VII
personnel dans ses appréciations, le Premier Consul, savait gré à Monvel de lui avoir révélé la vraie signification du dénouement de la tragédie, en débitant le fameux passage,
Soyons amis, Cinna : c'est moi qui t'en convie,
« d'un ton si habile et si rusé que je compris que cette action n'était que la feinte d'un tyran (1) ». Conforme peut-être à la vérité historique et au caractère réel de Tempereur Auguste, une telle interprétation s'écartait assurément de la pensée de Corneille, mais elle faisait honneur à l'ingéniosité de l'acteur; c'est le privilège des chefs-d'œuvre de l'art dramatique, de fournir indéfiniment de nouvelles créations aux grands comédiens.
Si vaillamment, si habilement qu'il luttât contre l'âge et contre les infirmités^ si encouragé qu'il fût par la faveur persistante du pubUc, Monvel eut la sagesse de ne pas s'éterniser sur la scène. Il fit sa dernière création en 1804, dans un rôle du Pierre le Grand de Carrion de Nisas : « Quoique difficile à entendre et peu agréable à voir » , écrivait un critique qui ne l'aimait guère, « il ne sera pas remplacé (2). » Monvel prit définitivement sa retraite le 1" mars 1807, pour mourir cinq ans plus tard : « Il s'est retiré » , consignait-on sur les registres, « avec la réputation d'un des plus grands acteurs qui aient honoré la scène française (3). » Il laissait au théâtre une fille naturelle, dont la réputation commençait à s'affirmer et dont la carrière d'ingénue devait être
(1) Mme DE RÉMUSAT, Mémoires, t. I, p. 279.
(2) Journal des Débats, 2o messidor an XII (feuilleton de Geoffroy).
(3) Arch. Com.-Fr.
aussi glorieuse qu'étonnamment prolongée, puisque c'était Mlle Mars.
La retraite de Monvel fit passer au premier plan, dans les rôles de pères nobles tragiques ou comiques, Baptiste aîné (l'un de ses frères, Baptiste cadet, appartenait également au Théâtre-Français, mais se cantonnait dans les niais de comédie, où il n'avait pas de rival; un autre, colonel et baron de l'Empire sous le nom d'Anselme, mourut en 1810 des suites de blessures reçues en Espagne) (1). — A côté de lui, Saint-Prix se faisait applaudir; cet auteur, qui n'avait pas été compris dans la réunion de 1799, fut réintégré dans la troupe un peu plus tard, sur l'ordre exprès du Premier Consul, qui se rappelait avoir admiré en 1792, jeune officier, sa création du rôle de Gain dans la Mort d'Abel de Legouvé (2). Avec l'âge, il avait perdu sans doute de sa fougue, mais son extérieur et son débit imposants firent merveille dans le grand maître des Templiers^ et dans plusieurs rôles de Racine, tels qu'Agamemnon, Joad, Mithridate ou Burrhus (3). — Un peu au-dessous, Damas, chef des seconds rôles dans les deux genres, jouait dans un nombre considérable de pièces et rendait de réels services, dont le pubHc lui savait insuffisamment gré (4). Son défaut prédominant était la vulgarité, et quand il ten-
(1) Bulletin de police des 19-20 août 1810 : AF. IV, 1059.
(2) De Manne, la Troupe de Talma, p. 53-54. Il parait que Saint-Prix produisait un effet saisissant quand, la bêche à la main, il entamait le mouologue alors fameux :
Travailler et baïr^ voilà donc mon partage !
(3) Journal de l'Empire, 8 mai 1813 (feuilleton de Geoffroy).
(4) Journal des Débats, 12 nivôse an XII (feuilleton).
tait de réagir, il tombait trop souvent dans le manie'ré; un jour qu'il s'était risqué dans le rôle d'Alceste, en l'absence de Fleury, et qu'il débitait avec emphase ces vers de la scène du sonnet :
Ce n'est que jeux de mots, qu'affectation pure. Et ce n'est pas ainsi que parle la nature,
un vieil habitué lui cria impatienté : « Non, monsieur, ce n'est pas ainsi (1) I »
Trop souvent méconnu, parfois discuté, Damas du moins n'était point pour le public un objet de dérision, comme tel ou tel auteur tragique dont l'entrée en scène avait pour résultat infaillible, suivant l'expression de Geoffroy, « d'égayer le pathétique (2) » . C'était le sort peu enviable du vieux Vanhove, qui d'ailleurs ne tarda point à prendre sa retraite, de Mme Suin et surtout de Naudet (3). Ce dernier dénaturait les rôles de pères nobles, donnant un accent de trivialité bourgeoise au désespoir de don Diègue ou de Lusignan : quand il était en scène, le parterre exprimait son mécontentement en éclatant de rire aux passages les plus dramatiques.
