III
C'est à l'automne de 1802 que le nom de Canova devint populaire à Paris, lors de l'exposition au Salon
et 15 juillet, transporté le tableau des Aiglet du Louvre aux Tuileries et des Tuileries à l'atelier du peintre, en le retendant, nettoyant et vernissant chaque fois. David, qui avait encaissé 52 000 francs pour le tableau, renvoya le mémoire au Louvre avec cette apostille, qu'il signa et que sa femme avait peut-être écrite : « Je prie l'administration du Musée Napoléon d'acquitter ce mémoire, attendu que je n'ai rien commandé àM. Rey. • Ce fut en effet l'intendance générale qui paya le mémoire en février 1813, après que Denon l'eut fait réglera 90 francs (02, 837).
(1) Dklécluze, Louis David, p. 348-349; cf. Frédéric Masson, Sut- Napoléon, p. 178-179.
(2) Le Canova de M. Malamani (Milan, 1910), très abondamment illustré et documenté, avec des références trop rares, n'a point enlevé tout intérêt au livre si personnel de Quatremère de Quincy {Canova, 1834). Ce n'est que justice de citer aussi un excellent article de M. René Schneider, le biographe de Quatremère, sur l'Art de Canova et la France impériale (Revue des études napoléoniennes, janvier 1912).
de sa Madeleine pénitente (1). Sans doute, les artistes, les plus cultivés d'entre les officiers ou les fonctionnaires, avaient pu, au retour de Rome, vanter les monuments funéraires ou les groupes mythologiques dus au ciseau du sculpteur vénitien; sans doute encore, depuis quelques mois, l'élite du monde officiel et de la nouvelle société élégante, reçue à Villiers chez Murât, y admirait les deux groupes de /'Amour et Psyché, dont la naïveté étudiée et la mièvre sensualité s'accordaient si bien avec les goûts littéraires et esthétiques du temps (2). Mais la Madeleine conquit à son auteur la notoriété, grâce à l'expression agréablement douloureuse de la physionomie, grâce surtout au savoureux modelé du corps et à ce que Quatremère de Quincy, l'ami et l'admirateur de l'artiste, appelait sans ironie « une pieuse décence dans sa nudité » (3).
Canova put bientôt se rendre compte par lui-mc^me de la vivacité et de l'étendue de son succès. Le Premier Consul l'avait entendu vanter en Italie; il était dévoré de « cette convoitise anticipée de tout ce qu'il y avait en chaque pays, soit de chefs-d'œuvre ou d'objets précieux, soit d'hommes de talent et de sujets renommés », qu'on osait bien après sa chute lui reprocher comme un vice <4), et qui a été la commune ambition de tous les chefs d'État h l'ftme un peu haute, depuis Alexandre et Charlemagne jusqu'à Fran^iois l" et Louis XIV. Lanibassadeur (lacault eut ordre de transmettre l'invitation de Bonaparte au sculpteur, qui se montra fort hésitant.
(1) Aujourd'hui à la villa Csu-lulU, Hut- Ioh bords du lue do Ci^uio.
{i) M. Kont) Kdtnoidor a iiiHiHU'i hui- le canicttNru nlexandrin du Ittlonl di' Canovu ul de la iduparl du hus coaluiiiporain.s, puinlros 0l lilUiraluura.
(3) QuATitKMiHB i»H QuiMCV, Cawtvo, |>. Ott.
{k) Ibidem, p. 110.
Eut-il vraiment scrupule, en sa qualité d' « enfant des gondoles », à se rendre à l'appel de celui qui avait aboli la Sérénissime Re'publique (1;? Répugnait-il simplement à quitter Rome, où le nouveau pape lui avait pardonné d'emblée son prétendu jacobinisme, où son Persée venait d'être solennellement installé dans la niche vide de VAyollon du Belvédère, dont il évoquait l'attitude générale (2)? Toujours est-il qu'aux instances de Cacault et du secrétaire Artaud, Consalvi et même Pie VII durent joindre les leurs, en représentant qu'un refus risquerait d'attirer sur le gouvernement pontifical t la colère de Jupiter » (3). Ému dans son attachement pour ses hôtes et ses maîtres, flatté sans doute aussi dans sa vanité, il se résolut à partir pour Paris, arriva à la fin de septembre 1802, et fut présenté par le légat Caprara à Ghaptal, qui le conduisit à Saint-Cloud. Bonaparte lui témoigna le désir de lui voir entreprendre sa statue; à la seconde audience, comme l'artiste lui demandait dans quelle attitude il voulait être représenté, le Consul repartit gracieusement : « Celle que vous voudrez; on ne prescrit pas de fois au génie. • C'est à peu près ce que devait redire à Canova cinq ans plus tard la sœur du héros, PauUne Borghèse, en joignant à l'amabilité du propos l'éloquence du geste (4). Le sculpteur ne demeura point en reste de
(1) Malahani, Canova, p. 85.
(2) Ibidem, p. 78-80 (en juxtaposant la reproduction des deux statues, M. Malaïui a mis en évidence cette analogie, familière à quiconque a visité le Vatican).
(3) Ibidem, p. 85-88.
(4) On raconta qu'en posant pour la fameuse Vénus vietorieute, Pauline s'était d'abord drapée dans un manteau plus ou moins transparent; comme l'artiste se plaignait de la dilliculté qu'il éprouvait dans ces conditions à reproduire le modelé du corps, la princesse rejeta le manteau en s'écriant : « Ogni vélo puo cadere dinanzi a Canova! » {Ibidem, p. llOj.
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courtoisie, et proclama que le général avait une tête i antique »; il est moins certain qu'il ait exprimé à Saint-Cloud sa tristesse d'avoir vu disparaître l'indépendance vénitienne (1). Après cinq séances de pose et quelques semaines passées à Paris, il franchit de nouveau les Alpes, emportant une esquisse en plâtre qui devait lui servir à modeler à loisir la statue du grand homme.
Tout en ébauchant longuement cette statue, Ganova multipliait pour Florence, pour Vienne, pour Rome même, les œuvres saluées dès leur apparition comme autant de merveilles. Une Vénus prenait dans la Tribune de Florence la place de la Vénus de Médicis, de même que le Persée avait seul été jugé digne d'occuper au i3elvédère du Vatican la niche de l'Apollon. Une autre Vénus, celle pour laquelle la princesse Pauline avait posé au moins la figure, provoquait au palais Borghèse une affluence de visiteurs attirés sans doute par une curiosité maligne et malsaine, mais aussi par le renom grandissant de celui qui passait pour renouveler les chefs-d'œuvre de la sculpture antique; les admirateurs passionnés obtinrent de contempler la statue la nuit à la lueur des flambeaux, qui mettaient mieux en valeur les détails du travail. On finit par être obligé d'entourer le marbre d'une barrière, pour le protéger contre l'indiscret empressement de la foule (2). Les Parisiens étaient conviés pour leur part A jouir en 1808 d'une œuvre plus austère, celle où Madame Mère était représentée dans une attitude et un costume in.spirés de la célèbre Hlalue de la première Agrippine, veuve de (Icrmunicus; pour lui faire cortège, Canova avait envoyé des statues
(I) Mai.am«ni, Canovn, p. 88-80.
(f) QuatkbmArb dm QuiNor, Canova, p. 140.
se rattachant au cycle préféré du public, celui de la mythologie galante, par exemple une réplique de VAmour et Psyché, une Hébc qui marquait un essai de sculpture polychrome (1). Le public savait d'ailleurs qu'il travaillait à la statue colossale et triomphale de l'empereur.
Celle-ci était à peine terminée lorsque, dans l'été de 1810, Canova, devenu sujet du royaume d'Italie par l'annexion de la Vénétie, fut appelé de nouveau à Paris. Une première lettre de Duroc lui parlait seulement de venir faire la statue de Marie-Louise (2). Mais dix jours plus tard, d'Amsterdam où il avait été momentanément porter son infatigable activité, Daru entr'ouvrait au sculpteur une perspective autrement vaste : il s'agissait soit de séjourner quelque temps à Paris, soit de s'y fixer à demeure. « Le cas particulier qu'Elle (Sa Majesté; fait de vos talents supérieurs et de vos connaissances étendues dans tous les arts qui dépendent du dessin, Lui a fait penser que vos avis pourraient contribuer puissamment à porter vers la perfection les travaux d'art qu'Elle fait exécuter et qui doivent perpétuer la splendeur de son règne. Ce nouvel emploi de vos lumières ne nuirait en rien à l'exercice de l'art que vous pratiquez avec tant de distinction (3). »
Napoléon avait-il sérieusement songé à déposséder Denon au profit du sculpteur italien, qui n'avait rien d'un manieur d'hommes, qui d'ailleurs ignorait complètement ce monde des artistes français si ombrageux et si malaisé à régir? Il est infiniment probable que l'empe-
{\) Schneider, l'Art de Canova et la France impériale.
(2) 12 août 1810 (de Saint-Cloud) : 02, 841.
