RELÂCHES
les murmures des Parisiens (1). Mais, par une contradiction familière à l'esprit iiumain, ce même public, qui maugréait quand la salle était fermée, ne montrait rien moins que de l'empressement à la remplir. Les jours où l'on refusait du monde étaient assez rares pour que la police crût devoir en faire mention dans ses rapports, comme d'un événement anormal (2). Par contre^ les spectateurs étaient souvent clairsemés, si clairsemés parfois que l'administration croyait devoir négocier leur retraite : « Au moment de commencer, il s'est trouvé si peu de monde dans la salle qu'on a proposé à ceux qui y étaient de leur rendre leur argent; ils y ont consenti et se sont retirés (3). »
Cette abstention du public avait pour cause tantôt une illumination qui retenait les badauds dans la rue, tantôt une première représentation à quelque autre théâtre, tantôt simplement la saison d'été, qui éloignait de Paris les acteurs en renom et une partie des amateurs, sans que ceux-ci fussent remplacés comme à présent par l'afflux des provinciaux et des étrangers. Durant la canicule, il advenait que les portes demeurassent closes deux et trois fois par semaine : « Ce relâche », expliquait-on sans vergogne, t a été motivé sur la grande chaleur (4). » L'autorité supérieure, représentée en l'occurrence par Mme de Rémusat, interdisait aux comédiens en septembre 1804 d'afficher la c/ott<re permanente ; mais elle tolérait les relâches intermittents, fondés sur la « beauté » delà saison (5). Ces fermetures improvisées
(1) Des détails seront donnés à cet égard dans le chapitre relatif aux spectacles de la cour.
(2) Rapport du préfet de police, 30 germinal an XI (20 avril 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 10.
(3) 5 germinal an IX (26 mars 1801) : Registres; Arch. Gom.-Fr.
(4) Thermidor an XI, passim : Ibidem.
(5) Mme de Rémusat à son mari, 25 fructidor an XII (12 septembre 1804) : Lettres, t. I, p. 25.
au hasard de la hausse du thermomètre, du manque d'empressement des spectateurs, du défaut de zèle des acteurs, feraient scandale en notre temps de laisseraller; elles étaient alors passées en habitude, et un gouvernement pourtant très appliqué au maintien et au rétablissement de la discipline jugeait à propos de fermer les yeux.
Dans un théâtre peu achalandé, la tentation est irrésistible pour l'administration de donner l'illusion du succès en prodiguant les billets « de faveur » . Dans un théâtre dépendant du gouvernement, le plus humble fonctionnaire est porté à revendiquer son entrée «, de droit » . Ce double abus contribuait à appauvrir encore les recettes du Théâtre-Français. Au printemps de 1802, un vieil amateur pouvait écrire : « Autrefois, les billets donnés ne se remarquaient point et se confondaient dans la foule; aujourd'hui, c'est un attroupement considérable, qui ne donne pas peu de peine aux sentinelles et aux portiers chargés de viser les passeports (1). > Vers la même époque, d'après une note remise par le sociétaire Dazincourt au conseiller d'État Rœderer, en sus de dix loges attribuées de fondation à différents personnages officiels, en sus également de soixante billets pour le ministre de l'intérieur et des places, en nombre variable, exigées par la police, les divers ministères réclamaient neuf cents billets par mois : le tout représentait mensuellement un prélèvement ou un manque à
(1) Journal des Débais, 4 floréal an X (feuilleton de GeoÉfroy).