En somme, à une époque où le public aimait et réclamait la tragédie, la troupe du Théâtre- Français était assez pauvre en acteurs tragiques : le génie de Talma et le talent de Lafon ne suffisaient pas à pallier cette indigence. On essaya d'y remédier en faisant appel à des débutants, dont quelques-uns étaient réservés à un bel avenir, dont aucun ne s'imposa d'emblée.
Michelot débuta à la fois dans les deux genres le
(1) De Manne, la Troupe de Talma, p. 172.
(2) Journal des Débals, 25 messidor an XII (feuilleton).
(3) L'Opinion du parterre, t. I, p. 66-67.
29 mars i805, dans Britannicus et dans les Fausses infidélités, en faisant annoncer dans les journaux qu'il n'avait que dix-huit ans. L'accueil du public et de la critique fut plutôt sévère (1), et c'est au bout de six ans seulement, le 18 juillet iSll, que le jeune homme fut reçu socie'taire par arrêté de Rémusat (2).
Le 10 juin 1807, en vertu des prérogatives traditionnelles de la Comédie-Française, un ordre de début fut expédié d'office à deux acteurs applaudis du théâtre de Lyon, le tragédien Joanny et le premier comique Thénard (3). Joanny, qui avait eu également des succès à Marseille, fut contesté rue de Richelieu, et eut le bon esprit de retourner achever son apprentissage dans les départements. Il ne reparut à Paris qu'en 1819, à lOdéon, et quoique les railleurs l'appelassent le Tahna de la province, son jeu emphatique et saccadé fut applaudi dans les drames de Casimir Delavigne. Il devait passer au Théâtre-Français en 1825, et y créer le rôle de don Ruy Gomez dans Hernani.
Quant au futur créateur du rôle d'Hernani, Firmin, il débuta un peu plus tard, le 3 juillet 1811, dans Séide de Mahomet et Dormilli des Fausses infidélités, mais le public parisien le connaissait de longue date. Encore enfant, il avait paru au théâtre des Jeunes-Élèves, et en 1806, Picard l'avait engagé au Théâtre de l'Impératrice, où il s'était fait rapidement apprécier. Il devait être sociétaire en 1817.
Le 18 août 1813, il y eut encore un début tragique dont on augura favorablement, celui du jeune acteur
(1) Cf. le feuilleton de Geoffroy dans le Journal des Débals du 10 germinal an XIII.
(2) De Manne, la Troupe de Talma, p. 288-289.
(3) Lal'GIer Documents hisloriqties sur la Comédie-Française, p. 79.
Desmousseaux dans le rôle, re'pute' difficile^ de Tancrède. A l'inverse des artistes qui viennent d'être nomme's, la suite pour lui répondit imparfaitement à ce premier succès : c'est après une carrière honorable, mais moyenne, qu'il prit sa retraite en 1840.
La troupe reformée en 1799 ne comptait qu'une grande actrice tragique, Mlle Raucourt. Elle avait alors dépassé la quarantaine, et sa beauté, qui avait fait sensation lors de ses débuts (1), commençait à s'altérer : mais elle ne cessait au contraire de gagner en majesté, en science de son métier, en autorité. Douze ans plus tard, Geoffroy devait encore saluer en elle la dernière héritière de Lekain et de Mlle Clairon, la seule sociétaire fidèle au culte de la « noblesse tragique » , tandis que tous ses camarades donnaient dans « un naturel plus ou moins familier (2) ». Si dans les rôles de sentiment, comme Phèdre, elle ne se montrait pas assez touchante, elle était incomparable dans les mères et les reines. Même après les débuts éclatants qui signalèrent la seconde période du Consulat et renforcèrent sérieusement le bataillon des tragédiennes, un admirateur enthousiaste de Mlle George écrivait en 1805 : « Mlle Raucourt est encore la seule au Théâtre-Français qui soit capable de rendre les grands caractères tragiques, tels que Cléopâtre, Médée, Agrippine, Jocaste, etc., etc. : c'est la grande reine par excellence, parce qu'elle joint à une
(1) Cf. comte Gabriel Mareschal de Bièvre, le Marquis de Bièvre, p. 113 et s.
