VII
par une représentation de Phèdre^ la huitième, qu'on put sans hyperbole qualifier de triomphale. Quand la toile se fut relevée après des rappels enthousiastes, une couronne tomba sur la scène, et le parterre intima à Facteur qui faisait Thésée l'ordre de la placer sur la tête de la tragédienne (1).
Une admiration si exaltée provoqua un commencement de réaction chez quelques personnes. Le critique Geoffroy, d'abord favorable à la débutante, se mit à multiplier les réserves. S'il ne comparait pas encore les partisans de Mlle Duchesnois aux convulsionnaires du cimetière Saint-Médard (2), il leur reprochait de se comporter comme « des provinciaux qui vont à la comédie pour la première fois, et qui n'ont jamais vu une actrice (3) ». Il se permettait surtout un rapprochement osé et perfide, si proche du plébiscite sur le Consulat à vie : « On dispute sur le mérite d'une actrice avec autant de chaleur que sur la forme d'un gouvernement, et l'on fait plus de façons pour recevoir une comédienne que pour accepter une constitution (4). » Après la scène du couronnement, il perdait de son côté le sens de la mesure, et ne dédaignait pas de rapporter une méchante épigramme, rappelant que Racine lui aussi avait jadis formé une actrice, la célèbre Ghampmeslé :
Champmeslé fut, dit-on, d'une beauté divine. Et notre débutante a le plus laid minois ; Legouvé ressemble à Racine Gomme à Ghampmeslé Duchesnois (5).
(1) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 392.
(2) Journal des Débats, l»"" brumaire an XIII (feuilleton;.
(3) Ibidem, 8 vendémiaire an XI.
(4) Ibidem, 18 vendémiaire an XI.
(5) Ibidem, 20 brumaire an XI.
LES TRAGEDIENNES 83
Quant à l'hostilité des camarades, le succès n'avait fait que l'exaspérer. Lorsque le parterre transporté d'enthousiasme rappelait Mlle Duchesnois^ aucun acteur, contrairement à la tradition, ne se présentait pour lui donner la main (1). Les plaisanteries faciles ne tarissaient pas sur la largeur de sa bouche ou la noirceur de sa peau ; le lendemain d'une représentation de Phèdre, Mlle Gros, qui avait joué Œnone, étalait complaisamment au foyer ses bras tout bleuis des convulsives étreintes de Mlle Duchesnois ; Mlle Contât^, qui avait assez d'esprit et de talent pour admirer cette puissance de pathétique, trouva plaisant de s'écrier : c Oh 1 la malheureuse ! estce qu'elle déteint (2)? » Le bruit courait que malgré le verdict réitéré du public, le comité se refusait à prononcer l'admission, et pour le contraindre il avait fallu un ordre formel du gouvernement (3).
C'est dans ce milieu que se forma la tenace légende de la sottise et de l'ignorance de Mlle Duchesnois. Celle-ci dut sans doute trahir quelque méconnaissance des généalogies du Dictionnaire de la Fable, sur lequel étaient alors ferrés tous les pédants de collège et de théâtre. Le péché paraissant irrémissible, on se plut à lui prêter mainte balourdise, comme d'avoir confondu Troyes en Champagne avec la ville de Priam, ou encore d'avoir dit tout éplorée^ pendant qu'elle répétait la Mort de Henri IV : ^ Quand je pense que si Ravaillac ne Tavait pas tué, il vivrait peut-être encore (4) ! »
(1) Ch. Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 80-81.
(2) BouiLLY, Mes récapitulations, t. II, p. 265-266.
(3) Remacle, Relations inédites des agents de Louis XVIII, p. 205-206 (à la date du 13 décembre 1802).
(4) E. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 200 (Ernest Legouvé, qui avait six ans lors de la mort de son père, n'est ici l'écho que d'une tradition de coulisses ; un peu plus
A ces imputations anonymes, qui se répètent parfois encore de confiance au bout d'un siècle, il convient d'opposer des témoignages précis. Pauline deBeaumont, l'une des natures les plus fines de ce temps, écrivait à Pasquier après avoir déjeuné avec Mlle Duchesnois : « Il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvent bête (1). » Beyle-Stendhal, qui n'était indulgent qu'aux jolies femmes, a fréquenté assidûment l'actrice en 1804 et 1805, puisqu'il prit d'elle une série de leçons de déclamation : il parle à plusieurs reprises du charme de sa conversation, jamais de sa prétendue niaiserie (2). Enfin, les archives de la Comédie-Française possèdent un certain nombre de lettres de Mlle Duchesnois : si la plupart sont seulement signées d'elle, il en est quelques-unes écrites entièrement de sa main, correctes d'orthographe et de style. Une lettre entre autres, datée de Bruxelles, 21 messidor an XI (10 juillet 1803), raconte fort agréablement un dîner chez l'ex-directeur Barras avec le ménage Talma et une soirée chez 'le préfet Doulcet-Pontécoulant, marié à la tumultueuse Mme Lejay, l'ancienne amie de Mirabeau (3).
Pendant l'interruption des débuts de Mlle Duchesnois, au commencement de septembre 1802, on produisit une autre débutante de tragédie, Mme Xavier, élève de Dugazon. Froidement accueillie dans Sémiramis, l'actrice se heurta le 5 septembre, dans Hermione à' Andromaque,
loin, il rapporte une observation très judicieuse que Mlle Duchesnois lui fit plus tard à lui-même).
(1) Pasquier, Mémoires, t. I,p. 207-208 (la lettre porte la date du 16 juillet, sans indication d'année ; elle ne peut être que de 1803, car le 46 juillet 1802 Mlle Duchesnois n'avait pas encore débuté, et Mme de Beaumont mourut le 4 novembre 1803).
(2) Stendhal, Journal, p. 41 et s.
(3) Dossier Duchesnois : Arch. Gom.-Fr.
à une évidente hostilité (1). Durant les trois premiers actes, ses adversaires se contentèrent de quelques murmures d'improbation : mais dans la grande scène du quatrième acte avec Oreste, au vers
S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain,
les applaudissements d'une partie des spectateurs suscitèrent des coups de sifflet, qui firent perdre contenance à la débutante. Pendant qu'elle sortait à demi pâmée « de dessus la scène » , comme éerivait le secrétaire des comédiens dans la langue du grand siècle (2), un violent pugilat s'établissait dans le parterre, où elle avait des partisans; la police intervint à coups de gourdin, selon son habitude (3), et fit une ou deux arrestations. Le tumulte à peu près apaisé, des voix s'élevèrent pour engager Mme Xavier à reprendre la scène interrompue, mais ce fut Damas qui parut, pour annoncer que l'actrice était hors d'état de continuer : on baissa la toile, et la salle se vida.
Mme Xavier n'osa point tenter de nouveau la partie. Quelques semaines plus tard, en guise de dédommagement, et pour lui faciliter un engagement en Russie, on organisa à Versailles une représentation de Britannicus, où elle parut dans Agrippine (4). C'était indiquer tout à la fois qu'elle abandonnait les grandes princesses
(1) La préfecture de police accusait le général de Valence d'être l'instigateur de la cabale, et les élèves de l'École polytechnique d'en être les artisans (rapport du 49 fructidor an X (6 septembre) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 240).
(2) Les registres contiennent, à la date du 18 fructidor (o septembre) un récit détaillé et ostensiblement favorable à Mme Xavier, sans doute par antipathie contre Mlle Duchesnois(Arcb. Com.-Fr.).
(3) Cf. Gilbert-Augustin Thierry, la Mystérieuse affaire Donnadieu, p. 184.
(4) Registres, 3 brumaire an XI (25 octobre 1802) : Arch. Com.- Fr.
tragiques pour les reines et qu'elle renonçait pour le moment à Paris.
