Forcé ainsi dans ses retranchements, David se décida à formuler ses prétentions; Napoléon les déclara inadmissibles, et indiqua comme prix maximum 30000 francs par tableau, au lieu de 100000 : mais il ne s'agissait toujours que de pourparlers, et Daru, demeuré à Berlin, pressait Duroc en octobre 1807 d'obtenir une solution définitive : t Mon opinion particulière sur cette affaire, » ajoutait-il, « est que le souverain doit payer noblement les travaux des artistes, mais que les talents eux-mêmes ont un prix qui ne peut pas être arbitraire (2). »
Une année s'écoula encore, une année au cours de laquelle eut lieu la mémorable visite de Napoléon à l'ateUer de la place de la Sorbonne : mais s'il décerna au
(1) 16 avril 1807 : 02, 836.
(2) 9 octobre 1807 : Ibidem.
tableau du eouronnement les touanges les plus flatteuses, s'il déclara même, lors de cette visite ou quelques jours après, que le prix, de 100000 francs n'était pas excessif (1;, aucun ordonnancement ou du moins aucun paiement n'intervint (2). L'artiste déçu Unit par entrer dans la voie des accommodements : il oUrait de se contenter de 30000 francs pour chaque grand tableau, à condition de recevoir en sus, comme premier peintre, un traitement annuel de 25000 francs (sur lesquels 6 000 francs, en cas de décès, auraient été assurés comme pension viagère à sa femme, dont on devine l'ingérence dans toutes ces tractations) (3;. La combinaison paraissait heureuse au trésorier Estève : « Moyennant cela, il renoncerait à tous autres travaux, attendu qu'il regarderait alors son pinceau comme uniquement consacré au service de Sa Majesté (4). » Daru de son côté la recommandait à l'em-
(1) C'est du moins David qui le rapportait; à ses explicalions, tendant à justilicr la demande do 100 000 francs par tableau, reiiiporour aurait répondu : « Je trouve ce prix raisonnable ; mon intention a toujours été do vous les ($ic) donner. » (David à Daru, iÀ Dclubre 1808 : 02, 836).
(2) Sans doute, M. Frédéric Masson a alBruiédé la fa^on la plus positive, d'après un dooiment inédit, que le lendemain do la visite à l'église de Cluny (4 janvier 1808) « l'intendaat général onionnan^^ait au nom de David une somme do 35 000 Iraucs «pii couiplOluil les 100 000 » {SurNapolvon, p. 207) ; mais toute la corrospondauto ultérieure de David, correspondance avec l)ara,qui n'ét;iit pas liommo à laisser passer une suite d'etlrontés incnsongeH, coiiti-edit culte aiiserliuii Citons seulement un post-scriplum du 'M janvier 180'J (un an après la visite impériali) : « Pt rmclte/.-moi encore, monsieur lo comte, de vous représenter par ce petit po.st-scriptum que depuis Irois ans <piu vous avez suspendu sus paiements el ipie je tais eonlinuellement des avances, j'ai épuisé toutes iue.4 ressourees ainsi (|ue celles do mes amis. « (()2, S'AQ). David exagérait probablurnenl sa délreiMO, mais il n'aurait (loint osé, s'il avait touché :>.5 000 francs en 1808, su plaindre on 1K()*J de n'avoir rion reçu depuis • trois ans ».
i'd) David ù Daru, iti octobre 1808 : Oi, 83». (4) Eslévo ii Daru, 28 octobre 1808 : IfHd^Mii.
pereur (i), mais soit en raison des événements militaires, soit pour tout autre motif, la solution tarda encore plus d'une année; cependant Napoléon ordonnait à David d'interrompre la préparation de la Réception à l'Hôtel de Ville pour s'occuper de la Distribution des Aigles {^}.
