VII
il4 LA TROUPE
Au sortir de prison, et surtout après la réunion de 1799, elle modifia ses allures dans le monde et son genre à la scène. Aux brillantes liaisons, elle fit succéder un mariage plus qu'honorable : son jeune mari, homme de la meilleure compagnie, neveu du poète Parny, n'avait d'autre défaut que d'adopter à son égard, en public, l'attitude un peu trop humble d'époux morganatique d'une princesse (1). A Paris comme dans sa maison de campagne divry, Mlle Contât réunissait une société choisie d'artistes, de fonctionnaires, de gens de lettres : si les divertissements, les impromptus, les à-propos s'y succédaient avec une abondance qui paraît tout à la fois un peu essoufflante et un peu factice à notre conception moderne de la vie de salon ou de château, le ton en était irréprochable môme aux heures de gaieté, avec une pointe de recherche, sinon de pédantisme (2).
Au théâtre, l'actrice eut le bon esprit d'abandonner les amoureuses pour ce qu'on nomme en argot de métier les « rôles marqués » , c'est-à-dire les femmes touchant à la maturité. Par exemple, quand on reprit le Mariage de Figaro, elle qui avait été Suzanne lors de la création, elle fut à présent la comtesse. Elle excella dans certains rôles de bourgeoises ou de femmes du peuple, comme la gouvernante Mme Evrard dans le Vieux Célibataire ou l'héroïne de la Belle Fermière^ deux pièces médiocres qui grâce à elle attiraient la foule (3). Mais ses rôles de prédilection étaient ceux de grandes dames de l'ancien régime : par un prodige de talent, d'assimilation, de
(1) Mlle Geouge, Mémoires, p. 168.
(2) Sur 1g salon de Mlle Contât à IVpoque napoléonienne, on peut notamment consulter le tome II des Bécapitulations de Bouilly, l'un de ses familiers.
(3) Duchesse d'Abrantès, Salons de Paris, t. III, p. 403.
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divination, cette femme dépourvue de toute éducation première ressuscitait, « restituait », comme nous disons à présent, les duchesses ou les marquises de la cour de Louis XV et de Marie- Antoinette. Quand elle dialoguait en scène avec Fleury, si parfaitement talon rouge, l'illusion était complète; l'auditoire retrouvait « cette magnifique insolence, ces grandes manières, ce ton leste, cette prétention sans façons, ce laisser-aller sans minauderies, cette comédie si spirituelle, ce sourire enchanteur, cette gaieté franche du grand monde de Louis XV (1) ».
Ce nest pas à dire que le jeu de Mlle Contât fût toujours irréprochable. Pour sacrifier à la mode du jour, elle s'obstinait à essayer des intonations ou des mimiques sentimentales, auxquelles son tempérament était totalement réfractaire, et qui lui faisaient perdre son principal attrait, le naturel (2). Un autre défaut était plus grave : Mlle Contât tenait tant à sa légitime réputation de femme d'esprit qu'elle voulait paraître spirituelle dans les rôles mêmes'qui comportaient toute autre chose. Dans Philaminte par exemple, au lieu de se pâmer d'admiration devant les grands mots de Trissotin, elle se donnait l'air de n'être pas sa dupe et de persifler son pédantisme, ce qui était proprement trahir la pensée de Molière (3).
Comme sociétaire, elle abusait de sa situation prépondérante et de la faveur du public pour imposer sans ménagement ses volontés, parfois ses caprices : ses complaisants l'appelaient « l'impératrice (4) », surnom trop bien justifié. Mme de Rémusat résumait en une ligne les griefs de l'administration et des sociétaires :
(1) Mlle George, Mémoires, p. 201.
(2) Journal des Débals, 28 ventôse an XII (feuilleton).
(3) Journal de l'Empire, 6 brumaire an XIV (feuilleton).
(4) Alexandre Duval, Œuvres, t. YIII, p. 11.