(2) Journal de V Empire, 10 septembre 1811 (feuilleton).
LES TRAGÉDIENNES 7i
intelligence parfaite, à une profonde connaissance de l'art, cette majesté' et cette fierté d'attitude, cette superbe représentation, et si Ton peut ainsi parler, cette étoffe tragique, nécessaire à de pareils rôles (1). »
Néanmoins, la réputation de Mlle Raucourt subit une éclipse dans les premiers temps de l'Empire. Un peu déconcertées par les acclamations qui saluaient sa rentrée dans Rodogune (2), ses jeunes rivales se remettaient bientôt à cabaler contre elle. Son talent suscitait naturellement des jalousies; on déclarait son jeu vieilli, démodé. Surtout, son caractère lui valait de la part des gens de lettres comme des comédiens de très vives antipathies : ses mœurs, jadis légères, passaient pour être devenues infâmes (3). On s'ingéniait à faire plus rarement figurer son nom dans les distributions, à ménager des succès dans ses anciens rôles aux nouvelles venues; au foyer, où jadis elle trônait^ elle ne trouvait plus qu'un accueil glacial.
Découragée et presque dégoûtée, elle accepta du gouvernement en 1807 une mission qui l'éloignerait momentanément de Paris : il s'agissait de former et de diriger deux troupes qui devaient hâter l'assimilation intellectuelle des Italiens, en les initiant aux chefsd'œuvre de notre théâtre classique. Un décret intervint le iO juillet 1806, décret que l'empereur avait peut-être dicté (4). Une troupe devait parcourir les grandes villes
(1) Journal des Débals, 29 ventôse an XIII (feuilleton); cf. l'opinion de Mlle de Meulan : M. et Mme Guizot Je Temps passé, t. I,p. 63.
(2) Journal des Débats, 27 frimaire an XII (feuilleton).
(3) Cf. les imputations fort précises d'Arnault {Souvenirs d'un sexagénaire, t. I, p. 318-320), et un seul mot, mais un mot terrible, échappé à Mlle George, qui fut l'élève de Mlle Raucourt (Mémoires, p. 25).
(4) On l'a reproduit en entier dans la Correspondance, sous le numéro 10473.
des départements italiens de l'Empire (Turin, Alexandrie, Gênes, Parme) (1), et l'autre celles du royaume d'Italie proprement dit (Milan, A'enise, Brescia, Bologne). Un article du décret édictait une recommandation un peu naïve : « La demoiselle Raucourt n'admettra, dans la composition de ces troupes, que des acteurs français d'un talent reconnu et parfaitement en état de rendre les beautés de la tragédie et de la comédie françaises. » Pour chaque troupe, l'empereur allouait à la directrice 30 000 francs pour dépenses initiales et 50 000 de subvention annuelle, à acquitter par moitié par les deux Trésors de l'Empire français et du royaume d'Italie.
Mlle Raucourt partit pleine de confiance, emmenant entre autres recrues le jeune Monrose, qui devait sous la Restauration et sous Louis-Philippe être un des meilleurs comiques de la rue de Richelieu (2). Il fallut moins d'un an pour la désabuser et pour la charger d'un gros passif. Elle écrivit, elle signa plutôt une lettre suppliante, où se déclarant « de Votre Majesté la plus humble, la plus fidèle et la plus soumise sujette », elle confiait au souverain ses déboires (3). « Je connaissais l'Italie », lui faisait dire le pédant qu'elle avait pris pour rédacteur, « mais ne me croyant pas destinée à y former des reposoirs pour Melpomène et pourThalie, je n'avais pas approfondi quelques détails tenant à la localité et dont la découverte a été assez fâcheuse... » Suivaient, en termes moins mythologiques et d'autant plus piquants, des doléances sur la cherté exorbitante des loyers des salles italiennes, sur le manque d'empressement des indigènes, sur la ladrerie des fonctionnaires français,
(1) A cette date, Florence et Rome n'avaient pas encore été réunies à l'Empire.
(2) De Manne, la Troupe de Talma, p. 366.