Gomme tous les fanatiques, les admirateurs de Mlle Duchesnois se montraient donc intolérants. C'eût été de bien mauvais augure pour une débutante qui restait à entendre, si, dans une société qui professait pour la beauté physique un culte presque païen, une légende d'admiration et de curiosité ne s'était déjà formée autour de cette enfant de seize ans. Au théâtre, dont elle suivait soigneusement les représentations, tous les regards se braquaient sur elle quand elle gagnait sa place au balcon; des indiscrets du parterre se levaient pour la mieux voir, et parfois il s'esquissait des applaudissements (1). La ressource des malveillants était de prédire qu'avec une beauté si précoce, les traits olympiens ne tarderaient pas à s'empâter, les formes sculpturales deviendraient massives (2) . On se répétait à l'oreille le nom de Mlle George-Weymer, une fille de petits acteurs de province, dénichée à Amiens par Mlle Raucourt, qui lui avait obtenu une pension du gouvernement et qui, malgré son extrême jeunesse, la destinait à jouer les rôles de reines, à commencer par Glytemnestre d'Iphigénie.
Le début impatiemment attendu eut lieu le 29 novembre 4802 (3) : dès midi, la foule obstruait les alentours du théâtre, et il fallut l'intervention de la force armée pour permettre à la débutante de gagner la
(1) Mlle George, Mémoires, p. 19-21 (ce récit naïf et authentique, sinon toujours très sincère, était destiné à servir de canevas à un teinturier, comme il s'en est trouvé beaucoup au dixneuvième siècle : il a été récemment découvert et publié par M. Cheramy).
(2) Décade, an IX, t. I, p. 506.
(3) Reichardt, Un hiver à Paris, p. 89-91.
porte des artistes (1). Son entre'e en scène fit sensation, et sa beauté parut supérieure encore à la renommée; pourtant, au témoignage d'un critique qui allait bientôt se déclarer son fougueux champion, « lorsqu'elle a fait entendre les premiers vers de son rôle, l'oreille ne lui a pas été si favorable que les yeux (2) » . Non seulement sa voix fut trouvée dure, mais on eut l'impression qu'elle reproduisait servilement, comme il était naturel de la part d'une élève aussi jeune, toutes les intonations de Mlle Raucourt dans le rôle (3). Néanmoins, l'aplomb de l'actrice enleva le succès : interrompue par quelques murmures dans la grande tirade du quatrième acte, elle recommença trois fois le même vers, avec un accent de résolution qui eut raison des opposants. Après le cinquième acte, on lui fit une ovation, et on eut l'attention ou la malice de réclamer aussi Mlle Raucourt, qu'une entorse empêcha de venir saluer le public.
Mlle George fit preuve d'un tempérament beaucoup plus personnel dans deux rôles de Voltaire, qui sont bien oubliés à présent et qui étaient alors classiques, Aménaïde de TancrèdeQ.i Idamé de V Orphelin de la Chine. Elle aborda ensuite (le 22 décembre) Emilie de Cinna, où l'accueil du parterre fut très favorable aussi, mais avec une nuance de narquoise malignité. On avait remarqué que le Premier Consul, après avoir applaudi le 4 décembre (4) la nouvelle Glytemnestre, revenait volontiers au théâtre les jours où elle jouait; on commençait à savoir (comme tout se sait à Paris de la vie
(1) Mlle George, Mémoires, p. 51-53.
(2) Journal des Débats, 10 frimaire an XI (feuilleton de Geoffroy).
(3) Décade, an XI, t. I, p. 506.
(4) Rapport du préfet de police, 14 frimaire an XI (o décembre 1802) : AuLARD, Parts sous le Consulat, t. III, p. 451. Mlle George se trompe ou se flatte en racontant que Bonaparte assistait à sa première représentation.
intime des grands personnages et des actrices en vue), qu'amenée par le valet de chambre Constant, Mlle George passait assez fréquemment la soirée à Saint-Gloud. Aussi le vers du rôle d'Emilie,
Si j'ai séduit Ginna, j'en séduirai bien d'autres,
fut-il salué par une triple salve de bravos, où les naïfs comme le musicien allemand Reichardt furent seuls à voir un galant hommage à la beauté de la tragédienne (1). Le visage de celle-ci s'empourpra, car elle comprit qu'elle était définitivement compromise : elle prétendait plus tard n'avoir tout à fait capitulé que dans la nuit qui suivit (2).
Lors du brillant début de Mlle George, la première impression avait été qu'aucune rivalité n'était à prévoir entre elle et Mlle Duchesnois, puisqu'elles se vouaient à deux genres bien distincts, l'une jouant les reines et l'autre les « amantes passionnées (3) ». Mais poussée soit par une ambition très explicable, soit par les suggestions de ceux qui ne prenaient pas leur parti du succès de Mlle Duchesnois, Mlle George avait désiré élargir son genre en abordant des rôles de princesses, mieux en rapport avec son âge et sa beauté. Quand elle s'essaya à son tour dans Didon et dans Sémiramis, les admirateurs de Mlle Duchesnois commencèrent à s'émouvoir, tout en demeurant encore sur la réserve (4j ; mais
(1) Un hiver à Paris, p. 193.
(2) Mémoires, p. 93-95.
(3) C'est l'expression même dont se servait Geoffroy. (Journal des Débats, 12 frimaire an XI.)
(4) Geoffroy, devenu le partisan fanatique de Mlle George, convenait indirectement que son succès dans Sémiramis n'avait pas été éclatant : « Je ne voudrais pas, pour l'intérêt de sa gloire, qu'elle eût été applaudie avec ces transports extravagants, symp-
lorsqu'elle annonça l'intention déjouer Phèdre, c'est-à- "dire le rôle par excellence de Mlle Duchesnois, on jura de ne point laisser impunie une si scandaleuse téme'rile', et la question de rivalité se trouva posée par le fait de Mlle George, sinon par sa faute.
Elle parut dans Phèdre les 14 et 17 février 1803, et loin de chercher à copier sa concurrente, mit en rehef l'énergie du personnage, aux dépens de la sensibilité. Soit que le public très lettré de cette époque jugeât une telle interprétation moins conforme à la pensée de Racine, soit qu'il demeurât sous le charme des gémissements de Mlle Duchesnois, il parut visiblement désorienté, et Geoffroy lui-même dut convenir que la palme restait momentanément à l'actrice la moins belle (1). Il y eut des applaudissements, mais non unanimes; quand après le dénouement les partisans de Mlle George la rappelèrent, les deux soirs, des coups de sifflet protestèrent, et on put craindre un commencement de bagarre (2).
Cependant le comité rendait à Mlle Duchesnois le très mauvais service de la faire rentrer dans Aménaïde de Tancrèdey un rôle qui lui convenait médiocrement (3), un des rôles de début de Mlle George. Ses amis résolurent de déjouer la manœuvre. Le 19 février, Tancrède terminé, ils ne se contentèrent pas de rappeler et d'acclamer Tactrice : comme le rideau se relevait pour la petite pièce (Crispin médecin), ils réclamèrent à grands
tomes de l'aveuglement ou de la mauvaise foi. » [Ibidem, 21 ventôse an XI).
(1) « Mlle George ne joue pas aujourd'hui le rôle de Phèdre aussi bien que Mlle Duchesnois : dans quelques années, elle le jouera mieux. » {Ibidem, 27 pluviôse an XI.)
(2) Rapports du préfet de police : Aulard, Paris sous le Consulat t. m, p. 664 et 673.