« Mlle Contât ne veut ni jouer ni laisser jouer les autres (1). » Une autre contemporaine a retrace' le récit d'une bien amusante scène de comédie jouée dans la coulisse : comme une indisposition de Talma empêchait de donner une tragédie annoncée, le régisseur tout effaré vint prier Mlle Contât de se laisser afficher pour le lendemain dans le Misanthrope et les Fausses confidences : elle refusa d'abord, en le prenant de très haut; mais comme Florence sortait en disant qu'il ne lui restait d'autre ressource que d'aller demander à Mme Petit- Vanhove de jouer la Mère coupable, Mlle Contât, s'apaisant et se ravisant soudain, déclara d'un ton de condescendance qu'elle ferait à la Comédie le sacrifice de son repos (2).
Elle était aussi de celles qui multipliaient les tournées en toute saison et au préjudice du service. Geoffroy ne faisait qu'exagérer un reproche fondé, quand il écrivait dans le style amphigourique si fort à la mode : « Il est à craindre que Paris et le Théâtre-Français ne soient bientôt plus pour notre ThaUe vagabonde qu'un pied-àterre, où elle viendra quelquefois se reposer de ses glorieuses tournées, compter sa recette, ou, pour parler plus noblement, déposer les tributs de l'admiration des provinciaux, enfin méditer et préparer un nouveau plan de campagne (3). »
Il n'aurait tenu qu'à Mlle Contât de prolonger une brillante et fructueuse carrière en abordant les rôles de
(1) A son mari, 10 nivôse an XIV (31 décembre 1805) : Lettres, t. I, p. 409.
(2) Mme Sophie Gay. Salons célèbres, p. 110-117.
(3) Journal des Débats, 21 ventôse an XII (feuilleton). C'est une opinion tout à fait isolée que celle de Beyle-Stendhal, mentionnant à l'automne de 1804 la rentrée de Mlle Contât, « qui a ennuyé à Lyon et à Grenoble et qui, si je ne me trompe, tombe un peu à Paris ». (30 vendémiaire an XIiI-22 octobre 1804 : Journal, p. 83.)
mères et de duègnes, où son esprit, sa distinction auraient trouvé l'occasion de triompher encore. Mais cette nouvelle métamorphose coûtait trop à sa coquetterie de femme encore belle, de nouvelle mariée; il lui tardait d'ailleurs de jouir de l'existence large, agréable, honorable, qui lui était désormais assurée. Dès 1806, elle manifesta le désir de se retirer et d'organiser, selon l'usage, une représentation à son bénéfice. Une opposition surgit, aussi redoutable qu'inattendue; à la requête que Rémusat soumettait pour la forme, Napoléon répondit sèchement, comme s'il se fût agi d'un préfet ou d'un colonel : « Puisque Mlle Contât est en état de servir, il faut qu'elle continue. Savoir si la retraite est obligée : elle est toujours censée accordée à la personne qui ne peut plus servir (i). » Quelques jours plus tard, comme pour bien montrer que son refus n'impliquait en rien la méconnaissance du talent de Mlle Contât, il ordonnait à Duroc de lui remettre, comme à Mlles Duchesnois et George, une gratification de 6 000 francs la première fois qu'elle jouerait sur le théâtre de la cour (2j.
Trois années s'écoulèrent, après lesquelles, soit que Mlle Contât eût établi son droit incontestable, soit qu'on eût fait comprendre à l'empereur qu'il y aurait mauvaise grâce à se montrer intransigeant, la demande fut admise. Un décret, galamment daté du jour même de la représentation à bénéfice, autorisa * Mme Contat-Parny » à prendre sa retraite à partir du 1" avril 1809 (3j.
(1) Décision du 9 mai 1806 : Correspondance, 10216.
(2) Ordre du 26 mai 1806 : Ibidem, 10273.