(3) S. d. (1807) : AF. IV, pjaq. 1390.
dont on avait escompté l'assiduité comme un sérieux élément de recettes : « Cet article est nul : à l'exception du général Menou (1), tous se font donner des loges gratis; quelques-uns se refusent même à payer le billet d'entrée (2), qui est de 15 ou 18 sous suivant les villes où l'on représente... » — Napoléon fit préparer un décret pour accorder à Mlle Raucourt un secours extraordinaire ; il y introduisit des corrections autographes et le revêtit de sa signature (3) ; mais il se ravisa sans doute, car ce décret, qui ne porte pas de date, paraît bien n'avoir jamais été expédié.
Par dépit ou par dignité, la tragédienne tarda quelque peu à reparaître sur la scène du Théâtre-Français. Ce délai servit utilement ses intérêts. Depuis surtout la fugue de Mlle George en Russie, aucune autre actrice n'était capable de tenir supérieurement les grands rôles de reines. Les petites jalousies étaient tombées, les vilaines histoires plus ou moins oubliées. Bref, Mlle Raucourt fut non pas accueillie comme l'enfant prodigue, mais acclamée comme une souveraine qui aurait repris possession de son empire : « Elle a joué Sémiramis >, écrivait Geoffroy, « avec cette fierté, cette tenue magnifique, cette énergie, et toutes les autres qualités qui deviennent si rares, et dont on ne retrouve pas même l'ombre dans les débutantes qui s'offrent pour cet emploi (4). » Il y avait là de quoi rendre courage à l'actrice, qui dans les dernières années de l'Empire passa en revue tous ses rôles avec un succès désormais incontesté : « Elle est aujourd'hui meilleure qu'elle n'a
(1) Menou était alors gouverneur général du Piémont.
(2) Il y avait généralement un droit d'entrée uniforme, qui était distinct du prix des diverses places.
(3) AF. IV, plaq. 1390.
(i) Journal de V Empire, 5 novembre 4811 (feuilleton).
jamais été... Chaque rôle qu'elle joue est une leçon qu'elle donne (i)... On l'a vue dans Médée, Gléopâtre, Athalie^ Jocaste, Léontine, Agrippine, étaler ce que nos héroïnes tragiques ont de plus fier, de plus véhément et de plus profond (2). »
A côté ou plutôt bien au-dessous de Mlle Raucourt, la tragédie était jouée lors de la réunion par Mme Suin, que le parterre avait prise en grippe et qui dut bientôt demander sa retraite; par Mlle Fleury (nullement parente du comédien du même nom), qui allait elle aussi lasser le public en s'acharnant à réclamer tous les premiers rôles pour barrer la route aux débutantes (3); enfin par la fille du vieux Vanhove, qu'un divorce avait séparée du musicien Petit et qui n'allait pas tarder à porter un nom glorieux : « Mlle Vanhove », est-il consigné sur le registre à la date du 8 messidor an X (21 juin 4802), t ayant épousé hier le c. Talma, a pris à compter d'aujourd'hui sur les affiches et journaux le nom de Mme Talma, à la place de celui de Vanhove ou Petit (4) qu'elle portait auparavant (5). >
Mme Talma, qui jouait à la fois les princesses de tragédie et les grandes coquettes de comédie, où elle doublait Mlle Contât. Mme Talma était comme Mlle Fleury une actrice qui se prodiguait trop. Dans la tragédie, son accent, volontiers plaintif, parut monotone et larmoyant quand on put faire la comparaison avec la sensibilité si vibrante de Mlle Duchesnois. A la fin des
(i) Journal de l'Empire, 31 octobre 1812.
(2) Ibidem, 13 mai 1813. Mlle Raucourt allait mourir le 15 janvier 1815.
(3) Mme de Rémusat à son mari, 10 janvier 1806 : Lettres, t. II,
(4) Oq disait couramment « Mme Petit- Vanhove ».
(5) Arcli. Com.-Fr.
représentations d'Erfurt, Napole'on excède' déclara tout net à son mari qu'il n'en voulait plus dans des rôles tragiques (i). IMalgré quelques essais plutôt heureux dans les mères de comédie, elle se dépita, et prit sa retraite en 1811. Devenue veuve de Talma, elle devait convoler en troisièmes noces avec le comte de Ghalot, et mourir presque nonagénaire en 1860.