(3) 22 août 1810 (d'Amsterdam) : Ibidem. M. Malamani a public cette lettre, mais à la suite de l'éditeur des Memorie di Antonio Canova, il a commis l'erreur de l'attribuer à Duroc.
reur n'avait point en vue une surintendance générale, et qu'il souhaitait surtout parer sa capitale du génie et du renom de Canova, sauf à confier à ce dernier la direction et le contrôle de grands travaux monumentaux, comme Louis XIV avait voulu le faire pour le Bernin : en ce cas, c'est la prééminence de Fontaine qui eût été menacée beaucoup plutôt que celle de Denon (1). Du reste, Canova répondit sans hésitation qu'il était prêt, par déférence pour les ordres impériaux, à accoraphr un déplacement de courte durée, mais que ni ses travaux entamés, ni sa santé même ne pourraient s'accommoder d'un éloignement définitif de Rome (2). Sans se contenter d'écrire en ce sens à l'intendant général et au grand-maréchal du palais, il prit soin de se ménager d'avance l'entremise du cardinal Fesch, qu'il avait connu pendant son ambassade à Rome, et celle de Denon, pour prévenir autant que possible toute insistance ultérieure (3). Néanmoins, quand il fui présenté le i2 octobre 1810 à l'audience impériale, le premier mot du souverain fut : « C'est ici la capitale des arts; il faut que vous y restiez (4). » L'artiste dut reprendre l'énumération des pressants motifs qui le rappelaient à Rome.
(i) Quant à l'ullm iriin siùge au Sénat (Malamani, Cnnora. p. iSA), cllo est Itii'n peu vraiscinMahlo; lo Sénat na|)oléonicn n'Atdit point, coninio la clianiltn' lianlo clo certainos innnarcliics modrrnos, lo lieu lic r('<union des illustrations nalioiiales. mais l'asilo (leH vt'tlùraDH do l'adruinislratioii, do raiinc'-o et yurtoiil do la polillipic : roiiiporcur no songoa pi-oliablenient pas plus li y faire onlror Canova <|uo David.
(2) A Daru, 1" Hopltiiiliro IKIO; A Dtiroc, i soploinbro : Mai.a- MANi. Canavti, p i3S-i:i6.
(8) Kntrrlien» tir NnpoUon avec ('titioni, p. vi (l'autour de ccl avant-propoM anonynio vhI Qiiatroniérc do Qiiincy, ipii vit conK tanunent Canova pondant non séjour à l'ariH).
(4) Qii«THKi(^.HK UK QuiNcv, Canova, p, 194.
Logé à Paris chez Marescalchi^ ministre secrétaire d'État du royaume d'Italie, Canova se rendit à plusieurs reprises à Fontainebleau, où la cour était installée. Napoléon, qui se considérait un peu comme en vacances, assistait aux séances de pose, prodiguant les questions et les réflexions sur toutes sortes de sujets, s'étudiant visiblement à séduire le grand sculpteur (1), tolérant peut-être ses doléances sur l'appauvrissement artistique de l'Italie ou sur l'incarcération du pape (2). Au bout de trois semaines environ, le buste de Marie- Louise était modelé, et l'empreinte en pl;\tre, présentée à Fontainebleau, obtint l'applaudissement général de la cour, bien que Napoléon trouvAt sa jeune épouse encore rajeunie par le sculpteur. Canova manifesta l'intention de placer ce buste, à la mode antique, sur une statue allégorique de la Concorde, pour symboliser l'alliance dont le mariage impérial avait été le gage. Puis il revint discrètement sur son vif désir de regagner son atelier et ses pénates romains. Le souverain lui donna congé en disant avec quelque humeur : t Andate corne voleté (3). »
(1) « Du 15 octobre au 5 novembre, il consacre presque ses matinées à le conquérir. » (Frédéric Masson, l'Impératrice Marie- Louise, p. 177.)
(2) Je dis « peut-être », car si le Diario, plusieurs fois publié, reproduit les entretiens tels que Canova, au soir de chaque soance, les dictait à son frère utérin l'abbo Sarlori, sa mémoire a pu avoir des défaillances ou son imagination prendre des licences; d'après les contemporains les plus dignes de foi, Napoléon n'avait guère coutume de laisser ainsi critiquer devant lui ses propres actes de gouvernement.
(3) QuATRiiMKRE DE QuiNCY, Canova, p. 201; cf. Entretiens de Napoléon avec Canova, p. 32. Pourtant, le 9 décembre 1810, Napoléon exprimait son mécontentement que l'Institut eût omis pour les prix décennaux, avec le Génie du clivislianisme et les routes du Mont-Cenis et du Simplon, « les ouvrages du sculpteur Canova, qui, étant devenu Français, paraissait pouvoir être
n avait été question entre eux de la statue colossale de l'empereur, qui s'acheminait enfin vers Paris. Après avoir à l'origine laissé Canova maître de régler l'attitude et le costume, Napoléon s'inquiétait à présent de se voir exhibé aux Parisiens « dans le style grec », autrement dit sans aucun v(5tement; par une suggestive rencontre, c'était quelques semaines auparavant que la nudité du Desaix de la place des Victoires avait provoqué dans la foule d'unanimes protestations. Le sculpteur s'évertuait à prouver que le nu s'imposait : « Dieu ra(5me n'aurait pu faire un bel ouvrage, s'il eût voulu représenter Votre Majesté comme Elle est là, avec une culotte, des bottes, habillée enfin à la française (1). » Tous ceux qui passaient alors pour compétents partageaient cette opinion. Lors de l'exposition des Stibiru's, David, pour justifier le costume plus que sommaire des principaux personnages, avait soutenu que hi tradition classique faisait du nu le signe caractéristique des héros et des dieux. Denon s'appliquait de son côté à vaincre la répugnance de l'empereur. En 4804, à propos d'une exposition de statues modernes au Luxembourg, il lui écrivait : « Tout ce qui a été exécuté en habit civil a paru si ridicule, que cela a été jugé généralement inadmissible (2). » Deux ans plus tard, croyant le colosse achevé, il traitait déjà la question de l'emplacement : • La blancheur et la pureté de la matière no permettent pas que cette statue soit exposée h l'intempérie de notre climat; sa nudité m'avait fait penser de (sic) la placer au Musée parmi les empereurs et dims la nicbe où est
adiriiH au concours ». (Noto au ininiHtro de l'intùriour : Corn-spondnncr, 17108).
(1) lintri'lieHt de NapoUon avec Canovn, p. 11.
(2) A Na|tol<')Oii, 3 vi>iiili'iiiiairi> an XIII (2!> H(<|itfliiilii'o 1804) : Ai''. IV, 1050.
le Laocoon, de manière à ce qu'elle fût le premier objet qu'on verrait en entrant (4). »
D'avance aussi, on se préoccupait du transport de Rome à Paris, qui serait une opération délicate. Un entrepreneur de roulage parisien ne demandait pas moins de 20000 francs pour assurer le voyage par le Mont-Cenis, en arguant de la nécessité d'envoyer des chevaux français, douze au moins, et de construire un chariot spécial (2). On traita pour 6 000 francs avec un autre entrepreneur, qui devait employer la voie d'eau et se charger en même temps des statues de Hoche et de Leclerc, exécutées en Italie (3); une clause additionnelle, libellée de la main de Denon et conçue en termes caractéristiques, engageait l'amour-propre et l'honneur même de l'entrepreneur, en reconnaissant qu'aucune indemnité ne serait capable de couvrir la perte ou l'avarie de l'inestimable colis (4).
Le 16 mars 181i, Denon put enfin aviser Canova que la statue était arrivée à bon port (5). 11 écrivait en même temps à Daru : t Je viens de la faire décaisser et placer dans la salle des hommes illustres du Musée Napoléon. J'attendrai, monsieur le comte, que Sa Majesté l'ait vue et m'ait autorisé à en faire jouir le public. Aussitôt j'en préviendrai par la voie des journaux (6). »
(1) Au même, 11 décembre 1806 (de Berlin) : AF. IV, 1050.
(2) Mémoire de Mathieu Saint- Jacques, entrepreneur de roulage, 28 octobre 1808 : 02, 841.
(3) Traité avec l'entrepreneur Henraux, 20 et 25 avril 1810: 02, 839.
(4) « Comme il est impossible de fixer un dédommagement de la part de M. Henraux pour les trois statues désignées si son entreprise n'était pas couronnée du succès désiré, il s'engage sur son honneur à y apporter tous les soins et la prévoyance que la confiance dont il est honoré du ministre doivent {sic) faire espérer de lui. »
(5) Arch. des mus. nat.
(6) 16 mars ISll : 02, 836.
Son intention était, avec la permission de l'empereur, d'installer la statue au centre du Salon bisannuel, ouvert encore jusqu'à la fin du mois {i).