(3) « Elle jouira à dater du jour de sa retraite, en exécution de l'engagement du ministre de l'intérieur du 15 nivôse an VIII, et à titre de pension, de la somme de 6 000 francs, qui lui seront payés par le caissier du Théâtre-Français sur le fonds des 100000 francs accordés à ce théâtre par notre décret (sic, quoique
Napoléon voulut également assister avec Joséphine à la représentation de retraite, qui eut lieu le 6 mars 1809, et fut la plus triomphale sans doute de toute cette période. La recette atteignit 24000 francs. Entre une scène d'Othello, jouée par le ménage Talma, et un divertissement dansé par les premiers sujets de FOpéra, la bénéficiaire, plus en verve et plus acclamée que jamais, parut dans le rôle de Mme Philips des Deux Pages, de Manteufel; tous les chefs d'emploi lui donnaient la réplique, et le reste de la troupe avait tenu pour la circonstance à se distribuer les rôles muets de figurants (1).
Mlle Contât ne profita guère du repos auquel elle avait tant aspiré. Elle fut bientôt atteinte d'un mal cruel et inexorable, dont la gravité lui fut révélée par la distraction d'un médecin. Après de longues souffrances supportées le sourire aux lèvres, elle succomba le 9 mars 1813 : « Elle avait été vingt-sept ans au théâtre », écrivait-on au nom de ses anciens camarades, « et y avait rempli pendant tout ce temps, dans l'emploi des amoureuses et des coquettes, une des plus brillantes carrières qui soient connues (2). »
Lors des premiers bruits de retraite, en 1806, Geoffroy avait écrit que Mlle Contât ne serait pas remplacée (3). Cette impression était très atténuée en 1809, surtout en 1813. Tout en regrettant vivement Mlle Contât, tout en la déclarant inimitable dans quelques rôles,
ce fût en réalité un arrêté consulaire) du 13 messidor an X. » (6 mars 1809 : AF. IV, plaq. 2672.)
(1) Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 129-130.
(2) Registres : Arch. Com.-Fr.
(3) Journal de l'Empire, 10 juillet 1806 (feuilleton).
on se rassurait en pensant qu'elle avait une et peut-être deux héritières.
A Dresde, pendant Tarmistice de 1813, Napoléon certain soir complimentait les artistes. Abordant Mlle Mars, alors à l'apogée du succès, il lui demanda comment elle avait débuté : « Sire », répondit la comédienne, « j'ai commencé toute petite. Je me suis glissée sans être aperçue (1). » G^était la vérité même. Fille naturelle du tragédien Monvel et d'une obscure femme de théâtre, elle était montée sur les planches presque au sortir du berceau, pour figurer ou jouer des rôles d'enfants. Son début comme ingénue, en 1795, à seize ans, sous le nom de Mars cadette^ n'avait produit aucun effet. En 1797 encore, le comédien Fleury sermonnait amicalement un auteur débutant, Roger, qui songeait a lui attribuer le rôle principal d'une comédie : « Confier le sort de votre premier ouvrage à une enfant qui n'a pas encore joué un seul rôle nouveau et qui est froide comme une carafe d'orgeat (2) ! »
C'est peu après la réunion de 1799 que Mlle Mars commença d'attirer l'attention, par la manière dont elle renouvela la mimique du jeune sourd-muet dans ïAbhé de l'Épée : ce mélodrame de Bouilly, dénué de vérité historique, bourré de déclamations philosophiques, était alors en pleine vogue, et de nombreux spectateurs applaudirent le jeu très expressif de la jeune actrice. Celle-ci se plut dès lors aux rôles travestis. Elle était ordinairement chargée de représenter l'un des Deux pages dans la pièce de ce nom. Elle joua Chérubin t divinement » (c'est le mot de Stendhal) (3) à partir du
(!) Bausset, Mémoires, t. Il, p. 225.
(2) Roger, Œuvres, t. I, p. 49.
(3) ITprairial an X (6juin 1802) : Stendhal, Lettres inéditet, p. 137.
printemps de 1802, où Mlle Contât laissa le rôle de Suzanne à Mlle Devienne pour aborder celui de la comtesse (1). Plus tard encore, Mlle Mars représenta Benjamin dans Omasis ou Joseph en Egypte^ la tragédie biblique de Baour-Lormian : au jugement du vieil abbé Morellet, elle faisait le succès de la pièce; la simplicité, la naïveté, la vérité de son jeu tranchaient sur « l'emphase et l'horrible lenteur du débit de tous les autres acteurs (2) ».
