‹ Paris sous Napoleon (volume 4)Chapitre 9 sur 46 · RELÂCHES · texte numérisé non relu

RELÂCHES

remment Achille, Abner ou Cinna. Mais si large que demeurât la part de la convention et de l'anachronisme, ce casque n'en marquait pas moins un incontestable progrès sur la perruque, la poudre et le chapeau sous le bras. Quant à la comédie classique du dix-septième siècle, il s'y était introduit une bigarrure de costume qui lui donnait un aspect incohérent de bal masqué et qui avait fini par s'imposer à l'égal d'une tradition, la moins explicable qu'on pût rêver : « J'ai vu sur le premier théâtre de Paris, dans une pièce de Molière », écrivait un chroniqueur de la fin du Consulat, « les vieillards avec l'accoutrement des grimes et la calotte du temps de Louis XllI; leurs valets avec la casaque et la perruque ronde, qu'ils portaient à l'origine du théâtre ; le premier rôle avec l'habit brodé, la coiffure, la bourse, le plumet et les talons rouges du siècle de Louis XV; les femmes dans la même parure que celles qui, la veille, assistaient à Tivoli ; le jeune premier en chapeau rond, en frac, et la tête à la Titus, comme les jeunes gens du jour, et son valet avec la veste et le pantalon de jockey (1). » Gomme la comédie ne jouissait point alors de la faveur du public, on ne se mit pas sérieusement en peine de réprimer cette absurde anarchie.

Les portes du Théâtre-Français s'ouvraient en principe tous les soirs : mais cette règle souffrait en fait d'assez nombreuses exceptions.

(1) Lavallée, Lettrei d'un mameluck, p. 113-114. Cf. Pujoulx, Parti à la fin du dix-huitième siècle, p. 46-47.

Il sied de mentionner tout d'abord les relâches (c'est le mot consacré) des derniers jours de la semaine sainte, vestige et souvenir de la clôture sensiblement plus prolongée qui avant la Révolution était imposée d'autorité à tous les théâtres. Au début du Consulat, pour satisfaire aux convenances traditionnelles sans nommer des solennités religieuses qui n'étaient point officiellement reconnues, les comédiens prirent ce détour ingénieux et mesquin de donner pour cause au relâche la « fête de Longchamp (i) », qui avait lieu dans l'après-midi et ne pouvait porter un préjudice sérieux aux représentations du soir. Ce fut deux ans seulement après la publication du Concordat qu'ils se décidèrent à appeler les choses par leur nom : « Il a été arrêté ce matin en assemblée générale convoquée à cet effet que le théâtre serait fermé les mercredi, jeudi, vendredi, samedi saints, et le jour de Pâques (2).» L'année suivante il y eut un retour offensif de respect humain ou de passion antirehgieuse, comme en témoigne l'évidente mauvaise grâce de cette mention : « Ce relâche a été motivé sur le jeudi saint. On avait joué le mercredi saint..., mais la recette n'ayant pas été en proportion du spectacle, on se détermina à faire relâche les jeudi et vendredi (3). » Soit que les comédiens eussent été admonestés en haut lieu, soit qu'ils fussent spontanément venus à résipiscence, ils changèrent de ton en 1806, et adoptèrent un langage tout à fait édifiant, parlant des jours « qui sont consacrés plus particulièrement aux exercices de piété et de religion et pour lesquels la Société a voulu montrer son respect (4) ». La règle était dès lors posée : mais pen-

(1) 13 germinal an IX (3 avril 1801) : Registres; Arch. Com.-Fr.

(2) 6 germinal an XII (27 mars 1804) : Ibidem.

. (3) 21 germinal an XllI (11 avril 1805) : Ibidem. (4) Ibidem.

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dant le reste de la période napoléonienne, le relâche fut généralement limité au jeudi et au vendredi.

Des relâches plus fréquents et plus imprévus étaient imputables au manque de zèle d'une troupe pourtant fort nombreuse (1). Au printemps de 1800, les journaux se plaignaient que dans une représentation de Phèdre, représentation quelque peu improvisée à la vérité, on eût été obligé de confier à un homme, faute d'actrices, le rôle insignifiant de la suivante Panope (2). Quand c'était un des protagonistes qui faisait défaut, comme Talma dans Androînaque, et qu'il prévenait au dernier moment, il fallait bien contremander la représentation. Lorsque la mauvaise volonté ou la négligence était patente, on infligeait au délinquant une amende égale au produit présumé de la recette (3); mais la plupart du temps, on admettait les excuses fondées sur un accident de santé plus ou moins réel. Ainsi dans le cours du seul mois de thermidor an X (juillet-août 1802), en dehors du relâche officiellement prescrit en raison de la fête de nuit pour l'anniversaire du Premier Consul, il n'y eut pas moins de quatre relâches occasionnés par un mal de pied de Mlle Mézeray, une sciatique de Dugazon ou en termes plus vagues « l'indisposition de quelques acteurs (4) » . A côté de « l'indisposition », le registre de l'année suivante mentionne de temps à autre « la fatigue (5) », excuse plus difficile encore à contrôler. Un peu plus tard, c'est « l'absence », absence clandestine et irrégu-

(1) En 1813, le personnel du théâtre, y compris il est vrai les machinistes, figurants et subalternes, montait à 174 têtes (Salgues, De Paris, p. 189).

(2) Journal des Débals, 16 germinal an VIII (feuilleton). .. (3) 4uLARD, Paris sons le Consulat, t. IV, p. 591.

(4) Registres; Arch. Com.-Fr.

(5) Ibidem

lière, que le rédacteur se voit forcé de constater, en même temps que l'abandon des vieilles traditions de zèle pour le service et de dévouement à la maison. Le 6 octobre 1809, après avoir noté que quatorze personnes se sont trouvées indisponibles, il ajoute sur un ton attristé : « C'est une chose qui ne s'était peut-être jamais vue depuis que la Comédie existe (1). >

En effet, quand il en avait le temps matériel, le comité s'ingéniait à improviser un ou plusieurs spectacles de rechange avant de se résigner à faire apposer en travers des affiches la fâcheuse bande annonçant le relâche. Voici, pour prendre un exemple entre plusieurs, la suite des vaines démarches dont l'échec fit en désespoir de cause supprimer la représentation du 30 prairial an X (19 juin 1802) : « On devait donner le Mariage de Figaro. Le spectacle fut changé le 29 à onze heures du soir parce que le c. Dugazon devait assister le 30 à une représentation d'Alzii^e qui se donnait chez le c. Lucien Bonaparte à Neuilly (2). A minuit on mit à la place Wenceslas. Le c. Monvel écrivit à une heure après minuit qu'il ne pouvait jouer. On mit Tancrède à la place. Le c. Talma fit dire dans la matinée qu'il était malade; on chercha le c. Lafon pour jouer à sa place, on ne le trouva pas et on fit relâche (3). »

Les exigences du service de cour, en appelant une partie de la troupe dans les résidences impériales et parfois même loin de la capitale, furent une fréquente cause de relâche, et provoquèrent à plusieurs reprises

(1) Registres; Arch. Com.-Fr.

(2) Dugazon, comme il sera dit plus loin, était le metteur en scène des spectacles d'amateurs qui se donnaient dans la famille et l'entourage du Consul.

(3) Registres; Arch. Com.-Fr.

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