(3) Cf. Stendhal, Journal, p. 156.
cris pour le surlendemain Phèdre au lieu de Tancrède. et Phèdre avec Mlle Duchesnois. Mal satisfaits des explica/tions embarrassées du semainier Baptiste cadet, les plus ardents commencèrent à escalader la scène, en menaçant de tout briser si on n'accédait point à leur requête. Pendant que les acteurs épouvantés prenaient la fuite, un commissaire fit entrer la garde et somma les citoyens paisibles de se retirer : quelques jeunes gens des plus exaltés furent arrêtés. La manifestation se reproduisit deux jours plus tard, mais sans empêcher cette fois de jouer la petite pièce (1). Elle n'atteignit pas son but immédiat, puisque la représentation suivante de Phèdre eut lieu le 25 février, avec Mlle George, qui fut très applaudie (2).
La bataille ne s'en poursuivit qu'avec plus d'ardeur. * On va bientôt », pouvait écrire un journal, « voir se renouveler à Paris les factions du cirque. Mlles Duchesnois et George- Weimer auront chacune l'avantage d'avoir fait couper quelques oreilles et meurtrir quelques omoplates (3). » La question George-Duchesnois atteignait l'importance de ces querelles historiques qui viennent de temps à autre remuer à Paris les diverses classes de la population, semant la zizanie dans les auditoires,, les sociétés, les familles même (4). Gomme si les journaux n'eussent pas suffi, il se publiait des brochures spéciales. C'était le sujet favori de discussion dans les ate-
(1) Registres, 30 pluviôse et 2 ventôse an XI : Arch. Gom.-Fr. Cf. AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 678-679, 685-686 et 688; Reichardt, Un hiver à Paris, p. 351-352.
(2) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 696.
(3) Décade, an XI, t. Il, p. 440.
(4) Charles de Rémusat a raconté que sa mère et sa tante Mme de Nansouty, très exaltées toutes deux pour Mile Duchesnois, reprochaient à Rémusat de tenir la balance trop égale (Mme DE RÉMUSAT, Mémoires, t. I, p. 202, note).
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liers, dans les réunions d'étudiants comme dans les salons.
Mlle George avait pour elle la majorité des comédiens, dominés par l'influence redoutée de Mlle Raucourt ou cédant à leur instinctive jalousie contre Mlle Duchesnois. Le Premier Consul, désireux sans doute de favoriser sa maîtresse, n'intervenait qu'avec une réserve marquée, par crainte du ridicule d'abord, puis parce que ces rivalités de tréteaux lui semblaient singulièrement mesquines. Parmi les littérateurs et les journalistes en renom, on n'en comptait guère qu'un dans le camp de Mlle George, mais c'était le fameux Geoffroy. Subjugué par la beauté plastique de l'actrice, le vieux pédant épuisait pour la louer l'arsenal de sa rhétorique. Fidèle à ses habitudes de tactique offensive, il prodiguait contre la partie adverse des attaques toujours vives, trop souvent dépourvues de délicatesse et de bon goût : par exemple, la laideur avérée de Mlle Duchesnois lui était une mine de détestables plaisanteries; il était mieux inspiré, sinon plus équitable, quand il lui reprochait la trivialité, la fadeur, la monotonie dans la sentimentalité, écrivant par exemple après une représentation d'Esther : « On eût désiré une actrice, et non pas une tourterelle (1). » — En revanche, les jeunes militaires étaient légion, qui, après avoir applaudi Mlle George au cours d'une permission, emportaient dans une garnison lointaine, dans un cantonnement de la future Grande Armée, l'éblouissant et troublant souvenir de cette beauté de déesse descendue parmi les mortels. Dans les premiers jours de 1805, il arriva rue de la Loi, à l'adresse de « M. le Semainier du Théâtre-Français », une lettre datée du
(1) Journal des Débats, 15 prairial an XI (feuilleton).
camp de Montreuil-sur-Mer, signée d'un capitaine adjoint à l'état- major général, et bien caractéristique : « Quoique éloignés de Paris, nous aimons à nous entretenir des artistes qui sont l'ornement de la scène française. La question de savoir si Mlle George a joué depuis qu'elle est au Théâtre-Français le rôle d'Ariane a été parmi nous l'objet d'un pari (1). »
Le parti de Mlle Duchesnois, plus nombreux peutêtre, était surtout infiniment plus compact et concertait mieux ses démonstrations, parce qu'il comprenait la majorité des habitués, épris de l'art dramatique pour lui-même. Les auteurs étaient presque tous de ce côté, par penchant naturel ou par amitié pour Legouvé. Contrairement à ce qu'on eût pu présager, la plupart des étudiants, y compris les élèves de l'École polytechnique, se prononçaient également pour la sensibilité contre la beauté : c'étaient eux surtout dont l'enthousiasme éclatait, exubérant et intolérant, aux représentations de Mlle Duchesnois. Mentionnons enfin les femmes du monde, ardentes à intervenir dans la querelle : on les accusait malignement d'exalter celle des deux actrices qui portait le moins d'ombrage à leur coquetterie, qui alarmait le moins leur jalousie. A leur tête, Mme Bonaparte, informée des infidélités du Consul (2), se vengeait de Mlle George en laissant annoncer dans les journaux qu'elle avait fait cadeau à Mlle Duchesnois d'un manteau de prix pour sa prochaine réapparition dans le rôle de Phèdre (3).
(1) 30 nivôse an XIII (20 janvier 1805) : dossier George; Arcli. Com.-Fr.
(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 208.
(3) Journal des Débats, 16 ventôse an XI. Mlle George racontait plus tard (Mévioires, p. 55-60) qu'elle aussi avait eu un manteau de Joséphine. S'est-elle vantée, ou Bonaparte mécontent aurait-il
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La tactique des amis de Mlle Duchesnois était de crier à l'usurpation, de soutenir que les prétentions envahissantes de Mlle George décourageaient les autres actrices : ils racontaient non seulement que Mlle Duchesnois songeait à abandonner la partie, mais que Mlle Fleury, menacée dans la possession des rôles qui lui appartenaient depuis douze ans, parlait, elle aussi, de demander sa retraite (1).
Le i5 mai 1803, l'administration tenta de rétablir la paix en faisant paraître les deux rivales dans la même pièce : ce fut un événement, mentionné par une note spéciale dans les registres des distributions (2). On donna Vlphigénie de Racine, où Mlle George reprit son rôle de Glytemnestre, tandis que Mlle Duchesnois jouait non pas Iphigénie (rôle considéré comme trop jeune pour elle et confié à Mlle Volnais), mais l'ardente et jalouse Eriphile. A la fin, elle revinrent ensemble saluer le public, ce que la police célébrait comme un gage de tranquillité (3). Mais ces représentations d' Iphigénie j, qui se répétèrent de temps à autre pendant plus d'une année (A), scellèrent moins une réconciliation qu'elles ne marquèrent une trêve : sans en venir ouvertement aux mains, sans désarmer non plus, les deux partis se mesuraient de l'œil, et acclamaient alternativement chacun son héroïne (5).
ordonné à sa femme de faire à Mlle George un présent pareil à celui qu'avait reçu Mlle Duchesnois?
(1) AcLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 22.
(2) A la date du 25 floréal an XI : Arcli. Com.-Fr.
(3) Rapport du préfet de police, 26 floréal an XI (16 mai 1803) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 79-80.
(4) En juillet 1804, les deux actrices échangèrent leurs rôles : Mlle Duchesnois fît Glytemnestre, et Mlle George Eriphile.
(5) Journal des Débats, 27 prairial an XII (feuilleton de Geoffroy).
