‹ Paris sous Napoleon (volume 4)Chapitre 18 sur 46 · MOEURS THEATRALES · texte numérisé non relu

MOEURS THEATRALES

hyperboliques dans les gazettes (1), toutes démonstrations sur lesquelles la naïve vanité des comédiens ne saurait se blaser. Les tournées rapportaient d'ailleurs à ceux qui les entreprenaient des profits plus solides; l'on pouvait sans exagération signaler à l'automne de 1802 le retour à Paris de Talma et de Mlle Rau court « chargés des dépouilles et des regrets des provinces (2) » . Ces bénéfices pécuniaires allaient en croissant : tandis qu'au début du régime la célèbre Mlle Contât demandait en tournée 500 francs par représentation, Mlle Duchesnois en 1813 était engagée à Lyon pour 700 francs, et l'on prétendait que tel de ses camarades recevait la somme alors colossale de 1 000 francs par soirée (3).

Il y avait là pour les comédiens une séduction irrésistible, et les demandes de congé affluaient chaque été. Craignant un refus si elle parlait de tournée, Mlle George sollicitait tout éplorée la permission de se rendre au chevet de son père mourant, puis une fois à Amiens, elle y jouait tous les soirs (4;. Ces absences multipliées n'étaient point faites pour rehausser Tattrait des représentations estivales à Paris : c'était devenu un lieu commun pour les journaux que de déplorer tous les ans « la scandaleuse disparition de la plupart des premiers sujets, qui, ne trouvant jamais la part assez forte, vont chercher dans les départements un supplément de gloire et d'argent (5) ». A l'automne de 1804, au moment où le déplacement officiel d'une partie de la troupe à Mayence était déjà une cause d'embarras, le départ en tournée de

(1) Journal de VEmpire, 1" juillet 1809 (feuilleton).

(2) Journal des Débats, 26 brumaire an X[ (feuilleton).

(3) Journal de l'Empire, 12 juin 1813.

(4) Mme de Rémusal à son mari, 16 fructidor an XII (3 septembre 1804) : Lettres, t. I, p. 14.

(5) Décade, an XI. t. I, p. 311.

Talma, de sa femme, de Fleury, de Mlle Contât, complétait la désorganisation (1).

Indulgents de leur naturel, ou plutôt incapables de bouder longtemps leur plaisir, les Parisiens, bien loin de tenir rigueur aux enfants prodigues, les fêtaient de leur mieux quand ils se décidaient à revenir. De là des solennités spéciales, les rentrées des acteurs aimés du public : « Il est convenu aujourd'hui », écrivait plaisamment Geoffroy, « que le retour d'une actrice s'appelle une rentrée, quoique son départ n'ait pas été une retraite : les absences procurent de l'argent aux actrices, et les rentrées en font gagner à la Comédie (2j... La rentrée de Talma a été très brillante : des barricades, une double garde suffisaient à peine pour réprimer la foule (3). »

Quand un sociétaire quittait définitivement la scène après une carrière brillante ou simplement honorable, il avait droit à une représentation de retraite ou d'adieuXj donnée à son bénéfice avec le concours d'acteurs d'autres théâtres, et généralement dans la salle de l'Opéra. Les prix étaient alors majorés; comme ces représentations avaient un renom établi d'élégance, on y venait en foule, même quand le programme était peu attrayant et le bénéficiaire médiocrement sympathique au public (4).

Les acteurs tout à fait réputés obtenaient parfois, sans se retirer, l'autorisation de donner à leur bénéfice

(4) Journal des Débats, 10 vendémiaire an XIIL

(2) Ibidem, 8 pluviôse an XI (feuilleton).

(3) Journal de l'Empire, 49 novembre 1812 (feuilleton).

(4) Ainsi la représentation de retraite de Mme Suin produisit 47 000 francs, quoiqu'on eût bâillé à Esther et à l'oratorio de Saûl (Journal des Débats du 29 germinal an Xlll; Comédie-Française, registre du 27 germinal).

une représentation extraordinaire; très suivies, très fructueuses, ces solennités étaient fort rares (1).

Si presque tous les sujets s'étaient exercés dans les deux genres, et si certains acteurs, en général de second ordre, rendaient d'appréciables services en jouant indifféremment des rôles tragiques ou comiques, il n'y en avait pas moins en fait deux troupes distinctes, qui alternaient ou qui se partageaient une même soirée. La plupart des artistes en renom, cantonnés dans leur spécialité, craignaient s'ils en sortaient de susciter la jalousie des camarades, de désorienter le public et de s'exposer à des comparaisons peu avantageuses.

La préférence quasi universelle, celle du souverain comme celle du parterre, allait alors à la tragédie. C'était la troupe tragique qui était le plus souvent mandée pour les spectacles de la cour : c'était dans des rôles tragiques que s'obstinaient à paraître la plupart des débutants ambitieux, ceux-là même que leur tournure, leur physionomie et leur son de voix semblaient vouer à la comédie (2;.

Malgré cette vogue indiscutable, malgré le grand renom de quelques acteurs, la tragédie était-elle, dans l'ensemble, jouée d'une façon tout à fait satisfaisante?

(1) C'est ainsi que le 27 mai 1802 Mlle Contât donna dans la salle de l'Opéra une représentation du Mariage de Figaro, qui lui rapporta 18 586 francs. (Rapport du préfet de police, 8 prairial an X (28 mai4802) : Adlard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 79.)