L'emplacement provisoire, choisi par Ganova luimême au cours de son récent séjour à Paris (2), n'en était pas moins fort peu avantageux. La statue, qui mesurait près de quatre mètres de hauteur (exactement douze pieds), aurait dû être installée sur un piédestal élevé, dans une salle de vastes dimensions; ses proportions ainsi eussent été infiniment moins déconcertantes pour les profanes. Or, on l'avait mise « dans une salle basse du Louvre, el sur un socle postiche fort bas (3) ». Les quelques privilégiés qui furent admis à la contempler furent frappés de cette présentation défectueuse; mais comme c'étaient des spécialistes, et des fanatiques de l'école classique, ils furent unanimes à renouveler les éloges qui à Rome déjà avaient salué Tachèvemcnt du plâtre (4).
L'empereur vint à son tour, non point environné d'un pompeux cortège, comme le jour où il avait été saluer le chef-d'œuvre de David, mais seul et silencieux. Il ne condescendit point à s'expliquer, et l'on (hMneura réduit aux conjectures sur les causes de son mécontentement. Il fut sans doute surpris et contrarié de ces dimensions gigantescjues, dont Tinvraisemblanco était accusée par le mode de placement. Le bruit courut (jue sa modestie s'était froissée, ou sa superstition corse alarmée, de la
(1) Denon k Daru. 18 mars 181) : Oi. 836. M» lu 21 oclol)ro prôft^di-nl, Daru avoil l'-cril. il l'ompcn^ur (pio la alaltui do Caiiuva hurait un des principaux « articlus » du Salun (Oi, 841).
(t) Mai.amam, ('.(inova, p. l&U.
(8) (jlUTHKtll'':itK l>K QlIINCY, Ciiitova, p. 211.
(4) • J'apiireiidR pur lout lo iiioiidc (pio c'est le jihis bel ouvrait) do co CAiUûii-o urU»to. » (l)onon à Nupulcon, 11 dùcuniliro 1806 : AP. IV, 1080.)
statuette de la Victoire placée dans sa main droite. Plus probablement, il s'ofîusqua de cette « acade'mie » d'athlète ou de dieu de l'Olympe : il voulut prévenir les sourires de ses courtisans et les fous rires de ses sujets. Canova en eiïet, sans consentir <à transiger avec ce qu'il considérait comme un principe, sans draper Napoléon dans une toge ou un manteau à l'antique, sans le vf-Hir d'une cuirasse, avait simplement jeté sur l'un des bras un pan d'étoffe qui ne faisait qu'accuser davantage la complète nudité du héros.
Quoi qu'il en soit, la statue fut immédiatement « retirée dans un emplacement renfoncé de la même salle, où on lui fit provisoirement une clôture en planches et en toiles, qui la dérobèrent entièrement à tous les yeux (i) » . Les journalistes, les faiseurs de brochures reçurent la défense expresse d'y risquer la moindre allusion, et en ce temps-là une consigne officielle donnée à la presse était strictement obéie. Canova connut donc cette disgrâce, cruelle entre toutes pour l'amour-propre d'un artiste, de voir ensevelir arbitrairement dans l'oubli l'œuvre qui lui avait coûté des années de travail, celle pour laquelle il avait escompté la plus éclatante renommée. C'était une insuttisante consolation que les éloges murmurés en confidence par quelques maîtres de l'art, par David en particulier, qui écrivait au sculpteur : « Vous avez fait pour la postérité tout ce qu'un mortel pouvait faire (2). »
Cette prédiction même se trouva démentie par l'événement, comme si quelque implacable destin se fût indéfiniment acharné contre le colosse de marbre. A la Ilestauration, il fut naturellement relégué, avec les
(1) QniTREMËRe! DE QuiNcv, Canova, p. 213.
(2) Malamani, Canova, p. 161.
autres effigies impériales, dans les sous-sols des Petits- Augustins. L'artiste demandait qu'on le lui restituât; il se lamentait à la pensée « qu'une œuvre qui lui avait coûté tant de sueurs demeurât, par la faute des circonstances politiques, éternellement enfouie dans un magasin (i) ». Au lieu d'accéder à cette requMe, le gouvernement des Bourbons, obéissant à une inspiration ou se rendant à une suggestion d'un goût très contestable, mit la statue à la disposition du vainqueur de Waterloo, et la fit embarquer au Havre (2). Wellington, embarrassé ou encombré d'un tel trophée, le dissimula plutôt qu'il ne l'installa dans son hôtel de Londres, dans des conditions qui ne faisaient honneur ni à lui-même, ni à Napoléon, ni à Ganova; depuis cent ans bientôt, les choses sont demeurées en l'état (3).
Heureusement, le vice-roi Eugène avait commandé pour la capitale du royaume d'Italie une réplique réduite en bronze (4). Cachée dans une cave tant que la domination autrichienne pesa sur la Lombardie, voici un demi-siècle qu'elle a pris place dans une cour du musée Brera, à Milan.
(l)Canova à Quatremère de Quincy, 43 novembre 1815 (en italien) : Qiiathemi!:he iik Qdincy, Canova, p. 392.
(2) L'cinbar(|iienicnt eut liuu 8ur le brick anglais Proviiience, le li juin 1810 (Roger Lévy, le Havre entre trois révolutions, p. 34- 43).
(8) M. Malaniani, qui a tout l'air do parler de vitu, aflirme i|u'aujourd'liui encore, à Aspley Houso, la statue est pincée dans un vestibule si exigu qu'il est impossible d'cti piiolograpliicr r<in8cmlilu, si obscur que les pliotogrnpiiies doivcMit tHre prises au inagnr'Hiuni ; de plus, lu local sert de roniiso aux bicyclettes du pcrNonncI di! I'IkHcI, Iticyclettcs qui sont appuyées contre le piùdcstdl (le la statut) ((Umova, p. 238).
(4) Il iivnlt l't»'^ question en 1810 d'ériger luio réplique en marbre, do In grandeur do l'original, au ccntr)' du Forum romain (Itené ScuNKinBit, l'Art de Canova et la France imjiérialr).
La mésaventure du Napoléon avait achevé d'indisposer Ganova contre la France impériale (1). Ses ressentiments personnels aussi bien que son culte pour la péninsule natale le déterminèrent, après AVaterloo, à accepter du gouvernement pontifical la mission de retourner une troisième fois à Paris, pour revendiquer les objets d'art cédés naguères en exécution du traité deTolentino. Très fragile en droit, écartée d'abord par les souverains alliés, cette prétention ne triompha que par l'appui de Wellington, qui se mit en tête de donner aux Français une « leçon de moralité », et qui envoya ses soldats protéger par la force la dévastation du Louvre. Talleyrand se dédommagea de l'attitude impuissante et résignée du gouvernement dont il était le chef, en prenant pour cible de ses épigrammes le diplomate improvisé (2). Ganova souffrit davantage encore de l'attitude du monde des artistes : plusieurs ne lui ménagèrent pas les reproches explicites, et presque tous le mirent littéralement en quarantaine ; l'un des rares amis qui lui demeurèrent alors fidèles atteste que cette mission de 1815 ne lui rapporta que « des embarras et des dégoûts (3; » . Le ressenti-
(1) Un incideot d'ordre pécuniaire dut aussi le blesser. A la fin de février 1814, se mt^fiant sans doute de la stabilité du régime, il avait tiré sur Deaon, ians l'en avàer, une lettre de change de 2i 1:23 Ir. 45 cent., pour solde du prix de la statue de Marie-Louise. Le directeur des musées lui répliqua très sèchement que le marbre devait tout d'abord être rendu à Paris, et que même alors ses fonctions se borneraient à proposer l'ordonnancement à l'intendant général (11 mars 1814 : Arch. des mus. nat.).
(2) On sait notamment qu'à une soirée officielle, où Ganova s'était fait ])ompeusomejit annoncer sous son titre d'ambassadeur extraordinaire, Talleyrand feignit d'avoir entendu emballeur.
(3) QoATREMÈitE DE QuiNCY, Cauova, p. 283. Qualremère, qui avait publié sous le Directoire un courageux opuscule contre la spoliation dos chefs-d'œuvre d'Italie, se crut en 1815 engagé par son passé et par ses opinions royalistes à prêcher la restitution. 11 ne comprit pas que le mal, une fois accompli, était irréparable.
ment de l'orgueil national ulcéré fut pour beaucoup dans la persistante impopularité qui s'attacha dès lors chez nous au nom de ce Canova, précédemment exalté comme le moderne émule de Phidias.
Au dix-septième siècle, les membres de l'Académie de peinture et de sculpture avaient pris l'habitude d'exposer tous les deux ans leurs œuvres nouvelles. Installée d'abord dans la salle ronde précédant la galerie d'Apollon, cette exhibition fut transférée en i 699 dans le Salon Carré du Louvre. L'usage s'introduisit alors de désigner l'exposition elle-même par le terme de Salon de peinture ou de Salon tout court, qui ne tarda point à passer dans le langage écrit et fut consacré par les comptes rendus de Diderot. En 1791, le Salon devint annuel; deux ans après, à la suite de la suppression de l'Académie de peinture, tous les artistes eurent le droit d'y participer (i).
et ([u'iin exodo do plus n'y remédierait point. Do fait, les tableau.x rendus au gouvernement ponlilicn), au lieu do reprendre leur place dans les églises qu'ils avaient jadis décorées, forniùrent le noyau de la IMnacollii'(iue du Vatiran : musée pour musée, au point de vue eKtliéli(iue, ils étaient aussi hicn au Louvre.
