IV
la capitale de ma protection; dites-lui que dans toutes les occasions je lui en ferai sentir les effets (1). »
II parut de prime abord invraisemblable qu'un archevêque nonagénaire, de caractère faible et de volonté affaiblie, pût gouverner effectivement un diocèse populeux, où presque tout était à créer, à réorganiser au moins. Dans les débuts de l'épiscopat de Belloy, le public, tant ecclésiastique que laïque, s'ingénia à chercher qui s'emparerait de sa confiance et régirait les affaires sous son nom.
Le premier auquel on pensa fut Dernier. Les contemporains ignoraient le détail de sa participation aux négociations du Concordat, où, à côté d'un merveilleux talent de rédaction, il avait montré t une docilité inaltérable qui seconda des exigences déraisonnables et accepta des besognes louches (2) » . Mais ce qui frappait tous les yeux, c'était le crédit croissant aux Tuileries de l'ancien aumônier des chouans : on s'accordait à lui prédire une grande situation dans le futur épiscopat concordataire.
Dernier fut desservi au dernier moment, soit par la vulgarité de son physique (3), qui ne répondait en rien au type traditionnel de l'ecclésiastique parisien, soit par les bruits en très grande partie calomnieux que les irréel) Documents inédits.
(2) Cardinal Mathieu, le Concordat de Î80i, p. 53.
(3) « Court, trapu, l'œil louche, le visage rouge et plein, le poil épais et crépu. » (Thiébault, Mémoires, t. III, p. 346.)
concîliables de droite et de gauche faisaient courir sur sa conduite en Vendée. Sa nomination au très important évêché d'Orléans, qui comprenait alors les deux départements du Loiret et de Loir-et-Cher, fut pour l'opinion une surprise et pour lui-même une incontestable déception. Le charitable et prudent Émery ne pouvait s'empêcher d'écrire : « Je crois B. très attrapé : il attendait Versailles ou Tours (1). » On rapportait avec persistance qu'un prochain dédommagement avait été promis à Bernier, et qu'il n'allait point tarder à être nommé coadjuteur de Paris (2).
Il y avait une part de vérité dans ces racontars. Le 29 avril 1802, en vertu des pouvoirs exceptionnels qui lui avaient été conférés, le légat Caprara investit Bernier, non point de la coadjutorerie proprement dite, mais du droit peut-être plus exorbitant, tout en demeurant évéque d'Orléans, de participer à l'administration épiscopale de Paris. La décision était censée prise sur la demande de Belloy, qui, en termes singulièrement humbles, aurait déclaré le fardeau écrasant pour ses forces amoindries (3).
Bernier en profita très légitimement pour collaborer au travail de délimitation des nouvelles paroisses parisiennes, ainsi qu'aux nominations du personnel. Comme on pouvait s'y attendre, cette double opération souleva des mécontentements, dont l'évèque d'Orléans porta la
(1) A Bausset, 11 avril 1802 : Boulât de la Mburthe, DocumenU sur le Concordat, t. V, p. 462, note.
(2) Rapports du préfet de police, 18 germinal (8 avril), et 8 floréal (28 avril) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. II, p. 822, et t. III, p. 18.
(3) « Quum R. D. J.-B. de Belloy, parisiensis archiepiscopus, ob nimium provectam aetatem viriumque debilitatem ad onus regiminis ecclesiae sibi commissae sustinendum se minus idoneum reputaverit... » (Copie dans les Papiers Emery),
responsabilité : il fut accusé d'avoir moins consulté « l'avantage des fidèles que celui des sujets qu'il avait le désir de placer », et notamment d'avoir subordonné à des questions de personnes la distinction entre cures et succursales dans certains arrondissements (1). Sur ces entrefaites, une polémique s'éleva au sujet de la soidisant rétractation des évêques constitutionnels nommés à des sièges concordataires, rétractation dont Dernier et Pancemont avaient ^té les témoins officiels, plus complaisants que scrupuleux (2). Mis en cause, les deux prélats publièrent une déclaration dont le pape et le Premier Consul leur surent également mauvais gré, Pie VII parce qu'elle n'était pas assez nette, et Bonaparte parce qu'il lui déplaisait qu'on reparlât d'une affaire qu'il avait déclarée close (3). Les vicaires généraux de Paris en profitèrent pour revendiquer leur droit à gérer les affaires avec leur chef; la décision de Gaprara, qui n'avait pas reçu de publicité, fut tenue pour non avenue, et Bernier eut ordre de se fixer dans son diocèse, d'où il ne put désormais s'absenter sans l'autorisation du Premier Consul (4), conformément au régime d^ stricte résidence auquel les articles organiques, littéralement exécutés, assujettissaient alors l'épiscopat (5).