Les hostilités se rallumaient aux représentations de Phèdre, dont l'administration semblait vouloir réserver le monopole à Mlle George. Le 3 juillet 1803, la cabale adverse mena si grand train que l'actrice déconcertée s'évanouit au quatrième acte et dut être emportée (1). Le 8 août, c'est au second acte qu'elle fut siffïée et qu'on se battit pour ou contre elle (2).
Tout en réclamant et en faisant réclamer pour elle le rôle de Phèdre, Mlle Duchesnois avait le bon esprit de ne pas se cantonner dans une attitude de bouderie. Elle avait déjà su donner un relief surprenant au personnage secondaire d'Eriphile. Le 19 août 1803, elle se surpassa dans la vieille tragédie d'Ariane, de Thomas Corneille, qui au dixseptième siècle avait presque balancé le succès de la Bérénice de Racine. L'affluence fut « prodigieuse », au dire de la police (3), et prodigieux aussi l'enthousiasme, qui se communiqua même aux acteurs, si mal disposés d'ordinaire. Dans la scène où Ariane découvre que Thésée l'a abandonnée et trahie, le désespoir de Mlle Duchesnois fut si pathétique que Lafon, qui lui donnait la réplique dans le rôle de Pirithoûs, s'oublia à dire tout haut : « Ah! mon amie, c'est sublime (4)1 » Les détracteurs obstinés n'eurent d'autre ressource que de railler cette vocation persistante pour les rôles gémissants, ou encore de
(1) Dans ses Mémoires (p. 60), elle prétend qu'on l'avait démoralisée en lui annonçant ce soir-là la fausse nouvelle de la mort de son père; mais l'article de Geoffroy, tout en prenant parti pour elle avec indignation {Journal des Débats, 16 messidor an XI), ne souffle mot de cette odieuse manœuvre, que le feuilletoniste n'aurait pas manqué de dénoncer.
(2) Rapport du préfet de police, 21 thermidor an XI (9 août 1803) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 295.
(3) Rapport du même (21 août) : Ibidem, t. IV, p. 323.
(4) Ch. Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 98-99.
se formaliser qu'au me'pris de Pancienne étiquette monarchique, on eût applaudi en présence du Premier Consul (1).
L'administration comprit enfm qu'à ne pas céder, elle susciterait de nouveaux orages. Le 10 septembre 1803, à l'assemblée générale des sociétaires, Mahérault donna lecture « d'un arrêté du comité, approuvé par le gouvernement, qui met Mlles George et Duchesnois en partage dans l'emploi des reines et premiers rôles, avec la faculté de jouer deux fois de suite le même rôle chacune à son tour (2). » Les journaux s'empressèrent d'annoncer qu'en conséquence Mlle Duchesnois allait reprendre le rôle de Phèdre, et Mlle George celui d'Aménaïde (3).
Les deux représentations de Mlle Duchesnois dans Phèdre eurent lieu les 16 et 19 septembre. Loin d'être émoussée par dix mois d'attente, l'admiration de ses partisans se traduisit en manifestations aussi expansives qu'à l'automne précédent : rappels réitérés, ordre donné à l'acteur Damas de couronner l'héroïne (4). Même parmi les spectateurs impartiaux, l'impression prévalut que la tragédienne était en progrès, et que si la sensibilité demeurait son mode préféré, elle en tirait des effets très variés, très nouveaux, très saisissants (5).
Toujours résolu à tenir la balance égale entre les deux rivales, Rémusat les nomma ensemble sociétaires, en leur attribuant à chacune un quart de part (6). Il en
(1) Journal des Débats, 4 fructidor an XI (feuilleton de Geoffroy).
(2) Registres, 23 fructidor an XI : Arch. Gom.-Fr.
(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 372.
(4) Ibidem, t. IV, p. 378 et 384.
(5) Ibidem, t. IV, p. 443.
(6) Mahérault en annonça la nouvelle dès le 19 octobre 1803 (26 vendémiaire an XII : Registres; Arch. Com.-Fr.) : mais l'arrêté
résultait la nécessité de délimiter à nouveau leurs attributions, ce qui, comme l'écrivait un journaliste, était aussi délicat que de rendre une sentence d'arbitrage diplomatique entre deux grandes puissances. « Le point essentiel était de peser et de combiner les articles avec tant d'adresse^ que l'une n'eût aucun avantage sur l'autre, et pas même une ombre de supériorité (1). » On s'en tira en décidant que Mlle Duchesnois serait admise à doubler (2) en premier les grandes princesses, et Mlle George les reines (3).
Ce partage théorique laissait en vigueur l'arrangement d'après lequel elles devaient paraître chacune à son tour dans les mêmes grands rôles du répertoire. Il en résultait non seulement des comparaisons intéressantes au point de vue artistique, mais des scènes de violence, car les deux camps demeuraient intransigeants. Ainsi, après que Mlle Duchesnois eut accentué dans la Roxane de Bajazet le côté d'exaltation amoureuse, Mlle George, reprenant le rôle, y montra surtout la sultane hautaine : quand ses amis la rappelèrent après la chute du rideau, il y eut des protestations, et, au dire d'un témoin, « un jeu muet assez vif de coups de pied et de coups de poing (4) ». D'autre part, des contestations surgissaient de temps à autre sur l'application pratique de ce roulement un peu compliqué : les deux actrices réclamaient parfois le même rôle pour le même soir; la question semblait assez importante
ne fut signé que le 17 mars 1804 (Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 74).
(1) Journal des Débats, 27 germinal an XII (feuilleton).
(2) Les anciennes sociétaires demeuraient naturellement chefs d'emploi, sauf à user plus ou moins souvent de leurs droits.
(3) Décision du 20 prairial an XII (9 juin 1804) : Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 75.
(4) Journal des Débats, 4 nivôse an XII (feuilleton).
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pour être soumise non seulement au comité^ mais même à l'assemblée générale (1).
On se lasse de tout en France, même de discuter sur le mérite respectif de deux actrices et de se gourmer en leur honneur : que la querelle eût duré trois grandes années, il y avait déjà là de quoi se récrier. Les deux héroïnes eurent l'esprit de comprendre que l'intérêt du tournoi s'épuisait, et l'adresse d'en marquer le terme par une réconciliation naturellement un peu théâtrale, comme il convenait en pareil cas. Le 30 novembre 1806, après une représentation d'Horace, où Mlle George avait joué Camille et Mlle Duchesnois Sabine, elles vinrent ensemble saluer les spectateurs et tombèrent dans les bras l'une de l'autre : « On les vit » , rapportait un témoin, « se serrer et s'embrasser mutuellement avec autant de sincérité qu'il peut en exister entre deux concurrentes longtemps ennemies, mais fatiguées de la guerre, et qui, de part et d'autre, n'y trouvent pas leur compte; c'était une assez bonne scène de comédie jouée par deux actrices tragiques (2). »
Bientôt, par un coup de tête où la jalousie dramatique n'entrait pour rien, Mlle George laissa le champ libre à
(1) Cf. une mention au registre, le 2 brumaire an XIV (24 octobre 1805), et cette lettre sans signature, adressée à Mlle Duchesnois le 1" brumaire : « Chère camarade, le comité a l'honneur de vous prévenir que le semainier s'est trompé en vous faisant avertir pour le rôle de Clytemnestre. D'après l'examen que nous avons fait des registres, c'est le tour de Mlle George. Elle réclame ce droit; le comité le lui accorde. Il le fait avec autant de plaisir qu'il en a éprouvé à accueillir la réclamation que vous avez formée pour le rôle de Didon. » (Dossier Duchesnois : Arch. Com.-Fr.) Le registre dit positivement : « Le comité et ensuite l'assemblée ont décidé que c'était à Mlle George à jouer. »
(2) Journal de l'Empire, 2 décembre 4806 (feuilleton de Geoffroy).