(1) Ci.ABAC, Mmée de xculplnre, t. ], p, :;87. « Clinquo année », constatait cet érudit en 1841, « a vu s'étondro l'espace destiné & l'oxposilion. et l'immense récolte, (|ue deu.\ ans de travail do notre croie font sortir actuellement de ses innondu-aldcs nteliors, n'a pas assez île la plus Krande partie du Louvre pour faire hrillor toutes ses richesses » Ce Ilot, redevenu annuel, n'a cessé do monter. Sous Napoléon III, le Salon lut Iransléré au hilaix de l'Induhliit dos (Jiamps-I')lysccs, construit pour l'exposition universelle de l«S.') et remplacé en 1900 par le (Irmid l'nltiit. On sait (|ue depuis les dernières annéon du dix-nouviéme siéelo, par suite d'une Hcisslon Hurvenue entre les nrlhlos, le Salon est dédoiiMé.
Sans satisfaire encore l'insatiable ambition des peintres et sculpteurs, qui rêvaient d'un local où leurs œuvres seraient en permanence à la disposition des admirateurs et des acheteurs (4), les Salons attiraient une foule de visiteurs très nombreuse et très bigarrée (2). La valeur des œuvres exposées était aussi fort inégale, se ressentant du désarroi des idées et des mœurs, du laisser- aller révolutionnaire. Lors du dernier Salon qui eut lieu sous le Directoire, à l'automne de 1799, les choses en vinrent au point que les artistes sérieux comprirent la nécessité de réagir, et prirent pour interprèle de leurs doléances l'administration du Musée : « Us nous ont unanimement demandé^ » écrivait cette administration au ndnislre de l'intérieur, « de vous inviter à nommer un jury qui éloignerait des expositions les ouvrages des prétendus artistes qui déshonorent (suivant eux) l'école frauyaise aux yeux de l'étranger. A cet égard, nous partageons, citoyen ministre, leur opinion, et le Salon actuel n'aurait pas été si décrié si quelques productions indignes d'y avoir place n'y avaient point été admises... Il est aussi nécessaire, citoyen ministre, de statuer définitivement sur l'exclusion des ouvrages de mécanique, fleurs artificielles, broderies en soie ou laine, et autres objets étrangers à l'art proprement dit du dessin, afin que le gouvernement et l'administration soient également débarrassés de rimportunilé et de lintrigue toujours actives des individus sans talents (8). »
(1) Par une noie soumise au ministre de l'intérieur dans l'été de 1800, Alexandre Lenoir proposait de décorer le petit cliùteau de Bagatelle, au Bois de Boulogne, et de l'adecter à cette exposition permanente {Archives du Musée des monumenls français, t. I, p. 186).
("2) F. Bknoit, l'Art français sous la liérolnlion et l'Empire,
(3) L'administration du Musée central des arts au ministre
Ce vœu serait probablement demeuré platonique sans l'avènement du gouvernement consulaire, qui ne reculait ni devant les actes d'autorité, ni devant les mesures d'assainissement. En réglant l'organisation du Salon de lan YIII, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, institua une commission d'artistes chargée d'en éliminer les productions ridicules ou scandaleuses. Un article de l'arrêté ministériel spécifiait l'exclusion des ouvrages contraires aux bonnes mœurs, « non par le nu des figures, lorsque le sujet le permet ou l'exige, mais par l'expression ou l'intention, qui seules caractérisent l'indécence (1) ». Quoique le jury se fût acquitté très consciencieusement de sa tâche d'épuration, le nombre des objets exposés monta encore à 542.
Un autre abus était plus invétéré et plus difficile à extirper : les artistes en renom mettaient une sorte de coquetterie à retarder tout ou partie de leur envoi jusqu'après l'ouverture, de façon à provoquer à leur profit exclusif un regain de curiosité. Il en résultait que « le Salon ouvrait presque à vide » et que * jusqu'au jour de la clôture on y plaçait quelque objet (^2) ». Eu vain le règlement édictait-il un délai de rigueur, après l'expiration duijuel les objets ne seraient plus admis : cette clause, appliquée un peu plus strictement sous l'Empire, comporta toujours des dérogations de fuit.
Le Salon de Tan IX fut ouvert à son tour et comme d'habitude du 15 fructidor an IX au 15 brumaire an X (2 Hcptcmbre-t) novembre \HOi) (3). On remarqua que
d« rintiriciir, 7 vtincl/imiairo an VIII (20 HcptomJjro 17S>a) : Aroli.
(lUH lIltlH. liai.
(1) Ani.Anii, Parti mus le Contulnl, t. I, p. 5U5-S00. (f) Diitioii à Daru, S février 1811 (lettre rétronpoclivi^) : Arch. (loi inii*. nat. (&) AuLARii, Parti loul U Couiulat, t. II, p. S8S,
LES SALONS PÉRIODIQUES 43i
la sévérité du jury s'était encore accentuée, et que le Salon Carré tout au moins ne renfermait que des œuvres fort honorables, sans compter les envois remarquables de Gros, de Gérard, de Regnault, de Robert Lefèvre, et le fameux Brutus condamnant à mort ses fils, de Lethière; mais un trop grand nombre de médiocrités s'entassaient encore dans la galerie d'Apollon (i).
Un mouvement d'opinion se dessinait, en faveur du retour aux Salons bisannuels : le jury se trouverait ainsi en présence d'un plus grand nombre d'oeuvres préparées à loisir; le public lui-m(îme apporterait à l'exposition un intérêt avivé par deux années d'attente. L'administration du Louvre intercéda vivement en faveur du maintien de l'annualité : elle invoquait, outre le vœu de la majorité des artistes, un argument d'amourpropre, tiré de ce que les Anglais avaient une exposition annuelle et qu'il convenait de ne point leur laisser cette apparence de supériorité; de plus, la vente des livrets produisait une somme d'environ 6 000 francs, dont l'absence appauvrirait cruellement le maigre budget du Musée (2).
Revenant sur une décision déjà prise, Chaptal, sans engager l'avenir, concéda qu'il y aurait une exposition à la fin de l'an X. En fait, ce Salon fut le plus brillant sans doute que les Parisiens eussent vu depuis le début de la Révolution. L'impression générale de confiance, fondée sur la paix maritime et le vote du Consulat à vie, était éminemment propice au développement des arts. D'ailleurs, pour donner aux visiteurs étrangers une
(1) AuLARD, Paris soui le Consulat, t. II, p. 499.
(2) L'administration du Musée central des arts au ministre de rint( rieur, 11 et 15 prairial an X (31 mai et 4 juin 1802) : Arcli. des mus. nat.
plus haute idée de notre école nationale, le gouvernement avait pris soin, même après l'ouverture du Salon, et en faisant intervenir le nom déjà révéré du chef de l'État, d'inviter les artistes réputés à envoyer au Louvre un choix de leurs œuvres des années précédentes {i). Ils déférèrent à cette demande, à Texception de David, qui ne put se résoudre à renoncer, fût-ce momentanément, au profit résultant pour lui de l'exhibition payante des Sabities dans une salle distincte. Ce fut donc une sorte d'exposition rétrospective qu'on put admirer à l'automne de 1802, du moins au bout d'un certain temps, car conformément à leur déplorable tradition, les artistes les plus réputés échelonnèrent leurs envois après l'ouverture oflicielle (2).