(1) Jaupfret, Mémoirei historiques^ t. I, p. 85 et note.
(2) Dans le t. V de ses Documents, M. le comte Boulay de la Meurthb a publié les pièces essentielles de cette affaire.
(3) Jaupfrbt, Mémoires historiques, t. I, p. 75.
(4) Ibidem, t. I, p. 85, note.
(5) Combien le gouvernement était méticuleux ou plutôt scrupuleux sur ce point, combien il s'appliquait à prévenir tout rapprochement dans l'opinion publique avec les prélats peu résidents de l'ancien régime, c'est ce que montre notamment un rapport de Portails, concluant à autoriser l'évéque de Coutances à venir à Paris : « J'ai différé de présenter sa demande à Votre Majesté jusqu'au départ de quelques évêques qui étaient à Paris par congé, afin que la présence d'un trop grand nombre d'évéques
INFLUENCES RÉPUTÉES PRÉDOMINANTES Si
Ce séjour à Orléans fut pour le prélat une suite de déboires. Une des accusations qui se colportaient contre lui était précisément d'avoir fait massacrer en Vendée un bataillon de volontaires du Loiret : non contents de raviver un grief qui n'était rien moins que prouvé, et de déposer un seau plein de sang à la porte de l'évéché^ les « exaltés » projetèrent d'assassiner Bemier lors de son entrée solennelle dans sa cathédrale. Le complot fut déjoué, et l'évoque désarma en partie les préventions par l'onction de son éloquence en chaire, par le charme de sa conversation dans le monde; mais son activité se dépensa dans les querelles déjà traditionnelles entre hauts fonctionnaires. Il ne put ignorer que Pie VII l'avait créé cardinal in petto (1) et que c'était le gouvernement consulaire^ oublieux des services reçus, qui mettait obstacle à la publication (2). Son zèle politique n'en fut point refroidi : considérant sans doute qu'il avait brûlé ses vaissaux^ il s'empressa à des tâches qui n'avaient rien d'épiscopal; c'est lui, par exemple, qui procura à la police ses meilleur « indicateurs » dans les provinces de l'Ouest; à diverses reprises, il reçut par l'intermédiaire de Portalis des listes d'anciens chouans, avec mission d'inscrire en regard de chaque nom des renseignements confidentiels (3). Dans les deux départements que comprenait
dans la capitale ne fût pas d'un mauvais exemple pour les fidèles. » (27 août 4806 : ÀF. IV, plaq. 1444.)
(1) Trois jours après la mort de Bernier, Portalis écrivait à Napoléon : « Par une singularité assez piquante, M. l'évêque d'Orléans laisse vacante, par son décès, une place dans le Sacré-Collège qu'il n'a jamais pu remplir lui-même. » (4 octobre 1806 : AF. IV« 1045.)
(2) Fesch, alors ambassadeur à Rome, disait en propres termes à Consalvi : « Cet évéque est mal vu de tous les partis et sa pro* motion ferait très mauvais effet en France. » (Gaprara à Consalvi» 7 octobre 1802; Consalvi à Caprara, 6 juillet 1803 : Cardinal Mathieu, le Concordai de i80i, p. Ô5-56).
