‹ Paris sous NapoléonChapitre 12 sur 53 · IV · texte numérisé non relu

IV

être augmenté d'une unité. Pour sceller définitivement la paix^ on nomma chanoine-archiprètre le curé même qui était en fonctions depuis 1802, l'abbé Delaroue : c'était un septuagénaire, ancien curé insermenté et émigré de la petite paroisse Saint-Côme (1); en 1791, un libelliste l'avait proclamé « le plus beau prêtre du clergé de Paris (2) » .

Tel que nous venons d'en indiquer la composition, le nouveau chapitre de Notre-Dame comprenait des administrateurs de mérite, dont quelques-uns firent bonne figure dans les rangs de l'épiscopat, et de respectables vétérans du sacerdoce : d'Astros mis à part, il n'y avait parmi eux aucune figure un peu saillante. Jamais peutêtre la qualification traditionnelle des chanoines, t vénérable et discrète personne », ne fut plus justement appliquée. Autant qu'aux initiatives individuelles,, leur timidité répugnait aux manifestations collectives, à celles du moins qui avaient quelque portée (3); pour les faire souscrire à la fameuse adresse de 1811, il fallut les instances de Maury et les ordres comminatoires de Napoléon.

adressa une circulaire à tous les évoques de l'empire pour leur proposer en exemple la réunion qui venait de s'opérer à Paris. (20 mai 1807 : Portalis, DUeours, rapports et travaux inédits sur le Concordat f p. 384.)

(1) Cette paroisse avait été supprimée lors de la Constitution civile, en sorte que Delaroue n'avait pas eu à refuser le serment, et qu'il touchait encore en 1803 le tiers consolidé d'une pension de 1,000 francs, soit 833 fr. 33 (F. 19, 1133).

(2) DuLAURB, Vie privée des ecclésiastiques y prélats.,., qui n'ont point prêté le serment.

(3) Daus les premières semaines de 1806, ils signèrent une adresse pour demander que l'épée portée par Napoléon à Austerlitz fût confiée à la garde du chapitre avec les insignes impériaux. (Rapport de Portails. 12 février 1806 : AF. IV, 942.) Mais ce n'était lÀ qu'un geste d'adulation sans conséquence, comme on les multipliait alors.

Entre eux et le chapitre d'avant la Révolution, corps nombreux, opulent et influent, qui imposait à chaque nouvel archevêque le serment de respecter ses privilègeSj il n'y avait guère que le nom de commun. On jugea pourtant à propos de se prémunir contre la magie de ces souvenirs; les statuts capitulaires « approuvés », c'est-à-dire en fait imposés par le Premier Consul et par Belloy, et mis en vigueur le 22 mai 1803, comprenaient notamment cette disposition : « Les chanoines ne forment point un corps particulier, et ne s'assemblent jamais pour délibérer sans la permission de M. l'archevêque (1). »

A défaut de privilèges réels, le chapitre se passionna pour des hochets (2) : il autorisait gravement un chanoine honoraire à porter le camail hors du chœur de la cathédrale (3), ce qui est devenu aujourd'hui une pratique absolument courante.

Plus encore que d'assister l'évêque de leurs conseils, la fonction primitive et essentielle des chanoines est de quotidiennement chanter ou réciter en commun l'office, A Paris comme ailleurs, cet usage fut assez long à se rétablir après le Concordat, soit manque de ressources

(1) Documents inédits.

(2) Dans une lettre très postérieure^ mais évoquant des souvenirs de ces débuts du Concordat, Rauzan disait d'un prédicateur concurremment avec qui il avait prêché une station : « Il montait toujours en chaire avec la soutane violette, que portaient encore les chanoines de Paris. » (Delaporte, Vie du T, R. P, Rauzan, p. 36-37). M. le chanoine Pisani^à qui j'ai commimiqué cette allégation, a bien voulu m'informer que dans les procès-verbaux et documents officiels il n'avait trouvé aucune mention de la soutane violette portée par les chanoines. Rauzan, qui, d'ailleurs, ne nomme point le personnage auquel il fait allusion, a sans doute été victime de quelque confusion ou défaillance de mémoire.

