L'01»ERA
Le goût musical des auditoires d'il y a cent ans paraît avoir été non seulement très différent du nôtre, ce qui est tout naturel, mais assez peu développé : c'étaient les cortèges, les décors, les ballets qui assuraient la vogue de TOpéra; dans les parties de chant, on applaudissait les traits de virtuosité, les roulades ou les efl'orts démesurés beaucoup plus que l'expression ou le sentiment. La critique Geoffroy, qui à défaut d'originalité a d'ordinaire le mérite de rendre assez fidèlement l'opinion du public cultivé, Geoffroy était enthousiasmé en 1801 par l'émouvante simplicité de la musique des Mystères d'isis (on sait que ce nom désignait un travestissement de la Flûte eucliaïUée) (1); en 1803, il déplorait le peu d'effet produit par Don Juan (2); mais en 1811, par une évolution qui était le contraire d'un progrès, il prenait l'occasion d'une représentation du môme opéra aux Italiens pour reprocher aux jeunes musiciens de s'engouer de la « manière, plutôt baroque et difficile qu'originale (3) », du maître de Salzbourg; en 1813, il osait écrire à propos des Nozze di Figaro : « Le musicien n'a rien conservé de la gaieté, du comique et de l'esprit qui animent la pièce de Beaumarchais; la musique tue l'esprit, tue la parole (4). » — Devenu ainsi sur le tard hostile à Mozart, (Jeolfroy, vieux iidèle de Piccini (5), s'était toujours montré sévère pour Gluck, et son antipathie s'exhalait en propos qui nous semblent d'inintelligents blasphèmes; ainsi, après une représentation d'Alvestc : « Je gémis-
(1) Jituiuiil fie» Ih'lials, 4 rniclidor an IX (luiiilleton). (S) JiiurHuI de iliinpire, 5 Ilivt^Ku un XIV (IcuillotuD).
(3) Ibidem, ISoiaobro IHlI.
(4) Ihidnn. H iiiui 181 H.
(5) Cf. un rouilluloit sur lUdou, « lo Html Joh ouvrages do IMrciiii (|ui no iiuil pa« exilé do l'Opéru » (Ibidftn, 4 aut'it 1812).
sais de voir la belle voix de Mile Armand prostitue'e à cette pénible et bruyante déclamation (1). » Ou encore, sur Armidc : « Cet acte de la Haine est mauvais en lui-môme, ennuyeux, inutile; on le retrancherait aisément sans qu'il y pariH : l'opéra serait beaucoup plus court; on pourrait y joindre un ballet, ce serait un gain véritable : au lieu d'une diablerie assommante et d'une musique criarde, on aurait des danses charmantes sur de jolis airs (2). »
Ce qui explique ces sottises sans les excuser, c'est qu'elles n'étaient peut-iHre pas toujours très spontanées. Un étrange document subsiste dans les cartons de la police générale; le 25 mai 1812, un fonctionnaire du ministère rédigeait « pour Son Excellence » une note anonyme : « Il y a dans ce moment une grande disette de nouvelles littéraires et théâtrales. C'est le meilleur aliment pour les oisifs de Paris, et quand ils en sont privés, leurs conjectures s'exercent sur la politique : l'Espagne prend la place du Théâtre-Français, la Russie celle de la musique, et le gouvernement devient le point de mire de tous ceux qui causent parce qu'ils n'ont rien de mieux à faire. . . — . . .Une discussion un peu vive sur des objets d'art et de littérature serait excellente en ce moment... — ••• H y a aujourd'hui un objet sur lequel on enflammerait aisément tous les esprits : c'est la musique. Il n'y a personne à Paris qui ne s'en mêle; ceux qui ne la savent pas même en raisonnent, et ce ne sont pas les moins passionnés. La musique italienne et la musique française sont en présence : le Conservatoire de musique a ses preneurs, l'opéra-bulfa
(1) Journal des Débais, 6 floréal an XL
(2) Journal de l'Empire, 4 février i813.