(3) AF. lY, 1044, pojfim.
alors son diocèse, Bernier traquait âprement les prêtres non soumis au Concordat : il prenait la peine de dénoncer directement au Premier Consul la faiblesse du préfet de Loir-et-Cher, qui avait volontairement manqué l'arrestation de quelques partisans de la Petite Église (i). Dans le cours de l'année 1806, une hydropisie se déclara, qu'aggravèrent les déceptions et les contrariétés. L'évêque obtient la permission de venir consulter à Paris, où il mourut brusquement le lendemain de son arrivée (1" octobre). La légende s'établit qu'il avait expiré « en vomissant une partie du sang dont il s'était gorgé (2) ». L'histoire doit se contenter de noter l'oraison funèbre qu'esquissait le bénin Portalis : t On parlera diversement de ce prélat. 11 avait peu d'amis et beaucoup d'ennemis. Je dois lui rendre la justice qu'il administrait bien son diocèse^ mais sa vie politique empoisonnait sa vie épiscopale (3). »
Une autre influence s'exerça incontestablement sur les premières nominations ecclésiastiques faites à Paris : ce fut celle du nouvel évêque de Vannes, Maynaud dePancemont, qui avait été curé insermenté de Saint-Sulpice. Moins favorisé encore que Bernier au point de vue physique, sa laideur avait jadis amusé la lourde jovialité de Louis XVL C'était comme son collègue d'Orléans un courageux confesseur de l'orthodoxie passionnément rallié à la cause gouvernementale : ses instances avaient seules été capables d'enlever enfin la démission de l'hésitant Juigné, et il avait accepté, lui aussi, d'attester la problématique rétractation des évêques constitutionnels. Mais à la différence du curé de Saint-Laud d'Angers, Pance-
(1) 24 ventôse an XII (15 mars 1804) : AF. IV, 1045.
(2) Thibbàdlt, Mémoires, t. III, p. 350.
(3) A Napoléon, 2 octobre 1806 : AF. IV, 1045.
mont, Parisien d'adoption, connaissait à fond le personnel : s'il casa beaucoup d'entre ses amis, ceux-ci étaient pour la plupart des hommes de mérite, qui fournirent une carrière très honorable (i).
Cette action très efficace ne fut que momentanée. Une fois installé dans son diocèse, Pancemont y fut bientôt trop absorbé pour avoir le temps de s'immiscer dans les nominations parisiennes. A partir surtout de la rupture du traité d'Amiens, il ne se lassa point de dénoncer ceux de ses diocésains qui participaient aux suprêmes complots de la chouannerie ou qui servaient d'intermédiaires avec la flotte anglaise : il croyait mettre sa conscience à l'abri en sollicitant invariablement la grâce de ceux qu'il avait ainsi signalés à des foudres qui n'avaient rien de métaphorique (2). Il y gagna d'être très impopulaire dans le Morbihan, et de devenir la victime d'un bizarre enlèvement, qui paraît avoir tenu autant de la mystification que de l'attenteit. Mais, plus heureux que Bernier, sa faveur ne se démentit point, et quand il succomba prématurément, l'empereur ordonna qu'un somptueux monument perpétuât sa mémoire dans sa cathédrale.
Bernier et Pancemont relégués ou cantonnés dans leurs
(1) Dubois exag(^rait tout au moins quand il prétondait que le travail des propositions pour les cures et succursales, prépai'ô par Pancemont, avait été refait de fond en comble dans une entrevue entre Belloy et Portalis (rapport du 1" floréal an X (21 avril 1802) : Aulard, Paris sous le Consulat, t. II, p. 847.)
(2) Cf. ses nombreuses lettres reproduites ou analysées dans la correspondance confidentielle de Portalis : AF. IV 1043 et s. Une fois pourtant, le !«' avril 1806, comme il s'agissait d'un complice contumace de Cadoudal, Pancemont demanda à Portalis s'il serait séant d'implorer la grâce d'un si grand coupable; le ministre, aussi timide pour le moins que Tévêque, transmit la lettre à Napoléon avec ce commentaire : « J'avoue qu'il me serait impossible de prendre sur moi de donner un conseil en pareille occasion. » (Sans date : AF. IV, 1045.)