(2) Journal des Débats, 2 prairial an X (feuilleton, à propos des débuts de Mlle Rourgoin).

De bons juges estimaient que par une re'action démesurée contre la mélopée d'autrefois et contre la froideur des attitudes, on était tombé dans des exagérations de cris et de mimique. Lors de la paix d'Amiens, des visiteurs anglais, accoutumés pourtant à l'exubérance du drame shakespearien , trouvaient qull y avait au Théâtre- Français « trop de matamores^ trop d'extravagance de diction (1) ». Huit ans plus tard, à propos de l'indisposition d'une actrice, le critique Geoffroy écrivait : « On a monté la tragédie sur un ton trop haut, que la poitrine des acteurs et des actrices ne pourra soutenir longtemps : cette mode n'est bonne qu'à tuer les comédiens et à blaser les spectateurs (2). » Il y avait un singulier contraste entre la croissante véhémence de l'interprétation et la forme de plus en plus archaïque de la tragédie pseudo-racinienne; tandis que les poètes dramatiques demeuraient scrupuleusement, puérilement asservis aux règles soi-disant classiques, les acteurs rivalisaient avec la mimique désordonnée du mélodrame et préludaient aux rugissements du drame romantique.

De cette évolution dans la déclamation tragique, on rapportait généralement le mérite ou la responsabilité principale à Talma, qui était alors à l'apogée de sa carrière, et dont le nom pour la postérité personnifie le Théâtre-Français pendant l'époque napoléonienne.

Talma ne reçut jamais ni titre ni distinction officielle (l'opinion publique, à défaut de la loi, en interdisait l'accès aux comédiens); il ne siégea même point àl'Ins-

(1) Maria Edgeworth, Lettres intimes, p. 26. On verra plus loin qu'en 1804 le comte de Nesselrode, père du futur chancelier de Russie, formulait des réserves du même genre sur les représentations de Mayence.

(2) Journal de l'Empire, i septembre 1810 (feuilleton).

titut comme tel de ses anciens, puisque la réorganisation de 1803 supprima la section de déclamation. En revanche, le souvenir des manifestations révolutionnaires encore récentes et des tirades débitées naguère contre les t tyrans » ne l'empêcha pas de compter au nombre des familiers des Tuileries. Seul de sa profession, il était fréquemment admis le matin dans le salon où le maître, tout en expédiant son déjeuner sur un guéridon, se plaisait à faire causer artistes et savants. Napoléon avait peut-être- pour Talma de ces menus égards auxquels la vaniteuse susceptibilité des gens de théâtre est particulièrement sensible (i); sûrement, il discutait avec lui l'interprétation de ses rôles favoris; comme il avait coutume d'en user avec ceux dont il appréciait le mérite ou les services, il se montrait généreux à son égard, lui allouant dès 4804 une pension supplémentaire (2), lui accordant en outre de nombreuses, de copieuses gratifications (3). Surtout l'empereur manifestait ouvertement son goût pour le talent de Talma : lui d'ordinaire impassible et plutôt distrait au théâtre, il était ostensiblement pris, « empoigné », par certaines intonations ou certains jeux de scène de son tragédien préféré.

(1) S'il faut en croire Mme de Rcmusat, l'empereur, reprochant au préfet du palais Luçay trop de hauteur avec les artistes de l'Opéra, lui aurait dit : « Savez-vous bien qu'xin talent, dans quelque genre qu'il soit, est une vraie puissance, et que moimême je ne reçois pas Talma sans ôter mon chapeau? » (Mémoires, t. III, p. 336.)

(2) Cette pension de 1 200 francs avait été accordée à Talma par arrêté consulaire du 13 pluviôse an Xil, en même temps il est vrai qu'à deux danseurs de l'Opéra, Vestris et Mme Gardel (Alfred CopiN, Talma et VEmpire, p. 76-78).

(3) Ue 1806 à 1813, le total de ces gratifications monta à 195 200 francs (Frédéric Masson, Napoléon chez lui, p. 135).

Un soir, à Saint-Gloud, après une représentation de Britanniciis, se sentant en veine d'admiration expansive : e Eh bien, Fontanes, j'espère que vous avez été content de Talma? » Le courtisan ainsi interpellé mettait quelque coquetterie à sauvegarder au moins l'indépendance de ses opinions littéraires : « Sire » , se contenta-t-il de répondre, « j'ai vu Lekain. » Et comme Napoléon impatienté se récriait sur cette manie d'exalter les anciens en tout et à propos de tout, Fontanes, sans se rendre, riposta par un trait de flatterie raffinée : « Sire, je vous abandonne César et Alexandre, mais laissez-moi Lekain (1)! »

Fontanes était ici le porte-parole de tout un groupe, il faudrait presque dire de toute une génération d'amateurs et de lettrés^ qui ne cédaient pas seulement à la magie des souvenirs de jeunesse quand en face des succès de Talma, ils évoquaient la tradition de Lekain, le grand acteur du dix-huitième siècle. A leur sentiment, Talma avait le tort non seulement de trop briser l'alexandrin classique, de « causer comme de la prose le beau vers racinien un peu chanté (2) », mais surtout d'être alternativement vulgaire ou forcené, là où son glorieux prédécesseur, en dépit d'un physique ingrat, ne s'était jamais départi d'une imposante et vraiment tragique noblesse. « Pour résumer et finir le parallèle, Lekain était un héros, l'autre n'est qu'un bourgeois (3) >, écrivait Geoffroy dans un de ses jours de mauvaise humeur. Ce n'était là qu'une boutade, injuste ou tout au moins outrée comme toutes les boutades. Une autre fois, le critique marquait plus finement l'inégalité et les lacunes du talent de Talma : « Talma peint bien les

(1) Chaptal, Souvenirs, p. 323, note.