Tout en obéissant, David multipliait les doléances et les demandes d'argent. Quoique son titre de premier peintre semblât le soustraire à la juridiction du directeur des musées, on prit au début de 1810 le parti de consulter officiellement Denon. Celui-ci témoigna d'abord d'un embarras qui était sans doute sincère. Il exposa combien, par l'importance du sujet et par la multiplicité des personnages, presque tous des portraits, le Sucre se classait à part des œuvres ordinaires; il annonça que la Distribution des Aigles promettait d'être plus remarquable encore ; mais sur la question de chiffres qui était en jeu, il se contenta de proclamer excessives les prétentions de David : « Je répéterai donc toujours que le prix de 100000 francs pour un tableau d'un peintre vivant me paraît hors de toute mesure et de toute comparaison (3). » Avec une pointe d'impatience, Daru réclama des propositions fermes (4), et Denon enfin s'exécuta, non sans d'abondantes et ingénieuses précautions oratoires : « Il est très difficile de mettre des prix à un ouvrage qui a été commencé sans en faire. Comme directeur, je prononcerai toujours que 40000 francs doivent payer tout tableau d'auteur vivant, condition sans laquelle il ne serait plus possible de faire peindre,
(1) Daru à Napoléon, 23 novembre 1808 et 10 janvier 1809 : 02, 836 (le 15 décembre, Temperour renvoya le premier de ces deu.\ rapports à l'examen de Duroc).
(2) David à Daru, lo décembre 1809 : ibidem.
(3) Denon à Daru, 12 janvier 1810 : Ibidem.
(4) Daru à Denon, 31 janvier 1810 : Ibidem.
puisque la somme allouée pour la protection des arts serait dévorée par deux tableaux... » 11 suggérait une combinaison infiniment plus compliquée, plus savamment dosée que celle que David avait mise en avant : les acomptes déjà versés, soit au total 65000 francs, seraient considérés comme le paiement du tableau du Couronnement, porté à un prix exceptionnel en raison de son caractère exceptionnel aussi; i>onr la. Distribution des A if/les, on assignerait 40000 francs, dont un tiers payable de suite, et on ajouterait une gratification de d2 000 francs si Napoléon était satisfait après le complet achèvement du tableau; l'esquisse de la Réception à VHôtel de Ville, à l'exécution de laquelle on renonçait, serait rétribuée par une indemnité de 2400 francs; enfin, le traitement de premier peintre serait fixé à 12000 francs, mais comme David n'avait encore rien touché en cette qualité, on lui compterait les émoluments des cinq annuités échues depuis sa nomination (l).Ces propositions, qui avaient l'avantage de procurer au peintre des sommes importantes sans trop lourdement engager l'avenir, furent immédiatement agréées par Daru, et l'empereur les approuva le jour même où on les lui avait soumises (13 février 1810 (2). L'année suivante, il accorda la gratification de 12000 francs laissée à sa générosité après l'achèvement des Aif/les (3). Ce fut l'épilogue des négociations qui se poursuivaient depuis des années (4).
(1) Donoi» à Daru. ft fàvrier 1810 : Jules Davih, /<; Peintre Loni» David, [•. 4«l-48i.
(2) Apostille on innrge d'un rapport de Daru : 03, 836. (8) Dam à David. !20 avril 1811 : Ihidem.
(4) Il y <!ul pourtant encoru un inlinio incident, faisant hion roinorlir lu ladrerie du grand i)einlre. A la (in de 1811, un coi-taln ni>y, niarcliand do couleiirH À l'onsuignu dt la l'tilelltt d'ur, lui adrcM&il un mémoire do 108 Trancs, pour avoir, lus 11 juin
Napoléon, impitoyable aux concussions, n'était point autrement choqué des manifestations d'avidité : il ne tint pas rigueur à David, dont le génie était une des gloires de son règne. On a prétendu qu'il avait parlé au peintre de racheter toutes ses toiles, et de former au Louvre une galerie de David : il aurait été arrêté par le refus de l'héritier de Trudaine de céder la Mort deSocrate. fût-ce au prix de 60 000 francs (1). Ce chiffre sufflt à rendre l'anecdote suspecte : si admirateur qu'il fût d'ailleurs du talent de David, Napoléon, qui ajourna indéfiniment l'achat des Sabines, tenait beaucoup plus à faire reproduire par le peintre ses propres traits et ses propres hauts faits qu'à réunir à prix d'or des œuvres de jeunesse et des tableaux d'histoire ancienne.