C'est ainsi que six grandes semaines s'écoulèrent entre cette ouverture et Tapparition de l'œuvre nouvelle destinée à conquérir d'emblée une vogue Iriompbale. L'auteur, IMcrre (îuérin, âgé de vingt-buit ans, avait remporté quatre ans plus tôt un grand succès, en partie politique, avec son tableau de Marcus Scxtus, personnage imaginaire; ce proscrit qui rentrait dans ses foyers j)0ur y trouver sa femme morte et sa lille abîmée dans la douleur avait paru le touchant syml)ole des souf-
(i) Voici par oxoinple l'appol <]uo Chaptal adressait à Gérard : « Lo Premier Con.Mil vient de m'écriro, citoyen, pour me faire contiallre (|ii'il ddHirc qiit! vu8 ouvragns Hoicnt cxj)Osù.s an Saioa où il lioil HO rciidro a|trr.s-(loiiiain. Il m'annonce (pi'il no vont voii- (|iit< l;ï loH laldoanx di!H arliHioH (liKtinKiii^is de son siiVIc. » (.(• coiiipléoMMilairu au \ |20 HOplembri! 18U:!j : Lviltti adrctiéin au timan (Ifrttrd, l. Il, (t. U).
it) Dnnx aiiH phiR (ard, Dunon, dans nnc circulaire anx arliNlus, rnppcl.iit avec di'|tit, (|iin Itm vinllcurs rraii^iii» ("t i'tranf^(!rs n'axaicul Iroiivt'), lorM dt* l'ouNurlun» du Salon do 180i, « (|u"un() oxpuKilittn luconiplt'ïlu et mcscpiino, indlKiin l'i la l'ois vl. do la «luire? iittUunali) ol ilc la gloire duH arUHlcH iMix-nn'moH ». (1"^ florèttl dll XII \t\ avril 1V04J : Arcli. (lei> mus. iial),
frances des émigrés. En 1802, par une heureuse coïncidence encore, sinon par un sens habile de l'opportunité (1), c'est à la littérature dramatique que Guérin emprunta les éléments de son nouveau succès. Ssl Phèdre, accusant Hippolyte devant Thésée, fut exposée au moment même où Mlle Duchesnois faisait acclamer la tragédie de Racine par le parterre du Théâtre-Français (2). Les lettrés, qui formaient alors l'immense majorité du pubhc parisien, sentirent se rallumer, devant le tableau du Louvre, l'enthousiasme qui les animait aux représentations du chef-d'œuvre; un contemporain les a montrés, » suppléant au silence des personnages, se plaisant à prêter tantôt à Thésée les imprécations du poète, tantôt à Hippolyte les beaux vers de sa justification (3) » .
L'admiration se prodigua sous les formes les plus ingénieuses, presque les plus raffinées. Après avoir exigé que le portrait de Guérin par Robert Lefèvre fût déplacé pour être mis à côté du tableau de Phèdre, les jeunes artistes suspendirent des couronnes de laurier aux cadres du portrait et du tableau (4). On parlait couramment de Guérin comme d'un moderne Raphaël (5). Un banquet fut organisé, sous les auspices du conseiller d'Etat Regnaud de Saint-Jean d'Angély et du poète Legouvé : le peintre et la tragédienne étaient assis l'un à côté de l'autre à la place d'honneur, tandis que le
(1) Le début de Mlle Duchesnois dans Phèdre eut lieu le 3 août 180:2, et le tableau de Guérin parut au Salon le 26 octobre {Décade, an XI. t. 1, |). 250) : si prompt au travail que lût le peiulrc. il est invraisemblable que cette œuvre considérable ait été con(,ue et exocuU-e dans un si court laps de temps.
(2) CI'. Paris sous Napoléon, t. VII, p. 80 et s.
(3) QuATREMÈRE DE QuiNCv, NoHces historiques, t. I, p. 423.
(4) AuLAHi), Paris sous le Consulat, t. III, p. 349.
(5) Mai'ia Edgewokth, Lettres intimes, p. 51.
vni. 38
buste de llacioe occupait le centre de la table (1). Guérin connut enfin ce triomphe suprême, d'être glorifié sur notre première scène littéraire. Le Théâtre-Français jouait alors Caroline, une bluette de Roger : à partir du 22 novembre (2), celui-ci inséra dans le rôle de l'ingénue une tirade qui décrivait en vers lourdement chevillés, mais fort louangeurs, l'empressement des visiteurs autour du fameux tableau. Le mot de la fin surtout, mis en valeur par la diction et le jeu de Mlle Mars, était applaudi avec transport :
J'en approche un moment :
Quel effet! quel prestige! et quel enchantement ! J'ai cru, je l'avouerai, voir leurs bouches muettes Prononcer les beaux vers du plus grand des poètes, Et, par l'illusion de ce tableau divin, Entendre encor Racine, en admirant Guérin.
€ Les étrangers, » écrivait Mme Campan, « ont voulu acheter ce chef-d'œuvre; mais il paraît que le gouvernement français no veut pas qu'il sorte de la France dont il honore l'école à un degré qui ne pouvait s'espérer d'un aussi jeune artiste (3). • Il est exact qu'avant la clôture du Salon, le gouvernement décida d'acheter les trois meilleurs tableaux, qui lui seraient proposé.^ par une commission formée des administrateurs du Mu^e et de quelques artistes. La commission fut unanime à désigner en première ligne la Phèdre, à laquelle on adjoignit VEiidifinion de (îircKlct, et, sans doute pour des motifs où l'art n'intervenait (|u't\ l'arrière-plan, l'acte
(i) AuLARi», Parti iotu le Qmtulal, t. III, p. 'M\\.
(t) Ca'Ho dato (1" frimairn nii XI) oRt pntciKéo par iino Didiition aux regl«tr6« du liiéàlre (ArrliivoH do la (;«)iii»')dio- Prançals«) .
(8) Mme C&inp&n ii non IIIh. 14 brumaire an XI (ïi iiovpinbro 180t) : Mmo Cami-an, Journal, p. 20S.
d'héroïsme d'un sauveteur adolescent, peint par Taunay(l). Les artistes furent invités à faire eux-mêmes leur prix, et Guérin demanda la somme, inouïe pour l'époque, de 24000 francs (2); de là sans doute le bruit, répandu dans les salons d'opposition, qu'après avoir fait étalage de la munificence consulaire, le gouvernement renonçait à l'acquisition du tableau (3). En réalité, la Phèdre fut achetée et payée au taux fixé par le peintre.
Malgré le succès du Salon de 1802, Denon, appelé à régir les beaux-arts, fit prévaloir, soit par attachement aux usages d'autrefois, soit par conviction personnelle, le retour à l'exposition bisannuelle (4). L'année 1803 n'eut donc point son Salon, et c'est seulement au printemps de 1804 que le directeur du Musée Napoléon, par une circulaire adressée « aux artistes », leur annonça l'ouverture de la prochaine exposition pour le premier jour complémentaire de l'an XII (18 septembre 1804j; il insistait en termes pressants sur la nécessité et la convenance de l'exactitude (5).
Dès l'ouverture de ce premier Salon du nouvel Empire, l'admiration publique se porta vers les Pestiférés de Jajfa. On a vu que Denon, malgré ses prédilections classiques, déclarait que Gros marchait ici sur les traces des maîtres vénitiens : ce fut l'avis d'un certain nombre de peintres, qui, sans distinction d'atelier ni d'école, vinrent solennellement suspendre une palme au cadre du tableau (6). Le sujet d'autre part était « monar-
(1) AuLAnD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 428.
(2) Denon à Napoléon, 19 février 1806 : AF. IV, 1050.
(3) Reichardt, Un hiver à Paris sous le Consulat, p. 273.
(4) Le Salon ne devait redevenir annuel que sous le Second Empire.
(5) 1" floréal an XII (21 avril 1804) : Arch. des mus. nat.
(6) Delécluze, Louis David, p. 291-292.
chique » à souhait, puisque, sans tomber dans la sentimentalité pleurnicheuse du dix-huitième siècle, il évoquait un acte de générosité et d'humanité du César moderne. De là un empressement que ne manquaient point de souligner les officieux, à commencer par les informateurs de la police : t Ce tableau n'a que des admirateurs. Des personnes de toutes les classes, après l'avoir examiné longtemps, paraissent attendries. Plusieurs ont dit avec émotion : « C'est la plus belle action « de l'empereur (i). » Mme de llémusat, qui partageait l'engouement général, transmettait à son mari, sans crainte du cabinet noir, une impression toute différente au sujet d'un Quiberon où Hennequin avait représenté la désastreuse tentative des émigrés en 1795 : « On dit qu'il a été fait par un ordre supérieur, mais outre qu'il est mal exécuté, je ne sais quel heureux effet il peut produire (2). » Napoléon ou ses conseillers avaient voulu probablement, au lendemain du supplice de Cadoudal, flétrir une fois de plus la connivence des conspirateurs royalistes avec l'ennemi héiéditaire : mais l'à-propos paraissait contestable, même dans les milieux ralliés.
Depuis qu'il existe des expositions d'œuvres d'auteurs vivants, ceux-ci n'ont jamais cessé sans doute de se plaindre de l'emplacement qui leur est attribué. L'époque napoléonienne ne faisait point exception à la règle, comme en témoigne en 1804 une spirituelle réponse de Denon au peintre Hue : « Monsieur et cber ami, j'ai fait placer vos ouvrages avec tout le soin (pi'ils
(1) Hullt^lin dfl polico «lu 7 vondéiiiiiiiro an Mil (29 Hopicnibre 1M04) : ii'llAiiTi':i(ivK:, lu l'olicr, tecriHf. du l'irmier liinpirt', l. I, p. Hli.
(f) i" vondi-iiiiiiiro an XIII (13 HOploiubre i804j : Miiu^ me Hi:- MUIAT, l.rîlrr*. t. ], p. 50-57.