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sa rivale. Reprenant une tradition du temps de la grande Catherine, les directeurs des théâtres de Saint- Pétersbourg multipliaient depuis quelque temps les démarches pour attirer en Russie les acteurs parisiens réputés : ils engageaient au besoin des actrices chevronnées et chevrotantes, du moment qu'elles avaient eu leur heure de célébrité sur les rives de la Seine (1); ils songeaient même, assurait-on, à embaucher à prix d'or des musiciens, comme Boïeldieu, et des librettistes, comme Marsonier(2). Les femmes sutout se montraient accessibles à la tentation : le seul nom de Russie évoquait dans leur imagination le mirage d'appointements fabuleux, d'auditoires uniformément enthousiastes, d'adorateurs princiers ou à tout le moins opulents. « Au moindre dégoût », écrivait Geoffroy, « au plus léger mécontentement, elles nous menacent de la Russie (3). »
Au printemps de 1808, Mlle George n'avait aucun grief sérieux ni contre le public ni contre ses camarades. Mais c'en était fini de sa liaison avec l'empereur, et le chiffre grossissant de ses dettes ne laissait pas que de l'embarrasser. Un diplomate russe retourné à Saint- Pétersbourg, Benckendorff, frère de Mme de Lieven, lui persuadait qu'une fois en Russie il l'épouserait, mieux encore, qu'il la présenterait à l'empereur Alexandre et qu'elle n'aurait pas de peine à supplanter la favorite,
(1) La tsarine Elisabeth écrivait le 25 septembre/7 octobre 1803 à sa mère, la margrave de Bade : « C'était le début de Mlle Sainval, qui est engagée ici pour y finir ses jours, car elle était célèbre il y a vingt-cinq ans de cela. Elle est bonne, mais si vieille, qu'il n'y a pas la moindre illusion : il faudrait fermer les yeux, et l'entendre déclamer de cette manière. » (Grand-duc Nicolas jMi- KHAïLowiTCH, l'Impératrice Elisabeth, t. II, p. 110.)
(2) Rapport du préfet de police, 26 brumaire an XI (17 novembre 1802) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 404-405.
(3) Journal des Débats, 28 floréal an XII.
LES TRAGEDIENNES 99
Mme Narychkine (1). D'autre part, elle ne haïssait point un danseur de l'Opéra, Duport, qui, jaloux de Vestris, supportant impatiemment la férule du maître de ballets Gardel, écouta et persuada à son amie d'écouter des propositions venues de Saint-Pétersbourg. La négociation fut menée par l'ambassadeur en personne, le comte Tolstoï, qui, maussade et quasi muet dans le monde officiel, retrouvait son aisance dans les coulisses des théâtres comme dans les salons du faubourg Saint-Germain (2). Mlle George ne mit dans le secret que Talma, qui depuis ses débuts s'était institué en quelque sorte son directeur spirituel, et le régisseur Florence, confident-né de tous les comédiens (3).
Elle venait de créer le rôle de Mandane dans une tragédie nouvelle^ VArtaxeixe de Delrieu. Le 11 mai 1808, alors que la quatrième représentation était affichée pour le soir même, elle partit sans crier gare, et rejoignit au premier relai Duport, qui avait jugé à propos de revêtir un déguisement de femme. Les fugitifs osèrent à peine coucher à Strasbourg, et ne se^ sentirent qu'à moitié en sûreté au delà du pont de Kehl, car ils croyaient la police à leurs trousses, et craignaient quelque demande d'extradition.
Mais l'alliance de Tilsit allait se confirmer solennellement à Erfurt, et Napoléon dédaignait de transformer en affaire d'État une fugue de cabotins. Ses relations passées avec Mlle George lui commandaient d'ailleurs de jouer l'indifférence, pour se sauver du ridicule. De Bayonne, où lui parvint la nouvelle, il écrivait superbement à son ambassadeur Caulaincourt : « Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de
(1) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 104.
(2) Vandal, Napoléon et Alexandre /", t. I, p. 195-198.
(3) Mlle George, Mémoires, p. 177-179.
danseuses et d'actrices que nous manquerons à Paris (1). » Trois semaines plus tard, il reprenait : « Si la circonstance se présentait d'en parler, dites que, pour ma part, je suis charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'empereur (2). »
Le comité du Théâtre-Français ne pouvait envisager avec une philosophie aussi détachée l'escapade de la tragédienne. Le 13 mai, Mlle George fut frappée d'une amende de 3000 francs pour avoir fait manquer la représentation du 11; le 30^ sa part fut mise sous séquestre; le 17 juin, on la déclara rayée du nombre des sociétaires et déchue de ses droits à la pension (3).
Cependant, le mariage Benckendorlï ne se conclut pas, et si le tsar fut séduit (ce point d'histoire est incomplètement élucidé), il ne s'agit que d'un caprice sans lendemain. Restait l'association avec le danseur Duport, dont la tragédienne ne tarda pas à manifester sa lassitude (4). Elle savait d'autre part que sa place demeurait vide au Théâtre-Français, et que personne n'avait pu recueillir la succession de Mlle Raucourt dans les reines (5). Elle prit honorablement pour prétexte la guerre de 1812, quitta la Russie par la frontière suédoise, et rejoignit ses anciens camarades à Dresde, pendant l'armistice de 1813. Après avoir, sur l'ordre de Napoléon sans nul doute, participé aux représentations données alors au quartier général, elle reparut sur la scène de la rue de la Loi le 29 septembre 1813, dans
(1) 15 juin 1808 : Correspondance, 14107.
(2) Au même, 9 juillet 1808 : Lettres inédites, éd. Lecestre, 314.
(3) Laugier, Documents historiques sur la Comédie- Française, p. 82-83.
(4) L'impératrice Elisabeth à sa mère, 21 janvier/2 février 1810 : grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch, VImpératrice Elisabeth, t. II, p. 367.
(5) Journal de VEmpire, 10 septembre 1811 (feuilleton).
LES TRAGEDIENNES 101
Clytemnestre, son rôle de début. Le public ne lui tint pas rigueur, ni l'empereur non plus^ puisque à travers les préoccupations de la campagne de Saxe, il ordonna non seulement qu'elle fût réintégrée comme sociétaire, mais que ses six années d'absence comptassent comme services (1). Rémusat décida pourtant (et ce n'était qu'équitable) qu'elle doublerait dans les princesses Mlle Duchesnois, devenue chef d'emploi, et dans les reines Mlle Raucourt (2) ; par dépit autant que par conscience de ses vraies aptitudes, elle ne tarda pas à se cantonner dans ce dernier genre.
Mlle Duchesnois était gravement malade au moment de la fugue de sa rivale : sa rentrée dans Phèdre^ à la fin de juillet 1808, réalisa ce prodige de rendre la salle comble en pleine canicule (3). De nouveau et à deux reprises, en 1810, l'état de sa santé la tint longtemps éloignée de la scène ; mais en dehors de ces interruptions forcées, elle s'acquitta fidèlement d'un service de plus en plus lourd, dont la payait la faveur croissante des spectateurs. Gomme à l'époque de ses débuts, sa supériorité éclatait surtout dans les rôles de sensibilité; mais depuis longtemps elle rendait à merveille la véhémence passionnée de certaines héroïnes, telles qu'Hermione, et vers la fin de la période impériale elle triomphait dans Camille (4).
(1) « Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais. » (Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. lOo).
(2) Arrêté du 26 octobre 1813 : Laugikr, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 88.
(3) Journal de l'Empire, 26 juillet 1808 (feuilloton).