évêchés de province, il était assez logique qu'une part d'action demeurât aux membres de l'ancien conseil archiépiscopal, qui avaient été si longtemps les chefs effectifs du clergé non-jureur ou rétracté. C'est en partie pour prévenir cet état de choses que le plus en vue des vicaires généraux de Juigné, l'abbé de Dampierre, avait été pourvu de l'évêché de Clermont; c'est pour cela aussi qu'Émery avait été nommé évêque d'Arras, peut-êtrç à l'instigation de Bernier, dont il avait été jadis le supérieur au séminaire d'Angers et qui ne tenait point à le retrouver comme collaborateur (1). Mais Émery, dont les instances déterminèrent à accepter l'épiscopat deux ou trois hésitants, entre autres Duvoisin (2), refusa obstinément pour son compte, en invoquant les traditions d'humilité de la compagnie de Saint-Sulpice. Le Premier Consul, d'abord froissé de ce qu'il prenait pour une marque d'hostilité envers son gouvernement ou sa personne, se radoucit après avoir entendu les expHcations de Portails : mais fidèle à son système de toujours tirer parti des hommes de valeur, et ignorant ou dédaigneux des petites intrigues de Bernier, il déclara à Belloy qu'il fallait faire appel au concours du supérieur de Saint-Sulpice (3). Docile en apparence, Belloy délivra immédiatement à Émery des
(1) Vie de M. Emery, t. II, p. 78-79.
(2) C'est ce qu'il écrivait formellement à Bausset» le 13 juillet 1802, mais Duvoisin, une fois évêque de Nantes, fut médiocicment fidèle aux exhortations qu'Emery résumait ainsi : « Je lem' ai dit d'accepter en prenant la précaution de déclarer qu'ils porteront l'indulgence aussi loin qu'elle peut aller, mais que sur tout ce qui intéresse la foi et la discipline universelle de l'Eglise, ils seraient inébranlables, et qu'ils agiraient en évoques. » {Papiers Emery).
(3) « Le Premier Consul a dit samedi à M. l'archevêque de Paris que j'avais refuse, qu'il en était fâché, mais qu'il se réconcilierait avec moi si J'aidais l'archevêque dans le gouvernement du diocèse. » (Emery à Baussct, sans date [fin avril 1802] ; Vie de M. Emery, t. II, p. 88.)
lettres de grand-vicaire et le fit membre du conseil archiépiscopal avec un autre sulpicien, Duclaux (1). Mais en fait, cette collaboration se réduisit à fort peu de chose tant que vécut l'archevêque, et Émery pouvait écrire quelques mois plus tard : « Je me mêle fort peu du gouvernement du diocèse. Je vais une fois la semaine au conseil^ et souvent il n'y en a pas (2). »
Entre autres suppositions suggérées par le grand âge de Belloy, on raconta que son prédécesseur, l'archevêque démissionnaire Leclerc de Juigné, était destiné à lui suc»céder, et que c'était pour préparer ce retour que l'abbé de Malaret avait consenti à conserver les fonctions de grandvicaire (3). Les éditeurs de cette nouvelle connaissaient aussi mal les principes de gouvernement du Premier Consul que le caractère de Juigné. La démission de ce dernier avait pu être retardée par des scrupules religieux ou monarchiques : son parti une fois pris, son attitude fut un modèle de correction et de désintéressement. Rentré à l'automne de 1802, il eut soin d'abord de se fixer à la campagne, et de ne venir à Paris que pour rendre visite à Portails (4). Quand quelques mois plus tard il se réinstalla dans la capitale, le souvenir de sa charité était demeuré si vivace que les quémandeurs affluèrent à sa porte : l'ancien bénéficier leur expliqua, sans aigreur comme sans embarras, que sa situation de fortune ne lui permettait plus les largesses d'autrefois (IV) . Napoléon, touché de sympathie, le nomma chanoine de
(1) Vie de M. Emery, t. II, p. 90.
(2) A Bausset, 13 février 1803 : Papiers Emery.
(3) Rapport du préfet de police, 12 prairial an X (1" juin 1802) : AuLARD, Parii sous le Consulat, t. III, p. 86-87 (il faut lipe replacer et non remplacer),
(4) Emery à Bausset, s. d. (septembre 1802) : Papiers Emery,
(5) Lambert, Vie de M. de Juigné, p. 92-94.