Entre temps, l'actrice, qui depuis l'an XI n'était plus sur le registre et sur l'affiche Mlle Mars cadette, mais « Mademoiselle Mars » tout court, s'était fait applaudir dans les vrais rôles de son emploi, comme Agnès de YÉcole des Femmes et Victorine du Philosophe sans le savoir. Un jour qu'il était question d'elle, Bouilly, par hasard en veine d'esprit, disait très justement : « Elle n'est devenue vraiment jolie qu'à trente ans, époque où les jolies femmes commencent à l'être un peu moins... Elle a représenté avec un grand naturel les ingénuités, précisément à l'âge où l'on n'est plus ingénue (3). » Enhardie par le succès, elle s'animait par degrés, sans s'écarter de ce naturel achevé qui devait demeurer sa maîtresse qualité (4). Si engoué qu'on fût alors d'affectation, le public fut insensiblement conquis : « On rend plus de justice », notait Geoffroy en 1802, « à cette simplicité précieuse, qui semble ne tenir rien de l'art, et qui en est la perfection (5). »
(1) Cette reprise eut lieu le 27 mai d802, à l'Opéra, pour le bénéfice de Mile Contât (Aulard, Paris sous le Consulat, t III, p. 79).
(2) A Rœderer, octobre 18ii6 : Morellet, Lettres inédites, p. 24-25.
(3) AuDiBERT, Indiscrétions et confidences, p. 43.
(4) « Elle était admirable dans Victorine d'un bout à l'autre, d'une ingénuité et d'un dramatique qui feraient pâlir tous les drames actuels. » (Mlle Gkorge, Mémoires, p. 99.)
(5) Journal des Débats, 30 ventôse an X (feuilleton).
t Vous verrez » , disait avec humeur Mlle Bourgoin à la même e'poque, « qu'elle jouera les petites filles jusqu'à soixante ans. Moi, je serai aux Incurables (1). » Cette boutade se trouvait être une très ve'ridique prophétie, puisqu'à soixante-deux ans, Mlle Mars devait encore se faire applaudir dans les ingénues. Mais dès qu'il fut question de la retraite de Mlle Contât, elle médita de lui succéder dans les grandes coquettes. Routinier comme toujours, habitué à cantonner et à admirer chaque artiste dans une spécialité déterminée, le public se montra tout d'abord peu disposé à encourager cette ambition. L'actrice, qui sentait sa beauté épanouie, son talent devenu plus souple et plus large, risqua des tentatives qu'un succès éclatant ne tarda pas à couronner. Le critique Geoffroy, primitivement l'un des plus réfractaires (2), rendait les armes de bonne grâce en 1812 : « Les ingénues ne sont plus qu'une faible portion de son empire; ses conquêtes s'étendent dans tout l'emploi des amoureuses; elle aborde les femmes mariées, et va même jusqu'aux veuves : avec de Tesprit, avec un talent flexible et un organe enchanteur, partout on est bien, on réussit à tout (3j... La petite fille a tant et si bien travaillé que la voilà lancée dans les sublimes coquettes, et applaudie de ceux mêmes qui avaient commencé par la blâmer (4). »
Mlle Mars entama cette métamorphose par le répertoire de Marivaux : dans Silvia du Jeu de l' amour et du hasard, elle égala le souvenir de Mlle Contât; elle le
(1) Mlle George, Mémoires, p. 99.
(2) Il écrivait en 1804 : « Cette actrice, qu'on peut regarder comme parfaite dans ce petit genre, à la vérité très borné, n'est plus la même dès qu'elle veut s'élever au sentiment profond et sérieux. « {Journal des Débats, 28 ventôse an XII).
(3) Journal de V Empire, 2 janvier 1812 (feuilleton).
(4) Ibidem, 14 mai 1812,
surpassa dans certains grands rcMes de Molière, tels qu'Elmire et surtout Gélimène (1); la scène des portraits, écueil de tant d'actrices célèbres, fut pour elle un triomphe complet (2j.
