MOEURS THÉÂTRALES
demi provincial (1). Cette épreuve préliminaire, qui à coté de certains avantages pouvait avoir l'inconvénient de susciter des préventions, fut supprimée à la fin de 1802 par le ministre Chaptal, très occupé des choses et des personnes de théâtre (2).
Le public, bien plus ardent et plus expansif qu'aujourdhui, prenait aux débuts un intérêt passionné, tantôt s'engouant du nouveau venu, tantôt manifestant vivement, cruellement son improbation, même quand il s'agissait d'une jeune fille. Le 4 juillet 1810, lors des débuts de Mlle llordé dans le rôle de Cléopâtre, de Rodogune, le monologue du cinquième acte fut interrompu par une bordée de coups de sifflet. La malheureuse tomba évanouie, et, après une interruption forcée, eut le courage de revenir achever son rôle, courage qui cette fois lui valut des applaudissements (3).
C'était beaucoup assurément pour un débutant que d'avoir conquis le suffrage du public : il lui restait pourtant à se concilier les bonnes grâces de ses nouveaux camarades, à désarmer leur ombrageuse jalousie. « On n'ose ni le renvoyer, ni le garder » , écrivait Geoffroy à propos de Michelot : « renvoyer un débutant qui a joué avec succès, il y a de quoi faire crier les honnêtes gens qui s'intéressent de bonne foi au théâtre; mais aussi garder un jeune acteur qui montre du talent, qui en promet davantage, quel danger I quelle inconséquence (4) 1 »
(1) Voici, à titre de spécimen, l'avis adressé par le conseiller d'Etat Rœderer à Mlle Ducliesnois (dont il écrivait le nom Duchesnoy) : « Vous pouvez, mademoiselle, vous présenter au comité du Théâtre-Frant^ais pour débuter dans les rôles de reines. Vous ferez d'abord trois débuts de premier essai sur le théâtre de Versailles. » (10 messidor an X (2y juin 1802) : Arch. Gom.-Fr., dossier Duchesnois).
(2) De Maxxe, la Troupe de Voltaire, p. 311, note.
(3) Journaux.
(4) Journal des Débals, 22 prairial an XIII (feuilleton).
Ces misères sont de tous les temps, et peut-être bien de toutes les professions; où Geoffroy tombait dans le paradoxe, c'est quand il prétendait que l'acteur le plus médiocre était le mieux assuré de l'avenir : «. Il végète insensiblement sans trouble et sans alarmes : le temps fait tout pour lui; il devient ancien à son tour, il se trouve enfin chef d'emploi, et, Dieu aidant, il obtient part entière (1). » Le surnom seul des utilités suffit à justifier leur fortune; à côté d'ailleurs et au-dessus d'elles, sous Napoléon comme aujourd'hui, comme toujours, certains acteurs de talent se distinguaient par une carrière particulièrement brillante et lucrative.
Une habitude relativement récente prenait une extension préjudiciable à la prospérité du théâtre : c'était celle des tournées en province. Durant la belle saison, et parfois assez tard dans l'automne, les acteurs en renom s'en allaient soit par petit groupes, soit isolément, donner des représentations sur les scènes des départements, où la troupe locale leur fournissait des comparses. Dans ces déplacements, ils avaient affaire à un public souvent sans doute un peu béotien (2j, mais mieux disposé par cela m(5me à s'enthousiasmer de confiance : les ovations se succédaient de ville en ville, avec palmes, couronnes, madrigaux ou dithyrambes des poètes du cru, articles
(1) Journal des Débats, 6 brumaire an XIV.
(2) Cf., en tenant compte do la déplorable tendance des fonctionnaires en pays annexé à ridiculiser leurs administrés, ce que la spirituelle Mme de la Tour du Pin, femme du préfet de la Dyle, mandait en 1811 à son amie Mme de Duras : « Nous avons eu ici Talma, Mlle Duchesnois, etc. On a joué Andromaque divinement, mais nous ne savons pas à Bruxelles ce que c'est qu'Andromaque, et il y a bien des gens qui croient qu'Hector a été tué dans la guerre de Sept ans. » (6 octobre 1811 : Pailhès, la Duchesse de Duras et Chateaubriand, p. 87).