(2) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 271-272, note.

(3) Journal de V Empire, 1" octobre 1812 (feuilleton).

angoisses d'un conspirateur, les tourments d'une passion coupable, le trouble et les remords d'un sce'lérat, les atrocités, les situations déchirantes, les sentiments portés au dernier degré de véhémence et d'énergie; mais, admirable dans certains moments, il languit dans les détails, il manque d'éloquence, il n'est point galant, sait mal parler d'amour, n'a point assez de noblesse, de franchise et d'éclat pour exprimer la grandeur d'âme, la générosité, les actions héroïques (1). » Ceci revient à dire que Talma dans la tragédie sacrifiait aux effets dramatiques le souci de la pompe, de la distinction aristocratique. En cela, il s'écartait à coup sûr de la tradition classique, mais il correspondait plus exactement aux sentiments de la généralité d'entre ses contemporains. Tout en lui reprochant de jouer les fureurs d'Oreste en « frénétique des Petites-Maisons », tandis que Lekain s'y montrait simplement « un amant égaré par une mélancolie noire » , Geoffroy avait la bonne foi de convenir : « Après Talma, Lekain lui-même, dans les fureurs d'Oreste, pourrait bien paraître faible (2). » Et Mme de Staël, qui, sans avoir personnellement applaudi Lekain, avait maintes fois entendu vanter et décrire son jeu, Mme de Staël estimait que Talma rendait d'une façon plus naturelle et plus saisissante la fameuse réplique d'Oreste à Hermione,

Quoi! ne m'avez-vous pas

Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

Tandis que Lekain « appuyait sur chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l'ordre qu'il avait reçu d'elle », son successeur jetait

(1) Journal de VEmpire, 31 mars 1807.

(2) Journal des Débats, 9 fructidor an XI (feuilleton).

d'abord un cri de stupéfaction, et articulait à peine la fin de la réplique : « Ses bras tombent, son visage devient en un instant pâle comme la mort, et l'émotion des spectateurs s'augmente à mesure qu'il semble perdre la force de s'exprimer (1). »

C'était surtout dans les rôles « chevaleresques », dans les tragédies moyen âge de Voltaire et de ses imitateurs, que les admirateurs obstinés de Lekain de'nonçaient l'infériorité de Talma (2). Le grief n'est guère de nature à nous émouvoir, aujourd'hui que le répertoire tragique du dix-huitième siècle est tombé dans l'oubli : il revenait souvent sous la plume des critiques contemporains. Le souvenir sous lequel ils se plaisaient le plus volontiers à accabler Talma était celui de l'entrée de Tancrède, dans la tragédie du même nom. Il paraît que Lekain détaillait si bien l'émotion du chevalier de retour dans le château de ses aïeux, préparait par une mimique si savamment expressive le vers alors célèbre,

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!

que la salle était invariablement transportée d'enthousiasme, et qu'un soir, dans une tournée de province, le comparse anéanti d'admiration ne put que balbutier les répliques de l'écuyer-confident (3). Avant d'être tout à fait brouillé avec Talma, Geoffroy, causant avec lui chez le chanteur Lainez, opposait à ce prestigieux souvenir la vulgarité avec laquelle son interlocuteur se tirait de la même scène de Tancrède : « Dès qu'il paraissait, toute la chevalerie entrait avec lui... Vous entrez comme

(!) De l'AUttnogne, 1I« partie, chap. xxvri.

(2) Chateaubriand était sur ce point de leur avis, et mettait en cause bien hors de propos le jacobinisme de Talma {Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 274).

(3) Journal des Débats, 13 thermidor an IX (feuilleton).

entrerait un passant, un commis voyageur, un herbo- Tiste, le premier venu; vous donnez votre bouclier à droite, votre lance à gauche, aux deux comparses qui vous servent d'e'cuyers; puis vous vous avancez sur la rampe, disant de votre mieux : A tous les cœurs... (1). »

Fontanes et Geoffroy étaient assure'ment des hommes de goût : mais leur jugement est de moindre poids pour nous que celui des grands écrivains dont l'influence allait rénover les lettres françaises. Malgré ses préventions contre tout ce qui était en faveur aux Tuileries, Mme de Staël était fanatique dutalent ou plutôt, comme elle disait, du « génie » de Talma. Après avoir été Tentendre à Lyon, elle lui écrivait que l'exil lui semblait plus amer et plus vide, l'éloignement de Paris plus intolérable (2). A tête reposée, elle consacrait à Talma des pages admirables, qui nous donnent l'idée la moins imparfaite de cette sorte de magnétisme qu'exerçait le jeu et en particulier le timbre du grand acteur : « D'autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font bien d*en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie du cœur... Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de concevoir ses rôles 1 II en est le second auteur par ses accents et par sa physionomie (3). » Chateaubriand, évoquant au terme de sa carrière ses impressions du Consulat, pouvait bien, par un sentiment inavoué de jalousie littéraire, taxer d'hyperbolique l'appréciation

(1) Bripaut, Œuvres, t. I, p. 301-304 (la conversation fut plus tard rapportée par Talma lui-même à un dîner chez Brifaul).

(2) Lettre du 8 juillet 1809 : Alfred Copix, Talma et l'Empire^ p. 205.