Plusieurs débuts, presque tous heureux et quelquesuns éclatants, vinrent dès le Consulat grossir les rangs des tragédiennes. Ce fut d'abord Mlle Yolnais (2), qui parut le 7 mai 1801 dans Junie de Bnlannicus, à quinze ans, et souleva un enthousiasme tumultueux : non seulement le public la rappela, mais on lui jeta des couronnes (3). Quoique elle aussi abusât des sanglots (4), son succès se maintint,, assombri seulement par la rivalité d'une autre novice, qui s'était ménagé de puissantes protections. Même après la période des débuts, même après l'apparition sur la scène de deux nouvelles tragédiennes qui les réléguaient au second plan, la concurrence se maintint très âpre entre Mlles Volnais et Bourgoin. En 1805, Mlle Volnais osait porter ses doléances jusqu'aux pieds de la compatissante Joséphine, multipliant les visites à Saint-Cloud et se plaignant à l'impératrice, que ces potins de coulisses n'ennuyaient qu'à moitié, des procédés désobligeants, insolents même, de sa rivale (5). Elle prit sa revanche cinq ans plus
(1) De Manne, la Troupe de Talma, p. 81.
(2) Elle s'appelait en réalilo Croizet, et avait reçu son nom de théâtre à un souper chez son maître Daziocourt, à qui elle avait demandé un verre de vin de Volnaj.
(3) Décade, an IX, t. III, p. 556.
(4) Mlle George, Mémoires, p. 17.
(5) Mme de Rémusat à son mari, 4'= complémentaire an XIII (21 septembre 1805) : Lettres, t. I, p. 264-265.
tard, quand Mlle Bourgoin revint d'une longue absence en Russie; 3111e Volnais prétendit que sa camarade avait de ce fait perdu son rang d'ancienneté, et qu'elle-même avait désormais le droit de revendiquer tous les rôles qui leur étaient communs (1); Rémusat dut intervenir, et décider qu'elles alterneraient (2).
Quelques semaines après Mlle Volnais, une débutante à peine plus âgée, Mlle Gros, se montra dans le rôle d'Aménaïde de Tancrède. A elle aussi l'épreuve fut favorable (3) : mais quoiqu'elle passât pour avoir conquis les bonnes grâces de Joseph Bonaparte, le frère aîné du Consul, sa carrière ultérieure fut plutôt terne.
A l'automne de 1799, avant le coup d'État de Brumaire, une jeune fille de dix-huit ans, élève d'un architecte de la Monnaie (car tout le monde alors se mêlait d'enseigner l'art dramatique) et du poète Palissot (4), avait fait une apparition peu goûtée sur la scène du Théâtre-Français. Mlle Bourgoin eut le bon esprit d'interrompre ses débuts, et de se remettre pendant plus de deux ans au travail, sous la direction de l'ancienne émule de la Clairon, Mlle Dumesnil, alors plus qu'octogénaire; elle eut surtout l'art ou la chance de s'attacher le savant Chaptal, qui, devenu ministre de l'intérieur, mit sans vergogne l'influence gouvernementale à son service et laissa même publier dans les journaux une lettre où il faisait l'éloge de la jeune actrice (5). Celle-ci débuta à nouveau le 28 novembre iSOi, dans la Mélanie de Laharpe et dans Agnès de V École des femmes (6).
(1) Bulletin de police des 16-17 septembre 1810 : AF. IV,
(2) De Mànne, la Troupe de Talma, p. 266, note.
(3) Décade, an IX, t. IV, p. 307-310.
(4) MÉNEVAL, Mémoires, t. I, p. 78.
(5) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 100.
(6) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. Il, p. 629-630.
Cette fois, son succès de beauté fut très franc, mais son jeu fut encore discuté. On pensait tout au moins qu'elle ne serait reçue définitivement qu'après ses deux concurrentes, Mlles Volnais et Gros. Le ministre interposa son autorité pour la faire nommer, et nommer la première. Si asservie que fût dès lors la presse, Geoffroy se permit une allusion épigrammatique à ce tour de faveur : c Entre les trois débutantes, le jugement de Paris a décidé; c'est à la beauté qu'on a donné la pomme (1). »
Quoique cette beauté mutine, quoique le ton mordant de sa voix semblassent plutôt la vouer à la comédie, Mlle Bourgoin s'obstina à jouer surtout le répertoire tragique, qui était en possession de la vogue. Le parterre l'aimait, la fêtait (2), la houspillait quelquefois presque grossièrement, se permettant d'inciviles allusions à sa vie très libre. Un jour notamment qu'elle jouait Junie de Britannicus, dans la grande scène avec Néron au troisième acte, le vers
Seigneur, j'irai remplir le nombre des vestales,
fut salué par des éclats de rire si outrageants que l'actrice suffoquée s'enfuit dans les coulisses et revint quelques instants après les yeux pleins de larmes : on l'applaudit alors en manière d'excuse (3).