a ses fanatiques. Au premier signal des flots d'encre vont couler, et il y aura combat à outrance entre l'harmonie et la mélodie (1). — Si Votre Excellence approuve l'idée que j'ai l'honneur de Lui soumettre, je ferai commencer les hostilités dans le Journal de VEmpirc par un amateur de la musique cisalpine (2), et je préviendrai confidentiellement M. Lacretelle pour qu'un champion de la musique française se présente armé de pied en cap dans la Gazelle de France. Cette petite guerre pourra durer quelque temps et faire un peu de diversion à la grande (3). » Au lieu de jeter ce papier au panier, Savary inscrivit en tête, de son anguleuse et caractéristique écriture : Approuvé très fort. Le document et l'apostille ne laissent point que de jeter un jour singulier sur les relations de la police et de la presse à l'épocjuc impériale : mais il y a là aussi de quoi nous rendre sceptiques sur la sincérité des polémiques qui pouvaient s'élever en matière d'art, de littérature ou de musique.
C'était une tradition assez peu logique, mais déjà ancienne, que l'Opéra donnât des bais masqués, acces-
(1) Cf., un moif plut lard, ce fuuilloton do Gooiïroy : « Lo beau tuiii|i8, lo siècle (l'or do la intisii]U(! tliéAtralc a étù celui où l'hariiionio fui renfermée dans son niinislèro de cotnpuKno et do suivante; ipiaud elle s'est trouvée assez forte |)our doininer, elle a clia»Hé 8a souveraine. •• (Journnl de l'ICiiipin'. 30 juin 1812 )
(2) C'est << lranHal|)iue ■ iju'il aurait fallu dire, p.ir ra|i|i(ii't à la Franco : l'auteur a été induit en méprise par ses souvenirs clas- HlquoH ou rùvolulionnairoH; mais lo sens n'osl |>as doutcu.v, ot il h'anH Hitrcinent de la musique italienne.
(3) F7, 34tt!. La façon dont il est parié du Jonriuil dif riCtn}iire in'ainénu h mu demander hI l'autour do la note n'est |)a8 Ktioiuie, • rédacteur » ou directeur imposé par la police <i ce journal.
sibles à quiconque payait le prix fixé et se présentait sous un costume à peu près décent. Supprimés sous la Révolution, comme trop frivoles et trop propices aux propos frondeurs, ces divertissements avaient été, dès le carnaval de 1800, restaurés avec permission du gouvernement consulaire (i). Plus tard, le décret organique du 8 juin 180G consacra formellement le monopole de rOpéra en pareille matière : « il sera le seul théâtre qui pourra donner des bals masqués. »
Ce que le chef de l'Etat ne pouvait ressusciter, c'était l'entrain avec lequel, dans toutes les classes de la bonne société, on se rendait jadis au bal de l'Opéra (2; : dispersés, ruinés, assagis, les survivants de l'ancien monde avaient à présent d'autres soucis en tôte que de se déguiser ou d'intriguer sous le masque, et les nouveaux riches n'étaient pour la plupart guère capables de les remplacer. Les étrangers qui, sur la foi d'une vieille réputation, se hasardaient en 1802 ou 1803 aux bals de l'Opéra, étaient frappés de la mise négligée des spectateurs, de la pauvre apparence des danseurs, trop évidemment recrutés et habillés par l'administration du théâtre (3); celle-ci de son côté faisait les choses non seulement sans élégance, mais sans diligence : dans la nuit du 15 au 46 janvier 1803, les quinquetsdu lustre du grand foyer, mal disposés, cassaient leurs verres, et l'huile tombait sur les vêtements des assistants, « ce qui, » constatait naïvement un policier, t a occasionné des plaintes et des murmures et a forcé plusieurs personnes à se retirer plus tôt qu'elles ne l'auraient fait (4). »
(1) Pari» sons Napoléon, t. I, p. HO-IH.
(2) Sur les bals do l'Ojtciii à la lin de l'ancien n^ginie, cf. NorviNs, Mémorial, t. i, p. 142-156.