(3) De l'Allemagne, II« partie, cliap. xxvri.

de Mme de Staël ; mais sous prétexte de la rectifier, il s'y associait, et faisait de Talma un éloge plus impressionnant, peut-être plus éloquent encore : « Sa seule entrée en scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. Tout entier triste, attendant quelque chose d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur... Sans Talma, une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue (4), »

A côté du témoignage enthousiaste des deux illustres précurseurs du romantisme, celui de ce païen réaliste de Beyle-Stendhal a son prix, par les réserves mêmes qu'il contient. Stendhal a impitoyablement noté les imperfections, les tics de Talma, tels que « sa grosse voix factice et l'affectation presque aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués », mais il se hâtait d'ajouter que Talma n'en avait pas moins « l'âme tragique et à un point étonnant (2) » . Il écrivait au sortir du théâtre, et ceci semble bien l'équité même : « ... Ces défauts donnent des regrets sans exciter le moindre mépris : il faut être un grand acteur pour les avoir, et jamais la médiocrité ne pourra même y atteindre (3). »

Quant à la masse des spectateurs, quant à ce qu'on est convenu d'appeler le grand public, il était assurément conquis par le jeu et les intonations si dramatiques de Talma, il lui décernait des ovations, il fêtait sa rentrée après une tournée ou une maladie : mais l'acteur

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 275.

(2) Souvenirs d'égotisme, p. 94.

(3) 3 brumaire an XIII (25 octobre 1804) : Journal, p. 83.

dut conquérir par de longs efforts, mais il dut jalousement défendre une situation prééminente dans la troupe tragique, analogue à celle dont Mole ou Mlle Contât jouissaient sans conteste parmi les comiques. En 1805 encore, une cabale, ourdie en secret, prétendait-on, par Mlle Raucourt, tenta de le détrôner au profit de son double, le jeune et beau Lafon. La prétention était de toute injustice : si Lafon supportait peut-être la comparaison dans le rôle d'Achille d'fphigénie, son infériorité était manifeste dans le reste du répertoire; de plus, Talma avait très généreusement encouragé les débuts de son cadet (1). Le parterre monté n'en eut pas moins la cruauté, un soir où Talma jouait le Tancrède de Voltaire, de réclamer à grands cris Lafon dans le même rôle.

Talma outré songea un instant à briser sa carrière théâtrale. A la réflexion, il conçut ou se laissa suggérer l'idée d'abandonner momentanément le répertoire classique, pour exhumer quelque tragédie oubliée, à laquelle il rendrait la vie et où son talent se révélerait aux inconstants Parisiens sous un aspect nouveau. Contestable en principe, cette tactique obtint dans l'espèce un complet succès. Le choix de Talma s'arrêta sur le Manlius de Lafosse, médiocre adaptation, dans un cadre romain, de la Venise sauvée d'Otway (2). L'acteur avait surtout été

(1) Il avait même certain soir poussé la bonté pour Lafon et le dévouement pour la Comédie jusqu'à s'offrir à tenir le rôle secondaire de Nérestan, dans Zaïre, à côté de Lafon qui jouait Orosmane : « Il est rare », notait-on avec émotion dans le registre, « de voir un chef d'emploi des premiers rôles tragiques venir jouer à côté de son double un rôle inférieur dans un autre emploi. » (30 prairial an XI (19 juin 1803) ; Arch. Com.-Fr.)

(2) Il fallait être anglophobe de parti pris comme Geoffroy pour écrire : « La tragédie de Manlius nous offre une preuve frappante de la supériorité de la manière française sur la manière anglaise dans l'art de composer une tragédie... La pièce d'Otway est

séduit par une scène, et dans cette scène par un mot; Manlius, apprenant qu'il était trahi par son ami Servilius, lui plaçait brusquement sous les yeux le billet révélateur, en lui demandant : Quendis-tii? A la reprise, qui eut lieu le 11 janvier 1806, Talma mit dans cette apostrophe un tel accent, il l'accompagna d'une mimique si émouvante, que tout Paris accourut voir Manlius, ou plutôt entendre le Qu'en dis-tu, désormais fameux; Geoffroy lui-même, si peu favorablement prévenu pour le tragédien, ne consacra pas moins de trois feuilletons à cet événement dramatique. La vogue se soutint. < On ne peut penser à Talma » , écrivait plus tard Mme de Staël, « sans se rappeler i)i«w/2W5 (1). » C'est dans iliaw/^iw qu'après ses tournées l'acteur rentrait volontiers, sûr de déchaîner l'enthousiasme (2); c'est dans Manlius qu'il tint à reparaître en public le 28 mars 1810 (3), à la suite d'une maladie qui avait duré plusieurs mois et l'avait littéralement mis aux portes du tombeau : « Cette représentation » , écrivait Geoffroy, « m'a paru le non plus ultra des succès du théâtre (4). * La recette atteignit le chiffre alors formidable de 5376 francs (5).

Encouragé par cette expérience, Talma la renouvela, et mit son amour-propre à faire applaudir des pièces de second ou de troisième ordre, dont son interprétation

monstrueuse et barbare; celle de Lafosse est tout à fait digoe d'une nation polie. » (Jout-nal de VEmpire, 2 mai 1813.)

(1) De l'Allemagne, II* partie, chap. xxvii. Cf. cette appréciation de Geoflroy en 1812 : « Manlius est le triomphe de Talma; c'est le rôle où il s'anime le plus et où il crie le moins. » (Journal de l'Empire, 23 avril 1812.)