(3) Délibération du 4 juin 1611 : Docwmenis inédits.

matérielles, soit parce que des prêtres âgés et peu nombreux reculaient devant une sujétion dont ils étaient désaccoutumés. Pie VII en reçut une fâcheuse impression lors de sa venue, et ce grief figurait au nombre de ceux qu'il transmit confidentiellement à l'empereur; Portails ne fit point difficulté d'en reconnaître le bien fondé : • L'office quotidien doit être célébré dans les cathédrales : c'est aux évêques à le rétablir, et Votre Majesté peut y inviter les évoques (1). » A Paris tout au moins, l'invitation impériale se fit attendre ou demeura deux ans encore sans effet. Par scrupule de gallicanisme, Portails ne parla point aux évoques de l'initiative de Pie VII, et attribua à Napoléon, comme s'il se fût agi d'un saint Louis ou d'un Joseph II, tout le mérite de ce souci de la régularité liturgique; pendant la campagne de Pologne, il écrivait au quartier général : « Ce prélat (Belloy), à qui j'avais fait connaître que l'intention de Votre Majesté était que l'office canonial fût exactement célébré, tous les jours, dans son église métropolitaine, vient d'ordonner cette célébration, et, depuis samedi dernier, l'office canonial est entièrement rétabli, conmie on le célébrait dans les plus beaux temps du christianisme... Ainsi, sous la puissante influence dii génie de Votre Majesté, toutes choses, dans l'Église comme dans l'Empire, reprennent leur état légitime (2). »

Le Concordat (on le sait de reste par les misérables chicanes budgétaires qui ont signalé les vingt dernières années du dix-neuvième siècle), tout en autorisant l'établissement des chapitres cathédraux, dispensait expres-

(1) Rapport à Napoléon, 21 ventôse an XIII (et non an XII) (12 mars 1805) : Portalis, Diteours, rapports et travaux inéditi iurlô Concordat, p. 294.

(2) 12 février 1807 : Ibidem, p. 883t

sèment le gouvernement de l'obligation de salarier les chanoines. Bonaparte et ses auxiliaires jugèrent pourtant qu'il y avait là un devoir de convenance autant que de charité : l'arrêté du 14 ventôse an XI attribua aux chanoines de Paris un traitement de 1^000 francs^ que le conseil général fut invité à doubler par une allocation d'égale importmice sur les fonds départementaux. Ce maigre subside n'était même point ponctuellement acquitté; la lettre collective que le chapitre adressait à Portails au printemps de 1807 est un document instructif à bien de^ égards, puisqu'elle atteste à la fois les fâcheuses pratiques financières du régime, la détresse matérielle des chanoines et l'humilité de leur attitude à l'égard du pouvoir : t Monseigneur, notre traitement se compose de 1,000 francs que nous donne le gouvernement, et de 1,000 francs que le département nous accorde; il sp paye par trimestre sur deux mandats distincts, mais ordinairement du même jour. — Nous avons reçu pour le premier trimestre de 1807 les 250 francs du gouvernement; nous attendons encore les 250 francs du département. Ce retard, dont nous ignorons et respectons la cause, est un sujet d'inquiétude pour tout le chapitre et une source d'embarras pour plusieurs de ses membres; ils n'ont pu faire des réserves sur un revenu qui ne suffit pas à leurs besoins. Nous déposons dans le cœur de Votre Excellence nos craintes et nos peines. Condamnés à solliciter une partie d'un traitement reconnu trop modique, après des promesses souvent réitérées de recevoir enfin une augmentation, avec les espérances que nous donnait celle qui a été accordée à plusieurs chapitres, nous n'avons pas à nous reprocher au moins d'avoir mis obstacle à cette faveur par un défaut de zèle, puisque nos fonctions absorbent tout notre temps et qu'il nous est impossible de cher-

38 PREMIÈRR ORGANISATION CONCORDATAIRE

cher dans d'autres occupations un supplément à ce qui nous manque (1). »

En dehors de leur traitement, les membres du chapitre profitaient de temps à autre d'aubaines exceptionnelles : quand le souverain s'était rendu solennellement à Notre-Dame, il avait pour habitude d'envoyer une gratification très importante (2) aux chanoines qui avaient porté son dais. En vertu d'un usage fort équitable, cette somme était partagée entre tous les vicaires généraux et chanoines présents à la cérémonie.