Une autre taquinerie, d'aussi mauvais goût au moins, eut pour auteur le nouvel empereur des Français. Un soir de l'été de 1804, tandis que Chaptal mandé travail-
(4) Journal des Débats, 17 nivôse an X (feuilleton).
(2) En décembre 1802, en pleine vogue des débuts de Mlles Duchesnois et George, Mlle Bourgoin fit une rentrée très applaudie dans Monime de Mithridate (Adlaro, Paris sous le Consulat, t. III, p. 468).
(3) De Manne, la Troupe de Talma, p. 252.
lait avec le souverain, on annonça que Mlle Bourgoin s'était rendue à l'appel de Sa Majesté. Le ministre, outré de jalousie et d'indignation, rangea incontinent ses papiers et s'en fut chez lui écrire sa lettre de démission (1); cependant l'empereur, content de l'avoir troublé dans sa quiétude d'amoureux, renvoya l'actrice sans la recevoir. Elle prit fort mal la plaisanterie, affectant dès lors de dénigrer le souverain et le régime (2). Sa liaison avec Chaptal semble avoir survécu à l'explication qui dut s'ensuivre, car, l'automne d'après encore, l'ancien ministre la recevait dans sa loge au théâtre, où elle « folâtrait... aux yeux de tout le public (3) ».
A l'entrée de l'année 1802, les trois nouvelles venues, Mlles Volnais, Gros et Bourgoin, paraissaient devoir se partager ou se disputer les premiers rôles tragiques. Bientôt deux débuts retentissants allaient les reléguer à l'arrière-plan.
Vers la fin d'octobre 1801, un rapport du chef de la quatrième division informait le ministre de l'intérieur qu'une demoiselle Duchesnois, se destinant au Théâtre- Français, sollicitait à la fois un secours pour pouvoir continuer ses études et la faveur d'une audition person-
(1) M. le vicomte Chaptal (aujourd'hui M. l'abbé Chaptal, curé de Notre-Dame-du-Travail, à l^a ris-Plaisance) n'a pas contesté l'authenticité de celte anecdote dans la biographie qu'il a jointe aux Souvenirs sur Napoléon de son bisaïeul (p. 103). La scène dut se passer dans les premiers jours de juillet 1804, à Saint-Cloud, car le 23 messidor an XII (12 juillet), Napoléon annonçait confidentiellement à Champagny, alors ambassadeur à Vienne, sa prochaine nomination au ministère de l'intérieur (Correspondance, 7855). La démission de Chaptal ne fut officiellement acceptée que par une lettre impériale du 18 thermidor (6 août), datée de Calais {Ibidem, 7903).
(2) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 101.
(3) Stendhal, Journal, p. 89 (à la date du 14 brumaire an XIII [5 novembre 1804]).
LES TRAGEDIENNES 79
nelle. Elle invoquait le témoignage du comédien Dugazon, qui lui donnait des « conseils (1) ».
Ghaptal, qui se posait volontiers en protecteur des jeunes actrices, ne fit point difficulté d'accorder faudience. Au jour fixé, il vit entrer dans son cabinet une grande fille de vingt-deux ans, qui avait la taille élancée, mais le teint bistre, les traits disgracieux, et surtout cette expression angoissée des personnes qui parties de bas, de très bas, redoutent toujours qu'on ne leur jette à la face un passé d'opprobre et de misère (2). Invitée pour la forme à débiter quelque tirade classique, sa physionomie tout à l'heure ingrate devint si touchante, surtout sa voix se révéla si pathétique, si mélodieuse, que le ministre l'encouragea et lui indiqua un maître plus approprié à son genre de talent que le facétieux Dugazon, à savoir le poète tragique Legouvé [S). En ce lendemain de bouleversement, les règles de la hiérarchie sociale n'étaient point rigoureusement délimitées : Legouvé accepta sans scrupule une tâche qui semblerait aujourd'hui au-dessous de la dignité d'un académicien. Pendant de longs mois d'enseignement quotidien,, une solide intimité se noua entre lui et son élève; plus tard, après le succès, celle-ci protestait publiquement contre une légende qui lui attribuait pour maître un autre poète (Vigée, le frère de Mme Lebrun) (4); plus tard encore Legouvé, devenu veuf, songea à lui donner son nom, et ce fut l'actrice qui eut le bon goût de décliner la proposition (5).