LliS SALONS PÉRIODIQUES 437
méritent. Vous en avez trois dans le grand Salon, et ils y occupent des places de choix; les deux autres sont dans la galerie d'Apolon, mais en très beau jour. Repoussez, je vous y invite, messieurs les officieux qui vont vous faire des compliments de doléance. Vous n'êtes pas le premier à qui ils rendent ce mauvais service; quelques artistes, sur leur rapport, se sont crus sacrifiés et sont venus ensuite me remercier (1). »
Au début de 1806, Uenon conçut le projet de faire coïncider le prochain Salon avec une exposition, dans le fond de la grande galerie du bord de l'eau, des productions modernes les plus admirées depuis dix ans (2j : Napoléon répliqua qu'il préférait voir hâter la mise en place des tableaux conquis en Italie (3). Mais quand l'empereur exprima le désir que le Salon fût avancé au mois de mai, époque où il comptait offrir de grandes ftUes aux soldats vainqueurs d'AustcrIitz (4), ce fut au tour du directeur du Musée d'objecter que des artistes ne pouvaient se presser comme des entrepreneurs de travaux publics ou de fournitures militaires, et que la chose était moralement irréalisable (5;. On sait qu'en fait les événements politiques firent ajourner les fêtes en l'honneur de la Grande-Armée; lorsque Napoléon vint inaugurer le Salon à la date ordinaire, le 15 septembre, la rupture officielle avec la Prusse n'était plus qu'une question d'heures.
(1) 7 vendémiaire an XIII (29 septembre 1804) : Arch. des mus. nat.
(2) Denon à Napoh'-on, 19 février 1806 : AF. IV, 1050.
(3) Denon au ministre de l'intérieur, 27 février 1806 : Arch. des mus. nat.
(4) Cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 57-59.
(5) Denon au ministre de l'intérieur, 27 février 1806 : Arch. des mus. nat.
Cette fois encore, Gros évoquait un souvenir de l'expédition d'Egypte, avec la bataille d'Aboukir. D'autre part, avant même l'ouverture du Salon, les journaux avaient signalé la Scène dn Déluge, de Girodet : « (]et ouvrage paraît avoir fait une grande sensation parmi les artistes qui l'ont vu dans l'atelier de l'auteur; ils en parlent tous comme d'une production qui doit honorer l'école française (i). * Le public ratifia cette appréciation, et quand l'empereur, au retour d'Iéna et de Tilsit, vint revoir le Salon (dont on prolongeait indéfiniment la durée pour compenser en quelque mesure le retard apporté à la réouverture des galeries de tableaux anciens), Denon lui demanda la décoration de la Légion à la fois pour Girodet et pour Gros. Sans opposer de refus catégorique, le souverain ajourna sa réponse (2).
C'était une première distinction, fort recherchée des artistes, que d'être, à la suite de leurs envois au Salon, officiellement classés au nombre de ceux qui pourraient recevoir des commandes officielles. Ainsi l'intendant général, dûment renseigné par Denon, écrivait des bords de la Vistule à une femme peintre : « J'ai l'honneur de vous prévenir que Sa Majesté vous a choisie pour faire partie des artistes à qui Elle a confié le soin de reproduire sur la toile les faits glorieux de son règne (3). »
C'est en <8()6 que fut rétabli le Salon des refusés. La police autorisa cette résurrection, qui lui semblait ne présenter (|U(! d(!s avantages {A).
(1) Journal de l'iivipire, U Kcptnm>)i*e 180fl.
(i) SafiH NO dùcouniKcr, Denon iHisait Ji|)|>(!l i\ la hionveillanco du grand-(:liancoli(!r Liic6|i)N(lc on l'nvour do* ce.sdcMix arlislos roroinmandntd«M, aii8Hi dlHtinKUÙH par Ioui-n f^rand» lalontH (]uo par hnir inoralitt'! ot leur ontitT diUouctncnt i\ la iKMsonncdo Sa MajostA. » {ii aoM 1H07 : Anli. <ion niUH. luit)
(8) Dani à Minn Moiikox, 8 mai 1807 (de Tliorn) . 02,842.
(4) Hulleliii dn poilcu du 27 Heptoinbr» 1806 : AK. IV, 14ttH.
Le Salon de 4806 s'était inauguré le 15 septembre, date qui correspondait à peu près au terme de l'ancienne année républicaine. La masse de la société parisienne était alors trop casanière, trop peu éprise de villégiature, pour que personne songeât à s'étonner de cette ouverture d'une exposition en pleine période des vacances. Napoléon souhaita même, en 4808, qu'on l'avançât au jour de son anniversaire de naissance et de sa fête, le 45 août : en objectant que Fontaine avait entamé dans cette partie du Louvre des travaux d'assez longue haleine, Denon proposa au contraire de reporter l'inauguration du Salon de 4808 au 44 octobre, second anniversaire de la bataille d'Iéna (4) ; cette suggestion de l'adroit courtisan fut adoptée d'emblée.
A l'approche de l'exposition, le directeur du Musée exprimait obligeamment à Daru, retenu en Allemagne, son regret de ne pouvoir lui en faire les honneurs : « Le Salon, fixé au 44 octobre de cette année, sera le plus admirable qui aura encore eu lieu. Les artistes chargés des travaux pour Sa Majesté ont répondu dignement à la confiance dont ils ont été honorés. Les autres ont fait de nouveaux efforts pour mériter d'être appelés à l'avenir, et tous, par leurs grands talents, vont placer le règne de Sa Majesté au premier rang dans les arts, comme il l'est dans la guerre, dans la science et dans les lettres (2). » Avec Napoléon, qui terminait alors son séjour à Erfurt, Denon entrait dans plus de détails, la veille même de l'ouverture. Il était assuré de plaire en annonçant que David, reprenant t l'attitude d'un jeune homme pour disputer la palme à ses élèves », l'emporterait certainement avec le tableau du Couronnement,
(1) Denon à Duroc, 16 juin 1808 : Arch. des mus. nat.
(2) Denon à Daru, 24 septembre 1808 : 02, 842.
qui dominait le Salon par ses dimensions comme par son incomparable mérite. « Après lui, viennent trois artistes, auxquels, entre eux, je ne saurais assigner une primatie, Girodet, Gros et Prudhon. Les deux premiers ont surpassé tout ce qu'ils avaient fait jusqu'à présent; Gros, dans le tableau du champ de bataille d'Kylau, a développé tout ce que le pinceau peut avoir de poésie et d'énergie; Girodet, dans celui où les députés de la ville de Vienne vous en remettent les clefs, a exprimé tout ce que la gravité du sujet pouvait avoir de majestueux, et Prudhon, dans trois tableaux de trois genres (1), a montré un talent si délicat et si particulier qu'aucune école n'a rien à lui comparer. » Le directeur citait aussi Gérard, avec les portraits de l'impératrice, de Caroline Murât et de Talleyrand, Carie Vernet avec le Matin d'AusterlUz, d'autres encore (2).
Séduit peut-être par un si élogieux compte rendu, Napoléon trouva le temps, entre son retour d'Erfurt et son départ pour l'armée d'Espagne, de faire au Salon, le 22 octobre 1808, une visite approfondie. Il examina longuement les tableaux mis en évidence, et réclama malicieusement le portrait de Chateaubriand, par Girodet, que Denon avait jugé politique de dissimuler (3). Avant de se retirer, il remit sa propre décoration à Gros, et fit également légionnaires Girodet, Carie Vernet et le sculpteur Cartellier; puis, se tournant gracieuse-
(i) La Jxnlke pourtuirnnt le Crime. Piiyché, et lo portrait d'un «tictoii iirùHidcnt au parleinunl do Itosanvon.
(t) DoDori à Napoléon, ii oclobtf 1808 : AF. IV, iOSO. Cf. G. Vau- THiKn. Union rt le gouvernenienl di:i art* tous le (^.intsiilnl (Annales révulutionnnirei, iiiiii-juiii iUll).
(H) i'ar unu aucuiidc iiiiiHco, i\ l'adroNHo colle-l& du peintre et do l'ûiTivain, Nupolron ruitianpiu on voyant lo portrait : « Il u l'air d'un cunitpiniliMir qui doHCund ])ar la rliouiinéo. » ((liUTHAOïiitiANt), Mimuire» d'uuUttombe, t. III, p. 8-U).
ment vers David, il lui dit qu'après avoir ainsi distingué les élèves, il tenait à honorer le maître en le créant ofticier de la Légion (1). Les rapports de police n'exagéraient guère, sans doute, en constatant que la visite impériale avait provoqué chez les artistes un vil' et durable enthousiasme : « Ces hommes, que l'on sait être assez difficiles sur l'article de l'amour-propre, se montrent comblés de tout ce que l'empereur a dit et fait dans cette séance de plus de trois heures; ils remarquent que Sa Majesté a daigné rester découverte depuis son entrée dans les salles jusqu'à sa sortie. Chacun des artistes présents a reçu quelques paroles de bonté, et, sur ses œuvres, des observations dictées par le goût et l'alfabilité (2). » L'empressement du public égala l'aménité du souverain : de 24910 en d80G, le nombre des livrets vendus monta à 29 401 pour le Salon de 1808 (3).