C'est seulement le 1"' octobre 1806 que le cardinal de Belloy institua les deux officialités diocésaine et métropolitaine, qui devaient être appelées à annuler le mariage de Jérôme et d'Elisabeth Patterson^ puis plus tard celui de Napoléon et de Joséphine. La première avait pour officiai et promoteur les abbés Boilesve et Rudemare, et pour greffier un laïque; à l'officialité métropolitaine, l'official était Lejeas, le promoteur Corpet, et le secrétaire un vicaire du chapitre (3).

Ainsi quïl a été indiqué plus haut, la môme ordonnance épiscopale qui nommait les vicaires généraux et les chanoines instituait les nouvelles paroisses et les pourvoyait de titulaires. « Il ne nous reste plus, » avait

(1) 4 mai 1807 : Documenté inédits,

(2) Pour le baptême du roi de Rome, cette gratification fut de 4,000 francs. (Ibidem.)

(3) Renseignement fourni par M. le chanoine Pisani, d'après les archives de Tarchevêché de Paris.

soin de dire le prélat, < qu'à donner à ce plan, solennellement agréé par le héros qui a daigné nous rendre^ avec la paix temporelle, la paix plus précieuse encore des cœurs et des consciences, les formes canoniques exigées par l'Église. » Pour déférent que fût un tel langage, Bonaparte ne s'en montra point satisfait : il se plaignit que Belloy n'eût pas transcrit textuellement l'arrêté consulaire d'approbation (1).

Conformément à une distinction qui n'était point dans les traditions canoniques, mais qui devait subsister en France aussi longtemps que le régime concordataiire, les paroisses se divisaient désormais en cures proprement dites, à raison d'une par justice de paix (c'est-àdire par canton dans le reste du territoire et par arrondissement municipal à Paris), et en succursales. L'ordonnance primitive de Belloy, conformément aux articles organiques, statuait que les succursalistes ou desservants exerceraient leur ministère « subsidiairement, et sous la surveillance et la direction deâ curés »; l'innovation ici était si contraire aux usages ecclésiastiques que par une ordonnance rectificative du 13 août 1802, revêtue de l'approbation de Portalis (30 thermidor an X- 18 août 1802), l'archevêque réduisit cette surveillance des curés sur les succursales à une visite annuelle un jour non férié (2). Bientôt appointés par le gouvernement, couramment traités de « curés » dans la société laïque et dans le monde ecclésiastique (3), les desservants ne se distinguèrent plus que par la privation d'un privilège* et l'affranchissement d'une sujétion ; ils ne

(1) Note à Portalis au nom « des Consuls », 5 prairial an X (25 mai 1802) : Correspondance de Napoléon, 6100.

(2) Grbnte, le Culte catholique à Paris de la Terreur au Concordat, p. 193.

(3) Nous ferons comme les contemporains, et nous appellerons indistinctement « curés » tous les chefs de paroisses.

jouissaient point de l'inamovibilité, mais leur nomination n'avait pas besoin d'être soumise à l'agrément du chef de l'État.

Les douze cures primaires, choisies parmi les églises les plus importantes, furent dans l'ordre numérique des arrondissements Sainte-Madeleine (ou plutôt la Madeleine, comme on disait alors même dans les documents ecclésiastiques)^ Saint-Roch, Saint-Eustache, Saint-Germain - l'Auxerrois, Saint - Laurent, Saint - Nicolas - des- Champs, Saint-Merry, Sainte-Marguerite, Notre-Dame, Saint-Thomas-d'Aquin, Saint-Sulpice et Saint-Étiennedu-Mont. Quant aux succursales, dont la complète énumération serait fastidieuse, on avait peut-être pensé, par amour de la symétrie, en créer uniformément trois par arrondissement (1); en fait, on en subordonna la distribution aux besoins pratiques, aux groupements religieux qui s'étaient déjà opérés. Tandis que deux arrondissements, le IV» et le V*, ne recevaient chacun qu'une succursale, on en instituait quatre dans le X». Le nombre total en était de trente-deux; mais certaines d'entre elles n'eurent qu'une existence éphémère, ou môme purement nominale.