(2) Par exemple le 29 août 1809.

(3) Il avait bien joué le l*"^ février 1810 Sévère de Polyeucte, mais sur la scène des Tuileries, et une rechute s'en était suivie (Arch. Com.-Fr.).

(4) Journal de VEmpire, 31 mars 1810.

(5) Arch. Com.-Fr.

était indéniablement le principal, sinon le seul attrait. Il joua ainsi le Gaston et Bayard, de Debelloy, le Coriolande Laharpe : surtout, il balança presque son propre succès de Manlius dans un rôle qui lui était familier depuis plusieurs années déjà, celui d'Oreste, non pas dans VAndromaque de Racine, mais dans VIphUjénie en Tauride d'un jésuite défroqué, Guimond de la Touche (1). En même temps, il reprenait ses grands rôles classiques, en s'attachant à en rendre la composition de plus en plus savante et expressive. La date de 1806 marque avec Manlius le moment où la maîtrise de l'acteur s'imposa définitive^ ment au public.

Comme tous les comédiens, Talma était légitimement friand d'applaudissements : mais aux battements de mains, il préférait encore le silence angoissé de la salle, coupé par des exclamations ou des gestes de terreur (2); son triomphe alors lui semblait plus flatteur, parce que l'illusion apparaissait plus complète. Certains de ses jeux de scène étaient fameux : ainsi, dans la tirade où Cinna évoque le souvenir des proscriptions, arrivé aux deux vers.

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père Et, sa tète à la main, demandant son salaire,

Talma vers 4802 eut l'idée d'avancer et d'agiter convulsivement devant lui son casque à crinière rouge, en tendant l'autre main du geste de l'homme qui réclame son dû (3j. Dans l'auditoire, des femmes poussaient des

(1) « Talma n'a point de rôle où il soit plus beau et plus tragique que dans l'Oreste d'iphigénie en Tauride. • {Journal de l'Empire, i6 mai 1810 : feuilleton de Geoffroy.)

(à) AoDiBEKT, Indiscrétions et confidences, p. 43-44.

(3) Mlle George, Mémoires, p. 91-92; duchesse D'ABRANtÈi, Mé-

cris d'épouvante; d'autres détournaient la tête ou se cachaient la figure entre les mains.

Dans ces minutes pathétiques, l'ascendant de Talma sur les spectateurs était tel, qu'il résistait même aux incidents burlesques qui d'ordinaire font sombrer l'émotion tragique dans un accès d'irrésistible hilarité. A certaine représentation d'Iphigénie en Tauride, sa mimique dans le rôle d'Oreste tourmenté par les Euménides fut si convulsive que sa perruque se détacha ; Damas, qui jouait Pylade, la saisit prestement et la jeta dans les coulisses ; < Personne n'a ri » , écrivait Geoffroy le lendemain, « c'est le plus grand éloge du talent de Talma; un volume entier de panégyriques de cet acteur ne lui ferait pas autant d'honneur que le sérieux du public à l'égard de sa perruque (1). »

Talma était un trop grand artiste pour ne point chercher à élargir le cadre de son talent, et à prendre possession d'autres rôles que ceux où il produisait un effet de terreur (2). Sans parler d'une incursion dans le domaine de la comédie pseudo-antique, incursion dont l'échec tint surtout à la médiocrité de la pièce (3), il désira paraître et il triompha dans des personnages de tragique concentré, comme Néron de Britannicas, de tra-

moires, t. III, p. 447-448 (il est inexact que Talma, effrayé luimême de l'effet produit, ait renoncé à renouveler cette mimique).

(1) Journal des Débats, 11 frimaire an XII (feuilleton).

(2) On sait que son premier succès retentissant, dû à la vérité pour une bonne partie aux passions politiques et religieuses, avait été en 1789 le rôle de Charles IX hanté par les spectres des victimes de la Saint-Barthélémy, dans la tragédie de Marie-Joseph Chénier.

(3) Piaule ou la Comédie latine, comédie en trois actes et en vers de Népomucéne Lemercier, fut jouée sans succès le 20 janvier 1808 ; Talma jouait le rôle de Plaute, entouré de Michot, de Grandmesnii et de Mlle Mars.

gique tempéré, comme Sévère de Polyetœte ou Abner diAthalie, de tragique atténué et mêlé d'ironie, comme Nicomède. Il aborda également les jeunes premiers, Achille d' Iphigénie, Rodrigue du C^V/, mais là, ainsi que dans le jeune Marigny des Templiers^ ses rares qualités de composition ne purent pleinement compenser ce qui lui manquait du côté de l'exaltation chevaleresque.

Autant par curiosité d'esprit que par penchant naturel, Talma devait éprouver la tentation de s'essayer au drame shakespearien, tout défiguré et mutilé qu'il fût alors par les adaptations de Ducis. Le 5 avril 1803, dans une représentation donnée au théâtre de la Porte Saint-Martin au bénéfice du fameux Labussière, on remit à la scène Hamlet, qui n'avait pas été donné depuis quinze ans, et Talma prit possession du rôle (1). Quoique l'apparition du spectre paternel eût été proscrite comme trop contraire aux règles classiques, et reléguée dans le récit d'un songe, sur le modèle de celui d'Athalie^ le jeu de physionomie de Talma rendit ce récit aussi saisissant que si la voix d'outretombe avait retenti comme dans le texte anglais. De plus, Ducis venait d'accorder cette concession aux idées nouvelles, d'ajouter en tête du quatrième acte un monologue imité du fameux To he or not to he. Sans doute, le rimeur français avait écarté les fossoyeurs, les crânes et même le décor du cimetière : pour observer l'unité de lieu, on ne quittait point « le palais des rois de Danemark » ; sans doute encore, les incertitudes d'Hamlet sur limmortalité de l'âme s'exprimaient en alexandrins lourdement chevillés (2). Néan-

(1) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. Ilf, p. 815-816.