Le Salon de 1810, qui coïncida avec l'apogée du régime napoléonien, fut le plus brillant du règne. L'éclat en fut assurément rehaussé par une décision impériale, qui ordonna l'exposition au Louvre de tous les ouvrages d'art mentionnés dans le rapport sur les prix décennaux : les Parisiens eurent ainsi l'occasion de revoir ensemble les Sabines et le Sacre, de David, les Funérailles d'Atala et la Scène du Déluge, de Girodet, la Phèdre de Guérin, et bien d'autres tableaux des années précédentes (4). Mais
(1) Jules David, le Peintre Louis David, p. 444.
(^) Bulletin de police du 31 octobre 1808 : AF. IV, 1504.
Ci) AF. IV*, 282.
(4) Coimuo « tableau d'histoiie », la classe des beaux-arts de l'Institut et le jury des prix décennaux étaient d'accord pour présenter le Déluge; le ministre Moutalivet, objectant que la scène représentée était imaginaii'e, et non vraiment historique, proposa de couronner plutôt les Sabines {rapport du 17 novembre 1810 AF. IV, 1050). Napoléon se rangea à son avis.
à soi seul, le contingent des œuvres nouvelles s'étalait imposant et important. C'était l'heure où aucune ambition, dans aucun ordre d'idées, ne semblait excessive, où l'infatuation gagnait les plus avisés comme les plus sceptiques, où les souvenirs illustres de l'antiquité venaient d'eux-mêmes sous la plume des serviteurs du Grand Empire. En recommandant à Napoléon un peintre d'origine romaine, Denon trouvait tout simple de déclarer : « Le Salon remplacera à l'avenir ce qu'étaient dans le passé les Jeux Olympiques pour les arts de la peinture et de la sculpture. Semblable à votre puissance. Sire, la concurrence doit être indéfinie. Je suis persuadé que la pensée de Votre Majesté est que tout ce qui a un grand talent doit y 6tre admis, et tout ce qui est sujet de Votre Majesté doit y trouver sa protection (1). »
L'ouverture du Salon fut reculée au début de novembre. Daru annonçait d'avance à IVmpereur qu'il y aurait plus de mille « articles », dont huit cents tableaux, que Gros en exposerait cinq, Guérin deux, Hue cinq, Isabey trois, Frudhon deux, von Spaendonck quatre : € MM. David, Gérard et Girodet n'ont pas encore fait connaître ce qu'ils étaient pnHs à exposer (2). » Vingt jours plus tard, Denon pouvait donner des détails plus circonstanciés, et constater que t l'énergie » s'affirmait comme la qualité dominante de l'école française moderne : David avait pu terminer et envoyer au Salon la
(1) Donon à Napoléon, 18 septembre i809 (do Vionno) : AF. IV, lOîJO. A la lin de cello année 1809, Donon écrivait oncorc. & propcs d'une nirdiooru toile n'préHi'nlant la ruine Louise à Tilsit : • J'ajoutt^rai, Hlro, k la gloirt' do votre régnn que ce tnbleau et bien d'autroh euHRcnl été distingués nn Salon il y a quinze ans, main que depui» cette é|H)(]uela peinture a fait de hI grands progr*« (pio !«• pointro» rcconunandnblcH d'alors no sont plus tpie dut MéveH » (H. d. : 02, 841).
(i) Daru ù. Napoléon, 21 rtctohre 1810 : 02, 8V1.
Distribution des Aigles, que le directeur du Musée, on le sait, considérait comme le chef-d'œuvre du maître; à côté de lui, Gérard se distinguait avec Auslerlitz, Gros avec les Pyramides, Girodet avec la Révolte du Caire (1). Guérin enfin, qui après le double triomphe de Marais Sextus et de Plièdre avait connu au Salon de 1808 l'excès du dénigrement (2), Guérin retrouvait la vogue en revenant à Racine : son nouveau tableau, commandé par Louis Bonaparte, représentait Androraaque conjurant Pyrrhus de ne point livrer à Oreste son fils Astyanax(3). Ce que Denonne disait point, c'est que l'exposition eût été plus riche encore sans le mot d'ordre officiel, dicté par la jalousie de Marie-Louise, d'écarter systématiquement l'effigie de Joséphine : David avait dû au dernier moment, au risque de fausser l'équilibre des groupes de personnages, laisser vide la place de l'impératrice dans la Distribution des Aigles; faute d'avoir pu ou voulu consentir un sacrifice analogue, Regnault vit éliminer le tableau où il avait représenté le mariage de Jérôme (4).
L'impression d'admiration et de satisfaction n'en fut pas moins très générale. Depuis le couple impérial, qui vint en grande pompe le 17 novembre (5), jusqu'à la
(4) Ou a vu que ce tableau, placé un peu plus tard aux Tuileries, provoquait chez l'inipératrico Marie-Louise un sentiment de répulsion, à cause de l'accumulation des cadavres sanglants.
(2) « Exemple », écrivait Denon, « des succès prématurés que l'on fait toujours payer trop cher et que le public et surtout les collègues reprennent avec àcreté. » (A Napoléon, 11 novembre 1810 : AF. IV, 1050).
(3) il convient de dire que vingt-cinq ans plus tard, dans l'éloge académique qu'il consacrait à Guérin, Quatremère de Quincy contestait formellement le succès de ï'Andromaqne auprès du public de 1810 {Notices historiques, t. I, p. 424).
(4) Frédéric Masson, V Impératrice Marie-Louise, p. 175-176.
(5) M. Frédéric Masson place une première visite des souverains au Salon le 25 septembre, avant le voyage de Fontaine-
foule compacte des visiteurs anonymes, en passant par les privilégiés admis à l'entrée de faveur du vendredi (1), tous par conviction, par politique ou par mode (nous dirions à présent par « snobisme »), manifestèrent un intér(*t très vif. C'était la peinture qui accaparait l'attention du public, manifestement plus dédaigneux des statues. Le classique Denon s'atlligeait de cette préférence; il en donnait des raisons qu'il croyait philosophiques et qui n'étaient que naïves, Tattribuant * à la vivacité de l'esprit national, au brillant de son goût, à son amour pour toutes les espèces de sensations, et à son caractère passionné ». 11 adjurait l'empereur de sauver la sculpture en commandant des sujets mythologiques, « afin de faire faire du nu, seul moyen d'atteindre au sublime dans cette partie de l'art (2) » .
Kn peinture, la réaction persistait contre l'école du dix-huitième siècle (3), mais la curiosité commençait à
bleau : mais sans parler des autres objections, comment expliquer, si Napoléon avait dos lora connu l'exposition, que les 21 octobre et ii novembre, Daru. puis Donon. pronnonl la plume pour lui énumérer et lui décrire les principaux tableaux? L'rminent historien a bien voulu me i'au-o savoir «pi'il se Ibnde sur un passage du journal iuédit de l-'ontaiiie, mentionnant à la date du ili septembre la venue dos souverains au Louvre, pour visiter « l'exposition des tableaux ». Ne s'agirait-il pas piuK'it ici des tableaux anciens de lu grande galerie, (|ui étaient depuis peu dédnili vemcnt irislallés et que l'empereur devait désirer revoir?
(1) L'entrée au Salon était alors gratuite, mais, conmic l'écrivait iJenon, « le vendredi de chaque semaine est consacré à recevoir au Salon d'exposition du Mnséo les dignitaires, fonctionnaires publics et autres personnes do distinction. » (Au chef de l'étal major général do l'aris, li novembre 1812 ; Arch. d((S nuis. nat.). l ne contemporaine a raconté comment Denon prodiguait les cartes du vendredi et comment le monde élégant s'écrasait co joiir-Wi au Salon, beaucoup pins occupé, ainsi qu'A nos « vernis- HagcH > d'aujourd'hui, des toilettes (pie des tableaux (Mme hk CiUHTKNAT, Mnnoirrt, t. Il, p, 131).
(*) Donon à Napoléon, 11 novembre 1810 : AF. iV, 1050.
(3) 11 est plalNant, il est suggestif nu8«l do relire les ai)précla-
se porter vers le genre troubadour, vers les sujets qui évoquaient une chevalerie et un moyen âge de pure convention. Cette tendance, qui préludait au romantisme, procédait sans doute de la vogue du mélodrame et de celle du Musée des monuments français, de Lenoir. Elle ne faisait que poindre toutefois, et il faudrait se garder d'en exagérer l'amplitude. Deux autres catégories de tableaux prédominaient sans conteste au Salon de 1810, par le nombre comme par la valeur des œuvres.