Il est pareillement superflu de donner ici tous les noms des curés et desservants que Belloy désigna soit lors de la première institution, soit pendant le reste de son épiscopat (2). Ce qu'on se propose d'indiquer, et de préciser par quelques exemples, c'est la diversité d'origines et d'antécédents des nouveaux curés de Paris.

(1) Journal det DébaU^ 15 floréal an X.

(2) Les premières nominations ayant été faites avec quelque précipitation» plusieurs des élus se récusèrent, et il fallut les remplacer de suite»

Tandis que s'élaboraient les articles organiques, le Premier Consul avait un instant émis la prétention de rendre obligatoire le maintien dans sa paroisse de tout curé demeuré sans interruption, à son poste pendant le cours de la Révolution (1). Sous une apparence d'équité, cette disposition aurait favorisé les curés de village qui s'étaient successivement prêtés à toutes les injonctions de l'autorité civile, depuis le serment constitutionnel jusqu'à la remise des lettres de prêtrise : elle eût été sans application à Paris, où vers la fin de la Terreur le culte paroissial avait été absolument suspendu. Bonaparte d'ailleurs n'insista point.

Parmi les curés de l'ancien régime, bien peu conservèrent leur église. Marduel, successeur à Saint-Roch en 1787 de son oncle (qui était resté lui-même trente-huit ans en fonctions), non jureur, émigré en Suisse pendant la période la plus critique de la persécution, était une des personnalités remarquables du clergé parisien. Aux ouvertures qui venaient de lui être faites pour un évêché, il avait répondu qu'il tenait à garder sa cure, et que si on lui proposait tout autre poste il se retirerait dans sa famille (2) : le gouvernement et l'archevêque s'inclinèrent devant cet ultimatum. — C'était aussi un curé très populaire dans son quartier, mais d'un caractère bien différent, que l'abbé Goroller, à la tête de la paroisse Saint-Louis-en-l'Ile depuis 1785. Il avait prêté le serment, s'était rétracté en 1795, et alliait à une piété très sincère certaines originalités de langage renouvelées ou conservées de l'Église constitutionnelle; c'est ainsi qu'en 1804, ayant à adresser une supplique à

(1) Note à Portails vers le 20 mars 1802 : Boulay de la Mburthe, Doeumenii tur le Concordat, t. V, p. 239.

(2) Lettre, en date du 7 mai 1802, de son frère retiré près de lui : Le Sueur, le Clergé picard et la Révolution^ t. II, p. 546.

Pie VU/ il entrait en matière par cette interpellation peu protocolaire : « Souverain Pontife (1)1 >

Trois autres curés d'avant la Révolution furent changés de paroisse : dans le nombre était Delaroue, le nouveau curé de Notre-Dame, mais le plus en » vue était l'ancien curé de Saint-Paul au Marais, Bossu, qui avait quelque temps émigré à Vérone, et à qui Louis XVIII s'était confessé après la mort du petit détenu du Temple, f afin d'attirer les bénédictions du ciel sur ses opérations, sa personne et ses sujets (2). » Il était rentré en 1801, et à défaut de son église tombée en ruines, avait trouvé le culte paroissial réorganisé dans deux chapelles de couvents^ dont il avait immédiatement pris le gouvernement. Estima-t-on en haut lieu qu'après ses manifestations royalistes, il était opportun de le dépayser? Au contraire, la direction d'une paroisse rétrécie et réduite au rang de succursale parut-elle au-dessous de sa valeur et de sa réputMion? Toujours est-il que par une sorte de chassé-croisé, et malgré les protestations des dames de la Halle (3), Bossu fut nommé curé de Saint-Eustache, tandis que l'ancien premier vicaire de cette paroisse, qui y avait ressuscité le culte après la Terreur^ devenait desservant de la nouvelle succursale Saint-Paul-Saint- Louis, établie dans l'église des jésuites de la rue Saint- Antoine. Lorsqu'en 1803 le clergé de Paris eut là pieuse pensée de faire célébrer à Saint-Rôch un service pour les curés morts depuis dix-huit ans, c'est à Bossu qu'échut la délicate mission de prononcer le discours (4). Vigilant et autoritaire, selon l'ancienne tradition, il

(1) CoLLiGNON, Histoire de la paroisse Saini-Louis-en-VIlet p. 131.