(1) Rapport du 4 brumaire an X (26 octobre 1801) : dossier Duchesnois, Arch. Com.-Fr.
(2) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 98-99.
(3) E. Legodvé, Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 197-198.
(4) Lettre à la Décade, d\i2i fructidor an X (9 septembre 1802) : Décade, an X, t. IV, p. 569-570 (« Nul autre que le c. Legouvé ne m'a donné des leçons. »)
(5) De Manne, la Troupe de Talma, p. 274, note.
Quand le moment parut venu de solliciter un ordre de début, Mlle Duchesnois déclama une scène de Phèdre dans le cabinet de Rœderer, en présence du directeur de l'Opéra, Cellerier; cet arbitre du maintien théâtral pronostiqua un échec et daigna motiver ainsi son opinion : < Avez-vous remarqué son pied gauche pendant toute la scène (1)? » Dans les coulisses, où elle fréquentait pour se familiariser avec le théâtre, les lazzis se succédaient sur ses toilettes râpées, sur sa mine souffreteuse. Enfin, son début d'essai à Versailles, le 12 juillet 1802, fut pitoyable : la gorge serrée d'effroi, c'est à peine si elle put balbutier jusqu'au bout le rôle écrasant de Phèdre. Il fallut l'intervention alors puissante de Mme de Montesson (2) pour obtenir que le début à Paris ne fût pas contremandé : encore était-il convenu que ce ne serait qu'une épreuve de tolérance, destinée à procurer à l'actrice un meilleur engagement en province, car on considérait unanimement qu'il ne pouvait être question pour elle d'une carrière au Théâtre-Français (3).
Par une de ces surprises dont les annales dramatiques offrent maint exemple, la débutante alla aux nues dans la soirée du 3 août 1802. Stimulée par les reproches de son maître, par les encouragements de Mme Legouvé, par la pensée qu'elle allait décider de sa propre fortune, elle triompha de son angoisse pour rendre avec une surprenante profondeur de sentiment, avec une magie de diction inconnue depuis longtemps, les transports et les scrupules
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.
(1) RoEDERER, Œuvres, t. III, p. 406.
(2) Son gendre, le général de Valence, était fort lié avec Legouvé.
(3) Journal des Débats, 5 germinal an XI (feuilleton rétrospectif).
LES TRAGEDIENNES 81
Certains vieux amateurs, qui savaient par cœur leur Racine (c'était commun alors), croyaient entendre pour la première fois la musique de ces vers (1); d'autres pleuraient à la description que l'héroïne faisait de ses souffrances, comme à un mélodrame nouveau (2). Geoffroy, qui ne devait pas tarder à se montrer si hostile, si discourtois, Geoffroy allait dans le premier élan d'enthousiasme jusqu'à considérer la laideur de la débutante comme un avantage de plus : « Elle recevra des éloges et non des madrigaux... Vénus n'essaiera même pas de la ravir à Melpomène (3). »
On pouvait croire à une illusion éphémère, à une leçon mécaniquement retenue et récitée. Mais dans le courant du mois d'août, Mlle Duchesnois s'essayait successivement aux rôles de Sémiramis, d'Hermione, de Didon (dans la tragédie de Lefranc de Pompignan), de Roxane, faisant preuve partout de la même sensibilité dans les attitudes et dans l'accent, modulant avec une intonation un peu chantante et étrangement prenante les passages de tendresse ou de mélancolie : « Dès qu'elle avait posé le pied sur les planches » , a écrit le fils de son professeur, « s'emparait d'elle une sorte de passion inconsciente, qui se communiquait au public comme une traînée de poudre (4). »
Interrompus au commencement de septembre sous prétexte d'une indisposition, en réalité parce que cette suite continue de succès semblait intolérable aux autres actrices (5), les débuts de Mlle Duchesnois reprirent au bout de quelque temps, et s'achevèrent le 9 novembre
(1) Journal des Débats, 12 fructidor an X.
(2) Ibidem, 27 thermidor an X.
(3) Ibidem, 17 thermidor an X.
(4) E. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 200.
(5) Journal des Débats, 15 fructidor an X (feuilleton).