Tout d'abord, une soixantaine de toiles, pour la plupart de grande dimension, représentaient divers épisodes de l'épopée napoléonienne. L'exécution des commandes officielles, l'envie de participer à la manne budgétaire, l'esprit de courtisanerie et de servilité étaient assurément pour beaucoup dans cette orientation de l'art : mais il faut faire la part aussi de l'enthousiasme national et patriotique, qui inspirait quotidiennement tant d'actes d'héroïsme, qui pouvait suggérer aux peintres le désir sincère et désintéressé de retracer une destinée déjà fabuleuse. Quant au résultat artistique, il était incontestablement heureux dans l'ensemble. Un classique intransigeant, qui ne voyait point de salut hors de la mythologie et de l'antiquité, un royaliste mal réconciUé, s'est apitoyé plus tard, en termes qu'il croyait dénigrants, sur le sort de la peinture, « contrainte, comme par enrôlement forcé, de promener ses pinceaux à la suite des armées, de se promener sur tous
tions portées alors sur Bouclier ])ar de Jou y, dont les pauvres chroniques (leur succès même l'atteste) étaient ijien l'expression du sentiment général : « ... Ses tableaux, dont la vogue extraordinaire peut donner une idée do l'état de dégradation où la peinture était tombée en l^'raucé... Ce peintre mioaudier, ([u'on avait si ridiculenif-ntsuinommé le peintre de» Grâces... » {L'Hermile de la Chausiée d'AnUn, t. lY. p. 275).
les champs de bataille, de parcourir les bivouacs et les camps, de suivre enfin la victoire depuis les cataractes du Nil jusqu'aux embouchures de l'Oder »; il a rappelé sur le ton du dédain que « l'aspect de nos expositions de tableaux ne ressemblait pas mal alors à celui d'un camp ou d'une revue générale de toutes les armes (1) ». Ce fielleux et étriqué pédant disait vrai; il rendait inconsciemment hommage à l'originalité de la peinture napoléonienne, affranchie de la fastidieuse tyrannie d'Homère ou de Tite-Live, mise en possession d'un champ d'études magnifique autant qu'inexploré, varié par le décor, moderne et en même temps pittoresque par le costume, classique par la noblesse et la célébrité des sujets.
Un autre signe caractéristique du Salon de iSlO était la multitude des portraits. Sans doute, c'était là un art depuis longtemps en honneur en France, comme l'altestent nos collections publiques et privées. Mais s'il se peignait beaucoup de portraits sous l'ancien régime, ou n'exposait guère au Salon que ceux dont les modèles appartenaient à la cour ou étaient investis de charges officielles. C'est de la Révolution, du Consulat en particulier et de la renaissance du luxe que date l'envahissement de l'exposition par les portraits de simples particuUers. On s'en étonna et on s'en amusa au début; dans une Ilevue (jue donnait le Vaudeville en l'an l.X (1801), un personnage chantait un couplet d'inspiration fort peu démocratique :
Dans ce Salon ou du Poussin Hriltùrenl les beautés divines, Je vois nuMi oncle, mon cousin, Je vois moH voisins, mes voisines.
(1) Oi;atiiumi>.iic uk Quincv. Nolieet hintoriquet, t. I, p. 317.
Il subsistait encore en 1810 quelque chose de cet étonnement narquois. Un jeune huguenot cévenol, qui inaugurait alors par la critique d'art une illustre carrière d'historien, de penseur et d'homme dÉtat, éclairait son austérité d'un fugitif sourire en abordant les portraits : « Il n'y a personne aujourd'hui qui ne fasse faire son portrait, et aucun artiste qui, lorsqu'il a fait un portrait, ne le veuille mettre au Salon : victimes de ces deux vanités, que deviendront les regardants (1)? »
Tous les peintres de quelque réputation, sans parler des autres, se livraient alors au genre sûrement rémunérateur du portrait ; mais le maître incontesté, le portraitiste à la mode, était François Gérard. Un contemporain a pu affirmer sans exagération qu'au cours de sa longue et heureuse vie, qui se prolongea jusque sous Louis-Philippe, « il peignit à peu près tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes célèbres en Europe (2) ». Dans la période de 1800 à 1815, il exécuta ou livra 50 portraits en pied et 40 en buste (3) ; il en exposa douze en 1808 et quatorze au Salon de 1810, qui contenait en plus sa grande toile d'Austerlitz. Les plus hauts personnages prenaient le ton de solliciteurs pour obtenir la faveur de poser devant lui; Berthier, déjà maréchal, prince, grand dignitaire, s'empôtrait dans des phrases plaisamment entortillées pour le remercier d'avoir consenti à peindre son adorée, Mme Visconti (4).
(1) GuizoT, De l'état des beaux-arts en Fraïue et du Salon de 1810, p. 120 (Paris, Maradaii, 1811).
(2) Delécluze, Louis David, p. 281.
(3) Correspondance de François Gérard, p. 11.
(4) « Je vois avec bien du plaisir, monsieur Gérard, que voire temps vous permet d'employer ce grand art d'un des plus célèbres pinceaux à transmettre sur cette toile, que vous savez si bien animer do l'esprit, de la beauté, et de la grâce, une bell
Denon eiU souhaité que des distinctions honorifiques vinssent sanctionner l'exceptionnel mérite du Salon de 1810. Il faisait valoir que cinq décorations avaient été attribuées en 1808, et que si le gouvernement ne montrait pas une générosité à peu près équivalente, la masse du public conclurait à un déclin de l'art français (1). Daru se fit volontiers son interprète auprès du souverain : « Cette exposition... l'emporte de beaucoup sur celle de 1808, et ce résultat est di\ principalement aux encouragements et aux récompenses que Votre Majesté accorde aux artistes. Je pense que ce serait porter leur émulation au plus haut degré que d'ajouter à tout ce qu'ElIe a déjà fait quelques récompenses honorifiques. M. le directeur général des nmsées m'expose que dans l'espace de ces deux dernières années, les arts ont perdu quatre artistes légionnaires recommandaltles, dans la personne de MM. Masson, Pajou, Chaudet et Moitte; et pour perpétuer cette distinction parmi les artistes, il sollicite la décoration de la Légion d'honneur en faveur de MM. Gautherot et Meynier, peintres, M. Desnoyers, graveur en taille-douce, et M. Galle, graveur en médailles (2). » Comme en 1806, Napoléon ajourna sa décision (3).
Le Salon de 1810 et l'exposition rétrospective qui
ffîinmo (lo iiifis «imios, Mmo V. (sic : osl-co Bcrlliier qui s'en est lonu u l'iniliule, ou les éditeurs do la cotTOrtiiondanco du peintre ont-ilH «ru. bien à tort, respoi 1er ainsi ud «imtoI, (|ui pour los iiislori('ii8 loiunie pour les conleuiporiiins «>8l celui df iii eonuViio?)... Porto/, avec intérêt vos soin» Hur ce talilonu, vous lu'olilif^nroz...» (11 riifti 1N08 : Lettrei adveuit» un Unron Cévard, t. Il, p. 117).
(1) Uonon u Diiru. l«i janvier 1811 : Arcli. dos mus. nat.
(f) Dnru u Napoitnn, 17 janvior 1«11 : <)5l. 844 Ou aura roniarcjuo (pii> lundis ipii) lus «pialro arlistos dicédôs étaient des sculptourH, Denon. pourtant triH favoraldo & cet art, no proposait pas un seul •(Binaire
(3) Nolu iiltériuuro de Daru k Denoo : Ibidtm.
y était annexée se prolongèrent assez avant dans l'année 1811, peut-être en raison de l'événement espéré dans la famille impériale et de l'affluence continuelle des visiteurs de marque (1). Deux ou trois jours avant la naissance du roi de Rome, Daru estima pourtant que le moment était venu de répartir entre les palais impériaux les tableaux qui leur appartenaient; il fallait d'ailleurs profiter de la belle saison pour achever la décoration de la grande galerie. « Je vais, monsieur le comte, » lui répondait Denon, « faire les dispositions nécessaires, et prévenir par la voie des journaux, comme il est d'usage, que le Salon sera fermé le 1" avril. Les dix jours qui vont s'écouler pourront servir aux illustres personnages qui sont arrivés récemment (au nombre desquels je citerai S. A. I. le prince Ferdinand, S. A. le prince vice-roi) à visiter le Salon d'exposition (2). »
Le dernier Salon de l'Empire, qui s'ouvrit au cours^ de la retraite de Russie, était le plus copieusement fourni qu'on eût encore vu : de 542 en l'an VIII, les œuvres offertes aux regards du public avaient passé au nombre de 1 353 (3). Champagny, devenu intendant général, constatait que l'exposition attirait sensiblement
(1) Il se peut aussi qu'on attendit l'arrivée imminente du Napoléon colossal de Canova. Cette prolongation fut indirectement cause du vol nocturne de deux bas-reliefs, exposés par l'orfèvre slrasbourgeois Kirstein. En lui exprimant ses regrets et en lui envoyant une médaillo d'or de la valeur de 250 francs, Denon lu. offrait à titre d'indemnité une somme de 650 francs, montant (et ceci est caractéristique) des amendes infligées aux gardiens de veille dans la nuit du vol (18 février 1811 : Arcli. des mus. nat.).
(2) Denon à Daru, 18 mars 1811 : 02, 836.
(3) M. Roger Poyre a donné une très complète indication des principales œuvres exposées au Salon de 1812 dans la Revue rfes Elutles napoléoniennes de septembre 1912 (p. 244-255).