(2) Bossu à Juigné, 2 juillet 1795 : Jérôme, Collectes à travers rJEwrope, p. 222, note.

(3) Rapport du préfet de police, 27 floréal an X : Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 62.

(4) Journaux.

faisait expulser de l'église un boutiquier qui avait amené à la grand'messe ses fils costumés en mamelucks (1). n devait demeurer plus d'un quart de siècle curé de Saint-Eustache : sous la Restauration, lors des scènes de tumuUe occasionnées par les prédications des missionnaires, l'octogénaire^ afin de s'aguerrir au bruit des pétards, ordonnait à ses gens d'en tirer à l'improviste dans les salles du presbytère (2).

Après la crise terroriste, des prêtres zélés et souvent courageux avaient multiplié dans Paris les centres de vie chrétienne, dissimulés quand la persécution recommençait à sévir, plus ostensibles pendant les périodes d'accalmie : par une mesure de justice autant que de convenance^ la plupart de ces « chefs de culte » furent maintenus comme curés dans les quartiers où ils s'étaient fait connaître et aimer. C'est en ce sens surtout que les droits antérieurs furent respectés dans une large mesure (3).

Parmi ces prêtres, plusieurs étaient d'origine provinciale^ et ne s'étaient fixés à Paris que pendant le cours de la Révolution. Le nombre au contraire fut infime^ des curés venus du dehors après le Concordat, sans avoir jamais exercé le ministère à Paris. Nous n'avons pu découvrir quel patronage valut en 1802 à un ancien curé de campagne du Bugey, Costaz, la cure déjà très importante de la Madeleine. Plus tard, en 4806, la cure vacante des Missions étrangères fut attribuée à un secrétaire de

(4) Rapport du préfet de police, 4 prairial an XÏI : F. 7. 3832.

(2) D'AvENEL, les Évéques et archevêques de Paris, t. II, p. 234.

(3) Quelques-uns de tes « ohefs de culte » de la période interméiâaire furent déplacés en 4802 avec un très légitime avancement : ainsi Ramond de Lalande, qui avait rouvert la Sainte- Chapelle, reçut la cure de Saint-Thomas-d'Aquin, qu'il devait échanger en 4823 contre l'évéché de Rodez ; il avait comme premier vicaire Tabbé' Borderies, plus tard évoque de Versailles.

Caprara, jadis vicaire général de Bayeux et d'Orléans, l'abbé Desjardins : il devait avoir maille à partir avec la police impériale, et mourir grand-vicaire de Quelen.

Comme il a été dit, l'influence de Pancemont fit attribuer quelques grandes cures à certains de ses anciens collaborateurs de Saint-Sulpice^ tous d'ailleurs hommes de valeur : c'est ainsi que l'abbé de Pierre fut nommé à Saint-Sulpice même, Tabbé Devoisin (1) à Saint- Étienne-du-Mont, l'abbé Jerphanion à Saint-Germainl'Auxerrois, l'abbé de Keravenant à Saint-Germain-des- Prés (sur le refus de ce dernier, il fut remplacé par un autre vicaire du Saint-Sulpice d'avant la Révolution).

Les religieux sécularisés, si nombreux dans les rangs du clergé concordataire, devaient naturellement être représentés parmi les curés. Citons notamment l'ancien capucin Bonier, jadis sous le nom de P. Raphaël déâniteur du couvent Saint-Honoré, nommé curé de Saint- Louis-d'Antin, où il avait organisé le culte pendant la période intermédiaire; l'ancien augustin Rivière, le seul de la communauté des « Petits-Pères » qui eût refusé en 1790 d'abdiquer son état, arrêté à deux reprises pendant la Révolution, mais s'étant vaillamment obstiné à évangéliser sa future paroisse de Notre-Dame-des- Victoires. Le personnage le plus original de cette catégorie était Fernbach, naguère dominicain du couvent Saint-Honoré ; sécularisé et assermenté des premiers, il avait été vicaire constitutionnel à Saint-Paul, puis à Saint-Philippe-du- Roule; incarcéré néanmoins en octobre 1793, il avait eu la faiblesse d'offrir de se marier si la liberté lui était