(2) On est confondu d'étonnement, ou plutôt d'admiration pour

moins, le talent de Talnia transfigura ces pauvretés. Il se trouvait que dans la vie courante, mais principalement sur la scène, l'idée de la fragilité de Texistence humaine le hantait jusqu'à l'obsession : ses plus brillants succès étaient constamment assombris par la pensée que les spectateurs qui l'acclamaient étaient voués comme lui à une mort prochaine, inévitable (1). Tout heureux de pouvoir hautement exprimer ce qui causait sa perpétuelle et secrète angoisse, l'acteur, mieux identifié que jamais avec son rôle, fit passer le frisson de l'au-delà dans un auditoire où dominaient certainement les épicuriens : « ïalma ne faisait pas un geste » , écrivait un peu plus tard Mme de Staël ; « quelquefois seulement il remuait la tète pour questionner la terre et le ciel sur ce que c'est que la mort. Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L'on voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le sort des mortels (2). » Dès lors, non seulement Talma se plut à jouer Hamlet^ mais il fit mettre au répertoire d'autres adaptations de Shakespeare. En vain les purs classiques, les dévots de Voltaire, avec qui Geofi'roy se trouvait ici d'accord, reprochaient-ils au tragédien de se laisser séduire par « la manière noire des Anglais (3) » . Après Macbeth^ il

le prestige du jeu de Talma, quand on voit Mme de Staël qualifier de « beaux vers français » cette tirade :

La mort... c'est le sommeil... cesl un réveil peut-être. Peut-être... Ah! c'est ce mot qui glace épouvanté L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté. Devant ce vaste ablmo il se jette en arrière, Ressaisit l'existence, et s'attache à la terre.

(1) Cette préoccupation habituelle est attestée par tous les familiers de Talma.

(2) De l'Allemagne, II« partie, chap. xxvii.

(3) Journal des Débals, 29 ventôse an XIII (feuilleton).

donnait Othello^ dont les scènes de jalousie et de violence rentraient dans son genre primitif. Un soir, chez Rémusat, la grande scène d'Othello, jouée par ïalma et par sa femme en habits de ville, sans le prestige du décor et des costumes, jeta tous les assistants dans un émoi indicible : le moins secoué n'était pas le brave général Oïdener, qu'on eût pu croire réfractaire aux sensations littéraires et blasé sur l'image de la mort violente (4 ) .

Solidement instruit, ami des lectures historiques et des causeries artistiques, Talma en dehors du théâtre recherchait la vie confortable sans doute, mais unie et quasi bourgeoise. Sans être un époux modèle, il avait la vocation du mariage, puisqu'un essai malheureux ne le découragea point. Divorcé en 1801 d'avec Julie Carreau (celle qui avait loué en 1795 à la citoyenne Beauharnais et vendu plus tard au général Bonaparte le petit hôtel historique de la rue Ghantereine) (2), il se remaria le 16 juin 1802 avec sa camarade Mlle Vanhove, fille d un vieux tragédien, divorcée elle-même depuis 1794 d'avec le musicien Petit. Son plus grand bonheur était d'embellir sa maison de campagne de Brunoy, où il courait au premier moment de liberté, où mourut son beau-père Vanhove.

Cette existence d'apparence régulière ne mit pas Talma à l'abri des dettes, que les libéralités impériales ne suffirent point à éteindre et qui furent le tourment de sa vie. Une sérieuse maladie qui l'arrêta en 1805, en plein succès des Templiers, n'eut pas d'autre cause, comme le ménage l'avouait à Mme de Rémusat (3).

(1) Bausset, Mémoires, t. II, p. 72-73. (i) Frédéric Masson, Sur Napoléon, p. 84. (3) Mme de Rémusat à son mari, 29 vendémiaire an XIY (21 octobre 1803) : Lettres, t I, p. 333-336.

C'était pour combler le gouffre au moins autant que pour chercher des satisfactions d'amour-propre que Talma multipHait les tournées en province, se passant au besoin de l'autorisation réglementaire; un jour que le commissaire Mahérault lui reprochait une représentation donnée ainsi à Rouen sans permission, il répondait naïvement : « Plaidez ma cause auprès des ministres. Vous me dites qu'ils s'étonnent de mon départ; j'aurais craint de les étonner bien davantage en leur proposant de payer mes dettes (1). »

La question des tournées fut sinon la vraie cause, du moins l'occasion déterminante d'un esclandre dont on jasa beaucoup à la fin de 4812, et qui fit au demeurant peu d'honneur à Talma. Geoffroy, le très célèbre et très discuté critique dramatique du Journal de l'Empire (Débats), tout en rendant hommage de temps à autre aux inspirations de l'acteur (2), déclarait l'ensemble de son jeu trivial, forcé, désordonné, et pour tout dire constamment inférieur à celui de son prédécesseur Lekain. Ces réserves, énoncées sans ménagement aucun, sur le ton bourru du pédagogue qui semonce un collégien, semblaient de plus en plus intolérables à Talma, à mesure que son ascendant sur le public s'affirmait plus éclatant. Le 21 novembre 1812, un feuilleton où l'abus des tournées lui était amèrement reproché mit le comble à son mécontentement. Vingt jours plus tard, le 9 décembre, Talma, qui ne jouait point, fit irruption dans

(1) E. Legocvé, Un conseiller dramatique, p. 12.