(4) En 1805, Beyle-Stendhal, qui suivait assidûment les représentations de Mlle Duchesnois, établissait ainsi l'échelle de ses meilleurs rôles, par ordre de mérite : 1° Ariane; 2» Phèdre; 3° Roxane: 4» Hermione; 5» Eriphile. Il la déclarait médiocre dans Aménaïde, les deux Clytemnestres (de Racine et de VAga-
Dans les ovations répétées dont elle était l'objet, on distinguait presque toujours une voix discordante, une seule. L'actrice se vantait dans l'intimité, au commencement de 4805^ d'avoir la promesse de Fouché qu'à la première incartade contre elle, le critique Geoffroy, déjà semonce par le ministre, irait « faire un tour à Bicêtre (1) ». Cette assurance, qui n'avait peut-être jamais été donnée, fut en tout cas bien mal tenue, heureusement pour la liberté de la presse, car le Père feuilleton put en toute sécurité continuer à être hargneux, grossier même à l'occasion. Si parfois il enregistrait un succès particulièrement retentissant, c'était presque toujours comme à regret, en y mêlant quelque restriction disgracieuse, quelque épigramme sur l'enthousiasme exubérant du public (2). Il exprimait plus volontiers son antipathie sans ambages, reprochant à l'actrice de « ne pas connaître de milieu entre la fadeur et l'exagéraration (3) », de « sommeiller au bruit flatteur de la chute de ses hémistiches (4) » , et allant jusqu'à dire de son jeu dans la déclaration de Phèdre à Hippolyte : « C'est la femme de Putiphar qui fait des propositions à Joseph (5). »
Le 41 juin 1808, une jeune actrice avait débuté dans Hermione, qui parut quelque temps appelée à combler
memnon de Lemercier), Didon, Andromaque (!), Sabine etMonime (28 pluviôse an XIII (17 février 1805) : Journal, p. 156).
(4) Ibidem, p. 115 (à la date du 21 nivôse an XIII [11 janvier 1805]).
(2) Par exemple, après une représentation triomphale d'Ariane : «c Les scènes où Mlle Duchesnois ne parait pas sont des moments de repos dont les spectateurs ont besoin pour respirer. » (Journal de VEmpire, 20 novembre 1810.)
(3) Ibidem, 5 mai 1806.
(4) Ibidem, 16 décembre 1806.
(5) Ibidem, 4 juin 1809.
le vide résultant de la récente escapade de Mlle George. Elle se nommait Mlle Maillard, ne comptait que dix-sept ans, et avait été découverte et formée par le vieux Monvel. La vie intense qu'elle donna au personnage fit sensation, ainsi que ses qualités physiques, et le succès se soutint pendant la suite de ses débuts. Mais ce succès même porta ombrage aux comédiens, qui se concertèrent pour rayer son nom des distributions. Enfin Népomucène Lemercier intéressa en sa faveur la générosité de Talma, qui la fit reparaître dans Eriphile d'Iphigénie, un jour où lui-même jouait Achille. La jeune femme transporta la salle par la chaleur de son débit, par la véhémence de sa mimique : elle semblait désormais appelée à une belle carrière. Mais cette nature ardente avait abusé de la vie : elle dut bientôt espacer ses apparitions en scène^, et succomba prématurément le 27 janvier 1813.
Pour être complet, il faudrait encore mentionner les débuts contestés de Mlle Florine Bazire dans Phèdre, en août 1808, et en septembre 1812 ceux de Mlle Régnier, quij après avoir joué à l'Odéon les soubrettes de comédie, s'essaya rue de Richelieu dans les princesses tragiques. Elle fut bien accueillie : si toutefois son nom a gardé quelque notoriété, c'est grâce à son fils, un des meilleurs comédiens et professeurs de déclamation du dix-neuvième siècle.
Lors de la reconstitution de 1799, le doyen de la troupe comique était le célèbre Mole (de son vrai nom Molet), dont les succès artistiques et galants avaient été
légendaires durant les vingt-cinq dernières années de l'ancien régime. Dans sa vieillesse, il avait conservé à un degré inouï la prestesse des manières, la flamme du regard et de la voix : « Il a soixante-cinq ans », disait alors sa camarade Mlle Contât, « et il n'existe pas un jeune homme qui se jette aussi bien aux genoux d'une femme (1). » Mole avait abandonné à contre-cœur les grands seigneurs amoureux, qu'il avait marqués jadis d'un cachet incomparable de distinction dans la passion; dans les pères, qui étaient désormais son lot habituel, il se laissait aller à d'inopportunes réminiscences de ses rôles de marquis (2). Ce qu'il recherchait de préférence et ce qu'il incarnait à ravir, c'étaient les personnages un peu conventionnels dont la jeunesse, la verdeur tout au moins, était censée se prolonger en dépit des années. Le parterre ne manquait jamais de lui décerner une ovation quand, dans le Confident par hasard, médiocre pièce écrite pour lui, il lançait d'un accent triomphant ce vers devenu proverbial,
Mon acte de naissance est vieux, et non pas moi.
Dès le début de sa carrière, Mole s'était fait remarquer par sa fatuité d'homme à bonnes fortunes : presque septuagénaire, il conservait sous le Consulat des allures de don Juan, qui lui coûtèrent probablement la vie. D'autre part, membre de l'Institut depuis la création, ses affectations de familiarité académique contribuèrent à faire décréter en l'an XI l'exclusion des comédiens (3). Mais au théâtre, ses défauts de caractère étaient moins
(1) De Manne, la Troupe de Voltaire, p. 184.
(2) Journal de V Empire, 6 mai 1813 (feuilleton rétrospectif).
(3) On prétendait qu'il avait écrit au ministre Chaptal, en lui recommandant une affaire : « ... Je vous prie, mon cher collègue, d'en entretenir notre collègue le Premier Consul. »
déplacés ou moins apparents, et tous s'inclinaient devant le glorieux vétéran. A la fin de 1801, on lui accorda, ainsi qu'à Mlle Contât, le privilège d'une mention séparée sur l'affiche chaque fois qu'il jouerait, quelque chose comme ce qu'en notre argot théâtral d'à présent on nomme la vedette (1). Il n'en jouit pas longtemps; le 9 mai 1802, en mentionnant contre l'usage et après coup une répétition du Mariage de Figaro, où Mole avait tenu le rôle d'Almaviva. le secrétaire-archiviste ajoutait gravement : « C'est à cette répétition que le c. Mole a parlé pour la dernière fois sur la scène française (2). »
Un mois auparavant (3 avril), une représentation avait été donnée à son bénéfice à l'Opéra : FafQuence fut considérable, et la recette supérieure à vingt mille francs (3). Au lieu de payer ses dettes, qu'il avait alléguées pour obtenir l'autorisation. Mole donna dans sa propriété d'Antony, près Paris, une fête qui dégénéra plus ou moins en orgie (4). De là la maladie qui l'empêcha de jouer Almaviva aux représentations, et l'emporta le 11 décembre 1802.
Ses funérailles (5) attirèrent une foule très considérable pour l'époque (6); elles eurent surtout le caractère, de la part des autorités ecclésiastiques, d'une sorte de
(1) Registres, 21 frimaire an X (12 décembre 1801) : Arch. Com.-Fr.
(2) 19 floréal an X : Ibidem.
(3) Rapport du préfet de police, 14 germinal an X (4 avril 1802) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. II, p. 816.
(4) Reichardt, Un hiver à Paris, p. 160.
(5) Cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 359.