Saint-Denis; comme le prélat objectait que ses infirmités l'empêcheraient de faire acte de présence au chœur, on dit que Tempereur avait répliqué : « Je vous dispense de tout; si je vous donne ces quinze mille livres de rente, c'est pour honorer le chapitre et reconnaître vos vertus (1). » Juigné consacra le plus clair de son traitement à éteindre les dettes qu'il avait contractées en exil (2). 11 entretint des rapports de courtoisie avec le nouveau chapitre de Notre-Dame, qui lui demanda son portrait (3), et des relations affectueuses avec le cardinal de Belloy, ce qui dénotait une abnégation plus méritoire encore. Un seul jour, il se permit une allusion au passé, en termes discrets, qui faisaient autant d'honneur à la résignation du chrétien qu'à l'esprit du gentilhomme; à l'issue d'une visite à l'archevêché, son ancien archevêché, comme le cardinal voulait le reconduire. Juigné protesta en souriant : « Monseigneur, je connais le chemin. (4) » Il poussa la condescendance jusqu'à assister, dans ce même palais, au premier dîner d'apparat que donna Maury.
Si la volonté de Belloy fut souvent vacillante, s'il s'inclina devant les ordres ou les désirs du gouvernement avec une déférence excessive même pour l'époque, aucune influence ecclésiastique ne s'exerça d'une façon durable sur ses décisions. Ses vicaires généraux ne furent vraiment pour lui que des auxiliaires; contrairement à la légende, c'est à lui d'abord, à lui presque seul, que doit revenir la responsabilité et le mérite de son administration.
(1) Lambert, Vie de M. de Juigné, p. 95.
(2) Ibidem, p. 170-176.
(3) Journal de l'Empire, 12 avril 1808.
(4) Ce mot fut cité en ciiaire de Notre-Dame le 3 avril 1811 par le vicaire général Jalabert, dans Toraison funèbre de Juigné (brochure imprimée, p. 16-17).
Les sujets étaient à Paris en nombre à peu près suffisant pour remplir les cadres du nouveau personnel ecclésiastique, cadres bien réduits par rapport à refTectif de l'ancien régime. Mais l'archevêque se heurtait à de nombreuses difficultés : manque d'homogénéité morale, car les uns pendant la tourmente s'étaient montrés aussi fermes que vaillants, tandis que d'autres avaient été vacillants ou avaient mis à chercher refuge à l'étranger une hâte qui donnait à leur émigration une couleur de désertion; inexpérience du ministère actif chez beaucoup d'anciens religieux ou chanoines^ qui avaient vécu jusqu'à la Révolution dans la retraite ou le loisir; habitudes d'indépendance qui résultaient nécessairement d'une période de crise, mais qui prédisposaient à l'indiscipline; disette enfin de jeunes prêtres pour occuper les emplois subalternes, car les ordinations avaient été forcément rares depuis dix ans, et on comptait les ecclésiastiques âgés de moins de quarante ans (4).
Une ordonnance archiépiscopale du 9 floréal an X (29 avril 1802), remaniée le 17 floréal (7 mai), pourvut à la fois à la composition du chapitre, à l'institution
(1) Tout ceci a été développé de la façon la plus intéressante par M. le chanoine Pisani, dans un article de la Revue du clergé français du !•' mai 1904. Disons une lois pour toutes qu'en ce qui concerne le personnel ecclésiastique, les renseignements individuels non accompagnés de références proviennent des indications si patiemment recueillies et si obligeamment communiquées par M. Pisani. Pour les personnages appelés dans la suite de leur carrière aux fonctions épiscopales, j'ai consulté aussi les notices du recueil VEpiscopat français de 1802 à i 900, récemment publié par la Société bibliographique.
des cures et succursales, à la désignation des premiers titulaires de ces emplois.