Gomme sa devancière, comme la plupart des grands acteurs, Mlle Mars avait un faible pour quelques pièces de troisième ou quatrième ordre, qui auraient paru insupportables avec une autre interprète, et qui grâce à elle prenaient l'apparence de la vie, de la gaieté, de l'esprit. Elle savourait avec plus de satisfaction un succès qui était uniquement sien, et où l'auteur ne pouvait rien prétendre. Ainsi Mole avait joué jusqu'à satiété le Confident par hasard^ et Mlle Contât le Vieux Célibataire; ainsi Talma lui-même avait exhumé et ressuscité Manlius. Mlle Mars se plut de même à faire applaudir le Secret du Ménage, tissu d'insipides conversations auxquelles le charme de son babil et le piquant de son jeu prêtaient un agrément éphémère (3).
Malgré le talent déployé par Mlle Mars dans les grandes coquettes, la primauté lui fut contestée dans ce genre, et le Théâtre-Français vit se réveiller, à dix ans d'intervalle, comme un écho amoindri des grandes batailles de la querelle George Duchesnois.
Le 30 juillet 1808, Mlle Emilie ou Émélie Leverd avait débuté par le double rôle de Gélimène du Misanthrope et de Roxelane des Trois Sultanes, de Favart. Malgré ses vingt ans, elle avait déjà un passé artistique, puisqu'elle appartenait depuis 1805 à la troupe du Théâtre-Louvois et que tout enfant elle avait été petit sujet de la danse à
(1) Duchesse d'Abrantès, Salons de Paris, t. Ill, p. 403.
(2) Journal de l'Empire, 3 septembre 1812 (feuilleton).
(3) Ibidem, 24 juillet 1810.
l'Opéra (i). Il se trouva naturellement un pédant pour la féliciter d'avoir « quitté les jeux de Terpsichore pour s'enrôler sous les drapeaux de Thalie (2; ». Bien loin d'ailleurs de songer à renier son passage dans le corps de ballet, elle s'enhardit, en octobre 1808, à joindre au rôle de Roxelane un pas de danse, dont le succès fut très vif. Mais plus encore que par sa danse, Mlle Leverd réussit par son éclatante et rieuse beauté, par Télégance de son jeu, par la spirituelle intonation de sa voix; les réfractaires se réduisaient à lui reprocher de trop minunutieusement copier le jeu de Mlle Contât (3j.
Après des débuts très suivis et très applaudis, Mlle Leverd fut reçue à l'essai le 10 novembre 1808. Il suffit à Napoléon de l'entendre une seule fois pour lui faire remettre une gratification de 3 000 francs et pour ordonner son admission au sociétariat à compter du 1" avril 1809 (4). La faveur était si inusitée qu'on crut généralement à une autre audition en tête-à-tête; dans tous les cas, il n'y eut certainement pas de liaison suivie, comme avec Mlle George (5).
Du jour où Mlle Mars cessa de se limiter aux ingénues pour aborder les grandes coquettes et les amoureuses, Mlle Leverd se trouvait forcément en rivalité avec elle, et chacune eut ses partisans : le jeu de l'une était plus fin, plus naturel, celui de l'autre plus en dehors, plus exubérant. Elles eurent pendant un certain temps le bon esprit de se partager les rôles et les soirées par
(1) Elle avait probablement débuté à l'Opéra, le 18 janvier 1801, dans le ballet des Noces de Gamache (Castil-Blaze, V Académie impériale de musique, t. II, p. 79-80).
(2) Mémorial dramalique, 1809, p. 5i.
(3) De Maxxe, la Troupe de Talma, p. 314 et s.
(i) Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 82-83.