(2) Le 9 janvier 1812, il avait encore écrit après une représentation d'Œdipe : « Talma peint bien cette espèce de malheureux, poursuivi par les dieux, cette victime d'une aveugle fatalité; son jeu muet est très expressif, et ses tons sont vraiment tragiques. » (Journal de VEmpire.)

la loge dont le théâtre accordait la jouissance à Geoffroy, et, la menace à la bouche, le somma de déguerpir; on prétendit même qu'il s'était livré à des voies de fait sur la personne du vieillard (1). Un peu interloqué tout d'abord, Geoffroy fit preuve de sang-froid, de dignité, et garda les honneurs du champ de bataille, c'est-à-dire de la loge; il consacra son feuilleton du 45 à un récit dédaigneux de l'incident, en soulignant malicieusement ce que, là comme en scène, la mimique de Talma avait eu d'exagéré et d'inélégant. L'altercation passionna le public parisien, qu'on eût pu croire absorbé par l'attente des nouvelles de Russie; malgré les haines féroces que Geoffroy s'était attirées par la sévérité de ses appréciations sur les littérateurs et les comédiens, par ses campagnes contre la philosophie du dix-huitième siècle, une notable partie de l'opinion se prononça contre son agresseur. Quand, le 12 décembre, celui-ci reparut en scène dans Bhadamiste de Crébillon, des sifflets se mêlèrent aux applaudissements (2).

Le nom de Talma appelle celui de Lafon (3), son double pendant la période napoléonienne et presque son émule, au jugement de certains contemporains (4). Lafon, originaire du bourg de Lalinde, proche de Bergerac, avait reçu une éducation soignée : après avoir pensé pour lui à l'Eglise, sa famille le destina à la médecine. Étudiant à Bordeaux, puis à Montpellier,

(1) Bulletin de police du 40 décembre 1812 : AF. IV, 1524.

(2) Bulletin de police du 13 décembre 1812 : Ibidem.

(3) On écrit souvent Lafont ou Lafond; je me suis conformé à la signature autographe de l'artiste, telle qu'elle figure sur plusieurs pièces de son dossier personnel (Arch. Com.-Fr.).

(4) Sur Lafon, on peut consulter une toute récente monographie de M. Joseph Durieux (Célébrités périgourdines ; le tragédien Lafon).

quelques succès remporte's dans des comédies de société lui révélèrent sa vraie vocation. Après l'avoir entendu, le poète Raynouard l'engagea vivement à aller tenter la fortune à Paris (1). On racontait plus tard qu'il s'était mis en route avec 25 louis dans sa poche, se jurant à soi-même « que si, les 25 louis mangés, il n'était pas reçu, il se brûlerait la cervelle (2j » : l'anecdote est sans doute controuvée, car tout ce que l'on sait du caractère de Lafon concorde mal avec ces allures de matamore. Quoi qu'il en soit, Dugazon, qu'il prit pour professeur, discerna en lui des aptitudes plutôt tragiques, et le fit débuter le 8 mai 1800 dans Achille d'iphigénie, qui demeura son meilleur rôle, le seul où il fût égal et peutêtre supérieur à Talma. Son succès fut très vif, succès de chaleur, de distinction et de prestance physique : on l'appela couramment dès lors « le beau Lafon » .

L'heureux débutant faisait preuve d'une défiance de soi triplement méritoire chez un jeune homme, chez un comédien, chez un compatriote de Cyrano; en demandant le temps d'étudier à fond les nouveaux rôles qu'on voudrait lui confier, il écrivait au comité : « Je crains mon insuffisance, et cette appréhension est bien naturelle à un commençant (3). ■» Il fut tout d'abord étranger à la cabale qui le posa en rival de Talma. Certains admirateurs de ce dernier, à commencer par le Premier Consul. se félicitèrent d'une concurrence qui devait stimuler son talent, et lui dirent amicalement : « Vous dormiez, il va vous réveiller (4). » D'autres, plus mal disposés, ou sin-

(1) De Manne, la Troupe de Talma, p. 233.

(2) Stendhal, Journal, p. 28 (écrit à la date du 25 floréal an XI- 15 mai 1803).

(3) 4 messidor an VIII (23 juin 1800) : Dossier: Arch. Com.-Fr.

(4) Talma lui-même aurait redit à Mlle George le propos de Bonaparte (Mlle George, Mémoires, p. 17).

cèreraent engoués du talent de Lafon, déclaraient sérieusement que celui-ci observait plus fidèlement les traditions classiques (1), jouait mieux le répertoire de Racine et de Voltaire (2). Geoll'roy allait jusqu'à déclarer que, dans Tancrède, Lafon avait fait revivre Lekain (3), ce qui, on le sait^ était l'éloge suprême sous la plume du vieux critique. Les femmes, conquises par l'extérieur avantageux de Lafon, par l'émotion qui vibrait dans ses déclarations amoureuses, prenaient en majorité parti pour lui (4).