(6) En dehors de plusieurs personnages officiels et notamment du général Jubié, représentant le Premier Consul, les registres du théâtre mentionnaient la présence de « plus de trois cents personnes de différents états et conditions » (21 frimaire an XI (12 décembre 1802) : Arch. Com.-Fr.); aujourd'hui, ce chiffre semblerait scandaleusement mesquin.
rétractation implicite de l'incident Chameroy (1), qui deux mois auparavant avait profondément ému le monde des théâtres (2). Il faut dire que Mole avait fait une fm chrétienne et reçu les derniers sacrements (3). La cérémonie religieuse eut lieu à Saint-Sulpice sous la présidence du curé (4), mais en l'absence des membres de l'Institut, qui avaient déhbéré de s'abstenir (5). Un discours fut prononcé à la barrière d'Enfer par le doyen Monvel, et un autre à Antony par Mahérault; le curé du village crut devoir aussi vanter la bienfaisance du défunt (6). — Par une exception presque unique, le grand acteur fut encore célébré sur la scène même où il avait si souvent triomphé : le 11 janvier 1803, le Théâtre- Français joua un impromptu consacré à exalter la mémoire de Mole; deux vaudevillistes, Dubois et Ghazet, avaient collaboré à cette œuvre, qui s'appelait le Double choix ou la Fête d'Apollon.
(1) Cf. Paris sous Napoléon, t. IV, p. 108-114.
(2) Au-dessous de la distribution du 24 vendémaire an XI (15 octobre 1802), le registre du Théâtre-Français contient une brève analyse des faits survenus à Saint-Roch, avec la mention suivante : « Cette note ne se trouve consignée ici que parce qu'il y avait plusieurs artistes du Théâtre-Français présents à cet événement, qui fit grande sensation dans le public et doit faire vraisemblablement époque dans l'histoire du théâtre. » (Arch. Com.- Fr.) Le 30 vendémiaire, le registre ne manqua pas de signaler le fameux article du Moniteur contre le curé de Saint-Roch.
(3) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 473.
(4) Le curé de Saint-Sulpice alla-t-il jusqu'à prendre la parole aux obsèques pour répudier le vieux préjugé contre les comédiens (Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 68- 70)? Cela paraît bien invraisemblable, étant données la rigidité et l'indépendance de l'abbé de Pierre.
(5) AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 478.
(6) Il est à noter que ce curé d'Antony, nommé Chesneau, devait bientôt déguerpir de sa paroisse à l'improviste, et qu'il avait appartenu comme lecteur à la secte des théophilanthropes (renseignements communiqués par M. le chanoine Pisani).
Si vivement sentie que fût la disparition de Mole, elle ne cre'ait point un vide irréparable, grâce à la présence de Fleury. Après des débuts contestés, Fleury s'était imposé au public dès les premiers temps du règne de Louis XYI. Dans les grands rôles de comédie, qu'il avait partagés avec Mole et qu'il était seul désormais à assumer, à défaut de la fougue et de la séduction propres à son doyen, il apportait une distinction un peu sèche, un ton de fausset aristocratique, qui ressuscitait les gentilshommes de l'ancienne cour au point de faire illusion à ceux qui avaient connu ce temps et ce monde (1). Fleury possédait encore la précieuse qualité de varier à l'infini son répertoire : s'il marquait une prédilection obstinée, en dépit des années, pour les jeunes premiers du grand monde^ il était capable de jouer « dans la même semaine et avec le même talent le rôle de l'homme à bonnes fortunes et celui de Tartufe, le rôle du colonel du Cercle et celui du Philosophe marié (2). » Dans la pièce anecdotique des Deux pages, où il représentait le grand Frédéric, on prétendait que jadis il avait stupéfié le prince Henri de Prusse, propre frère du héros, par sa fidélité à reproduire la physionomie et les gestes favoris de celui-ci.
Fleury était très aimé du public, qui prenait grand intérêt à sa santé (3), et qui s'attachait instinctivement en lui au dernier représentant d'une tradition près de s'éteindre. Comme Geoffroy l'écrivait en 1812, « Mole, malgré son extrême talent, n'était pas un homme si rare, si précieux, si unique : ... il avait derrière lui Fleury, et derrière Fleury on n'aperçoit personne (4). » Fleury
(1) L'Opinion du parterre, t. I, p. 15-16.
(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 453.
(3) Journal de l'Empire, 26 octobre 1811 (feuilleton).
(4) Ibidem, 14 mai 1812.
d'ailleurs ne devait prendre sa retraite qu'en 1818, à près de soixante-dix ans.
On essaya vainement, pendant toute la pe'riode napoléonienne, de remédier à cette disette de premiers sujets de comédie. Saint-Fal, qui recueillit un certain nombre des rôles de Mole, n'approcha jamais du charme de son prédécesseur. Armand, fort élégant de maintien, avait un débit si défectueux qu'il fallut renoncer à le poser en futur successeur de Fleury. Firmin, qui devait plus tard remporter de grands succès dans la comédie ou tout au moins dans des pièces de genre, était surtout apprécié alors comme tragédien.
Les rôles de valets^ si importants dans le répertoire comique, étaient partagés au début du dix-neuvième siècle entre deux excellents artistes, qui se ressemblaient peu et s'aimaient encore moins.
Dazincourt était un ancien secrétaire du maréchal de Richelieu, conduit sur les planches par une irrésistible vocation. C'était lui qui avait créé le rôle de Figaro dans le Mariage. Maître de déclamation de Marie-Antoinette, il s'était, à la Révolution, nettement déclaré contre les novateurs, et avait été incarcéré sous la Terreur. Cet acteur, voué à la casaque et aux facéties des laquais, apportait dans ces turlupinades un respect presque dévotieux pour son art. Un soir qu'il faisait le valet dans VHomme à bonnes fortunes, vieille pièce du comédien-auteur Baron, camarade et élève de Molière, certain jeu de scène un peu outré provoqua quelques coups de sifflet. Dazincourt s'arrêta net, s'avança devant le trou du souffleur, et dit avec autorité : « Messieurs, je joue d'après la tradition
de Baron. » Ce fut alors un concert unanime d'applaudissements (i).
Il parut pour la dernière fois en scène le 31 juillet 1808, dans le rôle de Figaro du Barbier de Séville (2). Quelques semaines plus tard, on estima en haut lieu que ce comédien serait plus apte que personne à diriger les représentations tragiques qui allaient se donner à Erfurt, à l'occasion de l'entrevue des deux empereurs (3). Quoiqu'il se sentît souffrant, Dazincourt ne crut pas devoir décliner l'invitation transmise de la part de Napoléon : il s'acquitta en perfection de sa mission de directeur temporaire, mais revint d'Allemagne exténué et prit le lit pour ne plus le quitter. Il mourut le 28 mars 1809; quelques jours avant sa fin, ce tenant de la tradition eut la consolation d'apprendre que, faisant revivre en son honneur un vieil usage tombé en désuétude, le parterre du Théâtre-Français avait pendant un entr'acte réclamé de ses nouvelles (4).
Dugazon, comme Dazincourt élève et successeur du fameux Pré ville, mourut comme lui en 1809 (le 11 octobre), après avoir comme lui paru pour la dernière fois dans Figaro du Barbier (5). Il appartenait à une famille d'artistes et de comédiens, les Gourgaud (c'est par
(1) Rapport du préfet de police, 28 nivôse an XII (19 janvier 1804) : AcLARD, Paris soui le Consulat, t. IV, p. 640.
(2) Note inscrite après coup aux registres : Arch. Com.-Fr.
(3) En effet, le crédit de Dazincourt était grand sur ses camarades, malgré une cabale de coulisses montée contre lui à l'automne de 1805. (Cf. le feuilleton du Journal de l'Empire du 29 frimaire an XI Y.)
(4) Journal de V Empire, 30 mars 1809.