Le chapitre métropolitain comprenait t provisoirement » douze membres^ dont les trois premiers étaient vicaires généraux. Dans le choix de ces trois vicaires généraux, Belloy fit la part de la tradition^ de la politique et de l'amitié. L'abbé de Malaret, après avoir exercé les mêmes fonctions auprès de Juigné, avait été membre du conseil préposé au gouvernement du diocèse pendant la Révolution. L'abbé Barthélémy Abrial était oncle du ministre de la justice; ancien prêtre du diocèse d'Angers, il représentait l'élément constitutionnel, pour lequel le gouvernement exigeait au début une place dans chaque administration épiscopale (1). Quant à l'abbé de Mnnfîolx,
(1) C'est un petit problème historicjue, et un p:-ublcjiio piia8ublement obscur, que le passé de Tabbé Abrial. Des documents publiés par M. l'abbé Uzureau dans la 6« série de ses Andegaviana, et de ceux qu'il a bien voulu nie communiquer, il résulte : 1* que Bartliélemy Abrial était en 1791 simple prêtre habitué de la paroisse de Seiclies, en Anjou, dont son frère, décédé en 1787, avait été curé; 2» (ju'en 1792 il fut comme réfractaire interné & Angers, puis déporté en Espagne; 3» que de 1800 à 1802 il exerça le ministère à. Seiches en communion avec le vicaire général de l'évêque légitime. 11 n'est pas moins constant, d'autre part : 1» que le gouvernement exigeait en 1802 qu'un grand -vicaire dans chaque diocèse fût ancien constitutionnel, et que cette qualité ne peut s'appliquer ni à Malaret ni à Mandolx; 2« qu'en 1804 Bernier et Portails ont faire figurer le nom d' Abrial sur les listes de « prêtres constitutionnels du second ordre » susceptibles d'être appelés à Tépiscopat (Boulay de la Meurthe, Documents sur le Concordat, t. II, p. 212, et t. V, p. 203. Jauffret, Mémoires historiques, t. I, p. 43). Il faut donc conclure, soit avec M. Uzureau que Bernier et Portails ont altéré la vérité en présentant Abrial comme ancien constitutionnel, -soit avec M. Pisani, qui a bien voulu m'écrire plusieurs lettres à ce sujet, qu'Abnal prêta le serment en 1791, par entraînement ou -par ambition (il était -aumônier de la garde nationale de son canton), le rétracta à. temps pour être interné et déporté, puis, mandé à Paris en 1802 par son neveu le ministre, « retrouva au fond de sa malle son certificat
c'était un Provençal, qui avait déjà été à Marseille vicaire général de Belloy, et qui avait passé en Italie les années les plus dures de la Révolution.
Le corps des vicaires généraux n'allait point tarder à être entièrement renouvelé. Abrial mourut dès le 14 janvier 1803. Le 2 février suivant, Belloy donnait la consécration épiscopale à son ami de Mandolx, appelé au siège de La Rochelle sur la démission ou le refus de Lorry (il fut à la fin de 1804 transféré à Amiens). Le 13 août 1805 enfin, Malaret succombait à l'âge de soixante-quinze ans, pleuré de tous ceux qui l'avaient vu à l'œuvre pendant la crise révolutionnaire et qui prisaient son expérience des hommes et des choses (1).
Pour combler ces vides, l'archevêque fit successivement et exclusivement appel à des chanoines de sa cathédrale. En 1803, il désigna Maurel de Mons, ancien vicaire général à Viviers d'un de ses oncles, puis du déséquilibré Savine, qu'il n'avait point suivi dans son adhésion à la constitution civile; Abrial fut remplacé par l'ancien cistercien bourguignon Lejeas-Charpentier, jureur comme lui, comme lui bien apparenté, puisqu'il était oncle de Mme Maret (2). Avec l'autorisation au
de prestation de serment », oublié et répudié depuis dix ans quand il s'agit de devenir vicaire général de Belloy. Je dois dire que cette seconde hypotiièse me parait la plus vraisemblable.
(1) « Combien je regrette l'abbé de Malai'et, et combien sa perte est-elle irréparable I » (Emery à Bausset, 15 août [1805] : Papiers Emery). Cet éloge est corroboré par les critiques de Dubois, qui accusait Malaret d'annihiler ses collègues et Tarchevéque. (Rapport du 12 prairial an X (l»»" juin 1802) : Aulard, Ports sous le Consulat, t. III, p. 87.)