(3) Reichardt, Un kiver à Paris tous le Consulat, p. 77 et 355. (^4) Rapport du préfet de police, 26 nivôse an XI (16 jan-
Dans l'hiver même qui suivit la proclamation de l'Empire et le couronnement, la moyenne des recettes des bals de l'Opéra ne dépassa guère 2000 à, 3000 francs : c'est un chiffre tout à fait exceptionnel que celui de 43824 francs, atteint dans la nuit du lundi au mardi gras (1). Six ans plus tard, alors que le régime était à son apogée et la reprise des anciens usages sociaux très marquée, l'on notait une sensible amélioration dans la tenue des assistants, mais l'afDuence demeurait des plus restreintes : un des bals de 4811, celui du 13 janvier, ne produisait que 987 francs! Si le bal du 22 mars, « très nombreux et des plus brillants », correspondait à une recette de 41 800 francs, inférieure encore au maximum de 4805, c'est que la société parisienne voulait f(Her ainsi la naissance du roi de Rome, survenue l'avantveille (2).
Un autre usage de l'ancien régime était de donner à l'Opéra, pendant les derniers jours de la semaine sainte, des concerts spiiitKcls, où la foule élégante se pressait au retour de Longchamp. Gomme on projetait en 1800 de reprendre la promenade traditionnelle (3), le directeur de rO])éra, Ucvismes, communiqua aux journaux une note conçue en termes ridicules, selon son habitude, pour prévenir « ses concitoyens » que, « toujours empressé de remplir les intentions du gouvernement en allirant le public A un spectacle qu'il protège », il organisait un concert pour • décadi prochain », autrement tlit le jeudi saint : « On y exécutera le Slabat midcr de IVrgolèsc, et lu salle sera éclairée de la rai^mc manière
vivr 1803) : Ai'I.ahd. Vnri» sou» le (Joululnt, I. III, p. K75-570. j
(1) Cr. 1»H ru|ij)nrlH (lu iiiAiiio iiotir l'an XIII : F7, .'tH.'tS. '
(2) Cf. ioK rappurla du uii^tuv itoiir l'uiitiiu 1811 ; F7, 3888. (S) Pari» »ou» Napoléon, l. I, p. 113.
que les jours de bal masqué (4). » L'auditoire fut assez nombreux et élégant : néanmoins, cette tentative de rétablissement des concerts spirituels, interrompue dès l'année suivante, ne fut reprise qu'en 1807, et au théâtre de rimpératrice (Louvois) (2).
Dans un ordre d'idées analogue, ce fut une pure innovation que l'exécution à l'Opéra d'oratorios, suites de scènes lyriques consacrées à un sujet religieux et chantées sans costumes comme sans décor, à la manière de morceaux de concerts. Ainsi qu'il a été rappelé plus haut, le premier oratorio donné au public parisien fut la Création de Haydn, le 24 décembre 1800^ et quand Bonaparte parut dans sa loge, il venait d'échapper à l'explosion de la machine infernale. Mise en défiance par une dénomination visiblemement empreinte de * fanatisme », la Décade se montra hargneuse et essaya d'être ironique : « Le directeur de l'Opéra de Paris a cru faire merveille en transportant chez nous cet édifiant usage; et grâce à la modique somme de 40000 francs environ, qu'a déboursée l'administration de l'Opéra, nous savons à Paris ce que c'est qu'un oratorio... Adam était en frac, Eve avait un chapeau et des plumes... (3) » En réalité, le succès avait été incontestable, succès qui se renouvela plus vif au printemps de 1803, quand, sous le titre de Saiit, l'Opéra fit entendre, avec des costumes et des décors cette fois, un mélange de morceaux arbitrairement découpés dans les œuvres de Mozart, Haydn, Cimarosa, Paisiello, et d'autres compositeurs encore (4).
(1) Journal des Débals, io germinal an Vlll (le décadi 20 germinal devait coïncider avec le jeudi saint 18 avril 1800).
(2) CI", nn article do M. Pierre Lalo dans le Temps du 4 avril 189a.
(3) An iX, t. 11. |). 41-43.
(4) Cl. plus lnut, p. 43-44.