(5) Frédéric Masson, Napoléon et les femmes, p. 95.
une sorte d'accord tacite : ainsi, dans le répertoire du dix-huitième siècle, Mlle Mars se réservait le Jeu de Vamour et du hasard, VEpreuve nouvelle^ le Secret du ménage ^ les Fausses confidences, le Philosophe sans le savoir, tandis que le Vieux Célibataire, les Trois Sultanes, le Legs, la Gageure imprévue, le Philosophe marié étaient l'apanage de Mlle Leverd (1). Dans quelques pièces, elles paraissaient ensemble, et l'on faisait alors salle comble, car c'était entre les deux camps une émulation d'empressement et d'enthousiasme. Non seulement chaque héroïne était longuement, bruyamment applaudie dans ses meilleures répliques, mais le parterre saisissait au passage les moindres allusions, lly avait'surtout, dans le Mariage de Figaro, un endroit que les deux t factions » attendaient avec une égale impatience pour se mesurer. Il faut dire que depuis 1810 Mlle Mars avait échangé le rôle du page Chérubin contre celui de la camériste Suzanne, qu'elle jouait à merveille, mais d'une façon moins inimitable peut-être; d'autre part, Mlle Leverd succédait à Mlle Contât dans la comtesse. A la fameuse substitution du second acte, quand le comte, ouvrant la porte du cabinet et n'y trouvant que Suzanne au lieu de Chérubin, se retournait vers la comtesse en s'écriant avec dépit : « Madame, vous jouez très bien la comédie f > les partisans de Mlle Leverd couvraient cette phrase de tumultueux applaudissements, prolongés pendant plusieurs minutes. Mais le silence enfin se rétablissait, et Mlle Mars (Suzanne) interrogeait alors « gaiement », selon l'indication même de Beaumarchais : « Et moi, monseigneur? » Devançant la réponse, ses amis à leur tour lui faisaient une ovation, contre-partie de la précédente, et se piquaient d'interrompre le dialogue au
(1) Journal de VEmpire, 20 juin 1811 (feuilleton).
moins aussi longtemps. Ces ripostes d'applaudissements e'taient devenues comme un rit un peu puéril, dont on s'acquittait de part et d'autre sans spontanéité, mais avec la ferveur de conviction qu'un peuple sceptique sait apporter aux choses de théâtre.
Il advint fatalement que les deux actrices, douées toutes deux d'une vive susceptibilité damour-propre, poussées par les éloges ou les incitations de leurs amis, entrèrent en compétition pour certains rôles. Mlle Mars arguait de son incontestable droit d'ancienneté; Mlle Leverd répliquait que sa rivale n'était chef d'emploi que pour les rôles d'ingénues; elle prenait d'ailleurs fort habilement une attitude conciliante, et se déclarait prête à accepter une transaction qui établirait soit le partage, soit l'alternat pour les rôles de grandes coquettes et d'amoureuses, comme il avait été réglé lors du différend de Mlles George etDuchesnois.
La publication du décret de Moscou, qui semblait ne reconnaître à un artiste la qualité de chef d'emploi que dans un seul genre, encouragea les prétentions de Mlle Leverd ; elle revendiqua hautement le droit de primer Mlle Mars dans les premières amoureuses. L'actrice menacée protesta; le Paris littéraire, artistique, mondain prit passionnément parti pour l'une ou pour l'autre; dans les premières semaines de 1813, alors que l'empereur s'employait fiévreusement à refaire l'armée détruite en Russie, il semblait que le capital, l'angoissant problème fût de déterminer les attributions respectives de deux comédiennes (1); bien rares étaient les personnes qui avaient conservé assez de sang-froid pour écrire, comme Mme de Souza : « Nous nous occupons
(1) Cf. un feuilleton de Geoffroy dans le Journal de l'Empire da 12 février 1813, et, dans le numéro du 13, la réponse d'un partisan de Mlle Leverd, sous le pseudonyme de Dicéphile.