(2) Mlle de Franclieu a bien voulu me faire savoir, par l'amical intermédiaire de M. Delachenal, qu'il n'y avait point identité de personne, mais tout au plus parenté de famille et de profession religieuse, entre le Lejeas qui nous occupe et dom Lejas-Charpentier, cistercien, aumônier de l'abbaye des Hayes, dont elle a vanté le zèle pour maintenir le culte catholique dans l'Oisans pen-
moins tacite du gouvernement, Belloy s'adjoignit dès 1804 un quatrième vicaire général, l'abbé de la Myre- Mory, ancien vicaire général de Garcassonne avant la Révolution, insermenté et émigré; la Restauration devait en faire un évêque du Mans.
Le 5 septembre 1805, la place laissée vacante par^la mort de Malaret fut attribuée à un très jeune chanoine (il n'avait pas trente-trois ans), Paul-Thérèse-David d'Astros (1). Ordonné prêtre au cours de la Révolution, chanoine de Notre-Dame dès la création du chapitre, il devait ce brillant début de carrière d'abord sans doute à sa qualité de neveu et de secrétaire de Portalis, chez qui il habitait, mais aussi à sa réelle valeur personnelle. Justice lui était rendue à cet égard non seulement par son oncle, qui mettait une hâte quelque peu indiscrète à le comprendre dans les listes de présentation à l'épiscopat, mais par des juges plus désintéressés, comme par exemple le cardinal Fesch, qui écrivait au commencement de cette même année 1805 : « L'abbé d'Astros est jeune, a beaucoup de piété; il est doux, il sera très utile à l'archevêque de Paris en attendant qu'il se forme pour l'administration d'un diocèse; dans deux ans il sera un excellent sujet (2). » En dépit de ces pronostics et de ces promesses, c'est seulement après la chute de l'Empire que d'Astros devait devenir évêque de Rayonne, puis archevêque de Toulouse et cardinal : d'ici là, il allait être le héros d'un retentissant et dramatique épisode ; son nom reviendra fréquemment dans notre récit.
dant la Terreur (la Pei^sécution religieuse dans le département de VIsère, t. I, p. 414). Le cistercien du Dauphiné fut au Concordat chanoine de Grenoble.
(1) On écrivait souvent Dastros : j'unifierai l'orthograpiie quand j'aurai à. le nommer.
(2) A Napoléon, 29 pluviôse an XIII (18 février 1805) : AF. IV, i 045.
Toujours en 1805, Maurel de Mons fut nommé à Pévêché de Mende, d'où la Restauration devait le transférer à l'archevêché d'Avignon. Son successeur, Tabbé Jalabert, était appelé à fournir dans l'administration diocésaine de Paris, sous plusieurs archevêques et divers régimes politiques, une longue et importante carrière; Toulousain d'origine, ancien supérieur de petit séminaire, il avait refusé le serment, et avait vécu caché à Paris pendant la Terreur; à l'instigation peutêtre de son ami Émery, il avait publié en 1800 un écrit en faveur de la promesse de fidélité.
La désignation des neuf premiers chanoines nommés en même temps que les vicaires généraux fut le résultat d'un savant et, à tout prendre, judicieux dosage. En tête figuraient Delaunay et Leblanc, deux vétérans, membres l'un depuis 1761 et l'autre depuis 1769 de ce chapitre métropolitain d'autrefois, qui avait fait jusqu'en 1790 si imposante et en somme si digne figure (1). A leur suite, et par manière de compensation, l'ordonnance appelait à faire partie du chapitre deux dignitaires de l'Église constitutionnelle, rétractés il est vrai, Gorpet, curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, et Girard, curé de Saint-Landry en 1790, ancien vicaire épiscopal de Gobel. Les cinq derniers, d'origine méridionale, étaient plus directement ou du moins plus complètement les élus de Belloy : avec d'Astros et Maurel de Mons, dont nous venons de parler, c'étaient Syncholle d'Espinasse, jésuite jusqu'à la suppression de la compagnie, puis vicaire général de Mende, chanoine de Notre-Dame en 1782 et investi de la confiance de Juigné
(1) Cf. abbé Meuret, le Chapitre de Noire-Dame de Paris en 1790,
pendant la Révolution; Arnavon, ancien prieur de Vaucluse; Roman, ex-oratorien de Marseille, qui par la suite cumula sa stalle de Notre-Dame avec les fonctions de proviseur au lycée de Marseille et d'inspecteur général de l'Université (1).