(1) Il convient naturellement de ne pas confondre cet ecclésiastique avec l'ancien professeur de Sorbonne Duvoisin, évoque de Nantes au Concordat. L'abbé Devoisin, très protégé par le cardinal Fesch, devint chapelain de l'empereiu*, grand-vicaire de la grande-aumônerie, et mourut en 1809 évoque nonmié de Saint- Flour.

rendue, et la chance de n'être point pris au mot; aussi les paroissiens de Saint-Philippe-du-Roule, où il avait conquis de vraies sympathies, Vélurent-ih comme curé en 1795. S'entoùrant de prêtres qui n'avaient marqué dans aucun parti, soigneux de n'entretenir de rapports ni avec l'évêque constitutionnel ni avec les grandsvicaires de l'archevêque légitime, Fernbach réalisa cette bizarrerie d'une paroisse absolument autonome, où le curé était adoré de son peuple. Une conduite irréprochable avait d'ailleurs fait oublier ses velléités matrimoniales de 4794, et Belloy ne crut pouvoir mieux faire que de le confirmer dans sa cure. Son crédit sur ses ouailles alla toujours croissant, et ce fut une désolation quand en 4844 Maury le transféra à Notre-Dame-des- Victoires, où se termina une carrière aussi accidentée dans ses débuts que justement honorée dans sa conclusion.

C'était la volonté expresse du Premier Consul que les assermentés reçussent un certain nombre de postes, et qu'on n'exigeât d'eux aucune autre rétractation que l'adhésion au Concordat. Fouché se refaisait théologien pour exposer cette application au personnel ecclésiastique du programme de réconciliation qui avait assuré la fortune du gouvernement consulaire : t L'organisation des cultes est dans l'Église ce que le 48 brumaire a été dans l'État; ce n'est le triomphe d'aucun parti, mais la réunion de tous dans l'esprit de la République et de l'Église (4). .

Très docile aux suggestions ministérielles, très porté de son naturel aux mesures de transaction, Belloy fit pourtant aux constitutionnels la part beaucoup moins

(i) Circulaire aux préfets, fin prairial an X : Journaux.

iû PREMIÈRE ORGANISATION CONCORDATAIRE

large que tel ou tel de ses collègues. Plusieurs des curés qu'il nomma avaient bien prêté le serment au début de la Révolution, mais l'avaient rétracté plus ou moins tôt, plus ou moins ostensiblement, pour rentrer en communion avec les vicaires généraux de Juigné. Le passé le plus caractéristique à cet égard était celui du curé nommé en 4803 à Saint-Merry, Fabrègues, ancien curé du diocèse d'Alais, vicaire épiscopal à Nîmes, puis chef du culte constitutionnel dans le Gard après l'apostasie et le mariage de l'évèque; rétracté en 4796, il était venu à Paris, et s'y était adonné à l'apostolat avec un zèle qui lui avait valu d'être déporté. Fernbach lui-même, le curé de Saint-Philippe-du-Roule. était un indépendant plutôt qu'un constitutionnel obstiné. Des tenants irréductibles de l'évèque Royer, un seul, Baillet, conserva une cure, mais il fut transféré de Saint-Étienne-du-Mont à Saint- Séverin. C'était un personnage singulier, dont la bonne foi et la rigidité étaient au-dessus de tout soupçon; il se prétendait miraculeusement converti au jansénisme, et avait failli, en 4800, devenir évêque constitutionnel d'Orléans. Presque tout son clergé l'avait suivi à Saint- Séverin; bon nombre de fidèles se mirent en devoir d'en faire autant, et le nouveau curé de Saint-Etienne-du- Mont fut obligé de rappeler en chaire les vieilles prescriptions gallicanes, selon lesquelles on était tenu d'assister aux offices dans sa propre paroisse (4). Ce curé, l'abbé Devoisin, parvint à force de tact à triompher d'une opposition d'abord très marquée. Quant à Baillet, un cénacle de jansénistes impénitents et de constitutionnels peu repentis se forma autour de lui à Saint- Séverin : la période napoléonienne se passa pourtant

(1) Rapport du préfet de police, 46 messidor an X (5 juillet 1802) : AuLARD, Paris ioui le CoMulat, U III, p, 137.

sans incidents graves, et, en 1803, Belloy lui fit la gracieuseté d'officier pontificalement dans son église (i); mais le cardinal de Périgord, d'humeur moins accommodante, devait le déposer en 1820, sans égards pour ses longs services. Les derniers jansénistes vénérèrent sa mémoire comme celle d'un confesseur de la foi.