de la dispute Mars et Leverd à vous faire pitié (1). » Une intervention de l'autorité était devenue nécessaire. Sous couleur d'interpréter le décret de Moscou, le surintendant Rémusat, de longue date défavorable aux prétentions de Mlle Leverd, prit le 20 février 1813 un arrêté qui lui donnait complètement tort. Mlle Mars était reconnue chef d'emploi des grandes coquettes, des premiers rôles et des premières amoureuses, et Mlle Leverd réduite à la situation de premier double de cette catégorie (2). La déconvenue était rude pour qui avait rêvé l'égalité, sinon la prééminence. Dans un premier mouvement de dépit, Mlle Leverd parla de quitter le Théâtre-Français : mieux inspirée ou mieux conseillée, elle se détermina à demeurer. L'été suivant^ elle eut la consolation, pendant que Mlle Mars était du voyage de Dresde, de se faire applaudir à Paris dans tous les rôles de son choix^ et d'entendre dire que dans Elmire, par exemple, elle était supérieure à sa rivale (3). — Mais le destin ne tarda point à lui être de nouveau contraire : à la fm de cette même année 1813, la petite vérole altéra l'éclat de son teint; sa taille s'épaissit; bref, il lui fallut s'orienter vers les rôles marqués, puis abandonner une carrière oi^ les succès de Mlle Mars devaient se prolonger encore durant un quart de siècle.
Auprès de Mlles Contât, Mars, Leverd, le souvenir des autres comédiennes du temps de Napoléon est bien effacé. Il faut pourtant citer encore quelques noms.
(1) A la comtesse d'Albany, 16 février 1813 : Portefeuille de la comtesse cC Albanij , p. 150,
(2) Lalgier, Documents historiques sur la Comédie-Française, p. 86-87.
(3) Charles de Rémusat à sa mère, 2i juia 1813 : Mme de Rémisât, Lettres, t. H, p. 488.
LES COMEDIENNES Ml
Mlle Devienne, qui avait débuté en 1785. était de l'aveu général une remarquable soubrette, pétillante d'esprit et d'entrain : dans le monde, sa vivacité de répartie était célèbre, et ne lui fit défaut, comme à bien d'autres, qu'un jour où le maître l'avait gracieusement interpellée (1). Mais elle était cantonnée dans un genre dont la progressive disparition Tempêcha de créer des rôles importants dans les œuvres nouvelles. Après avoir épousé le ricbe banquier Gévaudan, administrateur des Messageries, elle mourut en 1813 (2).
Si les auteurs modernes n'écrivaient plus de rôles de soubrettes, il fallait pourtant des soubrettes au théâtre, pour jouer le répertoire des deux siècles précédents. Dans l'été de 1807, on fit débuter avec succès Mlle Henry, qui s'était d'abord cru une autre vocation, et qui pendant quelques années avait chanté les princesses à l'Opéra. En juillet 1810, ce fut le tour de Mlle Demerson, qui réussit elle aussi, mais qui se montra surtout très agréable dans le travesti, et qui dans ce genre restreint prit la succession de Mlle Mars.
Mlle Mézeray, qui avait débuté à dix-sept ans en 1791, joignait à une figure charmante une exquise distinction de ton et de manières. La brillante carrière qu'on lui prédisait dans les amoureuses fut entravée par l'écrasante concurrence de Mlle Mars, mais aussi par sa propre indolence, par son goût du plaisir, et par la malechance qu'elle eut de prendre pour protecteur un personnage bientôt disgracié, Lucien Bonaparte. D'ailleurs Mlle Mézeray vieillit prématurément. Le 25 octobre 1811, un arrêté du surintendant Rémusat la relégua dans le genre des mères nobles ^ en lui accordant pourtant la faveur de
(\) Frédéric Masson, Napoléon el les femmes, p. 94-9;i (2) De MA^•^B, la Troupe de Voltaire, p. 414-415.
conserver quelques-uns de ses rôles actuels, tels qu'Élise de VAva7^e ou Arsinoé du Misanthrope. Instruite et avisée, Mlle Mézeray passait pour un excellent juge au comité de lecture (1).
Mlle Rose Dupuis appartient plutôt à la période suivante, mais elle débuta le 16 février 1808, en présence de l'empereur, et ne tarda pas à remporter un véritable triomphe dans Agathe des Folies amoureuses. Elle tint de petits rôles de tragédie à Erfurt, se distingua à son retour dans les ingénues ou les amoureuses, et fut sociétaire en 1812 (2).
(1) De Manne, la Troupe de Talma, p. 148-151.
(2) De Maxne et Ménétrier, Galerie historique de la Comédie- Française, p. 301-303.