Les autres chanoines désignés au cours de l'épiscopat de Belloy furent, outre Lejeas, la Myre-Mory et Jalabert, l'ancien jésuite Richard; Dupont de , Compiègne, jadis prévôt de Notre-Dame de Provins; Raillon> ancien professeur et curé poitevin, ancien précepteur surtout du fils de Portalis; Buée le Jeune, chanoine de Saint-Benoît sous l'ancien régime, secrétaire de l'archevêque depuis 1802; Reclesse de Lyonne, jadis aumônier du comte de Provence.
Deux nominations, l'une collective et l'autre individuelle, veulent être mentionnées à part. Le décret du 20 février 1806, qui restituait au Panthéon sa primitive destination d'église Sainte-Geneviève, statuait que cette église, dans les rares occasions où le culte y serait célébré, serait desservie par le chapitre de Notre-Dame, accru de six membres nouveaux (2). La promotion de chanoines qui en résulta s'ouvrit (et c'était là un acte de justice autant que de bon goût) par le nom du dernier abbé des Génovéfains, Claude Rousselet, âgé de plus de soixante-quinze ans; après et avec lui, Belloy appela au chapitre l'ancien chanoine Gamiaille, les abbés Portai et Tinthoin, ce dernier curé des Blancs-Manteaux et jadis professeur de Sorbonne; l'inévitable contingent des Provençaux fut représenté parle Marseillais Achard, secrétaire de l'archevêché, et par l'abbé de Goriolis, succes-
(1) En 4817, pris de scrupules tardifs ou de nostalgie suraiguë, il permuta avec un chanoine de la cathédrale d'Aix. (Cf. Paris sous Napoléon, t. III, p. 382, note.)
(2) Paris sous Napoléon^ t. III, p. 381-382.
sivement jésuite, vicaire général de Vienne, conseillerclerc au parlement d'Aîx, depuis 1802 aumônier en chef des Invalides*
L'organisation de 1802 avait établi à Notre-Dame un clergé paroissial totalement indépendant du chapitre. Cette juxtaposition, sans précédents dans l'ancien régime ecclésiastique^ où les cathédrales n'étaient point des paroisses, devait fatalement provoquer des conflits. Un mois à peine s'était écoulé, que déjà l'on jasait non seulement dans les sacristies^ mais dans les cafés> des contestations survenues à propos de la célébration des offices et de la répartition du casuel (1). Le temps ne fit que multiplier et aigrir les conflits, à Paris comme dans la plupart des cathédrales de province (2). Au bout de cinq années, les autorités se décidèrent à couper le mal dans sa racine^ en supprimant le dualisme. Après consultation du chapitre (3), le cardinal de Belloy rendit le 27 janvier 1807 une ordonnance, approuvée par décret du 10 mars, aux termes de laquelle le titre curial de Notre-Dame était désormais attaché < au chapitre en corps » , dont un membre, avec la qualité d'archiprêtre, serait plus particulièrement délégué au ministère paroissial (4); le nombre des chanoines devait en conséquence
(1) Rapport du préfet de police, 7 prairial an X (27 mai 1802) ; F. 7, 3830.
(2) « Les prétentions et môme les droits se heurtent chaque jour, et môme les curés les moins exigeants se trouvent souvent dans des cas de discussions avec les chapitres. » (Rapport de Portails, 11 février 1807 : AF. IV, plaq. 1626.)
(3) Cette consultation eut lieu le 9 janvier 1807 (Documenit inédite),
(4) « Cette réimion, » écrivait Cambacérès, « a déjà été faite dans plusieurs cathédrales ; elle a produit partout un bon effet, et il serait à désirer que le décret présenté pour Paris devint l'objet d'ime disposition générale. » (Observations préparatoires au décret du 10 mars 1807 : AF. IV, plaq. 1626.) En effet, Portails