HOSTILITÉ DE CERTAINS FONCTIONNAIRES
beaucoup^ à l'exemple du maître, ne considéraient guère la religion que comme un rouage, et non le plus essentiel, de la machine gouvernementale. Au lendemain du rétablissement officiel du culte, le voltairien Rœderer s'en expliquait non sans naïveté, à propos de l'autorisation qu'il avait donnée de reprendre le Polyeucte de Corneille : « Le fanatisme de Polyeucte ne gagnera personne. On pourrait plutôt craindre qu'il ne révoltât, aujourd'hui où le respect pour l'ordre public est un sentiment plus général que le respect pour la religion, qui ne doit être que le complément de Tordre public (4). » Frocbot s'inspirait de cet esprit quand, pendant le séjour de Pie VII à Paris, il autorisait les maires, en cas de décès par maladie contagieuse, à supprimer la présentation des corps à l'église et à prescrire le transport direct au cimetière, sans avoir égard au vœu des familles (2).
D'autres fonctionnaires, sans oser critiquer ouvertement la conclusion du Concordat, ne prenaient point la peine de dissimuler leur persistante hostilité^ contre le clergé et le catholicisme en général. A cet égard, l'attitude la plus caractéristique, la plus perfide aussi, était celle de Dubois. Rédigés sous sa dictée ou d'après ses indications, les rapports quotidiens de la préfecture de police ne se contentaient point d'enregistrer les faits précis que le souverain avait intérêt à savoir et que l'histoire n'a pas le droit de négliger : ils accueillaient les anecdotes les plus suspectes, pour peu que le clergé y jouât un rôle louche ou ridicule, et enregistraient même comme on-dit les racontars trop invraisemblables pour qu'on pût y attacher un nom ou une apparence de précision.
(1) Rapport au Premier Consul, 30 floréal an X (20 mai 1802) : OEuvrei, t. III, p. S88.
(2) Circulaire du 21 frimaire an XIII (12 décembre 1804) : Des CiLLBULS, HUtoire de l'administration parisienne, t. I, p. 389,
Dubois calculait qu'à la longue, l'incessante répétition des marnes griefs finirait par faire impression sur l'esprit du Consul ou de l'Empereur, et qu'à force d'entendre accuser les prêtres, il se pre'occuperait de prévenir leurs menées. De plus, le préfet avait soin de se donner des apparences d'impartialité, et de ne point heurter de front la politique dominante; à propos du voyage de Bonaparte en Belgique, et du cérémonial liturgique que Portails avait prescrit ou ressuscité pour la réception du Consul dans les églises, il écrivait : « Il y a quelque temps que tout cela eût été tourné en ridicule, mais aujourd'hui ces nouvelles sont lues avec intérêt et produisent un bon effet (4). » Il prétendait savoir, par les récits des allants et venants, que le clergé parisien l'emportait infiniment, en soumission et en tranquillité, sur celui des départements (2) : comment ne point ajouter foi à ses dénonciations contre ceux à qui il rendait ainsi justice !
Dubois, qui connaissait son maître, insinuait au passage que de coûteuses innovations indisposaient le public, que la cupidité du clan ecclésiastique ne connaissait point de bornes. Un jour, le bruit avait couru dans les tribunes du Corps législatif « que la régie de l'octroi était obligée de donner 80,000 francs par an à l'archevêque de Paris (3) » . Une autre fois, c'étaient les quêtes faites par les curés ou les marguilliers qui excitaient des murmures « dans différents quartiers » (4); ou bien encore, la nouvelle colportée « parmi les dévots » qu'on allait rétablir la dîme (5).
(1) Rapport du 16 messidor an XI : F. 7, 3831.
(2) Rapport du 9 vendémiaire an XI : Aulard, Paris 90U8 le Coniulat, t. III, p. 288.
(3) Rapport du 3 floréal an X : Ibidem, t. III, p, 6.
(4) Rapport du 23 messidor an XIII : F. 7, 3833.
(5) Rapport du 26 prairial an XIII : Ibidem^
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Plus encore que l'avidité du clergé^ les rapports de la rue de Jérusalem incriminaient son ambition, ses intrigues pour récupérer l'influence politique dont la Révolution l'avait dépossédé, ses tentatives d'empiétement sur le domaine de l'État. Quand Dubois était à court de griefs contre les prêtres parisiens, il lui restait la ressource de mettre en cause ceux de la province, et d'annoncer par exemple comme un bruit public la prochaine destitution par le Premier Consul de l'évoque d'Aix-la-Chapelle, coupable d'avoir dans un mandement de carc^me critiqué l'institution du divorce (1) : la nouvelle était controuvée, cela va sans dire, et d'autant plus absurde que le prélat ainsi désigné, l'ancien constitutionnel Berdolet, était précisément en train de s'aliéner les sympathies des catholiques du pays rhénan par son extrême docilité à l'égard du pouvoir civil (2) : Dubois devait alléguer qu'elle n'en prouvait pas moins combien Vesprit public était en éveil sur ces questions. D'autres rapports, plus dangereux, accusaient le clergé de vouloir s'arroger la haute main sur les écoles (3), ou encore attribuaient le suicide d'une religieuse mariée aux « menaces de damnation que lui ont faites quelques prêtres. (4) >
Quand le préfet articulait des noms, c'étaient ceux des membres les plus zélés et les plus influents du clergé de Paris. A l'en croire, Devoisin^ le curé de Saint-Étiennedu-Mont, faisait procéder à une enquête indiscrète et tracassière dans les pensions de sa paroisse (5); Bossu, de Saint-Eustache, était mêlé à une histoire incongrue
(1) Rapport du 8 ventôse an XI : Aulard, Paris sous le Consulat, t. III, p. 701-702.
(2) PiSANi, Episcopat eonstitulionnel, p. 260.
(3) Rapport du 4 floréal an XÏI : F. 7, 3832.
(4) Rapport du 27 prairial an XI : F. 7, 3831.
(5) Rapport du 15 prairial an X : Aulard, Paris sous le C4onsulat, t. III, p. 92.