(5) On ne manqua point de mentionner cette coïncidence aux registres du Théâtre-Français : « ... Une chose remarquable est que M. Dazincourt avait aussi terminé sa carrière par ce même rôle de Figaro. » (Arch. Com.-Fr.)
exception qu'un sien neveu avait embrassé la carrière militaire, le futur général baron Gourgaud, l'aide de camp qui devait accompagner Napoléon à Sainte-Hélène) (1). Une sœur du comédien, mariée à un frère du Diou de la danse, s'appelait Mme Vestris, et faisait partie elle aussi de la troupe des Français, médiocre d'ailleurs dans les deux genres. Dugazon lui-même avait épousé en premières noces une actrice de la Comédie- Italienne, Rose Lefèvre. qui malgré ses tapageuses infidélités et son divorce avait gardé au théâtre le nom de Mme Dugazon, et l'avait même illustré au point d'en faire un terme générique, servant encore au bout d'un siècle à désigner les chanteuses d'opéra-comique, les dugazons (2). Remarié en dehors du monde des théâtres, Dugazon avait bruyamment adhéré non seulement au parti de la Révolution, mais au jacobinisme terroriste. C'est ainsi qu'il avait pu faire connaissance avec un jeune officier d'artillerie, successivement chent de Robespierre et de Barras. Après Brumaire, reçu avec afTabilité à Malmaison, il eut le tort d'oublier que les temps étaient changés, et de s'émanciper à des propos, à des manières que ne pouvait tolérer l'étiquette renaissante (3); le maître le lui fit sèchement sentir.
Caractère personnel et éducation à part, Dugazon excellait dans ce que, par une pédantesque réminiscence de la comédie latine, on appelait alors les valets Daves ou les « rôles à grande casaque (4) ». Son jeu très en dehors provoquait l'hilarité, et eût semblé plus comique
(1) Frédéric Masson, Autour de Sainte-Hélène, t. I, p. 108-109.
(2) A. PouGiN, Figures d'Opéra-Comique, p. 16 et s.
(3) Comme le Consul lui disait un jour : « Vous grossissez, Dugazon! » l'acteur frappa familièrement sur le ventre de son interlocuteur en ripostant : « Et vous aussi, petit papal »
(4) Décade, an XI, t. 111, p. 245.
encore sans un penchant accentué à la charge. Ce défaut, qui frappait déjà Mme Vigée-Lebrun sous l'ancien régime (1), avait persisté et grandi avec les années : t II ne manque à Dugazon, pour bien jouer », écrivait Geoffroy, t que de se guérir de la manie de faire rire les servantes qui viennent à la comédie le dimanche (2). »
Au-dessous de Dazincourt et de Dugazon, les rôles de valets et surtout de paysans étaient tenus avec moins de perfection, mais avec rondeur et entrain, par Michot, qui lui aussi avait donné des gages au terrorisme. Il fut chargé sous le Consulat de diriger les spectacles de Malmaison^ et plus tard de faire répéter les princesses, quand elles s'essayaient à jouer la comédie. Mais, comme pour Dugazon, un geste irrévérencieux causa sa disgrâce : par mégarde ou par sans-façon, il se permit certain jour de puiser une prise dans la tabatière impériale (3).
On essaya dans les valets Thénard, fils d'une sociétaire, enlevé d'office en 1807 avec Joanny au Grand- Théâtre de Lyon, où il jouait les premiers comiques. La tentative fut médiocrement heureuse^ et suscita une mordante répartie de Mlle Mars (4); Thénard pourtant devint sociétaire en 1810.
L'année suivante vit les débuts, dans le même emploi des valets, d'un jeune homme, Cartigny, dont la bonne mine et la voix mordante plurent d'emblée au public. Il était appelé à fournir une honorable carrière.
(1) Souvenirs (éd. Nolhac), p. 71-72.
(2) Journal des Débats, 8 thermidor an X (feuilleton).
(3) De Manne, la Troupe de Talma, p. 141-142.
(4) Gomme, à une séance de comité, Mlle Mars priait Thénard de fermer une porte, il eut la sottise de dire : « Mademoiselle, me prenez-vous pour un valet? », l'actrice riposta : « J'avoue mon tort. J'avais oublié qu'il n'y a plus de valets à la Comédie-Française. » {Ibidem, p. 299.)
li£ LA TROUPE
Le chef d'emploi des rôles à manteaux, c'est-à-dire des pères et des vieillards de comédie, Grandmesnil, était, comme Dazincourt et comme Lafon, tout le contraire d'un « enfant de la balle ». Avocat au Parlement de Paris, il avait manifesté contre la réforme judiciaire du chancelier Maupeou une si vive opposition qu'il avait dû s'expatrier. A Bruxelles, la nécessité de subsister et le souvenir de certains succès dans la comédie de société l'avaient orienté vers le théâtre; après avoir joué en province, il était entré à la Comédie-Française en 4790. Il excellait dans le répertoire de Molière, surtout dans Arnolphe et dans Harpagon, et le parterre lui faisait fête quand il reparaissait après une maladie ou une absence (1). Mais la vocation dramatique avait été tardive chez lui, et ses forces devenaient insuffisantes, même pour incarner des personnages âgés. Il avait soixante-quatorze ans sonnés quand il prit sa retraite, le 21 mars 1811, par une représentation du Malade imaginaire.
Lorsque Louise Contât, âgée de moins de seize ans, avait débuté à la Comédie-Française en 1776, elle n'avait d'abord obtenu qu'un succès de beauté. Le futur Charles X, d'après la chronique, s'était montré pour elle un adorateur plus volage que généreux. Un des fils de la jeune actrice avait été reconnu par le prince de Lichtenstein, un autre par le marquis de Maupeou; une fille, qui portait avec le nom de sa mère le prénom bizarre et
(1) Journal de l'Empire, 23 octobre 1810 (feuilleton).
révélateur d'Amalric (1), et qui débuta avec succès le 4 février 1805 (2), avait pour père l'élégant Narbonne, l'ancien ministre de Louis XVI et le futur aide de camp de Napoléon (3).
Autant les gentilshommes à la mode étaient galamment empressés autour de Mlle Contât, autant, dans les premiers temps, l'accueil du public fut peu enthousiaste (4) : c'est par pure faveur qu'elle fut reçue sociétaire en 1777. On lui reprochait de jouer sans expression, sans intelligence même, à la façon d'une jolie statue. Gomme tant d'autres actrices célèbres, Mlle Contât mit son amour-propre à ne point être applaudie seulement pour sa taille ou sa figure : par un travail assidu, elle devint une excellente comédienne, et si elle échoua toujours dans les passages ou dans les rôles de sentiment (5j, elle arriva à mettre un charme, un esprit, une distinction incomparables dans les rôles de grandes coquettes. Son succès s'affermit encore et son répertoire s'agrandit quand Beaumarchais lui eut fait créer Suzanne dans le Mariage de Figaro, en dépit des réclamations de l'actrice qui était alors chef d'emploi pour les soubrettes. A la veille de la Révolution, Mlle Contât était sans conteste la comédienne la plus en vue et la plus applaudie du Théâtre-Français.
(1) Almaric était un pronom traditionnel chez les hommes de la famille de Narbonne-Lara (Welvert, Autour (Vune dame d'honneur, p. 17, note).
(2) Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 77. Sur ce début, qui fut presque un événement, cf. le feuilleton de Geoffroy dans le Journal des Débats du 17 pluviôse an XIII. Mlle Amalric Contât quilta bientôt le théâtre, à la suite d'un mariage avantageux.
(3) Duc V. DE Broglie, Souvenirs, t. I, p. 229.
(4) Journal des Débats, 13 mars 1813 (feuilleton rétrospectif).
(5) « Son organe alors devenait glapissant; des larmes prises dans la tôto; c'était à faire souffrir. » (Mlle George, Mémoires, p. 46-47.)