Les choix des nouveaux curés témoignaient donc d'un très sincère esprit de conciliation et du désir de respecter dans la mesure du possible les situations acquises. L'effet en fut généralement excellent (2), et cette impression se confirma quand, le dimanche 23 mai 1802^ la plupart des élus eurent" fait leur prône inaugural, sans omettre de louer la politique religieuse du gouvernement (3).

Entre eux et l'archevêque, les relations furent faciles : de nature et d'antécédents, le prélat n'était rien moins que cassant, et il devait se montrer disposé à respecter les traditions de large indépendance auxquelles les curés de Paris avaient jalousement tenu sous l'ancien régime. Ses actes d'autorité, très clairsemés, lui furent presque toujours suggérés ou imposés par le pouvoir civil (4).

Il n'y eut de sérieusement mécontent que le tout petit groupe des constitutionnels acharnés : un seul d'entre eux en effet, Baillet, était compris comme curé dans la nouvelle organisation. Ils manifestèrent quelques velléités

(1) Rapport du préfet de police, 6 pluviôse an XI (26 janvier J803) : Adlard, Parii sous le Consulat, t. III, p. 602.

(2) Rapport du même, 21 floréal an X (il mai 1802) : Ibidem, t. IIL p. 47.

(3) Rapport du môme, 4 prairial an X (24 mai 1802) : Ibidem, t. III, p. 74.

(4) Faut-il croire que, peu après leur installation, les curés concertèrent un règlement commun pour l'administration intérieure des paroisses, lequel règlement fut annulé par le conseil épiscopal comme empiétant sur les droits de l'archevêque? (Rapport du même» 17 thermidor an XI (5 août 1803) : Ibidem, t. III, p. 90.)

de résistance. Mahieu, curé jureur de Saint-Sulpice, fort d'une pétition qu'il avait fait adresser au Premier Consul par ses paroissiens, prétendait bien ne pas céder la place à un curé concordataire : celui-ci, l'abbé de Pierre, sur le conseil d'Émery, se présenta à l'improviste et presque par surprise le soir du dimanche 46 mai, après les vêpres, pour prendre possession de l'église vide (1). Le curé constitutionnel de Saint-Paul, Brugère, avec l'assentissement ou la tolérance de l'archevêque, continua d'exercer un culte étrange, certaines parties de la liturgie se chantant en français, dans l'église non-concordataire de la Visitation, jusqu'au printemps de 4803, où l'édifice passa entre les mains des protestants (2). Après avoir tenu des conciliabules, où ils se communiquaient des dénonciations contre leurs successeurs concordataires (3), les anciens curés constitutionnels résolurent d'adresser un mémoire au chef de l'État pour tenter de l'apitoyer sur leur détresse matérielle (4) : mais ils enlevèrent toute chance de succès à leur démarche en faisant imprimer ce mémoire, qui fut saisi par la police (5).

(1) Vie de M, Emery, t. II, p. 5-6. Au dire de Dubois, l'abbé de Pierre congédia tout le personnel subalterne et puriûa l'église. (Rapport du 14 prairial an X (3 juin 1802) : Adlard, Paris tous le Consulat, t. III, p. 89-90.)

(2) Grbnte, le Culte catholique à Paris de la Terreur au Concordat p. 348-349.

(3) Rapport du préfet de police, 28 messidor an X (17 juillet 1802) : AuLARD, Paris sous le Consulat, t. III, p. 158.

(4) Rapport du même, 10 ventôse an XI (l"' mars 1803) : Ibidem, t. III. p. 708.

(5) D'AvENEL, les Évéques et archevêques de Paris^ t. II, p. 166-

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