La cabale, on l'a vu, se manifesta avec une telle vivacité que Talma en fut momenlanément démoralisé, et qu'il fallut le triomphe de Manlius, au début de 1806, pour lui rendre pleinement courage. Dans les années suivantes, c'est l'inverse qui se produisit : acclamé dans tous les rôles où il lui prenait fantaisie de se montrer, Talma émit la prétention d'exercer rigoureusement ses droits de « chef d'emploi » et de jouer quand il lui plairait dans toutes les tragédies mises à l'affiche, sauf à faire à Lafon l'abandon de quelques rôles déterminés, choisis parmi les meilleurs. Mais cette générosité même dissimulait un piège, car Talma annonçait par exemple l'intention de céder à Lafon Manlius, où lui-même était incomparable, et où il était sûr que le public le réclamerait; c'était donc une avanie qu'il ménageait à son ancien rival. A son tour Lafon parla de démissionner, si on ne le laissait pas jouer de temps à autre tous les

(1) Journal de l'Empire, 3 décembre 1811 (feuilleton de Geoffroy).

(2) Cf. une appréciation de Mlle de Meulan, reproduite dans le recueil Temps passé, t. 1, p. 70.

(3) Journal des Débats, 12 ventôse an XII,

(4) Mlle George, Mémoires, p. 16. Pourtant, Tanglomane et dénigrante Mme de Cazenove d'Ariens écrivait en 1803, au sortir d'une repré.sontation de Sémiramis : « Lafon Iieugle comme un taureau et ses bras sont à une lieue de son corps. » {Journal, p. 58.)

premiers rôles tragiques, notamment Achille, Rodrigue, Orosmane, Tancrède, qui avaient établi et consacré son succès. Il paraît avoir eu satisfaction en fait (1).

Suivant un très ancien usage, à l'observation duquel Lekain et Mlle Clairon s'étaient seuls soustraits sous l'ancien régime^ Lafon s'essaya dans la comédie. Le 20 septembre 1806, il parut successivement dans Clitandre des Femmes savantes et dans Détieulette de la Gageure imprévue^ de Sedaine (2) : il y trahit quelque embarras (3), comme il arrive aux meilleurs acteurs quand ils changent de genre, mais en somme l'épreuve tourna à son avantage, et pendant plusieurs représentations un public nombreux témoigna sa satisfaction. Lafon se produisit ensuite dans le Misanthrope^ où son succès fut plus discuté, parce qu'il donna au rôle d'Alceste une allure quasi tragique : on n'était point habitué alors à considérer certains caractères de Mohère comme des personnages de drame, et beaucoup d'auditeurs, dérangés dans leurs habitudes d'esprit, en surent mauvais gré à Tartiste (4). Lafon, d'ailleurs, ne persévéra point dans cette expérience.

(1) Nous ne connaissons cet incident que par des allusions assez mystérieuses de Geofïroy dans le feuilleton du Journal de l'Empire du 25 avril 181â.

(2)Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 78.

(3) Citons l'appréciation de Goofîtoy, moins encore pour le fond que comme spécimen du ton pédantesqueraent mythologique et galantin auquel le crititiquo croyait devoir rester fidèle : « Un commerce suivi avec Thalie donnera à ce nouvel amant plus de familiarité, plus d'aisance : on peut être timide et embarrassé dans une première entrevue, mais par degrés on devient plus entreprenant; et peut-être Lafon, qui le premier jour a été trop respectueux avec la déesse, poussera-t-il bientôt la hardiesse jusqu'à lui ravir ses plus précieuses faveurs. » {Journal de l'Empire, 22 septembre 1806.)

(4) Mme de Rémusat à son mari, 27 octobre 1806 : Lettres, t. II, p. 46-47.

Dans les premiers temps qui suivirent la réunion, les grands rôles tragiques étaient encore tenus par Larive, un élève de Mlle Clairon, qui avait débuté avec éclat vers la fin du règne de Louis XV, mais qui, prématurément vieilli, ne recueillait plus du public du Consulat que des quolibets (1). Les agents de Dubois prétendaient qu'il y avait une cabale montée par les journaux pour désorganiser la troupe reformée, en rendant Larive antipathique aux spectateurs (2) : mais c'était très spontanément que ceux-ci sifflaient Larive dans Rodrigue ou dans Oreste. Le malheureux parut pour la dernière fois en scène au printemps de 1801 (3), et vécut encore plus d'un quart de siècle dans la retraite.

Monvel, doyen des sociétaires, membre de l'Institut avant comme après la réorganisation de ce corps en l'an XI, avait vieilli lui aussi : mais c'était un excellent acteur, qui remédiait à ses défauts physiques par les ressources d'un art consommé; d'ailleurs les rôles de rois et de pères nobles, qui étaient son lot, le contraignaient moins à se rajeunir. Quoique sa taille fût voûtée et que la perte de ses dents gênât considérablement son débit (4), il tenait encore le rôle d'Auguste, dans Cinna, avec une puissance de mimique et d'intonation qui soulevait les acclamations (5). Un juge très exigeant et très

(1) Mlle George, Mémoires, p. 12-13.

(2) Rapport du préfet de police, 3 vendémiaire an IX (25 septembre 1800) : AF. IV, 1329.

(3) Exactement le 15 mai 1801, dans Oreste d'Andromaque (Registres; Arch. Com.-Fr.).

(4) Indépendamment de la peine qu'il éprouvait à articuler, ses lèvres se couvraient constamment d'écume, qu'il essuyait à la dérobée pendant les répliques de ses camarades (Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 151-152).

(5) Décade, an Xil, t. I, p. 183.

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